‹ Lettres inédites de Béranger à Dupont de l'EureChapitre 6 sur 10 · GARNIER-PAGÈS · texte numérisé non relu

GARNIER-PAGÈS

(Louis-Antoine.)

Le parti républicain vient de faire une grande perte. L'un de ses vétérans, M. Garnier-Pagès, ancien membre du gouvernement provisoire de 1848 et du gouvernement de la défense nationale de 1870, est mort hier soir, des suites d'un refroidissement.

M. Garnier-Pagès était né le 18 juillet 1800, à Marseille.

2 58 COUnESPONDANCE DE nÉHANHER

Mnis In position était difficile, et il était presque impossible de sen tirer mieux. Après cela, il faut dire encore : Qu'en résultcra-t il pour la France? Quand je prédisais le ministère à ïhiers, il y a six mois, je ne croyais pas dire aussi vrai. Est-il aussi

Il s'appelait alors Simon Pages, et avait pour frère utérin Garnier, qui, sous le nom de Garnier-Pagès l'aîné, devint le clief du parti républicain en France, et fut l'un des plus remarcpiahles orateurs de la Cliambre des députés de la monarchie de juillet.

Tout le monde sait que les deux frères unirent leur nom et leur destinée. Lorsqu'ils n'étaient encore qtic de modestes employés de commerce, un jour le plus jeune dit à son frère : « Fais le nom, je ferai la fortune. » L'aîné, en elTet, fit le nom, et les Annales de la République nous en présentent peu qui soient plus purs cl plus glorieux. Lorsque Garnier-Pagès l'aîné mourut en i8/|i, sa fin prématurée inspira à la France républicaine de vifs et unanimes regrets. Son souvenir était vivant encore dans toutes les mémoires, en i8Z|8, comme le prouve la proclamation des membres du gouvernement provisoire au Palais-Bourbon.

A l'époque de la mort de son illustre frère, M. Garnier- Pagès était courtier de commerce à Paris. Il n'était pas arrivé à la fortune. F..cs électeurs de l'Eure l'envoyèrent à la Chambre des députés, et il vendit sa charge pour se consacrer entièrement aux travaux parlementaires. Il alla prendre place sur les bancs de la gauche, il prit part à presque toutes les discussions relatives aux finances et aux clieinins de for, (pii marquèrent les sessions de la Chambre.

En i8/i7, l'orateur d'alTaires devint l'un des promoteurs de l'agitation léformiste. M. Garnier-Pagès montra beaucoup d'ardeur dans la campagne des banquets, et le souvenir de son frère aidant, il fut l'un des citoyens que le peuple de Paris, au 24 février, acclama conunc membre du gouvernement provisoire.

jNous n'avons pas la prétention, surtout dans ce journal

(:01UU:SP()NDA>CE DE liliUAA'GEU '2ôg

mal qu'on le prétend avec Sa Majesté? Je lui disais aussi que je doutais un j3eu de cette mésintelligence. Il riait de mes doutes : j'en riais aussi. Pourtant, ils ne sont pas encore tout à fait dissipés. Nous vivons à une époque de farceurs en tout

dont les lecteurs connaissent M. Garnier-l^agès par ses écrits, de rappeler les événements auxquels il a été mêlé pendant son passage au pouvoir. Son histoire particulière durant cette période se confond avec l'histoire du gouvernement provisoire et l'histoire de la commission exécutivv^, dont il fut également l'un des memhres.

Mû par un sentiment exagéré de générosité, M. Garnier- Pagès, à cette époque de sa carrière, poussa la politique de concession et de ménagement envers d'implacables adversaires jusqu'au point de perdre la popularité dont il jouissait, à juste titre, comme député.

Pour être juste, il faut considérer et le poste (pi'occupait M. Garnier-l'agès, et les pressantes nécessités auxquelles il eut à faire face, avec un courage qui ne faillit jamais. Choisi comme ministre des finances, le 5 mars 1848, en remplacement de M. Goudchaux, M. Garnier-Pagès proposa plusieurs mesures importantes au gouvernement : la circulation forcée des billets de banque, la fusion des banques départementales avec la banque de l'^rance, la création des comptoirs d'escompte. Son nom est resté attaché à cet impôt des quarantecinq centimes, qui fut une arme si puissante entre les mains des ennemis de la République. Mais il ne faut point oublier qu'à cette époque, les financiers de la monarchie, parmi lesquels était M. Achille Fould, le futur financier de l'empire, proposaient ouvertement la banqueroute. On sait que l'assemblée constituante approuva unanimement le compte rendu de la gestion financière de M. Garnier-l^agès. Il avait été élu représentant du peuple par les départements de la Seine et de l'Eure.

M. Garnier-Pagès ne fut pas réélu h rassemblée législative.

2 00 COURESPOND.V.NCE DE BÉRANGER

i»enie. Je suis toujours disposé à croire aux mystifications. Cela me fait avoir un peu peur pour notre ami Barrot Mais vous en savez plus long que moi. et je dois m'en rapporter à vous. Vous me direz ce que vous en pensez.

Eh bien ! le pauvre Lcmaire na pas la place.

Il passa les années de sa retraite et le temps de l'Empire à réunir les matériaux de son Histoire de la névohition de IS'iS.

Quand, après le long sommeil de la servitude, \\\\[ le réveil libéral de 1807, M. (jarnier-Pagès reparut sur la scène polilifjuQ. Il avait été l'un des plus actifs promoteurs de l'opposition au gouvernement de ÎNapoléon lll. et il fut l'un des candidats du parti démocratique à Paris. Les électeurs lui préférèrent alors M. EmileOlliNier, qui avait promis d'être le spectre du 3 décembre, et qui devint le ministre au cœur léger de l'Empire !

M. Garnier-Pagès, cependant, ne se découragea pas. Il travailla activement, à Paris et dans les départements, au succès des candidatiues libérales lors des élections de i863, et les électeurs de la Seine l'envovèrent, en i8(JZ|, au corps législatif. Il fut l'un des prévenus et l'un des condamnés du fameux procès des treize. Au corps législatif, il vota avec le groupe de la gauche et prit part aux discussions sur la politique extérieure et sur les finances.

Après sa réélection, en 1869, M. Tiarnier-Pagès devint l'un des membres du gouvernement de la Dél'ensc nationale.

Il resta à Paris pendant le siège, et ne parut dans l'assemblée de Bordeaux, après l'armistice, que pour remettre les pouvoirs du gouvernement entre les mains des repré.sentants élus en un jour de malbeur.

Il ne cessa pas, durant la législature du long parlement français, de suivre avec attention le cours des événements politiques, il ne dé.sespéra pas un seul jour du succès de la cause qu'il avait servie 4oute sa vie avec courage, avec dévouement et avec un noble désintéressement. Ln siège de

M. Ducbàtel a fait une escobarderie. Au moins elle a tourné an profit d'un homme qui devait en avoir besoin aussi. D'ailleurs, il avait plus de droit : (iuizot le protégeait. Je pense, du moins, que c'est comme citoyen de Lisieux qu'il a obtenu l'avantage. Je n'en plains pas moins les pauvres Lemaire et ne devine pas de quel côté ils vont se retourner. J'avais écrit à Mignet pour eux. mais il était trop tard.

J'ai ici Leroux (1), et je vois que son Napoléon

sénateur inamovible aurait couronné une carrière noblement remplie; la mort est venue le surprendre, mais du moins il a eu la consolation de voir la République victorieuse des partis monarchiques, sur le terrain du sulTrage restreint comme sur le terrain du sull'rage universel, prendre définitivement possession du gouvernement de la t>ance.

(i) Leroux (Pierre); né à Paris, en 1798 mort le ii avril 187 1 : linguiste et savant érudit, philosopbe éminent.

Après avoir collaboré au Globe, il adhéra, en i83i , au Saintsimonisme, dont ce journal devint alors l'organe; il se sépara de la communauté de la rue Monsigny en même temps que Bazard et Jean Reynaud. Avec ce dernier, il fonda {'Encyclopédie nouvelle qu'il est regrettable de n'avoir pas vue achevée. 11 en fut ainsi de la plupart des œuvres entreprises par Pierre Leroux : la principale, De V Hamanité de son principe et de son avenir, manque de conclusion ; elle met néanmoins en lumière les talents de conception, de dialectique, de style, et la science de son auteur, plus qu'aucun autre de ses ouvrages publiés soit en volumes, soit dans divers journaux.

Dès iB/ji, Pierre Leroux écrivit de nombreux articles et brochures sur la question sociale : ils lui valurent d'être nommé, par le département de la Seine, représentant du peuple à l'Assemblée constituante de i848, où il montra un réel talent d'orateur et vota constamment avec la Montagne.

26'J CORUESPOXDVNCE DE BSKWr.ER

menace de ne pouvoir briser sa coquille. Je pense que je n'aurai pas à livrer de nouveau mon nom à la

Député à l'Assemblée législalive, il l'ut exilé au 2 décembre i85i. De Jersey, où il avait fixé sa résidence, il publia La Grève de Samnrez, ouvrage inaclievé. Rentré en France en i8()n, lors de l'amnistie générale, Pierre Leroux s'occupa d'une traduction de la Bible.

