LE VIEUX DRAPE.VU
(Celle chanson n'exprime que le vœu d"un soldai qui désire voir la Charte constilutionncllemenl placée sous la sauvetjarde du drapeau de Fleurus, de Marengo et d'Austcrlilz. Le même vœu a été exprimé à la tribune par plusieurs députes et entre autres par M. le général Fov, dans une improvisation aussi noble qu'énergique).
De mes vieux compagnons de gloire
Je viens de me voir entoure.
Nos souvenirs m'ont enivré ;
Le vin m'a rendu la mémoire.
Fier de mes exploits et des leurs.
J'ai mon drapeau dans ma chaiimitTo :
Quand socourai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs ?
Il est caché suus riiuniblc paille Où je dors pauvre et niulilé; Lui qui, sûr de vaincre a volé, Vingt ans de bataille en bataille!
Chargé de lauriers et de Heurs, Il brilla sur l'Europe entière :
Quand secourai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
ront le ramasser. Ici, les avis sont partagés ; mais je n'en ai pas changé. Je perdrai ma place, je se-
Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté.
Sur le sein de la liberté, Nos fils jouaient avec la lance.
Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière :
Quand secoùrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Son aigle est resté dans la poudre. Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des Gaulois ; Il sut aussi lancer la foudre.
La France, oubliant ses douleurs.
Le rebénira libre et ficre :
Quand secoùrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs P
Las d'errer avec la victoire, Des lois il deviendra l'appui.
Chaque soldat fut, grâce à lui, Citoyens aux bords de la Loire.
Seul, il peut voiler nos malheurs; Déployons-le sur la frontière :
Quand secoùrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Mais il est là, près de mes armes ; Un instant, osons l'entrevoir.
Viens, mon drapeau ; viens, mon espoir ! C'est à toi d'essuyer mes larmes.
D'un guerrier qui verse des pleurs.
Le ciel entendra la prière :
Oui, je secoùrai la poussière Qui ternit tes nobles couleurs.
34 GOKUIiSPONDA.NCE DK lîKU V.NGLU
rai mis en jugement et je serai condamné (1). Je suis préparé à, tout cela, et le mal en sera de moitic moins grand. Ma réputation essuiera un petit échec; mais la malveillance une fois satisfaite, je pense qu'elle se relèvera.
Quanta l'argent, j'espère en avoir assez pour couvrir et les frais d'impression et les frais du procès (2). Tous mes vœux se l)ornent à cela, sous ce rapport. La seule récompense à laquelle j'aspire, c'est de contribuer, dans ma petile sphère, à rendre plus éclatante, c'est-à-dire plus ridicule, la
(i) Le dcuxicinc volume des (Jiansons parut le 2Ô oclol)rc. Dès le lendemain, M. Pelitot, seciclairc général du Conseil royal de l'Inslruction publique, prévcnail Bérangcr qu'il cessait d'appartenir à celle administration. Le 27 octobre, le procureur du roi requérait des poursuites contre le poète ; le 29, l'ouvrage était saisi ; le 20 novembre, l'avocat général Marcliangy demandait la mise en accusation.
Les chansons poursuivies, étaient la Bacchante, la Mort ilii roi Christophe, le Sénateur, La Granir.Mère, le Deo jrnlins d'un Epicurien, la Descente aux Enfers, Mon Curé, Marr/ot, les Capucins, le Soir des Noces, les Chantres de Paroisse, les Missionnaires, le Bon Dieu, pour atteinte à la morale publique ou religieuse ; le Pi^ince de Navarre, la Cocarde Blanche, VEnrhume, pour oiïense envers la personne du roi ; et le Vieux Dra/)<?rt«, pour provocation au post d'un signe de rallieiiicnt prohibé par la loi.
Déranger fut condamné le 8 décembre 1821 à trois mois de prison et cinq cents francs d'amende.
Sur la fin de décembre, il entrait <à Sainte-Pélagie, et y occupait la chambre que venait de quitter Paul-Louis Courier.
(2) Tous les frais d'impression payés, il revenait environ 82.000 francs à Déranger.
f;()uui.si>()M)AN(;r, dk inîu.v^GEii ,'>5
tyrannie qui pèse sur nous, et à populariser davantage encore les principes patriotiques et philosophiques dont j'ai imprégné mes ponts-neufs.
Beaucoup de gens, même parmi nos libéraux, me blcàmeront d'abord ; mais peut-être, après quelque temps, me sauront-ils gré de mon dévouement. Dans tous les cas, l'estime des bons Français et la mienne me resteront. C'est beaucoup dans un temps comme le ncMre. A propos de moi, il faut que vous sachiez que Laffitte m'a fait parvenir une nouvelle invitation pour aller à Maisons avec toutes mes connaissances les plus intimes, et que le hasard me l'a fait rencontrer chez Manuel oîi nous avons renouvelé connaissance . Je serai donc forcé d y aller passer deux jours, et je crois que son intention est de me parler de mon alTaire. Moi, j'ai à lui parler de Lemaire.
Manuel a été indisposé : je crois qu'il avait fait quelque imprudence. On l'a purgé, et il va mieux.
Vous trouverez ci-jointe une lettre de Lemaire, et je vous fais passer des exemplaires de La Lettre à Lavaii.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse.
Tout à vous.
Déranger.
P. -S. — Mille hommages respectueux à madame Dupont.
La lettre de Béranger qui va suivre est précédée sur la même feuille de papier, d'une lettre de Manuel à Dupont de l'Eure, dont elle est, pour ainsi dire, le post-scriplum et le corollaire. Elles dépendent trop l'une de l'autre pour que nous ne les reproduisions pas côte à côte.
M;iisoii>. ce samedi - aonl iSa.'i.
Mon cher ami, je sais que vous avez fait tout ce qui a dépendu de vous pour reporter sur moi les suffrages qui allaient vous chercher dans votre retraite, et je ne crois pas que les électeurs eussent mal fait de suivre voire avis ; mais je suis encore plus certain qu'ils ont très bien fait en vous nommant (1). 11 est l)ien vrai qu'en n'essayant pas de me reporter à la Chambre, ils paraissent approuver la mesure qui m'en a chassé; toutefois en vous
(i) Aux élections de \S:>.!\, le déparlcment de la Seine élut à la députation M. Dupont de l'Eure, qui avait engagé les départements à voter pour Manuel.
G01\RESP0\DA>JCE DE BEllA^ÎGER 07
y rappelant vous-même, en vous choisissant, vous, étranger à la députation de Paris, pour la seule place à laquelle ils aient à nommer, ils proclament aussi clairement que cela se pouvait faire en ne me nommant pas, qu'ils adoptent la cause que j'ai soutenue dans notre lutte commune et jusqu'à la nuance des opinions que j'y ai fait éclater et dont vous ne vous êtes pas un seul instant écarté ni par vos votes, ni par vos discours. En un mot, toute la France sait que vous étiez à la Chambre, dans ma carrière politique, mon plus intime et plus constant ami : dés lors, que pouvaient faire de mieux les électeurs constitutionnels pour protester contre mon exclusion, que de vous élire pour leur député, puisqu'ils n'avaient pas tout le courage nécessaire pour protester en m'élisant moi-même ? Vous voyez, mon cher Dupont, que je n'envisage la question que sous un seul point de vue ; c'est qu'elle n'en offre réellement pas d'autre au milieu des circonstances où nous nous trouvons. Qu'importe, en effet, dans une Chambre telle que celle-ci et dans un pays tel que le nôtre, en ce moment, quelques discours, de plus ou de moins? Ce sont des événements qu'il faut à la cause de la liberté en France, et les événements ne sont pas dans la tête d'un homme ni de quelques hommes. Il faut des événements nouveaux qui puissent rendre l'espérance, sans laquelle nous n'avons pas de courage. En attendant, les plus heureux sont ceux que les circonstances laissent tranquilles dans leur coin, et à qui l'on épargne la corvée que
38 conuESPOM).v\(;E de uémangeu
le collège électoral vient de vous imposer. Cen est une partout pour les hommes qui, comme vous et moi, n'acceptent la députation que pour remplir un devoir, et qu'aucune fumée d'amour-propre ne peut consoler des blessures que reçoit leur amour pour le Pays. Mais enfin, mon cher Dupont, laissez-nous croire que, forcé de revenir pour une partie de votre temps à Paris, loin de votre famille et de vos alfaires 1 , vous y trouverez pourtant quelques consolations au milieu de bons amis qui seront si heureux de vous posséder.
Vous croirez sans peine que je ne crains pas de me compromettre en me rendant ainsi leur interprète. 11 en est un, au reste, qui est à côté de moi et qui m'en donne mission expresse : c'est Béranger. Depuis une quinzaine de jours, il partage ma solitude, et vous apprécierez tout le bonheur que j'en éprouve, quand vous saurez qu'en me donnant ce nouveau témoignage de son amitié pt)ur moi, il a fait, sans y prétendre, une excellente spéculation pour sa santé.
Je suis bien loin d'être aussi content de la mienne. C'est pour la soigner, c'est pour me débarrasser de mon infirmité que les médecins m'ont fait, à la lin du mois de mai, ajourner mon voyage en Lorraine. Mais mon affaire s'embrouille au heu de s'éclaircir,ou,si elle s'échurcit, c'est potu- me me-
(i) M. Dupmit do ri'Zurc habitait Uou^cpcricrs, village du déparloiniMit do rEiiro.
COUHESPOXDANCIi: DU lîEKAXGEU y-J
n-jcer d'un avenirfort embrouillé, et fort laid à regarder en face. Demain, je me détermine à reparaître à Paris,au moins pendant quelques jours, afin de consulter sur ma situation quelques hommes éclairés par une longue expérience, et de fournir à mon médecin le moyen de faire des remarques journalières. Nous verrons ce que tout cela m'apprendra, et ce qui doit être la suite de nos découvertes. En attendant, plaignez-moi un peu, mon cher ami, d'être obligé de quitter la campagne au moment où elle va devenir si intéressante pouruti chasseur.
Quand viendrez-vous nous voir? Attendez vous la convocation des Chambres? Je m'en inquièterais moins si ma santé me permettait d'aller vous faire une visite. Mais combien peu il me reste d'espérances de pouvoir exécuter un projet formé avec tant de plaisir ! Au moins, toutes les maladies du monde ne m'empêcheront pas de vous aimer de tout mon cœur, et de trouver dans l'amitié que je vous porte, comme dans celle que vous avez pour moi, une bien douce consolation,
Adieu^ cher ami ; tout à vous.
Manuel.
Eh bien, Monsieur le Député de Paris, vous êtes sans doute bien fier. Ne voilà-t-il pas de quoi vous réjouir. Mais nous rabaisserons un peu votre caquet, quand vous viendrez nous voir. Vous trouverez ici des mécontents, des jaloux. On se dit
dans plus d'un endroit : Aller en Normandie chercher un honnête homme ! Cela a-t-il le sens commun! Paris se fait insulte. En effet, il y a de quoi se fâcher un peu. Quant à moi, qui vois dans cet événement l'assurance de vous embrasser plus souvent à Paris, j'en prends mon parti aussi gaiement que Manuel.
Adieu, mon cher ami. portez-vous bien, venez nous voir, et pensez fort peu à la politique.
Tout à vous de cœur.
Héiunger.
P.-S. — Mes respects à Madame.
Rungis, ce 3o août 182/».
Mon cher ami, comme dans ce moment je suis loin de Manuel, j'ai attendu de ses nouvelles pour vous répondre. Il va un peu mieux, bien qu'il souffre encore, moins peut-être de son mal que des remèdes qu'on lui a fait faire au moins mal à propos. Un médecin et un chirurgien en qui il avait grande confiance, mais qui manquent d'expérience sur la sorte de maladie qui lui est échue en partage, l'ont traité assez longtemps sans bien reconnaître la nature des divers accidents qui l'ont tourmenté depuis deux ou trois ans. Il en est résulté des tâtonnements sans fin, des essais infructueux et quelquefois nuisibles. Heureusement eux-mêmes ont appelé Dubois (1). Cest toujours un
(i) Antoine Dubois, né à Gramat (Lot), le 17 juillet 1756, est mort le 60 mars iSSj.
Aussi savant médecin qu'habile chirurgien, il fut, sous ces deux rapports, et à juste titre, une des plus grandes renommées de son temps. Il posséda surtout, au plus haut degré, ce tact à la fois d'intuition et d'observation que réclame le diagnostic des maladies. Dès l'organisation de la Faculté de
a 2 COKUESl'ONDANCE DE ni:KA>T.ER
/;('// tard qiïon s'avise de ce qu'il a de mieux. Je ne veux plus faire un pas sans prendre son avis. Plût au ciel qu'il l'eût pris plus tôt, ainsi que je le lui avais dit cent fois. Enfin, il se trouve mieux et ses forces reviennent. Il s'en sert déjà pour chasser, heureux de n'être pas trouhlé dans ce plaisir et dans les soins que sa santé exige, par les em])arras de la politique. Vous savez pourquoi il pouvait désirer d'être réélu; mais si quelque chose pouvait le consoler de ne l'être pas, vous savez aussi que c'était votre nomination. Quant à moi qui vous aime également, je n'îii désiré ni la vôtre ni la sienne, parce que je suis convaincu pour le moment de linulililé des efforts d'un petit nombre d'honnêtes citoyens. Je crois même qu'un reste apparent d'o|)position est une satisfaction qu'il ne fallait pas donner à la nation. Votre nomination a eu cet effet, sur certaines gens, de leur faire croire qu'il nous restait des forces, et ils s'endorment là-dessus. Quant aux mécontents dont vous me parlez, il n'y a là que de quoi rire et lever les épaules. N'allez pourtant pas croire queLaffifte ait été mal pour vous personnellement.
médecine de l^aris, le D' I)ul)ois y l'ut nommé professeur. Il fut au nombre des savants attachés à l'expédition d'Egypte. Nommé, en 1802, chirurgien en chef de la maison de santé qui s'appela, depuis, la Maison Dubois, il se vit destitué par les liourbons de la branche aînée, puis rendu à ce poste par Louis-Philippe, en i83().
M. Dubois a collaboré au Uiclioiuiaire des sciences médicales.
coRiiESroM).v>ci-: di. 1!i;uam;i:u /i3
Son amour-propre blessé lui a fait dire et faire quelques sottises, je le erois ; mais pour son honneur, ce n'est pas à lélu qu'il s'en est pris, mais aux électeurs. Convenez aussi qu'il a eu de terribles déboires: une belle popularité perdue en vingtquatre heures. M. de Serre 1) n'a pas mieux fait. Au reste, il faut, malgré ses fautes, plaindre encore notre millionnaire. Quand on se le figure entre sa
(i) Serre i^le comte Hercule de) émigra au commeaccment de la Révolution et servit contre la France à l'armée du prince de Condé. flentré dans sa patrie après la pacification consulaire, il accepta sous l'Empire, les fonctions de premier président de la cour impériale du département de l'Ems-Supérieur. Sous la Kestauration, il occupa le même rang à la cour rovale de Colmar. Nommé en i8i5, député par le Haut- Rhlu, il professa des doctrines constitutionnelles et vota avec l'opposition, en s'honorant par des discours où l'élévation de la pensée se revêtait d'une liante éloquence. Réélu par le même département, il fit, cette fois, partie de la majorité royaliste, et devint, en 1818, président de la chambre des députés, en remplacement de M. Pasc|uier. Ministre de la justice en 1818, puis ministre d'Etat et membre du conseil privé en 1821, il fut enfin nommé ambassadeur à Naples en 1822, et mourut en 1824-
il est regrettable cpje le caractère politique de M. de Serre ne fut pas au niveau de son talent. Devenu ministre, il livra, en faisant abroger la loi électorale, l'Assemblée aux ultra-royalistes qu'il avait longtemps com])attus ; il leur sacrifia de même la liberté de la presse, la libeité individuelle, et se fit servilement l'un des instruments de leurs vengeances et l'un des échos de leurs calomnies, si bien qu'il mérita, dans la séance du 16 juillet 1821, cette apostrophe de Dupont de l'Eure : « C'est la diffamation en personne que cet hommelà ! » (P. liAC(^)UAHT)
femme et sa fille, on n'envie point ses richesses et on lui souhaiterait une vanité encore plus rohusle, tant on lui reconnaît le besoin de se créer sans cesse des illusions nouvelles. A tout prendre maintenant, c'est un homme à plaindre. Amassez donc des trésors !
Vous ne savez sûrement pas que Gévaudan est en voyage. Notre pauvre ami vient de manquer de périr au Pont-Saint-Esprit, La voiture a versé sur le bord d'un précipice. Il s'est jeté heureusement dehors ; il en est quitte pour la peur et de fortes contusions aux genoux et à la tête. Les dernières nouvelles nous ont tout à fait rassurés. Sa femme ne sait rien encore de cet accident. Vous devez concevoir quelles ont été nos alarmes lorsque nous l'avons appris.
Vous avez par Béjot (l)dcs nouvelles des Bérard. La baronne (2, va mieux, et sa mère aussi par conséquent.
Les Lemaire, qui sont ici, me cliargent de mille amitiés pour vous. Vous savez que c'est lui qui. lors de votre élection en [a fait l'apologie dans le Consiitiiiionnel (3). Vous avez dû être satisfait de l'article.
Adieu, mon cher Dupont. Je vous réitère mes
(i ) Secrétaire de Bcrard ; il fut un des amis intimes et dévoués de liéranger.
^2) M"*^ Bérard ; elle avait épousé le baron Christian Dumas, fille du général comte Mathieu Dumas.
(3) Le Constilulioiincl était, sous la Restauration, un des journaux les plus dévoués aux idées libérales.
CORUESPONDANCE DE HÉRANGER 45
respectueux hommages pour Madame. Je pourrais aller faire connaissance avec elle et vos enfants, si, comme je l'ai promis aux Passy, j'allais passer quelque temps chez eux (1). Ce projet me sourit doublement. Par malheur, ma santé, qui s'était admirablement rétablie, redevient un peu chancelante. Depuis plusieurs jours, j'ai un gros rhume et de la fièvre ; mais je me soigne bien. Adieu, tout à vous pour la vie.
Votre ami, Bkranger.
( i) A Gisors.
Ce 7 déceml)rc 182.").
Mon cher ami, je crains que Béjot ne se soit pas acquilté de la commission que je lui ai donnée pour vous. Je le questionnais pour savoir si vous aviez remplacé le bien fonds que vous avez vendu dernièrement ; sur la néf^ative, je l'engageai à vous presser de le faire. On parle toujours ici de la possibilité de la dissolution de la Chambre : or, si jai i)onne mémoire, vous m'avez dit que vos autres impositions ne suffisaient pas pour vous rendre éligible. Jugez quels seraient nos regrets et les vôtres, si cet événement arrivait et que vous ne fussiez pas en mesure pour reprendre votre rang dans la candidature. Vous médirez peut-être que l'événement est peu probable. Ola est possible ; mais il faut tout prévoir, et, à cet égard, votre position vous y oblige plus que tout autre.
J'ai à vous gronder, mon cher Dupont. Sans vous en douter peut-être, vous avez affligé Laffitte en envoyant votre souscription pour les enfants de Foy l)à Casimir Périer, Je sais que vous
(1) Le général Foy était un des plus jeunes soldats de la
iXDAXcE DE ni:iiA\T;i.:i«
avez eu à vous en plaindre, mais la circonstance était l)onne pour un rapprochement. Quels que soient ses torts, vous savez combien au fond il a de bonté et je dirai même de patriotisme. Ni Ma-
Pu''voiution. N('- à Ilain, le 3 février 1775, d'une famille de la bourgeoisie, élevé pour les armes, officier d'artillerie comme Bonaparte, servant sous Dumouriez, sous Picliegru, sous Dampicrre, dans ces premières campagnes du Nord, où le patriotisme défendait le sol sans se préoccuper des factions de l'intérieur, indigné des crimes de 1793, emprisonné par le proconsul Lehon pour ses murmures, sauvé de l'échafaud par sa jeunesse et par son éloquence, rappelé des prisons par Moreau, et combattant sous lui en Allemagne; amideDesaix, blessé à ses côtés par un boulet de canon, occupant les loisirs d'une longue guérison, à Strasbourg, à des études de publicisle et d'iiommede l'Etat, porté par analogie d'esprit aux clioses antiques et aux formes littéraires de la parole, puisant dans ces exemples l'amour et l'accent de la liberté, s'élevant ensuite en grade sous Masséna, en Suisse ; voyant poindre dans la renommée de Bonaparte une tyrannie pour l'Europe, refusant de signer les adresses servîtes que les ilatteurs du pouvoir naissant colportaient dans l'armée en faveur de l'empire; relégué en Portugal et en Espagne, dans les commandements subalternes, pour ce défaut d'empressement à la servitude ; rallié sans répugnance aux Bourbons et à la charte en i8i4 ; courant ensuite à Waterloo comme aux ïbermopyles de sa patrie, mais sans avoir trempé dans la défection des Ccnts-Jours ; arrosant de son sang les redoutes des Quatre-Bras, rapporté mourant dans sa famille après la perte de son pays, licencié en 181 5 ; écrivant, pour se consoler des revers publics, l'histoire de ses campagnes en Espagne ; signalé par le patriotisme aux patriotes, par le talent aux comices électoraux, par l'estime à tous, son département l'avait élu d'acclamation pour relever la pairie, défendre la charte, affermir son trône constitutionnel, res-
48 CORUESPONDANCE DE DÉRANGER
nuel ni moi ne serions restés ses amis sans cela. Et puis, n'êtes-vous pas révolté comme nous des odieuses calomnies que le Constitutionnel, journal si suspect aux gens clairvoyants, et le Journal des
pecler le roi. Il allait dépasser ces promesses et accomplir tous ces mandats. Tel était le général Foy quand il fut appelé à la Chambre en 1819.
Cher à l'armée, choisi par les libéraux, accepté par les constitutionnels, redoutable mais non implacable aux Bourbons, guide et modérateur à la fois d'une opposition légale à la Chambre, son avènement à l'Assemblée allait offrir à la liberté une figure qui avait manqué à la Révolution, celle d'un tribun militaire dans un guerrier homme d'Etat. Le général Foy portait ce double caractère dans sa personne. Son visage était ouvert comme sa pensée, loyal comme son âme, inspiré comme son éloquence. La nature l'avait fait chef de parti, dans un temps où le seul parti patriotique était la modération des cœurs et la réconciliation des idées. En le voyant, on se souvenait du soldat, on sentait l'honnête homme, on pressentait le grand citoyen.
Le général Foy mourut le a5 novembre 1826 dans la force de ses années et dans la fleur de son talent. La maladie de ceux dont le génie palpite dans l'âme, une maladie de cœur l'emporta. Il mourut pauvre, comme les hommes qui s'oublient eux-mêmes en pensant à leur patrie. Son deuil rappela celui de Mirabeau. Toutes les classes de la nation s'y associèrent. Il n'avait pas le génie à la fois créateur et subversif du Démosthène français ; aussi n'était-il pas né à une de ces époques où la mission de l'orateur est de renverser et de reconstruire. L'époque de la Uestauration demandait d'autres pensées et d'autres vertus.
Le génie de cette tribune devait être l'équité qui fait la part aux passions des uns, aux souvenirs des autres, aux torts et aux vertus de tous, l'impartialité qui prend de toutes les opinions ce qu'elles ont d'honnête et d'utile à la
Débats, si maladroitement déguisé en libéral, ne cessent de répandre contre un homme d'honneur, riche d'une immense fortune, amassée sans qu'aucun cri se soit élevé sur la probité de celui qui la
cause commune, la patience qui ajourne à l'avenir ce cju'on ne pourrait arracher aux circonstances sans faire violence aux temps, le patriotisme qui oublie sa propre popularité pour/mieux servir sa conscience, la parole sereine qui élève les discussions dans les régions calmes de la sagesse politique, au lieu de la parole passionnée qui trouble l'entendement des peuples, la justice enlin qui seule dans la bouche de l'orateur fait pardonner à la vérité • le général Foy avait reçu de la nature tous ces dons.
Un peuple entier, composé sans acception de toutes les classes et de toutes les opinions, lui fit toute une ville pour cortège. La jeunesse, dételant les chevaux de son char mortuaire, porta son cercueil à bras jusqu'au champ de mort. Casimir Périer, banquier libéral, prononça sur sa tombe les adieux amers de l'opposition à son chef. Au moment où il célébrait le désintéressement réel du général Foy, et où il montrait au peuple celui qui avait remué tant de fois l'âme du pays et décliné le pouvoir et la fortune qui s'offraient à lui, mourant sans laisser d'héritage à sa veuve et à ses enfants : « Nous les adoptons ! » s'écria le peuple. Le lendemain, la France tint parole à sa mémoire. Une souscription nationale, provoquée par l'opinion, ratifiée par l'estime, offrit un million à la famille de l'orateur. Le duc d'Orléans, pressé de devancer tout vent populaire, souscrivit pour dix mille francs, Casimir Périer pour la même somme. M. Latlitle, qui ne voulait être dépassé par personne en munificence et en popularité, jeta cinquante mille francs sur cette tombe. La France s'honora elle-même en honorant ce grand et honnête citoyen. Il laissa à la tribune et dans les rangs de l'opposition loyale un vide qui ne fut jamais rempli. (Lamartine, Histoire de la ResUtaration,)
Do COKIIESPONDANCE DE BEKVNGEU
acquise. Je vous avoue que rcniiui, qui me tenait éloigné de lui depuis quelque temps, a été l)ientôt surmonté; quand j'ai vu à quelles plates injures il était en butte. Je suis fâché qu'elles naient pas produit le même effet sur vous. Il en a été aflligé, je l'ai vu. En vérité, entre lui et Périer (1) que
(i) Casimir Péiier, né à Grenoble le lu octobre 1777. embrassa fort jeune la carrière mililaire qu'il abandonna pour se vouer au commerce. H fonda en 1802, avec M. Scipion l^érier, son frère, une maison de banque qui ne tarda pas à devenir une des plus importantes delà capitale. Une brochure qu'il fit paraître en 1816 contre le système d'emprunt à l'étranger, où la justesse des vues s'unissait à un style élégant et nerveux, lixa l'attention publique sur son auteur, qui fut élu député, en 1817, par le collège électoral de la Seine. 11 vota généralement, sous la Restauration, avec l'opposition constitutionnelle, et ne cessa de lui apporter le concours de ses lumières dans les questions linancièrcs qui furent débattues à la tribune.
Lorsdc la Révolution de 1800, il se montra partisan de la royauté du duc d'Orléans. Il devint président delà (Ihainbrc des députés, puis il l'ut nommé, par Louis-Philippe, premier ministre en mars i83i, en remplacement de M. Lallillc.
« Il arrivait aux affaires avec une colère immense, un orgueil sans bornes et je ne sais avec quelle impatience farouche d'écraser ses ennemis. Ranquier opulent et toujours en éveil, le bruit des factions lui avait causé de mortelles alarmes et il brûlait de s'en venger.,. Il lit croire à tous qu'il était né pour le commandement, à force de fierté de brusquerie et de dédain. Il est juste d'ajouter qu'il atteignit quelquefois à la grandeur, et que s'il lui arriva de prendre pour instruments des êtres méprisables, ce ne fut jamais sans les accabler de son mépris. Premier ministre, il mit le pied sur la législature, comme il l'avait mis, président de la
CORUr.Sl'O^JDANCE DE HEUV^GEU 01
VOUS devez si bien connaître, il n'y avait pas à hésiter. Au reste, je vous dirai que j'ai la presque certitude que votre correspondant est l'auteur ou le provocateur des mensonges que le Coiislitiitioiinel débite contre Laffitte et dont tous les honnêtes gens sont révoltés. Il est vrai que la vanité de ce dernier lui a donné beau jeu.
Manuel est toujours en Lorraine. Je ne sais encore l'époque de son retour. Il paraît que sa santé est beaucoup meilleure. 11 aura, comme vous, bien déploré la perle du général Foy.
Les Bérard se portent bien tous. L'affaire d'Archinard est toujours au même point. Il est aux prises avec un juge d'instruction qui veut trouver à toute force un faux dans son acte déclaré frauduleux. Je commence à espérer pour ce malheureux quil en sera quitte pour son déslionneur.
Que dites-vous de nos chambres de justice? Auriez-vous mieux fait dans le temps où vous mettiez votre derrière sur les fleurs de lys ? On est ici dans le ravissement (1). On va jusqu'à dire que
Cliambre, sur le ministère : et if en vint au point de ne plus vivre que dans son despotisme et dans ses rancunes, dur à ses serviteurs autant qu'implacabie pour ses adversaires, conspuant tes hommes de cour, parlant en maîtres à ses collègues, et n'accordant au roi lui-même qu'une coopération fiautaine et un respect amer. » (Louis Blanc, lUsloire de dix ans, tome II, pages 827 et Sag).
Casimir Périer mourut le iG mai i832.
(i) La cour royale de i^aris venait d'acquitter le Coiislila-
02 CORUESPOND.VNCE DE BERANGER
Villèle (1) n'est pas le moins content. En effet, il paraît être en gnene avec les Jésnites.
tionnel et le Courrier Français, auxquels le uiinistère avait fait intenter un procès de tendance : ces deux journaux combattaient alors le rétablissement des Jésuites et les doctrines ultraniontaines que soutenaient les journaux iiiinislériels et tous les écrivains congréganistes.
(i) Yillèle (le comte Joseph de), né à Toulouse en 1773, fut en i8i5, envoyé par le département de la Jlaute-Garonne à la fameuse ctiambrc des députés qu'on a appelée Chandjre introuvable, et y devint une des notabilités de la faclion ultra monarchique. Uéclu en 1817. il fut nonuné viceprésident de la Chambre en 1820, et, dans la même année, ministre d'Etat et membre du Conseil privé, puis ministre des finances en 1821, et enfin président du conseil des ministres en 1822, poste qu'il a occupé jusqu'en 1827.
« Esprit froid, allentif, plein de ressources dans le détail des affaires, M. de ^ illèle était un administrateur habile, sagacc, plutôt qu'un homme politique, dans le sens élevé du mot. Sa carrière ministérielle fut un continuel sacrifice de ses convictions à son amour dévorant pour le pouvoir. Homme tolérant, il se fit sectaire ; nature calme, modérée, il se laissa imposer la violence et la persécution. Personne ne voyait mieux que lui les fautes où l'entraînaient l'aveuglement et la passion de ses amis politiques. Opposé à la phqiart des mesures qui ont marqué son administration, il en signalait l'imprudence ou le péril, menaçait d'y résister, puis les adoptait. Caractère sans force, il n'avait de ténacité que pour les intérêts de son ambition. Son intelligence fine, pénétrante, manquait de la fermeté et de l'étendue qui font l'homme d'Etat. » (Achii.i.e de Vaulabeli.k, histoire des deux Restaurations, tome V^l, page 5 1 5.)
CORUESPONDVNCE DE DÉRANGER 53
Motif de plus pour dissoudre la Chambre (1).
Adieu, mon cher ami. Présentez mes hommages à Madame et embrassez vos enfants pour moi.
Tout à vous de cœur et pour la vie.
(i) La Chambre ne fut dissoute que le 5 novembre 1827.
21 décembre i83r>.
Mon cher ami, votre IcUre ne m'a rien appris de nouveau, car je savais que vous payez onze cents francs de contributions; mais moi et vos amis d'ici nous sommes cfîrayés en pensant que le moindre dégrèvement vous rendrait inéligible. Vous ne croyez pas à la dissolution de la Chambre ni nous non plus. Pourtant est-il possible de répondre qu'un événement quelconque peut la rendre nécessaire, même au ministère actuel? Ne voilà-t-il pas la mort d'Ale.\andre (1) qui peut amener bien des circonstances imprévues, et, je le répète, votre'posilion serait désolante si, par négligence de votre part, vous vous trouviez pris au dépourvu. Vous dites qu'il faut un an de possession, mais il n y a pas un an de vente de la terre du Jloin, i.1 les contributions en doivent être encore sous votre nom : or, l'acquisition de quelques arpents de terre, faite lors de celte vente, suffisait
(i) Alexandre I'"^, empereur deRnssio, élait mort le T' décembre iSaT).
CORRESPONDAA'CE DE lîÉRANGEU 55
pour vous mettre à l'abri des dégrèvements. Bérard pense ainsi et j'ai écrit à Manuel à ce sujet; vraisemblablement il vous fera connaître sa façon dépenser, et je ne doute point qu'elle ne soit conforme à la nôtre. Pardonnez-moi de revenir sur ce point avec autant d'insistance. Il est d'un double intérêt pour moi, puisqu'il vous concerne si sérieusement, et qu'il rentre dans l'intérêt général qui aurait à souffrir de votre absence de la Chambre, surtout si elle pouvait redevenir ce que nous lavons vue.
J'ai tait part à Laffitte du passage de votre lettre qui le regarde. Il y a été très sensible at m'a sincèrement remercié d'avoir provoqué cette petite explication. Vous savez combien il est bon, (juoique un peu léger ; il vous aime toujours, et je suis sûr que cela vous fait plaisir. Il désirerait rentrer à la Chambre par larrondissement de Vervins. Il a peur d'échouer devant Sél^astiani (1) et Du-
(i) Sébasliani (le maréchal), né à la Porla, en Corse, le Il novembre 1770, fit les guerres de la llépublicjue et du premier empire ; ambassadeur à Constantinople sous ce dernier gouvernement, député sous la Restauration et sous la monarchie orléaniste, ministre sous Louis-Philippe qui le fit maréchal de France.
M. Sébastiani laissa peu de traces de son passage au ministère. L'anecdote suivante peint son attitude dans le Conseil : — I^e roi v assistait ordinairement : il avait pris l'habitude d'opiner le premier. M. Sébastiani ne man(|uait jamais de donner son avis en ces termes : (( Le roi a raison, le roi a parfaitement raison. » — « Eh ! on le sait bien qu'avec vous il a toujours parfaitement raison ! » lui répon-
56 CORnESPONDA>CE DE BÉRANGER
pin (1), deux hommes qui ne s'endormiront pas. Je ne sais si les chances lui seront favorables. Manuel m'a écrit à ce sujet une lettre que je montre à tout le monde, parce qu'elle fait honneur à tous deux. Vous connaissez le désintéressement et la haute raison de notre ami; il adopte tout à fait mon avis sur l'inutilité et même l'inconvenance de le présenter, et sur ce qu'il y aurait de convenable et dutile à présenter et à faire réussir Laf-
dit un jour, en plein conseil, Dupont de lluirc qui, ministre, avait garde sa parole de paysan du Danube el oubliait souvent les titres de Sire et de Majesté. Le roi l'ut choqué de la pensée et de sa forme, mais il n'en fit rien Aoir : on avait encore besoin de Dupont de l'Eure.
(i) Dupin (Andrc-Marie-Joan-Jacquos), avocal, naipiil à Varzy le i"""" février 1783. Il fut nommé, en 18 15, député de la ?\'ièvre. Il eut riionneur d'être, avec Berryer, défenseur du maréchal Ney : de même, en 1821, il défendit le poète national Déranger.
Des 1820, il devint membre du conseil du duc d'Urléans, qui en fil son ami particulier et l'un des agents de son ambition. La révolution de i83o accomplie, M. Dupin contribua beaucoup à faire décerner la couronne à Louis-Pliilip|)(', qui, à son refus d'accepter un ministère, le nomma procureur-général près la Cour de cassation, place qu'il perdit en 1848. Demeuré le conseil, le correspondant des princes d'Orléans exilés, il donna le scandale d'accepter de Napoléon III, spoliateur des biens de ces princes, d'être réintégré à son poste de procureur-général, et se trouva, par ce fait, un des tvpes d'immoralité du temps. Ce manque de principes et de courage civique, ce déiaut de noblesse (lan> le caractère ne peuvent être rachetés par le réel talent de M. Dupin. (P. IIacquaht).
OOUUESPONDANCE DE liÉUANGEU b"]
fiUe. L'éloge qu'il en fait sera sans doute d'un grand poids auprès de ceux à qui on pourra le communiquer. Je voudrais avoir de vous une lettre dans le même sens. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'en ferais usage que d'une manière opportune ; au reste^ ne faites rien que d'après l'avis de votre conscience. La famille Foy présente aussi Laffitte, et je me trouve être le principal conseiller dans cette affaire, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit bien menée, ni même tout cà fait à mon goût.
Vous ne concevez pas bien ce que je vous dis d'Archinard. En voici l'explication : il est déjà condamné pour avoir voulu faire valoir un acte frauduleux ; or, il est clair qu'il y a là complet déshonneur. La justice ou les juges, ce qui n'est pas la même chose, soit dit sans vous fâcher, veulent à présent que cet acte soit faux. J'espère qu'il triomphera, mais enfin le premier jugement subsistera toujours, et il me semble, comme à vous, qu'il vaudrait mieux mourir qui de vivre ainsi entaché.
