XX VIII
(i'uri!?) Il rue dei Saanayes.
11 janvier 1862.
M. Thiers vient me voir demain, dimanche, à 4 heures. Je vous en préviens. Monsieur, pensant que si vous étiez libre à cette heure-là, vous aimeriez le rencontrer. Sans partager aucune de ses idées, je me trouve sous le charme d'un causeur sans pareil.
(1) M«* Pauline CniTen, n^e de I« Ferronnayii, auteur du I/rrit d'une êuBur, d'Kiiane et de plusieurs autres ouvrages de htti'rature, de morale et d'histoire.
(Ji II faut lire IHU. (V. la lettre du comte de Cavour du 24 décembre l&llX
Mr. Devey est ici, plus absorbé que jamais de son œu\Te: mais elle grandit tellement entre ses mains, que le premier volume ne pourra paraître qu'au mois de février: je viens de lui prêter les deux morceaux t irquables de Daniel Stern: vous les connaissez
iJi„-,„: -Linent.
À bientôt; j'espère, Monsieur, que vous n'avez pas eu comme moi une atroce grippe.
Votre dévouée
K. DE CiRCOURT.
(Paris) Il m* det SaonayM.
25 janvier 1862.
Voici bien des jours passés sans avoir eu le plaisir de vous revoir, Monsieur; je sais que vous avez ('té souffrant et j'ai vivement partagé le désappointement de Michel Chevalier et partagé tous les regrets de mou ami M. de Kergorlay, lequel aurait été si heureux d'avoir l'honneur de vous recevoir lundi prochain. — Mes fidèles amis veulent bien me conserver ma place, lors môme qu'il m'est impossible de l'occuper.
Vous ne devinez pas que je veux vous importuner, et que j'en éprouve une véritable confusion : accablé comme vous l'êtes de grandes affaires, il faut que je sois bien contrainte pour vous donner une minute d'ennui, mais j'en agissais de même pour le comte de Cavour; ainsi pardonnez-moi comme il le faisait,
innaissant parfaitement mon horreur pour toute indiscrète demande.
M. Barrot, ambassadeur de franco à Madrid, a reçu la grande croix de St-Maurice à propos de la question des archives napolitaines. Très fier de ce grand cordon, il ne Yeut pas, par discrétion, rien demander pour son personnel, mais il a fait dire officieusement que ceux qui feraient des démarches à Turin auraient des chances favorables pour obtenir la croix de chevalier de St-Maurice. Or il y a dans ce personnel un jeune attaché de
•'•" ;p de talent, il est entré dans la carrière di-
, i^e à la suite d'un examen brillant, il s'appelle
le vicomte de Grouchy : il est le fils de mon intime amie ('): elle a perdu son mari chargé d'affaires de France à Turin pendant la coalition: M. de Cavour lui a prodigué les soins les plus dévoués: il est resté sou ami dévoué toujours. Vous voyez donc quelles sont les causes de ma sollicitation : si vous pouvez et voulez appuyer la demande du jeune de Grouchy, vous ferez probablement ce que M. de Cavour aurait fait en pareil cas: il portait un véritable intérêt à ce jeuue homme et déconseillait à la mère de le faire entrer à St-C)T, disant qu'il devait devenir diplomate. Cette charmante mère a toutes les ambitions pour son fils, et cela m'excusera près de tous.
Plaignez-moi de vous ennuyer, Monsieur, et croyez
(1) AugtwU VirgiuiQ Serré, Tieomtewe de Grouchj, morte •a 1880. Son file Eamanml a M McréUire de rambeeeede de Pnuiee 4 Madrid peadent lee troia dernien moU de 1861, et fut eneoite traaanri à la légation de France à Turin en
)»iivi.r 1862.
que, quoi que vous fassiez, je vous en serai mille fois reconnaissante.
A bientôt, j'espère.
Klustine C*^ de Circocrt.
N'oubliez pas que je désire beaucoup connaître M. Scialoja : vous savez que je ne peux pas le rencontrer nulle part (').
(ParU) Il ra« d« SaoMtjM.
7 février 1862.
Vous aurez reçu, Monsieur, directement de Genève le remarquable morceau de W. de la Rive sur M. de Cavour (') : c'est pourquoi je ne vous ai pas envoyé immédiatement mon exemplaire : il fait le tour de Paris et obtient un succès unanime : votre suffrage est pourtant celui auquel j'attache le plus grand prix : Tauteur a passé deux jours ici et j'aurais voulu vous le présenter.
(Sans sigoAture, sor une carte de visite).
