LUI
37 décembre 45.
Mon cher Dupont,
Je pense que vous ne vous presserez pas d'accourir à la Chambie, qui souvrc demain. Rien ne presse, il me semble. Vous ne tenez pas à la prési- • dence d'âge, et vous êtes sans doute fort indifférent sur le choix qu'on va faire entre M. Sanz (1) et M. Dufaure 2). Car la retraite que fait Dupin
(i) Bérangcr veut sans doulc designer M. Saïuet comme rival de M. Dufaure, député de Charente-Inférieure et viceprésident à la précédente session. C'est, d'ailleurs, M. Sau/et qui conserva la présidence.
(2) Dufaure (Jules, Armand, Stanislas), né le i4 frimaire an VIII (1798) à Saujon (Charente-Inférieure), avocat à Bordeaux en iH^j, puis député de l'arrondissement de Saintes jusqu'en 1846. Fit partie de l'opposition, défendit chaleureusement la charte et les droits de l'autorité parlementaire. Conseiller d'Etat en juillet i83(), sous Thiers, il se démit à la chute du ministère, fit partie du groupe qui attaquait le ministère Mole, renversa le Cahinet du i5 avril. Après la dissolution de la Chambre, Mole tomba et Dufaure
CORHESPONDANCE DE BEUANGER Ô07
laisse le débat entre ces deux messieurs. J'ai rencontré Dupin, il y a peu de jours, et si vous l'aviez entendu, peut-être eùt-il obtenu votre voix, à moins toutefois que vous vous fussiez rappelé le fond qu'on doit faire sur ses boutades, qui n'en sont pas moins fort amusantes pour ceux qu'elles n'atteignent pas 1).
Je conclus donc que vous ne nous viendrez guère que vers le 15 janvier. Aussi, je prends le parti de vous envoyer tous mes vœux pour 1846,
(ministère du 12 mai 1889) prit le portefeuille des Travaux publics. Le r"" mars i8/|o, Dufaure rendit sa fonction, par le renversement du cabinet dont il faisait partie avec Villemain, Soult, Passy, Scbneider et Cunin-Gridaine.
En 1844» Dnfaure devint lechef du tiers parti, discuta les projets de loi des fortifications de Paris, du privilège de la Banque de l-^rance, de l'impôt sur le sucre indigène, des chemins de fer, des conditions d'avancement dans les emplois publics, de l'établissement des comptoirs de la Banque de France, des crédits de l'Algérie.
Ayant blâmé le mouvement réformiste en 1847, il s'abstint de prendre part au fameux banquet du Cliàteau-Kouge, mais, plus tard, il n'hésita pas à se rallier à la République. Elu à la Constituante et à la Législative, il fut ministre de l'Intérieur du 3(» octobre au 20 décembre 1848. Combattant l'installation du prince président, il reprit l'Intérieur au 29 juin 1849, jusqu'au 3i octobre de la même année. Après le coup d'Etat, Dufaure rentra dans la carrière du barreau.
(i) Dupin avait été élu à la présidence de la Chambre, en 1826. A propos des boutades, il convient de rappeler l'indépendance d'esprit, la verve frondeuse de Dupin, qualités dangereuses qui eurent pour résultat de l'isolera la Chambre et de faire dire qu'il (( vaut autant et peut-être mieux l'avoir pour ennemi que pour ami )).
'3oS GORHESPONDANCE DE bÉraNGEH
avec ceux de Judith et de Béjot qui dîne aujourd'hui avec nous. 11 y a bonne part dans ces vœux pour M'"" Dupont et pour M"" Pauline, même pour l'absent, sans qui votre bonheur ne peut être complet et qui nous est reconnaissant, j'en suis sûr, des vœux que nous faisons pour vous.
Bérard, qui est à Paris pour le Conseil de l'Industrie, est venu déjeuner hier et m'a chargé aussi de ses amitiés. II m'en a conté long sur sa sœur et sur Brétignères qui vient d'épouser une demoiselle de 18 ans, dont sans doute vous connaissez un peu la famille^ son père, M. de Graveson, ayant été receveur à Louviers. La guerre est maintenant déclarée entre les Bérard et les chefs de la Colonie, et, de part et d'autre, on a fait, on fait, et on fera, je le crains, force sottises, et pour commencer M '' de Mateuil va s'établir à Belair, chez son frère, d'oîi elle pourra jeter des pierres dans le jardin du nouveau marié. Nous sommes à une époque où les romans finissent mal.
Que devient votre chemin de fer ? 11 me semble que je n'en entends plus parler 1) au milieu de
(i) Le clicmiii de fer de Paris à lloiien était ouvert à la circulation et au Iralic depuis le .3 mai i843. Sans doute Héranger fait-il ici allusion à la ligne qui devait desservir Evreux, Louviers, et la région de Uougepériers. Les frais de la construction de la voie entre Paris et llouen s'étaient élevés à la somme de 5() millions. Dans ce capital figurait une forte proportion d'argent anglais et le travail d'établissement des trancliées, ponts, tunnels et voies, avait été entrepris par deux ingénieurs britanniques : MM. liracey et Mac-
CORRESPO:SDA.NGE DE BÉUA?<GER SoQ
tous les cris de Bourse qui viennent jusqu'à moi. Savez-vous quMl m'eût été possible d'avoir bon nombre d'actions du Nord ? J'ai résisté aux avances. Cela m'eût pourtant servi à payer cer-
kensie. L'Annunire historique de i843 tire la morale de cette entreprise, u Construit par des ingénieurs français, avec des ouvriers français exclusivement, suivant nos errements ordinaires, ce chemin qui a coûté 4<>o.oo() francs à peine par kilomètre, eût coûté beaucoup plus cher. »
Jules Janin, dans son feuilleton des Débats, voit, en cette journée du 3 mai i843, une date à jamais célèbre dans l'histoire de l'industrie et de la prospérité de la France. 11 admire que cette c ligne formidable » s'étende pour ne plus s'arrêter bientôt que sur les bords de la mer alin « d'ajouter un étonnement nouveau à tous les étonnements de l'océan. Au jour du voyage d'inauguration, il est admis à l'honneur (( de ce premier passage à travers ces nobles contrées » à cette halte d'une heure c. dans la ville de Jeanne d'Arc, après avoir quitté le malin la ville dont (ienevièvc est la patronne, dans la patrie de Corneille, après avoir quitté le matin môme la patrie de Molière ». Il en perd un peu la tète : u Songez donc à cela, s'écrie- 1- il, trente-quatre lieues qui sei'ont franchies en moins de quatre heures ! Quatre heures ! De quoi fatiguer un aigle qui volerait à toute volée! quatre heuiTs pour réunir Notre-Dame de Paris à l'Eglise de Saint-Ouen ! quatre heures pour assistera l'accomplissement d'un miracle que l'Empereur Napoléon lui-même, au plus fort de sa gloire et de sa toute-puissance, n'aurait pas osé rêver. » Janin salue Plaisons « plein de silence et d'ombrages », puisPoissy, Meulan, Rosny, liolleboise. Pour un tunnel, il écrit : « Dans cet abîme^ le convoi plonge, se précipite tout d'une haleine ; en moins de quatre minutes, toutes ces- ténèbres sont franchies ! » Enfin il reconnaît « le calme soleil normand et toute celte vaste et riche campagne..., douces et fugitives images qui s'enfuient dans le lointain ». A Rouen, il veut
3lO CORRESPONDANCE DE DÉRANGER
tain billet de cinq cents francs que vous et moi allons être forcés d'acquitter fin janvier 1846. Il était difficile que ce diable de billet arrivât à plus mauvais moment pour moi, mais enfin il faut faire honneur à sa signature, aussi ai-je fait prendre des informations chez M. Laprée pour savoir l'époque quej'avais oubliée. C'est M""" Mallard qui a eu la bonté, d'en parler à M. La})rée dont je n'avais pas, non plus, l'adresse. Vous voyez que je ne veux pas être pris sans vert.