Il n'est pas sans intérêt d'ajouter ici quelques commcnlaircs sur l'ouvrage de V Hamanilé de son principe et de son avenir. Dans un volume intitulé Le Socialisme, le ISaturalisine et le Posilivisme, M. Fcrrnz a fort clairement défini l'œuvre principale de Pierre Leroux : « C'est un ouvrage qui ne manque pas d'une certaine force spéculative, mais qui ne brille ni par l'ordre, ni par l'unité. » L'auteur y définit (( l'bomme sensation — sentiment — connaissance, » en s'inspiranl de la division saint-simonicnne des liommcs en industriels, artistes et savants, et nous fait espérer qu'il tirera de cette définition, dune exactitude plus que douteuse, les plus riclies conséquences, puis il la laisse là pour aborder deux questions qui ne s'y rattaclient nullement et qui renqjlissent de leurs développements presque tout son livre : la question de notre destinée présente et celle de notre dcsiinée future.

Suivant Pierre Leroux, tous les maux de la vie actuelle viennent de ce que le principe de l'unité du genre bumain n'est encore ni bien compris, ni bien appliqué. Le cliristianis'ne, il est vrai, l'a entrevu, puiscpi'il a proclamé la fraternité des liommes et lait de la cbarité la loi même de la vie ; mais il a eu tort de séparer la cbarité de l'égoïsme, puistpie celui-ci est le fond même de notre nature et (|u'il faut bien lui faire sa place dans les cboses humaines. Le vrai principe de la morale n'est pas la cbarité, mais la solidarité, cpii embrasse l'égoïsme et la charité, le moi et le semblable, le droit et le devoir tout ensemble.

...Pierre Leroux reproche encore au chrislianisme d'avoir fait consister la charité dans l'amour de Dieu plutôt que dons

CORIll',SPO>'DANCE DE bÉllA>iGEU 263

publicité, niaisqu'il me faudra payerquelque chose pour cela. Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'une

ramnur des hommes cl d'avoir ainsi donné naissance à un vain mysticisme.

... (Il) ne traite pas seulement de la vie présente, mais encore de la vie future, et c'est peut-être là la partie la plus curieuse et la plus orii^inale de son système. « De même, dit-il, qu'on a opposé sur la terre la charité à l'égoïsme, au lieu de les fondre dans un principe supérieur, — celui de la solidarité, — de même on a opposé, dans l'univers, la vie céleste à la vie terrestre, au lieu de les unir entre elles et de faire de l'une le simple prolongement de l'autre. En plaçant le paradis hors de l'humanité et de la terre, dans des espaces imaginaires, on a rendu l'homme indilTérent à l'amélioration de son espèce et à celle du globe qu'il habite : on a fait de lui un ascète ou, par voie de réaction, un incrédule et un athée. Dans un cas comme dans l'autre, la terre a été pour ainsi dire désandifièe, avilie et abandonnée au mal. Cette double erreur est venue de ce que les uns ont conçu Dieu comme habitant par delà les limites du monde, dans je ne sais quel ciel, et de ce que les autres ont conçu le monde comme se suffisant à lui-même et n'ayant pas besoin de Dieu. Or, ce sont là deux conceptions radicalement fausses. Dieu est dans le monde ou plutôt le monde est en lui ; car c'est en Dieu, suivant la grande parole de saint Paul, que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes.

(( Mais pour être au monde. Dieu n'en est pas moins distinct de lui. 11 est l'Etre immuable et absolu, où toute existence a son principe ; il est le ciel invisible et infini. Le monde, au contraire, est l'ensemble des êtres relatifs et changeants, il est le ciel fini et visible dontla terre elle-même fait partie.

a Faute d'avoir distingué le ciel absolu et le ciel relatif, les hommes se sont imaginés qu'après la mort, ils existeraient dans le premier et vivraient ainsi d'une vie sans analogie avecla précédente. Ils n'ont pas rélléchi que ce serait là vivre

204 CORRESPONDANCE DE DERANGER

nfïaiie qui m'a tant préoccupé, ennuyé, effrayé même, ne conduise pas mon philosophe au but que je voulaislui faire atteindre. 50. OOOfrancs étaient cependant bonsàgagner: enfin, ille sentira peut-être. Mon cher ami, je voudrais bien que vous me fissiez un plaisir à vos moments perdus, si, toutefois, vous ne laissez pas de Mémoires, où la chose alors trouverait place : ce serait d'avoir la complaisance de in'écrire la foudroyante apostrophe de Durbach li à Fouché 2), lorsque, à la fin des

(le la vie même tic Dieu, ce (]ui est impossible à des cties finis cl créés. Noire union avec Dieu clans la vie fulure sera la même que dans la vie présente : Elle n'en di Itérera que par le degré »...

Une partie historique et une partie politique et sociale complclenl l'œuvre de IMerre Leroux, mais elles sont loin de valoir la première, purement pliilosopliicjue. Par bien des ])oints, dit M. Ferra/, l'auteur « se rapproche singulièrement déco ^ iclor Cousin qu'il a tant attaqué», bien (pic, par daulrcs C(Jtés, (( il reste à moitié saint-simonien ».

(0 Durbach (François-Jcan-Frédéric), né à Longueville {Lorraine^!, le i5 avril ij6.'^. Membre du Corps législatil' sous le premier Empire, il faisait encore partie de celle assemblée lors des événements de i8i4.

Sincèrement dévoué à la démocratie et à la liberté, il soutint, sous l'Empire, les droits et les intérêts du peuple contre le despotisme impérial, comme il combattit, sous la monarchie, les lois restrictives de la presse.

Nommé, en i8i5, membre de la Ciiamluo des représentants par le déparlement de la Moselle, il contribua, par ses conseils, à la seconde abdication. I^roscrit par les Bourbons contre le retour desquels il s'était énergiqucment prononcé, il fut enfin autorisé à rentrer en France où il vécut dans la retraite, éloigné des alTaires publiques.

(a) L'apostrophe de Durbach à Fouché, qu'on trouvera

CORRKSPONDANCE DE BÉRANGER 205

Cent Jours, vous l'accompagnâtes chez lui avec Solignac (1). Vous m'avez dit un jour les paroles prononcées en cette occasion, et elles m'ont paru si admirables que, quoique ma mémoire en ait bien conservé le sens, je voudrais les avoir exactement comme vous les rapportez. Vous sentez que je n'en ai d'autie besoin que celui de les redire moimême à d'autres, et que, par conséquent, si vous pouvez vous rendre à ma prière, rien ne presse pour l'envoi que cela vous donnera occasion de me faire (2).

ci-après, et qui fait suffisamment connaître ce ministre de la police, dispense de toule note biographique à l'égard de cet homme, dont on ne peut dire que peu de bien et beaucoup de mal : Fouchc. duc d'Otrante, né au Pellerln (Lolre-Infcrleure), le 19 septembre 17ÔZ1, est mort à Trieslc, le 2 5 décembre 1820.

(1) Solignac (le baron Jean-Baptlstc), lieutenant-général, né à Mlliiau, le 22 novembre 1773, prit part à toutes les guerres du premier Empire. Membre de la Chambre des députés de i8i5, 11 fut un des promoteurs de la seconde abdication de Napoléon 1", à qui 11 la fit accepter à l'avantage et au profit de Napoléon II, dont 11 défendit les droits sans succès.

(2) Le retour prodigieux de l'Empereur, au 20 mars i8i5, fut un événement tout à fait populaire. Dans cette journée d'attente, cependant, on pouvait lire sur le front des hommes qui rélléchissent, et 11 y en a dans toutes les classes, une préoccu|)atlon qui empêchait la joie d'être générale, malgré la fascination qu'exerçait sur les esprits ce dernier miracle du grand homme.

Quoique, à cette épo.pie, je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de notre grand drame, je n'aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l'heu-

266 CORnESPOD.VNCE DE BÉUANGER

Bretonneaii, qui est ici, me cbargede ses amitiés

reuse mémoire de mon vénérable ami Dupont (de l'Eure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et même à l'exercice du pouvoir.

J'ai obtenu de lui le récit d'un entretien entre le représentant Durbach et le grand traître de i8i5, le trop fameux l'ouché ; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation que cet entrelien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu'il le raconte.

Après la bataille de Waterloo, Fouclié, président du Gouvernement provisoire, tenait les fds des intrigues préparées de longue main qui l'occupèrent exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia ?\apoléon après le uo mars. Rouvrir les portes de la capitale aux lîourbons paraît avoir été son unique pensée. Pour cela, correspondre avec Talleyrand, Melternich, Wellington, même avec Louis XVIII ; mettre partout des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coûtait à cet homme audacieux. Entre autres moyens qu'il employa, j'en vais citer un qui tient de la comédie.

Une députation de Paris, envoyée au camp ennemi pour négocier, ayant demandé qu'on lui adjoignit Manuel, devenu l'orateur le plus iniluent de la Cliambie des représentants, et qui avait eu à Aix des relations avec Fouché, celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, lit partir à sa place, et sous le nom de Manuel, que ces pairs ne connaissaient pas, un de ses secrétaires, nommé Fabii, mcml)re aussi de la seconde Chambre. M. le comte de Valence était un des pairs mystiliés, et je l'ai vu moi-même plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu'il venait consulter comme avocat, surpris de ne pas retrouver en lui l'iionnne avec qui il croyait avoir passé plusieurs heures en conférences poiiticpies.

