C. DK CAVOUB
(Turin, 1" Janvier 1844).
C'est en me rapprochant de vous par la pensée, Madame, que je veux commencer cette nouvelle année; non que je me croie en devoir de vous faire subir les phrases banales qui dans r«'ft. circonstance servent aux gens du monde à t , tner réchange des sentiments les plus faux et des vœux les moins sincères. Ces phrases sont un papier-monnaie plus déprécié qu'aucun de ceux dont M. Michel Chevalier a dû traiter dans ses le(;on8 sur le crédit, elles ne sauiaient avoir aucun cours réel pour des personnes qui croient encore aux attachements >Tais et aux amitiés durables. Si je choisis ce jour pour vous écrire c'est que pour bien débuter dans la nouvelle période que nous allons entreprendre, je ne saurais mieux faire que d'évoquer les souvenirs les plus agi'éables du passé et d'en faire la base de rêves et d'espérances pour l'avenir. Ces espérances quand se réaliseront-elles ? Quand est-ce qu'il me sera donné de reprendre ces habitudes d'intimité que vous savez rendre si attachantes, si précieuses? Je l'ignore tout à fait. Je ne puis guère dans ce
inent former des plans, ni faire des projets qui s'étendent dans le lointain. Tant de liens me retiennent en Piémont, tant de causes s'opposent à ce que je m*absente, qu'en vérité je ne prévois pas répoque où je pourrai retourner à Paris. Je crains bien d'avoir à invoquer bien longtemps vos induljrents souvenirs avant d'aller vous demander moi même la continuation du sentiment bienveillant que vous m*avez accordé. C'est triste à penser, et ce le serait bien plus encore si je ne savais qu'on peut compter sur la mémoire de votre cœur ainsi que sur les charmes de votre amitié.
Vous aurez, je pense, cet hiver la visite de mon ami Casanova. Après avoir passé six mois à la campagne à faire de l'agriculture théoricopratique, il veut aller se retremper dans les salons de Paris. Je crois qu'il aurait le secret désir d'y trouver une compagne qui lui convînt. Vous pourriez l'aider bien puissamment dans cette recherche. D n'a pas de prétentions de fortune exagérées; une dot ordinaire, 2 ou 3 cent mille francs lui suffiraient ; ce à quoi il tiendrait beaucoup c'est au caractère, c'est à l'intelligence de celle avec laquelle il devrait passer sa vie. Mon ami est un de ces cœurs rares, qui pèchent par excès de délicatesse ; qui demandent beaucoup parcequ'ils peuvent donner infiniment. Comme tous
les hommes généreux de l'Italie, il est sincèrement libéral ; nne femme par trop fanbonrg ne lai irait pas. Je crois de même qu'une jeune personne dissipée, folle des plaisirs et de la mode, lui conviendrait peu, car ses goûts sont sérieux et ses habitudes le portent à préférer les douceurs de r intimité aux jouissances du grand monde. À la personne à laquelle il s'adresserait, il peut oflfrir quarante mille livres de rente en belles et bonnes terres ; la certitude d'hériter d'à peu près autant de deux oncles, qui à la vérité ne sont pas âgés ; un des grands noms d'Italie ; une jolie figure, et surtout, et mieux que tout, un caractère élevé, noble, généreux, et un esprit dans lequel les qualités de l'ancienne noblesse se concilient avec les lumières des temps modernes. Si un homme comme cela ne rendait pas heureuse une femme qui serait digne de lui, il faudrait en conclure que le mariage est une institution aussi détestable que George Sand le prétend (').
À propos de (Jeorge Sand, qu'avez-vous dit de la honteuse association que M. de Lamartine a formée avec lui ? Comment le chantre d' El vire pourra-t-il accorder sa lyre avec la voix de Lélia la Bacchante? Je n'avais que trop raison l'année der-
(1) Le comte Alexandre de Casanova moarut célibataire.
niére, lorsque nn secret pressentiment m'éloignait <le cet homme jadis aussi grand par son caractère <\\\e par son talent.
Je ne sais si mes propres impressions me font illusion, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser que la comédie qui vient de se jouer dans Belgrave-square, vous aura affligée ('). Je ne sais ce que les partisans de la branche aînée espéraient de ces vaines démonstrations, j'ignore l'effet qu'elles ont produit en France; mais ce qu'il y a de certain c'est qu'à l'étranger il n'est pas un seul homme de bon sens, quel[le] que soit d'ailleurs sa nuance, qui ne les ait énergiquement blâmées. Je regrette les conséquences qu'elles doivent avoir sur la société de Paris. Mais je ne doute pas que votre cercle privilégié ne soit à l'abri des déchirements, des petites haines sociales, transformées en passions politiques. J'ai vu avec plaisir que presqu'aucun de vos fidèles n'avait fait le pèlerinage de Londres. Heureux ceux qui, vivant près de vous, subissent l'influence de votre haute raison et de vos lumières bienfaisantes.
Mon frère se joint à moi dans l'expression dés
(1) Au mou cl« novembre 18 IS, 1« conte de Chambord m rendit de Krothdorf à Londres poar t'y rencontrer avec Mt pnrtiMML PIm d« SOO légitimwtee fnin^aia prirent part à la réunion do BelgraTO^oare.