Je ne sais pourquoi vous présumez que je suis homme à ne pas lire une lettre et une lettre de vous tout entière. Pour vous le prouver, je vous dirai que je me suis acquitté de tous les complimenls dont vous m'avez chargé auprès de la maison Bérard et compagnie, et que tout le monde y a été très sensil)le. J'ai aussi fait vos plaintes à Béjot, qui m'a dit n'y avoir pas donné lieu.
En échange de toutes ces commissions, embrassez de ma part M""" Dupont, puisqu'elle et
58 CORRESPONDAîN'flE DE liÉUANHEU
VOUS le voulez bieu permettre, et parlez quelquefois à vos enfants de eelui qui est certainement l'un des meilleurs et des plus tendres amis de leur père.
De tout cœur pour la vie.
Bérangeh.
P. -S. — Gévaudan va un peu mieux. Cependant Dubois ne paraît pas espérer beaucoup. Manuel ne reviendra ici que vers la lin de janvier. Il va toujours mieux. Lemaire et sa femme se rappellent à votre souvenir.
Cc/i
Mon chek ami,
Je viens de jeter les yeux sur les journaux et je n'y vois point le petit discours que vous vous étiez promis de faire. J'en suis lâché et même, si cela m'était permis, je serais bien tenté de vous gronder. Député du département de la Seine, vous deviez saisir la première occasion venue de parler sur l'ordonnance qui agite la capitale (1). Toute occasion était bonne, tout discours eût été bon. Vous devenez furieusement négligent, mon ami. Vous nous êtes revenu le lendemain du vote sur la
(i) Une ordonnance royale du 29 avril 1827 venait de licencier la garde nationale de Paris, à la suite de la revue qu'en avait passée le roi le même jour, et où les cris de : A bas les minisires ! s'étaient mêlés à ceux de Vire le rui ! L'ordonnance du licenciement, ainsi que le dit le Conslilutionnel du 2 mai 1827, fut une mesure de colère et de venareance ministérielle.
6o CORRESPONDANCE DE BÉRVNGER
proposition de la Boëssière (1, et peut être a ton compté les voix absentes.
Je sais cojnbien la tâche est dégoûtante et conçois l'ennui que cela vous cause; mais enfin vous y êtes, et vous vous devez tout entier à ce devoir,
i) L n projet (le loi sur la police ou, pour mieux dire, sur la dcslruclion de la presse, que leurs auteurs, MM. de Villèle el Peyronnet appelaient loi de justice et d'amour, avait été adopté le 12 mars 1(827 P^^' '^ Chambre des députés. Celte loi, qui violait tous les droits acquis et qui brisait tous les principes constitutionnels, interdisait à peu près la pensée et la parole. Des cris d'indignation s'élevèrent dans toute la France contre le ministère qui déchirait si elTrontément la Charte.
Ce ne fut pas tout. Le i5 mars, M. La lioëssière, membre de la Chambre des députes, soumit à la Cliambre une proposition ainsi conçue : « Immédiatement après l'adoption du présent article, il sera nommé par la Chambre, en assemblée générale, une commission de cinq membres, chargée de veiller aux prérogatives de la Chambre. — Cette commission veillera spécialement aux comptes que les journaux rendront des séances de la Chambre. — ■ Dans le cas d'infidélités dans ces comptes, ainsi que dans ceux dolTenses envers la Chambre ou (|uelqu"un de ses membres, la commission lui en rendra compte, afin qu'elle statue sur les suitesà y donner conl'ormément aux lois existantes et par simple mesure de police intérieure... »
(vCtte proposition donl M. île \ illèle était le xéritable auteur, avait pour objet détouller la liberté des journaux en même temps que la liberté de la tribune. 11 va sans dire qu'elle fut prise en considération.
Le ministère craignant, et avec raison, que la Chambre des pairs ne rejetât la loi vandale, la retira tout à coup : une ordonnance rovale du i 7 avril apprit à la population celte heureuse nouvelle qui l'ut reçue avec enthousiasme.
CORRESPO>fD\XCE DE BÉKANGER 6i
surtout dans un moment où les beaux parleurs ne font que trop de concessions. Vous sentez, mon cher Dupont, combien quelques mots d'une bouche pure peuvent avoir d'utilité. Ce qui vous trompe, je crois, c'est la perfection de leurs discours. Laissez-la leur. Contentez vous de l'éloquence du Paysan du Danube ; c'est la seule qui convienne parfaitement à votre caractère, à votre conduite, je dirai même à votre nature. Oubliez que vous avez été un homme de tribunal. Laissez de côté toutes les formes de dialectique dans lesquelles vous embarrassez vos idées pures et franches. Habituez-vous enfin à les donner comme elles vous viennent, quand vous parlez à vos amis ou à vos Normands. De petits discours d'une page ou deux, de courtes phrases, du gros bon sens, et soyez sûr que vous ferez pâlir tous nos orateurs fleuris. La France ne veut plus que du bon sens : elle est comme Chrysalde : Elle vit de bonne sonpe et non de beau langage.
Il y a un autre point sur lequel il faut que je revienne encore avec vous. C'est sur l'emploi des fonds de votre souscription. Vous tardez trop, mon ami, à acquérir quelque coin de terre pour vous mettre à l'abri des réductions d'impôts qui pourraient vous placer au-dessous du cens électoral. Concevez-vous le plus grand malheur pour vous et pour vos amis, que celui de votre non-éligibilité par suite d'incurie, après ce que les électeurs de trois départements ont fait pour l'assurer? Vous vous rappelez que c'est sur le besoin de cette
62 CORRESPONDAIVCE DE lîÉRANGEH
éligibilité que j'ai fondé tous mes arguments pour vous engager à accepter cet hommage vraiment national. D'après votre manière de voir et de sentir, cet argent n'est pas à vous, vous n'en êtes que le dépositaire ; mais il sera bien dûment acquis à vos enfants, par les services qu'il vous aura mis à même de rendre à la chose publique. Vous n'avez donc pas le droit de laisser dormir cette pomme chez un notaire, qui peut vous en frustrer, La nation doit avoir où prendre hypothèque. Ilàtezvous donc d'acquérir le champ qui doit la lui ofïrir. Constant (1), qui ne paie plus (jue douze
(i ) Hcnjamin Constant de Kcbocqtic est né à Lausanne, le I 5 oclot)re 17(17. (l'une famille de réfugiés français que la révocation de l'édit de JNantcs avait forcés de s'expatrier. C'est le déparlement delà Sarllie qui, le premier, en 1819, envoya 1). Constant à la Chambre des députés, où il siégea sous la Restauration et sous la monarchie de juillet, et où il prit un des premiers rangs parmi les chefs de l'opposition constitutionnelle. Comme orateur, comme écrivain et comme homme d'Ktat, I'). Constant est une des individualités les plus remarquables du mx."" siècle. Son roman Adolphe, linnuortalisa. Il mourut le 8 décembre i83o, dans la plus profonde misère.
« Cet illustre publiciste a olfort ilans sa conduite autant d'inconséquence et de mobilité (|u'il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d'exceptions près, de latent, de courage et de persévérance dans, les principes d'une sage liberté. Malheureusement peut-èlre, la dextérité de son éloculion était telle, que, pourvu qu'il eût une Iribunc abordable et une presse tant soit peu libre, il se lût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des dillicultés el regarde les applau-
CORRESPONDANCE DE nÉKANCEK 63
cents francs d'impôts (hier, j'ai tiré la chose au clair avec lui), redoute un dégrèvement qui le rendrait inéligible. 11 a été dégrevé de six cents francs en trois ans (1 . Voyez où la bienveillance ministérielle pourrait vous rejeter. Je vous avoue que je n'ai jamais conçu votre sécurité à cet égard : tous vos amis pensent comme moi ; des électeurs de Paris et de la province s'en sont déjà inquiétés. Ne prolongez pas plus longtemps la durée de cette
dissemenls qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cru m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'aie connus. Jamais conversation ne m'a paru avoir autant de grâce, d'enjouement, de flexibilité et d'apparente bonhomie que la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction. Je ne m'en faisait pas faute avec lui, et il était loin de m'en savoir mauvais gré.
« Un perpétuel besoin d'émotion fît de Constant un joueur ; mais les intérêts politiques l'arrachaient facilement à cette passion d'emprunt, l'ourtant la gloire littéraire était la première à ses yeux ; aussi l'Académie française, en lui préférant A' iennet, lui causa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu'il m'ait pu dire pour le dissimuler... Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin pour croire à sa valeur littéraire d'appartenir à un corps illustre. Il n'eût pas été plutôt de l'Académie qu'il en eût ri le premier et fût retombé dans son incertitude, car nul homme ne se désenclianta plus vite de ce qu'il avait le plus souhaité. <) (Bérangeu, Ma Biographie.)
(i) C'est là un des mille moyens que le gouvernement de Charles X employait pour empêcher l'élection de ses adversaires politiques.
;()i\uesi>()M)vn(;e de beua?«gkh
situation fausse et qui pourrait vous causer un mal irréparable. Ce qui nie l'ait renouveler mes instances, c'est que je crois m'apercevoir que personne n'ose vous exprimer ses craintes. Je vous aime trop pour me taire, et j'aime trop mon pays pour vouloir laisser compromettre à ses yeux une réputation comme la vôtre. Nous vivons dans un temps où les vertus civiques sont trop rares pour ne pas chercher à mettre à l'abri du reproche le peu qu'il nous en reste. Hàtez-vous donc, mon ami, de rassurer un cœur qui vous est tout dévoué : vous en auriez douté jusqu'à ce jour, que la liberté que je prends de vous donner des conseils, vous donnerait l'assurance de cet entier dévouement et d'une amitié qui ne Unira qu'avec ma vie. A vous de toute mon àme.
Rkhanger.
Afaisons, ce 3 2 août iSt-].
MoxN CHER Dupont,
Dans le moment où je vous écris, au-dessous de moi, on embaume le corps de notre pauvre ami (1). Les journaux vous ont appris sa mort ; ils n'ont pu vous dire combien elle a été cruelle. Que de souffrances en quinze jours ! Et il nous semblait si bien encore il y a peu de temps ! Il n'est plus, et vous ni moi ne retrouverons un homme semblable. Maisqu'ai-je besoin de vous le dire ? Vous l'aimiez trop pour ne l'avoir pas ])ien connu, bien apprécié et votre excellent cœur a déjà fait l'éloge le plus digne du sien. Quant à moi, vous me plaignez et vous avez bien raison. C'est un grand vide dans mon existence. Je n'ai point encore trouvé de paroles pour exprimer ma douleur. Il est vrai que, jusqu'à présent, je ne me suis point éloigné de ce qui en est l'objet. Vous désirez sans doute quel-
(i) Manuel, moitié 20 août.
66 CORnESPONDA>CE DE BÉRANGER
qiies détails sur sa fin ; je ne puis vous en donner que peu, car ils se réduisent à de grandes douleurs, à des douleurs atroces, éprouvées courageusement.
Saisi par le froid, il y a à peu près trois semaines, il eut un peu d'embarras d'estomac et quelques accès de fièvre. Je le vis dans cet état, qu'on crut devoir être passager. La fièvre cessa, il parut se remettre et je le quittai pour aller à Bagneux. J'appris, quatre jours après, que la fièvre avait reparu avec phis de force, qu'on avait appelé un médecin et qu'on lui administrait la quinine. J'étais retenu à Bagneux par la fête de M'"^ Davillier (1), et d'ailleurs on ne présentait pas son état comme alarmant. Le jour de la fête (15 août), a six heures arrive un médecin, ami de celui de Manuel, qui m'annonce qu'on désespérait de ses jours. Je pars à l'instant même, j'arrive à Maisons vers dix heures du soir, et l'on me rassure en me disant que de fortes évacuations sont venues au secours de l'art, et qu'il n'y a presque plus de danger. Hélas I depuis, le mal n a lait qu'empirer. La vessie, depuis douze ans malade, avait reçu une trop grande secousse pour résister : des abcès au périnée se formèrent ; une tumeur au-dessus du pubis s'accrut beaucoup, et en(in Dubois vint faire quatre incisions, qui amenèrent quelques instants de
(i) M"'^ Marie Davillier est la femme de riiuluslrlel de ce nom t c'est elle qui a inspiré à Déranger les chansons llallelù, \qs> Missionnaires de Monlminje et le Poêle de Cour.
COni\F.>POND\?J(;E DE BERANGCr. uy
calme et d'espérance. Mais l'illiisioii fut l)ien fu.^itive. Des vomissements eurent lieu qui etîrayèrent les médecins. L'inflammation du bas-ventre fit de rapides progrès; la poitrine s'embarrassa, et dimanche (19) on ne crut pas qu'il pût passer la journée. Cependant sa forte organisation luttait toujours, et malheureusement ses souffrances s'accroissaient de celte force même. Le 20, il se leva trois fois encore dans la matinée, soutenu, il est vrai, par deux personnes. Enfin, vers quatre heures il perdit la présence d'esprit qui ne l'avait point abandonné jusque-là, et, à cinq heures vingt minutes, il rendit le dernier soupir.
Je ne vous dirai point ce que j'ai éprouvé avant et depuis lors. Votre cœur vous le dira assez. Je dois ajouter ce que les médecins qui viennent de faire l'autopsie me disent. La vessie était dans un tel état (et cet état était déjà ancien), quil était physiquement impossible que la vie se fût prolongée beaucoup, en supposant que, dès les premiers jours de sa maladie, il eût recouru aux gens de l'art, ce qu'en efTet il n'avait pas voulu faire, ayant perdu toute confiance en eux. Il paraît pourtant avéré aujourd'hui qu'ils avaient constamment bien jugé sa maladie et à ses différentes périodes.
Il a eu auprès de lui son frère, qui ne l'a pas quitté d'un moment et qui certes a été sa meilleure garde, Tissot, Thiers, Mignet (1) et moi. Laffitte
(i) Mignet (François-Auguste-Marie) est né à Aix, le 8 mai 1796. Il suivait les cours de droit dans sa ville natale,
s'est montré bien tendre ami : ses larmes et sa conduite, tout l'atteste. Je lui envie le bonheur quil a de pouvoir pleurer.
Moi, Tissot(l) et le frère sommes restés auprès de la dépouille du meilleur des hommes, du plus excellent citoyen, tandis que les autres sont allés à Paris pour faire préparer ses obsèques, qui doivent avoir lieu après-demain. Nous craignons et la censure pour son éloge et la police pour son
en 18 15, lorsqu'il y ronconlra Tiiicrs : c'est de celle époque que date leur amitié. Reçu avocat, il al)andonna bientôt le barreau comme son ami, pour se tourner vers la littérature. Ses premiers succès l'engagèrent à partir à Paris; Manuel, à qui le recommandaient ses opinions libérales, le fit entrer au Courrier Français. Au commencement de l'année 1800, il coopéra, avec Thiers et Armand Carrcl, à la fondation du Nalional. Après la Révolution de Juillet, il devint conseiller d'Etat et directeur des Arcbives au ministère des alVaires étrangères, places qu'il perdit en i8/|8. 11 était de l'Académie française depuis i83G ; l'année suivante, il avait été nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre depuis i832.
M. Mignet a écrit plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous citerons Vllif^loire de la Bévolulion de 1789 à ISl^i.
(1) Tissot(Pierre-François), bomme de lettres, est néà Versailles, le 10 mai 1768. La réputation littéraire dont il jouissait sous le premier Empire lui valut d'être nommé à la cbaire de poésie latine du Collège de France. La Restauration, dont il était l'un des adversaires, le destitua. Il ne reprit son poste qu'en i83o, et il nk tarda pas à entrer à l'Académie.
Tissol collabora au Pdoie et à la Gazelle de France. On a de lui une traduction en vers des Bacolifiues de Virgile, une histoire compèlle de la RévohUion Française, illustrée par Ralfel, cl des Eludes sur \ injilc. Tissol mourul en i8j4.
CORRESPONDANCE DE BERANGER Og
convoi. On nous fait dire cependant que la censure se relâche un peu (1) et qu'on nous permettra de le transporter au Père-Lachaise, par les boulevards extérieurs (2). Déjà, des gendarmes et des mouchards sont autour du château.
Nous tacherons de faire tout pour le mieux. Quanta moi, je désirerais que ses funérailles se fissent sans bruit. L'ingratitude dont il a été l'objet méritait cette leçon. On prétend qu'elle n'eût pas été sentie; mais si cette ingratitude existe encore, n a-t-on pas à craindre un convoi peu digne de celui qui eût été capable de tous les sacrifices pour le salut de la patrie? Enfin vous apprendrez le résultat de notre détermination.
Manuel laisse sa petite fortune à son frère. Mais
(i) Malgré les chicanes de la censure, Tliiers et Mignet firent paraître des articles sur Manuel. Une brochure que publia Mignet, avec la collaboration de Déranger, fut saisie et poursuivie par le parquet ; mais Mignet fut acquitté le 28 septembre. 11 se vengea du ministère en faisant servir à la cause de l'opposition les leçons d'histoire qu'il professait à l'Athénée.
(2) Parti de Malsons, le convoi, auquel raulorité supérieure avait interdit l'entrée de Paris, parcourut les boulevards extérieurs, conduit par LalTitte, par le général La Fayette et par un grand nombre de députés, escorté d'un immense concours de peuple. Le char funèbre fut dételé, et la jeunesse des écoles voulut traûier le corbillard, ainsi qu'elle avait fait pour le général Foy. Aussitôt, parut une armée de gendarmes prêts à sabrer. Le peuple s'obstinait. Pour éviter un massacre, Laffitle consentit à faire remettre les chevaux au char mortuaire. Le corps arriva au cimetière entouré par plus de cent cinquante mille assistants émus et respectueux
yO rORRESPOXDANCE DE RER\NGER
croiriez-vous que son amitié lui a fait me laisser mille francs de rente? Vous sentez que je n'accepterai pas ce legs; mais je ne suis que plus touché de ce témoignage de tendresse, de cette préoccupation de mon avenir (1).
Je ne vous parle pas plus de raflliclion de tous ses amis que de la mienne. Ce que j'en ai vu, ce que j'en entends dire, vous vous le figurerez aussi bien que je nie figure votre propre douleur. Kt il y a à ])eine deux mois que tous les trois nous étions à Rougepériers (2i.
Adieu, mon bien bon ami. Je ne pouvais qu'avec vous causer aussi longtemps de l'immense perte que nous et la France venons de faire. Adieu. Embrassez pour moi M"''= Dupont et vos enfants, et pensez à l'ami qui reste, aussi souvent qu'à celui qui n'est plus.
Tout à vous j){)ur la vie.
Hhhanger.
(i) (i Manuel n'a\;iit pa.s assez rélléclii à toutes les charges de famille qu'il transmettait à son frère, bien digne de celte partie de la succession. Je renonçai à la renie, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai (jne la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, sur lequel je couche. Mais Manuel jeune sut si bien faire que, malgré la renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Comme sa position personnelle s'est améliorée, j'ai cessé d'opposer des chicanes aux procédés de cet c.vcellent ami, dont l'atlachement pour moi égale celui que j'ai conservé pour la mémoire de son illustre frère. » (Bérangeu, Ma BioijrapJdc .)
(2) Chez M. DnponI de l'Euro.
Ce i^' novembre 1827.
Mon cher ami,
Nous voici à peu près sûrs de la dissolution (1). J'entends beaucoup parler autour de moi des élections à faire. Je vous écris à la hâte un mot pour connaître à fond vos intentions. Pensez-vous, désirez-vous, pouvez-vous être réélu dans TEure? Tenez-vous à l'être à Paris? Je voudrais qu'en confidence et promptement vous me fissiez savoir vos intentions à cet égard. Si vous vous décidez pour l'Eure, il faudrait le plus tôt possible en écrire à Cadet-Gassicourt (2). Je ne serais pas fâché non plus que, dans ce cas, vous écrivissiez à Laffitte. Vous auriez le mérite à ses yeux de lui rendre la place,
(i) La Chambre fut dissoule par ordonnance royale du 5 novemljre 1827.
(2) Cadet-Gassicourt (C,harlcs-Louis-Fclix), pliannaclcn, né à Paris le 1 1 octobre 178g, joua un certain rôle, sous la Restauration, dans les rangs du parti libéral. 11 est mort en décembre 18G1.
qui, selon lui, lui était due aux dernières élections. Mais songez bien qu'il ne faut pas qu'une fausse générosité vous entraîne. Tout cela n'est à faire que dans le cas où vous auriez la certitude de réussir ou à Bernay ou à Pont-Audemer.
J'ai encore une question à vous adresser. On vient de me dire que vous n'étiez porté sur les listes que pour neuf cent deux francs. Cela seraitil? Tranquillisez-moi sur ce point.
Ce peu de mots sufiisenl pour nous entendre. L'heure me presse, je ne vous en écris pas davan* tage. Embrassez pour moi madame et vos enfants, et répondez-moi courrier par courrier sur les objets dont la solution est facile; et quant à ce qui exige examen, hâlcz-vous, je vous prie, de vous mettre à même de m'instruire de ce qu'il est bon que je sache. Comme toujours cl pour la vie (1).
Votre tout dévoué.
Béranc.kh.
(i) Voici la réponse de Dupont de i'Kure à la lellrc préccdcnlc ; elle est i;nc des rares Icllres cpie nous possédions delà nombreuse correspondance qui fui éclianyéc enlrc ce dernier et rilluslrc chansonnier.
Iloiigcjiéricrs, 3 novembre 1897, après-iniili.
(( Mon cher Béranger,
(( Avanl de répondre à voire IcUrc du premier de ce mois, je dois vous dire qu'elle u'esl arrivée que ce malin au Meubourg, c|u'clle m'a été apportée seulement après-midi et que, ne pouvant être mise à la jiosle que demain malin, la mienne
ne vous parviendra que lundi, sans qu'il y ait aucunement de ma faute.
{( Maintenant vous me demandez s'il est vrai que je ne sois porté sur la liste électorale que pour neul'centdeux francs. Je réponds par un seul mot : je suis inscrit sur la liste délinitive pour mille cinquante et un francs.
« Vous me demandez encore si je suis certain d'être élu dans ledépartement de l'Eure, soit à Bernay, soit à Pont-Audemer ; je réponds, sans hésiter, que rien n'est plus incertain. Je crois pouvoir affirmer que je serai porté à Bernay, et peut-être à Pont-Audemer ; mais il est impossible de prédire de quel côté se fera l'élection, tant les forces paraissent égales.
« Vous me demandez enfin si je tiens à être élu à Paris, et, dans le cas contraire, vous désirez que je l'écrive à M. Cadet- Gassicourt et même à M. Laffitte.
« Je vous avoue, mon cher ami, que je ne sais trop que répondre à une semblable question ; me demandez-vous si l'élection de Paris est pour moi un objet d'ambition et si, pour l'obtenir, je suis dans l'intention de me faii'e mettre sur les rangs ? Je réponds qu'aujourd'hui, comme à toute autre époque, je n'ambitionne et ne demande aucune élection. Quand on m'a fait l'honneur de me nommer à Paris, je ne l'avais pas demandé et j'étais loin de m'y attendre; ceux qui ont dit le cantraire se sont trompés et m'ont bien mal jugé. Si, de celte fois, comme cela me paraît probable, on ne m'y porte pas, je n'en serai pas du tout étonné et je ne m'en plaindrai pas.
ft Mais quand je n'ai pas la moindre révélation qu'on veuille m'y porter réellement, n'y aurait-il pas une sorte de fatuité à refuser d'avance des suffrages qu'on ne m'offrait pas ?
a Que voulez -vous donc que j'écrive d'un peu raisonnable à M. Cadet-Gassicourt et à M. Laffitte? Qu'il est certain, ou mên)e très- probable, que je serai élu dans l'Eure ? Je mentirais, car rien n'est plus incertain. Ou bien que, malgré celte incertitude, je ne veux être nommé nulle partaillcurs que
y/i CORRESPONDANCE DE 15É RANGER
dans mon arrondissement ? Mais que dcvrail-on penser, je le demande, d'une semblable déclaration, sinon qu'en parlant de moi dans un sens, je veux y faire penser dans un autre sens, ou bien que je liens peu à l'honneur qu'on m'a fait une première fois, ou enfin que j'ai beaucoup trop présumé de mes forces dans le département de l'Eure ? Mon cher ami, je conçois parfaitement qu'on ne me nomme ni à Paris, ni à Bernay ; mais que, de gaieté de cœur, je m'expose à toutes sortes de propos désobligeants, voilà ce que je ne conçois pas, et pourtant je suis bien sur de n'avoir le jugement faussé paraucune pensée ambitieuse.
« Encore une fois, que M. Cadet-Gassicourt ou tout autre électeur, dise qu'il ne faut pas m'élire à Paris, par un motif quelconque, et assurément il y en a beaucoup, je trouverai cela tout simple, et Dieu m'est témoin que jen'en concevrai pas le moindre ressentiment. Qu'enfin je ne sois élu nulle part, c'est ce que je saurai supporter sans aucun trouble ; et si je m'examine de bien près, c'est peut-être ce que je désire, tant je suis convaincu que je ne sers à peu près à rien dans la Chambre des députés. Mais dans la |)osilion où je me trouve, puis-je rien dire de tout cela à MM. Cadet-Gassicourt et Laffitte, même par des lettres confidentielles, que tout le monde finil par connaître ? En vérité, je ne le crois pas.
« J'ai bien dit et écrit, il y a trois ans, en apprenant qu'on me portait fortement à Paris, c|ue c'était Manuel qu'il fallait élire.
(( Mais j'avais alors la certitude qu'on pensait réellomenl à moi, et je n'avais pas l'air de dire une lanfaronnade. D'un autre côté, Manuel, indépendamment de tant d'autres titres, .était dans une position qui n'ap[)artient à personne.
u Enfin, mon élection a beau être incertaine à liernay et a Pont-Audemer, je m'en tairai, afin de ne pas donner l'idée de me porter ailleurs, et je m'abstiendrai surtout de rien dire, de rien faire pour être élu à Paris. Mais je n'irai pas
CORRESPONDANCE DE BÉR VNGER ^5
au delà de cette ligne que je me suis tracée, et j'attendrai les événements en toute sécurité.
« Mon cher Béranger, je suis si accoutumé à partager vos opinions toujours si sûres, c£ue je suis tout étonné davoir, aujourd'hui, un autre avis que le vôtre ; si je me trompe, vous me pardonnerez, j'en suis sûr, parce que vous ne douterez pas que ce ne soit de bonne foi.
« Je regrette vivement de ne pas faire ce que vous m'avez demandé, et d'avoir encore à convaincre M. Laflitle que je n'ai jamais voulu prendre sa place et que je ne le veux pas encore aujourd'hui ; mais plus je m'examine, plus je reste convaincu que je ne puis ni ne dois lui écrire en ce moment, relativement à l'élection de Paris.
« Tout à vous de cœur, « Dupont (de l'Eure). »
(( P.- S. — Au surplus, montrez ma lettre à quelques amis sûrs, tels que Bérard. Cauchois-Lemaire, Cadet-dassicourt lui-même ; et s'ils me condamnent, je ferai tout ce que vous et eux voudrez ».
(le j novembre iS-
Mox chi:r ami,
Nous soninics paifailcmenl d'accord, et Tobsciirilc de ma letlre, écrite à la hâte, a pu seule vous Ironiper sur mes intentions. Je ne vous demandais de lettres que dans le cas où, ayant certitude, après examen, dune élection dans l'Eure, vous eussiez voulu en donner avis à Paris. Mais ce que je voulais savoir sur-le-champ était votre position réelle dans votre département, parce qu'on faisait courir ici le bruil que vous seriez indubitablement nommé soit à Bernay, soit à Pont-Audemer. Non, certes, ce n'est pas à vous de vous retirer ; aussi voulais-je savoir seul d'abord quelles étaient vos intentions. Cadet vous porte toujours ici. Quanta Laffitte, il peut désirer d'être élu à Paris et je le conçois, mais le deuxième arrondissement électoral parait insister pour le porter, et, dans tous les cas, il a déclaré hautement qu'il tenait à ce que vous fussiez })orté ici. 11 est vrai que le })remier arrondissenieiil élanl plii.s sur, il eùl pu prélérer être
CORRESPOND VTVCE DE RERAXr.EU 7-
porté sur le premier. Mais les choses s'arrangeront autrement, parce que, d'après vérification faite, on paraît pouvoir compter sur le second, surtout si c'est Laffitte qu'on y porte.
Je vous écris encore à la hâte. Mais j'espère que cette fois, je me ferai mieux comprendre. Vous verrez au moins que mon intention n'était pas de vous mettre dans une situation fausse. Quant à votre candidature à Paris, je ne puis vous en répondre, et je vous le dis franchement, parce que l'idée où beaucoup d'électeurs étaient déjà que vous deviez réussir dans l'Eure, leur avaitTait jeter les yeux sur M. de Schonen (1), qu'on désire beaucoup voir arriver à. la Chambre. Au reste, mon cher ami, on parle beaucoup ici ; on a l'air d'agir même, mais je crois qu'on n'a encore rien fait de bien. Cela viendra peut-être. Moi, j'aurais désiré, si j'avais eu de l'influence, faire porter La Fayette (2) à Paris, comme une réponse à l'Orly i) Députe sous la Restauration et sous la monarchie d'Orléans ; membre de la Commission municipale nommée révolutlonnairement le 29 juillet i83o, et l'un des commissaires qui conduisent Charles X à Cherbourg.
(2) Fayette (Gilbert-Motticr, marquis de La), plus connu sous le nom de général La Fayette, né le 6 septembre 175-, à Cliavagnac (Ilaute-Loirc), est mort le 19 mars i834.
Ardemment épris, dès sa jeunesse, de la cause de la
liberté, La Fayette s'enrôla comme volontaire lorsqu'éclata
la guerre de l'indépendance américaine, et eut l'honneur
de combattre aux côtés de Washington qui le jugea
digne de son amitié. Le général La Fayette rendit de tels
y8 (CORRESPONDANCE DE RÉRANGEH
donnaiicequi dissout la garde nationale. Plusieurs arrondissements l'eussent tenté et eussent pu réussir. J'en suis convaincu, mais les meneurs n'en veulent pas, par les mêmes raisons qui ont fait échouer Manuel.
Je n'ai pas le temps de vous en dire plus, si ce nest que l'article de votre lettre qui m'annonce que vous payez plus de mille francs m'a fait le plus vif plaisir et m'a tiré d'une in([uiétudc que vous ne vous figurerez que difficilement.
Embrassez pour moi M'"'' Dupont, vos enfants, et croyez-moi à tout jamais votre ami le plus dévoué.
Béranger.
P. -S. — J userai de la permission (juc vous me donne/ de montrer votre lettre à Gassicourt.
services au\ I^lals-Unis (juc, lorsqu'il y retourna en iS:r't, il fui solennellement reçu par le Congrès et acclamé par tout un peuple.
De retour en l'rance, il devint membre de l'assoml)l('o des notables en 1787, dépulé aux Etats-généraux, puis aux Chambres de la l\eslauration et de la monarchie de Juillet. Il servit fidèlement la liberté constitutionnelle et ne négligea aucune occasion de combattre les lois d'exception.
L'un des chefs les plus influents du carbonarisme fran(;ais, il contribua, pour une large part, à la l\évolution de i83o, mais malheureusement aussi à la royauté de Louis-Pliili[ipe, qui se montra aussi ingrat envers lui qu'envers LafUllc, (P. Ilacquart).
Ce I j novembre 1837.
Mon cher ami,
Il est nécessaire que je vous donne quelque idée de ce qui se passe dans le premier arrondissement électoral à votre sujet. Vous avez pu croire, par mes premières lettres, qu'à peine il y serait question de vous. Plusieurs électeurs en avaient jugé ainsi, et l'on se portait sur M. Louis (1), qui, parmi les initiés, passe pour devoir être un député
(i) Louis (le baron), d'abord abbé Louis, nu à Tout vers 1755, assista, en qualité de diacre, M. de Talleyrand, évêque d'Aulun, lorsque ce dernier célébra la messe sur l'autel du Cbamp-de-iMars.
Après avoir accepté des missions diplomatiques sous Louis XVI, il servit et adula bassement l'Empire qui le fit baron, et qu'il attaqua sans courage lorsqu'il fut tombé ; il aida au retour de Louis WllI, ce qui lui valut le surnom de restaurateur.
Souvent député, toujours gouvernemental quand même, point n'est besoin de dire par quels moyens il devint ministre sous plusieurs gouvernements, (P. Hacquart).
8o COHRESPOXnVXGE DE BÉRANGEU
très utile. Sa qualité de restaiiraieiir fa'isnii i)ourtant hésiter. Enfin, on a découvert, à l'examen, que, dans la rue Saint-Honoré et les quartiers adjacents, la majorité se déclarait pour vous. Vous sentez qu'une fois la possibilité dune lutte reconnue, nos amis ont levé l'étendard contre le faubourg Saint-Honoré, plus disposé à porter le baron, et qui, pour faire passer ce candidat, s'appuie de la promesse que les chefs de l'autre quartier lui ont faite, lors de votre élection ici, de recevoir à l'avenir un candidat du choix des électeurs du faubourg. Un scrutin a eu lieu chez Gassicourt, et sur 297, vous avez eu 227 voix. Mais jusqu'à ce moment, on n'a pu obtenir qu'un pareil scrutin fût ouvert dans l'autre partie de l'aiTondissement. Cependant on a parlé hier dun scrutin général pour les deux arrondissements. Nous verrous ce qui en sortira. Je nai voulu, malgré les invitations, assister à aucune réunion. Mais comme on recourt à moi pour le conseil, vous présumez bien que je n'épargne aucun des arguments que me suscite l'intérêt politique, et vous pouvez l)ien juger vous-même qu'ils sont suffisants, sans que j'aie à faire parler l'amitié que je vous porte. Elle est en effet tout à fait étrangère aux arguments que je mets en avant. Laffitte, qui avait cru aussi à l'impossibilité de votre réélection, avait dabord pris quelques engagements avec Louis, dont la famille est liée à la sienne. Mais il pense comme moi maintenant, et quoique un i)eu gêné par la position qu'il avait prise d'abord, il n'en souhaite
COIUlESrONDANC DE IJEHANGER 01
pas moins vivement votre nomination ici. Le parti contraire est mallieureusement conduit par des meneurs fort intrigants : ceux qui, dans le temps, ont fait manquer la réélection de Manuel, que j'ai l'honneur de leur rappeler dans toutes les occasions. Je no puis donc prévoir l'issue de cette lutte (1). Il me semblait qu'une promesse faite de porter Louis à votre place, à Paris, dans le cas où vous seriez nommé dans l'Eure, eût pu amener un accommodement ; mais la proposition n'a pas été acceptée. Vous en devez conclure que ce sont les principes que vous représentez que les meneurs repoussent. Aussi est-ce le triomj)he de ces principes qui m'engage à faire soutenir le combat, par tous les moyens convenables. Car, avons vrai dire, je ne serais pas fâché que Louis fût de la Chambre. Il serait inutile de vous en donner ici la raison, si vous ne la connaissez pas. L'alliance avec les Débats a dû vous surprendre un peu. Passy pourra vous mettre au courant de cette ligue 2). Bertin de Vaux 3) se montre fort loyal
(i) Elle fut tout à l'honneur de M. Dupont, qui fut nommé à Paris.
(2) La ligue de coalition entre toutes les nuances ^des constitutionnels, c[ui, par son succès aux élections de 1827, fit tomber le ministère Villèle.
