BÊ RANGER
Tours, 2t décembre iSSg.
Certes, mon cher ami, vous aurez ma réponse à Rougepériers avant de quitter M'"' et M''^ Dupont, mais je commencerai par vous dire qu'il y a une lettre de moi qui vous attend à Paris. Il y a quelques jours,votre collègue Bacot est venu pour avoir mes commissions et je l'ai chargé d'un petit mot, tout en lui prédisant que vous n'étiez pas encore près devons mettre en route.
Je vous priais, dans cette lettre, de me donner des nouvelles de toute votre famille; ainsi vous voyez que, si elle est assez bonne pour penser à moi, je le mérite un peu par le souvenir que je garde de vous tous et de laccueil si afïectueux que j'ai reçu chez vous. La Touraine ne me fait pas oublier la Normandie. 11 est bien fâcheux que ma constitution échauffée s'arrange si peu des voyages. Toutefois, celui-là m'a ramené mieux portant au gîte, et depuis je n'ai plus à m'occuperde lafièvre* Le bon docteur, qui est bien touché d'avoir place dans votre mémoire, me prédit encore quelques accès au printemps ; puis, dit-il, l'épreuve sera ter-
minée. Je crois qu'il y a un peu de ruse de sa part à me faire regarder d'avance les accès que je pourrai avoir alors, comme la conséquence de ceux que j"ai eus ; mais je ne puis en vouloir à son amitié.
Nous venons d avoir une noce : celle d'Edouard Bérard avec la jeune Anglaise dont je vous ai déjà parlé. Nous devons à cette circonstance d'avoir revu M'"^ Bérard, qui est bien souffrante et, déplus fort inquiète de la santé de sa fille. L aide de camp de Sa Majesté est aus5^i venu. Ils repartent tous demain. Bérard est déjà retourné à Bourges. Je n'ai pas voulu aller au mariage ni à la noce. Ma manière dêlre a été mon excuse. Jai ainsi évilé beaucoup d'ennuis. Mais nous avons dîné bier en famille au Petit-Bois, où j'ai fait les compliments dont vous m'aviez cbargé.
Edouard épouse une jolie petite poupée, élevée dans un grand luxe, et cent mille francs, sans espérance autre, les biens de cette famille revenant de droit à l'aîné des beaux-frères. Personne ne voit ici celte alliance de bien bon œil, surtout en pensant au jeune liommedont la légèreté d'esprit égale la pesanteur physique, ce qui ne l'empêche pas d'être le meilleur garçon du monde. Il n'y a, dans celle famille, qu'Auguste 1 1) de vraiment raisonnable ; je tache de lui donner le courage nécessaire à dompler les autres, le père compris, car le brave homme a des manies bien coùleuses.
(i) [•"ils de M. Bérard.
CORRRSPOXDWCE DE HKKVNGER '20Ô
M'^'° Lemaire m'écrit aussi toutes ses craintes d'avenir. II y a bien longtemps que je les ai pour elle et pour lui. Prêtez-leur dix mille francs, et demain ils oublieront tout, en dépensant cet argent au plus vite. Votre fortune et le peu quejai y passeraient en deux ou trois ans. C'est désolant à dire, mais ce n'est que trop vrai, et personne ne le sait mieux que moi. Ne vous affligez donc pas trop de ne pouvoir leur rendre service. Ils ont, en vérité, mis à bout ma volonté. J'aurais voulu pourtant leur voir la place des archives (1) ; j'ai écrit à Passy (Antoine) d'une manière pressante, et il m'a témoigné beaucoup de désir de les servir. Malheureusement, je doute qu'il en soit de même de Duchàtel 2), qui n'a d'ailleurs pas de raison de leur être favorable.
(i) Caucliols-Leniairo fut nommé, en i84<>, clicF de la section législative aux archives de France.
(2) Duchatel (Charles-Maric-Tanneguy, comte), né à Paris le 19 février i8()3, s'attacha d'abord aux idées libérales et concourut à la fondation et à la rédaction du Globe. — Nommé conseiller d'Etat après la Révolution de Juillet, puis élu député en i833, il se rallia à la politique conservatrice que, depuis, il ne cessa de soutenir avec autant d'aveugleinent que d'obstination.
Appelé le 4 avril i8j4 ^^ ministère du commerce qu'il quitta le 22 février i8.i6, il rentra dans le cabinet du (3 septembre suivant conune ministre des llnances ; le i5 avril 18^7, il tombait avec Gaizot et devenait un des chefs de la coalition cjui attaquait l'administration Mole, Enfin, il reprit le portefeuille de l'intérieur dans le cabinet du 29 octobre l84<>, qui pratiqua si largement la corruption électorale et
25 '» coRnESPO>"DA?îcr: de béraxger
Nous avons un temps afTreiisement humide. Vous nètes sans doute pas mieux traités. Vos dames ne se promènent guère. Quand leur ferez-vous une petite allée sablée et battue, même couverte, auprès de la maison? Allons, paysan : ayez donc égard aux petits pieds des dames. Je pense à leur claustration absolue pendantl'hiver et je les plains. Embrassezles ])our moi, je vous prie. Recevez tous les compliments de Judith, et croyez-moi tout à vous de cœur.