Je connaissais le comte, elj'aidai Manuel à lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapin de Nantes.

CORRESPO-NUVNCE DE BÉK.O'GER 267

rcsppclueuses pour vous; recevez aussi celles de

« Ah ! monsieur Manuel, dit le générai, je ne m'étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j'insistais auprès des généraux alliés pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore ! »

M. de \itrollcs. royaliste courageux qui s'était mis en rapport avec Fouclié, faisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vînt au général Solignac, reprétant, qui courut de grand matin en prévenir ses collègues Durbach et Dupont, un des vice-présidents de la Chambre. Tous trois se rendent en hâte chez le duc d'Otrante. qu'ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l'expression désagréable de sa figure.

Après avoir écouté les reproches de ces luessieurs et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères ; puis voyant qu'il ne persuade personne, il ose rappeler ses titres révolutionnaires à la haine des Bourbons. Ces titres, malheureusement, lui avaient concilié la confiance de plusieurs citoyens, entre autres de Manuel, dont l'âme loyale oublia que, dans les bouleversements politiques, ceux qui ont le plus à racheter sont souvent les premiers à vendre. Las enfin des divagations de Fouché, ému d'indignation, Durbach se lève à ce mot plusieurs fois l'épélé : « Oubliez-vous donc qui je suis ? » et répond : (( Non, nous ne pouvons l'oublier, et les souvenirs me viennent en foule. Qu'est-ce, en elîet, que monseigneur le duc d'Otrante ? N'est-ce pas cet ex-oratorien, président d'assemblées populaires, qui, lorsque des huées interrompaient un ouvrier demandant l'abolition de l'Etre suprême, s'écria : « Laissez parler ce jeune philosophe ? » Ce Fouché c[ui, avec Collot-d'IIerbois, se baigna dans le sang des Lyonnais mitraillés ? Ce Fouché qui vota la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu'il prétendit ensuite n'avoir été que de la peur ? Ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les Girondins, Danton, la Montagne et Robespierre ?

Judith, et chargez- vous des miennes pour M"''^ Du-

Vous avec raison, monsieur le duc, entre Fouché et les Bourbons il n'y a point de paix possible. Apres avoir trahi l'Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce, vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l'un des bourreaux de leur frère. S'ils pouvaient l'oublier un instant, la fille de l.,ouis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au trône vous serait payé par eux en faveurs et dignités, plus ils auraient, bientôt après, à vous faire expier leur propre faiblesse. Craignez alors, en dépit de l'amitié de Wellington, d'être obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu'on proscrive celuilà, il est sûr de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais, songoz-y, monsieur le duc, Fouché proscrit, après avoir vendu l'Empereur, la nation et ses représenlanls, Fouché hors de France, en quel lieu se montrera-t-il qu'on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre, lui-même, l'appelait homme de sang, ou qu'on ne répèle ce mot de Napoléon : « Voilà celui qui met son pied sale dans le soulier de tout le monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc ! C'est trop peu d'un supplice : trahissez-nous, vous les subirez tous deux. »

b\)uché, pâle d'une colère contenue, voulut ])rendre l'air du dédain, balbutia (piclques paroles insignifiantes, qu'il termina par cette espèce de sentence, dont les louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : (( Je n'ai jamais trahi ni un ami ni un principe » ; comme si un pareil homme avait des principes et des amis !

Convaincus de l'inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. Deux jours après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XVIII y faisait sa rentrée, et Fouché était minisire. La prédiction de Durbach ne s'en acconqilil pas moins, cl le souvenir en dut poursuivre Fouché

CORRESPONDANCE DE 15ÉUANGER 269

pont. Rappelez-moi au souvenir de vos aimables enfants, du docteur Auzoux et de M"'^ Marie. Je vous embrasse de cœur.

Béranger.

P. -S. — Compliments au seigneur du Goulet et à M. Levillain.

Je ne dois pas omettre de vous dire que je me porte bien. Si la fièvre revient, ce ne sera qu'au temps doux, et nous mourons de froid.

jusqu'à sa loml)c restée proscrite. (Iîéuanc.eu, Ma Buxfraphie, page 180 et suivantes.)

5 août i8io.

Mon cher Dupont,

Malgré mon j)eii de goût pour les voyages, qui vous a fait douter que je fusse dans ma famille, il est vrai pourtant que j'ai été obligé de me mettre en route et que voilà deux mois que je suis absent de Tours. On me retient où je suis en me parlant des fièvres delà Touraine,et Judith, depuis que je suis absent, ma avoué qu'elle s'ennuyait j)ro(ligieusement à vivre ainsi loin de ses bons et vieux amis. Ceci me donne matière à réfléchir, mais je vous supplie de n'en dire mot à personne jusqu'à ce que je vous en écrive plus long (1).

(i) Bérangcr s'était réfugié à fontcnav-sous-I^ois pour combattre dans la solitude la passion que lui avait inspirée une jeune Anglaise. 11 ne pouvait ni ne voulait donner son nom. sa renommée, toute sa vie, en traliissant la dévouée compagne de SCS mauvais jours. M"' Juditli Frère. Il luILa JMS(|u'ati déchirement, mais il sut se vaincre et se retrouver lui-même digne de celle (jui l'aimait.

CORRESPONDANCE DE BEUANGER 271

Il n'y a que peu de jours qu'on m'a fait parvenir mes lettres, et j'en trouve deux de vous. Bien que je vous aie engagé autrefois, mon cher ami, à accepter un siège à la Cour de cassation, je reconnais toute la justesse des motifs qui, cette fois, vous l'ont fait refuser. Vous deviez, avant tout, considérer la position du côté gauche de la Chambre, et je crois, comme vous, que bien des gens eussent passé par la porte qu'on vous ouvrait. Fidèle à vos antécédents de désintéressement, vous avez dû repousser ce qui semblait moins une justice pour vous qu'une faveur et un appât pour ceux avec qui vous avez voté si longtemps. Mignet m'en a écrit un mot qui me fait croire qu'on en a jugé ainsi ailleurs que chez vos amis de l'opposition. Quant à Thiers, je suis bien persuadé qu'à part tout calcul politique, il eût désiré vous voir à la place qui vous est due depuis si longtemps.

Je conçois que les sollicitations dont vous étiez entouré vous aient forcé à quitter la Chambre : vous y avez gagné quelques jours de bonheur et de repos à Rougepériers, et M"i'' Dupont en sera applaudie.

Dans votre dernière lettre, vous me dites que vous devez revenir à Paris vers le 16 juillet et le quitter dans les premiers jours d'août. Béjot m'avait écrit diiféremment. Selon lui, vous deviez y venir dans les premiers jours d'août et y passer une quinzaine. J'espère que ce voyage ne sera pas sans agrément pour vous, et que Charles sera heureux dans les examens qu'il va subir, s'il nes'inti-

272 CORUESPONDANCE DE BERANGER

mide pas toutefois : car la timidité est l'écueil de bien des supériorités.

Vous me parlez des Bérard. Ils se portent assez bien, sauf le pouce paralysé du receveur qui a dû aller aux eaux de Néris pour dissiper ce mal. M'""' Bérard se trouve assez bien de son séjour à Bourges. La recette est bien conduite par Auguste, qui s'applique à ce travail et mène la banque avec une extrême prudence ; je ne peux pas en dire autant de la filature qu'Edouard me paraît peu capable de diriger. C'est fàcbeux, parce que la famille aurait là une ressource assez fructueuse.

Ma santé n'est pas mauvaise, malgré l'engourdissement (jui ma pris à la cuisse gauclie et que Brctonneau m'assure nétreque l'efTet d'une chute que jai faite. Les médecins et les amis ne sont pas toujours véridiques. A tout prendre, cet engourdissement a plutôt diminué qu'augmenté.

Judith, dans ses lettres, me charge de vous présenter ses respects. Moi, je vous prie d'embrasser M'»«' Dupont pour moi et de l'embrasser de tout cœur. Rappelez-moi au souvenir de M"' Pauline et faites mes amitiés à Charles.

Adieu. A vous de ccrurct pour la vie.

r^KHANGER.

P.-S. — Comme vous pourriez être à Paris, j'adresse ma lettre à Béjot, qui vous la fera passer si vous êtes reparti. J'ai été, comme vous, bien satisfait d'a])prcnchehi bonne fortune des Lcmaire.

COURESPONOANCE DE BEKANGEU 2'jô

Mais je crains que 4.000 francs ne soient éternellement trop peu pour eux. Enfin, c'est toujours un bon acompte.

Si vous m'écrivez, faites-le sous l'enveloppe de Béjot, qui saura mieux où me faire tenir vos lettres.

Vous m aviez promis la conversation de Durbach et de Fouché. Il serait bien aimable à vous de me l'envoyer, aussitôt que les examens de Charles et le Conseil général vous en laisseront le temps.

5 septembre i(S^o.