(3) Bertin de Vaux (Louis- François), frère de lîerllu, fondateur des Débals, dont Ingres fit le portrait actuellement conservé au Louvre. Bertin de Vaux fut tour à tour banquier, juge, vice-président du tribunal de commerce, membre de la Chambre introuvable, secrétaire général du ministère de la police de 181 j à 1818, député ; conseiller d'état en 1827 jus-
(Sa coRUFSPoxD.vxcr: nr rkuancfu
jusqu'à présent. On m'assure qu'il fait de vous la plus grande estime. J'ai moi-même une intimité qui vous surprendra fort : c'est celle de Sébastian!. Il s'emploie pour vous faire porter ici Je vous dirai bien des choses, quand nous nous verrons, à ce sujet et sur bien d'autres : ce qu'il me reste à ajouter, et ce que vous devinerez bien sans que je vous le dise, c'est que la petite influence que je me suis acquise est exercée autant que je le puis dans les intérêts qui nous sont le plus chers. Aussi les amis de Louis m'accuscnt-ils d'entraver son élection. Je n'ai pourtant point voulu faire une démarche qui eût pu lui nuire, dans le faubourg Saint-Honoré, parce que, n'étant pas électeur, j'ai cru inconvenant de me mêler aux démarches électorales. Quant à ma pensée, qu'on me la demande ou non, j'ai le droit et l'habitude de la dire.
qu'an ministère Poliqnac, conseiller d Etal ù nouveau sous bouis-Pliilippc^ pair de b'rance depuis i832. « Arrivé trop tard à la tribune, pour en user avec pleine possession, dit M. Vlllcniain, il se montrait supérieur dans les entreliens par l'aljondance des idées, la fermeté du raisonnement et la justesse du sens sous le coup même de la passion. Aloins modeste que son frère, moins volontiers satisfait de la vie spéculative, tour à tour polémiste hardi, député considérable, et pair de France paisible, mais presque toujours conseiller accrédité du pouvoir, M. Berlin de Vaux eutpendant bien des années, sur le ministère de son pays, quelque cliosc de cette influence spirituelle et temporelle que Swift et d'autres lettrés célèbres avaient exercée, même dans l'aristocrate Angleterre, tant l'intelligence indépendante et nette prend un ascendant nécessaire là où la discussion est libre et l'opinion pui^sanlc. >;
COUUESPO^nVNC.K DE UKUA^fiEU 8>S
Le moment convenait d'autant mieux, queje crois que d'abord on n'avait pas envisagé la question sous son véritable jour.
Je laisse les élections pour vous apprendre une nouvelle qui vous fera plaisir. Après quatre mois d'absence, Mesdames Laffitte sont revenues ici hier, et leur bonjour à Laffitte a été de lui annoncer que sa fdle acceptait la main du fds du maréchal Ney, qui a toujours voyagé avec ces dames. Vous jugez de la joie de notre ami. Il en a pleuré. Sa fdle lui a dit : « Je t'ai causé bien des chagrins, je veux que ma vie tout entière soit consacrée à en effacer le souvenir. »
Vous voyez, mon ami, qu'il ne faut désespérer de «personne et que j'avais bien raison de m'ôtre fait le champion d'Albine (1). Ce pauvre Manuel eût été bien hsureux de voir un pareil événement.
Adieu. Tout le monde se porte bien ici. Bérard espère être nommé. Mes amitiés respectueuses à M'^'^ Dupont ; j'embrasse vos enfants.
Tout à vous.
Déranger.
P.-S. — Ce qui avait d'abord fait penser que vous n'aviez pas de chances ici, c'est l'assurance avec
(i) M"*^ Albine Laffitte, qui épousa Joseph-Napoléon Ney, prince de La Moskowa, lequel fut sénateur sous le second Empire et mourut en 185-.
8/i C01\11ESP0M)A\CE DE liÉllANGER
laquelle on débitait que vous seriez réélu à Bernay et à Pont- Audemer. Beaucoup d'électeurs en étaient persuadés et, de là, leur première disposition. Une pareille manœuvre a été employée contre Manuel par les mêmes hommes.
Ce lO novembre iSuj.
Mon cher ami,
Je reçois, à Tinstant de vous écrire, votre lettre du 15, et si j'avais le temps de vous gronder, je le ferais pour la manière dont vous vous exprimez en parlant de l'amitié que je vous porte. Ce serait à moi de parler ainsi de celle que vous avez pour moi. Mais je n'ai pas le temps de me fâcher, et j'en viens à ce qui m'engageait à vous écrire.
Après un inutile arbitrage et deux scrutins, vous l'avez emporté hier sur l'ancien ministre (1), et les journaux vous l'apprendront aujourd'hui. Les vrais principes ont triomphé, en dépit de quelques meneurs. 11 reste sans doute encore des récalcitrants dans le faubourg, mais je pense cju'ils ne s'exposeront pas à une opposition trop prolongée et dont les résultats pourraient leur être reprochés. Tout ce que vous dites à ce sujet, nous l'avions dit, et le
(i) Le baron Louis.
86 couRESPo:<i)v>'CE de béuangeu
bon sens des électeurs non influencés en a senti la justesse. Comme il se pourrait que vous ne fussiez nommé qu'à Paris, et que je ne veux pas que vous m'en vouliez trop si c'est par nous que vous êtes député, je vous répète que, dans tout ceci, je n'ai fait qu'éclaircir la question et n'ai eu d'autre influence que celle que ma franchise exerce dans le cercle où je vis. Louis m'en veut sans doute, parce qu'il me suppose une influence plus active et plus étendue. Dans les premiers jours, où la chance lui était tout à fait lavoral)le, puisqu'on ne vous suj)posait pas 100 voix, il m'en a même remercié, malgré tout ce que j'ai pu lui dire pour le tiier d'erreur. Le voilà exlra-miiros, il y a des chances et je souhaitequil réussisse (1). Là, ceserait même encore un triomphe j)our nos j)rincipcs. 11 faut convenir qu'il y avait entêtement de sa part à ne })as vouloir chanifcr de terrain, et c'est ce que j'avais dit au commencement de celte lutte. L'homme de la rue du Luxembourg (2j désire beaucoup l'avoir sous sa main à la Chambre : c'est un livre bon à consulter et où il pourra puiser des arguments pour ses improvisations. Tant mieux !
11 faut que je vous dise que j'ai fourré dans la tête de beaucoup de monde de forcer les députés qui seront à la fois élus en province et à Paris, d'opter pour les départements, afin d'avoir des
(i) Il fut nomme.
(2) Casimir Pcricr ([iii dcaicuiail rue .Ncuvc-dii-Lii.\cmbourg.
COURESPO.NDANCE DE UÉUAISGEU 87
réélections à Paris, où elles sont plus sûres et plus faciles, et où le mouvement électoral sert à alimenter l'esprit public et à éclairer ses animosités.
Bérard est parti ce malin pour Corbeil. La Fayette m'écrit que le ministère ne répugne à aucun moyen pour le faire échouer (1). Quant à votre ancien collègue Tronchon 2), le voilà tout à fait jugé. Il est bien réellement le candidat que le ministère oppose au général.
On nous a annoncé hier soir, comme certaine,
(i) La Fayette n'en fut pas moins élu. Malgré les corruptions, les fraudes et les menaces, les violences, les ordres des agents du pouvoir, les candidats libéraux, ou constitutionnels furent nommés pour la plupart. On peut juger de l'esprit et des termes des circulaires des fonctionnaires, à l'occasion des élections, par celle de M. Gosier, préfet de la Haute-Vienne.
«Sa Majesté, écrit-il, désire que la plupart des membres de la Chambre qui a terminé ses travaux soit réélus. Les présidents de collège sont ses candidats. Tous les fonctionnaires doivent au roi le concours de leurs démarches et de leurs efforts. S'ils sont électeurs, ils doivent voter selon la pensée du roi, indiquée par le choix des présidents, et faire voter de même tous les électeurs sur lesquels ils peuvent avoir de l'influence. S'ils ne sont pas électeurs, ils doivent, par des démarches faites avec discrétion, mais avec persévérance, chercher à déterminer les électeurs qu'ils peuvent connaître, à donner leurs suffrages aux présidents. Agir autrement, ou même rester inactif, c'est refuser au gouvernement la coopélion qu'on lui doit : c'est se séparer de lui, et renoncer à ses fondions. Présentez ces réflexions à vos subordonnés ; vous devez les diriger... »
(2) M. Tronchon qui, de i8i5 à 1828, avait pris rang parmi les députés de l'opposition constitutionnelle et qui ne fut pas réélu en 1820, devint candidat ministériel en 1827.
88 CORRi:SPONDA>CE DE RÉR.VNOER
la mcrt de Corbière (1). Les journaux ne la confirment pas aujourd'hui, au moins les nôtres ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne croit pas qu'il puisse aller loin. Il meurt, dit-on, de la mort de son fils, qui, dit-on encore, lui a, dans ses derniers moments, reproché sa conduite politique et la part qu'il a prise dans toutes les infamies dont la France a à gémir (2). Ce qu'il y a de singulier, c'est que
(i) Corbière (Jacqucs-Guillaume-Josepii-l^ierre), avocat à Rennes, fut élu, en i8i5, membre de la Cbambre des députés par le département d'Iile-cl-Vilaine. Il ne se borna pas à proposer des lois d'exception et à les soutenir, il osa désigner les hommes à qui elles devaient être appliquées exclusivement. De telles dispositions l'indiquaient naturellement au choix du gouvernement de la Restauration, qui l'appela successivement à la présidence du conseil roval de l'Instruction publique, en 1830, au ministère de l'intérieur, en iS'ii.qui lui conféra le titre de comte, en 1822, et qui le fit ministre d'Etat en 1828.
M. Corbière, qui était un grand amateur de livres, n'en persécuta pas moins les écrivains ; il poursuivit à outrance la liberté de la presse, et arrêta de tout son pouvoir les progrès de l'instruction publique. On peut dire que son passage au ministère lut une calamité pour la France. {P. Ilacquarl).
(2) Pcyronnel (le comte de) attira l'attention des rovalistes lorsqu'il n'était encore que magistrat, par son zèle à défendre les Bourbons et à poursuivre les libéraux, lors des procès politiques sous la Restauration.
Nommé député, il entra en 1821. au minisièic de la justice, pour tomber honteusement, en 1827, avec M. t\v \ dièle; ce qui ne l'empêcha pas de revenir au [xmvoir p,ii le niiiiistère de l'intérieur en mai i8.'^(».
M. de Peyronnet est l'un îles auteurs de celle fameuse loi de justice et d'amour qui aniiuhiit à peu près la liberté de
noi»ltRSPO>jnA?{CE DE BKIUXGEH
Peyi'oniiet a aussi perdu un fils qui n'avait point SCS principes, et que la même raison a déterminé le fils de Yillèlc à abandonner son père, pouraller vivre en province. Si vous êtes jamais ministre, nous verrons ce que fera le sacré Normand.
Je ferai vos compliments à Laffitte et au prince (1). Ils y seront sensibles, j'en suis sûr. Notre fille (2) est revenue toute aimable des eaux : elle a renoncé à ses mauvaises babitudes, dîne avec tout le monde et parle autant que sa timidité peut le lui permettre. Sa santé paraît excellente. Enfin tout a changé d'aspect.
J'en reviens aux élections : aussitôt que vous saurez le résultat des élections de Paris, quel qu'il soit pour vous, écrivez à Gassicourt. C'est particulièrement à lui que vous devez des remerciements.
Je ne sais si je vous ai dit que Ternaux (3) s'était fort mal conduit avec le sixième arrondissement.
la presse. Il signa, cela va sans dire, les ordonnances de juillet qui amenèrent la Révolution de i83o. Jugé pour cet attentat, avec ses complices, par la cour des pairs, il (ut condamné à la détention perpétuelle et enfermé à Ilani, d'où il sortit, au bout de quelques années, gracié par Louis -Philippe.
(1) l^e prince de la ^Moskowa.
(2) M'"^ Laffitte.
(3) Ternaux ((julllaume-Louls), célèbre manufacturier, né à Sedan, en 1763; député sous la l\cstauration ; créé baron par Louis XYllI. On lui doit l'importation en France de la filature de cachemire.
COUUESPONDANCE DE I$ER.V>fGER
Il serait possible que le peu d'égard qu'il a montré aux électeurs nuisît à son élection (1). Ce serait une bien petite perte, si tant est que c'en soit une. Lameth (2), qui l'a présenté dans cet arrondissement, lui en veut beaucoup. Quant à Royer-Collard (3), nous en sommes soûlis. On le meta toutes sauces. Ce n'est pas de ma faute.
Adieu, mon clier et digne ami. Réussissez partout, et aimez-moi toujours. Mes comj)liments à vos amis de Bcrnay, que je n'ai pas oubliés.
Pour la vie, Bi':r.\ngi:u.
(i) M. Tcrnau.vful élu.
(2) J^amclli (Alexandre de), né à l'atis, le 18 octobre 17(')0; pris part; en qualité de volontaire, à la guerre de l'indépendance américaine ; de retour dans sa patrie, il servit dans les armées françaises et fut nommé, en 1789, député aux Etatsgénéraux, où il se dévoua à la cause de la liberté cl où il apporta un grand esprit d'indépendance. Il joua un rùlc considérable dans l'assemblée constituante qui succéda aux Etats, et devint préfet sous l'Empire. Député sous la llestauration et sous le gouvernement orléaniste, il compta au nombre des membres les plus honorables de la Chambre et des plus courageux défenseurs des libertés publiques.
(3) Roycr-CoUard (l'icrrc-Paul) né en 17O3, à Sonqiuis (Marne) était en 1789, avocat au Parlement de Paris.
IJlen qu'imbu d'idées libérales, il ne partagea point les itrincipes républicains ; au contraire, il se l'attacha au groupe d'hommes qui, sous le Directoire, servait secrètement les Bourbons. Le département de la Marne l'avait envové, en 1797, au conseil des (]iiK|-Cenls.
En 1811, 11 accepta de -Napoléon 1" les fonctions de doyen
CORUESPONDAiNCE DE BEUANGER 9I
de la faculté des leltres de Paris, et de professeur d'histoire de la philosophie moderne.
Apres la Restauration des Bourhons, il devint successivement directeur général de l'imprimerie, conseiller d'Etat, président de la commission royale d'Instruction publique, places qu'il cessa d'occuper en 1817 pour agir avec une indépendance plus complète à la Chambre des députés, où il représentait le département de la Marne depuis 18 15 et dont il ne cessa plus de faire partie. Royer-Gollard vota généralement avec la minorité constitutionnelle, s'opposant, de son éloquence froide et si didactique, parfois obscure, mais imposante toujours, et de son influence aux mesures tendani à rétablir les privilèges ; mais en 1817, il faillit à ses princi[)es en votant la suspension des journaux. En 1827, il fut nommé président de la Chambre des députés par le roi Charles X.
Il accepta, sans les avoir souhaitées, la révolution de juillet et la rovauté de Louis-Philippe. Il resta à la chambre élective un des chefs et comme le patriarche du parti doclrinaire dont il n'épargnait pas cependant les membres plus que ses autres collègues, en ses épigrammes froides et acérées. Citons celle dont il atteignit Guizot, alors en lutte d'inlluence avec Tliiers pour la formation d'un ministère.
Guizot, ayant rencontré dans la salle du Pala's-Iiourbon Royer-Collard dont on lui avait répété les paroles de blâme : — Monsieur, lui dit-il avec sa hauteur accoutumée, on me rapporte que vous m'avez qualilié d'austère inlrujant; est-ce vrai ?
— Monsieur, répondit le séxère vieillard, je n'ai point dit austère.
Royer-Collard est mort en i844-
Ce 23 novembre 1827.
Mon ciilr ami,
Vous aurez appris par les journaux tout ce quil y a eu cie révoltanl dans la conduite que rautorité a tenue envers la population de Paris. Je ne vous entretiendrai pas de ces tristes détails. En supposant que la police ne soit pas positivement la provocatrice des désordres, elle est bien certainement la cause des malheurs qui ont résulté (1).
Quant aux élections, mon cher ami, elles continuent à nous étonner nous-mêmes (2i ; non que
(i) Le ministère après avoir laissé toute latitude aux menées des agents provocateurs affidés de la police, fit mitrailler la population parisienne agitée par sa faute. Ici apparurent les blousea binnclies qu'on revit sous le second empire. Voir pour les détails, Vllisloire des deux lieslanrations, de Vaula- BEi.LE, tome VI, pages .'ioS-ôu, et V Histoire de France, du Comte DE Momc.aii.laud tome IV, pages ?,20-335.
(2) Le ministère éprouva un complet échec à Paris et dans beaucoup de départemcnls. A Paris, sur S. 000 volants, les
CORKESPOMiANCE DE HERANOER qS
je compte sur la majorité, comme le font certains gobe-mouches ; mais votre minorité sera d'une grande force, surtout si elle est bien dirigée, ce qui sera difficile.
Soyez bien siir que personne n'a douté ici de votre bonne foi dans ce que vous nous aviez dit de l'incertitude de votre élection dans l'Eure. Ceux même qui avaient d'abord publié qu'elle était certaine, ont été les premiers à rendre justice à votre sincérité. J'ai entendu parler de lettres écrites à vous et par vous à ce sujet, et pour déterminer votre option pour l'Eure. Je ne sais de quoi se sont mêlés ces messieurs, mais entin je vous dirai qu'il est arrêté ici que six députés de Paris devront opter pour les départements. Quant à de Schonen et Louis, ils nous restent. Tout cela est fort bien entendu, l'arrondissement qui a nommé Louis n'étant pas très sûr ; de Schonen n'a pas eu de double élection.
J'espère que vous avez écrit à Gassicourt. Je vous ai déjà dit que lui seul avait tout fait : car M. Truelle (1), qui, dit-on, est un très bon électeur, sans Cadet eût abandonné la partie. Ne négligez donc pas de remercier notre ami et le plus promptement possible, si cela n'est pas déjà fait.
On regarde ici comme certain un arrangement entre l'opposition de droite et le ministère. Je n'en suis pas surpris. Au reste, Villèle n est, dit- on, ni
huit candidats constitutionnels obtinrent près de 7.000 suffrages.
(i) Riche propriétaire de Paris cl électeur inlluent.
Ç)'\ CORRESPONDANCr DF. BKRA>'C.EU
effrayé, ni malade, comme l'ont dit qnelquesjournaux 1).
Les candidats pour le grand collège de Paris sont loin de satisfaire. Laffitte est tout à fait innocent de ce choix. Vassal (2) est le seul qui convienne à tout le monde, parce qu'on juge nécessaire de récompenser la belle conduite qu il a tenue, comme président du collège. Quant aux autres ! 1 !...
J'ai fait remettre au Constitutionnel la note que vous m'avez envoyée sur la question qui s'est élevée dans votre collège. J'ai pensé que c'était au père Moureau (3) à la traiter.
Je suis un peu souffrant, depuis quelques jours, d'un coup de brancard de cabriolet reçu dans la poitrine. On m'a mis les sangsues : ainsi les précautions sont prises, mais les douleurs ne sont pas encore dissipées.
Je vous écris à Rougepériers ; mais je pense que peut-être vous êtes au grand collège à Evreux. Dans tous les cr:s, vous trouverez ma lettre, en rentrant dans votre famille pour y jouir de vos lriomi)hes. Je voudrais y être aussi pour vous embrasser, ainsi que tous les vôtres.
Adieu. Tout à vous de cœur.
Bkrangeu.
P. 'S. — J'ai fait toutes vos félicitations chez Bérard et chez Laffitte.
( i) L'arrangement n'eut pas lien, et le niinislère \ illèle tomba sous Je mépris qu'il mérllail.
(a) Riche banquier de Paris.
^3) Avocat cl rédacteur du Conslitntionnel.
Ce a^j octolire 1828.
Mon cher ami,
Je suis arrivé à l)on port et même j ai pu dormir en route, ce qui ne m'arrive jamais et ce que j'attri- ])ue au Champagne du cousin (1).
Une citation devant le juge d'instruction était arrivée chez moi le lundi pour mardi (2). Bérard s'était présenté au juge pour faire constater mon absence involontaire. Mon arrivée a eu lieu à temps pour me relever du défaut ; linterrogatoire a été fort court et n'a porté que sur les termes de mon marché avec Beaudoin (3). Le commissaire de police de mon quartier, qui était déjà venu en mon absence, chez moi, y est revenu hier pour
(i) Béranger venait de visiter, en Normandie, son ami Dupont de l'Em-eet Dulong, alors avocat à Evreux.
(2) A l'occasion du quatrième recueil des Chansons de Béranger, qui venait de paraître et qui fut incriminé et saisi le i5 octobre 1828.
(3) Editeur du quatrième recueil des CItansons.
C)6 CORRESPONDANCE DE liERANGER
faire saisie. Tout s'est passé le mieux du monde. Les journaux libéraux sont généralement bien, à l'exceplion du Constitutionnel, dont les actionnaires, dans une assemblée générale, ont déclaré qu'il fallait m'abandonner. Thiers (1) seul a coni-
(i) Thiers (Louis-Adolphe) est né à Marseille, le iG avril 1797. Il fit son droit à Aix, où il se lia avec Mignet d'une amitié inaitérahic.
En 182 1, Thiers quitta le barreau pour la lilléralurc et vint à Paris, où Manuel lui fit ouvrir les colonnes du Constitutionnel,h la rédaction duquel il fut, bientôt, définitivement attaché. Il travaillait dès lors à son Histoire de la lii'-vohilion française depuis i7S9 jusqu'au 18 Brumaire, qui parut de 1823 à 1827. Cet ouvrage fonda justement la réputation de Thiers comme historien.
En janvier i83o, Thiers, Mignet et Armand C,arrel créèrent le National pour la défense de la Charte et des libertés constitutionnelles. Comme rédacteur de cette feuille, Thiers signa la protestation des journalistes contre les ordonnances qui amenèrent la révolution dcjuillct i83o.
Ce fut lui qui se rendit le 1*=' août, à Neuilly. près du duc d'Orléans, pour le ramener à Paris, où il fut proclamé lieutenant-général du royaume, puis roi le 9 août.
Thiers, qui avait pris une grande partà ces événements, fut nommé conseiller d'Etat, puis secrétaire général au ministère des finances, sous le baron Louis. Il y resta au titre de soussecrétaire d'Etat durant le ministère Laffitte. Il était déjà membre de la chambre desdéputés d'Aix pour l'arrondissement et y commençait sa réputation d'homme d'Etat et d'orateur. Il se retira du ministère à la chute de Laffitte le 10 mars i83i.
\ la mort de Casimir Périer, Thiers pris place comme ministre de l'intérieur, dans le cabinet du 1 1 octobre. En février i83G. à la suite d'une crise ministérielle, il devint ministre des affaires étrangères, et Président du Conseil ; il se retira le 20 août i83r). Toujours député de ])lus on plus in-
(.OKUESIH)>DVNCE DE lîERANGEU (Jy
liattii vigoureusement el, mnlgré la décision, a fait insérer un article en ma faveur.
Quant aux amis, j'ai appris quelques détails qui rentrent dans ce que j'avais prévu : Quelle impni-
fluent, il redevint premier ministre le i" mars i84o et donna sa démission le aç) octobre de la même année, remplacé par Guizot, son constant antagoniste et rival, il reprit ses travaux d'iiistoires et donna eu i8/|5, les premiers volumes de l'Histoire du consnial et de i Empire, publication qui ne fut terminée qu'en 1862. Comme député, ïhiers prenait la part la plus brillante aux discussions delà Chambre. Sans paraître aux banquets réfonnisles qu'il n'approuvait pas, il excita l'agitation légale de 1847-18/18, surtout par ses discours pendant la session de i848.
11 essaya, mais en vain, d'enrayer la révolution de février. Néanmoins, après la proclamation de la République, il envoya son adhésion au Gouvernement provisoire, puis se présenta comme candidat aux élections pour la Constituante : il échoua aux élections générales ; mais, le 4 juin, il fut nommé par quatre départements et opta pour la Seine-Inférieure. Thiers siégea à droite; aux journées de juin, il vota la dictature du général Cavaignac. Néanmoins, au 10 décembre, il donna sa voix pour la présidence de la République à Louis- Napoléon Ronaparte, dont il soutint d'abord la politique. H s'en était séparé depuis plusieurs mois, lorsque fut accompli le coup d'Etat du 2 décembre i85i. Thiers fut arrêté chez lui et conduit à la prison de Mazas, puis banni du territoire français. En août i852, il reçut, sans l'avoir demandée, l'autorisation de rentrer à Paris, où il vécut onze années dans une studieuse retraite.
Aux élections de i803, Thiers se présenta comme candidat de l'opposition à Paris, où il fut élu. Il reprit à la Chambre une importance prépondérante, et comme homme d'Etat, et comme orateur, combattant les erreurs, les fautes sans
g8 CORRESPONDANCE DE BÉRANGER
deiice ! Rien de plus impolitlqiie ! Mauvaise tète /etc. Je n'ai pas été chez Laflitte, parce que, comme je l'ai dit, je suis dans luic position à n'aller au-devant de personne. Je dois attendre : vienne qui voudra. La Moskowa (1) est venu me voir plusieurs
nombre et si funestes du gouvernement impérial, et tout particulièrement la déclaration de guerre à la l^russe. Lorsque ce gouvernement fut tombé, le h septembre 1870, sous le poids de la bonté de Sedan, Tbiers montra un ardent patriotisme en se ralliant au Gouvernement de la Défense nationale, en se mettant à son service pour cbcrcber au pays des alliances en Europe. Tout fut vain, le désastre fut consommé.
M. Tbiers alors dévoua ce qui lui restait do vie et son admirable énergie patriotique au relèvement de la pairie vaincue, et à la fondation de la République française, dont l'Assemblée nationale l'élut Président le 17 février 1871.
On devait espérer que celui qui s'était consacré si entièrement à la réorganisation de notre malbeureusc France, serait secondé, dans son œuvre, par tous les représentants de la nation : il n'en fut rien. On vit se coaliser contre le libérateur du territoire en face de l'ennemi qui occupait encore une partie du pays, tous les anciens partis monarcbiques, unis dans une baine commune de la llépublique et conduits par deux bommes qui furent les mauvais génies de la l'rance : MM. de Broglie et Hull'et. Et celui à qui la nation confiait ses immenses capitaux, en ce fameux emprunt qui obtint tant de succès, descendit noblement du pouvoir à la suite du vole de méfiance du aZj mai 1870.
La France avait le droii de compter encore sur le dévouement et les services de ce grand patriote, lorsque la mort l'enleva subitement le 3 septembre 1877 au trionqibe que lui préparaient, ainsi qu'à la cause républicaine, les élections générales du i4 octobre suivant, (l^ Uacquarl).
(i] Gendre de M. Lalïitte.
CORIU.SPONDANCF DE lîF.KA^r.EU Ql)
fois et m'a laissé entrevoir que le salon de la rue d'Artois (1) ne mest pas favorable. Comme le petit homme gris, je m'en... ris.
Vous aurez appris par le Courrier que Dupin se charge de ma défense. A peine arrivé et lorsqu'on sollicitait celte cause de plusieurs côtés, je reçois une lettre de Dupin, datée de Clamecy, qui me dit être disposé à me prêter de nouveau le secours de son éloquence. Je lui ai répondu pour l'en remercier et lui rappeler ce que je lui avais déjà dit : que sa position de député pouvait être compromise par la défense d'un séditieux de mon espèce, qui croyait n'avoir rien dit qu'il n'eût le droit de dire. Je lui promets d'instruire le public de la raison qui me fait refuser son secours, s'il se rend à mes observations ; en ajoutant toutefois que je ne me dissimule pas tout ce que j'ai à perdre à n'être pas défendu par lui. Entre nous, je crains qu'il ne veuille point suivre la marche que je voudrai tracer, et qu'il ne se jette dans des éloges intempestifs de ceux qu'on prétend que j'ai voulu outrager (2).
(0 M. Lalfitle dcineuiait alors dans la rue d'Artois, qui, depuis i83o, s'est appelée rue Laffitte.
( 2) Bélanger, dont M. Barlhe défendit la cause adressa presque aussitôt la lettre suivante au Journal Officiel.
(( .4 Monsieur le Rédacleiir en chef du Moniteur universel.
I^aris, le i/| novembre 1828.
« Monsieur, (( Un article du Journal de Ilouen, relatif à l'affaire qui m'est intentée, contient tant d'inexactitudes aflliqeantes
lOO CORRESPO\n\NCK I>F. IU.R ANGER
Vous voilà au courant de mon affaire aussi bien que moi. Je puis ajouter pourtant qu'il paraît que le ministère ne voulait pas qu'on poursuivît, mais que Sa Majesté, dit-on, a exigé que réparation fût
pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectification dans votre prochain numéro.
« Ce n'est pas iM. Dupin qui, de lui-même, a renoncé à me défendre; c'est moi qui, répondant aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chambre des députés. Ces raisons ne suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance ; elles lui parurent seulement mériter d'être pesées. Mais, plus tard, une circonstance, étran-^ère à mes objections, vint leur donner une nouvelle force.
(( Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait imprimer mes nouvelles chansons que sur l'assurance donnée par lui que leur publication était sans aucun inconvénient. Ces journaux ajoutaient qu'il avait corrigé les épreuves et mis le bon à tirer. Absent de Paris, j'eus trop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M. Dnpindans une position fausse, même comme avocat, puisqu'on me défendant, il eut semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.
« Nous en fûmes frappés l'un et l'autre, et seulement alors, j'obtins qu'il consentît à me laisser remettre ma cause entre les mains de M. Barthe, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme ami.
(( Les détails que le Journal de Rimcn ajoute, relativement à mon marché avec M. Beaudoin, sont enraiement inexacts, et.
COUUESPONDANCE DE BEHANGEU lOI
faite à sa personne. On va jusqu'à assurer qu'elle a été furieuse contre moi. Je n'ai pas assez de vanité pour le croire.
J'ai donné de vos nouvelles à nos amis. M""" Bérard commence à croire que vous ne lui en voudrez pas trop. On va s'occuper de vous chercher dans la rue des Mathurins un logement qui vous permette de les voir aussi souvent que vous le voudrez. Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux ; et, si je me trompe, je connais dans cette rue un maître d'hôtel garni.
Si vous voyez de nos amis dans votre petit chà-
qu()i(|uc doniu's dans une inlention Lien veillante, je nie dois aussi d'en prévenir la fâcheuse inlluencé.
(( Je n'ai jamais entendu laisser à mes éditeurs la faculté de m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'article qui fait l'objet de cette réclamation, que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre M. Beaudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu'il n'a pas plus été charj^é de l'apprécier qu'il n'a corrigé les épreuves de mon recueil.
« Vous me pardonnerez, Monsieur, l'étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l'ont dictée. L'honneur ne m'en eùt-il pas fait une loi, l'amitié qui me lie à M. Dupin, la reconnaissance dont je suis pénétré pour tout ce c[u'il est disposé à faire encore, m'inqiosaient l'obligation de donner ces éclaircissements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne l'ont fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j'ai déjà essuyés, celui qu'on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte ».
lO'i . CORRESPONDANCE DE BER\NGER
tenu, remerciez-les de nouveau de l'accueil que j ai reçu partout. Mille respectueuses amitiés à M"'^ Dupont; embrassez Charles (1) pour moi.
[i j M. Charles Dupont, fils de M. Dupont de l'Eure.
Le Journal de Caen commente la mort de Charles Dupont en ces termes : « On nous annonce la mort de M. Charles Dupont, député au corps législatif, fils de Dupont (de l'Eure), président du gouvernemenl provisoire en i8/i8, dont le nom clail synonyme d'honnêteté, et d'intégrité, M. Charles Dupont était sous l'Empire un officier distingué du génie, mais il fut contraint de donner sa démission de capitaine devant l'hostilité évidente dont il fut l'objet.
Le nom de Dupont de riuue ayant été choisi à la Uévolution pour servir de ralliement aux gens de bien, l'Empire ne pouva*il que voir d'un mauvais œil le fils conserver intact le nom qu'il tenait de son père.
M. Charles Dupont rentra dans la vie privée et se consacra à l'élude. Deux fois, cédant aux sollicitations pressantes de ses amis, il fit violence à sa modestie et consentit à se porter comme candidat au corps Législatif ; mais il avait allairc à forte partie, le sleiu- Janvier de la Motte, alors préfet de l'Eure, qui incarnait dans ses façons administratives le genre que l'Empire eut souhaité à tous ses préfets. Cet administrateur, entrepreneur de réjouissances publiques, trouva un moyen simple et ingénieux de combattre la candidature de ISl. Charles Dupont. Au malin des élections, on affichait dans les boites fermées des mairies une circulaire par laquelle on accusait Dupont de l'Eure père d'être l'auteur des o fr. l\h centimes. M. Garnier-Pagcsdoit être bien étonné. El le fils de celui qui avait dû la moitié de sa modeste fortune à une souscription nationale, de celui cpii avait refusé les Zio.ooo de frais d'installation auxqui-ls un nuiii.>lie avait droit alors à son entrée en fonction échoua dc\ant les maucLUvres d'un fonctionnaire impérial actuellement en prison.
Aux élections du 8 février 1 87 1 , M. Charles Dupont fut
COURESPOISD.V>CE DE I5EU\NGEK
Dites à votre femme que nous avons beaucoup parlé d'elle et de ses excellentes qualités avec lyjme Bérard, qui voudrait bien la connaître et qui en est tout à fait digne, ce que je ne dirai certes pas de toutes nos dames de Paris.
Adieu, mon cher Dupont. Je vous embrasse de tout cœur et suis à vous pour la vie.
Bérânger.
P. -S. — Je n'ai pas encore vu Béjot. C'est un lier original.
investi du mandat de dépulc, mais mallieureusement il n'a pu bénéficier longtemps de cette réparation tardive, il est mort subitement de la rupture d'un anévrismc le () janvier 1872. Le corps législatif perd en lui, non un orateur, mais un de ses membres les plus lioniuUes et les plus laborieux [Voir noire lettre XLVII),
Ici prend place une lettre de Béranger à son ami, en date du 29 novembre 1828 ; pour din'érentes raisons, nous ne pouvons la reproduire ; du reste, la réponse qu'y fait jNI. Dupont de l'Eure et que nous donnons ci-après, indique suffisamment les points principaux quelle traitait.
Rougcpéricrs, 3 dûccnibrc au soir 1S28.
IVION CMEU BkRANGKR.
J'ai reçu avant hier votre lettre du 29 novembre ; je l'ai lue tout de suite à ma femme, qui a pour vous autant d'amitié que moi et qui, tout en admirant la fermeté de vos princi])es et la constance avec laquelle vous suivez la ligne que vous vous êtes tracée, ne m'en demande pas moins chaque jour, avec toute l'inquiétude de l'amitié, ce que j'espère ou ce que je crains du résultat de votre procès. Je lui réponds : Si j'étais à la place de notre ami, je me conduirais comme il le fait ; mais
CORRESPONDANCE ])K BFRANGFR 1 OJ
le résultat du procès, je n'ose trop le pressentir, tant je suis convaincu, je ne dirai pas seulement de la faiblesse, mais de la lâcheté du ministère, qui le sacrifiera peut-être à la congrégation et à la cour, si sa politique du moment le lui commande. Les tribunaux auront-ils le courage de s'éleveraudessus de cette misérable politique? Je le désire plus que je ne l'espère, tant aussi je trouve peu de garanties dans la plupart des magistrats devant lesquels il va être traduit.
Vous avez bien fait de tenir bon pour être défendu par notre ami Barthe. 11 y a en lui une belle àme et un beau talent. Personne n'est plus digne que lui de défendre votre cause, qui, véritablement, est celle du patriotisme et de l'honneur français.
Ce que vous me dites de Laffitte me fait grand plaisir et ne me surprend pas II s'honore en se prononçant hautement pour vous, et le sang me bout dans les veines en songeant que tous vos amis ne suivent pas son exemple.
Pour moi, mon cher Déranger, je suis tout prêt à me montrer à vos côtés lorsque vous paraîtrez à l'audience. Disposez, non pas de mon cotur, qui est à vous depuis longtemps, mais de ma personne et de ma bourse. Parlez-moi avec votre franchise accoutumée. Voulez-vous accepter quelques mille francs? je vous les porterai; et croyez bien qu'ils vous sont offerts par ma femme autant que par moi.
Que me parlez-vous, mon ami, de places à la
Io6 COUUKSPO>DA>CE DE RÉU:V"SGER
Cour de cassation pour moi? Le ministère est-il de force à m'y appeler? Et, ce qui me touche beaucoup plus, devrais-je, moi, entrer dans sa politique fallacieuse, me prêter à servir de contre-poids à voire condamnation, et diminuer ma popularité pour en donner un peu pour quelques jours à des hommes qui n'en méritent pas du tout? Mon cœur se soulève contre une pareille supposition. Je sens vivement tout le prix pour le pays d'une bonne administration de la justice et la nécessité pour tout bon Français d'y concourir autant qu'il est en lui; mais^ mon digne ami, n'y a-t-il pas en vous comme en moi quelque chose qui vous crie de ne rien avoir de commun, même de loin, avec des hommes aussi corrompus que le sont ceux qui nous gouvernent? I^t ne fait-on pas quelque chose de peu honorable, conséquemment une sorte de mauvaise action, en acceptant une place d'hommes semblables? Voilà ce que me dit mon instinct, qui m'a rarement trompé, et ce que le vôtre, qui est si sûr, doit vous dire aussi. Au surplus, nousnen sommes pas là, et j'ai encore le temps, quoi qu'ait pu vous dire Etienne, de planter mes choux, avant (ju'on m'appelle à la Cour de cassation. Mais si, par impossible, cela arrivait, je réprimerais mon premier mouvement, qui me porterait à refuser et je ne prendrais un parti définitif qu'après avoir consulté quelques amis en tête desquels mon cœur a pris l'habitude de vous placer.