(( que les Anglais et les I*>ançais,dans un commun clan de ce palriolisme européen qui vient d'enfanter une œuvre si grande, rompent le même pain cl Ijoivenl dans le mcme verre ».
— (( A dix heures moins un quart, écrit-il, nous étions de retour sans un accidenl, sans un relard, sinon les retards volontaires de la nuit, sans un instant de faligue cl d'ennui. » El il conclut : u Le vieux Caton, dans sa haine ardente contre Carlhage, apportait au Sénat dos fruils fiakhcment cueillis sur les figuiers de l'Afrique ; ainsi, il voulail piouver que Cartilage était aux portes de Home, l'our nous, dans ce moment de joie et d'orgueil, si nous voulions prouver comhicn, depuis ce matin, Rouen est devenu un fauhourg de l'aris, nous n'en voudrions pour preuve que cet article écril par un homme qui a parcouru dans sa journée soixante-huit lieues ! et qui, de Rouen, revenait assez à temps à Paris pour que ces lignes fussent imprimées dans le journal du lendemain. »
A ce ton enthousiaste, on comprend que les contemporains devaient s'inléiesser à la queslion du chemin de fer et que Béranger lui anxieux de savoir où en était la voie qui lui permettrait de plus facilement gagner la résidence piovinciale de son ami Dupont de l'Eure.
COUUESPOXDAXCE DE BÉRANGER 3ll
Vous descendrez sans doute encore chez M. Legendre. Ne pourriez-vous donc pas amener vos dames avec vous et louer quelques chambres garnies pour qu'elles passent Thiver auprès de vous ? Vous pourriez ainsi vous caser plus commodément dans le centre de Paris et les soins ne vous manqueraient pas, sans compter qu'il n'y aurait plus dennui pour vous à redouter. Si l'hiver est difficile à passer dans les campagnes, comme vous le craignez, ces dames seraient mieux à Paris quà Rougepériers et vos amis d'ici auraient tout à gagner à un pareil arrangement. Il me semble qu'il n'y a pas grande nécessité pour vous à mener la vie de garçon. Qu'en dites-vous, cher ami V
Adieu, faites toutes mes amitiés à ces dames et croyez-moi tout à vous de cœur.
Béhanger.
6 février i846.
Mon cher ami (1),
Je reçois votre lettre et à l'instant, j'y réponds. Il y a longtemps qu'on pousse Taffin à se présenter au collège électoral. Sans doute, il ferait un sage et bon député et voterait avec vous ; mais comme vous le dit la personne qui vous écrit et dont je n'ai pu déchiiTrer le nom, il tient peu aux honneurs et beaucoup aux jouissances de famille. De plus, il sait qu'il napportera pas toutes les lumières nécessaires aux fonctions parlementaires, du moins sa modestie en juge ainsi. Quant à son indépendance, une très belle fortune en serait la garantie.
Par une raison diiïérente de celles que je viens de vous énumérer, je lui ai donné plusieurs fois le conseil de ne pas se mettre sur les rangs pour la
(i) I-.a rcsidoncc de Dupoiil de l'I'^urc à l'aris clail alors, 8, rue Madame.
CORRESPONDANCE DE BÉRANGER 3i3
dépiitation, parce que je sais par lui et par d'autres qu'il ne peut être nommé que par le concours des légitimistes. Vous savez que je répugne à cette alliance qui a plus d'inconvénients que quelques-uns ne pensent, et qui rend toujours fausse la position du député.
Vous voyez que je ne suis pas l'homme qu'il faudrait pour déterminer Taffm à accepter la candidature. Toutefois, si vous croyez utile que je lui écrive, je le ferai, mais aujourd'hui je doute d'avoir grand poids sur sa détermination. Je ferai, au reste, ce que vous désirerez, mais je pense qu'un mot de vous exercerait plus d'influence que tout ce que je pourrai lui dire contrairement à ce que je lui ai dit l'année passée.
J'aurais été vous dire tout cela, mon cher ami, si mes maux d'estomac n'étaient revenus me contraindre à garder la chamhre, d'oîije neveux plus sortir jusqu'à parfait rélahlissement, caria marche et même les voitures augmentent mes ennuyeuses syncopes.
Adieu, mon cher Dupont, croyez-moi, malade comme bien portant, tout à vous de cœur.
Béranger.
P. -S. — Si vous voyez Arago (1), remerciez-le, je vous prie, de tout le plaisir, j'en ose dire de tout
(i) Arago (Dominique-François), né le 26 février 1786, à Eslagel (l^yrénées-Orienlales), mort le 2 octobre i853, à Pa-
3l'| COURESPOMVVNCE DE BÉRANGER
le fruit, que j'ai tiré de la lecture de son admira])re article sur léclipse de soleil, dans VAummire qu'il a eu la bonté de vous remettre pour moi.
ris. Son pi'ie, noinnit' caissier de la monnaie à Perpignan, lors de la Bévolulion de 1789, lui ayant fait suivre les cours du collège de cette ville, Arago fut admis, à 17 ans, à l'Ecole polytechnique où il se signala sans relard. Secrétaire du liureau des longitudes à l'Observatoire de Paris, il fut, contrairement aux règlements, admis à 2.3 ans à l'Académie des sciences. Napoléon le nomma professeur à l'Ecole polvtechnique où il enseigna la géodésie pendant plus de vingt ans. 11 remplaça Fourier, en i8.3(), comme secrétaire perpétuel de l'Académie, puis, nommé député des Pvrénécs-Oricntales, il siégea à rExtrème gauche. Membre du conseil général de la Seine, il en conserva la présidence jusqu'en 1849. ^^ ^^ ^'^' volulion de 1848. il fit partie du gouvernement provisoire. Bien qu'il ait cru devoir à ses opinions de ne point prêter serment en 1802, le pouvoir lit en faveur du grand savant une glorieuse et unique exception. Ses Mémoires de l'académie (travaux A'wers), Mémoires de la Société d'Arcueil (d°) où il eut Laplacc, Berthollet, Cliaptal et llumboldt pour collaborateurs, ses Aimales de pliYsi<iue el de chimie, fondées par lui et Gay-Lussac, figurent dans les œuvres complètes et réunies par Barrai. Paris, 1854-07, 16 volumes in-S". Autres travaux réunis dans ces recueils : Mémoires sur les affinités des corps par la lumière el parliculicremenl sur les forces réfrigérenles des différents ga: (Biot, collaborateur, Paris. i8(»6, m-!^); Mémoires sur une modification (ju éprouvent les rayons lumineux dans leur passage à travers certains corps diaplianes (i8i i): Mémoires sur Faction que les rayons de lumière polarisée exercent les uns sur les oH/res (Fresncl, collaborateur, 1819); Recueil d'observations géodé.siques, astronomiques pour déterminer la variation de la pesanteur et des degrés terrestres sur le prolongement du méridien de Paris (avec Biot, 1821 ). En outre : Sur les chronomètres (18241; 5«r les quantités de pluie qui tombent à diverses
CORRESPONDA?(CE DE BERANGER OIO
Faites aussi mes amitiés à votre digne collègue Legendre (1).