(1) M. Antoine Scialoja, napolitain, économiste et hoinuK' d'état, qui fat professeur d'économie politique à l'univr^'iti'de Turin, député, ministre et sénateur, m'avait été adjoint, comme second plénipotentiaire, pour négocier la convention de navigation et le traité de commerce entre ritalie et la France, qui furent signés à Paris, la première le 15 juin 1862 et le second le 17 janvier 1863. M. Scialoja morut en 1877.
(2) La 1** partie de l'ouvrage de M. William de la Rive: ht comie de Cavour. BecUt et êouvenir$ par W. DE LA Rive. Paris, 1862.
(Paru) 22 février 1862.
Il me semble, cher Monsieur, que ces lignes sur la correspondance du comte do C.ivour vous intéresseront : elles me parviennent de Londres oii elles ont été beaucoup lues. Mais je maintiens que Rattazzi est impardonnable d^avoir imprimé ces lettres qui étaient vraitnent confidentielles ('). Le morceau de William de la Rive n'a eu aucun succès à Genève : on veut h peine le lire hors du cercle de T intimité stricte de notre ami: le jeune auteur nrécrit fort découragé, et je lui réponds que le succès ici est de nature à Tobliger h continuer et sans tarder: lui seul peut nous donner le portrait intime formé par des souvenirs de famille et d'amitié : j'ai déjà eu à demander des autorisations pour traduire en allemand et anglais ces pages que je voudrais répandre.
En apprenant la reconnaissance du royaume d'Italie par la Prusse, vous aurez, comme moi, pensé au comte Pourtalès qui l'avait tant conseillée. Mais n'est-ce pas
(I) M"» rie Circourt fait ici allusion à de» lettre» de M, de Cavoar à M. Kattazzi, publiren par M. Hcrti en janvier 186S «Una la Rivitla eomUmporanea de Turin. Cee lettres, reproduites par la prewe anglalaÎB, donnirent lien, dans la séance de la chaml)r« des lords du 17 février 1HC2, à des d<''claration8 faites par lord Clarendon, relevées ensuite par M. Hcrti dans la séance de la chambre des députés d'Italie du H juillet de la même année, par le manints Aynard de Cavour dans une lettre an Journal de» Débats, du 20 octobre suivant, et par M. William de la Rive dans son livre sur M. de Cavour.
un hommage digne de sa mémoire? Michel Chevalier me disait hier au soir, sortant d'un diner chez 1 Napoléon, que votre traité marche : vous savez < i
je suis impatiente de revoir ses négociateurs. M. Scialoja n'a peut-être pas la patience voulue pour supporter une pauvre infirme : veuillez le lui dire de ma part avec mes compliments. À bientôt, j'espère.
\ ulie 11' u''- K. i>K Cil
(Paris) 21 man 1882).
Il me parait fort triste, cher Monsieur, de passer tant de jours et de semaines sans avoir la consoh*- de vous revoir, car je ne puis vous rencontrer i. part, et il faut un acte direct de votre amical souvenir pour que je puisse vous serrer la main. Aussi le compterendu des chants populaires publiés par vous m'a été au cœur ; j'ai admiré cet indole vraiment poétique, lequel vous a attiré vers les expressions du sentiment naïf avant que les sérieux devoirs d'une si noble carrière politique aient rempli votre vie et imposé à votre intelligence le désir de continuer, de faire triompher la grande cause qui a coftté la vie à notre ami. — J'attends de Turin une brochure qui révèle les négociations avec le cardinal Antonelli... (*). J'attends sur-
(1) La brochure dont il est ici question fut publiée à Turin en li<ij'2 avec le titre : Xegoziato tra il conte di Cavour e il car. dinaU AniotuUiy conchiuso per ta cesnone del j>.>lere temptirnU dd papa, di D. âxtokino Isaia.
tout le volume auquel M. Artoin travaille (*), et je déplore qu il ait quitté le ministère : si jamais il vient à Paris, je vous supplie de me le faire connaître, car le comte de Cavour m'a parlé souvent de lui lorsqu il me pariftit de vous et me promettait qu'un jour je vous comprendrai... À la fin du mois prochain j'espère ^muvoir retourner aux Bruyères; un traitement horriblemetU douloureux ne me donne encore que la fiè>Te et le redoublement du mal: il me faudra beaucoup de repos pour m'en remettre et je vous demande quelques instants lors(iue vos nombreux envahissements TOUS permettront de les accorder à ma réclusion. Dernièrement, pendant deux heures, j'ai si chaudement défendu Tunité italienne contre M. Thiers, qu'il vint me dire quelques jours après: « Personne ne mérite comme vous la grande croix de St-Maurice ". Il me parait pourtant un peu ébranlé dans ses préjugés. À bientôt, j'espère.