Adieu. Portez- vous bien avant tout. Ecrivez-moi quelques lignes. Aimez les camj)agnards de Rou-
GOURESPONDANCE DE BÉRANGEll H:)7
gepériers et croyez à toute leur aniilié. Ils vous embrassent de cœur.
Dupont (de l'Eure).
P.- S. — Demain j'irai à Evreux, et de là à Louviers. On m y parlera beaucoup de vous, car on vous y aime comme partout.
Ce if) décembre i8a8.
Non, mon cher ami. je n'appellerai pas du jngcment qui me frappe (l). Je n'ai pas assez de confiance dans la cour royale pour aller m'ennuycr à son audience. Mon alTaire a visiblement trop pré-
(i) déranger, assigne le 5 dcceiuhre devant le Irilnnial corrcclionncl, l'ut jugé le lo. 11 était prévenu, suivant l'acte d'accusation, d'outrages à la religion de l'Elatctà la morale publique et religieuse pour la publication de VAnfje (jnrdien ; d'ollense à la personne du roi, d'attaques contre la dignité royale et d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement pour celle du Sacre de Charles le Simple et des Infinimenls petits. Malgré la di'fense éloquente de M. Barllie, Héranger l'ut condamné à neuf mois d'emprisonnement et à dix mille francs d'amende, lesc|ucls se transformèrent en ii. 25o francs, grâce au dixième de guerre et aux frais judiciaires.
Quant à l'éditeur, M. Beaudoin, il fut condamné à six mois d'emprisonnement et à cinq cents francs d'amende.
(]c procès eut pour résultat de donner une immense vogue aux chansons de IJéranger et il achever de déconsidérer le gouvernement, qui, pourlant, était suflisanunenl mé[)risé.
COKHFSPOM)V?if.'E DK HKIJANGI'H lOp
occupé les courtisans, les ministres et le roi luimême, pour douter que le jugement ait été dicté a'i tribunal, avec quelque latitude pour Tindulgence ou la sévérité, afin que Messieurs les juges pussent avoir une part dans le plaisir. Il en serait de même en cour royale, et les conseillers useraient peut-être plus mal encore de la latitude qui leur serait laissée. D'ailleurs, FatTaire est aussi bonne que possible pour moi. On a multiplié les écbos pour mes refrains, et il n'est pas jusqu'à la (kizcUe de France qui n'ait contribué à les répandre textuellement. Je ne sais ce qu'en a dit Sa Majesté. Barthe (1) a plaidé comme je voulais qu'on plaidât. Il éprouvait une extrême agitation et, en terminant, il s'est écrié : « J'ai été mauvais ! » Il se trompait entièrement. Il y a eu quelque obscurité dans certains passages, mais le sens a toujours été bon, et plusieurs fois il a été vrai-
Les amis de Béranger ouvrirent aussitôt à son profit une souscription pour le paiement de son amende : le succès qu'elle obtint fut un nouvel éclicc pour le ministère Marlignac.
Béranger, qui avait, comme tout condamné, le droit de maudire ses juges, se borna à les ridiculiser dans sa spirituelle chanson des Dix mille francs, écrite à la l^orce. Il exerça sa causticité à l'encontre de Charles X en Mes joiin gras de 1829. ||
(i) Barthe (Félix), né le 28 juillet 179Ô, était alors avocat. Il devint plus tard procureur général près de la Cour royale de Paris, puis ministre de l'Instruction publique, garde des sceaux, premier président de la Cour des comptes, pair de France, enfin sénateur. Il est mort le 28 janvier i8ti3.
no COKRFSI>(>M)V>CE DE HERA^IGER
ment admirable. Mon inquiétude n'était que pour lui : quant à moi, j'avais pris mon parti et je m'attendais à pis que ce qui mest arrivé. Dupin est venu à l'audience, mais en curieux et non comme conseil, ainsi qu'il le devait faire. Aussi ne me suis-je point dérangé pour lui aller parler. Il doit être fort inquiet de ce que je pense. Au reste, il est en butte aux sarcasmes des petits journaux et même des journaux ullras. Au fond du cœur, il doit me maudire : car je suis cause de tout cela. Le Consliliiiionnel a été aussi lâche qu'il a osé l'être, et il a beaucoup osé. Etienne (L
(i) Etienne (Cliarles-Guillautne), poêle diamaliquc et llUérateur, estné le G janvier 1778, à Clianiouilly (Haute- Marne). 11 vint à Paris en 1796 et fut d'abord allaclié à la rédaction de difTéi'enls journaux ; mais il abandonna bientôt le journalisme pour se jeter dans la carrière dramatique. Le succès de sa jolie comédie de Brueys cl Palapval le mit en évidence : aussi, peu de temps après, le duc de Bassano, ministre d'Etatse l'altacba comme secrétaire. Nommé, en 1810, censeur du Journal de l'Empire, il lut cliargé bientôt, comme chef de la division littéraire, de la police générale des journaux. La comédie dos Deux Gendres, qu'il Ht représenter en 1811 au Théâtre l*"rançais, lui ouvrit les portes de l'Académie. Un de ses amis lui apprit sa nomination par un billet qui ne contenait que le passage des Actes des Apôtres : El elegerunl Stephanuni, viruni plénum spirilu.
A la Restauration, M. Etienne perditions ses emplois et fut même éliminé de l'inslitut. Il revint alorsau journalisme et combattit aussi vigoureusement que spirituellement le gouvernement légitimiste dans la Minerve et dans le Consldulionnel qu'il fonda.
Député sous la Restauration, il desint pair de l'rance en i8o(j. 11 estniorl le 10 mars i84ô.
CORRESPO>D\>CE DF. nEUVNGt:U III
est, selon moi, le grand coupable. Je l'avais vu pour lui éviter cette sottise : il n'a j)as voulu m'en croire, et il pourrait bien en porter la peine. Les autres journaux ont déjà attaqué le Constitutionnel à mon sujet. Le discrédit peut aller en augmentant. J'ai vu Etienne il y a peu de jours et ne lui ai point parlé. Vous avez vu tout ce qui a été adressé d'iiijares à Lafiitte et à Sébastiani. Ce dernier a vraiment fait preuve d'un grand intérêt pour moi. Je lui en sais doublement gré. Vous auriez bien figuré aussi sur le banc des accusés (1). Je regrette que vos douleurs vous aient empêché de venir. Touteibis, je ne vous y aurais pas engagé, parce que je n'espérais pas que tout fût terminé en une seule audience. Je regarde cela comme une grande faveur. Il ne me reste plus que les neuf mois à faire. Je compte entrer à La Force.{2), où il y a un logement qui me convient tout à fait : celui que Lemaire occupait dernièrement (3). Bérard s'occupe de mon gîte. J'espère qu'on me laissera le choix entre les trois grandes prisons de Paris.
Mon cher ami, ne croyez pas que, malgré mon
(i) Laffille, le prince delà Moskowa, Bérard, Sébastianict Andrieux accompagnèrent Bérangcr au tribunal.
(2) C'est à La Force, prison de Paris, que Béranger subit sa condamnation.
(3) Cauchois-Lemaire purgeait alors sa condamnation à quinze mois de prison pour sa fameuse Lettre au duc d'Orléans, dans laquelle il invitait ce prince à prendre la couronne ; il venait de quitter la Force pour aller achever sa peine dans une maison de santé.
112 COIUUC'^I'ONDVNCI; DE liKHANGLU
sano-froid dans cette occasion, je sois tout à fait indifférent aux désagréments qui sont la suite de ma condamnation. Je ne pousse point le stoïcisme jusque là, et. d'avance, je gémis un peu en pensant que je vais perdre un printemps et un été; mais je m'attendais trop à 1 issue de ce procès pour n'avoir pas été préparé de longue main à ce fôcheux résultat. Je n'ai donc pas la douleur de la surprise, qui est ce qucje rcdoutele plus. Ilncme faut plus maintenant que prier le ciel de m'accorder la patience nécessaire pour compter mes neuf fois trente jours, mais le temps passe si vite.
Dites bien à M'"'' Dupont que rien ne me touche plus que l'intérêt qu'elle éprouve pour ma position. Je lui en voudrais pourtant de s'en exagérer les chagrins : il 3' a compensation à tout. L'iitlection inspirée à des âmes comme la sienne est un baume bien doux, et je vous assure que j'ai déjà reçu des consolations qui dédommageraient des plus grands maux que les miens. Et puis, n'ai-jc pas une satisfaction de conscience ?(]crtcs, si j'avais voulu être un peu complaisant, celte aiïaire eût pu tourner mieux. On m'a soufflé à l'oreille des moyens d'arrangement, auxquels je n'ai pas voulu entendre (1). C'est encore là pour moi un motif de
(1) « Je n'ai pu qu'imparfaitement comprendre l'arrangement qu'on proposait, bien en l'air sans doute. Voici comment, je crois, il me fut présente par Laffillc, qui entendait peu la matière : les tribunaux correctionnels jugeant alors les affaires de presse, si j'avais voulu faire défaut, on promettait, par un jugement sans plaidoiries, de ne me frapper (pic
coaurspoNDANcr: de BÉnANGEU ii3
prendre mon mal en patience. M'"'' Dupont doit savoir mieux qu'une autre femme combien les satisfactions de notre conscience ont de charmes et donnent de repos. C'est le cas de vous dire que l'on ne parle plus de vous pour la Cour de cassa-
truno peine minime. Ainsi l'autorité évitait les débats, leur retentissement, et comptait sans doute éviter aussi la reproduction des chansons condamnées .• l'avantage eût été grand pour nos adversaires. On pense bien que je dus refuser, et je le lis de telle manière, qu'on n'insista plus qu'en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs années de prison, prédiction qui, heureusement, ne s'accomplit pas. » [Ma Bioijra-
phie, BÉRAJiGER.)
Des que Déranger eut appris la démarche queLaffîtte avait faite auprès du Garde -des sceaux, Portalis, afin de tenter d'interrompre les poursuites, ou de leur donner une tournure favorable, il écrivit à son ami une lettre pleine de cœur et de dignité, qu'on peut lire à la page 829 du premier volume de la Correspondance de Béranger.
Brouillon de cette lettre fut conservé par Béranger avec cette mention : u Copie d'une lettre adressée à M. Laffillc. Lorsqn'en iSiO, après la saisie de mon volume, il vit, sans me consulter, M"^ Portalis, Garde des sceaux, pour tenter d'interrompre les poursuites ou de leur donner une tournure favorable. » L'éditeur de la Correspondance de Béranger (Paul Boiteau et Perrotin) ajoute dans l'édition de iSôg, en note: «Cette lettre fait un égal honneur à M. Laffittc et à Béranger. »
Béranger, dans cette lettre écrit notamment : « Non, non ; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat luimême, de protester contre cette manière de procédei'. Quanta n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi ? Au contraire ; et plus forte sera la peine, plus les auteurs de ma condamna-
ll/j COIUŒSPO.NUANCE l)i: ISLKANGEU
lion, i^érard m'a même assuré que M. Porlalis(l) avait rejeté cela bien loin. Vous voilà rassuré sur ce point, et de sitcM la faveur ne prendra pas le chemin de Rougepériers, de peur d'en être honteusement évincée.
Voilà une bien longue lettre, mon cher Dupont, et, pourtant j'aurais encore bien des choses à vous dire. J'aurai plus de temj)-< en prison et préparezvous à payer bien des ports de lettres.
Adieu, mon cher et bon ami. Embrassez bien votre femme pour moi et, tous deux, redoublez de tendresse, s'il vous est possible, pour l'homme qui vous révère et vous aime le ])lus. A vous pour la vie.
Béranger.
P.S. — Beaudoin en appellera, je crois. Sa cause séparée de la mienne i)ourra devenir meilleure.
tioii paraîtront d'ahoid odionv. Si donc je n'ai que six mois de prison, je vous préviens que je prendrai toutes les précautions iniai:inablcs pour éviter la maladie et l'allégoance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe. Et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d'avoir abandonné une défcnàe dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent.
(i) Portalis ( Josepli-Maric, comte , magistrat, ministre sous l'Empire et sous la Restauration, est né à Aix, le iq février 1778, est mort à Paris le 5 août 1 858. 11 était Garde des sceaux, lorsque cette lettre fut écrite, et s'associait à toutes les mesures anti-libérales de ses collègues du ministère.
(j janvier 1829.
Mon cher ami,
Je vous ai dit qu'aussitôt en prison, je m'empresserais de vous écrire; mais j'ai été si peu seul jusqu'à présent, que je n'ai encore pu tenir parole. Mes soirées sont bien solitaires, car, à quatre heures, il faut que mes visites me quittent ; mais^ après dînerje ne puis écrire. Peut-être enfin m'y pourrai-je hal)ituer ici. J'y lais mon possible et n'y puis parvenir. Cela me tait porter le sani^ à la tête, et d'ailleurs, depuis mon entrée à la Force, j'ai toujours eu das maux de dents que j'attribue à ma chambre, dont la porte et la fenêtre ferment assez mal. Sauf ce petit inconvénient, je suis aussi l)ien qu'il soit possible d'être en prison. Vous êtes venu voir ici Lemaire ; jai la chambre voisine de la sienne qui est occupée par un homme du greffe et sa femme. Celle-ci me fait mon ménage et prend soin de moi. De jour et de nuit le mari et la femme sont à mes ordres. Je me plains
Il6 (.OHRKSP0NDA>CE DE nÉRANGF.U
donc de la façon dont on m'a mis ici. mais ne me plains point de la façon dont j'y suis. Les amis ne m'ont point délaissé et. comme vous le pensez bien, le? Bérard ont été mes premières visites. Laffitte, sa femme, sa fdle. son gendre, ne se sont pas fait attendre. Quant à Manuel (1), il vient tous les deux jours. On m'a prodigué les petits soins et même les cadeaux pour adoucir ma captivité autant que possible. Aussi vous jugez bien que les p'-cmicrs jours ne sont pas les plus difficiles à passer. Quant à ceux qui vont suivre, c'est ma philosophie qui pourra me les faire supporter. L'hiver n'aura rien de bien triste encore ; c'est au printemps que le courage sera nécessaire. Toute la famille Laffitte me tourmente pour la maison de santé. Mais mon parti est pris de ne recourir à ce moyen que le plus tard possible cl que si j'y suis contraint ou jiar la maladie ou par l'ennui, qui nestpas la moindre.
Vous avez vu qu'on fait une souscription (2). J'ai dû la laisser ouvrir, mais je ny ai aucune confiance. Je sais même quelle a déjà trouvé des contradicteurs parmi quelques-uns de nos prétendus amis. Si elle eût pu se bien faire, c'eût été une bonne chose, mais j'en doute, et il me répugne de n'y voir qu'un moyen de faire payer mon amende âmes amis les plus intimes; c'est
(i) Manuel jeune.
(2) La souscription pour le paiement de l'aniencie do béranger.
CORKESFO.XDANCE DE BEHANGEll II*
cependant ce qui arrivera^ si Tonne s'y prend avec plus de ténacité et d'adresse. Le ministère est mécontent de cette souscription : il la regarde comme une protestation à deux sols par tête. C'est, en effet, ce qu'il faudrait qu'elle fût ; mais, je vous le répète, il n'en sera rien.
Martignac 1) disait dernièrement que mon jugement était absurde et trop sévère, mais qu'on croyait que j'en aurais appelé. La cour royale, disait-il, eût rectifié et adouci ce jugement. Je serais très fâché d'avoir fait rectifier un tel jugement, et
(i) Martignac (Gaye de), secrétaire de Sicycs (1798) auteuidramatique manqué, avocat artisan du départ de la duchesse d'Angoulème, pendant les Cent-Jours, membre de la Chambre des députés en 1811, avocat-général à Bordeaux, puis procureur-général à Limoges (1818-1819), ministre d'Etat et membre du conseil privé en 1828, ministre de l'intérieur du 4 janvier 1828 au 9 août 1829, et chef de ce cabinet qu'on a appelé ministère de traiisilion. Il mourut à Paris, le 3 avril i832.
(( Depuis le commencement du Consuhit jusqu'à la fin de l'Empire, il fut compté au nombre des amis de la liberté constitutionnelle ; dès les premiers symptômes de la restauration de 18 i4. il se précipita au-devant de la maison des Bourbons ; les princes de Coblentz ne trouvèrent pas, à Bordeaux, de conspirateur ou, si l'on aime mieux de sujet plus aveuglément dévoué que lui. » [Histoire de France, Comte de MoNTGAiLLAiiD.) Au inoiiient où Béranger écrivait cette lettre, Martignac était ministre de l'Intérieur et depuis quelques mois avait fait signer au roi les fameuses ordonnances de 1828 sur les jésuites et les petits séminaires. En avril 1829, Martignac devait céder la place à Polignac, après un échec causé par une coalition des droites et des gauches.
Il8 CORRESPONDANCE DE RÉRANGER
je doute qiron eût voulu radoucir. Je suis même presque sûr du contraire. Beaudoin en a appelé et, séparée de ma cause, la sienne pourra devenir meilleure.
Tout est en mouvement pour donner un successeur à M. de la Ferronays (1). Pasquier (2) est sur les lieux ; il pourra l'emporter sur Chateaubriand (3). Je ne donnerais pas une épingle pour choisir entre eux deux. Au reste, on continue d'assurer que Chateaubriand ne veut entrer qu'avec ses nouveaux amis, Périer, Sébasliani, et je ne sais qui encore. Quanta Constant, il est désespéré d'être en dehors de tout. Son voyage d'Alsace ne lui a pas réussi. Les libéraux l'accusent d'avoir tourné au royalisme la tête des bons Alsaciens, et les royalistes le plaisantent d'avoir dîné à la pe-
(i) Ministre des affaires élrangorcs.
(2) Pasquier (Etienne-Denis, duc), dont il a ('ir di-jà question dans la première lettre, est né à Paris, le 22 avril 1767. Il fut Préfet de police sous l'Empire, qui le fit baron ; et, sous le gouvernement de la Restauration, Garde des sceaux, Ministre de la justice. Président de la Chambre des députes, et, de 1819 à 1822, ministre des aiïaires étrangères. A sa chute, 11 fut créé pair et baron. Il devint en i83<), Président de la chandjre des pairs ; en 1837, chancelierde France, il fut nommé duc en i8Z|^. Rentré dans la vie privée en 1848, il est mort le 5 juillet i8()2.
(3) Chateaubriand (François-Auguste, vicomte do), né à Saint-Malo en 17G6, mort à Paris, le !\ juillet i8/i8 : homme d'Etat, orateur, et surt(»ut écrivain. Sa vie est trop connue de tous pour {|ue nous entrions dans des détails biographiques.
CORRESPONDANCE DE liERANGER II9
titc table à Strasbourg, lorsque le grand collège dînait à la table du roi (1). On assure que c'est par rapport à lui et à l'éloignement que le roi lui a montré, que le petit collège de Strasbourg a été festoyé sur une table à part. Il s'est remis à écrire dans le Courrier; mais ses lettres sont bien pâles, et je crains qu'il ne soit revenu à ce journal par quelque calcul dont il faille se défier.
J'ai vu Salverte (2) aujourd'hui : il m'a demandé de vos nouvelles. Je lui ai donné l'assurance que vous seriez ici pour l'ouverture de la Chambre. Je ne sais si on pense encore à réorganiser la société Grange-Batelière (3). Je crois qu'il y aura beaucoup de décousu dans chaque partie de la Chambre : les intrigues de l'année précédente, celles qui se préparent, les places obtenues, les places à obtenir, tout cela jettera bien de la confusion dans tous les rangs. Quant à ceux de l'extrême gauche, ils sont si clair-semés qu'on ne peut deviner ce qu'ils pourront iaire. Ne vous refroidissez pourtant pas trop : il faut que les hommes comme vous, mon cher Dupont, donnent l'exem-
(i) L(ns du voyage de Charles X, en septembre 1828, dans les dépaiienients de la Moselle et du Rhin.
(2) Salverte (Anne-Joseph-Eusèbe Baconnière), ne à Paris le 18 juillet 1771, lut un député des plus libéraux sous les gouvernements de Charles X et de Louis-Philippe. Ses assez nombreux écrits témoignent delà grande part que l'étude a prise dans sa vie et du vifintéiêt qu'il portait à la cause de l'instruction populaire (P. llacquart.)
(3) Société conqjosée des députés de la gauche.
pie du courage aux timides : cela retient toujours quelques lâches.
Luce (1) m'est venu voir il va deux jours. Il vous quittait et ma donne de vos nouvelles. Il vous reverra sans doute avant de revenir ici ; dites-lui que j'ai oublié de lui dire que Dubois m'avait assuré qu'on pouvait être sans inquiétudes graves pour sa sœur.
Savez vous que notre pauvre docteur a la pierre et qu'il va se faire opérer ? Il emploiera raj)pareil de Civiale 2 . Il paraît que la pierre n'est ni grosse ni adhérente à la vessie ; cela le tranquillise un peu ; mais il m'a paru s'atTecter beaucoup. C'est un si excellent homme, que je m'afllige l)ien pour lui.
Embrassez pour moi M™' Dupont ; dites-lui bien qu'on ne meurt pas pour être en prison et que j'espère la voir au mois d'octobre, si toutefois elle veut recevoir encore un maudit condamné. Embrassez aussi vos enfants, et comptez sur mon éternelle amitié.
A vous de cœur.
Béhangeh.
7^-.S. — Vous pouvez écrire à M. Bcrangcr, chaiisoiuiicr, à la Force. On ne décachette pas mes lettres.
(i) Associé de M. béraid dans l'exploitation dune lllalarc de lin à Acquignv (Enre).
(2) Civiale (le cliiiargien Jean) 179-2-1807. Elève de Dupuyhen, il fil, le premier, sur le vivant, l'opéralion du Irailemcnl de la pierredansla vessie, en iS'i/j. Il soulinl de longues Icltres contre son maître et Velpeau. Auteur de nombreux ouvrages dont La Lillioirilie et la taille, édition postliumc de 1 870.
La Force, 20 août i8ac).
Vous avez raison, mon cher ami, Béjot est tellement occupé par suite de l'absence de Bérard, qu'il n'a plus le temps de penser à ses amis. Ce qu'il ne vous a pas écrit, je vais le faire, et vous dirai d'abord que j'ai été un peu indisposé depuis quinze jours. Une assez grande irritation d'entrailles ma causé beaucoup de fièvre ; mais j'y ai coupé court par un régime sévère. Maintenant, je m'amuse à refaire les forces perdues, ce qui est une distraction assez agréable en prison.
J'ai toujours des visites; leur nombre diminue pourtant; mais ce qui m'a étonné, c'est 'la constance des visiteurs : je n'avais pas compté qu'elle pût durer plus de trois mois. Vous sentez que je ne parle pas des amis.
Toutes les conversations sont politiques aujourd'hui. On n'est pas encore revenu de la surprise qu'a causée le nouveau ministère (1). Vous croyez bien que je ne suis pas de ceux qu'il a étonnés, à
(i I Le ministère Polignac qui était synon\ nie de réaction et de congréganisme et qui devait amener la révolution.
I'2 2 COUKESPONDANCE DE nER\>GEn
l'exception de Bourmont (1) pourtant, qui a passé mes espérances. Où en sont maintenant nos imbéciles de fusionnaires (2)? Ils sont pour ])eaucoup dans cette belle besogne, mais ils nous ont servis sans s'en douter. La question est enfin clairement posée : il n y a plus d'hypocrisie possible. Aussi, il faut lire à présent les Débats et le Globe : rien d'aussi séditieux dans le Courrier. Laissonsles se débattre quelque temps encore contre la phalange qu'ils ont enhardie. Si la peur prend en
(i) iiournidiil (Louis-Augusle-Viclor, comte de Gaisnc de), ancien chef lie cliouans se tourna du côté de l'empiie naissant, lorsqu'il crut la cause royale perdue : cela ne l'enipôclia point d'être arrêté comme suspect, lors de l'explosion delà machine infernale dirigée contre le premier consul. Ce ne lut que vers 1820 qu'il parvint à ohlenir un commandement dans l'armée française, où il arriva hienlùt au grade de général. Quand vinrent les revers de l'empire, de Bourmont ne fut pas des derniers à se déclarer en faveur de l'ancienne dynastie. Au retour de l'ile d'Elbe, il s'empressa d'offrir de nouveau ses services à Napoléon ; puis il passa à l'ennemi le i5 juin i8i5, la veille de la bataille de AVaterloo. La Restauration ne pouvait manquer de récompenser de tels services ; aussi le transfuge oblinl-il le commandement de Tune des divisions de la garde rovale, et plus lard il entra au ministère de la guerre (8 août 1829). En i83o, il commanda l'expédition dirigée contre Alger ; moins d'un mois après la prise de cette ville, il dut prendre le chemin de l'exil, où il linit ses jours dans le délaissement et la réprobation mérités par ses trahisons, dont une brillante victoire ne pouvait eflacer le souvenir.
(a) Députés de l'extrême droite alliés à ceux du centre gauche pour renverser le ministère A illèle.
CORRESPONDANCE DE BÉRVNGER 123
haut, on leur fera des concessions et ils feront de nouvelles sottises. Si on résiste, ils doubleront de vigueur et recourront à ceux qu'ils repoussaient dons l'enivrement de leurs prétendus triomphes passés. A moins d'avis des cours étrangères, j'ai ridée que la nôtre tiendra bon (l).La nomination de Mangin 2) après huit jours de réflexion, doit faire supposer un dessein bien mûri. Car c'est la peur seule du roi, pour la procession de samedi (3;, qui l'a engagé à solliciter M. de Belleyme (4). Peut-être ce nouveau préfet vous fait-il un peu craindre pour moi, qui me trouve placé
(i) Dans son système conlrcrcvolutionnairc.
(a) Le nouveau préfet de police : la violence qu'il avait montrée et les rigueurs dont il s'était armé, lorsqu'il élait procureur général de Poitiers, rappelaient à donner son concours au ministère de combat du 8 août.
(3) La procession du i5 août, en mémoire du vœu de Louis XIII, et à l'occasion de laquelle le gouvernement craignait des manifestations libérales.
(4) M. de Belleymc était procureur du roi, quand il fut appelé, en 1827, à succéder à Delavau, préfet de police. Il fut remplacé en 1829, par Mangin, et nommé ensuite président du tribunal de première instance de la Seine, où il resta jusqu'au 29 décembre i856, époque à laquelle il devint conseiller à la Cour de cassation.
La Dordogne l'envoya à la Chambre des députés en 1829 et en i83o. Quand parurent les ordonnances de Juillet qui suspendaient la liberté de la presse, de Belleyme, chez qui la loi et le droit parlaient plus haut que les volontés ministérielles, autorisa les journaux, à paraître, eu dépit des
jrohibitions
Rallié au gouvernement de Louis-Philippe et renvoyé à la
SOUS sa griffe. Il pourrait bien, en effet, vouloir l'étendre jusqu'au fond de ma cage; mais songez que je n'ai plus que trente-trois jours à passer ici. Trente-trois jours passent bien vite : j'en juge aux deux cent trente-sept qui se sont écoulés depuis mon emménagement à la Force.
M"''' Bérard va revenir incessamment à Paris, bien que Bérard ait compté qu'elle resterait jusqu'en octobre chez sa sœur. Je nen suis pas fâché pour mon compte. .lai appris hier que le vieux général Mathieu Dumas (1) était furibond contre la cour et le ministère. 11 ne votera pas le budget. A propos, ne trouvez-vous pas qu'on fait dire à Royer-Collard une grande sottise, quand on lui nttribue ce mot sur le nouveau ministère : C'est lin cjjd sans cause (2)? La cause est bien flagrante bien reconnue, et il n'y a que les gens de sa clique
Chambre des dôpulcs, il en dcxiiil vicc-pirsidoiit pendanl la session de i 83(5.
rsé à Paris le i() janvier 1787, il est mort le 2^ février
(1) Malliien Dumas (le général comte), né à Montpellier le 23 décembre 1758, gagna honorablement ses grades dans les guerres de la République cl de rEm[)ire ; il fut mis à la retraite, en 181 5, par le roi Louis XVlll.
Député sous la Restauration et dans les premières années du règne de I^ouis-Philippe, il appartint à l'opposition constitutionnelle.
(2) En apprenant la composition du ministère Polignac, M. Royci-Collard dit à M. de Martignac : « In le! ministère ne se comprend pas; c'est un ellcl sans cause. Alloiib ! Charles X est toujours le comte d'Artois de i;><i) ! >«
COURCSPONDANCE DE UlillANGI-It 120
qui aient jamais pu ne pas rapcrcevoir et qui, pour leur lionneur, sont tentés de la nier. Mais, encore une lois, laissons là la politique.
Charles (1) a raison d'approuver que M'"*" Dupont ait donné asile à mon portrait. Un portrait de chansonnier n'est bien que chez une femme, et je remercie bien la vôtre d'avoir agi d'autorité dans cette affaire. Je sais bien que cela pique votre jalousie; mais attendez-vous à pis que cela, si je vais vous voir encore. Je vous le déclare sans façon, plus je pense à M'"'' Dupont, et j'y pense souvent, plus je l'aime. Ainsi, tenez-vous sur vos gardes.
Si vous voyez ce bon et aimable Luce, dites-lui bien de m'aimer toujours, car je l'aime beaucoup aussi, lui.
Bien des choses aussi aux Fontenay (2), bien que votre ami Félix (3) soit un bon niais, politiquement parlant : il est de l'école Kératry (4). Ne
(i) Fils de M. Dupont de l'Eure.
(a) Propriétaires riclies et influents du département de l'Eure.
(3) Félix de Fontenay.
(4) Keratry (comte A. H. de) 17(39-1859 ; combat les lois d'exception en 1820 ; poursuivi pour un violent article publié au Courrier français contre le ministère Villèle (1827), 11 est élu au Parlement à la fols par Brest et les Sables d'Olonne ; jusqu'en 1887, il représente ce dernier collège. Le 27 juillet i83o, Il avait signé la protestation contre les ordonnances inconstitutionnelles. Nommé pair en 1887, il soutint la politique de résistance jusqu'en 1848. Hostile à la République, li rentra dans la vie privée après le Coup d'État.
120 COrUVESl'UNDANGE UE BÉU.V.NGEH
m'oubliez pas auprès de M. Bioche (1) et de vos parents et amis, surtout de M. Dulong (2).
Adieu, mon cher Dupont ; cultivez votre champ, récoltez, serrez votre grain, et pensez le moins possible aux folies et aux méchancetés de cour. Vous méritez bien d'être heureux. Je vous embrasse comme je vous aime.
Tout à vous.
Béranger.
(l) Propriôlairc à Tliibouville (Euro , (l(-{)ul('' sous Louis- Pi. ilippe.
;.i) Dulong, parent claini parlicuiier de Dupont de l'Eure, (Hait avocat à Evrcux, lorsque ce dernier, devenu niiiiislre en i83o, l'appela aux fonctions de cliol' de division du personnel au ministère delà justice.
Xoininé député, en i83i. par le département de l'Eure, il se démit de son emploi afm de conserver toute son indé[)(Midance à la Chambre, et prit rang dans l'extrême gauche.
Il fut tue en duel par le général Uugeaud le 29 janvier iSiJiî, à la suite d'une discussion à la Chambre.
3o septembre 182g.
Mon cher Dupont, vous m'excuserez de n'avoir pas répondu tout de suite à vos bonnes et amicales félicitations. Depuis huit jours que j'ai recouvré ma liberté, j'ai peu de temps à moi, malgré les refus constants que j'ai faits de me rendre à je ne sais quel nombre d'invitations. On aurait désiré que ma sortie donnât lieu à un banquet ; je m'y suis opposé, par raison et par goût. On m'a mis même de très bonne heure à la porte de la Force, dans la crainte de quelque galanterie populaire. Tout cela était pour moi de l'embarras évité, mais il me reste celui des visites à rendre (1) et il suffît pour me faire regretter la vie tranquille que je menais depuis neuf mois. En vérité, elle était plus douce que celle qu'il me faut subir maintenant, et ma santé s'en trouvait beaucoup mieux. Je suis tout désorienté.
Il est juste que je vous parle de ma souscription puisque vous y avez pris une part si active et si
(i) licranger avait reçu dans sa prison les visites de plus de trois cent cinquante personnes.
I20 CdHHESPONDANCE DE BEI» ANCEU
publique. Si j'en crois Béjot, elle a élé à neuf mille huit cents francs environ. 11 paraît que Bérard, qui voulait la compléter, a défendu à Béjot d'en faire connaître le montant. D'après ce que m'ont dit les jeunes gens delà société Az(/e-/oz(l), qui s'en sont beaucoup occupés, elle a dû monter à ce que je vous dis. Ce qu'il y a de curieux,, c'est que Laffitte ni les siens n'y ont point pris pari. Il a envoyé douze cents francs deux ou trois jours après ma sortie. La souscription était fermée ; on a refusé son argent et il ne m'en a dit mot. Plusieurs personnes se proposaient pour la compléter, et ces personnes l'auraient emporté sur lui, dans le cas de concurrence, par la raison qu'elles avaient déjà souscrit et souscrit publiciuement. Quand je l^ense que c'est là l'homme à qui le public s'obstine à faire honneur et du cens d'éligibilité de Manuel, et de l'argent que Thiers gagne au Conslitiiliuncl, et du mince revenu qui sert à nourrir moi cl les miens, je suis quelquefois de mauvaise humeur. Je ne lui ai pas la moindre obligation, et la seule fois où il lui était facile de faire quelque chose de convenable, il en néglige l'occasion. Il est pourtant sûr qu'il est une des causes qui m'ont fait condamnera une si forte amende, sans compter qu'on s'est d'autant moins empressé de souscrire que tout le monde a pensé (|uil la i)aierait à lui seul. Je n'ai pas le moyen d'avoir un ami aussi riche,
(i') Lu sociélé Aide-loi ! le ciel Caidern ! avait (Ho fondcc, en 1827, en vue de renseigner les ôlccleurs et de protc'ger l'indépendance des élections.
COURESPu:<UA>iCE UE BLRAXGER 1 'i()
et cet acte de négligence, car je n'accuse pas son cœiu', me donne le droit de méloigner tout douceiiient dune maison qui vraiment est onéreuse pour moi, car le crédit qu'on m'y suppose me fait accabler de lettres et de visites, qui me sont devenues insupportables depuis que toutes mes tentatives en faveur des malheureux n'obtiennent plus le succès qu'elles ont eu longtemps.
Vous me parlez d'aller en Normandie. C'est un projet que j'avais eu. Mais, depuis ma sortie, j'en vois l'impossibilité. J'ai beaucoup de petites affaires à régler ; de plus, ma santé est incertaine comme le temps. Ajoutez la nécessité où je suis de me refaire à mon chez moi, pour pouvoir travailler un peu, car le mouvement est tout à fait contraire à mon esprit. 11 est donc sage, mon cher ami, que je ne cède ni à vôtre invitation ni à mon désir. Il me faut remettre à l'année prochaine le plaisir d'aller faire ma cour à M'"^ Dupont, bien qu'il m'eût été doux d'essayer de la distraire un peu de l'absence de ses deux aimables enfants. Embrassez-la de ma part, je vous prie. Quant à vous, mon cher Dupont, je n'ai pas besoin de vous dire combien il m'eût été agréable de passer quelques jours tranquilles auprès de vous.
Je ne vous parle pas politique. Les journaux vous apprennent tout ce que nous savons. On affirme seulement de plus, ce que j'avais toujours pensé, que c'est Villèle qui a fait le ministère actuel et que bientôt il doit reparaître pour y chan-
l3o GORnESPONDANCE DE BÉUANGEH
ger quelques noms (1). La peur de la Chambre l'arrête seule. Voilà au moins ce qu'on dit partout aujourd'hui. Tout cela peut-être vrai, car c'est bien misérable.
Adieu, mon bien bon et bien excellent ami. Je vous embrasse.
Béranger.
P. -S. — Mes amitiés à M. Hioche.
J'espère que vous aurez M. Lcgendre 2). Faiteslui mes compliments.
(i) De Villclc ne reparut pas au ministère ; mais \c 18 novembre, de Labourdonnave, son ancien adversaire, (piillait le ministère de l'inlcricur, où it était remplacé par de Montbel, dont le portefeuille passait à de (îucrnon-Hauville, procureur général de Lvou ; ce dernier entrait ainsi au ministère de l'instruction publique.
Le même jour, de Polignac devenait président du Conseil.