Mon cher Dupont, certes je voudrais bien retourner cette année à Rougepériers, mais les difficultés que je trouve à me loger, grâce à cette bonne Judith qui voit des rhumatismes tombant de tous les murs et grâce aussi un peu à moi qui vois des importuns à toutes les portes, font-elles que je doute pouvoir me lancer sur la route de Normandie cet automne ; au reste, c'est toujours l'époque où vous êtes accablé de monde et de dîners, ce qui m'épouvante un peu. Toutefois, je n'y renonce pas encore ; dites bien à cette bonne M""= Dupont, qui verra au moins, dans l'espérance que je conserve, tout le ])laisir que j'aurais de me retrouver au milieu de votre aimable famille. Je vous félicite bien des succès de Charles, qui ne m'étonnent pas. Je crois qu'il fera ce quil voudra faire, et il voudra le bien. Ceci méfait penser que, faisant mon testament il y a peu de jours, chose qui me fait toujours rire, me reportant par la pensée à l'époque (j'avais plus de quarante ans) où je n'avais que trois chemises vieilles et déchirées et

COKKESPONDANGE DE BEUANGEK

une mauvaise paire de draps (que je suis devenu riche, l)on Dieu!), toujours est-il que, faisant la distribution de mes trésors, je vous ai légué le portrait de Manuel peint par Drolling, et, en dépit de la loi, j'en ai fait la substitution à Charles. Il me semble qu'il sera là en bonnes mains. Ceci me fait aussi penser que, faisant ma notice biographique, j'y ai laissé un blanc pour y mettre l'alloculion de Durbach que je vous ai déjà demandée plusieurs fois et qu'il me semble même que vous m'avez promise. Je vous ai dit que, si vous laissiez des Mémoires et l'y insériez, ma prétention n'était pas de vous en dépouiller au profit de mon libraire qui ne l'aura qu'après ma mort, mais que, si vous ne deviezconsigner nulle part ce morceau d'histoire que je trouve admirable, autant valait m'en faire présent pour enrichir ma notice, où les faiseurs de recherches la pourront retrouver un jour. Par hasard, ce discours foudroyant aurait-il déjà été publié? J'en doute, mais je serais bien aise de le savoir.

Dans le cas où il vous ennuierait de faire la partie narrative qui doit l'amener, contentez-vous de me donner les paroles de Durbach et je me chargerai de les encadrer, me rappelant fort bien le récit que vous m'avez fait des précédents de cette entrevue. Allons, paresseux, écrivez une heure ou deux pour faire plaisir à un ami et pour stigmatiser un des plus grands misérables de la terre.

Je vous ai dit que j'avais terminé mon affaire de Leroux à moitié profit, c'est-à-dire que je ne

perds que trois mille francs dont j'ai déjà payé quinze cents francs. Le pauvre philosophe est hien honteux, dit-on ; mais c'est une nature à qui il faut beaucoup pardonner, bien que dise Béjot, qui, en pareille circonstance, perdrait six mille francs sans sourciller et ne peut, sans gémir et s'emporter, me voir trois mille francs de moins, Cet argent a fait bouillir la marmite d'un réformateur : n'est-ce pas de l'honneur assez? Et puis Leroux est un excellent homme, quoique métaphysicien. Béjot prétend qu'on ne le comprend pas ; mais il ne ferait pas son métier s'il était compréhensible. Le bon vieux Lacrelelle aîné (L) me

(i) Lacrelelle (Pierre-Louis) aîiu'- iiafiuil à Metz, en i-jbi. Sa vie fut un exemple de p'-ohilé politique servie par un remarquable talent littéraire, tout consacré aux grands principes de liberté et d'iiumanité que Lacretelle puisa dans 1rs leçons des Encyclopédistes et apporta aux pliilosopbos de la première moitié du xix" siècle.

Nous ne pouvons citer toutes ses œuvres. Disons seulement que, venu à Paris en 1778, il collabora au Mercure et adopta les idées de la Révolution française.! son début, il fut élu membre de nos diverses assemblées politiques : la Constituante, la Législative, les Cinq-Cents, et traversa celle époque avec une fermeté civique égale à sa modération.

Sous le Consulat, il fui nommé membre de l'inslitut et consacra son temps aux Icllres, à la pbilosopbio. 11 fonda la Minerve où il fit paraître de très remarquables éludes sur la science et l'éloquence judiciaires et politiques. Lacrelelle continua jusqu'à un âge très avancé cet enseignement du publiciste qu'il élaborait dans une retraite presque pauvre, d'autant plus digne. On peut dire de lui qu'il fut sous tous les rapports un pliilo.soplie /)rfl/(Vy«o/i/. (P. llacquard.;

CORRESPONDANCE DE BEUANGER 277

disait de Garât (1) le philosophe: « Quel homme que ce Garât ! Quel génie ! Nous, on nous comprend encore un peu ; mais lui, personne n'a pu le comprendre. » Vous vo3^ez bien que Leroux est dans la bonne voie ;je voudrais, pour trois mille francs de l)lus, qu'il eût su gagner les cinquante mille francs qu'on avait fait sonner à ses oreilles.

Ah ! ça, vous faites donc des affaires aussi? On m'a dit que vous étiez dans une entreprisé de plâtres avec Laftitte et Arago. Vous avez été mis dedans, mon cher ami, et ce ne sont pas des métaphysiciens qui en profiteront. Comment en fait d'alïaires et de beaucoup d'autres choses vous laissez-vous aller à deux amis dont l'un ne regarde jamais au fond de rien et dont l'autre se prend à tout sans se soucier des résultats? Pour la

(1) Garât (Dominique-Joseph, comte), né à Uslaritz vers 1760. Publiclste distingué, il était le principal rédacleur du Journal de Paris lorsqu'il fut élu député aux Etats généraux par le tiers-état de Bordeaux. — Il fit partie de toutes nos grandes assemblées révolutionnaires et succéda à Danton au ministère de la justice. Emprisonné comme modéré en Tjg.'i, il recouvra la liberté au 9 thermidor. Membre du Conseil des Anciens en 1799, il accepta le coup d'Etat du 18 brumaire, puis fut nommé comte et sénateur par Napoléon I'^ Durant les Cent-Jours, il fit partie de la Chambre des représentants. Au second retour des Bourbons, Garât fut éliminé de l'Académie française et, rentré dans la vie privée, il ne s'occupa plus cjue de travaux littéraires. Citons entre tous ses Mémoires sur M. Suard, où comme dans les Eloges de VHospilal, de Suger, Monlaasier. de Fonlenelle, il s'est montré historien concis, philosophe tour à tour subtil et prol'ond, en même temps qu'écrivain original au stvle brillamment coloré.

27<^ f;ORRESPOM>\"VCE DE TîERANGER

politique comme pour l'argent, mon cher Dupont, ne laissez plus user de votre nom, sans un mûr examen. Il a une valeur trop grande pour l'abandonner aux étourneaux. Si vous aimiez le bruit, je ne vous dirais pas cela : ce serait conseil perdu. Si vous aimiez l'argent, ce serait sottise encore ; mais vous êtes exempt de ces vilains défauts : défiez-vous donc des enjôleurs Ne voilà-til pas que je vous sermonne! Cela me va bien, n'est-ce pas? Qu'en dit M'"« Dupont? Embrassezla pour moi, ainsi que sa charmante tille, et serrez pour moi la main au polytechnicien futur.

Je vous embrasse de cœur.

Votre ami,

Bkranger.

P. -S. — Béjot est en Belgique. Ecrivez-moi sous le couvert de Perrotiiu rue des Petits Aiujuslins, 15 bis.

Mes compliments à ceux de vos amis que j'ai le plaisir de connaître, surtout au docteur Auzoux.

Si vous avez M"'*» Lemaire, embrassez-la i)our moi, dites-lui que je lui éciirai bientôt et félicitezla sur la jolie nouvelle L'Idiote que j'ai lue d'elle ; ne lui dites pas pourtant où vous présumez que je suis. Je veux le lui apprendre moi-même.

37 mars i84i.

Grand merci, mon cher Dnpont, de votre l)onne et obligeante lettre. Toute longue que vous la trouvez, je la crois trop courte encore. En efïet, ce n'était pas le fond du récit de votre entrevue avec Fouché, que je voulais : c'était cette vive éloquence, ces vigoureuses apostrophes que je vous ai entendu prêter à Durbach, le soir où vous me fîtes ce récit. J'ai cela si présent, que je vais tâcher de suppléer à ce qui manque. Sans doute, ces formules d'indignation qui me sont restées dans la mémoire, vous les tiriez de votre cœur, dans un moment d'animation (1), mais, comme elles seules donnaient à mes yeux du prix à la narration, il faut bien que je les retrouve pour les conserver.

(1) Bcranger se trompe absolument à ce sujet. Dupont de l'Eure tirait, non de son cœur, mais des faits eux-mêmes très présents à sa mémoire, le récit saisissant de l'apostrophe de Durbach à Fouché, récit que Dupont de l'Eure a peutêtre fait vingt fois et toujours dans les mêmes termes. Celui que Béranger consigne dans son autobiographie nous paraît trop long et moins exact. (P. Ilacquar.)

28o CORRESPONDANCE DE BERANGER

Au reste, quand nous nous verrons, je tacherai de vous remettre en verve sur ce sujet, car je suis sûr de ne jamais formuler cette courte allocution aussi bien que vous. En vérité, vous vous êtes toujours trop défié de vous à la tribune : vous y auriez improvisé supérieurement. Un jour, au conseil des ministres, Laffitte me disait que vous l'aviez fait pleurer.