K. !>F CiRCODRT.
xxxm.
^ Paris mars 1802} dimanche.
\<njs t^tes peut-rtrc, cher Monsieur, curieux d'apprendre, |),'ir 1111 ti inoin qui mérite toute confiance, ce qui se pas>«' «u ( ir(<t> actuellement. Un jeune ami à nous en arrive, «t >i vous le permettez, je voudrais bien que v.MM «l'iodiquiez iU vous voulez bien vous entretenir
(1) L*oaTrag« d-dMMU mentioimi d« MM. Artora et Blanc: Œmôre farUmnâ«df dm oorni* de Càmmr.
avec lui. M. Baltazzi, que nous connaissons depuis des tnnëeSf quoique très jeune, sait obscn'er, coim espc'rer: il a une belle fortune, les relations : honorables dans son pays: le réveil national rapproche tout naturellement la Grèce de Tltalie... M. Haltazzi ne croit pas pouvoir prolonger longtemps son srjour ici, c'est pourquoi j'ose vous prévenir du très pran<l désir qu'il attacherait h Thonneur de vous voir.
Merci du bon moment duiiuel j'ai trop peu joui: croyez que ce n'est pas tous les soirs que je suis favorisée par les marquises de votre quartier : hier vous m'auriez trouvée avec tout ce qui est jeune et ^/mpathique. La brochure est dévorée ('), et ce niatin mon mari va h lire au chancelier (*). Vous aurez lu dans le Times du 18 la réponse de lord [J.] Uussel à lord Normanby.
À revoir, j'espère.
K. DE CiRCOURT.
(Paris) 28 man 1862.
Plusieurs exemplaires de journaux que je ne reçois pas me sont arrivés, Monsieur, par mes amis, car il est question de votre entrée au ministère ; vous devinez combien nous eu sommes préoccupés. Et pourtant il me semble qu'aucun poste en Italie ne peut être aussi influent que celui que vous occupez ici et aussi impor-
(1) La 1'* partie, ci-dessus citée, du li^te de M. W. de la Rive.
(2) Le duc Pasquier.
tant pour Tavenir de Tltalie. Ceux qui sont le plus opposés au triomphe de votre cause s'accordent à dire que vous la représentez avec toutes les qualités de Ufgociateur et ce charme personnel qui ajoute à tout. Votre ambition est trop haute pour qu'elle ne soit pas ëclairée, mais vous me permettez uue certaine inquiétude — il faut que vous restiez ici ; — plus tard vous ne manquerez pas d'être le ministre dirigeant de votre pays. Pardonnez-moi cette angoisse d'une sympathie qui vous est bien connue, et que vous me permettez de ne pas croire iudiscrète.
Votre dévouée
K. DE CiRCOURT.
M. l' trench (') est retourné à Bade avec le vif regret de ne vous avoir pas revu: quelle charmante nature! il y a eu chez moi des batailles qu'il n'oubliera pas. Ses farouches adversaires sont vos plus proches voisines. M. de La Prade (') me menace de lui envoyer une épttre. J'espère qu'il n'en fera rien. Tout est dit sur ce triste sujet.
(Paris) 3 avril 1862.
n me semble, Monsieur, que ce troisième article (*), après que vous l'aurez lu, intéressera particulièrement 3I.Scialoja: en ce cas. veuillez le lui pn'tcr: si pour-
(1) Bob«rt P«rey Ffretuli, <Iu Mer^Caire <)» Motion rl«> S. M. I
(2) Pc •
(8) La .
• a IrljindCf
Rive.
tant il peut lire autre chose que des tarifs. C'
retrouve tous mes conseils dans ces pages si \.
Notez que l'auteur est décourage, car il n'a pa> '!< succès à Genève, et je compte sur votre approbation pour le ranimer.
(San* signature, sur une carte de visite).
(Paris) 11, n« d«« Sanstsjrw.
11 avril 1862.