(i)Legendre (Alexandrc-.losepli), avocat à l'oiit-Audoinor, fut toute sa vie un des plus dignes et des meilleurs amis de Dupont de l'iun-e, avec lequel il siégeait à l'cxlréme gauche de la Chambre dos députés. En i8/j8, begendre lut nonnné commissaire de la République dans le département de l'Eure, qui l'élut comme un do ses représentants à la ('ousiiinante. Toujours dévoué à la cause républicaine, il eut l'Iionneur d'être mis sous la surveillance de la haute police par les commissions mixtes du second empire. Né à Pont-.Vudcmer le 10 novembre 1782, il est mort le 19 mai 18G1.
Après la mort de Dupont de l'Eure, Legeniire resta des plus fidèles amis de la famille» ainsi qu'en témoigne la lettre suivante :
COUUESPONDA>CE DE lîKUANGEU IJI
« Les Prcaux, scplcmljre i8r)7.
ClIÈUE MADEMOISELLE PaUMNK,
(( Vous m'excuserez, n'est-ce pas de n'avoir pas répliqué plus lot à votre aimable lettre du 4 juillet : depuis ce moment, j'ai eu beaucoup à faire ; il m'a fallu concilier mes affaires avec mes infirmités. Car je suis décidément infirme et je me ressens de mes 70 ans. Je m'étais bien promis de répondre à l'invitation que Madame votre mère et vous m'avez faite, et de prendre une semaine de ce bel été pour aller vous voir. J'espérais aussi voir Charles que vous me dites être près de vous. Mon désir de faire ce petit voyage est toujours très vif, mais ne peut guère se réaliser : il faut des soins à mon âge. Il semble qu'en ce moment on vous renaissez à l'espérance, où vous scmblez tenir le haut de la spirale, je suis au baset vois à peine le mouvement qui la fait avancer, (hioi ([u'ilen soit, je m'identifie trop avec vous pour ne pas concevoir des espérances qui cessent de l'être pour moi. A vous les fleurs d'un beau soleil de printemps : à peine m'est-il permis d'en cueillir la pervenche. Ayez pitié d'un pauvre vieillard qui s'en doit aller tout doucement, mais qui, jeune encore de cœur, sourit à la renaissance de ce qui lui fut cher, même sans beaucoup d'espoir d'en jouir.
« Donnez-lui quelquefois de vos nouvelles et embellissez ses vieuxjours en l'assurant que sa constante amitié pour vous est payée de letour.
« Assurez Madame votre mère de mon affection et de mon respect et Charles d'une profonde amitié.
« A. Legekdhe. »
Mardi i5 décembre iSac
Mon cher ami.
Voilà déjà longlcmps qu'on me presse de vous écrire au sujet de l'éleclion de Lisicux ; et j'ai cru d'abord n'en devoir rien faire, sûr que vous ne pouviez user de voire influence, dans ce canton, que de la manière la plus convenable aux intérêts patriotiques. On m'avait, dés les premiers jours, assuré que vous y recommandiez Guizot (1 , j'ai
(il Guizot ^François-Picrro -Ciuillaiimo), né à Nîmes le l\ octobre 1781, fut nommé, on 18 1>, professeur d'histoire moderne à la Sorbonne.
Partisan des Bourbons, il devint, eu i8i4. secrétaire général du minislcre de l'intérieur, et, lors des Ccnts-Jours, suivit Louis Wlll à Gand. Revenu en France, il occupa plusieurs postes politiques et administratifs juscpi'à la chute du ministères Decazes, époque à la(]uclle il reprit sa carrière de professeur et d'écrivain.
En 1816, Guizot avait écrit, sous ce titre : Du Gouvernement représentatif el de ïêlat actuel delà France, ce qu'on pourrait appeler le manifeste de l'Fcolc doctrinaire fondée [lar
CORRESPONDAXCE DE BÉRA:HGF.H i33
répondu que, sil en était ainsi, c'est que vous ju-
lui et par Royer-CoUard. Au nom de ce parti, il combattit vivement le ministère Villèle : aussi son cours fut-il fermé en 1825. C'est alors que Guizot fit paraître d'importants ouvrages relatifs à l'histoire de France et à l'iiisloire delà Révolution d'Angleterre.
En 1828, le ministère Martignac lui rendit sa chaire u la Sorbonne et sa place au Conseil d'Etat. L'année suivante, Guizot, qui était l'un des fondateurs et l'un des membres les plus actifs de la Socité Aide-loi, le Ciel l'aidera ! fut élu député par le collège électoral de Lisieux. Il vota contre le ministère Polignac avec l'opposition constitutionnelle et appuya de sa parole éloquente l'adresse dite des ■?"?/, en y faisant insérer un blâme sévère pour le pouvoir.
Guizot prit part aux événements de juillet i83o. Il devint membre du cabinet de M. Laffitte, dont 'il cessa bientôt de faire partie, parce que, avec toute l'école doctrinaire, s'il se montrait partisan en théorie des libertés publiques, il voulait en subordonner absolument la pratique au principe d'autorité.
Après avoir prêté son appui dans la Chambre à la politique de Casimir Périer, Guizot forma, avec Thiers et de Broglie, le cabinet dit du 11 octobre i833 qui dura quatre années. Ministre de l'Instruction publique, il eut l'honneur de présenter et de faire adopter la loi du 28 juin i833 qui créa l'enseignement primaire en France. Le cabinet du 1 1 octobre se retira le 32 février i836. Le 6 octobre suivant, Guizot accepta de rentrer au département de l'Instruction publique. Peu de temps après, le portefeuille de l'intérieur étant vacant, devint l'objet de la double ambition de Thiers et Guizot et fit éclater leur rivalité, jusqu'alors latente et contenue. Après diverses combinaisons passagères, le ministère Mole se constitua, écartant du Conseil les deux rivaux ainsi que de Broglie, qui avait d'abord oljtenu les affaires étrangères.
Guizot blessé se jeta dans l'opposition et s'allia aux députés
lO'l COIIRESPONDAXCE BK 15EUANGER
giez que l'arbre ne pourrait porter un autre fruit.
dont il avait toujours repoussé violemment les itlécs. De là, cette fameuse coa/t7io/i qu'il contribua, par son éloquence, à faire triompher et qui renversa le ministère Mole, La conduite toute ambitieuse de Guizot amena sa rupture avec l'austère Roycr-Gollard et lui valut cette véliémcnte apostrophe du Joo/Virt/ (/es Déhcds : « Vous aurez peut-être quelque jour notre appui, mais notre estime jamais ! »
Thiers, rentré au pouvoir le i*""^ mars i84o, maintint à l'ambassade de France à Londres Guizol, qui y avait été nommé le 9 février précédent et qui, malgré ses talents, reçut un cruel échec diplomatique dans la manière dont se trancha à son insu, la question d'Orient. De là, brouille nouvelle entre les deux alliés du moment. Aussi lors(juc Thiers se retira le ;h) octobre 1 84 1, Guizot accepta le porlereuille des affaires étrangères et prit la direction eflective du cabinet, sous la présidence nominale du maréchal Soult.
Par quoi fut caraclérlsée cette longue possession du pouvoir qui dura sept années ? Continuation et aggravation du système delà paix à tout prix ; corruption administrative et électorale ; compression de la presse; résistance invincible à toute proposition de réforme politique.
Ce système pesait trop lourdement sur la France. Les vrais libéraux organisèrent l'agitation légale des han'juels n'formisles. Le Gouvernement s'obstina dans sa résistance avec un cntclemcntavcugle. Le banquet projeté du MF arrondissement de Paris, annoncé pour le 22 lévrier i(SiVS, lut interdit. Mais la garde nationale se prononça pour la ;•('forme ; quelques combats curent lieu sur divers points de la capitale. Les députés de la gauche déposèrent une demande de mise en accusation du ministère qui se relira le 2 3 février ; c'était trop tard pour Louis-Philippe et sa dynastie. Le 2/1 février, un gouvernement provisoire était nommé par la Chandjre et acclamé parle jjcuple : la Hépiiliiicpie était proclamée.
(juizot, si hautain, si (léilaigiieux de tout ce (jui n'était
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Cependant. j"ai toujours douté que vous vous fuspas lui et sa secte, était lombé sous la Révolution du mépris. Il se retira d'abord en Angleterre. Bientôt revenu en France, il n'y fut point même inquiété par la liépublique. 11 put librement se porter candidat aux élections pour la Législative dans le Calvados. Repoussé, il s'unit au parti de la réaction et devint .'un des patrons du syslciuc de fusion entre les deux branches de la famille des Bourbons.
(îui/ot a beaucoup écrit durant et depuis cette période, et toujours avec son remarquable talent, mais eu le consacrant à la glorification des idées rétrogrades et les plus contmilicloires. Ainsi, Guizot membre de l'Eglise fondée sur le principe du libre examen, préconisa et soutint le pouvoir temporel du pape, par fanatisme pour le principe d'autorité. iSous n'ajouterons rien : le fait parle de lui-même.
Guizot, historien et écrivain, fut avec justice appelé en i832, à l'Académie des sciences morales et politiques : en i833, à celle des inscriptions et belles-lettres; en i836, à l'Académie française. Il est mort le 12 septembre 1874- (P. Hacquart).
Nous reproduisons ici l'article publié par la République française peu de jours après la mort de Guizot, eu octobre 1874 : Nous avons en elïet pensé que ce portrait déhnitif valait d'être conservé.
M. Guizot, dont la vie si pleine et si agitée vient de finir dans la paisible et studieuse retraite du Val-Uicher, loin des honneurs et du pouvoir, était une des grandes figures de la France du xix" siècle. H y a soixante ans que son nom, livré aux disputes des hommes, est mêlé aux controverses les plus graves, aux affaires le? plus hautes de notre pays. Ses opinions et ses vues se retrouvent dans tout ce qui a passionné le monde de la politique et des lettres depuis la fin du premier empire ; son influence doctrinale a persisté même après sa chute et le renversement des institutions qu'il voulait fonder, et qui n'ont pas survécu à >on propre pouvoir ; sa renommée avait l'ianchi nos Irontièics, pour s'étendre en Europe; ou le
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siez fait l'appui du professeur, parce que, tout autre
considérait avec raison comme la personnification la plus complète et la plus éclatante peut-être de la pollticpie suivie par la haute bourgeoisie française ; et, en appliquant son SYslome et ses movens de gouvernement, les chefs de nos classes dirigeantes, élèves qui ne sont pas toujours dignes de leur maître, ne font que mettre en pratique les leçons de l'éminent professeur d'histoire de la Sorhonne qui avait entrepris de mettre la science elle-même au service désintérêts politiques et sociaux dont il avait embrassé la défense et qu'il a soutenus de sa parole, de ses écrits et de ses actes avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie.
On a souvent dit que M. Guizot était tout entier dans sa première éducation, dans ses commencements. La remarque est juste et profonde. On ne comprendrait pas M. Guizot, dans tout le cours de son orageuse carrière, si on ne remontait j)as avec lui vers cette époque de 1812, quand Tempire de Napoléon 1*^% à l'apogée de la gloire militaire, penchait déjà du cùlé d'une ruine inévitable, et que M. Guizot ne fut pas des derniers à discerner d'un coup d'œil prompt et sagace. A Genève où sa mère s'était retirée pour échapper à la tourmente de la Révolution française, M. François Guizot avait fait, sous la direction de cette femme d'un esprit vraiment supérieur, de fortes et originales études. H n'avait pas seulement étudié les langues anciennes suivant les traditions ; son intelligence, de bonne heure ouverte à la curiosité et aux recherches, s'était appliquera la connaissance des langues et des littératures modernes. Il avait apprit l'anglais et l'allemand, qui étaient alors fort à la mode. Le livre De l'Allemaijne de M'"'' de Staël venait de paraître, et toute la jeunesse libérale de ce temps y cherchait des explications nouvelles. M. Guizot fut initié par un homme de goût et d'érudition, M. Stapfer, aux sources mêmes de la philosophie et de l'école historique de l'Allemagne, il garda de ses premières études une empreinte inelfaçable. Sans avoir jamais brillé ni même marqué dans la philosophie pure, il conserva toujours, de
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antécédent à part, on peut lui reprocher de n'avoir
son commerce avec les maîtres de la pensée germanique, le goùl des idées générales, l'amour des formules dogmatiques. D'un autre côté, à l'école de Herder, il s'attachait aux faits primordiaux de l'histoire et déjà son esprit s'apprenait à recherclier certains phénomènes historiques supérieurs, non pour en tirer des lois, mais pour les convertir en lois propres à assurer le succès des théories auxquelles pouvaient le mieux se relier ses vues propres sur le gouvernement et la fm dernière des sociétés. Admis à Paris dans une société brillante où il trouva dès l'abord des protecteurs, M. Guizot fut quelque temps à chercher sa voie. 11 s'essaya, pour commencer, dans quelques travaux d'esthétique et de morale qui ont été réimprimés depuis, mais qui ne méritaient pas cet honneur. On y trouve trop de lieux communs, trop de phrases de convention, et l'esprit éminent de M. Guizot se fût gâté et perverti, en persistant plus longtemps dans des tentatives qu'il aurait mieux fait de condamner à l'oubli. L'histoire appliquée à la conduite des affaires politiques, ou plutôt la politique appuyée à un système historique, construit de toutes pièces : telle était la vraie vocation de M. Guizot. Il se trouva qu'à ce moment même, dans le monde où il vivait, on cherchait une théorie de gouvernement. Par une chance justiflée depuis par de longs et glorieux services, M. Guizot fut appelé à travailler à l'élaboration de cette théorie historique et plus tard à l'appliquer au pouvoir. L'empire allait tomber. Les intelligences les plus élevées et les plus généreuses de la société issue de la Révolution française agitaient dans les salons de l'époque les questions de la politique. On savait bien que la Révolution avait créé des intérêts nouveaux qui avaient besoin d'un gouvernement. C'est le principe même de ce gouvernement que l'on cherchait à dégager. La Révolution avait introduit dans le monde l'idée du Droit, mais au prix de sacrifices qui paraissent avoir coûté trop cher. D'ailleurs, cette idée du Droit, si puissante qu'elle fût, n'avait pas réussi à transformer complètement l'Etat : à
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fuit aucune prolcstalion publique depuis le 8 août
moilic chemin, on s'ôlalt arrêté. Los chefs delà liante hourgeoisic, émancipés, riches, craignant déjà pour la stabilité de lenrs conquêtes, durent penser que la Révolution n'avait pas eu d'autre but que de substituer la domination de la classe sociale qu'ils représentaient à celle de la noblesse et du clergé de l'ancienne monarchie. Ils ne voulaient pas aller plus loin que ce changement politique et social dont ils étaient seuls à profiter. En face du Droit qui réside dans la personne humaine, ils admirent l'existence d'un fait irréductible au Droit, l'Etal. De là, ces distinctions fameuses et sans cesse reproduites entre l'autorité et la liberté, entre l'individu et l'Etat, qui forment le fond de la polilicpie théorique depuis quatre-vingts ans. Les maîtres de M. CJuizol comprirent à merveille le parti que l'on pouvait tirer de celte distinction, pour s'affranchir des obligations que devait imposer la doctrine de la Révolution pure, et surtout pour en enrayer les progrès. On passa, pour ainsi dire, une sorte de compromis entre les deux principes, le droit et l'autorité ; et il fut convenu que tous les problèmes de la politique moderne pouvaient se ramener à un seul ; la conciliation entre les droits delà société et ceux de l'individu. A l'individu, on reconnut tous les droits: c'était ce que l'on appelait dans l'école consacrer le principe supérieur et sacré de la liberté ; à l'Etat, on attribua la souveraineté, non pas de droit, mais de fait, et l'on proclama que cette souveraineté était indérocliblc, (pi'il n y avait qu'à s'y soumettre, et que l'important était de la contenir dans de justes limites. C'est là-dessus que discutent tous les publicistcs français sans parvenir à s'entendre. M. Guizot, des premiers, comprit admirablement cette doctrine. Elle contient, en effet, tout ce qu'il faut pour assurer entre les mains de ceux qui détiennent le pouvoir, le gouvernement de la société et la conduite des alfaircs. C'était là ce (pie voulaient les hommes auxquels il s'était associé cl dont il n'a jamais abantlonué la cause. -Mais il lit plus. Restait à
CORUESPOMVVN'GE DE ISÉUAXGRIl l3f)
expliquer, l'Iiisloiro à la main et en descendant le cours des siècles, comment l'Etat et l'individu pouvaient se trouver en présence, et c'est ce qu'il fit, en partant de la donnée fondamentale de l'école historique allemande. Il adopta hautement la théorie qui assigne aux sociétés humaines certains faits primordiaux comme point de départ, et dont tous les événements qui se déroulent à travers les siècles ne sont que le développement, la naturelle et nécessaire efflorcscence. Le progrès, cette idée si chère aux philosophes de la Révolution française, il l'admet comme eux ; mais, au lieu de le considérer comme le résultat admirahle des elTorts persistants des individus qui composent la société et de la société ellemême animée, passionnée vivante comme les individus, il regarde le progrès comme une évolution pour ainsi dire fatale des premiers faits de l'histoire du monde qui, avec le temps et sous l'action de mille causes souvent difficiles à hien percevoir, produisent comme autant de conséquences normales les grands événements de la vie des nations, M. Guizot réduisait de la sorte les faits primordiaux de l'histoire à quatre éléments sans cesse en lutte et dont la lutte constitue le drame même de l'histoire de la civilisation : la théocratie, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Toute cette théorie forme la contexture des travaux historiques de M. Guizot. Ce qu'il a dépensé de recherches, de yiatience, de clarté dans les détails et d'éloquence parfois magistrale dans l'exposition de ce svslème, tous ceux qui ont lu les admirables livres de l'Histoire de la Civilisalioii en Europe, de Vllistoire de la Civilisation en France s'en sont rendu compte. A l'aide de ces quatre éléments permanents de l'histoire, M. Guizot, pouvait bâtir le système de politique historique qui lui était nécessaire. Il est facile, en elTet, d'en découvrir les conséquences. Etant admis — ce qui est comme le postulat de l'école doctrinaire — que tout le problème de la politique consiste à découvrir la conciliation entre l'autorité et la liberté, il faut .se servir des quatre éléments primordiaux, les étudier et rechercher cpiels sont ceux qui peuvent oITrir, par une heureuse et nécessaire combinaison, les plus grandes ga-
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ranties à îa liberté comme à l'autorité et assurer par là la solution du problème. Comme le proi^rcs dans les sociétés bumaines n'est qu'une évolution lente et presque insensible, l'idée du Droit se trouve écartée comme élément trop révolutionnaire et, du même coup, la démocratie. La théocratie, état primitif et comme épuisé des sociétés humaines, achève de s'écrouler sous nos yeux par le seul elTct de la marche de la société et de la civilisation : deux svstèmos, deux forces politiques restent seules en présence, la monarchie et l'aristocratie. M. Guizot prend à part ces deux systèmes ; il les étudie avec préférence : et il trouve le moyen de les opposer l'un à l'autre, comme sont opposées les deux forces irréductibles de l'autorité et delà liberté, de l'Etat et de l'individu ; la monarchie, ce sera la souveraineté de fait — car, encore une fois, il ne saurait être question de souveraineté de droit ; l'aristocratie, ce sera la liberté des individus, liberté profondément respectable, sacrée et même à certains égards, en tout cas, signe évident et supérieur du degré plus ou moins éminent de la civilisation chez un peuple. Et quel sera le gouvernement qui réalisera le mieux cette alliance nécessaire de l'autorité et de la liberté? Ce sera le gouvernement représentatif, la monarchie parlementaire toile que l'Angleterre, ]iar un privilège tout spécial de la Providence, en offre l'exemple aux autres nations de l'univers. Du moins la France y pourra-t-elle prétendre ? Oui, répond M. Guizot avec assurance. Toute l'histoire de France aboutit au gouvernement représentatif; et ici encore il prodigue ses veilles, son labeur, sa science et son talent pour établir celte thèse qui défraye toute noire école historique, depuis qu'il l'a posée et établie avec l'incomparable éclat quil apportait dans cet ordre de discussiotis.
Telles sont, rapidement résumées, les théories hisloricjncs de M. Guizot. C'est là ce qui constitue son bagage d'historien philosophe. Un tel système n'est pas l'œuvre d'une intelligence vulgaire, et, quoiqu'il l'ait établi de toutes pièces, étayé de documents choisis avec le plus grand soin, mis on lumière avec une élocjuencu grave, d'une boaulé sévère et pé-
GOUIŒSPONDANCE DE BÉRAKGEU I^I
nétrante qui assurait l'ascendant du maître sur tous les esprits de son temps, M. Guizot n'y est pas arrivé du premier coup. Sa pensée a traversé bien des études avant de se reposer dans cette conception définitive. Ce qui est certain, c'est que, dès ses commencements, M. Guizot portait dans un esprit né vaste et altier, les premiers éléments de ce dogmatisme historique devant lequel il a tout fait plier, M. de Fontanes, qui eut l'idée d'appeler M. Guizot tout jeune encore — il avait vingt-cinq ans à peine — à la chaire d'histoire de la Faculté des lettres de Paris, et qui lui procura ainsi la connaissance et l'amitié de M. Royer-Collard, ne se doutait guère qu'il préparait à la monarchie parlementaire son plus illustre docteur. Mais M. Royer-Collard, royaliste convaincu, intelligence élevée, comprit tout ce qu'il y avait de ressources dans cette nature ambitieuse, âpre et dure au travail, passionnée pour le pouvoir. Aussi, dès la première restauration, M. Guizot fut-il initié au maniement des grandes alîaires, et nommé secrétaire général de M. l'abbé de Montesquieu, ministre de l'intérieur. Il commença, dès lors, à se distinguer comme homme politique. On lui confiait, sans hésiter, les lâches les plus délicates et les plus difficiles ; la monarchie représentative avait en lui un serviteur dévoué autant que capable, et c'était là le vrai gouvernement de son choix et de son esprit. Il suivit le roi Louis XVllI à Gand pendant les Cents-Jours : là aussi était sa vraie place ; il se glorifiait avec raison, trente ans plus tard, en face de l'opposition déchaînée, de l'avoir occupée avec fidélité. « Oui, s'écriait-il à plus de vingts reprises ditférentes, au milieu de l'un des plus terribles orages parlementaires dont l'histoire ait gardé le souvenir ; oui, j'ai été à Gand ! » En répétant cette déclaration hautaine et obstinée, M. Guizot froissait sans doute le sentiment national, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir quitté la France envahie. Du moins il se montrait tel qu'il était luimême, depuis son entrée dans la vie publique, qiinlis ab incepto : et ce n'est pas ce jour-là qu'il a mérité d'entendre les mots flétrissants et terribles de l'illustre Berrver sur le cynisme des apostasies.
i[\-:i c:()lUŒ^-l•oMJA?«Cl: de bcua^geu
M. Guizot appartenait à la Restauration. C'est le seul gouvernement auquel il pùl porter ses services. Jamais, il faut le dire, il n'aurait pu trouver l'emploi de ses belles facultés, si la fondation des constitutions parlementaires n'eût été tentée dans ce pays. A la seconde restauration, il passa du ministère de l'intérieur à celui de la justice, en la même qualité de secrétaire général. Cet apprentissage des alîaircs lui servit beaucoup dans la suite de sa carrière politique. C'est là qu'il apprit l'art d'élever à la hauteur des questions d'intérêt général les moindres incidents de la viequolidienne d'un grand pays. Son esprit formé à la spéculation, .sa grande habitude des généralisations les plus hardies se développèrent dans ces postes administratifs, réservés depuis lors à des hommes d'un âge mûr, mais qui étaient la mellleiu-e école pour former de vrais hommes d'Etat. M. (iuizot, placé à côté du pouvoir, conseillait le pouvoir. Son influence était grande, et digne de son zèle autant que de ses aptitudes. Dès 181G, aussitôt ([ue fut renvoyée la Ciiambre introuvable, il po,sa les règles du gouvernement parlementaire dans son écrit intitulé : Du gouvernement rcprésenlalif el de l'élal actuel de la brancc. Le revoyant il y a quelques années, pour une réimpression nouvelle, M.Cuizolne trouvait rien à reprendre dans cet écrit, l'un des meilleurs qui soient sortis de sa plume de publicislc. Il était heureux alors. L'école doctrinaire, dont il était l'écrivain le plus autorise, était dans tout son épanouissement. Avec SOS amis MM. Koyer-CoUard, de Serre, de lîroglie, dont il a tracé plus turd de si magniliqucs portraits dans ses Mémoires, il croyait sur la foi de leurs opinions et de leur ambition communes, fonder le gouvernement définitif de la France. Le roi Louis XVIil entrait dans leurs vues, sans trop croire à leurs idées, et la France libérale admirait leurs talents, sans trop goûter leurs personnes. Survinrent le coup de poignard de Louvel, la chute de M. Decazes, la réaction violente qui s'en suivit : M. (îuizot dut abandonner les situations oliiciclles pour reprendre sa plume d'opposition. Mais dès ce moment le pli est pris. M. Cuizot pourra faire de l'opposillon, mais ce ne sera pas pour ébranler le [)Oiivoir. du
moins à ce qu'il assure. Le pouvoir est pour lui chose sacrée. La société n'a jamais trop de l'action bienfaisante et nécessaire du pouvoir. A partir de cette époque, il ne conçoit l'opposition elle-nièine que comme un moyen de protection et de défense pour la société ; c'est au nom de la notion du pouvoir qu'il attaque les actes du pouvoir : sophisme dangereux et hvpocrite qui ne s'est jamais étalé avec plus d'ampleur et d'autorité que dans le traité Des moyens de gouvernement et d'opposition dans Vétat actuel de la France, livre d'un intérêt puissant, où toute la lactique doctrinaire est exposée magistralement avec tout l'appareil imposant du dogmatisme le plus rigouicux, arsenal toujours rempli où les oppositions de tous genres que nous avons vues se succéder ont pu trouver des armes tour à tour, manifeste d'une opposition toute dynastique et courtoise qui n'en était pas moins périlleuse et qui attestait certainement à quel point M. Guizot ressentait l'amertume d'avoir perdu toute influence sur la conduite des alTaires.
11 restait à M. Guizot sa chaire d'histoire moderne à la Sorhonne. A cette époque de sa vie, se placent les travaux importants qui ont fait sa réputation d'historien. Sa théorie était faite dans son esprit; il s'appliqua, comme nous l'avons dit plus haut, à la corroborer par des textes. Les œuvres d'érudition de M. (uiizot se recommandent à l'attention du public savant par les qualités les plus rares, la sûreté et la pénétration, l'abondance dans les preuves, la clarté, le goût et la justesse dans la critique. Son style, toujours exact, manque de chaleur et de vie. M. Guizot n'a pas voulu à aucune époque de sa vie, dépenser dans ses livres la passion dont il était doué. Cet homme de science n'a jamais tressailli que dans les luttes de la vie publique. En même temps qu'il éclairait les parties les plus obscures de nos annales, il abordait les études sur l'histoire d'Angleterre et en particulier sur la Révolution anglaise qui ont rendu sa renommée européenne. Avec les idées toutes faites qu'il avait sur le gouvernement représentatif, M. Guizot devait chercher en Angleterre la confirmation de sa thèse. Il est le principal fondateur
l^Zl CORRESPONDANCE DE BERANGER
de cette école politique qui a prétendu façonner la France sur l'Angleterre, et, si quelqu'un parmi nous a véritablement abusé des éloges justement accordés aux constitutions anglaises par Voltaire et Montesquieu, c'est assurément M-Tiuizot, dont les livres sur la Révolution d'Angleterre sont comme autant d'excitations à l'adresse de la France Ces livres aussi étaient pour M. Guizot des moyens d'opposition. 11 n'en aurait pas convenu, si on l'eût poussé sur ce point ; mais la jeunesse d'alors les prenait ainsi et il ne s'en défendait pas, du moins publiquement.
Il en était de même de ces cours célèbres de la Sorbonnc où il attirait cbaque semaine, au pied de sa chaire d'histoire, toute cette foule d'auditeurs que passionnaient déjà la verve brillante et spirituelle d'un Villemain, la parole ardente et pleine d'éclairs d'un Victor Cousin. Suspendu sous le ministère ombrageux de M. de Villèle, le cours de M. Guizot fut rouvert sous le ministère conciliateur de M. de Martignac, en 1828. A cette date se placent les fortes et lumineures leçons du grand professeur sur la civilisation en France et en Europe. Rien n'a vieilli que le système historique même, dans cet enseignement profond et élevé, où il y a tant à retenir sur les différentes périodes de notre histoire Quel temps que celui-là ! Depuis quarante années, on trouve partout le panégyrique de ces années incomparables où la France a donné au monde le spectacle d'une seconde Renaissance. M. Guizot était un des survivants de c 'tte époque mémorable. Son nom brillait encore sur les dernières affiches de la Sorbonne à titre de professeur honoraire. Le voilà disparu à son tour ! Au moins, il reste de ce professorat glorieux des livres qu'il ne faut plus prendre au pied de la lettre, comme faisaient ceux qui nous ont précédés, mais où l'on retrouve la trace des émotions fortes et viriles de la génération de r83o. On ne marchandait pas alors les hautes vérités à la jeunesse. (^)ui, plus que M. Guizot a mêlé la politique à l'histoire? Il ne crovait pas Aiire tort à l'Etat, en cherchant à lui préparer les meilleurs et les plus dignes citoyens. Au reste, il payait d'exemple. A la veille des élections de 1828. il publiait une
COKRESI'O^DAÎJCF, DK REU ANGEIl lllÙ
hrocliure palpilanto sur le grave et Iniijonrs vivant sujet des libertés publiques en péril ; il entrait, avec les libéraux et même les républicains d'alors, dans la Société ^lù/e-^ot, le ciel l'aidera, qu'il jugeait nécessaire pour aider le pays à conserver ses droits.
La passion politique l'emportait au delà de ses doctrines : qui pourrait en douter, en relisant aujourd'liui les pages qu'il a consacrées à ces épisodes de sa vie militante ? Mais le fond de l'âme de M. Guizot, c'était une ambition sans bornes. A mesuie qu'il avançait dans la vie, 11 mesurait le progrès accompli par ses idées dans l'esprit de ses contemporains ; il se sentait en situation de prendre à son tour le pouvoir et de l'exercer au profit de ses opinions et selon ses vues personnelles. Il fut un des 23 1 ; il se distingua même par l'àpreté de ses déclarations. Voulut-il la révolution de i83o? S'attendait-il à la résistance aveugle de Charles X, à la prise d'armes du peuple de Paris? Questions obscures et d'ailleurs sans intérêt. M, Guizot appartenait de cœur et d'esprit à une école politique qui n'a jamais dissimulé qu'à ses yeux, le plus évident progrès politique ne vaut pas les risques d'une révolution. Que M. Guizot ait, d'ailleurs, souhaité la chute de la branche aînée des Bourbons, il importe peu. Arrivé à Paris juste au moment où la révolution éclata, il se conduisit comme s'il leùt préparée. Dès que la victoire du peuple fut certaine, il ne s'occupa qu'à l'escompter. Dans le premier cabinet lormé sur les barricades, il a un portefeuille : trois jours avant, il rédigeait et signait une protestation contre les ordonnances qui se terminait par une déclaration de dévouement de la Chambre pour le roi Charles X et son auguste dynastie. Ces changements subits en temps de révolution peuvent être facilement justifiés de la part d'un homme qui peut soutenir qu'il passe, conformément à ses doctrines, de la défense de la liberté menacée à la défense de l'autorité en péril. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Guizot, qui fut pendant près de treize ans le ministre du roi Louis-Philippe, n'a pas craint de laisser païuîlre ses regrets de la commotion violente qui avait donné une couronne au prince qu'il a servi. M. Guizot n'a
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pas regrette sa conduite en iS3o ; il a regrette la révolution deJuillet. Il n'aurait pas voulu que la France se séparât de la famille de ses anciens rois : pour lui, c'était la monarchie; et la preuve, c'est que, devenu plus lard ministre dirigeant de la dynastie nouvelle, sans rien comprendre aux sentiments du pays, il parut n'avoir d'autre souci que de donner à la royauté de la Révolution toutes les apparences et tous les caractères de la royauté légitime. L'homme de la quasi-légitimité, c'est M. Guizot, et l'on peut dire de lui, en toute justice, qu'il a renie^ Juillet i83o bien avant l'entrevue de FrohsdorlT et la réconciliation entre les princes de la maison de France, qu'il a probablement conseillées.
C'est pendant les dix-huit dernières années de la monarchie deJuillet cjue M. Guizot a donné carrière à son ambition du pouvoir, à ses appétits de gouvernement. A part son passage au ministère de l'instruction publique et ses elTorls pour doter la France d'un système d'enseignement public vraiment digne de ce grand pays, la vie politique de M. Guizot peut se résumer d'un seul mot : résistance. Il crut vraiment que tout était fini, maintenant que la France était en possession de ces institutions représentatives dont il avait écrit l'histoire. Parvenu, avec la classe dont il défendait les intérêts, au faîte de l'édifice politique et social, il pensa que la suprême sagesse consistait à retirer l'échelle qui lui avait servi à y monter. Il s'enferma dans le pouvoir comme dans une forteresse. Il n'avait pas seulement la prétention d'y défendre la dvnastie qu'il servait, mais les plus grands intérêts sociaux qu'il allectail de croire sans cesse menacés et dont la protection ne lui semblait jamais assez assurée. Il eut comme tous les hommes d'Etat sous le régime parlementaire, des allernatives de succès et de revers. II tomba souvent du pouvoir ; il n'en descendit jamais. \ peine avait-il quitté le cabinet, qu'il cherchait à y rentrer. ÎNulle opposition, quelle qu'elle fût, ne lui répugnait. En iSS", il fut l'âme de cette ardente et étrange coalition contre M. le comte Mole, qui a discrédité le gouvernement parlementaire. Il se jeta danscctle mêlée avec une ardeur inq^lacable. Oinnia sen<iUler jiro domi-
COUHESPONDANCE DE BEUANGEK I '17
nnlionc, lui cracha un jour à la face le iiiinislrc doiilil voulait prendre la place, « Vous aurez pcul-èlre notre appui, lui dit le Journal des Déhals, mais jamais notre estime ». Toutes ces duretés glissaient sur ÎM. duizot rpii n'écoulait que sa passion et qui croyait tout perdu dès qu'il n'était plus ministre. C'est pendant cette longue lutte pour la possession du pouvoir, c'est au cours de cette rivalité iamcuse qui compose la trame de l'histoire de la monarchie orléaniste, qu'ont été invantées par M. Gui/ot, pour les besoins de sa cause, toutes ces théories funestes sur l'ordre moral, sur la défense sociale qui ont divisé si profondément la France et rendu si difficile la réconciliation entre les classes. Avec sa parole tranchante, du haut de la tribune cju'il transformait en chaire calvmistc, M. (!uizot jetait l'anathème à ses adversaires ; jamais il n'a procédé que par excommunication : ses ennemis étaient rejetés par lui loin de la politique ; il semblait qu'il ne pût y avoir de place que pour lui et les siens. Cette proscription lui paraissait un signe de force. Il prenait la majesté hautaine de ses imprécations oratoires pour un signe évident d'infaillibilité. Avec cela, un art admirable, mais trop admiré, de grandir les plus minimes affaires ; une ampleur de parole qui ne servait qu'à déguiser trop souvent le vide de la pensée; un dédain superbe qu'il réussissait à faire prendre comme la marque d'un génie supérieur; une grande ignorance des faits sociaux masquée sous les dehors de doctrines imposantes ; des airs de tète à troubler toute une Chambre, la lèvre méprisante, la voix solennelle : tdl a été M. duizot orateur, une grande puissance au service d'une petite cause, celle de sa personnalité et de son ambition.
Quand il eut définitivement conquis l'esprit du roi Louis- Philippe, après 1840, en lui persuadant que la résistance était la sagesse, M. Guizot perdit toute mesure. Plus que jamais il appliqua son système. C'est alors qu'on le vit tendre tous les ressorts du régime parlementaire jusqu'à les briser. Lui, le premier, il enseigna l'art dangereux de peser sur la majorité pour lui arracher tout ce qu'il jugeait nécessaire à l'exercice de son pouvoir. Et de quel moyens se servait-il '' De la peur,
1^8 CORUESPONDAXCE DE UÉHANGEK
toujours de la peur. C'est M. (iuizol qui nous a inoculé ce mal terrible. Compression et silence : les élèves de M. Guizot n'ont pas appris cette devise à son école, mais ils ont conservé de lui sa fraveur de la démocratie, sa haine pour tout ce qui ne rentre pas dans le cadre des institutions représentatives. Il croyait à une aristocratie de la fortune, la seule qui put conlirnier en France sa théorie historique : c'est pourquoi il disait à ses électeurs de Lisieux, avec plus de naïveté que de cvnisme : « Enrichissez-vous ! » Il n'entendait rien à la démocratie, et c'est pourquoi il s'écriait à la tribune qu'il n'y aurait pas de jour pour le suiîragc universel. Tout entier à son système de défense sociale, il cherchait partout des alliés. Lui protestant, il allcctait de protéircr le catholicisme. (( C'est une grande école de respect, disait-il. « « La religion est un frein, ajoutait-il ; il en faut pour le peuple. » 11 soutenait les jésuites, il encourageait toutes les tentatives entreprises, destinées à tenir en bride les classes inférieures qu'il sentait gronder autour d'un système où il ne leur était pas permis d'entrer et dont il leur refusait obstinément la porte.