P. -S. — Avant de fermer cette lettre, je relis la vôtre et vois que vous me recommandez celle de M. Eug. Favès dont je n'avais pas deviné le nom, mais que je ne connais pas. Une autre personne s'était chargée auprès de moi de semblable négociation, et m'avait aussi parlé de M. Turbat, pour cette députation de Cambrai.
/ia«/^u/'6-(i824); -S'ur la /tme roHsse(i8i 7-28); De /a /?ose'e (3°) ; Sur les explosions (les machines à vapeur (i83o) \ Etoiles nmliiplcs (i836); Puits artésiens {iS'.)b)\ niérojlvphes étjyptiens (i8'56)[ Eloges historiques de l^oiirier, Wall, Condoicet, Garnot, Ampère, Ballly, clc.
(i) Legendre (Alexandre- Josepti^, ne à Ponl-Audemcr, le 10 novembre 1782, morl à Paris, le 19 mai 1861. Dépulé de l'Eure le 2G septembre 1829, réélu jusqu'en 1 834, battu jusqu'en i8/i2, élu à Brionne grâce à l'influence de Dupont de l'Eure, échouant à nouveau en 1846, commissaire du gouvernement provisoire en 18/48, ineiabrc du conseil général de l'Eure, il fit jusqu'en i85i, une très vive opposition à Louis Napoléon.
Paris, i>8 mai iS'ifi.
Avenue Sainte-Marie du Roule, 4 2 6/s.
Mon cher Dupont,
Tout le monde a de vos nouvelles ; moi seul suis réduit à en quêter. Je suis bien payé de ma })cinc, car M'"" Levillain et M'"^ Mallard m'ont appris que, sauf un peu de faiblesse, vous vous remettriez i)arfaitcment. Le beau temps, que vous avez sans doute là-bas comme nous l'avons ici, acbèvera votre rétablissement. C'est un médecin qui en vaut bien un autre, quoiqu'il ne fasse pas payer ses visites.
A propos de médecin, usez-vous un peu du médicament que je me suis permis de vous indiquer contre les constipations? Je veux parler des pruneaux, mangés le matin de temps à autre : ils évitait de recourir aux pilules qui n'agissent qu'en procurant une certaine digestion forcée, ce qui fatigue toujours et indique qu'il n'y faut recourir que rarement et dans les cas d'urgence.
Vous avez sans doute appris le mariage de
COUUESPONDVNCI' DE HÉllANfiER .> I 7
M. Langlois. Il m'a fait la galanterie de me donner son contrat à signer. J'aurais mieux aimé voir la future que le notaire. C'est dans peu de jours que le mariage doit s'accomplir et comme il doit aller passer quelques jours au Goulet, il vous mènera sans doute sa femme dont il fait un grand éloge, au moins quant aux qualités morales.
Lamartine, qui ne se rétablit pas, m'a chargé de vous faire ses amitiés. Il a maintenant une fièvre rhumatismale, qui le prend à heure fixe ; mais il refuse de prendre la quinine qui l'en débarrasserait. Comme il se croit médecin, il lutte contre ses docteurs.
Il se montrerait plus docile s'il s'agissait de poésie et d'éloquence.
La nouvelle que les journaux nous donne estelle vraie "? Les pommes manqueront cette année. Voilà un grand déboire pour votre pays ; mais j'espère que les journaux parlent de cela comme de beaucoup de choses et que votre beau verger les fera mentir.
Je me trouve toujours bien de notre nouvelle habitation ; mais la pauvre Judith a de la peine à se rétablir et sa toux résiste au lait d'ànesse et au printemps. Elle me charge de ses respects pour vous.
Moi, je vous prie de présenter mes compliments atfectueux à vos dames que je regrette bien de ne pouvoir aller visiter cette année.
Adieu, mon cher Dupont, je vous embrasse de cœur et suis tout à vous.
Déranger
i8 juin iS^G.
Mon cher ami,
Quel effet produit sur votre santé cette chaleur forte et continue? Il me semble que vous devez en éprouver du bien-être. J'aurais bien voulu pouvoir aller m'en assurer.
M""" Mallard a eu la bonté de venir, il y a dix ou quinze jours, m'engager de nouveau à ce voyage, que plusieurs raisons majeures m'empêchent de faire en ce moment. Je n'ai pas hésité à lui dire (jue mon déménagement m'avait ruiné. C'est en effet une de mes raisons, que je vous donne pour (jue vous me pardonniez de ne pouvoir me rendre auprès de vous, ainsi que je désirerais pouvoir le faire.
J'en étais là de ma lettre lorsque la votre du 10 m'arrive et ne me donne malheureuFement pas, de votre santé, des nouvelles aussi bonnes que je l'es- ])érais.
J ignorais complètement le changement deréso-
CORRESPONDANCE DE BÉRANGER '^lÇ)
liition de Taffiii. Je n'ai plus voulu me mêler de cette afraire parce que je sais combien la nomination de ce brave garçon contrariera sa famille. Aussi M. Taillandier m'ayant écrit pour m'engager à insister auprès de Taffin, je lui ai répondu qu'il ferait mieux d'écrire lui-même, que sa lettre aurait plus de poids que la mienne. Nous autres, pauvres diables, qui ne sommes ni électeurs ni éligibles, notre crédit est nul. Huit jours après les grandes journées (l),j'ai pu commencer à m'en apercevoir et Dieu sait que cela n'a fait que croître. Je ne sarai donc pour rien dans le tour qu'on va jouer à Daubersant, mais je ne m'en réjouirai pas moins pour cela. J'aurais mieux aimé toutefois qu'un autre que Taffin en eût le bénéfice.
J'ai vu M'"*^ Barrot il y a peu de jours et nous avons beaucoup parlé de vous. Son mari était allé à Bruxelles, voyage pour lequel j'avais aussi reçu une invitation, mais où il ne pouvait me convenir d'aller.
Barrot y a brillé. Je crois bien que son impromptu était préparé d'avance. Il n'en est pas moins bon. A propos d'impromptu, il y a quatre vers sur vous aujourd'hui dans le Corsdire Satan.
Les voici :
D'un riche et Lcau château que tous vous connaissez,
11 ouvrit la porte à nos maîtres.
Pour l'en remercier, ils se sont empressés
De le jeter par les fenêtres.
(i) 2j, 28 et 29 juillet i83o.
320 CORRESPONDANCE DE liERANGEH
L'auteur aurait dû ajouter quavcc plus de vérité que le gascon qu'on jetait au bas de l'escalier, vous ave/ pu dire : aussi bien je voulais descendre.