Il me semble, cher Monsieur, que vous lirez avec intérêt cette brochure de M. de Tbielau ('), jeune publiciste que le comte A. de Pourtalës s'était attaché dans les derniers temps de sa vie. Ce morceau est écrit avec un talent fort remarquable, mais d'une obscurité métaphysique laquelle en rend la lecture fatigante. Il faut surmonter cette difficulté: car peu de publications récentes donnent une idée aussi juste de l'état actuel en Allemagne des esprits éclairés et môme modérés sur les questions de politique intérieure et extérieure. Les dernières pages contiennent sur le comte de Cavour et sur la moralité politique de certains faits des attaques qui m'ont plus affligée que surprise : il faut passer beaucoup, dans ce genre, aux préjugés enracinés des allemands.
Je me suis empressée de transmettre à William
(1) Essai sur le comte de Pourtalès, publié à Berlin par BL DB Thielau en 1862 avec le titre : Graf Albert PourlaUê. Politiêcher Kitay.
H de
de la Rive votre suffrage qui le flattera et reaeoiiragera: il prt'pare encore deux articles et les publiera en un seul volume. — À la fti de ce mois-ci j'espère regagner les Itruyèrat eC tous voir bien des fois avant les longs mois qui me sépareront de mes amis occupés, car les oisifs connaissent la route qui mène à notre sauvage retraite.
Votre dévouée
K. DE CiRCOURT.
(Paris) 21 avril 1862.
Ne m'oubliez pas, cher Monsieur, pendant ma deriii»'re semaine ici. .Jusqu'à dimanche prochain inclusivement je conserve l'espoir de voir mes amis. M. et M*^ Scialoja m'ont quittée hier un moment avant l'entrée de M. Thiers, qui a été plus amusant, plus brillant que je ne l'ai jamais vu. Mr. Stanley m'a donné son li\Te de chants populaires moldaves et vala<iues. Le désirez-vous?
À bientôt, j'espère.
(Sans aignature, car une carte de visite).
XXXVffl.
(Parla) 6 mai 1862.
Vous m'avez procuré, Monsieur, une grande jouissance, inséparable d'une profonde émotion : j'ai relu deux fou ees pages qui renferment comme un écho
vivant et vibrant {*). Il est rare de trouver rén de traits qui peignent un caractère, sans C(m ni imprudence, ni indiscrétion : la page sur Rome est bien rtMnarquable : il me semble que de telles révfUations deviennent une lumière pour les esprits les plus prévenus: je n'ai pas pu achever cette lecture sans larmes... M. de Kergorlay, trouvant hier ces feuilles près de moi, s'en r * ■"• ^n'', il a quitté M. ïhiers, M. Beulé, M. Vitet, M. • ', Pr. Paradol et... la duchesse
Colonna, pour les lire dans un coin; et il en a été ravi : je n'ai pas osé, sans votre autorisation, les confier à M. Thiers, quoique j'en eusse grande envie : je lui enverrai le volume dès qu'il aura paru.
William de la Rive traverse Paris, et je lui ai promis que vous le recevrez s'il se présente chez vous : il publiera en volume les morceaux qu'il vient de terminer et y ajoutera beaucoup de lettres qui lui ont été communiquées depuis que son travail avait paru. — Uanke m'a chargé de vous dire qu'il avait le plus grand désir de vous entretenir sur la papaaté : il est tellement absorbé par les dépêches qu'il copie sur le règne de Louis XIV et qui lui révèlent des mystères, qu'il ne va pas môme aux séances de l'Institut... Il n'e:>t libre que le soir, et n'ose pas aller vous chercher à la brune: il était hier du d«'jeuner que M"* Mohl (*) a donné à la reine de Hollande, et j'en ai eu des récits bien amusants. — Cette chaleur me fait cruellement souffrir :
(1) L*introduction de M. J. Ârtom à \'(Euvre parUmtidaire du comte de Cavour.
(2) .M<»' de Mohl, née Clsrke, anglaise, était femme de Jale« de Mohl, le traductear da Schah Nameh, qui fut profeflseur de persan au collège de France et membre de l'institut.
Il pour la campagne la semaine prochaine:
lire à M. Artom que j'ose espérer qu'il viendra
s\v reposer lorsque le repos lui sera possible. Combien je serai curieuse de fouiller dans ses souvenirs: la duchesse Colonna (*) m'a amené un vénitien, M. Pa-
(1) Donna Âtièie ColuiiiiH, iltu-heftse de ('a>ti^ii4>iii-. ip < rMin-
teMo d'Aflfer, enlevée à l'affection di' sa int'Te et d«- ■ !•*,
. r j Tii' .m'.lle aimait, par une mort préniatur^e, ou 1^71'. Lv
\ : , !i»» de Circourt, qui l'a assiettée, avec sa mère,
> Il tîu, me lit part do la triste nouvelle par la lettre