Ministre des aiïaires étrangères, il s'était mis d'accord avec le prince qu'il servait pour laisser s'elTacer peu à peu de l'esprit des autres monarques l'impression de la France libérale et révolutionnaire. ^ anileux à l'excès, il jouissait avec ivresse de l'amitié intéressée des représentants de l'aristocratie britanique, et se domiait pour modèle, sur le continent, le vieux prince Metternich. Il rêvait pour la France un gouvernement paternel comme en Autriche où il aurait tenu la première place après le souverain. Par là il laissait s'altérer, se dénaturer, se dégrader le sentiment de la fierté nationale. Il ne comprenait rien aux révoltes de la fierté française, qu'il prenait pour des accès de folie furieuse. La France s'ennuyait, s'étiolait, s'abaissait. M. Guizot ne voulait voir que la paix dans la rue respectée, et comptait que tout irait bien tant qu'il serait au pouvoir et pourvu qu'il y fût. De là une impopularité terrible qui a perdu vraiment la monarchie. M. Guizot se faisait gloire de cette impopidarité. Il y voyait un signe de grandeur incomprise; il all'eclait do mépriser la foule, et le dé-
COUHESPONDANCE DE ISKRANGEU 1 LlQ
daiii qu'il témoignait à ses adversaires dans la Chambre se changeait à l'égard du peuple en une sorte de violence impatiente qui devait un jour tout faire sauter.
La France perdit patience. Elle se lassa de piétiner dans la boue, et laissa se consommer la révolution du mépris. Toutes ces expressions ont été inventées pour M. Guizot, et demeureront attachées à sa mémoire. Il tomba, emportant avec lui dans sa chute les destinées mêmes de la monarchie constitutionnelles. Depuis lors, il a vécu loin des allaircs publiques, dans le travail et dans l'élude. Mais jamais son caractère ne s'est démenti. Jamais il n'a témoigné le moindre regret d'avoir suivi la voie fatale où il avait trouvé ia défaite et le discrédit. Au contraire, alTectant de se draper dans une dignité pleine de superbe, il a pris la plume pour écrire de sa vie publique une apologie qui n'a trouvé d'approbateurs que parmi ses anciens complaisants. S'il s'est repenti, c'est d'avoir trop sacrilié à l'esprit de concession el de tempéraments. Né pour la lutte, il a transporté dans sa retraite les passions, d'autrefois. Chaque fois qu'il s'est trouvé en face des opinions, des idées qu'il avait combattues, il a retrouvé son élan, sa vigueur, sa fougue, ses rigueurs, son esprit sectaire et exclusif. Son talent n'a pas cessé de grandir. Il le perfectionnait sans cesse par le travail ; il le faisait servir à défendre les mêmes causes qu'il avait servies, compromises et perdues tout ensemble. Destinée curieuse et troublante ! M. (iuizot a été l'avocat le plus puissant de l'erreur politique qui cause aujourd'hui le profond désarroi ou se débat la société française, et les panégyriques qui de toutes parts s'élèvent autour de son cercueil prouvent trop bien, hélas ! que sa fatale iniluence persiste toujours. Ses amis admirent tout en lui jusqu'à ses faiblesses. On la vu, dans les dernières années de sa vie, prendre part aux luttes qui divisent l'Eglise réformée de France. Cette lutte, il l'a aigrie, envenimée au point de la rendre mortelle : ses flatteurs lui savent gré de ces emportements de ses derniers jours ; ils y voient la marque d'une indomptable volonté. Mais (pioi de plus redoutable que la persistance obstinée dans une politique à outrance dont les
lOO CORRESPOXnVNCE DK BERANGER
fruits amers gisent partout autour de nous? Enfin, pourquoi ne pas le dire? M. Guizot, amant passionne des libertés parlementaires, en était arrivé à professer la plus profonde indifférence sur les questions de personnes. Il ne dédaignait pas de complimenter Napoléon III, quand il le voyait dans les courtes visites officielles qu'il était appelé à lui faire comme directeur de l'Académie ; il trouvait qu'il \ avait beaucoup à prendre dans le système de i852, et nous voyons par l'exemple de ses disciples, que ses idées sur ce point avaient trouvé des partisans. Quand vint l'empire libéral, M. Cîuizot ne crut pas indigne de lui apporter le témoignage de sa haute approbation : toute la France démocratique le voit encore accoudé à la cheminée du salon des Affaires étrangères ou de la Chancellerie, chez M. le comte Daru ou chez M. Emile Ollivier, prodiguant les conseils, encourageant les espérances du monde ofhciel où il lui semblait ipi'il avait retrouvé sa place.
La catastrophe arriva. M. fîuizot tomba pour ainsi dire une seconde fois II semblait, à l'âge oii il était parvenu, que ce fût pour ne plus se relever. Qui pourrait douter cependant de l'influence qu'il a exercé jusqu'à sa mort? M. le duc de Broglie, qu'est-ce autre chose que M. Guizot, plus jeune, moins éloquent, mais tout aussi plein de lui-même et de I infaillibilité de ses doctrines ?
M. Guizot disparait ainsi de la scène du monde, sans que les passions qui s'agitaient autour de son grand nom soient apaisées; et c'est à tort que l'on parle de deuil national en présence d'une tombe où descend certainement une grande intelligence, mais qui est appelée à recevoir les restes d'un homme d'Etal dont la carrière aura été plus funeste que vraiment utile à son pays. Que restera -t il de M. Guizot? Ses travaux d'historien ? Déjà la critique moderne en a sapé par la base la théorie fondamentale ; et, quant à la forme qu'il adonnée à la plupart de ses ouvrages, froide, sèche, inanimée, sans couleur, elle n'est pas assez fortement travaillée pour faire que ses livres demeurent parmi les cheis-d'u'uvre de notre langue. Ses .]/t'//iO(rt's personnels ? Ce n'est (pie la candide et béale
CORI\KSPO>'nA"VCE mZ TîEUVNr.KR lOI
apologie des actes qui appellent sur la mémoire de M. Guizot les justes sévérités de Thistoire. Le souvenir de son éloquence ? Ilélas ! que de gens parmi nous, les contemporains de M. Guizot, ignorent déjà de quelle puissance il a joui dans les Assemblées délibérantes ! Que reste-t-il donc?
Il restera de M. Guizot de grands exemples de travail, de dignité personnelle quand la passion ne l'égaralt pas ; il restera cette longue vie toute dévouée à une seule et persistante idée, la défense des classes moyennes, cette fidélité à ses propres opinions même fausses, cet honneur enviable de les avoir personnifiées pour trois générations successives, inclinées sous les mêmes sentiments de confiance et d'admiration.
Mais, dira-t-on, un lionmie qui n'a jamais pensé à l'avenir ne se survit pas dans la postérité. Il est vrai. Mais, à la gloire de M. Guizot, il faut dire qu'il a aimé la science, l'éducation et qu'il a cherché à répandre la lumière. Par un admirable privilège, chaque fois qu'il louche à ce noble et touchant sujet de l'instruction publique, il se transforme, il grandit, il se surpasse. Ecoutez-le parler de la lutle engagée entre les parvenus de la science et les privilégiés de la naissance et de la fortune.
« Nous assistons depuis trois quarts de siècle, dit-il, au spectacle de l'insuffisance et de la l'ragilité de toutes les supériorités que donne le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières de la société, une foule d'honnnes s'élever et prendre en haut leur place par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir et du travail. A cùlé des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort une grande leçon morale : la conviction que 1 homme vaut surtout par lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend entièrement sa destinée. En dépit de ce qu'il y a dans nos mœurs de mollesse et d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un sentiment général et profond, qui agit puissanuuent au sein des familles. Un
l52 COKRESPOXDANCE DE DÉRANGER
dernier. Depuis, j'ai appris que M. Thouret (1) se niellait sur les rangs, et alors j'ai été convaincu que ce candidat serait le vôtre. Mais ne voilà-t-il pas qu'on prétend ici que M. Thouret se relire ou, pour mieux parler, ne veut pas se laisser mettre en avant par ses amis, effrayé des nombreux soutiens que s'est procurés Guizot. Les hommes solides de la Société Aide-loi ont dans leur sein quelques i)arlisans déclarés de ce doctrinaire, Barrot (2), entre autres, qui a dû écrire et qui est prégrand géologue, M. Elle de Bcaumont, nous a fait assister aux révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que proviennent les inégalités de sa surface ; les volcans ont fait les montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se fassent pas d'illusions: un fait analogue se passe sous leurs pieds ; la société française ierinente jusque dans ses derniôres profondeurs et travaille à faire sortir de son sein des liaulcurs nouvelles. Ce vaste et obscur bouillonnement, cel ardent et général mouvement d ascension, c'est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la démocratie elte-mème. »
Paroles admirables, vues profondes, cpii (loniieiil la plus haute idée du grand esprit de M. Gui/ot, Nous voulons rester sur ce fortiliant passage des Mémoires de cet lionunc illustre, en regrettant (|u'it n'ait pas plus souvent embrassé dans leur ensemble tous les rangs de celle démocratie française, pour y découvrir les véritables lois de l'histoire et de la politique. Sa gloire n'en souffrirait pas, et la reconnaissance du pays lout entier lui serait acquise.
(i) Thouret (Guillaume- François-Antoine), né à Houcn le i(i juin i78'2, entra, en 1810, dans la magistr.ilure (|n"il quilla par suite de l'organisation jiidiciairc (pii suivit la seconde Hestauralion. 11 est mort en i83<.
(a) Barrot (Camille-lIvacinthc-OJilon) est né à \ illcibrt
COimESPONUANCE DE BÉUA^'OER l53
sident de la Société. Vous connaissez ses intentions loyales et franches : aussi a-t-il déclaré que c'était en son }3rivé nom qu'il avait fait cette démarche. Il paraît que tout ceci porte quelque em-
(Lozè-rei.le 19 juillet 17<)4- Eni8i/j, il devint avocat aux conseils du roi et à la Cour de cassation. Les excès de la réaction ultra-royaliste révoltèrent sa nature honnête, son esprit de justice, de modération et le firent entrer dans les rangs de l'opposition constitutionnelle. Appelé à présider la société Aide-(oL le Ciel t'aidera ! il se lia intimement avec La Fayette, Dupont de TEure et lîéranger.
Lors de la Révolution de juillet i83o, Odilon Barrot, élu secrétaire de la Commission municipale, contribua à faire appeler au trône le duc d'Orléans. Il accompagna, en qualité de commissaire du gouvernement, Charles X et sa famille à Cherbourg. Au retour, il fut. nommé préfet de la Seine. Sa popularité était alors immense à Paris, et son inlluence très grande sur la jeunesse des écoles. Guizot, dédaigneux avec tant d'affectation de toute popularité, fut-il néanmoins offusqué de celle d'Odilon Barrot ? Nous ne savons. Toujours est-il qu'il demanda sa destitution au conseil des ministres, en octobre 1800. L'énergique résistance de Dupont de l'Eure lit repousser cette demande injuste. Guizot se retira. (^)uant à liarrot, il ne donna sa démission de préfet de la Seine que le 19 février i83i.
Il avait été présenté par La Favelle et Dupont de l'Eure aux sufl'rages des électeurs de l'Eure ; il lut élu et prit [)lace sur les bancs delà gauche à la Chambre, où il appuva l'opposition constitutionnelle de ses votes toujours honnêtes, de sa parole éloquente et respectée.
Barrot défendit noblement les vaincus des 5 et G juin, [létrit la proclamation de létat de siège qu'il contribua à faire lever, s'opposa aux lois d'exception ; mais, effrayé des émeutes toujours renaissantes, ds la violence des partis extrêmes, si opposée à sa nature éminemment modérée, il
104 COnUESPOXDANCE DE BERATGER
barras dans les efforts que ces messieurs veulent faire en faveur de M. Thouret. Un mot de vous, soit sur les chances de chacun, soit sur ce qu'il peut y avoir de faux dans les on dit, viendrait à point dans ce moment, et c'est ce qui me décide à vous
niiligea ses opinions et se fit ic clief de ce qu'on nomma dos lors Vopposilioii dYiiastique. L'avènciacnt et la conduile du ministère Guizot, arrive au pouvoir le 29 octobre iS/jo; fuent accentuer plus vivement par Barrot son opposition au gouvernement, dont le système dc^corruption électorale Tindignait surtout. Son éloquence y gagna une chaleur qui, jusque-là, lui faisait défaut.
Barrot entreprit alors ce (ju'on a a])[)clé la cainpaqne des banquets '•éfonuisles, dont il donna le signal au Château- Bouge, le 9 juillet 18/17. Bientôt elfrayé de l'attitule du parti républicain, il voulut arrêter cette agitation légale ; il n'y parvint pas plus (]uà éviter la révolution du 2/4 février i8/i8, amenée par {'entêtement autant que par la corruption du pouvoir. Barrol, après ïhiers. mais trop lard, nommé président du Conseil, ne le fut que quehpies heures : La Bépublique était proclamée.
Barrot se retira dans la vie privée, jusqu "au jom- où le département de l'Aisne l'élut représentant ilu peuple. Après l'élection présidentielle du 10 décembre, il entra avec le portefeuille de la justice au premier ministère nommé [)ar Louis- Napoléon Bonaparte et en fit partie une année.
Lors du Coup d'Etat du ■>. décembre 1801, il signa la première [)rotestation contre la violation de l'Assemblée nationale et se réunit à ceux de ses collègues qui avaient pu gagner la mairie du \* arrondissement, où fut proclamée la déchéance du Président de la Bépublique, parjure à la Constitution qu'il avait promis de défendre. Sitôt L'attentat contre le droit consommé par la force, Odilon Barrot s'abstint de la vie politique, tout le temps que dura le seconil enq)ire. Alors, comme à toutes les épocpjcs de sa longue cariière, il rendit,
CORRESPONnViVCE DIÎ HKIIANOEU l55
écrire enfin pour que vous me donniez les renseignements nécessaires. En voici assez sur cette aiTaire.
J'ai appris la peur effroyable que vous a faite le
avec générosité et modestie, de nombreux services trop peu connus.
En septembre 1872, Tbiers. président de la République française, ap^:)e!a Odili)n Barrot à la présidence du Conseil d'Etat où la mort vint le trouver le G août 1878. (P, Ilacquartl.
(( Cette longue vie a été bien agitée, dit un clironiijueur au lendemain de la mort d'Odilon Harrnt, mais en somme peu féconde.
Depuis 1810, le nom de M. Barrot se trouve mêlé à presque tous les événements de notre liistoire intérieure, et cependant ce nom populaire à diverses reprises, risque fort de ne briller que d'vin éclat alTaibli dans la postérité, si même on en conserve le souvenir. M. Odilon Barrot a, le plus souvent dans sa carrière semée d'incidents, joué un rôle fort au-dessus de ses aptitudes et de son vrai mérite. Qu'il ait été dévoué, pendant la plus grande partie et même jusqu'à la fin de sa vie, au\ principes de la Révolution française, nous ne voulons pas le contester le jour où il disparait de la scène politique. A de certains égards, l'extraordinaire popularité de M. Odilon Barrot peut être justifiée. Il était éloquent, actif, avec des dehors qui imposaient le respect et la confiance; mais il y a, dans la longue vie de cet homme public, un trait indélébile qui le marque pour toujours : jamais il n'a osé pousser à bout et pratiquer les opinions qu'il défendait avec un talent que l'allection de ses amis se plaisait à exagérer, sans doute afin de lui inspirer la résolution décisive qui aurait pu les faire triompher dans un jour de crise. Constamment M. Barrot est resté au-dessous, non pas de ce qu'il pouvait, niais de ce que l'on s'élait babitué à aUendrc de lui. Il semblait, àlentendre, qu'il fût l'emiemi déterminé de toutes les transac-
l56 COURESl'ONU.VNCE DE ISÉU.VNGER
pauvre Charles. Dieu soit béni ! J'ai bien plaint M"" Dupont et vous! Heureusement les angoisses n'ont pas été longues.
lions : au fond, toutes les fois qu'il a élc appelé à faire quelque chose, il n'a jamais proposé que des denii-incsures, qui le plus souvent ont perdu la cause qu'il croyait servir. M. Odilon Barrol laisse après lui des exemples qu'il serait utile de méditer. On peut apprendre, en étudiant sa longue carrière, ce que valent les combinaisons bâtardes d'une opposition de pure forme : la vie de cet homme, si remplie qu'elle puisse paraître, n'olTrc (pi'une longue série d'avortements.
En i83o, il pouvait, il devait faire mieux que d'inlluencer sur M. de La Fayette pour le rallier à la royauté nouvelle, l'ii iS'|(i, apôtre de la réforme électorale et parlementaire, il a eu le tort de croire que tout consistait dans sa persévérante opposition contre le ministère de M. Guizol. maintenue dans les limites d'ailleurs étroites et mesquines qu'il s'était tracées à lui-même et dans lesquelles il croyait pouvoir enfermer la France. En i848, président du Conseil de Louis-Bonaparte, il pensa qu'il avait à oITrir des gages à ces (( réacteurs » dont il avait enseigné la haine à la France, et il ne sut pas mieux faire (pie de prêter les mains à une politique plus cITroRlément réactionnaire que celle de M. Guizot lui-même. Par là M. Odilon barrot a donné ?a vraie mesure. Libéral, il l'était, mais rien de plus. C'était trop peu, même en i83o, à plus forte raison en \8l\8 et dans les années troublées qui suivirent.
La France opposante a-t-clle eu tort de tant applautlir autrefois M. Barrol i* Nous ne le croyons pas. Mais les succès oratoires passent ; seuls, les services rendus demeurent. Le jour de l'histoire, c'est-à-dire du jugement, arrive tôt ou tard. M. Odilon Barrol n'est pas de ceux qui, après avoir goûté toutes les ivresses de la popularité pendant leur vie, ont mérité qu'on dépose luie couronne sur leur tombeau. Il meurt sans rien laisser après lui (pi'un nom honoré et relcn-
CORRESPONDANCE OE RÉRVNGER 167
Je vous dirai que M""^ Dumas (1) est accouchée, dans la nuit du samedi au dimanclie, d'un enfant mort. C'était une fille. Bérard, qui m'est venu voir hier, m'a dit que Caroline se portait aussi hien que possihle.
Vous saurez que, depuis trois semaines, je suis souffrant. La vie que je mène depuis ma sortie de prison a causé cette indisposition, que je croyais cà son terme il y a huit jours, et qui est revenue assez forte pour me contraindre à garder la chamhre depuis quatre jours. Je viens de me purger doucement et je m'en trouve bien.
Je ne sais en politique que ce que les journaux peuvent vous en apprendre. Je me suis même fatigué d'en entendre rabâcher. Ce que je crains est ce que tout le monde désire : la chute prompte du ministère actuel. Je m'y abonnerais pour deux ans encore. Nous avons besoin d'une leçon et nous sommes loin d'avoir complètement profité de celle-ci. Rien de plus curieux en ce moment que la plupart de nos politiques. Les plus hardis se livrent aux intrigues ; les plus poltrons se figurent être à la veille d'avoir le cou coupé. C'est peut-être un moyen de s'entr'aider mutuellement.
Tous nos amis se portent bien. Il y a longtemps que je n'ai été chez Laffitte, mais j'ai vu son gendre qui m'a dit qu'il n'y avait rien de nouveau dans la rue d'Artois.
tissant de son vivant, mais qui aura grand'peinc à hii survivre ».
(i) Née M""" Caroline Bérard.
l58 CORRESPONDANCE DE BÉKAXGER
Adieu, mon cher Dupont, embrassez bien votre femme pour moi et croyez à toute ma tendre amitié.
Béraxger.
P. -S. — Vous savez sans doute quelvératry (1) qui a soixante-trois ans, quoiqu'il ne s'en donne que cinquante-neuf, vient d'épouser une fille de chouan à qui il donne vingt-trois ans, quoiqu'elle n'en ait que vingt. Elle est nltra et il l'accompagne à l'église. Les opinions du bonhomme étaient bien molles ; que vont-elles devenir dans les mains de sa femme (2) ?
(i) Ivcratry (.Vuguslc-IIilarion), né à Rennes le 28 ocloljie i7''>9, mort en i8ô<) ; députe libérai et homme de lettres. (Voir note antérieurement, page 12b.)
(2) Nous n'avons pas trouvé de traces de correspondance entre Déranger et son ami Dupont de l'Eure du i5 décembre 18^9 au 10 septembre i8.'^3. On sait qu'au cours de ces trois années, Dupont de l'Eure qui avait joué un rôle considérable dans les événements de juillet i83o avait fait un passage au ministère de la justice dont il avait re^u le portofeuille, dans le premier cabinet constitué par Louis-Philippe. Le gouvernement d'ailleurs ne tarda pas à se méfier de lui et de ses tendances libérales. Dès le 17 octobre i83o, il démissionna pour reprendr<î sa place dans l'opposition, après la défaMMir de I^afavcUe.
lo sc[)lcnil)re iS,'?'?.
Vous aurez sans doute remarqué dans les journaux, mon cher Dupont, la nomination de Pascalis à la place de Romer (1). Je ne puis trop me rendre compte de la raison qui a déterminé Barthe (2) à faire ce choix. Pascalis a hésité à accepter; mais, aujourd'hui, les inconvénients du ministère public ont dû le déterminer.
(i) Pascalis venait d'être nommé, en remplacement de Romer, chef de division au ministère de la justice, que Barthe dirigeait.
Pascalis (Jacques-Joseph) naquit à Barcelonnetle, le 3o novembre 1793, Après avoir exercé, de 1817 a i83o, les fonctions d'avocat à Aix, il remplit successivement celles de procureur du roi à Marseille, de procureur général à Amiens, de maître des requêtes et enlin de chef de division au ministère de la justice (i832) : il devint avocat général à la Cour de cassation de i832, et premier avocat général en i84^- H avait été envoyé, en 1837, à la Chambre des députés, où il siégea sans interruption jusqu'en i848. Il futappelé,en i85o' comme conseiller à la Cour de cassation.
(a) M. Barthe avait succédé, au ministère de la justice, à M. Alérilhou qui avait remplacé M. Dupont de l'Eure en déccmljrc i83o
1 Go CORRESPONOANCE DE HKKANGF.K
Ma première idée, en le voyant entrer là, a été ((u'il pourrait faciliter le règlement de la pension (pii vous y est due. Mais en cherchant vos piècesil a trouvé que vous aviez retiré pièces et demande de retraite. Il vient de me le dire et m'engage à vous écrire pour savoir quelle est votre intention actuelle. Il m'assure que Barthe est disposé à vous faire payer de vos anciens et longs services. Voyez ce qu'il vous convient de faire. Il paraît que ce qui avait fait hésiter jusqu'à ce jour, c'était l'espoir que vous arriveriez enfin à la Cour de cassation. Vous êtes sûr d'avoir dans Pascalis un homme tout dévoué à vos intérêts, quelle que soit votre décision, que vous voudrez bien vous hâter de lui communiquer; car, m'a-t-il dit, il a saisi pour cette alTaire une occasion toute favorable, admiuistrativement parlant.
Si vous préférez menvoyer votre demande et vos pièces, ou vos pièces sans demande, car je ne sais pas les formes, je les remettrai à Pascalis, qui est mon voisin à Paris, où je suis revenu passer quelques jours pour raison de santé 1 .
J'attends votre réponse, que je vous prie de ne pas différer.
Mes respects à M™*" Dupont, et comptez toujours sur mon dévouement bien sincère.
Bhiîaxger.
(i^ Bélanger lialiil;iit alors la rue cl(> la Tonr-d'Atncrgiio qu'il (|Milla pour aller à f^assy en i83;').
COIUtE!^^>ONDV^CE Dli lîKKAM^EU l6l
P. -.S. — Pascalis m'a dit avoir lioiivé une note de votre main, portant, en détail, vos années de service à vingt-sept ans, même avec les années de Corps législatif (1). Il me semblait que le tout devait faire davantage.
(i) M. Dupont de l'Eure avait fait partie du Corps législatif sous le premier empire. Il répondit à lîéranger par la lettre si digne qu'on va lire, et qui justifie si bien sa grande réputation d'honnêteté et de désintéressement.
Rougepériers, lo septembre i83i.
« Je m'empresse de répondre, mon cher Béranger, à la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le iode ce mois.
«Il est vrai que, n'ayant pas été compris, en décembre 1818, dans l'institution de la cour royale de Rouen, ce qui équivalait à une destitution, je crus devoir demander, en 1819, la pension à laquelle j'avais droit, consciencieusement parlant, quoique je n'eusse alors que vingt-sept ans de service. Le ministre de Serre et le chef de division Romer, auxquels mes opinions politiques déplaisaient, se prévalurent de ce que je n'avais pas trente ans de service oour soutenir et pour me déclarer que l'Etat ne me devait rien. Cela n'eût été vrai qu'autant que, sans cause de santé ou tout autre cause semblable, j'aurais donné ma démission ; mais il ne pouvait en être amsi quand, en m'ôtant ma place, on m'empêchait d'acquérir les trente ans de service exigés, en effet, par une ordonnance du 23 septembre i8i4 : et cela est si évident que les registres de la chancellerie sont couverts de pensions accordées à une foule de magistrats n'ayant que dix, quinze et vingt ans de fonctions publiques.
« Quoi qu'il en soit, je subis cette brutalcinjusticc, comme j'en ai subi plus d'une autre depuis ; et non seulement je suis privé depuis treize à quatorze ans de la pension qui m'était
102 COIUIESI'OMJWCE DK HEUVNGEU
due, mais on ne m'a pas reslilué davantage la retenue qui m'avait été faite sur mon traitement pour alimenter la caisse des pensions.
« Assez longtemps après la décision du ministre deSerrc.je retirai non ma demande que j'avais faite et qui est dans les cartons de la chancellerie, mais les titres que j'avais produits à l'appui et qui sont aujourd'hui entre mes mains.
(( Vous concevez que, lorsque j'arrivai moi-même au ministère (i), je me gardai bien de m'occuper de ma pension, quoique j'y fusse invite par M. Homer.qui regrettait d'autant plus de m'avoir maltraite en 18 K). qu'il ne pouvait se dissimuler que j'aurais pu et dû peut-être le destituer en i83o;
« Enlin, tourmenté par lui, après ma sortie du ministère, sinon de faire une nouvelle demande, qu'en cflet je n'ai pas faite, du moins de lui communiquer de nouveau mes titres, j'y consentis ; et il les examina, sans pouvoir y trouver que j'eusse, en 1818, plus d'années de service qu'il n'en avait trouvé lors de son premier examen ; et, comme il n'osait pas convenir qu'il avait eu tort une première fois, il se horna à me proposer je ne sais quel expédient (jue je repoussai, et je repris mes titres encore une fois.
« Maintenant faut-il les produire encore et faire une nouvelle demande? Je crois que ma position politique ne me le permet pas, et, franchement, je suis ennuyé d'être ballolé comme je l'ai été par la fortune ; et puisque déjà on m'a fait perdre quatorze ans de pension qui m'étaient dûs, ce n'est pas la peine, pour quelques années que j'ai peut-être encore à vivre, que je demande rien à ceux qui nous gouvernent, au risque de les voir, eux et leurs amis, se prévaloir de cette circonstance pour donner à entendre (jue je me suis prêté, comme tant d'autres, à recevoir tine pension qui, rigoureusement diraient-ils, aurait pu m'être refusée.
(( Je n'ai pas besoin de \ous dire, mon cher Béranger, que
(i) Rappelons que Dupont de l'Eure ('iail cnlrô ;iu ministère de la justice le i3 juillet iS3o et l'axiiit (luitlc dans les dirniers jours do décembre suivant.
COUUESPOXOANGE DE lîÉU ANGEU l63
celte réflexion ne s'applique ni à vous, ni à M. Pascalis, de l'airecfion duquel je ne doule pas plus rpie de la vôtre. Mais (pie Bartlie soit bienveillant et nirme jnsic pour moi, voilà ce que je ne puis croire. li'liominc que j'ai aimé d'amitié tendre, que, j'ose le dire, j'ai comblé de témoignages d'attachement et qui n'a pas craint d'accuser ma délicatesse à la tribune, qui a destitué Dulong (i) et tant de magistrats placés par moi, qui entin a pris plaisir à m'abreuver d'amertume, ne peut plus me vouloir du bien, même par un sentiment de juslice. Je ne l'en crois plus capable, et je ne verrais dans ce qu'il ferait pour moi qu'un moyen de me faire dénigrer par sa coterie que je coiiiiais trop bien maintenant pour m'y tromper davantage.
(( Enfin, mon ami, il faut que je subisse ma triste destinée et que, pour me sauver des mauvaises interprétations doctrinaires, je renonce même à ce qui m'est dû. Tout pauvre que je suis, tout en ayant droit à la pension que j'ai demandée en 1819, je n'en ferai pas une nouvelle demande et ne renverrai plus à la chancellerie des titres qu'elle a longtemps possédés, tant sous la Ucslauration cpic depuis la Révolution de Juillet, sous le ministère de MM. Mérilhou (2) et Barthc. Vous vous étoiinez qu'ils ne prouvent pas plus de vingt-sept ans de service. Mais songez donc qu'en 1818, je n'avais que
(i) Dulong, cet ami cher à Dupont de l'Eure, était chef de division du personnel au ministère de la justice : dès que le futur bonapartiste Barthc fut au pouvoir, il s'empressa de le destituer.
('2) Mérilhou (Joseph), né à Montignac (Dordogne) le i5 octobre 1788, fut du nombre des magistrats renvoyés de leur siège après la seconde Restauration : M. Pasquier se faisait la main. Dès lors, M. Mérilhou se consacra à la profession d'avocat et attacha son nom à différents procès politiques. Ardent partisan de la liberté de la presse, il fut un des fondateurs de la Société des Amis de la presse.
>ommé. en i83o, secrétaire général au ministère de la justice, il reçut peu après le portefeuille de l'instruction publique quil écliangea bientôt pour celui de la justice ; il ne le garda que peu de temps et rentra ensuite dans la magistrature.
lG4 COUKESPOM)ANCE l)i; BÉUANGKK
clnquanle-dcux ans, et qu'il clail difficile que j'eusse alors de plus longs services. Tout le temps que j'ai passé depuis à la chambre des dépulés ne compte pas, et il en est de même, dit-on, des cinq mois que j'ai passés au ministère. Vous voyez donc qu'en admettant Tinllexible condition dos trente ans, ce bon M. de Serre et ce bot» M. Komer avaient bien raison de dire que je n'avais droit à rien.
« Pardonnez-moi cette trop longue lellre, mon cher Bérangcr. Communiquez-la à M. Pascalis. que je prie d'agréer l'expression de ma sincère reconnaissance et de mes sentiments a (Tectueux. Ma femme vous dit les choses les plus amicales, et moi je vous aime et vous embrasse de cœur.
« Dupont (de I'Evut). n P.-S. Mille amitiés à Bérard et à liréjot.
Paris, 1*^'" fcvriLT 1804.
Mon cher ami.
Un peu soufiVaiil, j'ai quille la Irisle cérémonie avant que les discours lussent prononcés sur la tombe 1), mais le temps que je n'ai pu donnera
(1) Sur la tombe de Dulong, le député, que le général Bugeand avait tué en duel, le 29 janvier i834. t^e duel avait pris son origine dans une querelle ou Dulong, en pleine Chambre, leproclia à Bugeaud le rôle de geôlier qu'il avait rempli à Blaye auprès de la duchesse de Berrv.
On sait que l'opinion publique accusa, non sans vraisemblance le général Bugeaud de n'être que l'instrument inconscient d'une rancune toute royale et qu'elle fit remonter jusqu'à Louis-Philippe la responsabilité du coup qui frappa Dulong. Quoi qu'il en soit, le soir de ce funeste événement, on dansa aux Tuileries.
On trouvera des détails fort intéressants sur cette sinistre alTaii'e dans Yllistoire de dix ans, de Louis Blanc, tome IV, pages 2o3-2i 1 .
Quiconque voudra la connaître nîieux encore pourra consulter la brochure éditée chez Paulin : Détails et Révélations sur le duel de iJnlonçi, Paris, i8."^4-
l66 COURESPONUANCE DE BÉR.VNGER
ce funèbre appareil, je veux au moins vous le consacrer.
Je pense à toute la douleur que vous devez éprouver; elle est si légitime que je ne tenterai point de la diminuer. Vous savez que j'aimais et que j'estimais ce digne jeune homme, formé à toutes les vertus par votre exemple et par vos sages conseils. Il eût suffi de savoir quel intérêt vous lui portiez pour s'intéresser à lui. Mais j)ar lui-même il savait accroître la bienveillance que lui méritait d'abord votre amitié. Qui nous eût dit qu'avec un caractère si facile, si doux, il serait victime de nos horribles dissensions ; et que ceux qui doivent tout au dévouement des patriotes en feraient le but des coups qu'ils ne cessent de porter au patriotisme et à la générosité des cœurs vraiment français! Ils vous ont atteint en le frappant (11. Dans un si grand malheur, j'ai été heureux de vous savoir auprès de celle qui sait le mieux adoucir vos peines et essuyer vos larmes. L'ami le plus dévoué ne pourrait être pour vous un consolateur aussi puissant que cette femme parfaite d'âme et de raison. Ah ! je voudrais que vos enfants fussent là aussi.
J'ai été avant-hier chez La Fayette; n'étant pas député, on n'a pas voulu me laisser entrer à la réunion. Mais j'ai vu Bérard qui m'a dit ce ciu'on
(i) On voit (HH^ le jui^oincnl de Béraiigcr sur la cause orculte cl délerminaple de celle morl qui lui une vengeance, est d'accord avec le senliinenl public.
CORRESPONDANCE DE RERANGER
VOUS avait écrit. Vous serez sensible aux témoignages d'atlacbement de vos dignes collègues. Quant à ce qu'ils attendent de vous, vous seul et M'""^ Dupont devez décider ce que vous avez à faire. Prenez du temps pour faire votre réponse ou pour prendre un parti : voilà le seul conseil que mon amitié ose vous donner (1).
(i) M. Dupont de l'Eure était à Uouycpériers clans la cruelle jovirnée du 29 janvier. Sa douleur fut immense, quand il apprit la mort de celui qu'il aimait comme un fils. Les députés de rO|)position se réunirent immédiatement cliez La iMvette, et adressèrent à leur malheureux collègue la lettre suivante :
« Cher Collègue,
(( Nous somme tous atteints du coup qui vous a frappé. Qui pouvait connaître ce bon, cet excellent Dulong sans l'estimer, sans le chérir? Aussi sa mort est-elle pour nous un vrai deuil de famille. Nous sommes réunis en ce moment chez le général La Favette, et après la vive elfusion de douleur pour la mort de notre pauvre ami, nous avons tous pensé à vous, à cette cruelle perte qui vient aggraver pour vous tant d'autres chagrins. Si les consolations de l'amitié peuvent quelque chose contre un tel malheur, recevez celles de tous vos amis qui signent cette lettre. Elles sont ])icn sincères et partent du cœur.
(( Nos travaux, déjà si pénibles, vont continuer sous une bien fatale impression, et il faut un sentiment bien profond du devoir envers le pays, pour que nous parcourions jusqu'au bout cette carrière où nous sommes blessés à chaque pas dans nos affections et dans nos sentiments les plus intimes. Faisons ce sacrifice à notre patrie. Elle seule aie droit de nous délier de nos engagements envers elle. C'est à vous, cher Collègue et ami, à vous, un de nos plus honorables guides, à
lC)8 CORRESPONDANCE DE ItÉUANGEU
Au milieu de toutes les preuves de véritable attachement que vous recevez, puisse la part que
nous donner encore cet exemple de fraternité et de dévouement patriotique.
« Permettez que nous vous serrions tous la main en signe de cordiale amitié ».
La l^AYKTTE, EuSÈUE SaLVEUTE, CoVlEI.I.E, Marcjuis UE
Bhyas, Pages, L. IIavin, Cu. Comte, Th. Tuiard, TAUDiiiu, Al. u'Héuambault, C. AxNGLaue, Ciénéral Ducqaffault,
D. LaRAUIT, g. de LcDRE, COUMENIN, CaBET, BeUTHANU,
Odilon Bauuot, Couueuc, c. Bacot, p. La Boissièke. Reynal'ld, Voyeu u'Argenson, E. nr. Giuauimn, Demauçay, Chapuys-Montlaviixe, V. Thacy, Aug. Poutams, Gaumek- Pagès, a. Du^IS-Du^uEs^E, J. Béhahd, Geokgks La Fayette, Lepuovost, Genot, Ghaiu>eintieu, A. Legendhe,
F, AhAGO, AlUUY DE PlVUAVEAL, F. NlGUD, Cil. BeSLAY
fds, le Colonel Armand de Bkkjueville, Isambeut, etc., etc., etc.