Nous grillons ici et à la chaleur que j'éprouve dans mon nouveau gîte, je juge du froid que nous éprouverons cet hiver. Cela me fait peur pour la pauvre Judith qui a bien vieilli depuis deux ai}s et qui tremble déjà du froid qu'elle aura Ihiver prochain. Je pourrai bien être encore obligé à un nouveau déménagement. Voilà ce que c'est que d'être mis à la porte par ses propriétaires et d'être obligé de se loger au hasard. Quant à moi, qui me trouve bien partout, je suis ici on ne peut mieux; mais il ne s'agit pas de moi.
Adieu, mon cher Dupont, embrassez vos dames pour moi, recevez les compliments de .Judith et croyez-moi tout à vous de cœur.
Bkranger.
P.-S. — Je rappellerai à Béjol l'engagement qu'il a pris.
22 JUl
llet
Mon cher Dupont,
Je présume que vous devez être des plus occupés. On veut vous avoir de tous les côtés, ce qui ne me surprend pas, mais ce qui doit faire grand bruit autour de vous. Tout ce tracas politique ne vous rendra pas votre jeunesse. Combien d'allocutions, bon Dieu, vous allez élro obligé de faire, mais je devine d'ici VAmen de tous vos sermons aux électeurs : Si vous en trouviez un autre que moi, vous me feriez grand plaisir de le' prendre. Ils ne vous écouteront pas, sur ce point seulement et ils auront raison. Ils n'auront pas pitié de vos douleurs de reins, et diront ce que Crusy et moi disions, il y a peu de jours: les reins ne font rien à cette affaire ; ce que nous voulons, c'est votre excellente cervelle qui ne vieillit pas ; c'est le drapeau de l'intégrité que vous tenez encore si ferme au milieu de tant de déserteurs ; c'est le sentiment
32 2 CORRESPONDANCE DE BÉRANGEH
patriotique, encore aussi vif en vous qu'il pourrait l'êlre à vingt ans. Oui, mon cher Dupont, voilà ce que deux de vos anciens amis répétaient pour la centième fois en parlant de vous, il n'y a pas huit jours, et ce que vous ont dit sans doute aussi vos électeurs. Sauf toutefois ceux de Bernay qui, si j'en crois les journaux, faussent compagnie. Estce que M. Guizot passe par là en allant à la campagne '?
Au milieu de tout le monde que vous devez voir, avez-vous encore M"'^ Mallard ? Je nai pas eu le temps d'aller demander de ses nouvelles rue d'Argenteuil. Il faut qu'on me le pardonne, car je suis un peu boiteux, par l'effet d'une douleur dans la jambe droite. Je ne sais ce que c'est : il n'y a sûrement ni goutte ni rhumatisme, (^ela n'en est pas moins gênant et m'inquiète pour mes promenades.
Si vous pouvez trouver un instant pour m'écrire deux mots de votre santé, donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de M'"'' Dupont et dcM"'' Pauline, à qui je fais mes amitiés et dites-moi aussi comment votre fds se trouve de l'Algérie.
Adieu, mon cher Dupont, je vous embrasse de cœur.
Béranger.
P. -S. — Judith vous remercie de votre bon souvenir et Lamennais me charge de ses compliments pour vous.
[/i aoi'it 18,16.
Mon cher Dupont,
Je vous aurais remercié plutôt de m'avoir informé de votre élection (1), si je n'avais été fortement indisposé, à craindre même de faire une grave maladie. Des soins prompts et l'absence de tout médecin m'ont tiré d'affaire et je me rétablis assez promptement. Mais, vous, votre indigestion de Brionne a-t-elle eu des suites ? J'espère que rendu au repos de Rougepériers, le mal se sera calmé. Vous aurez fini même par prendre votre parti du mauvais succès des élections, d'autant plus que vous l'avez sagement prévu. 11 est un des députés de l'Eure que j'aurais bien voulu voir exclus, c'est celui de Louviers (2). Là, il fallait faire
(i ) Dupont avait été élu par Brionne à la place de Legendre, avocat.
(2) De Fontenay qui prit le siège de Charles Laffitte. De Fontenay figure à ralmanach royal de 1 848 comme représentant de l'Eure.
O-lfi CORftESPONDANCE t)E BEKA?iGER
autre chose que de la politique : exclure le loup cervier avec M. de Fontenay, c'eût été une réprobation morale utile dans un temps comme le notre. Vous en aurez sans doute jugé ainsi. Il est fâcheux que vos amis n'aient pas réussi à donner ce bon exemple à la France.
On parle beaucoup ici du remaniement du ministère, je ne sais ce qu'on en doit croire. On s'accorde à mettre H. Passy à la place de M. Laplagne (1): j'en doute un peu, car ce dernier semble tenir à son portefeuille (2).
J'ai fait part à Didier des bonnes paroles que vous me dites pour lui ; mais c'est à l'excellent M. Legendre qu'il faut penser. M. de Thiers ne pourrait-il pas vous servir à réparer l'injustice faite à votre digne collègue de l'Eure?
Je pense que vous laisserez passer cette courte cession sans l'honorer de votre présence.
Je croyais M'"*" Mallard chez vous et lorsque je suis allé rue d'Argentcuil chercher de vos nouvelles, c'est elle qui m'en a donné (demandé?). Il paraît que vous ne l'aurez qu'en septembre. La chaleur l'a épouvantée : il y a de quoi. Elle a
(i) Lacave-Laplagno faisait, cti i846( T'" janvier), partie du conseil des ministres, au département des Finances, avec Martin (du Nord) Justice, Guizot, AD'aires étrangères, Moline de Saint Yon, Guerre, baron de Mackau, Marine et Colonies, comte Duchatel, Intérieur, Dnmont, Travaux publics. Cunin- (Iridaine, Agriculture et commerce , comic (\c Salvandy, Instruction publique : Lacave-Laplagne était député du Gers.
(■i) Lacave Laplagnc conserva le portefeuille des Finances.
COimESPOXDA>'CE DE BÉRAINGER SsS
rendu tout le monde malade ici. Puisse Rougepériers être à l'abri de cette température exceptionnelle. Je me figure que Charles n'a pas plus chaud que nous en Algérie. Avez-vous de ses nouvelles?
J'ai vu Lemaire hier : il m'a chargé de ses compliments pour vous et pour vos dames à qui vous voudrez bien faire mes amitiés.
Judith vous présente ses salutations et moi, je suis à vous de cœur.
Déranger.
La Celle b^aint-Cloiul, iS septembre i846.
Mon cher ami,
J'aurais répondu plus tôt à votre bien bonne lettre sans les einl)arras de noire déménagement et les ennuis que cela me cause (1). Pour en éviter une parlie.je suis venu passer quelques jours chez Bernard, d'où je partirai pour m'aller installer rue des Moulins n° 2. à Possij. Judith y doit être d'hier soir. Le pauvre Lamennais (2), qui était
( i) Il csl a présume que Bérangcr avait trouve à] son logeincnl de l'avenue Sainte-Marie du Uoule d'autres dcsagrémenls que ceux qu'il mentionne dans la lettre L^'l. Le voilà déjà en elTet en quête d'un nouveau loitplus hospitalier aux rhumatismes de la honne camarade Judith.
(a) C'est en cette même année i846 qu'avait figuré au salon le portrait de Lamennais par Ary Schellor. « Depuis le portrait de Bérangcr, chaude et vivante improvisation restée dans l'atelier de l'artiste, dit le chroniqueur du Aalional, aucun de ses portraits ne nous avait fixé, médusé invincihlement comme celui de M. de Lamennais, aucun ne reflétait celte ohservation pleine de la nature, celle intimité profonde
venu se loger près de nous, est bien triste de ce changement : toutefois, nous ne serons pas aussi éloignés de lui qu'il se le figure.
