‹ Lettres inédites;Chapitre 23 sur 33 · COMTE ADOLPHE DE GIRGOURT · texte numérisé non relu

COMTE ADOLPHE DE GIRGOURT

1850 ei

A XONSnUB LE COMTE DE CiRCOURT

Pans.

(Turin, octobre 1850).

Monsieur le comte,

J*ai lu avec an extrême intérêt la lettre que ?(NM m*avez fait Thonneur de m'écrire le 18 courant. Vos réflexions sur l'état du Piémont et surtout sur les conséquences possibles de ses différends avec Home, sont certainement dignes «Irtre prises dans la plus sérieuse considération par les hommes d'état de notre pays. Je ne me flissimule pas la jrravité de notre position, et je sens profondément combien nos rapi)ort8 avec Uome la compliquent, .\us8i mon désir le plus artlent est de pouvoir conclure, sinon une paix, du moins une trêve avec le Saint-Siège.

Malgré cet aveu de ma part, je dois vous dé-

clarer franchement qa'à mon avis, vous me paraissez exagérer les dangers qui nous menacent. Vous pensez que nous sommes réduits à choisir «•ntre l'exemple d'Henri VIII et celui de Louis XIV tombé sous le joug de M** de Maintenon. Le jugement que vous portez se fonde sur ce que vous supposez le catholicisme en Piémont dans une position analogue à celle qu'il occupe en France. Il n'en est rien cependant. Chez nous la cour de Home a perdu toute espèce d'autorité morale: elle pounait lancer cjntre nous toutes les foudres qu'elle tient en réserve dans les caves du Vatican, sans réussir à produire une grande agitation dans le pays. J'ai beaucoup vécu à la campagne, je connais à fond nos paysans, mieux encore que nos populations nrl)aines. Eh bien î Je puis vous assurer que quand même, ce qui n'est guère probable, le pape nous excommunierait, il n'y aurait pas le moindre trouble. Les masses sont religieuses, très religieuses même, mais elles n'ont plus aucune foi dans le pape. La majorité du bas clergé partage ces sentiments; et les évêques le sentent si bien, que la plupart d'entre eux font ce qu'ils peuvent pour engager la cour de Rome à céder. La conduite de Pie IX a trop profondément blessé le sentiment national pour que son courroux soit à craindre. D'ailleurs

— lir)

lois Siecardi sont nu mauvais terrain de combat pour la cour de Home. Le dernier de nos manants comprend à merveille que ces lois ne tonchent en rien au dogme et à la discipline, mais qu'elles n'ont d'autre objet que de supprimer des privih'îres civils dont le clergé a étrangement abusé. Je suis certiiin que si on mettait le peuple en demeure de choisir entre la conservation de la constitution et le rétablissement des privilèges cléricaux, il renoncerait aux libertés politiques plutôt que de voir rétablir les tribunaux ecclésiastiques.

La conduite du peuple de Turin prouve la vérité de ce que j'avance. Jamais les églises n'ont été plus remplies, jamais il n*y a eu plus de communions, et cependant sur aucune question il n'y a eu d'accord plus parfait que sur le renvoi de rarchevtMjue. Ma paroisse est desservie par des moines Franciscains; elle compte 16 mille âmes à peu près. Eh bien! mon curé, qui sort de chez moi, m'assure que jamais il n'a été entouré de plus de respect et de sympathie; mais que la religion serait p:*rdue si on touchait aux lois du ministre Siecardi qu'il considère comme le plus grand homme d'Italie. Nous savons fort bien que notre «onduitc ne rencontre pas l'approbation de la France, et que vos hommes d'état républicains

sympathisent besoeonp plus avec Borne qu'avec nous; mais je voas assure que jusqu'à présent nous n'en sommes pas venus à croire (in* ils soient disposés à prêter à l'Église l'appui du bras séculier. L'idée de voir des Français faisant exécuter un décret d'excommunication du Saint-Père, intervenant en Piémont pour rétablir des privilèges dont le clergé a été dépouillé dans tous les pays de l'Europe, cette idée ne m'est jamais passée par la tête. Je ne sais si l'Autriche sera plus romaine que la France. J'en doute fort, car, malgré les concessions apparentes et du reste fort rationnelles qu'elle a faites au Saint-Siège, elle continue à maintenir son clergé dans un véritable état de servitude, auquel il ne sera jamais réduit en Piémont.

Il est impossible de prévoir l'avenir de l'Europe. Presque partout les hommes extrêmes sont en présence, et le parti modéré a presque disparu du théâtre des événements; ce qui n'est guère d*un bon au^re pour le sort des nations. En Piémont, au contraire, ce pauvre parti tient encore la balance entre les exagérés de toutes les couleurs. Réussira-t-il longtemps à maintenir l'équilibre, en faisant avancer le pays dans les voies régulières du progrès? C*est, je l'avoue, fort douteux. Mais quand même il succomberait par suite du mouvement qui emporte l'Europe, il

•fomberait avec honneur et il emporterait dans sa chute la sympathie des hommes de («rur et de bien. (Test pourquoi j'ose compter sur ce sentiment de votre part, quelle que soit l'issue de la carrière épineuse dans laquelle je me suis engagé.

Veuillez présenter mes hommages à M°* de Cirrourt et agréer l'assurance de mes sentiments dévoués.

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