« Ne se sentant pas la force, dit M. Louis Blanc, de rentrer dans une enceinte où la mort venait de marquer une place vide à jamais, et trop convaincu, d'ailleurs, (ju'on n'arrêterait pas de sitôt la France sur la ponte où elle se précipitait les }eux fermés, le vénérable Dupont de l'Eure donna sa démission de député, voulant gémir dans la retraite sur les maux de son paNset sur ses propres maux ».
Entre temps, en eiïet, Dupont de l'Eure avait repris son poste de député de l'opposition, mais avec une sorte de dégoût ainsi qu'il l'exprime en une lettredu i5 décembre i332 : « Il me faudra encore quitter ma paisible retraite pour être témoin de plus près des turpitudes du gouvernement et très probablement de la làclielé de la Cliambre ».
La démission dont parle Louis Blanc n'eut, au sMr[)lus, pour résultat que de décider les électeurs de lîrioune à renvoyer Dupont de l'Eure à la Cliambre aux élcrlions suivantes.
COHBESPONnANCE DE HÉKANGKH I ÔQ
je prends à votre juste douleur ne vous être pas iudifï'érente ! Croyez que mon cœur saigne pour le vôtre et que je sympathise avec toutes vos peines.
Je vous embrasse ainsi que M'"' Dupont, et suis votre ami pour la vie.
BÉ?tANGER.
P.-S. — Pardonnez, je vous écris sans y voir.
Passv, aS ilôccinljrc i83'4.
Mon v.ukw Dui'oxt,
D'aprèsvotrc l)oniielctlre,jaifailà M'°^Viernc(l) le meilleur accueil qu'il m'a été possible et me suis chargé de l'examen des poésies de son mari. Il y a quelques jours que M. Langlois (2) est venu les reprendre. A vous vrai dire, je ne crois pas qu'il y ait là matière à un recueil bien intéressant; mais sans doute l'intérêt qu'inspire la veuve et celui qui doit s'attachera la mémoire de M. Vierne, dans le pays normand, jieuvent faire de cette publication une occasion de bienfaisance, indépendamment du mérite littéraire. J'en ai parlé ainsi à jNI. Langlois, (jui aura sans doute rendu ma réponse à M'"^' Vierne. Certes, à Paris, celle publi-
(i) Veuve de Vierne, poète normand.
(a) Langlois (Jean-Louis), alors avocat ii la cour rovalo de Paris, fut élu représcnlanl du |)eu[)}c en 1818. Né au (Joulel (Eure), le ai janvier iSoô, il est mort le i8 avril 18."),"».
CORRESPONDANCE DE BERANGIÎR I 7 I
cation n'aurait pas de succès, quelque talent qu'on puisse reconnaître dans plusieurs morceaux et malgré ce qu'en général il y a d'esprit dans la plupart de ces vers.
Mais, je le répète, il me semble que les populations qui ont aimé et estimé leur auteur, devront se faire un plaisir de souscrire pour un recueil, qui promettait d'être perfectionné et complété, sans l'horrible accident qui vous a privés de ce bon et honorable citoyen.
Je suis bien aise de voir que voire santé ait enfin triomphé de votre vilain rhume. Vous avez dû bien souffrir d'être ainsi retenu à la chambre par un mal plus douloureux qu'inquiétant. Heureusement que vous avez une bonne et aimable garde-malade. Depuis un mois, je me suis mis aussi à toussailler, mais j'espère que cela ne sera rien. Oh ! ça ! ce n'est pas pour rire : vous voilà admis h la Chambre (1). N'en ôtes-vous pas bien fier et bien heureux ? On m'a déjà annoncé qu'avant deux mois, nous aurions le plaisir de vous embrasser. Vous voyez bien que, pour nous, la Chambre est bonne à quelque chose.
Vous allez revoir vos amis de Paris : il y en a que vous retrouverez bien tristes : ce sont ces excellents Bérard. Toute celte famille est bien accablée. Vous en saviez déjà assez pour prévoir
(i) Dupont de l'Eure, qui avait donné sa démission de député après la mort tragique de Dulong, venait d'être renvoyé à la Chambre par ses éleclcurs.
17'i (.ORRESPONDANCE DE RERANGER
ce qui s'accomplit chaque jour. Je ne sais vraiment comment ces affaires là finiront, ou, pour mieux dire, je ne le sais que trop. Béjot en est malade, et je crains qu'il ne surmonte pas le chagrin qu'il éprouve. Je tâche de lui rendre le courage ; mais je suis moi-même un sujet d'inquiétude pour lui (1). Il doit hien voir pourtant que, préparé à cela comme je le suis depuis près de quatre ans, j'ai pris mon parti et médité le plan qu'il me faudra suivre, en cas de déconfiture ahsolue. Aussi, je vous assure que mon seul chagrin est l)our ces dignes amis, surtout pour M'"^ Bérard, (jiii déjà éprouve de si cruelles angoisses. Comme il est alîreux de voir de si honnêtes gens s'enfoncer ainsi dans labîme, sans pouvoir leur tendre ime main secourable ! Tout cela soit dit entre nous, mon cher Dupont. J ai été quchpie temj)s en froid avec Laffitte parce que sa liquidation a été très malveillante pour Bérard et a eu recours aux tribunaux. Ces dames sont venues me chercher et je l'ai revu. Il est toujours le même.
Les Lemaire vont bien : ils sont contents de leur journal (2), et M. de Clercq (o) est toujouis
(i) La l'ortunedc iJcrard, dans les mains duquel licranger avait placé quaranlequalie mille francs, cesl-à-dire une grande partie de ses économies, se trouvait alors gravement compromise par suite des événements politiques ; heureusement elle se releva plus tard.
(2) Le journal Le Bon Sens, que Caucliois-Lomaire et Kodde avaient fondé en 1802, cl qui était exclusivement consacré à la délense des intérêts populaires.
(3) hiclio banijuier (rurii,^inc lioli^e.
GOUHESl>O.NDA?>Ct: DE lŒUA^GliU I/O
parfait pour eux et pour moi, à qui il vient de rendre service dune façon toute gracieuse. Il m'a aussi parlé de vous avec beaucoup d'intérêt. Cela m'a fait plaisir pour lui.
Puisque la nouvelle année arrive, je vous la souhaite de tout mon cœur et je vous prie d'embrasser M"'*' Dupont pour moi. A vous pour la vie.
xx\^
Foiilaiiioljlcaii, l 'j mars i836.
J'ai eu, en e(Tet, mon cher Dupont, le projet d'aller à Paris (1) ; mais me voici en suspens, et je vais vous en dire la raison, entre nous. Il est mort un receveur général. Dumas (2) m'écrit et montre le désir que j'arrive pour solliciter les ministres (3). Mais, moi, je ne le trouve ni convenable ni même nécessaire. C'est de lui-même que Thiers (4) m'a dit que, pour m'être bon à quelque chose, il ferait Hérard receveur général. Passy (5) parait avoir eu la même pensée. Mais ni
(i) Béranger avait quitté Passy, dans le courant de l'année i835, pour aller liahiler i'\)ntainel)leau, (|u"il f|nilla sur la (In de l'année i83t).
(a) Le général Dumas, gendre de Hérard et aidc-dc-canip de Louis-Philippe.
(.3) En faveur de Bérard, à qui l'on avait promis une jdace de receveur général des finances.
(/i) Alors ministre des allaircs étrangères et présiilent du Conseil.
(;')) Ministre du commerce.
Passy (Ilippolytc-Philibcrl) est né le iG octobre rjy.l h
COHKKSI>0^'l)ANCE DE BÉUANGER 176
d'un côté ni de l'autre je n'ai sollicité dans mon intérêt. J'ai dit môme que je consentirais à tout perdre pour que Bérard obtînt une recette, et je l'ai dit, parce que je le pense. Or, qu'ai-je besoin, ces messieurs connaissant ma position, vis-à-vis de cet excellent homme qui devrait n'avoir pas besoin de mon appui, de leur demander ce qu'ils ont promis de faire? Tout ministre qu'on est, ou même parce qu'on est ministre et qu'on veut rester là, n'y a-t-il pas des considérations de position telles que, si je vais les voir et qu'ils me les exposent, mon équité m'empêchera de les combattre? Dans ce cas, ne vaut-il pas mieux les laisser avec l'embarras de n'avoir pas tenu parole? N'en seront-ils pas mieux disposés, si une seconde vacance arrive? Si, au contraire, ils me donnent de ces défaites qui prouvent la mauvaise volonté^ chose très possible, pourrai-je me taire
Garches (Seine-et-Oise). Officier de cavalerie sous le premier Empire, il donna sa démission après la jja taille de Waterloo et entra au National.
Le collège de Louvlers l'envoya en i83(t, siéger à la Cliambre des députés, où il apporta des opinions libérales modérées. Louis-Philippe l'appela, en i834,au ministère des finances dans le cabinet du duc de Bassano, qui n'eut que quelques jours de durée. Après avoir été ministre du commerce, en i836, puis des finances en iSSg, il arriva à la pairie en 1843. Comme ministre des finances, il fit partie du premier cabinet de Louis-Napoléon, depuis le 20 décembre 1848 jusqu'au 3i octobre 1849. H fut élu à l'Assemblée législative ; mais le coup d'Etat du 2 décembre iS5i le rejeta dans la vie privée.
lyO COUKE?P()NDV>"CE DE DERANGER
et ne pas les rabrouer, ce qui n'arrangerait pas l'affaire du pauvre ami ? Toutes ces réflexions me font donc pencher à me tenir à l'écart. Je me suis contenté de prier Blanc (1) de voir Passy, et j'ai écrit un petit mot à Mignet.
Quant à la réunion de notre comité 2 , que voulez-vous que j'y fasse de mieux que vous, Barrot, Mauguin (3), M. Nicod (4) et Châtelain (5) qui, maintenant, y peut assister? Si les obstacles apportés par M. de la Moskowa (>) subsistent encore, vous pouvez les faire disparaître : car, désor-
(i) Blanc (Aclolphc-EdmoMcl), secrélaire général du ministère de l'inlcricur ; il avait été, de 1820 à i83o, avocat à la Cour de cassation ; plus tard, c'est-à-dire de 183- à i848, il fit partie de la Chambre des dépulés.
(2) Le comité pour la souscription Laflille.
(3) Avocat et député libéral ; membre de la Commission municipale en i83(i, el l'un des déléijués chargés d'interroger les ministres de Charles \.
(4) Un des membres les plus honoraljles el k^s plus honorés du barreau et de la magistrature ; député libéral sons le règne de Louis-Philippe.
(5) Châtelain (Renc-Téophile), né à Saint-Quentin le 19 janvier 1790 et mort à l'aris le 20 mars i83y, lit avec distinction les guerres de l'I^mpire. Ilendu à la vie privée, en 18 10, par suite du licenciement de l'armée, il se lit journaliste : il travailla successivement au Censeur, ;i la Renomnii'e et au Courrier Franrais, dont il devint rédacteur en chel' en 1819. Son noble caractère et son talent le distinguèrent entre tous les publicistes de l'époque.
(6) Le prince de la Moskowa, gendre de Lallitte. a\;iil, en cette qualité, réclamé au comité de la souscription nationale en faveur de son beau-père, des sommes si considérables que
CORRESPONDANCE DE BEUAÎNGEK l'-j
mais qu'il reste de la fortune à Laffitte, il n'y a plus nécessité à tant de précautions, et, pourvu que la propriété acquise soit, comme disent ces messieurs, incessible et insctisissable, nous avons rempli les intentions des souscripteurs. Je dis même que nous n'avons pas le droit de pousser plus loin les précautions et que Laffitte pourrait repousser toute autre condition. Comme il est en position de recevoir, je ne devine pas quel incident serait survenu que je pusse, moi, qui n'entends rien à la confection des actes, vous aider à surmonter. Je vous donne d'ailleurs ma procuration et j'approuve d'avance tout ce que vous déciderez.
Ce qui me fait regretter de ne pas aller à Paris, ce serait le plaisir de vous embrasser. Mais vous ne tarderez pas à y revenir sans doute. Les pàques que vous allez faire ne vous retiendront pas tout le reste de la session, à moins que vous ne fassiez une confession générale, ce qui pourrait être long, je pense. Je m'arrangerai donc pour vous aller voir à votre retour, et si le temps est beau, j'espère que vous viendrez visiter notre forêt (1), avant de retourner à Rougepériers.
Adieu donc, mon cher ami ; embrassez pour moi M'"* Dupont et vos enfants ; dites de ma part
leur paiement eût empêché le rachat de Thôtel Laffitte, but de la souscription.
On sait que Ihôtel Laffitte toujours ouverte à toutes les détresses menaça ruine et fut rachetée par une souscription nationale pour être restituée à son propriétaire.
(i) La forêt de Fontainebleau.
fyS CORRESPONDANCE DE BERAXGER
bien des choses à tous ceux de vos amis que vous verrez à Paris, et croyez-moi, comme toujours et pour la vie, à vous de cœur.
Béranger.
P.-S. — J'ai fait part de votre bon souvenir à la famille Perrotin (1).
(i) Porrolin fut lo dernier éditeur des Œuvres de Béranger et le légataire universel du chansonnier, envers qui sa conduite a été toute fdiale. iNé en 1796, il fut soldat en 1812, fit campagne en Russie où il fut prisonnier jusqu'en iSsS. A sa rentrée en France, il ouvrit unemaisonde librairie, fut tracassé pour son hostilité au gouvernement de la Restauration. Editeur de Béranger, il fut frappé d'une peine de un an de prison, mais dans la suite acheta les œuvres d'un auteur aussi comprometlant, moyennant une rente qui finit par être assez importante. Avec ou sans musique, Perrotin édita un grand nombre de a Béranger ». Les chansons populaires de la F'rance. obtinrent une mention honorable à l'Exposition Universelle de i855. Il édita en outre, les Mémoires de Marmont, duc de Raguse.
IWrotin avait traité avec Béranger au mois de juillet i83o, la veille de la Révolution. Toutefois, depuis i8"26, il avait édité une suite de gravures-acier destinées à illustrer les chansons.
Foiilaiiieljlcaii. i.iaoùt iS'jG.
Mon cher et bon Dupont,
Voilà bien longtemps que je veux vous écrire, et puis Béjot, à qui je demande quelles sont vos intentions pour cette année et si vous quitterez la Normandie, ne me donne jamais de réponse. Vous direz que le mieux eût été de s'adresser à vous directement. Vous avez bien raison ; mais rien ne rend bonteux comme de manquer de parole. Or, je suis dans ce cas-là avec vous. Je vous avais promis et m'étais bien promis à moi-môme d'aller voir M""" Dupont cette année, et voilà que je me suis tellement acoquiné à mon gîte, où il est vrai que le travail est revenu me trouver, que je ne vois pas possibilité d'aller rendre visite à vos pommiers. Quelques amis me sont venus voir et quelques autres vont arriver. Puis je déserter l'ermitage dans ce moment ? Tout cela me trotte par la tête depuis trois ou quatre mois et me montre l'impossibilité d'aller encore à Rougepériers, après
l8o COKRESPO.NDANGE DE HÉrANGEK
tant de projets inutilement formés, quoique avec dessein bien arrêté de les accomplir. Voilà, mon cher ami, ce qui retient ma plume depuis si longtemps et ce qui m'aurait rendu coupable envers vous, si vous aviez besoin de mes lettres, vous et M"'^ Dupont, pour croire à ma vieille amitié : car, sans être une amitié de jeunesse, savez-vous quelle date déjà de loin ? Je puis même dire, à votre éloge, qu'elle a subi l'épreuve des grandeurs, non seulement sans s'altérer, mais en y prenant de nouvelles forces. N'est-il pas vrai, monsieur l'ex-garde des sceaux (1) ?
Vous aurez vu par les journaux que j'avais assisté aux obsèques de Carrel (2). Le grand
(i) Dupont de l'Eure fit partie, du i"août au 25 décembre i83o, du premier cabinet de Louis-Pliilippc, à titre de garde des sceaux et de ministre de la justice. Il n'y entra qu'avec répugnance, sentant bien que son honnête franchise d'homme incorruptible, de citoyen libre, ne serait point à sa place au milieu des nouveaux courtisans, de leurs ambitions et de leurs intrigues. Aussi, dès qu'il crut qu'il le pouvait faire sans agiter le pays, Dupont de l'Eure se déroba-t-il au fardeau qui lui pesait : il reprit avec empressement toute son indépendance, en cessant d'être ministre pour redevenir simple député.
(2) Carrel venait d'être tué en duel par Emile de Girardin.
Armand Carrel naquit à Rouen ; il embrassa d'abord l'étal militaire qui semblait le mieux approprié à son organisation chevaleresque, mais dominatrice. Rentré dans la vie civile, en 1814, il prit part à toutes les conspirations contre les Bourbons, notamment à celle de Belfort ; il servit aussi la cause des Cortès espagnoles contre Ferdinand VII : pour
GORBESPONDANGE DE BERANGER
En i83(), la Révolution le trouva journaliste, et ce fut, depuis, cette carrière qu'il suivit si noblement, si brillamment. Le 2 janvier 1882, il se prononça, dans le National, dont il était rédacteur en chef, pour la République et ne cessa, jusqu'à sa mort, d'afiirmer et de développer cette opinion, la servant de sa parole, de sa plume, au besoin de son épée : car il eut plusieurs duels qu'il ne chercha pas, mais qu'il accepta avec bravoure, et où il se conduisit avec une générosité égale à sa fermeté.
Ce fut un duel qui enleva Carrel à ses amis, à son parti auquel il eût encore rendu tant de services. Emile de Girardin fondait, en i836, le journal la Presse et abaissait à 4o francs le prix de l'abonnement. hcBon sens ouvrit contre la Presse et son fondateur une polémique très acerbe : les répliques ne le furent pas moins. Carrel crut devoir intervenir et publia, dans le National du 20 juillet i836, quelques lignes dans lesquelles, sans se mêler aux fâcheuses personnalités échangées, il soutint que le Bon Sens était dans son droit en blâmant cet abaissement du prix d'abonnement qui forcerait le journalisme à être une spéculation sur les annonces, au lieu d'être un apostolat. De Girardin répondit par un article injurieux pour le National et pour Carrel. Une entrevue eut lieu; une réparation publique fut presque promise par de Girardin, mais ne peut êti'e obtenue, à cause de quelques difficultés de détail. Carrel, emporté par son ardente bravoure, poussé aussi, on a trop lieu de le craindre, par un découragement amer des hommes et des choses qui s'était emparé de son cœur, exigea que le combat fut décidé.
Il eut lieu le 22 juillet, au bois de Vincennes, de Girardin fut grièvement blessé à la jambe, Carrel le fut mortellement à l'aine. Transporté à Saint- Mandé, il y mourut le 24 juillet après de vives soulTrances, et après quelques heures d'un demi-délire sublime et, dit-on, comme prophétique.
A la tête des amis qui le conduisirent au champ du repos étaient Chateaubriand, Béranger, Arago, Cormenin, tous réunis en une commune et égale douleur. C'est que Carrel n était point seulement un talent admirable, c'était un grand
I02 CORUESPONDANCE DE BERA>GEU
Thomas (1) m'est venu chercher en poste, sans quoi je n'aurais appris la mort qu'à l'heure de l'enterrement. Malgré ce qu'il y a de pieuse obligation à donner ce témoignage d'attachement à des hommes comme Carrel, j'hésite toujours à m'aller mêler à ces convois publics, depuis que je me suis aperçu de l'intérêt égoïste qui y conduit tant de gens. Se faire nommer dans les journaux, voilà la grande afTairc de tous ces messieurs. Rien ne choque plus la douleur vraie que la vue de ces pleureurs qui attendent le prix de leurs larmes alTcctées. Vous n'aurez pas douté de la sincérité des regrets que j'ai donnés à ce trop brave et trop malheureux jeune homme, esprit progressif, éteint à l'âge où l'expérience allait mûrir les fruits d'un beau talent^ enté sur un caractère énergique et pur. Et de quelle main et pour quelle cause, celte mort prématurée? Celle triste cérémonie a dû m'en rapj)eler d'aulres également aflligeanles pour nous, et que des rapporls afïeclueux rendaient plus douloureuse, encore pour nos cœurs (2). Ne nous pressons pas de mourir, mon ami ; cela fait tiop de mal à ceux qui nous aiment sincèrement, el amuse Irop les pleureurs donl je vous parlais, excellents comédiens qui ont, dans ce cas, des ligures dix fois plus longues que
cœur, et selon rexprcssiou de Louis lilaiic, un caractère. (P. Ilac(iuarl).
(i) Un des yéraiils du .\atiuiial.
(2) Allusion aux obsèques de Dulong.
CORRESPO:VDANCE DE BÉRVXGEU i83
celles des véritables amis, ce qui rend ceux-ci embarrassés et honteux d'avoir si peu de larmes à leurs ordres. Je vous le répète, ne nous pressons' pas de mourir.
Je me porte assez bien, et l'hiver ne m'a pas trop secoué, bien qu'il fasse beaucoup plus froid ici qu'à Paris. J'espère que vous ne vous serez pas moins bien comporté que moi et que votre forte santé n'aura pas reçu d'atteinte. Qu'en pense ^jme Dupont, plaisanterie à part? J'entends d'ici l'excellente dame me répondre que vous vous portez toujours bien, puisque vous faites toujours de joyeux contes (1 ). Elle est si bonne pour vous,
(i) Dupont de l'Eure causait d'une manière très remarquable. Tout particulièrement il excellait à mettre dans un conte la vieille gaieté gauloise. Tout jeune, ces qualités de conteur l'avaient fait apprécier bien qu'il ne partageât point toujours, de ceux qu'il fréquentait alors, les goûts de plaisir, de luxe et de gaieté extérieure.
Chez l'impératrice Joséphine, qui tenait une petite cour à Navarre, le jeune Dupont venait parfois ainsi qu'en témoignent ces lignes empruntées aux 1/émoires sur l' impératrice Joséphine, es contemporains, la cour de Navarre et de la Mahnaison, œuvre de M"'= Ducrel, sa demoiselle de compagnie : « Au diner de Navarre, il y avait toujours quelques personnes d'Evreux : le préfet, le maire, le commandant de la gendarmerie, le colonel du régiment de cuirassiers qui était en garnison, pour fournir l'escorte, et plusieurs dames. M. Dupont de l'Eure qui n'était pas aussi ennemi des grandeurs qu'aujourd'hui, venait continuellement à Navarre, sollicitait un sourire, un regard de la souveraine et affectait un entier dévouement au pouvoir absolu de l'Empereur. L'impératrice disait qu'il n'avait pas toujours été ainsi et s'amusait beaucoup de la contrainte
l84 CORRESPONDANCE DE DERANGER
que je ne lui demanderai point si vos contes ne ressemblent pas aux histoires que faisait M'^*" Scarron, quand le rôti manquait à table. Votre table et vos contes me feraient grand plaisir, et je reviens à tout le regret que j'éprouve de ne pouvoir vous aller rendre visite cette année. L'année prochaine je m'y prendrai mieux, mais je tâcherai darriver chez vous, sans passer par Paris, car je dois vous dire que rien maintenant ne me coûte plus que d'y mettre le pied ; au point que pour l'enterrement de Carrel, arrivé à trois heures, j'en suis reparti à neuf, malgré toutes les instances qu'on a pu faire, et que je n'y ai vu d'amis que ceux qui se trouvaient au convoi. Sans doute, ce dégoût ne durera pas : il est trop exagéré.
Vous qui avez à venir encore quelquefois dans la capitale, ne pourrez-vous pousser la course jusqu'ici ? Je ne vous dis pas tout le bonheur que votre présence y répandrait. Je me contente de vous assurer un gîte et un dîner pas trop mauvais. Perrotin (et il ne faut pas que je l'oublie) prétend que vous lui avez promis de loger chez lui, si
qu'elle lui supposait(/'opmJon de ili"" Ducrel sur ce point, comme sur tant d'autres d'ailleurs, est contestable). Il a maintenant repris ses premiers sentiments. Il me frappait plus que les autres parce qu'il portait un petit manteau de talletas noir — il était je crois procureur impérial — ce qui ne paraissait pas aller bien avec une grande croix de la légion, en diamants, qu'il tenait des bontés de sa Majesté; il faisait souvent sa partie et plaisait par sa conversation spirituelle » — (ouvrage public en 1828, tome I", page 201).
CORRESPONDANCE DE liERANGER l85
VOUS veniez visiter notre forêt. Il a, en effet, une chambre plus belle que les miennes à vous offrir, ce qui se conçoit puisqu'il est libraire et que je ne suis qu'auteur ; toutefois, je ne souffrirais l'arrangement que dans le cas où j'aurais moi-même quelques visit.urs dans mes cellules, ce qui me contrarierait fort en pareille occurrence.
Adieu, mon cher ami. Embrassez pour moi ]\|me Dupont et votre demoiselle, qui doit être bien grande. Rappelez-moi au souvenir de Charles.
A vous de cœur et pour la vie.
Béranger.
P.-S. — M'"^ Bérard doit être en Touraine avec Bêrard et ses deux garçons, qui tous trois sont venus en passant me donner une bonne journée. L'affaire d'Alais est arrangée (1) ; mais la recette générale n'ariive pas.
(i) II est ici question des Ibrges d'Allais (Gard) que Bérard avait fondées, et où il avait engagé une partie de sa fortune qui parut un instant compromise dans cette aifaire.
Tours, 1 1 février 1837.
Oui, mon cher Dupont, je me trouve très bien à la Grenadière (1), seulement je voudrais que Rougepéiiers n'en fût pas plus éloigné que Belair, château de nos amis Bérard. Si j'avais la baguette de ma petite fée, cela ne tarderait pas, et vous ne vous en plaindriez guère, car il y a des pommes en Touraine et, de plus, une quantité de petites rivières dont la pêche doit être des plus agréables (2). Nous avons, de plus, un excellent médecin (3) homme tout à lait distingué et que vous aimeriez. Jen ai malheureusement un peu besoin,
(i) Hérangcr avait quille Fonlainchleau pour aller liahller la Grenadière (près de Tours), que Balzac a si adiniraljk'uieiil décrilc dans sa nouvelle ialiluléc La Grenadière.
(a) Nous avons déjà dit que Dupont de l'Eure était un amateur passionné de la pèche à la ligne.
(3) Le docleur Brclonneau. (1778-18G2), médecin à l'Iiùpital général de Tours, reconnut la vraie nature des lésions intestinales de la fièvre typhoïde (entérite boutonneuse), réhabilita la trachéotomie dans le ci'oup en contradiction avec des théories de Broussajs. Eut pour élèves ^'alpcau cl Trousseau.
CORRESPONDANCE DE HÉRANGER 1S7
car ma santé n'est pas parfaite, sans toutefois donner la moindre inquiétude. Cliaque jour, je me le dis : Je vieillis, mon cher Dupont, ei à cinquante-six ans, je ne vous vaux pas avec vos soixante-dix, puisque vous voulez à toute force avoir cet âge, que, certes, personne ne vous donnerait, sauf peut-être M'"*" Dupont. Mais c'est une femme si discrète ! Elle a donc été grippée aussi; et vous, malade à Paris, vous deviez d'autant plus soulTrir de la savoir soufTrante loin de vous. Je gémis toujours quand je vous vois à Paris, perdre à la Chambre un temps que vous passeriez si doucement à Rougepériers. El pourquoi !
Depuis que j'ai pris le parti de la retraite, mon aversion pour la politique qu on nous fait semble augmenter.Nolre machine est conduite de manière à n'y rien comprendre, tout système mis de côté, toute opinion à part. Ni vous ni moi n'approuvions guère le Gouvernement impérial ; mais, sans compter sa gloire, il avait au moins le mérite d'être logique. Charles X était logique, avec son entêtement stupide. Mais, aujourd'hui, il me semble assister à un de ces mélodrames qui ont tant égayé ma jeunesse. Malheureusement, je suis un peu moins rieur. 11 est vrai que je dois me plaindre moins qu'un autre, car, en définitive, tout cela avance la conclusion sur laquelle j'ai toujours compté ; seulement, je tremble que le dénouement n'arrive beaucoup trop vitç. 11 faudrait que ce qui est durât encore au moins dix ans,
l88 COURESPONDANCE DE BÉI\V>GEU
selon mon calcul 1). C'est avec ce raisonnement bon ou mauvais que je me console, mon cher ami, et que j'entretiens en moi l'espérance d'un avenir meilleur pour notre cher pays.
Vous voyez que je fais tout pour n'avoir pas une existence trop malheureuse. Je ne manque de rien. Je puis encore partager avec plus malheureux que moi. J'ai auprès de moi une vieille et excellente amie (2 , qui m'a été bien utile en mes temps de misère, et à qui je puis être un peu utile maintenant. Sans la tante que j'ai perdue (3), je n'aurais jamais pris de ménage : le pas étant sauté, je n'ai pas cru devoir changer quand cette tante m'a eu quitté i)Our aller mourir à Paris. Je ne m'en repens pas.
Venez nous voir : cédez aux sollicitations de la famille Bérard, qui vous aime tant, et vous verrez par vous-même que j'ai au moins bien choisi mon lieu de retraite. 11 y a une chambre d'amis et de bons cœurs pour vous recevoir.
Vous n'y trouverez pas beaucoup de Tourangeaux. Je ne vois personne et ne rends pas de vi-
(i) Bcranger ne se trompait pas de beaucoup.
(3) M"*' Juditli Frère, la constante amie de Bélanger durant toute sa vie, et la dévouée compagne de sa vieillesse. Elle est morte à Paris le 8 avril i8ôj, trois mois avant Bérangcr : elle avait alors j8 ans.
(3) M""" Merlot qui demeura quekpie temps che/ Béranger et qui voulut ensuite le quitter pour entrer à Tliospice Sainle-Périne, où elle moinut peu de temps après. Ce fut Béranger qui paya le prix de son admission à colle maison de retraite.
CORRESPONDANCE DE BÉRVNGER 189
site à qui s'avise de m'en faire. Te veux vivre ici comme à Fontainebleau, où je n'ai vu personne de la ville, sauf pourtant le procureur du roi (1), pour qui je vous aurais souhaité encore une heure de chancellerie, afin d'en faire un juge. C'est un ami de Berville (2).
J'ai aujourd'hui à dîner mon propriétaire (3), dont j'ai beaucoup à me louer et Mornan (4) ; tous les deux habitent Loches, à huit lieues d'ici. Le dernier m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et se félicite d'être dans les finances, où il ne maigrit pas. Mon propriétaire est aussi dans cette administration, à la résidence de Loches. Nous allons bien parler de vous, car c'est un patriote autrement chaud que Mornan.
Je viens de recevoir des nouvelles de ce pauvre Trélat (5), toujours si languissant qu'il n'a pu que
(i)Clovis Michaux.
(2) Berville t^Saint-Albin), né à Amiens, le 22 octobre 1788, avocat sous la Restauration, premier avocat général après i83o, puis président de la chambre à la Cour de Paris en 1843 ; enûn député de Seine-et-Oise de' i8;58 à 18^8 et représentant à l'Assemblée constituante.
Ce fut lui qui se chargea de la défense de l'éditeur Beaudoin, en 1822, dans l'affaire du procès de Béranger. — De concert avec Barrière, il a publié la collection des Mémoires relatifs à la Révolulion française.
(3) De Longpré.
(4) Ami de Béranger.
(5) Trélat, l'un des défenseurs des accusés d'avril i833, avait revendiqué la responsabilité d'une lettre écrite aux accusés, et dont le rédacteur était Michel (de Bourges). Cette
igO COUUESPOD.VNCE DE BEU.V>GEU
dicter sa lettre. Je crains bien qu'il ne périsse de la poitrine. Il voulait se reconstituer prisonnier, mais on ne parle pas de lui rouvrir la porte, malgré
lettre fut incriminée par la Cours des pairs, de sorte que, de défenseurs qu'ils étaient, Micliel (do Bourgcsi et Trélat prirent place parmi les accuses.
Il faut lire dans l'Histoire de dix ans de Louis Blanc, le récit mouvementé de ce procès. Trélat s'y montra plein de courage tranquille et de ce calme inexorable qui s'allient si bien à la défense du droit. Son discours fut tel qu'on l'attendait : ce ne fut pas une défense qu'il présenta, mais la condamnation de ceux qui se disaient ses juges, et qui, en réalité, n'étaient que ses ennemis politiques, autrefois ses compagnons dans le carbonarisme. D'avance, ïrélat se savait condamné : il le fut, en etîet, à trois ans d'emprisonnement et à dix mille francs d'amende.
Peu de temps après, il était envoyé à Clalrvaux, où bientôt il tombait malade. Le dévouement de M""" Trélat ne se démentit pas un instant : elle surmonta toutes les mauvaises volontés administratives pour se rapprocber de son mari et parvint enfin, alors que l'état du prisonnier s'aggravait, à obtenir son transfert dans une maison particulière. Trélat ne recouvra la santé que longtemps après. Il fut cniln compris dans l'amnistie accordé en iBSj, à l'occasion du mariage du duc d'Orléans. *
Ulysse Trélat était né à Monlargis, en i j(j5. Sous la Restauration, il fut un des membres les plus actifs des sociétés secrètes ; il resta, après 1880, un des cliefs de l'opposition démocratique. Il rédigeait ù Clermont, le Patriote du Puy-de- Dôme, alors qu'il vint défendre à Paris les accusés d'avril. A sa sortie de prison, il entra au Aational; il reprit peu après la carrière médicale.
Nommé, en i848, commissaire général de la République pour les départements du Puy-de-Dôme, de la Creuse, de l'Allier et de la Haute- Vienne, ensuite maire du \1L arron-
ses demandes réitérées. En voilà un au moins avec qui l'on se conduit convenablement (1). Je suis heureux d"y être pour quelque chose, car c'est une des âmes les plus honnêtes que je connaisse.
Quand vous verrez Béjot, dites-lui, pour le faire rire, que je me ruine à faire planter dans mon jardin des rosiers, des lilas, des chèvrefeuilles et une foule d'autres plantes. Avec tout cela, je naurai pas considérablement d'ombre cet été. J'ai heureusement un bout d'allée de vieux tilleuls.
Encore un coup, venez voir ma bicoque et mon jardinet, dont la terrasse est le plus bel ornement.
Vous feriez bien de débaucher ce maudit Béjot,
qui vous aiderait si bien à vous amuser un peu ici
et nous ferait tant de plaisir.
Vous ne me donnez pas de nouvelles de vos
enfants, ce qui me fait croire qu'ils se portent
bien tous les deux. Quand marions-nous noire
fille?
Adieu, mon bon et cher ami. Faites mes amitiés
les plus tendres à M'"* Dupont, et rappelez-moi au
dissement, il fut envoyé par le Puy-de-Dôme à l'Assemblée nationale, qui le choisit pour vice-président. Le 12 mai i848, il entra au ministère des travaux publics qu'il quitta le 18 juin. >îon réélu à la Législative, il reprit son service à la Salpètrière. Ses travaux sur l'aliénation mentale lui ont acquis une réputation justement méritée.
Trélat est mort le 29 janvier 1879.
(i) Oui, en ce moment, mais auparavant ?
ig-J CORRESPONDANCE DE BERANGER
souvenir de ceux de nos anciens compagnons d'armes qui sont restés les vôtres, particulièrement de Barrot, dont j'ai bien applaudi le dernier discours.
A vous de cœur et pour la vie.
Déranger.
Tours, !«■■ mai 1837.
Mon cher Dupont,
Normand (1) vient de me remettre votre bonne lettre et je me hâte d'y répondre.
Vons prendrez donc la peine de me venir visiter? Soyez béni, dit le pauvre ermite ; mais quand ferez-vous celle œuvre pie? Bérard ne peut tarder à venir, malgré la santé de sa fille et l'accident d'Auguste (2). Je voudrais que ce fût avec lui que vous vinssiez, car je vous avouerai que je vis ici si retiré que je craindrai l'ennui pour vous, si vous n'y veniez pas un peu accompagné. La sœur de Bérard (3) et Hermann (4) se font bien une fêle de vous voir, mais ils sont toujours malades. Toute-
(i) Ami commun de 13éranger et de Dupont de l'Eure.
(2) Auguste Bérard.
(3) M"'" deNanteuil.