A propos de la nouvelle que les journaux avaient répandue, j'allais vous écrire au retour du convoi de ce pauvre et bon de Jouy (Ij, qui a eu lieu à
de la personne, M. Ary Schelîer s'est plie ici à l'élude la plus serrée du modèle ; il a cherché la candeur allemande du trait et du détail, le sillon de la ride, la pulsation même de la fibre : et dans ce côté^réaliste du portrait, il a pour ainsi dire, innové sur lui-même. Mais le côté moral domine encore souverainement. » La même année, Ary SchefTor exposait son Saint Augustin et sa mère.
(3) Jouy (Victor Joseph-Etienne de) littérateur, né en 1764. à Jouy en Josas, mort le 4 septembre 1846. Soldat à la Guyane française, il revint en France pour être envoyé comme sous-lieutenant aux Indes orientales (1787). Après nombre d'aventures romanesques, il rentre en Europe en 1790 et rédige le Paquebot (Paris 1791, in-4"). Puis, capitaine, 11 part à l'armée du Nord; accusé de trahison, il se réfugie en Suisse, et, après Thermidor, sert sous les ordres de Menou. En 1797, il devient homme de lettres; la première Restauration trouva en lui un adhérent enthousiaste, mais au retour des Bourbons, il se fit liljéral, et, pour ses écrits, fit 3 mois de prison. En juillet, il fut maire de Paris, 'puis bibliothécaire du Louvre. En i8i5, il entra à l'Académie française.
Poète d'opéra, poète tragique, publiciste et peintre de moeurs, il n'a pu se survivre. La Vestale (1807-Spontini) lui doit son livret. Sylla, tragédie puée en 1822, fit 90 représentations. Citons encore Vllermite de la cliaussée d'Antin (Paris (1812-1814, 5 vol. in-iij, recueil d'articles lus avidement en Europe. On a comparé de Jouy à Voltaire pour son ironie et son esprit. C'était trop peu pour Voltaire, trop pour
Saint-Germain, lorsque j'ai appris que M. ]\Iaîlard avait eu robligcauce de venir s'assurera la maison de l'inexactitude de celte nouvelle et avait dû écrire sur le champ à Rougepcriers. Croiriez-vous que je n'ai encore pu l'aller remercier de cette preuve d'intérêt qui m'a vivement touché. Ditesle bien à M"'^ Mallard puisque vous avez le bonheur de l'avoir auprès de vous.
Je suis bien sensible, mon cher Dupont, à l'otïre que vous me faites. Je suis en eflct un peu gêné par mes déplacements, mais je n'ai pas besoin de recourir à la bourse de mes amis. Je savais que je pouvais compter sur la vôtre, sans la savoir aussi bien garnie. Qu'allez-vous faire de tout cet argent? Vous trouverez difficilement à la placer d'une manière sûre, sans diminuer vos revenus. Quant aux miens, ils ne diminuent pas encore et en m'imposant quelques privations, je me letrouvcrai au pair. Au nombre de ces privations, croyez bien
de Jouy- Les traits qui cliarmèrent ses contemporains n'étaient ni profonds ni durables et de Voltaire il n'eut que les mauvais côtés. Son Sylla est un ÎNapoléon mal maquillé.
Autres œuvres : Comme/ii faire? un acte (1799) V Avide héritier, 5 actes (1807) Le mariage de M. Beaufils, un acte, (1807), La conversation faite d'avance (1808), Marchande de modes (1808), Vllommeaiix convenances {1808), Ferdinand Corlès { 1 809), Les Bayadcres (1810), Les amazones, avec Meliul (1812), Les Abencerarjes avec Chérubini (i8i3). {Tippo-Saïb, i8i3). BeUsaire, tragédie interdite (1818). Jidien dans les Gaules (1827), Moïse avecRossini (^1827), Guillaume Te//avccRossini (1829), etc. Son Discours de réception à l' Académie française a été publié par l'éditeur Empis.
CORRESPONDANCE DE BEIIANGER 0 20
que la plus grande est de ne pouvoir vous tenir parole. C'eut été un bien grand plaisir pour moi que de passer le mois de septembre auprès de vous et de vos dames, qui me font toujours un accueil dont je suis très reconnaissant.
J'espère que l'année prochaine ne me fera pas subir une semblable contrariété.
M. et M""-^ Langlois, que vous verrez sans doute cette année, m'ont rendu visite.il y a quinze jours. Ce séducteur de Langlois me paraît vraiment bien heureux d'avoir arrêté son vol auprès d'une si aimable compagne. Ce qui m'a surpris, c'est de le trouver mieux portant et engraissé.
Adieu, mon cher ami, embrassez pour moi M'"^ Dupont, M"-^ Pauline et M™^ Mallard si elle veut bien le permettre et donnez-moi des nouvelles de Charles quand vous en aurez.
Tout à vous de cœur.
P.- S. — Dans l'occasion, rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Legendre.
J. Bernard vous présente ses respects.
[7 novembre 18 '16.
Mon CHEii Dupont,
Voici riiiver commencé; Vous êtes heureusement assez bien rétabli pour lui faire tête. J'espère donc que vous ne soulTrez pas de son retour un peu prompt. Souhaitons qu'il ne soit pas aussi froid que Télé a été chaud. On parlait, il y a quelques jours, de la rentrée des chambres pour le 19 décembre ; je ne pense pas que vous vous empressiez d'y accourir et ne compte guère vous revoir qu'un mois plus lard. On m'a dit que M. Legendre conservait son logement à Paris ; vous devez vous en réjouir et vos amis aussi. Ils sont sûrs que chez lui vous avez tous les soins que tant d'autres seraient heureux de i)ouvoir vous prodiguer. Je n'ai vu I\I"^Malhird qu'une fois depuis son retour. Elle me] paraissait heureuse de son excursion. Si ce n'est qu'elle prétendait vous avoir vu trop peu. Toutes les fois que je vois M'"'^ Lalîitte, elle me demande de vos
CORKESPONDANCE DE BÉRAN.ER 33 I
nouvelles. La pauvre dame est toujours dans les procès et M. Gouiii (1) paraît mener bien rudement la veuve de notre ami.
Je sais qu'il y a un peu de la faute de M""' La Moscowa, mais l'ex-ministre pourrait y mettre plus de délicatesse. Voyez-vous M'"'' Lafîilte courant tout Paris: une fois qu'elle est venue me voir ainsi, elle a fait une chute qui a nécessité une saignée. Laffiite répétait souvent : «Je n'ai permis à ma femme de prendre une voiture que lorsque j'ai été sûr qu'elle ne la quitterait jamais.)) Je crains que, quoique mariée sous le régime dotal, M"'^ Lalfitte perde une partie des biens qui sont la garantie insuffisante de sa dot, tant le père a mal arrangé ses affaires personnelles. Après cela répondez donc d'un avenir quelconque! Les dots de 30 millions, de 40 millions, de 100 millions, rien de toutes ces grosses fortunes n'empêche les accidents et plus d'une pourrait même en faire naître d'assez fâcheux.