Béraxger.
P. S. — J'allais oublier de vous dire un mot de l'affaire Leroux. 11 ne s'est pas encore misa la besogne, et léditeur prolonge jusqu'en avril les engagements pris. Moi, je cesse de m'obligcr de fournir une histoire telle quelle, obligation qui m'inquiétait fort ; de plus, je ne réponds pas des avances qui auront lieu à partir de janvier. Mais je reste garant des quatre mille cinq cents francs déjà reçus par Leroux. Au reste pour s'acquitter de toutes ces avances, il suffirait à Leroux de faire cette histoire, mon nom n'y fût il pas, et c'est ce que l)ien certainement il fera. Néanmoins, mon nom sera en télé du livre (si le livre me convient), et alors il aura les cinquante mille francs. C'est là ce que je promets en-
qui demeura sourd à toutes les demandes de réformes : on sait quelles conséquences 11 en résulta pour la royauté qui sombra le 24 février i8'i8.
Ducliatel est mort le 5 novembre 18G7.
f.OUHF.SPOXnVNCî: de BKUAXP.KU 2.)J
core à léditeur et à mon pauvre philosophe. Pour moi, c'est le plus grand sacrifice. Je vous avoue que j'aimerais mieux payer les quatre mille cinq cents francs 1).
Je prends mes précautions. Nous touchons à la fin de l'année. Je vous souhaite la prochaine aussi bonne que possible. C'est faire des vœux pour M"'^ Dupont et vos chers enfants, à qui je dois bien cela pour l'amitié qu'elle et eux veulent bien me conserver.
(i) Pour tirer Pierre Leroux d'une grande gène, Déranger s'était engagea fournira l'éditeur G.*** une Histoire de Aapoléon que le philosophe avait promis d'écrire moyennant une somme de cinquante mille francs, et à laquelle l'Illustre chansonnier devait attacher son nom dans l'intérêt de la vente du livre. Le courage fit défaut à Pierre Leroux, et \e Xapolèon ne vit pas le jour.
Tours, 3() mars i8'|0.
Il y a bien lon<ïlemps, mon cher ami, que je veux vous écrire pour avoir de vos nouvelles. Comment vous portez-vous? Le rhume a-t-il disparu ? Béjot m'a dit que vous alliez mieux. Je le souhaite bien. M""" Dupont et vos enfants sont-ils en bonne santé aussi ? Vous n'êtes sans doute pas encore retourné à Rougepériers. La Chambre a dû vous occuper. C'est une belle chose que le refus de la dotation (1); c'en est une curieuse que l'arrivée de Thiers et que son installation (2). Je ne sais trop ce que la France y ga<^ncra, mais s'il ne fallait que de l'esprit et du talent, il y aurait lieu d'espérer beaucoup, car on en a fait preuve dans le tournoi auquel vous venez d'assister. Bar-
(i) La Chambre avait refusé, dans sa séance du 20 février, la dotation de Soo.ooo francs que le Cabinet demandait pour le duc de Nemours.
(9.) Tlilers était devenu président du Conseil ot minislrc <les affaires étrangères dans le nouveau Cabinet du i " mars (jui succédait au ministère Mole.
COKUESPOUANCE DE BERAINGER 2^7
rot ne m'a paru ni à la hauteur de Tliiers, de Garnier-Pagès (1 , ni de Berryer.
(1) Garnier-Pagès est né à Marseille en 1801. Reçu avocat, il se fit inscrire au barreau de Paris, et s'occupa activement de politique : aussi prit-il une grande part à la Révolution de i83o. Envové à la Chambre des députés par les électeurs de risère d'abord, de la Sartlie ensuite, il acquit une prépondérance qui força le parti gouvernemental à compter avec lui.
<i Dès ses premiers pas dans la carrière des affaires, et même avant i83o, Garnier-Pagès s'était déclaré républicain... AlTabio et insinuant, son esprit vif, sa simplicité, sa grâce familière, son langage dont une naïveté de bon goût tempérait la malice, lui valurent dans le Parlement une influence que semblait lui refuser d'avance la hardiesse de ses opinions. H est certain qu'il possédait au plus haut degré l'art d'amener ses adversaires à l'aimer dans ses croyances. Quand il parlait, à la (.'.hambre, c'était sur tous les bancs une attention pleine de bienveillance. Et en elTet nul ne méritait mieux que lui d'être écouté... »
Garnier-Pagès est mort en i84(, au moment oii son frère Louis-Antoine allait entrer dans la vie politique en qualité de député de Verneuil (Eure). Sans avoir eu la célébrité de son aîné, le second des Garnier-Pagès, tint jusqu'en 1871 une place telle que nous croyons devoir publier ici l'article que lui consacre le Siècle au lendemain de sa mort (3i oct. 1878).