(/j) Le vicomte Hermann de Brétignères de Courteilles, devenu depuis l'un des bienfaiteurs et des administrateurs de la colonie pénitentiaire de Mettray.
ig/i CORUESPOXDAÎSCE DE lŒRAlSGER
fois, j'espère qu'ils m'aideront à vous rendre le séjour de la Touraine supportable. Quant à la joie du cœur, je ne vous en parle pas : vous la devinez; elle sera bien grande pour moi, et mon seul regret sera de ne pouvoir la communiquer à un plus nombreux cercle d'amis.
Voyez donc comme cette pauvre famille Bérard a la chance contre elle : la fille malade ou grosse, le fils au lit pour le plus simple accident, et puis, et puis, etc. Celle bonne mère Bérard eût été si heureuse de vous tenir ici ! Venez sans elle puisqu'elle ne peut venir, mais dites-lui bien que nous regrettons ensemble de ne l'avoir pas entre nous deux quand vous serez ici. Nous n'aurons pas là d'aide-de-camp du roi (1) qui nous génc pour dire tout ce qui nous passera dans la cervelle et dans le cœur. Ce ne sera pas non plus comme à la Chambre, et nos votes coûteront moins cher au peuple que ceux de MM. les honorables... honorables ! Je me reprends : rien ne me force, comme dit M. de Mont... d'employer cette épithète.
J'ai à vous dire que la Touraine (au moins le canton) est sillonnée d'un grand nombre de petits courants qu'on dit très poissonneux. Il y en a un chez Bérard (2), un autre au Petit-Bois (3). Qu'en dites-vous, vieux pêcheur ? Apportez-vous vos us-
(1) Allusion au général Clirislian Dumas, gendre de Bérard et aide-de-camp de IjOuis-Philippe.
(2) A Bclair, aux environs de Tours.
(3) Habitation de M. de Brélignèrcs.
GORUESl'ONDANCE DE BER VNGER IQiJ
teiisiles? Je crois que je pourrai même vous faire faire une pêche de goujons.
Normand, qui n'est pas de celte espèce, espère que vous passerez à Loches, parce que, dit-il, vous devez nous quitter pour aller aux environs de Montargis. Ainsi, mon cher ami, vous voyez que je vous attends, après, bien entendu, que vous aurez été passer quelques jours à Rougepériers (1). Oh ! que je sens désormais le prix dun petit coin, loin du bruit, où l'on peut être soi tout à son aise! Il faudrait seulement avoir tous ses amis pour voisins, et Dupont de l'Eure pour maire ou pour juge de paix. Quelle bonne petite République ! J'oubliais que je vous écris le jour de la fête du roi (2), au bruit des fanfares militaires.
Adieu, rappelez-moi au bon souvenir de ^[me Dupont, que vous voudrez bien embrasser de ma part, puis aussi au souvenir de Barrot (3) et de nos autres amis.
Tout à vous de cœur.
Béranger.
(i) Résidence de M. Dupont de l'Eure, (a) 1" mai, jour de saint Pliilippc.
(3) Odilon Barrot.
La lettre suivante de M. Bérard à M. Dupont de l'Eure, écrite tant en son nom qu'au nom de Béranger, complète en quelque sorte la lettre précédente : c'est pourquoi nous croyons devoir la donner ici.
lielair. jirès Tours, le 4 juillet iSSj.
Mon cher Dui)ont, vous êtes homme de parole, quoique normand, soit dit sans vouloir blesser le pays de sapience ; nous vous attendons donc. Déranger et moi, dans le courant du mois de juillet. Déranger craint que vous ne vous ennuyiez, parce que ma femme n'est pas encore àBelair(l). Mais, d'une part, elle peut y arriver d'ici à ce que vous y veniez et, de l'autre, je suppose que vous n'avez plus un tel besoin de femmes, moralement parlant, comme de raison, que vous ne puissiez vous en passer pendant quelques jours. Le bonheur que vous nous procurerez en venant nous visiter
(0 Où habitait M. liérard.
COHUESPONDANGE DE DÉRANGER I97
VOUS rendra heureux vous-même, et, d'ailleurs, nous tâcherons de ne pas trop vous hiisser le temps de vous ennuyer. Nous avons un beau pays, des monuments curieux à vous faire voir et de gros poissons à vous faire prendre. Ceux-ci sont assez lins, dit on, mais des poissons tourangeaux ne doivent pas résister à un pêcheur normand.
Je tâche de vous montrer notre pays en beau, afin de vous engager à y venir. Maisj'aiun meilleur moyen à employer, c'est de vous dire que vous ferez une bonne action en venant partager quelque temps notre exil. Nous pourrons causer ensemble de ce dont on ne parle guère qu'avec ceux chez qui l'on trouve amitié et sympathie.
J'espère que M™^ Dupont nous pardonnera si nous cherchons à vous enlever quelque temps, en songeant que ce n'est pas pour aller à la Chambre. Offrez-lui l'assurance de ma respecteuse amitié et de ma vive reconnaissance, si elle veut bien aider un peu à vous pousser vers la Touraine.
Mille bonnes et bien tendres amitiés.
J. Bkrard.
Tours, 3i août 1837.
Je vois avec plaisir, mon cher et bon ami, que vous vous plaignez plus de la roule que vous avez faite pour vous éloigner de nous, que vous ne vous êtes plaint de celle que vous veniez de faire pour me venir visiter. ('<ela me prouve encore le plaisir que vous avez eu à venir chercher les embrasse ments d'un ami bien dévoué et bien tendre. Croyez qu'il est bien reconnaissant de toute la fatigue ([u'a dû vous causer un si long voyage. Je ne le ferai pas si long pour vous aller voir; mais ce ne sera pas cet automne : il ne faut pas mettre tout son bonheur en une semaine. Ma vieille tante (1) paraît désirer me voir celte année. J'attends une réponse qui me mettra peut-être en route ; mais je prends mon parti en brave. Je passerai par Paris; des lettres que j'ai reçues depuis votre départ m'en font une obligation, non pour des affaires personnelles, mais pour essayer de rendre service à
(i)M'"" Bouvet, nco Maric-Victorinc de lîéranger, (]iii habitait Péronne et qui fut une véritaljlc mère pour Bérangcr : elle est^niortc en i83i).
CORRESPONDAIVCE DE BEUAMGER IQQ
quelques amis. Si je recule devant les invitations, il me faudra m'y rendre au printemps prochain : le mieux est donc encore de m'acquitter à présent de ce devoir, d'autant plus que je voudrais n'avoir que la Normandie à visiter l'année prochaine. Je prendrais alors l'époque qui vous conviendrait le mieux et peut-être Hermann (1) m'accompagnerait dans ce voyage qui lui ferait revoir son cher pays. Dans tous les cas, je sais bien aller seul et suis homme de parole. Nous déciderons alors entre Bernay et Evreux.
Suivant l'avis que vous me donnerez, j'ai écrit sur-le-champ à David (2), en lui soumettant mes objections et en m'en remettant du reste à sa prudence pour ne pas jeter en avant mal à propos le nom de Manuel (3).
(i) Hermann de Brétignères.
(2) David (l^ierre-Jean), plus connu sous le nom de David d'Angers, né à Angers le 12 mars T789, un des plus éminenls sculpteurs français.
Son œuvre ca[)itale, parmi tant d'œuvres illustres, est le fronton du l^antlicon, où il s'inspira magnifiquement de l'inscription : Aux grands hommes In patrie reconnaissante.
ÎNommé représentant du peuple à la Constituante de i8Zi8, puis à l'Assemblée législative, il fut expulsé de France pour avoir courageusement protesté contre le coup d'Etat du 2 décembre i85i ; il n'y rentra que pour mourir àParis le 6 janvier i856.
(3) David d'Angers venait de terminer le fronton du Panthéon : il ne manqua pas de donner place à Manuel dans celte magnifique apothéose : « Si la pureté du patriotisme de Manuel méritait une pareille récompense, lui écrivit Béran-
200 GOUUESPONDANCE DE :5EUA.>'GEn
Je vous dirai que nous avions de quoi attendre le frère. Titi (1) est contraint de rester à Metz pour affaires : il vient de me l'annoncer en m'exprimant le regret d'avoir manqué l'occasion de se trouver avec vous.
M""^ Bérard, qui ma répondu déjà, m'ex])rimc aussi le regret de n'avoir pas été à Paris lors de votre passage. Augusle va un peu mieux : elle parle de venir; mais je doute qu'elle le puisse. Il serait désolant que je m'absentasse au moment de son arrivée.
Vous avez sans doute lu dans les journaux le dîner de Barrot avec les autorités de Tours. Ne trouvcra-t-on j)as singulier que, vous étant ici, il ait assisté à un repas où vous n'étiez pas et où il ne vous convenait pas d'être? C'est un singidier homme.
J'ai fait part à tous nos amis des paroles de votre
ger, il n'y avait que l'énergie du vôtre capable de la lui décerner, à une époque d'égoïsme cl d'oubli. »
Le fronton de ?>■] mètres de longueur sur 7 mètres de liauleur dans l'axe comporte comme figure principale : La Patrie dislribuanl des couronnes ; à la gauclic de cette figure centrale, la Liberté autour de laquelle se groupent, avec le député Manuel, les personnages de Malcsherbcs, Mirabe;m, Mongc, Fénclon, le conventionnel Carnot, lierlliollet le cliimiste, l'astronome Laplace, puis, David le peintre des Sabines, Cuvier, I^afayette, ^'oltaire, J.-J Rousseau et le médecin Bicliat. \jlList(>ire occupe la droite du fronton a\ec les soldats de la Hépublique et de l'Empire, ces derniers représentés par Bonaparte.
(1) Manuel jeune.
CORHFSPONUANCE DE BEUV>'GEU 20I
lettre qui les concernent. Tous voudraient en être à recommencer et m'ont chargé de vous dire que, quand on se porte comme vous, on doit faire ce voyage-là tous les ans et amener M'^* Dupont, M"*" Pauline et Charles, s'il est en vacances. Il est vjai quetoutela famille ne pourrait pas loger à la Grenadière (1), et ce serait là mon désespoir. Judith prétend qu'elle et moi pourrions aller coucher chez le restaurateur voisin. Venez donc tous : j irai vous chercher.
Judith (2) se joint à moi pour vous faire tous ses compliments, et moi, je vous charge d'emhrasser re.xcellente et digne M"'^ Dupont, ainsi que vos chers enfants.
A vous de cœur et pour la vie.
Bérangeh.
P.-S. — Bretonneau (3), qui se recommande à votre hon souvenir, pense que M'"" Barrot n'est pas aussi malade qu'elle le croit.
Vous avez dû recevoir nne lettre de Brétignères, sur un mot que lui a dit M. Despard.
(i) Ilaliilalion de Béranger.
(2) M"" Juditlî Frère, la constante amie de Béranger pendant toute sa vie et la compagne de sa vieillesse. Elle est morte à Paris, le 8 avril 1807, trois mois avant 13éranger : elle avait alors 78 ans.
(3) Bretonneau (Pierre), m' le 3 avril 1778, à Tours, où il a presque toujours réside, fut un des plus célèbres médecins de ce siècle ; il a formé de nombreux élèves, parmi lesquels Trousseau et Velpeau.
Il est mort en février 1862, laissant une mémoire chère et vénérée : celle d'un homme qui a passé en faisant le bien.
Tours, 25 septembre iSS-.
Mon clicr et l)on I)u])ont, comme vous l'avez présumé, j'ai remis mon voyage, du consentement de ma vieille tante qui, malgré ses quatre-vingtcinq ans. a voulu que je le relardasse pour être plus sûre de me garder longtemps auprès d'elle, ce qui eût été impossible dans cette saison. Au printemps prochain, nous verrons où vous serez ; si je vous trouve à Paris, je reculerai mon voyage à Rougepériers jusqu'en sejîtembre, sinon, je pourrai bien y aller par Amiens, et alors ce serait au l)rintemps que je vous embrasserais sur vos terres. Ce qui me fait croire que ce ne pourrait bien être qu'en septembre que j'aurai ce plaisir, c'est que d'abord la Chambre vous retient presque toujours en mai et juin à Paris, puis c'est qu'aussi Hermann serait, je crois, iieureux de pouvoir maccompagner. Or, il semble cpie septembre lui conviendrait mieux pour celte petite absence. Je n'ai pas Ijesoin de vous dire qu'à Belair, comme au Petit- Bois, vos témoignages de bon souvenir ont été presque aussi bien reçus que vous le serez vous-
CORRESPONDAINGE DE ItÉRANGER 2o3
même quand vous nous reviendrez voir, comme tout me le fait espérer. Le docteur (1) n'a pas été moins touché de vos compliments ; je vous assure qu'il vous aime comme s'il vous connaissait dès longtemps. Dites-moi comment il se fait qu'avec toutes ses belles et bonnes qualités, Barrot ne parvient pas à gagner les cœurs si promptement ?
J'ai fait votre commission auprès de sa femme, avec qui j'ai dîné il y a peu de jours à Belair. Lebrun (2) et Blanc (le docteur) (3) nie sont arrivés à peu près au même moment, et étaient aussi à dîner chez Bérard. Madame X... leur a paru bien étrange; j'en demande pardon à l'afiection que vous avez pour elle, mais nous n'avons pu nous empêcher de nous demander ce que X... ferait de sa femme s'il devenait ministre. La voyez-vous aux alTaires étrangères au milieu de la haute aristocratie européenne ? Elle est née noble pourtant ! Comparez-la à M'"' Dupont, qui n'est qu'une vile roturière, et jugez ce que le tact et le bon sens apportent de diflérence entre deux femmes également estimables. Cela ne m'a pas empêché d'embrasser i\r*''' X... avec plaisir et de présenter nos civilités à mesdames R... et R... Cette dernière a, ma foi, de beaux yeux et quelque chose de mieux encore.
Que m'écrit-on de Paris? Que Laffîtte a dislo-
(i) Bretonneau.
(2) Pierre Lebrun, de l'Académie française.
(3) Le docteur Blanc, qui pralriquail alors l'IiomœopaUiie ; il se jeta plus lard dans rinduslrie.
2o4 C0HRESPO>D.V>GE DE BÉKANGER
que le comité électoral (1). Les détails me manquent, mais celui qui me les promet me laisse croire que notre ami a eu tort. Il en est bien capable. J'attendrai pourtant avant de le condamner.
J'ai reçu une lettre de Béjot, qui vient de perdre l'espoir qu'il conservait d'être envoyé faire la vente des bois delà maison de Roban, auprès de Montbazon, à quatre lieues de Tours, (^e sera pour l'année procbaine ; du moins j y compte et je m'y emploierai.
Adieu, mon cber Dupont, embrassez pour moi M'"^ Dupont et vos deux cbers enfants; remerciezles de penser à moi quelquefois.
Juditb vous présente ses amitiés resi)ectueuses, et moi, je vous embrasse de tout cœur.
Votre ami,
Bkkaxc.kh
P.-S. — Manuel doit toujours venir quand les inspections seront finies.
M""' Hérard reste auprès de Caroline 2), près d'accoucber. et d'Auguste, retombé malade.
Lemaire devait me venir voir, mais l'argent a manqué : sa femme m'écrit de façon à me faire croire qu'ils sont encoie au plus bas.
(i) Le comitt' central (''Jectoral. coiislilué à Paris pour diriger dans le sens déniocra ti(|iie les élections de iH3-. ( 3) M""^ Christian Dumas.
AXXII
6 décembre 1837.
Mon cher et bon ami,
C'est sans doute un vice que la paresse, mais, en vérité, après tout ce que vous avez fait, il me semble qu'on devrait vous laisser reposer. Aussi est-ce avec une espèce d'angoisse que je vous vois encore renvoyé à la Chambre, ce que, du reste, je conçois parfaitement. Toujours est-il que j'espérais que les de Broglie (1), les Guizot, les Sal-
(i) Broglie (Achille-Ghuries-Léonce- Victor, duc de), est ne le 28 novembre 1785. Bien qu'il eût rempli différentes fonctions sous l'Empire, il n'en accueillit pas moins avec empressement la Restauration de Louis XVIII, qui le nomma pairde France en i8i4- Leduc de Broglie s'honora en faisant partie de cette minorité de la pairie qui vota l'acquittement du Maréchal Ney. Par divers autres votes, par son affiliation aux sociélés A ide-tui c[ des Amis de. la Presse, il se fit une certaine réputation de libéralisme. Plusieurs fois ministre sous Louis-Philippe, il fut un des chefs du parti doctrinaire, devenu si funeste à la dynastie dont il amena la chute en
206 CORKESI'ONUANCE DE BÉRANGER
vandy 1), qui font bande dans votre Normandie, pourraient bien, à force d'intrigues et de ruses, vous supplanter même à Brionne (2); mais ils s'amusent à vous calomnier ; c'est là le plus mauvais moyen à prendre contre un homme comme vous. Aussi vous revoilà député^ et je conçois tout lennui que vous prévoyez, surtout dans une Chambre plus fractionnée encore peut-être que celle qui finit; car, comme vous le dites bien, je doute que la position de Barrot (3) avance beaucoup les affaires du pays, ni même les siennes. Il est revenu chercher sa femme et je l'ai vu un moment. Vous savez tout le bien que j'en pense, mais je doute qu'il soit jamais autre chose qu'un orateur.
1848. En 1849, le duc de Broglie fut élu, par le département de l'Eure, membre de l'Assemblée législative. Il rentra dans la vie privée après le coup d'Etat du 2 décembre i85i.
(1) Salvandy (Narcisse-Aclnlle. comte do), écrivain et homme politique, né à Condom (Gers) le 11 juin 17<)3. Il parvint, sous la monarchie orléaniste, à la Chambre des députés, où il vota invariablement avec la majorité gouvernementale : il arriva ainsi à l'ambassade de Madrid, et ensuite au ministère de l'Instruction publique. La révolution de 1848 le rendit aux douceurs de la retraite, dans laquelle il termina ses jours le i5 décembre i856. — Il était membre de l'Institut. Œuvres : La Coalision et l'Etranger (Paris 181G) Seize mois, ou la Révolution et les révolntioiiiiaires (i83o). Discours prononcé pour la réception de Victor llwjo à l'Académie Française (i844), C'est de Salvandy que Cuizot disait ; « Il fallait qu'il eut des qualités pour être arrivé à tout avec tant de ridicules. »
(2) Chef-lieu de canton du département de l'Eure. (3^ Alors chel de la gauche dynastique.
coimEsp()?«DA:v(:E dk bkranger 207
Je crains qu'il n'ait l'idée de s'allier à Thiers (1), qui, malgré quelques bonnes intentions, sera toujours, je le crois du moins, un homme d'intrigue et d ambition personnelle. Je pense même que Thiers, qui doit juger Barrot comme je le juge, ne fait qu'un semblant d'avance à celui-ci, avec qui il est vraisemblable qu'il ne pourrait pas s'entendre pendant toute une session.
J'ai écrit à Laffitte une lettre de condoléance. Il va sans doute accepter une des doubles élections libérales. Je pense, moi, qu'il gagnerait politiquement à ne pas rentrer à la Chambre par celte porte. En dehors, sa position lui donne une importance qu'il perdra sur vos bancs. Il me semble que c'est même l'avis du pouvoir : aussi je doute qu'on lui fasse obstacle, soit à Lannion, soit à Perpignan. A Paris, ce ne serait pas aussi sûr. Un homme qu'on devrait bien faire réélire, c'est ce pauvre Audry (2), qui retombe sous la main de ses créanciers. Pendant la session, au moins il pourrait respirer un peu. Il mérite bien qu'on pense à lui dans les réélections qui auront lieu. Mon intention est d'aller de bonne heure à
(1) En ce moment chef du centre gauche.
(2) Audiy de Puyraveau, député très-libéral sous la Restauration et sous le gouvernement orléaniste ; un des signataires de la protestation contre l'expulsion de Manuel et l'adressedes 221 ; prit la part la plus active à la Révolution de i83o, et fut nommé membre de la Commission du 29 juillet ; sacrifia une grande partie de sa fortune au triomphe de la cause révolutionnaire.
208 COKRESPON'DANCr: DE BÉUANGEK
Paris, et je m'arrangerai pour vous y rencontrer, ce qui ne m'empêchera pas d'aller à Rougepériers, cette année, embrasser toute votre aimable famille. Nous ferons nos arrangements pour cela.
Je n'ai pas encore communiqué votre lettre à Bel-Air et au Petit-Bois : je sais d'avance combien on sera touché de vos souvenirs. Et Bretonneau donc ! Sera-t-il heureux, lui qui parle si souvent de vous !
Le pauvre Bérard vient de voir quatre recettes lui passer sous le nez, malgré les belles promesses faites à ce brave Christian, qui, heureusement, va assez bien pour espérer qu'il pourra se mettre en route pour réparer cet échec. Il faut que vous sachiez que j'avais écrit à Barthe, en donnant à Pascalis des instructions particulières. Barthe a été très bien ; il m'a lui-même demandé des renseignements, mais nous avons su les obstacles qu'il a rencontrés et qu'entre nous la cour ne s'est pas employée à faire disparaître. On a objecté les affaires particulières de Bérard, et malgré ce que j'avais pu écrire à ce sujet qui ne pouvait fournir d'objection solide, je pense que Barthe a lui-même été effrayé, et n'a pas soutenu les assurances contraires que je lui avait données. Ce pauvre Bérard est fort abattu de cette triste issue de tant de vaines espérances. Toutefois, le retour de Dumas la un peu remonté; mais je vois qu'il s'inquiète et se tourmente : preuve que toutes les illusions ne sont pas revenues. Il va aller à Paris ; Hermann et sa sœur y vont aussi, peut-être pour
CORRESfONDANCE DE I5ERANGER ÎÎOQ
trois mois. Ce dernier veut publier un ouvrage sur les prisons (1).
Nous allons rester seuls; heureusement! Bretonneau nous vient voir quelquefois. Et puis, vous le savez, je ne connais pas l'ennui. Nous avons déjà l'hiver, même assez rude. J'avais sagement achevé mes petites plantations avant son arrivée. Vous verrez tout cela, car j'espère bien que vous apprendrez la route directe d'Evreux à Tours, comme j'apprendrai celle de Tours à Evreux l'année prochaine. Judith ne sera pas moins heureuse que moi de vous revoir ici ; elle vous présente ses compliments bien sincères, et moi, j'embrasse M"'*' Dupont et suis tout à vous de cœur.
Déranger.
P.-S. — J'allais oublier de vous rappeler que vous avez à parler à M, Calmon (2) de M. de Longpré, mon propriétaire, vérificateur à Loches, à qui Ion promet une conservation, qu'il ne voit pas venir. Si elle pouvait être d'au moins
(i) Outre l'avantage de résumer les ouvrages qui avaient traité de cette matière et de présenter la question d'une manière plus neuve, ce travail offrait d'autant plus d'intérêt qu'une loi sur les prisons devrait ètreprochainemeut soumise aux Chambres ; il parut en i838, sous le titre ; Les condainnalioiis et les Prisons ou Ri' forme morale, criminelle et pénitentiaire.
(2) Alors directeur des domaines au ministère des finances, et député.
2IO COUUESl'ONDA>.'CE DE liERAlVGER
8.000 francs, il n'y aurait rien de trop pour les embellissements à faire à la Grenadière. Pressez donc M. Calmon d'avancer le cher propriétaire, (jui le mérite sous tous les rapports et qui, déjà, est ancien dans l'administration où son père tenait un ran^ï assez élevé.
ac) janvier iS'JiS.
Que d'ennui pour vous à celte CIinml)re, mon clier el excellent ami ! et quel froid que celui que nous venons d'éprouver! La politique et l'hiver n'ont-ils pas altéré votre santé? Il y a vraiment de quoi, et je crains que quelque gros rhume ne soit venu vous rendre encore le séjour de Paris plus désagréable et plus pénible.
Nous avons eu aussi de très grands froids, mais qu'on dit tout à fait extraordinaires dans ce pays. C'est la Normandie qui paraît avoir été gelée d'une cruelle façon. Comment M'"'' Dupont et mademoiselle ont-elles supporté une intempérie si violente ?
Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs aussitôt que vous aurez un moment.
Je vous remercie bien pour M. de Longpré de votre démarche auprès de votre collègue Calmon. Je souhaite qu'il soit plus de parole que pour le vote de l'Adresse, où, disent quelques journaux, il vous a faussé compagnie. Ne lui rappelez pas moins ses promesses de temps en temps. Quand
:H2 correspondance de bervnglr
je veux obtenir quelque chose des puissants, je les prends à l'heure où ils viennent de faire quelque sottise politique : ils sont toujours plus coulants. Si je les sollicitais pour moi, en pareille occurrence, je me brouillerais avec eux; mais je n'hésite pas. au profit de mes protégés, à saisir l'occasion d'arracher quelque bonne œuvre à ces messieurs.
Thiers m'a semblé très beau dans votre fameuse séance : il y avait du patriotisme dans son éloquence ; je lui en sais d'autant plus de gré, qu'il est trop fin pour n'avoir pas senti qu'il exposait son ambition personnelle à de grands déboires, en plaçant ainsi son avenir sur une question de politique extérieure si nettement révolutionnaire 1).
Quant à notre ami Laffitte, vous avez bien rai-
(l) Apropos dos a irai ros do la pôninsulo ilalirpio.
Le lo janvier, Tliiors avait pris la jiarolo avec I\issv oJ Odilon Havrol sur les alTaiics d'Espa^no. (( Crovoz-lo liioii. jo ne fais pas voyager mes sympalliies anlour du nioude, ol je n'allesle pas un palriolisme cosniopolile, avait dit Tliiors. J'ai liinilc ma politique à ce qui est possible. Là où j'ai vu l'impossible, môme généreux, je me suis arrêté. Ceci existait pour la l^ologue : son malheur louchait les âmes élevées, j'ai dit non. J'ai encore dit non pour l'Italie, quoique ce lut moins impossible, parce que là était la guerre, la guerre certaine. ^L^is pour l'HIspagne, pavs où règne notre inllueucc, où la France a de grands intérêts, non seulement, il n"v a pas d'impossibilité, je dirai plus, il u'v a pas de danger pour la guerre.
(i Ai-jeélé seul de mon avis '? Non car le gouvernement a
COUHKSPONDANCE DE BEltAJSGKll 210
son de dire qu'il ne changera pas. A sa place, j'aurais profité de l'occasion pour rester en dehors de la Chambre. Si, malheureusement, il échoue aux élections, c'est un homme annulé ])olitiqiienient. Je ne sais quelles espérances Dumas a encore pour Bérard : il a dû voir le roi, et je crains que de belles paroles ne ral)usent de nouveau. Pourtant notre pauvre ami a bien besoin d'obtenir quelque chose. Les excuses qu'on m'a données pour ne l'avoir pas appelé à une recette me semblent, à moi, de véritables défaites ; et, s'il n'avait
conclu un traité solennel dont le but est rexpulsion des prétendants.
(( Et aujourd'hui il serait assez léger pour dire à la face du monde que peut-être il avait engagé la France !
« Si cela est, il faut avouer qu'il a eu uneétourderle incommensurable, car il y a un engagement solennel envers l'Europe ; il faut dire qu'on a compromis l'avenir de la France, et qu'en reconnaissant la reine d'Espagne, on a méconnu les vrais intérêts de la France.
M Je crois, pour mon compte qu'en reconnaissant la reine d'Espagne, nous avons cédé à un instinct qui parle chez nous depuis deux siècles ; car lorsque l'Espagne n'est pas notre amie, elle devient forcément notre ennemie. Elle devient le point de vue de toutes les puissances qui peuvent n'être pas en paix avec nous.
« Souvenez-vous, messieurs, du grand motif qui a déterminé Louis XIV\ On lui a supposé une misérable ambition de famille, parce qu'il a accepté le testament du roi d'Espagne.
« ... Je veux terminer la longue querelle de l'Espagne de l'Autriche et de la France, en mettant sur le trône de Madrid une politique analogue à la nôtre.
2l4 CORRESPONDANCE DE BÉKANGER
besoin d'espérances, je ne le lui aurais pas caché. Tout cela ne le rend ni plus sage ni plus docile aux bons conseils. Ne réve-t-il pas encore de faire de l'industrie à Bel-Air ! Les gens que la fortune a gâtés d'abord sont ceux qui résistent le plus aux coups de fouets qu'ils en reçoivent plus tard.
Vous avez vu les châtelains du Petit-Bois : Herniann vous aura demandé votre appui auprès de quelques journaux (1). Faites pour lui ce que je n'ai pu faire, car je doute de mon inlluence au- ])rès du Courrier et ne puis rien au Commerce. Si vous voyez Chambolle (2), dites-lui en aussi un mot, quoique je lui aie écrit et qu'il m'ait promis un article. A la Xoiivclle Minerve, je ne connais plus personne, si, comme je le crois, Lemaire a cessé d'y travailler.
En voilà encore un dans l'embarras ! Et que de fois n'y a-t-il pas été 1 Mais cette fois je n'y puis
( i) Touchant son ouvrage. Les condainn/'s et les prisons.
(2) xMors rédacteur en clief du Siècle. CliamboUc avait fciilscs premières armes dans le journalisme au Courrier franc/ds, qu'il quitta en i83o pour passer au .\(Uiuiud. Il retourna peu après au Courrier cl prit, en 1837. la direction du S'tV'c/f, qu'il garda jusqu'en i8/|8 Quelque temps après, il ibnda VOrdre, qui fut supprimé au 2 décembre i85i.
Chambolle, qui avait fait partie de la Chambre des députes depuis i838, lut envoyé à la Constituante par la Mayenne et à la Législative par la Seine. 11 eut l'honneur de protester contre le coup d'Etat de Louis-Napoléon, qui le lit enfermer à Mazas et ensuite exiler. Rentré en France après le déirel du 9 août, il devint secrétaire de la Compagnie du chemin de fer du Centre.
COUBESPONDANCE DE liEUANGER 2 10
plus rien. J'en suis fâché, car lui et sa femme surtout méritent qu'on s'intéresse à eux. Le pauvre M. Bréant, avec son billet (1) ! C'est le cas de redire encore le mot de Ninon.
Je présume qu'enfin vous aurez pu voir M. de Clercq. Vous avez dû le trouver dans la joie. Un iils est tout ce qu'il lui restait à désirer et il lobtienl. Je n'ai pas oublié la commission que vous m'aviez donnée auprès de lui ; mais je ne veux lui en parler qu'à mon passage à Paris, vers la fin de mars. Dites-moi donc? ne pourrait-on pas actionner Bugeaud au nom de l'orpheline de Dulong, en vertu de la nouvelle jurisprudence sur les duels ? Il ne peut y avoir encore prescription ; mais j'ignore si les enfants naturels ont droit d'intervenir. Au reste, vous avez dû y penser (2).
J'ai beaucoup planté cet automne et jusqu'à la veille des froids. Je ne sais s'ils m'auront fait tort. Bretonneau ne le croit pas. Mon bon docteur est bien touché de votre souvenir, et il ne souhaite pas moins que nous de vous revoir ici. Nous ar-
(i) Bréant. né à la i"crrière-sur-I\isie (Eure), élève et collaborateur du célèbre Darcet, devint essa)eur à la Monnaie. Serviable pour tous et d'esprit distingué , il obligea notamment les hommes de lettres et les artistes.
(2) Dupont de l'Eure s'était chargé de l'orpheline de l)ulong après la mort de ce dernier.
jyjiie ]Julong épousa un M. Mallard, pharmacien à l'aiis.
Paul Boiteau a recueilli, dans la Correspondance de Bcranger, les nombreuses lettres que le poète lui écrivit.
2l6 CORRESPONDANCE DE DÉRANGER
rangerons tout cela dans doux mois, car j'espère vous voir à Paris à cette époque.
Faites toutes mes amitiés à M'"^ Dupont et à vos enfants. Recevez celles de Judith qui vous remercie de ne pas loublier. Rappelez-moi au souvenir de Barrot et de sa femme, et croyez-moi tout à vous du fond du cœur.
Béranger.
Tours, l'j octobre
11 y a bien longtemps, mon cher et bon Dupont, que je n'ai eu de vos nouvelles et ne vous ai donné des miennes. Je voulais vous aller voir cette année et Hermann devait me conduire chez vous. Ses voyages s'y sont opposés d'abord, puis les visites me sont venues à la file ; puis enfin une fièvre double tierce m'a pris au collet. C'est un mal assez fréquent, ici, surtout du côté de la Loire où nous habitons maintenant. La fièvre a été bientôt coupée, mais elle a été suivie d'une sale maladie qui ma mis à bout de force. Je commence à me retaire. Mais comme je n'ai pu prendre autant de quinine que l'ordonnait le docteur, par rapport à la diarrhée, il craint quelque fâcheux retour. Il a été au moins aussi maltraité que moi, et c'était bien autrement fâcheux pour lui, dont tout le monde avait besoin. Enfin, il va mieux.
Je m'applaudis de plus en plus du parti que j'ai pris, et nous nous trouvons très bien dans notre
2l8 CORRESPONDANCE DE lîÉRANGER
nouveau gîte (1 1. Je vous assure qu'il y a d'heureuses compensations aux pertes que nous avons faites en quittant la Grcnadière, quand ce ne serait que le voisinage de Bretonneau, chez qui je vais coucher, lorsque des dames viennent nous voir et que je leur cède ma chamhre, ce qui m'est arrivé deux fois, en peu de temps.
Bérard revient aujourd'hui d'Alais, où il a été ohligé de passer près de deux mois à débrouiller les affaires de cet établissement. Vous aurez su qu'il était enfin débarrassé de son loyer de la rue des Mathurius ; c'est à peu près douze mille francs de bénéfice par an. La filature modeste qu'il monte ici paraît pouvoir prendre. Ce serait fort heureux pour ses deux fils qui s'y adonnent de tout leur cœur.
Quant à Ilermann, qui a la rage des voyages, et à qui, je crois.J'ambition littéraire tourne un peu la tête, il vient de partir pour Rome, où madame le doit aller rejoindre. Nous y perdrons bien de bons soins.
Avez- vous lu IcsMcmoiics de La Fayette ? (2). La famille me les a envoyés. Aux trois premiers volumes, j'ai écrit une lettre de remerciements à M. Georges (3), où je faisais du père un éloge bien sincère, comme patriote et homme de vertu.
(i) Bélanger avait (jiiillé la Grciiadièrc [)Our aller liabilcr rue Clianoint'au. à l'ours.
(2) Mémoires, correspondance el ninnitsrrils du (jènêral Lafayelle, publiés par sa famille, 6 vol. in- S", iS'Sy-iS'.^S.
(3) Georges-Washington Lafayelle, lils du général.
coRunsroNDANCi: de iîkuanger 1219
J'espère que ma lettre est parvenue, mais peutêtre méritait-elle une réponse. Elle en eût obtenu une sans doute, si les La Fayette avaient su quelle semonce j'avais adressée au National au sujet d'un article inconvenant et maladroit, que j'ai encore reproché dernièrement à Thomas (1), qui a passé huit jours ici. Il m'a promis qu'on réparerait cette faute, autant que possible.
Je vous avouerai, au reste, que ces Mémoires m'ont paru d'une nullité presque complète, La Fayette a plus assisté aux événements qu'il ne les a dirigés, et ceux qui ont recueilli ses notes et sa correspondance auraient dû sentir la nécessité de ne pas entasser tant de redites sans intérêt, et, chose étrange, presque toujours dépourvues du charme qu'on trouvait dans les conversations du général.
N'avez-vous pas remarqué comme il est sobre d'éloges pour Manuel? Sauf le discours prononcé sur la tombe, dont l'insertion était forcée, il n'y a qu'une maigre appréciation de son ancien collègue. J'ai cru voir là un peu de vieille rancune. Cela ne m'empêche pas de dire qu'il est difficile de trouver dans une si longue carrière politique, traversée par tant d'événements opposés, une probité plus constante, un plus ferme attachement aux principes les plus généreux et les plus patriotiques. C'est une statue bonne à mettre en face
(1) Rédacteur dn .\alionaL
2 20 COKKESPO>DA>CE DE bEUANGER
des meneurs de notre époque et peut être de bien des époques à venir.
Comment se porte l'excellente M'"' Dupont ? Vos enfants 'sont -ils en aussi bonne santé qu'on y est à leur âge? Béjot ma dit que Charles s'était signalé dans ses études. Aurez-vous des pommes? On assure que non. Ici, le raisin est mauvais et en petite quantité. Il paraît que partout l'hiver sera rude aux malheureux, (^ela n'empêchera pas messieurs du Centre de voter un bon gros budget.
Adieu. Judith se rappelle à votre bon souvenir, ainsi que Bretonneau ; et moi, je vous prie d'embrasser M"'" Dupont et vos enfants, ainsi que je vous embrasse de cœur.