( ij Gouin (Alexandre) homme politique, né à Tours ne 1792, mort en 1872, mena de front la politiqueet la banque. Député d'Indre et Loire, depuis i83i jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe, il soutint le Gouvernement, pour ne s'en séparer qu'en 183-, lors de la loi de disjonction. Ministre du commerce dans le cabinet du premier mai i84o, il fut adopter, en 1814, la loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Adversaire du ministère Gulzot, il fut membre de la Constituante de i848, appuya tour à tour Cavaignac et Louis-?sapoléon, et, en i85i, fut élu au corps législatif, après avoir accepté la candidature officielle (Voir note, lettre XXXVl).
332 COHRESPONDANCE DE DÉRANGER
Je me plais assez dans mon nouveau gîte, si ce n'est que j'y gèle, bien quon m'y ait amené pour éviter le froid. Je suis presque dans les champs, et ce n'est pas ce qui peut me déplaire, mais cela m'éloigne un peu de mes amis ; mes jambes heureusement sont encore assez bonnes et la course jusqu'à la rue Madame ne me fera pas plus peur cette année que l'autre, je l'espère du moins, car il ne faut, pas plus répondre de ses jambes que de l'équipage de M""" Laffitte.
Je n'ai pas vu les Lemairc depuis fort longtemps. Ils paraissent se ranger tout à fait : tant mieux. Mais à la fin de l'année, auront-ils les 1.000 francs de M. Lapréc ? Je tiens 500 francs en réserve. Toutefois, je vousavoueque cette somme me fera faute s'il faut l'employer à payer en leur lieu et placé. Je ne reculerai pourtant pas.
Faites, je vous prie, mes amitiés à M"'^ Dupont et à M"'' Pauline et quand vous m'écrirez, donnezmoi des nouvelles de Charles.
Adieu, mon cher ami, conservez bien votre santé et croyez-moi tout à vous.
Déranger.
Passy, 3o décembre i846.
Mon cher et excellent ami,
Je ne veux pas laisser commencer 17 sans vous envoyer tous mes vœux de bonheur et de santé. C'est un vieil usage qui nous va, à nous autres gens du passi. Chargez-vous, je vous prie, des vœux que je fais également pour M'"'' Dupont et vos chers enfants.
Voilà le froid qui revient et sans doute vous en avez votre part ; puissiez-vous échapper à son influence, vous nous direz cela dans une vingtaine de jours et, si vous voulez me faire plaisir, vous prendrez la peine de m'annoncer alors votre arrivée. Ayant projeté de vous écrire, j'ai été voir M'"^ Mallard, il y a deux jours. Le mari et la femme se portaient bien, m'a-t-on dit, mais tous deux étaient absents.
Je quitte ]M'"^ Bérard et sa tille avec qui nous avons parlé de vous et vous devinez de quelle façon, car ces deux femmes là, n'oublient pas leurs vieux amis.
334 CORRESPONDANCE DE BÉUANGER
Savez-vous que les darnes Laffitte ont renoncé à employer Langlois ? J'en suis fâché pour elles. Il peut n'être pas de première force, mais du moins est-il honnête. Aussi n'est-ce pas cela qu'elles nient, mais elles lui reprochent de leur avoir donné un mauvais avoué, qui, disent-elles, a compromis leurs intérêts.
Elles peuvent fort bien se tromper. Au reste, j'avais promis à Langlois que cela finirait ainsi.
Je connais l'humeur soupçonneuse des deux clientes. Il est bien à craindre que les débris de la tortune de LalTillc ne produisent qu'à peine de quoi vivre pour les héritiers.
La politique s'est ravisée ici depuis les mariages et l'alïaire de Cracovie li : on m'assurait hier que, même parmi les plus dévoués dynastiques, régnait un vif mécontentement et qu'il serait possible que le centre vit se former un moyen d'opposition sur ses bancs. Ce pourra être piquant, mais ce ne sera pas bien sérieux, je pense.
Je vous remercie de vos bonnes intentions pour les billets que nous avons à payer. Je tiens à ce que cette somme ne tombe pas sur vous seul et je vous répète que je suis en mesure d'acquitter ma quote part, mais j'attendrai qu'on me la de-
(i) Les partagcurs de la Pologne le 3 mai 18 15, avaient constitué une République de Cracovie, libre, indépendante et strictement neutre. Mais celte République fut abolie en 1846, et incorporée dans l'Empire d'Autriche sous la déno-
. GOHRESPONDANCE DE BÉU VN'GEK 335
mande, pour voir venir les Lemaire à qui, l'année passée, j'ai signifié que je ne pa3'erais pas, Peutêtre feriez-vous bien de m'imiter.
Je me porte assez bien jusqu'à présent, malgré le froid et un afïreux bourdonnement dans la tête qui me trouble l'ouïe.
Ce n'est pas une maladie.
Judith, qui se porte assez bien aussi, me charge de ses vœux pour vous.
En vous attendant, mon cher Dupont, je vous embrasse et suis à vous de cœur.
Déranger
P.- .S. — J'ai regretté de ne m'être pas trouvé à la maison quand M. Bougrain a pris la peine de m'apporter votre lettre. Remerciez-le de ma part si vous lui écrivez.
Passy, 21 août 18^7.
Mon cher Dupont,
Rien que j'eusse de temps à autre de vos nouvelles, je vous remercie bien de m'en avoir donné vous-même. Je sais qu'il vous fatigue d'écrire, ce qui n'empêche pas votre lettre d'être des plus aimables pour moi. Vous me contirmez d'abord ce qu'on m'avait dit de votre santé qui ne laisserait rien à désirer à vos amis et à vous, sans les maudites douleurs qui vous tracassent depuis si longtemps. Lafontaine disait que les damnés se faisaient au feu éternel comme les poissons à vivre dans l'eau. Faites comme les damnés, mon cher ami ; car vous êtes condamné à garder bien longtemps ces tristes aiguillons, qui, à bien prendre, ne sont peut-être que les épines des roses que vous avez cueillies jadis. Avec tout ce qu'il vous reste d'imagination, il ne tiendrait qu'à vous d'en faire un souvenir agréable. Je ne sais si mon mal de paupières est de
COUHEiPONDANCE DE BÉUANGER 33 7
même nature ; mais il exige une continuité de soins qui m'ennuie fort et qui malheureusement exige que je ne me déplace pas. Aussi, je crains bien de ne pouvoir encore cette année aller assister à vos vendanges, malgré tout le plaisir que j'aurais à me rendre à votre bonne invitation et à celle de M'"^ Dupont et de M"^ Pauline, que je vous prie d'embrasser pour moi, sauf à les remercier moi-même dans six semaines^ si Bretonneau me permet de courir les champs (1).
Une autre raison me rend toute absence difficile. Notre maison est assez isolée. Je n'ose laisser des femmes seules dans un coin si près de notre Bab3'lone où, comme vous savez, les voleurs ne manquent pas, depuis les va-nu-pieds jusqu'aux gens à équipages, ce que les journaux vous prouvent, du reste.
Ils vous ont appris aussi la déplorable fin de la fille de Sébastian! (2). Tout semble confirmer le crime du mari, pauvre imbécile que je n'aurais jamais soupçonné d'une pareille action. Au moins il y a quinze ans, il me faisait l'effet d'un
(i) A Pierre Brelonneau, né à Tours, en 1771, morl médecin en chef à l'hôpital de cette même ville, en 18G2, on attribue la découverte de la trachéotomie (?)