Croiriez-vous que je ne sais de votre adresse que le nom de la rue des Petits-Augustins. J'écris à Béjot, pour qu'il me l'envoie à la campagne où je suis (car vous avez raison de ne pas me croire à Paris), et je compte en profiter pour vous aller surprendre un matin. Toutefois, il me faudra attendre un peu, parce que, dans ce moment, j'éprouve un malaise cjui ne me })ermet pas de prendre un long exercice. Aussi ai-je cessé d'aller rendre visite à ce pauvre Lamennais 1), la seule

(i) Lamennais (Hugues, l'V-licito, Kohcrl). nj juin 1782, Sainl-Malo; 27 février 1 854, Paris. — Elevé dans le plus étroit catholicisme, il eut une éducation étrange, en dehors, rehelle aux maîtres, et où son intelligence se forme seule par les précoces lectures de Rousseau, de Plutarque et de Tite Live. Mélange d'enthousiasme mystique el de réserve inquiète, il dill'éra sa première communion jusqu'à 22 ans. Enfin, à l'exemple de son frère, il entra dans les ordres, et se montra de plus en plus fervent chrétien, envisageant, d'un concept nourri d'illusions, les bienfaits de l'esprit de l'Eglise. Son \œu initial fut de conduire le monde à la liherté par la théocratie. Traducteur du Giudc spirittifl de Louis de lîlois, auteur d'un livre sur l'institution des évèques, l^amennais vint en 1814 à Paris, attaqua l'Université de l'Empire, se retira à

CORUESPO>'nANCE DE lîER.VNGER 20l

personne pour laquelle je me sois décidé à mettre le pied à Paris, qui me cause toujours autant de frayeur. S'il n'y avait que deux lieues à faire pour me venir trouver, je vous aurais dit mon secret ;

Londres pendant les Ccnt-Jours, fut enfin ordonné prêtre en 1816, à Rennes.

C'est de 1817 à 1823 que, d'abord sans nom d'auteur, il publia VEssai sur V indifférence en matière de religion, suivi — en 1821 — d'une Défense de ses volumes. Dès lors, il se vit repoussé, renié par le clergé français, qu'alarmaient ses travaux au Mémorial catholique, au Défenseur, à la Quotidienne. Dans CCS écrits, Lamennais combattait l'esprit libéral au nom de l'absolutisme. Ce défenseur excessif, qui semblait vouloir se substituer à ce qu'il protégeait, elTraya l'Eglise.

i83o trouve Lamennais plus qu'à demi désillusionné, mais non découragé. .\vcc Montalembert, Lacordaire, Gerbet, ses disciples qui ne devaient point tarder à l'abandonner, il fonda le journal ï Avenir, puis suspendant la publication de ce périodique, partit pour Rome où il ne sut convaincre la papauté. Il venait de composer à Frascali un opuscule sur les Maux de l'Eglise et rejoignait la France par Munich lorsqu'il fut rejoint par une bulle papale de condamnation (7 septembre 1832). Un nouveau changement s'opéra dans l'esprit de Lamennais qui aboutit à la conception des Paroles d'un croyant où, selon les notes de M. Hacquart, « se mêlent la grandeur biblique et la douceur de l'Evangile revêtues de la plus admirable forme littéraire ». Persécuté, calomnié, l'auteur publia, en 1837, l'histoire de sa rupture avec l'Eglise sous le titre Affaires de Rome. Puis successivement : Le livre du peuple (i838), Le Pays et le gouvernement qui lui valut de la prison, L'esclavage moderne (1839), sa collaboration à la Revue duprugrès. Conseil au peuple, recueil d'articles, Discussions critiques et pensées diverses sur la religion et la philosophie (i84i). Esquisse d'une philosophie, qui fut tenu pour un chef-d'œuvre (( pour l'élévation du langage et la profondeur de la pensée ».

2 02 CORRESPOND \>ÎCE DE BERANGF.U

mais, en vérité, c'eût été abuser de votre amitié que de vous faire courir dans un endroit où les voitures manquent aux heures où on en aurait le plus besoin.

Je viens de passer une dizaine de mois assez tranquille, à un voyage près, et je me trouve admirablement de cette vie solitaire. J'ai vécu dans le monde sans l'aimer, et je crains toujours de m'y voir rengagé. Quelques vieux amis et quelques jeunes gens pour rafraîchir les idées, voilà à quoi désormais je voudrais borner mes relations. J'espère que la retraite où je me suis confiné, étant si près de Paris, fera juger aux connaissances que

Amschaspands et Darvands (i843). Tradiwlinn des évangiles (1846) accompagnée de notes définissant dans leur ensemble tout une doctrine sociale basée sur la loi du Christ. La Révolution de i848 porta Lamennais à l'Assemblée constituante où il siégea parmi les Montagnards, ;i l'extrême gauclie. Libéral, il y présenta un projet de Constitution de la République française qui passa à peu près inaperçu. Dans le même temps, il fondait Le Peuple constituant et, après la chute de cet organe à la suite des journées de juin, collabore à la Héforme. Une traduction de la Divine Comédie du Dante ne parut que dans ses œuvres posthumes (1 855-1 856). Le coup d'Efat de i85i fit rentrer Lamennais dans la vie privée. (( ïNul n'a écrit do plus éloquentes paroles, contre et pour la Révolution, contre et pour le pcu|ilc, pour et contre TEglise. »

« Lamennais mourut sans faiblesse, san^^ démentir à ses principes, refusant le pardon que lui olfrait l'Eglise catholique. » Sa dernière parole à ses amis et disciples fidèles Jean Regnaud et Montanclli fut : « Je suis toujours plus tranquille ».

c'est de ma part une idée fixe, une manie, si l'on veut, mais qu'un vieillard peut croire qu'on lui pardonnera.

Vous parlez de Rougepériers : j'aurais bien voulu y aller cette année, mais je doute que je puisse faire cette course au printemps, parce que dans un mois nous emménageons à Passy, rue Vineuse, n" 13. Quand retournez-vous près de M'"'' Dupont, que j'aurais tant de plaisir à embrasser ?

J'ai appris avec joie le mariage de M"^ Marie (1). Voilà pour M"*" Pauline un bon exemple à suivre. Charles, je le vois, répond à l'idée que tous ceux qui le connaissent doivent s'en faire. Vous êtes un heureux père. Quant à vos souffrances, je vous plains bien, car celles que vous éprouvez sont d'une nature 1res gênante. Mais, pour Dieu, ne vous figurez donc plus avoir la pierre, et cessez de vous faire sonder inutilement.

Adieu, cher ami, gardez-moi le secret, et croyezmoi tout à vous.

(i) iM"' Marie Duloiig, pupille de Diipcint de l'Euic.

Passy. 3 novembre i8'i2.

Mon cheh Dupont,

Je n'ai pu Irouvcr qu'hier l'anii Chevallou el lui ai remis les billets doux du général liaehelu (1). Les frais sont payés par Laflitle, et ce nest que par forme (pi'on vous adresse ces sommations (2). Chevallon va voir à ce quelles ne vous soient plus faites. Mais il me charge de vous prévenir que,

(i) Bacliclu (GiIljcrl-l)ésiic-Jos(>[)li), né à Dôle le G lévrier 1777. Mililairc de talent et de courage, il lit brillaiiiiiienl les campagnes de la llépubllquc et du premier Empire. Arrèlé, en 18 15, sur l'ordre de l'ouclié, il fut exilé après avoir subi une détention extra-judiciaire et ne rentra en France qu'en 1817. Kclrailc en i8a/|, député en 1807 et i83tS, il nioiuutà l\iris, le 20 juin 18/19.

(:!) Au sujet de la Société plâlrière dont il est fjuestion dans la lettre précédente et qui avait été fondée par Laffidc et llugonnct. Dupont (de l'Eure), Arago elle général Bachclu étaient au nombre des actionnaires : ce dernier, qui attaquait alors Ks deux premiers comme membres du conseil de surveillance, fui (lél)()ulé de sa plainte devant le tribunal du commerce.

COHUESl'UNDANCE DE BÉU.VNGEU 285

bientôt, vous recevrez au nom de Laffitte une autre paperasse, au sujet de la liquidation à laquelle on va procéder judiciaiiement. Ne vous en occupez pas : c'est aussi une précaution judiciaire sans utilité pour vous, mais nécessaire pour mettre la liquidation en règle.

J'ai vu Laffitte hier ; il parait un peu plus tranquille, pourtant rien ne s'arrange dans son intérieur, et Lavalette, qui avait pris la plàtrerie, vient d'y renoncer. Mais Lalïitte espère la donner à bail plus avantageux à d'autres preneurs qui se présentent. Dieu le veuille !

Je ne savais pas quel était le sort de Charles ; Froussard (1) et son fils m'avaient pourtant prévenu, mais vaguement, qu'il n'était pas dans le chiffre des ponts et chaussées. Je vois qu'il n'en a pas été bien éloigné puisqu'il est dans le génie militaire, partie fort élevée dans l'ordre du classement. Le plus grave inconvénient que j'y trouve, c'est, comme vous le dites, que son école d'application ne sera pas à portée de vos visites 2 . Quant au reste, il me semble que les ponts et chaussées, comme le génie militaire, envoient leurs hommes où souvent ils ne voudraient pas aller et presque toujours loin de leur famille. On m'assure d'ailleurs que l'avancement y est plus rapide et moins sujet aux caprices des supérieurs. Vous avez donc le

(i) Professeur et chef d'institution ; il avait épousé la sœur de Champollion jeune.