Il reste assuré que Bretonneau à fait de remarquables travaux sur le croup.
(2) Sur ralTairePraslln — Sébastian!, consulter : De Loménie : Galènes des contemporains Uluslrés. Tome YHI, et Lfis portraits contemporains.
Sébastiani mourut à Paris, le 20 juillet i85i.
grand collégien, n'osant qu'à peine lever les yeux devant sa femme et son beau-père.
Des amours d'antichambre l'ont, assure-t-on, poussé à cet atroce assassinat. C'est là, du moins, ce que tout le monde répète. Tout le monde se trompe quelquefois, je voudrais croire à quelque nouvelle erreur. Neuf enfants, dont six fdles perdant leur mère par un crime, ont assez à pleurer sans avoir encore à gémir sur la mémoire d'un père déshonoré par le meurtre le plus infâme.
Quant au pauvre Sébastian!, je ne sais s'il pourra soutenir une si terrible atteinte. Il adorait sa fdle et en était adoré. Il paraît que sa santé est dans le plus triste état. Je le plains de tout mon cœur, car malgré les reproches qu'on ne lui a pas ménagés et dont il mérite une grande partie, c'est un excellent homme qui fut pour moi un véritable ami : il n'a pas dépendu de lui que sa fortune vint au secours de ma bourse.
J'ai vu M'"'^ Mallard après sa couche ; elle m'avait paru fort changée. Avant de vous répondre, en allant à Saint-Cloud, chez Perrotin, j'ai poussé jusqu'à Sèvres ou elle demeure : elle était sortie ; mais on m'a dit là qu'elle était parfaitement rétablie, ce que vous serez heureux d'apprendre.
Judith me charge de tous ses compliments
pour vous et pour vos dames et moi je suis tout
à vous de cœur.
Bkhangeh
pi s. — M. Boulay (1) de la Meurthe, qui m'est
(i) Bonlay ('/<^' la Mcinihe, comte), fils tl'Aiiloiiic, Jacques,
CORRESPONDANCE DE DERANGER 33g
venu voir hier, me charge de ses respects pour vous. Lamennais en fait autant.
Claude, Joseph qui mourut en i84o, et qui, ministre d'Etat pendant les Cents Jours, est l'auteur des « Tableaux des rèijiies de Charles II et de Jacques II )) (1818).
Boulay (Henri Georges), auquel fait ici allusion Déranger, naquit en 1797- Député de la Meurthe, en 1S37, membre du conseil général de la Seine, en 18 38, député des Vosges de 1842 à 1848, il fut l'un des trois vice-présidents de la Re'publique en 1849 et fut créé sénateur en i852. Il est mort en
Son frère, Boulay de la Meurthe (François Joseph, Baron), né à Paris en 1800, fut secrétaire général du ministère de l'agriculture et du commerce, conseiller d'Etat en 1837 et sénateur en 1857.
décembre 1847.
Mon cher Dupont.
Le temps approche où nous allons nous revoir, l)ien que spns doule, vous ne vous pressiez <^uère de venir jouir du bonheur que la Chambre vous prépare (1). En attendant, vous pouvez vous délecter avec les discours de Barrot fi), qui me sem])le devenu l'orateur indispensable et inépuisable.
(i) La rcpréscnlalion du (Ic'pailcinrnl de l'ijire (Hait ainsi composée en 1847, (T' janvier.)
Evreux : Comte de Salvandy. Instruction pnl)li(|ue.
Vcrncuil : Antoine Passy.
Bernay : Le Prévost, membre de l'Institut.
Louviers : Cli. Laffitte, banquier.
Pont-Audcmer : Comte Hébert, gardedes Sccauv.
lîrionne : Dupont de l'Eure. Ancien Garde des Sceaux.
(2) On sait qu'en 1847. les banquets servirent de moyen de ralliement à tous les partis de l'opposition, et rpic ce l'ut l'interdiction d'un banquet réformiste à Paris (jui scivil de prétexte à la Uévolution de février 1848.
On remarquera qu'au ton de sa lettre, Héranger, ici ne semble pas prévoir les grands événements cpji vont se pro-
CORUESPONDANCE DE DÉRANGER ,') '( I
Plaisanterie à part, il dit de bonnes choses paroi par là, mais il en a fait une bien sotte à Lille.
Il peut se vanter d'avoir rompu l'unité apparente de ces banquets, et cette apparence d'accord en était, certes, le meilleur côté. Aussi, en répondant au comité d'Amiens, ne me suis-je pas gêné pour blâmer les exclusions, dont ce comité, sous l'impulsion de Barrot, avait déjà fait parade dans les journaux de la localité. Je voudrais bien, au reste^ que les banquets prissent fin. Il me faut faire autant de lettres que Barrot fait de discours, et je ne suis pas même toujours exempt de la petite allocution, quand il m'arrive des envoyés, chargés d'invitation. Je cherche à leur prouver alors, ce que je ne dis pas dans mes lettres, que je ne veux prendre aucune part à des demandes de réforme qui, en supposant qu'elles s'accomplissent, me laisseront toujours, moi et bien d'autres qui me valent, en dehors des privilèges de l'éleclorat (1). Il est bon qu'il y ait quelques
claire avant peu. C'est à peine s'il signale que a les conservateurs lui semblent un peu moins satisfa'ds ».
En ce qui concerne l'accusation portée par Béranger contre Barrot, il est bon de rappeler que c'est Barrot qui, cette même année, donna, au Cliàteau-Rouge, le signal de ces banquets réformistes. Pourtant, il n'est pas moins dû à l'iiistoire de constater que le futur ministre du 24 février 1848, après l'interdiction du banquet du XII" arrondissement, n'alla pas au rendez-vous qu'il avait fixé à la population de Paris, et se borna à porter à la Chambre un acte d'accusation contrôle ministère.
(i) Béranger parle avec amertume des réformes de l'élec-
Ô'i2 CORRESPONDANCE DE RERANGER
intelligences qui constituent ainsi une opposition au matérialisme de la loi. C'est ce que je répondais à M. Senard, de Rouen 1) tout en lui recommandant de garder ma lettre pour lui seul. Sans doute
torat. Depuis trop longtemps la France attendait ces rélormes pour qu'on y pût, alors encore, sérieusement croire. Les fautes de Charles X et sa ruine n'avaient pas retenu le gouvernement de Louls-Plulippe sur la pente dangereuse au bout de laquelle il devait tomber à tout jamais. La loi du 19 avril i83i, malgré ses absurdités évidentes, restait en vigueur : il fallait, pour être électeur, payer 200 francs de contributions directes. La Révolution de 18A8, peu de temps après l'épilre LXIII de liéranger à Dupont, devait remettre les choses au point. La seconde République fut fondée sur le principe du suffrage universel ; les résultats ne furent certes pas ceux qu'on en attendait, mais, au moins, fut-il affirmé que le suffrage était à tous, que les fonctions publiques étaient à tous, et que le suffrage devait fonctionner à l'abri de toute pression du pouvoir.