(■î) Charles Dupont, qui venait de sortir de l'Ecole polytechnique, fut envoyé à l'Ecole d'application de Metz.

286 CORUESPONDANCE DE BÉHA.NGER

temps de voir Charles faire son chemin dans cette partie (1).

J'ai fait part à Lamennais de vos compHments et de ceux de vos dames. Il en a été touché et m'a chargé de toutes ses civilités pour vous. Il a dîné avant-hier ici avec les Lemaire qui vous disent mille choses aimables ; les pauvres diables tirent toujours le diable par la queue, et leurs affaires me retombent souvent sur le dos.

Il y a longtemps que je n'ai eu de nouvelles de

(i) Charles Dupont, ills de Dupont de l'Eure, est ne à Uougepériers, le 24 juillet 1822. Sorti, en i844.tle l'Ecole d'application de Metz avec le grade de lieutenant du génie, il l'ut envoyé en Algérie, où il fit les campagnes de i845 à i848, et, fut nommé en i 847, capitaine du génie. 11 prit une part active à la guerre de Crimée ; la paix signée, il donna sa démission pour protester contre une injustice commise à l'égard d'un de ses subordonnés.

Charles Dupont rentra dans la vie privée et se consacra à l'élude. Dciix fois, cédant aux sollicitations pressantes de ses amis, il Ut violence à sa modestie et consentit à poser sa candidature au Corps législatiC; mais il avait affaire à forte partie, à Janvier de la Motte, alors préfet de l'Eure ; il échoua devant les manœuvres habituelles de l'administration impériale.

Sur les instances de ses amis Trélat et Mullor, il quitta sa retraite pour fonder avec eux l'Ecole d'Architecture.

Aux élections de février i8ji, Charles Dupont fut investi du mandat de député ; mais malheureusement il ne put bénéficier longtemps de cette réparation tardive : le 9 janvier 1872, il mourait subitement de la rupture d'un anévrisme ; l'Assemblée nationale perdait en lui un de ses membres les plus honnêtes et les plus laborieux.

COHKESl>ONDAXCE DE lîKKWGEH 2c>7

Manuel (1) : il sera bien heureux d'apprendre que votre fils est envoyé à Metz. Soyez sûr que Charles n'a besoin que de son nom pour être reçu chez lui comme vous le seriez vous-même.

Adieu. Je vous charge de faire mes amitiés les plus sincères à M'"*" Dupont, à M"'' Pauline et à Charles. Judith se joint à moi pour vous remercier de votre bon souvenir.

A vous de cœur.

Bérangër.

(i) Manuel jeune.

Passy, i" juin i8'j3.

Mon cher Dupont,

Vous vous êles montré si bon pour moi, pauvre malade, et si effrayé des conséquences que pouvaient avoir les souffrances auxquelles j'étais en proie, qu'aujourd'hui qu'un peu d'assurance me revient, je me hâte de vous en faire part.

Sachez que Bretonneau, que j'avais défendu qu'on prévint, a fini par être informé de mon indisposition : il est accouru à demi boiteux d'un mal au genou. Il m'a trouvé en voie de guérison et a approuvé ce qu'alors M. Prus me faisait ; tous deux sont tombés d'accord et Bretonneau a complété à mon égard l'éducation du confrère de Paris, qui n'avait pas encore eu bien le temps de me connaître Je vais donc avoir à Paris désormais un médecin nu fait de mon Icmpéiament et qui, au moindre embarras, écrira à Tours pour avoir des conseils. J'aurai gagné cela à mes trois mois de chambre et à mes six semaines de douleurs, dont

(JOIUIËSIMJNDANCE DE liÉUANGEH 289

Bretonneau décharge tout à fait Priis, reconnaissant qu'il y a eu là un de ces accidents que luimême n'eût pas pu prévoir.

Depuis le départ de Bretonneau, j'ai encore éprouvé de vives souffrances, qui ont été suivies d'incontinence de vessie ; mais aujourd'hui je me sens mieux, et le flux hémorrhoïdal, dont l'absence avait causé tout le mal, vient de reparaître avec assez d'abondance.

Vous voyez, mon cher ami, que je ne vous ménage pas les détails peu poétiques de mon rétablissement ; mais je veux que vous soyez tout à fait tranquille sur mon compte.

J'espère bien que Rougepériers vous aura complètement remis de votre rude secousse : les soins de l'excellente M'"'' Dupont auront plus fait que ceux de Velpeau 1). Malheureusement vous n'avez

(i) Velpeau (AHVed-Armand-Louis-Marie)^ né à la Brèche (Indre-et-Loire), le 17 mai 1795, chirurgien français, mort à Paris en 1867. Fils d'un marcchal-ferrant, il fut dirigé vers la médecine par un bienfaiteur. Attaché à l'hôpital de Tours, interne, bientôt après officier de santé, il partit pour Paris et en 1821, fut couronné à l'Ecole pratitpie. INommé aide d'analomie, puis chirurgien à la Pitié, membre de l'Académie de médecine, professeur de clinique chirurgicale, il succéda, en 1842, au baron Larrey, à l'Institut. Ayant acquis une grande fortune, il fut, toute sa vie, simple et d'une étonnante frugalité. Son esprit ne dédaignait pas le calembour.

« Vous mourrez à la brèche ! lui dit-on un jour.

— Pourquoi n'y mourrais-je pas, répliqua- t-il j'y suis né ».

Œuvres : Collaboration au Jiclionnaire de médecine el de

•igO CORRESPONDANCE DE REUANCÎEH

plus trouvé de fleurs à vos pommiers. Mais aussi vous n'avez plus l'ennui de la Chambre, et c'est encore là pour vous une cause de rétablissement.

Pourvu que la triste déconfiture de Péclet ne soit pas venue vous troubler jusque dans votre retraite. Béjot m'a dit qu'on avait eu l'idée de le faire déclarer eu faillite, mais que l'affaire ne pouvait être prise ainsi. Je vous avoue que je me surprends quelquefois à plaindre ce malheureux homme : il me semble qu'il était né pour mieux que cela. Quand une sage loi viendra-t-cllc mettre obstacle aux actes aventureux que se permettent les notaires?

Adieu, mon cher ami ; lîretonncau m'a chargé de ses compliments pour vous, et Judith me charge aussi de tous les siens. Moi, je vous prie d'embrasser ^jme Dupont pour moi et de me rappeler au souvenir de M"^ Pauline, qui doit m'aimer un peu pour toute l'amitié que je vous porte.

A vous de cœur.

Héranger.

chirurfjie pralimes ; Elrinenis de médecine oprraloire; TraUécoinplel de l'art des accouchements, des convulsions cite: les femmes pendant la grossesse, le travail et l'accouchement; Embryologie et ovologie humaine, Du strabisme, manuel pralupie des maladies des yeux ; Recherches anatomiques, physiologinues, et pathologiques, sur les cavités closes naturelles ou accidentelles de l'économie animale; De l'opération du trépan; Manuel d'anatomie chirurgicale topographique ; Leçons orales de clinique chirurgicale ; Mémoire sur les anus contre nature dépourvus d'éperon ; Traité des maladies des seins et de la région mammaire ; Le<;ons sur le diagnostic et le traitement des maladies chiruryicales.

a juillet iS'i3.

Que vous êtes bon, mon cher ami, de vous préoccuper ainsi de ma santé I Elle n'est pas complètement rétablie encore, mais mon mal est dilTérent ; c'est dans la tête qu'à présent sont les douleurs. On prétend que ce n'est rien : tant mieux ! En attendant, je soutîre toujours un peu. Je ne puis non plus encore faire de longues courses. La voiture me donne de piquants souvenirs du mal passé, et les promenades trop longues ne me valent guère mieux. Pour avoir essayé ces deux moyens, j'ai eu à me repentir et me tiens sous la réserve. Vous voyez, mon cher Dupont, que je ne suis pas en état d'aller à Rougepériers, malgré tout le plaisir que j'aurais à passer quelques jours dans votre famille, dont l'amitié mest si précieuse et que j'ai déjà si bien éprouvée.

La présence de M™'' Mallard ne ferait qu'ajouter au plaisir que j'aurais à me trouver auprès de vous Mais, je te vois trop, ce plaisir, je ne le goûterai pas cette année, et dites à vos dames tout le regret que j'en éprouve.

292 CORUESPONDANCE DE lîEHANGER

J'ai VU, par les journaux, que vous étiez exempt de venir témoigner en justice. J'ai vu aussi que M. Bréant tenait à avoir roulé sous les pieds des chevaux : il regrette peut-être de n'avoir pas eu, comme vous, l'épaule foulée.

Je viens de lire l'affreuse perte que fait Barrot. Vous ne vous figurez pas la douleur que j'en ai ressentie : aussi lui ai-je écrit sur-le-champ un petit mot. Malgré le peu de rapports intimes qu'il y a désormais entre nous, j'ai cédé au sentiment que me faisait éprouver la mort si prompte et si inattendue de cette intéressante jeune fille. Sans doute, il se serait bien passé de mes condoléances, mais je nai pu résister à lui témoigner la part que je prenais à sa trop juste douleur. Je crains bien que sa femme, après un pareil coup, ne devienne tout à fait folle. Bien ne pourra consoler cette malheureuse femme sans doute aussi tendre comme mère qu'elle est tendre fille. Je les plains bien tous les deux (1).

Manuel, qui vient de m'écrire,me parle toujours avantageusement de Charles, qui, sans doute, ne vous laisse plus attendre de ses nouvelles.

Le beau temps a l'air de vouloir nous venir.

Les santés ont eu en général à soufirir de ce prolongement de froid, mais les récoltes n'en seront pas moins belles, ce qui est l'essentiel.

(1) Barrot avait épousé la petilc-lillc de Labboy ilc l'oinpières qui avait contribué à ravèncmcnt de Louis-Pbilippc avant de se tourner contre lui.

Quelques jours de chaleur et les céréales vaudront les foins qui, dit-on, ont été superbes partout. Cette année, vous n'aurez pas pu prendre la fourche pour aider à charger, comme je vous l'ai vu faire, monsieur Tancien Garde des sceaux. Vous avez à frictionner vos pauvres reins ; puisse un beau soleil vous venir en aide. C'est le frictionneur par excellence et j'espère qu'il viendra vous délivrer de vos douleurs.

Adieu, mon cher ami. Embrassez pour moi M'"^ Dupont, M"" Pauliie et M'"^ Mallard, si elle veut bien le permettre.

Judith vous fait mille complaisances ainsi qu'à vos dames, et moi je suis, comme vous le savez bien et depuis longtemps, tout à vous de cœur.

Béranger.

P.-S. — Je dirai à Bejot qu'il vous écrive. Il me paraît un peu plus guilleret. J'ai vu Bérard, il y a un mois : il rajeunit. Mais je me rappelle que vous avez pu vous en assurer vous-même.

Sa sœur ne va pas mieux.

!3 septembre i843.

Mon cher Dupont,

Je me porte bien, mieux même qu'avant ma maladie, et je vous lemeicie dallacher tant d'intérêt à ma santé. Si I3ejot ne vous a pas répondu, c'est que sans doute votre lettre sera restée à Paris ; au reste, il devait m'écrire et voilà trois semaines, il me semble, qu'il est parti, sans que j'aie reçu un seul mot de lui. Son adresse est : Au chàlcau dOijnies^ pri's Carviii Pas-de-Calais).

Je vous félicite de terminer vos afTaires ainsi que vous l'aviez projeté. C'était ce que vous pouviez faire de plus sage et même de plus fructueux.

Aux promenades que vous faites en Normandie, je juge du bon état de votre santé à tous et je présume même que votre lombago vous laisse du répit.

On m'a assuré dernièrement que vous aviez repris vos habitudes de pêche? C'était Trélat, qui

CORRESPONDANCE DE DERANGER 2Ç)^

est venu dîner ici, qui m'en donnait la nouvelle, tout en blâmant un peu un vieux pêcheur qui pourrait ainsi s'exposer à attraper des fraîcheurs, fatales aux rhumatismes. Mais j'espère bien que vous usez de prudence et que les truites que vous prendrez ne vous coûteront pas trop cher.

Le bon docteur était en train de récits sur le compte de votre famille et je ne sais point si M"^ Pauline ne le trouvera pas indiscret ; car il nous a chanté ses louanges avec efîusion de cœur.

Il s'agissait d'une association en faveur des aliénées qui sortent des hospices et qui souvent manquent de moyens d'existence. Il paraît que votre digne fdle a fait des miracles au profit de ces infortunées et que plus que tout autre membre de l'association, elle a grossi le trésor qui subvient à leurs besoins. Peut-être est-ce là une révélation que je vous fais : dans ce cas, n'en parlez pas à la coupable qui pourrait m'en vouloir.

Vous ne me parlez pas de Charles. Manuel m'écrit trop peu souvent pour que je sache s'il continue de se plaire à Metz. Ne doit-il pas avoir des vacances?

Votre ami M. Wilson a dû éprouver une grande douleur de la perte de sa femme. Elle avait la réputation de la personne la plus recommandable et la plus bienfaisante.

Savez-vous que Mauguin est complètement ruiné, en butte aux saisies etaux poursuites de tout genre ? Je pense que l'état de ses affaires a motivé son voyage en Espagne, à l'époque du congrès vi-

296 COURESPO\r)A>fCE DE BÉRANGER

nicole qu'il devait présider. Il était difficile que son peu dé bon sens ne finît pas par lui jouer un mauvais tour.

Pourvu que notre ami Lamartine échappe à une pareille mésaventure ! Ce serait bien fâcheux, car il rend de véritables services, celui-là, et il n'y a guère que lui aujourd'hui qui, de temps à autre, réveille les sentiments généreux si tristement assoupis. J'ai eu envie de lui écrire plusieurs fois; je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait. Avez-vous des nouvelles de Barrot(l)?

(1) Mauguin inc'-rilait mieux que celle iîii laineiilahlc. (Il devait mourir le 4 jiinvier 1 854 •'' Sauuiur), si Ton en juge d'après le portrait que trace de cet avocat, né à Dijon, le 28 février 1786, l'auteur Cornicnin, dans son Livre des orateurs : « Mauguin avait une ligure ouverte, des yeux lins et spirituels, un organe l'crnie et net, une déclamation un peu emphatique... Quelquefois, lorsqu'il s'animait et que, chez lui, le naturel l'emportait sur l'art, il cessait d'être rhéteur, il devenait orateur et s'élevait juscju'à la plus haute éloquence. Alors, il faisait frémir, pâlir et pleurer sur les déchirements de la Pologne expirante ; il criait du fond du cœur, il soupirait, il se trouhlait, il émouvait. . En revanche, Mauguin maniait avec un avantage décidé le sarcasme poignant et l'ironie à lame fine. C'était un rude intcrpellalcur. Il ne se laissait intimider ni par les ricanements ni par les murmures. Il se refroidissait de la colère de ses adversaires. Je l'ai vu, beau, lorsque, du haut de la tribune, il luttait contre Casimir Périer, son redoutable ennemi. Le ministre, épuisé, hors d'haleine, lançait sur la tribune les éclairs de son œil en feu ; il bondissait sur son banc, il interjetait des exclamations entrecoupées de menaces. Mauguin, de ses lèvres souriantes, lui décochait de ces traits qui ne lonl pas jaillir le sang, mais

CORRESPONDANCE DE RERANGER 297

J'ai été, il y a quinze jours, à Maisons, pour la première fois de l'année, et j'en suis revenu tout triste de l'aspect de cet intérieur si différent de ce qu'il pourrait être encore. Il n"} a pas de moyen de faire entendre raison à tous ces gens-là ; et c'est mon inutilité au milieu de tant de tracasseries poignantes qui m'en tient éloigné (1).

Adieu, mon cher ami; embrassez pour moi ]y|mc Dupont et M'"= Pauline. Recevez les remerciements de Judith pour votre bon souvenir et croyez-moi tout à vous de cœur.

Béranger.

qui rcslont sous l'c-pidermc. 11 voltigeait autour du ministre et se posait en quelque sorte sur son Iront, comme le taon qui pique le taureau mugissant : il entrait dans ses naseaux, et Casimir Perler écumait, se débattait sous lui et demandait grâce. »

Béranger signale ici les mauvais état des affaires de Mau guin. Elles ne firent que de tourner de mal en pis. Des spéculations malheureuses l'avaient déjà à demi ruiné; il tenta des opérations équivoques telles que la vente du journal Le Commerce au prince Louis-Napoléon.

Aux derniers mois de i85(), il fut arrêté pour dettes malgré sa qualité de représentant (Côle-d'Or). Le bureau de l'Assemblée le fit délivrer à main armée.

(i) Béranger fait allusion aux troubles intérieurs qui agitaient la famille du banquier Laffitte, dont, on l'a vu, la fille avait épousé le prince de la MoskoAva.

Lundi 27 mai iS'i '(.

Mon cher Dupont,

Laffitte a terminé ses jours, devenus bien tristes et bien tourmentés (1). Hier à 7 heures et quart, il a rendu le dernier soupir, sans beaucoup de souffrances. Il s'est vu mourir, a conservé toute sa tète et dit adieu à sa femme et à sa fille. Il venait d'embrasser ses petits-enfants. Je l'avais quitté

(1) En sa fjvialité do doyen d'àgc, LaffiUc venait de présider l'ouverture de la session à la Chambre des députés. Les clameurs de la droite et du centre n'avaient pu lui permettre d'achever son discours. De ses Mémoires, il aimait lire des fragments à ses amis, en exerçant une large hospitalité dans son hôtel de Paris et sa magnifique propriété de Maisons sur Seine, encore qu'il en eût morcelé et vendu le parc pour la plus grande partie. Il mourut le 25 mai i844, î» 71 ans. Une députation de Rouen se joignait au formidable cortège qui suivit son cercueil. Arago parla sur la tombe avec Garnier- Pagès. au nom de l'opposition parlementaire; Vesinel, rédacteur en chef du Journal de l}oucn, Gouache, au nom des écoles de Paris, prirent aussi la parole.

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à 5 heures, ne pensant pas sa fin si prochaine : je lui croyais encore un jour à vivre. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le matin, à 8 heures, les médecins avaient presque crié au miracle, tant il leur avait paru mieux. Lui-même parlait déjà de renoncer à ses drogues et eut volontiers demandé à déjeuner.

Deux heures après, Laherge, — qui l'a veillé et soigné, de concert avec deux autres docteurs, Louis (1) et Blache — Laherge désespérait de notre pauvre ami. Voilà un grand vide dans cette maison que j'ai retrouvée le soir dans un commencement de tiraillements qui pourront avoir une longue et fâcheuse durée.

Les deux femmes sont hien affligées comme vous pouvez croire ; mais ce qui m'a presque

(1) Louis (Pierre, Charles, Alexandre) (1787-1872) se fit connaître vers 1825, après un voyage en liussie et un stage à la Charité, comme l'un des plus éminents disciples de l'école anatomi-pathologiquc, par la puhlication de ses Recherches analoiniques palholofjiqaes sur plusieurs maladies aiguës et chroniques, œuvre que suivit, à un an près, l'ouvrage : Recherches anatomiques, pathologiques et Ihèrapentiques de la fièvre typhoïde, sur la phtisie pulmonaire. Médecin de la Pitié et de l'Hôtel-Dieu, médecin en chef des épidémies de la Seine, il publia en outre : Examen de VExamen de Broussais relativement à la phtisie et à la fièvre typhoïde (i834) ; Recherches sur les effets de la saignée dans quelques maladies inflammatoires et sur faction de l'émétique et des vésicatoires dans la pneumonie (i835). Mémoire sur V emphysème vcsiculaire du poumon ; Recherche sur la fièvre jaune de Gibraltar, région 011 il s'était rendu avec Trousseau, etc., etc.

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étonné, c'est surtout la fille dont la douleur est si vive et si profonde. Elle-même était malade depuis vingt jours ; elle avait été prise d'une attaque hépatique, qui avait fait craindre pour sesjours, à la suite de sa rentrée sous le toit conjugal ; depuis vingt jours, elle ne prenait aucun aliment, et néanmoins, depuis quatre jours, elle n'a pas quitté son père, ne se couchant que quelques minutes et sans cesse en émoi ou en larmes.

La maladie de Laffitte est une espèce de pleurésie, ou engorgement du poumon gauche, avec dilatation de la partie droite du cœur. Je vous répète là ce que j'ai entendu répéter bien des fois par les médecins. On a dit qu'une abondante saignée faite dès les premiers instants, lorsqu'après une promenade faite en calèche découverte, il fut pris d'un frisson, eût pu arrêter le mal. Qu'en saiton? Il y avait chez Laffitte tant de causes morales qui devaient aggraver la moindre altération physique, qu'il est peu smprenant quune fièvre ca- Iharrale ail suffi pour triompher de celte forte et saine nature. La maladie de sa fille, resiée à Paris, l'avait ramené de Maisons, et il retrouva ici ses habituelles angoisses, augmentées de ses craintes pour la santé de M'"f de la Moskowa.

Mon cher ami, je vous confierai, mais à vous seul, que je n'osais pas faire de vœux pour son rétablissement. C'est vous dire assez combien je le voyais à plaindre.

Je ne pense pas que ses obsèques aient lieu avant jeudi ; ce sera encore un triste moment pour moi ;

mais il y en a d'autres avant, car Albine (1) ne voudrait pas que je la quittasse et je vais avoir le spectacle de bien des démêlés, qui maftligeront et que je n'espère pas amener à bonne fin. Je suis heureux que vous ne soyez pas ici.

Adieu, mon cher ami, embrassez M"^*" Dupont et M"^ Pauline et donnez-moi des nouvelles de votre santé.

La mienne est assez bonne. A vous de cœur.

Déranger.

P.-S. — Laffitte a choisi pour exécuteur testamentaire, M. Lebodi, pour la banque, M. Aumont pour les biens de famille, le D' Laberge pour les papiers politiques Ce dernier choix ne plaît pas à la fille ni à la mère. Je vous dirai en confidence que j'avais, il y a deux ans, refusé d'être chargé des Mémoires, ce qui l'aura contraint à prendre son médecin. Un exécuteur ne peut agir librement; il doit toujours compte à la famille ; et j'aurais été nécessairement en opposition avec le gendre, que je dois ménager, si je veux essayer de rétablir la bonne harmonie, ou au moins l'apparence, entre ces deux époux, que j'ai pour ainsi dire mariés.

(i) La princesse de la Moskowa.

LU

6 octobre i845.

Mon chkr Dupont.

Tous les mauvais bruits qu'on a fait courir sur le compte de votre santé, il y a une quinzaine, ne m'ont aucunement tourmenté, car, par un hasard heureux, en même temps que j'en recevais les premières nouvelles, dans un journal en retard, le journal du jour m'en donnait le démenti.

Mais comme ces braves journaux ne doivent jamais dire la vérité, celui-ci réduisait à presque rien, ce que j'ai appris avoir été assez grave. C'est M'"'= Mallard, que j'ai été voir hier, qui m'a raconté votre rechute, et j'ai vu que si j'avais été bien renseigné, il y aurait eu lieu d'écrire à Rougcpériers, j)our être tenu au courant. Enlin, il n'y paraît plus, m'a dit M'"'' M. (Mallard), et vous avez déjà couru le pays, où vous avez eu de la politique à faire. Que je vous plains d'avoir encore à vous en occhjhm-, surtout avec les élémenls

COUllESl'ONDA.NCE DE BÉKANGEK 3oO

actuels, si différents de ceux que vous coordonniez, il y a quinze et vingt ans! Etiez-vous présent à l'allocution de Garnier-Pagès 1). Elle a produit assez d'effet ici : quant à moi ; elle m'a grandement surpris. Il m'a semblé que le député de Couches s'était singulièrement apprivoisé. Je ne l'en croyais pas capable. Peut-être ne s'en doutait-il pas non plus.

Brissot, qui vous a rencontré à Evreux, m'a aussi donné de vos nouvelles ; et aussi M'"'" Lemaire, qui ne va pas tarder à vous embrasser^ m'a-t-elle dit. Tous ces gens-là ont la bosse des voyages. Moi, plus je vais^ moins je m'y sens propj e. Il n'y a que les chemins de fer qui me réconcilient un peu avec les courses (2).

(i) Il est question de Louis-Antoine Garnier-Pagos, frère d'Etienne-Joseph-Louis, mort en 1 84 1 .Antoine Garnier-Pagès, survivant à son frère, avait été choisi par le parti radical pour prolonger son œuvre politique et envoyé à la Chambre par les électeurs de Verncuil (Eure). II s'était distingué lors de la discussion de l'adresse en i844. et au moment auquel fait allusion Béranger, il revenait d'Espagne où il était allé étudier nos relations avec ce pays. Peu après, il devait contraindre le ministère à retirer l'autorisation de coter à la Bourse un nouvel emprunt de Ferdinand VIL (Voir note page 207.)

L' « allocution » faisait sans doute partie d'un programme d'entretiens avec les électeurs qui aboutit d'ailleurs à la réélection de Garnier-Pagès par la circonscription de Verneuil.

(2) Au moment où Béranger écrit, on mettait la dernière main à la ligne de chemin de fer de Paris à Tours, parcours qui devait être inauguré quelques mois plus tard, ainsi qu'en fait foi l'extrait suivant, emprunté dans toute sa naïveté au A^ational du 27 mars 1846 : « Une heure du matin. — 11 est trop

3o4 COUUESPONDANCE DE BÉUA^iGEll

J'ni passé tranquillement trois mois dans une retraite où personne n'est venu me tourmenter. A mon grand regret, il m'a fallu revenir à Passy, où les importuns vont retomber sur moi.

Aurez-vous des pommes cette année? Il me semble que notre automne ne vaut guère mieux que l'été et le printemps, bien qu'il soit assez doux.

Vous ne m'avez pas dit, dans votre dernière lettre, comment votre fils se trouvait de sa première année de service et de garnison. J'espère qu'il est satisfait et vous aussi.

Faites pour moi, je vous prie, mille amitiés à ces dames, que j'embrasse de tout mon coeur, et à qui je souliaite de n'élre plus gardes-malades, si bien qu'elles s'en acquittent.

Portez-vous donc bien, mon cher ami, et quand vous aurez un moment, donnez-moi l'assurance

tard pour ([ue nous rendions compte avec détail de la cérémonie à laquelle nous venons d'assister. Ce qu il y a de ))lus curieux en tout ceci, c'est que nous avons fait iv.o lieues dans notre journée sans grande fatigue : et encore avonsnous perdu beaucoup de temps. INous ne comptons pas comme temps perdu les discours prononcés par M. le duc do Meinours : ils ont ajouté à nos plaisirs. I^a variété de l'esprit est très nécessaire pour rompre la monotonie des courses à vol d'oiseau. Du reste, la pompe de la gare à Tours était fort belle, et rarcbevèque a prononcé un discours pas trop long et de très bon goût. Toute cette cérémonie s'est faite sans le moindre accident, et la compagnie n'avait rien négligé pour que SCS invités Irouvasscn! chez elle bonne grâce et digne liospilalilé.

CORUESl'ONDANCE DE BEKWGEK

que voire vigoureuse santé ne souffre plus d'allération, à cela près des reins, puisqu'ils s'ohsUnent à être la part du feu.

Adieu, et tout à vous de cœur,

Béranger.

P.-S. — Judith vous adresse des civilités respectueuses.

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