Los leçons cruelles de l'histoire répondent ironiquement, douloureusement aussi, à ces affirmations de principes, mais, encore qu'elles aient été poignardées par l'arbitraire, méconnues par une majorité delà nation, aveugle au point de retourner contre elle des armes acquises au prix de tant d'efforts, il n'en subsiste pas moins que la génération de 1848 (lui ferat'on très sérieusement reproche de n'avoir pas su longtemps s'en servir?), donna aux générations qui suivirent l'excnqjie de la souveraineté électorale.
(1) Senard (Antoine-Marie-Jules), avocat, homme politique, né à Rouen le 9 avril 1800. Rallié à la monarchie de Louis- Philippe, il « lâcha » bientôt le roi-citoyen, lit de l'opposition, et participa activement au mouvement réformiste de 18/4 7 • Quelques jours après la rédaction de celte lettre de Déranger, Senard, — le i[\ décembre — présidait à Rouen un banquet qui eut un grand retentissement.
Nomme procureur général à Rouen par le Gouvernement
COHIŒilirOND.VXCE DE BÉU.OGER «M-)
sans pitié pour vos rhumatismes, on aura aussi voulu vous avoir à Rouen, mon cher ami, et vous aurez refusé comme moi. C'est assez pour votre santé du banquet du Neubourg. Celui-là au moins est à votre porte et ce sera pour vous un dîner d'amis. On n'abusera pas de votre dévouement.
Je ne vous dirai rien de la politique : elle est toute dans les journaux, et vous en jugez sans doute comme moi. Ce que je puis voir, c'est que les conservateurs me semblent un peu moins satisfails : plusieurs même se permettent des plaintes. Je doute pourtant que votre prochaine session soit meilleure que l'autre, à moins qu'on ne croie devoir nous donner quelques petites satisfactions qui ne tirent pas trop à conséquence.
Je viens d'être un peu souffrant et j'ai une douleur de talon qui me gène beaucoup pour mes courses et promenades. Mais je crois que tout cela n'a rien d'inquiétant. Judith, qui est bien sensible à votre souvenir, se porte au mieux pour son âge. J'espère que ma lettre vous trou-
provisoire, il fut de ceux qui après l'instruction de juin, poussa à la dictature militaire de Cavaignac.
Sénard l'ut ministre de l'inlérieur, et céda spontanément son portefeuille à Dul'aure. — Après l'élection de Louis lîonaparte, il fit de Topposition, et, à l'Empire, renonça aux fonctions publiques jusqu'en 1870 où, il fit, à Florence, près de Victor Emmanuel, une démarche analogue à celle de ïhiers à Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg, sans plus de succès d'ailleurs. Senard, députe en 1871, fut bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, de 1875 à 1876.
3^/j CORRESPONDANCE DE DÉRANGER
vera tous en bonne santé, et que la grippe n'aura pas été atteindre vos dames.
Tout le monde s'en plaint ici. Les médecins n'y suffisent pas. dit-on, et pourtant elle se guérit très bien sans eux.
Il y a déjà quelque temps que je n'ai vu M"'^ Mallard : son retour à Paris ne lui avait pas été un bénéfice de santé qu'elle avait fait à la campagne (?)
Adieu, mon cher ami ; embrassez pour moi, je vous prie, M"'M)upont et M"" Pauline, et croyez moi tout à vous de c(cur et dame.
Bi:ranger.
Passy, 17 décembre 18A7.
Vive Dupont de l'Eure ! Voilà depuis deux jours le mot qui fait battre mon cœur, à la lecture des journaux. Ce mot, je le répèle avec une double joie, car je juge votre santé meilleure que vous ne le dites, d'après les paroles prononcées par vous au Neubourg. Quand on parle aussi bien, aussi brièvement, aussi nettement, on a certes toutes ses forces et l'on peut faire envie à de plus jeunes.
Lamennais me commenlait aujourd'hui votre discours et rien ne lui échappait de la noble simplicité, du sens parfait, de la convenance et de ce qu'il y a de sensibilité vraie et modeste dans cette allocution qui donne une si juste idée de votre caractère. Oui, mon cher ami, il faut se bien porter pour parler aussi bien. J'en suis suret j'espère bien que les émotions n'ont pas été au-dessus de vos forces. Je vous dirai, entre nous ])ien entendu, que de tous les banquets dont j'ai refusé les invitations, celui que vous présidiez est le seul où [je| regrette de n'avoir pas été m'asseoir. J'aurais été heureux de votre triomphe, autant et plus que vous peut-être.
346 CORRESPO?»DANCE DE RÉRANGER
Les Rouennais se vantent de vous avoir au milieu d'eux. Vous sentirez-vous le courage de vous y porter ? Il me semble que ce serait agir un peu trop en jeune homme. Au reste, vous savez mieux qu'un autre ce qu'il vous convient de faire.
Puis, vous avez auprès de vous deux âmes dévouées qui seront de bon conseil en cette circonstance. M'"'' Dupont et M"^ Pauline ne vous laisseront pas aller, pour peu qu'il y ait de l'inconvénient, à ce nouveau banquet qui sera sans doute très nombreux.
Il s'en prépare un ici : je pense qu'il ne pourra aller à bien ; c'est celui des écoles, qui a été suggéré par je ne sais qui. Je crains, si l'autorité le permet, que cène soit pour en tirer parti contre l'effet que peuvent produire les banquets électoraux. J'ai démontré aux envoyés qu'ayant refusé celui de mon arrondissement, il ne m'était pas possible d'aller à celui des étudiants. De plus, je me suis permis quelques représentations, quelques conseils ; mais ce n'est pas cela qui arrêtera nos jeunes gens.
Vous en entendrez sans doute parler par les journaux. Je ne pense pas que vous nous arriviez avant la mi-janvier, et comme le jour de l'an approche, je profite de l'occasion pour vous envoyer d'avance tous mes vœux de nouvelle année, ainsi qu'à vos dames.
Puissiez-vous, mon cher ami, finir la i)rocliaine année comme vous finissez celle-ci, salué par
toute la France comme le modèle du patriotisme et des vertus politiques. Dans un temps de corruption, il est heureux pour vos concitoyens qu'il y ait une figure comme la vôtre à placer sur le piédestal plus élevé.
Adieu, mon cher et excellent ami ; embrassez vos dames pour moi, je vous prie ; recevez et présentez leur les compliments de Judith, et croyezmoi pour la vie tout à vous de cœur (1).
Béranger.
(i) Entrecctte lettre datée du 17 décembre 1847 ^* ^^ ^^'^~ vante qui est du 27 mai 1849, existe une lacune dans la correspondance du poète à Dupont de l'Eure. Il est vraisemblable que Béranger n'a pas pendant plus d'une année interrompu ces entretiens avec un ami qui lui était si cher. Les événements, certes, étaient de nature à passionner l'homme, mais ne devaient point l'accaparer au point de lui faire oublier son ami. On sait que bien qu'il eut refusé toute candidature aux élections de 1848 pour l'Assemblée constituante, Béranger vit se grouper sur son nom 2o^.\-ji suffrages dans le département de la Seine. Il siégea quelques jours, puis donna sa démission, qui fut refusée puis acceptée lorsqu'il eut « à mains jointes » supplié ses collègues de le rendre à la vie privée.
Passy, 37 mai i8'|().
Mon chkh Dupont,
M. Legendre vous aura dit que le jour de voire départ, j'étais à midi chez lui, pensant que vous ne partiriez que vers deux heures. Là, j'ai appris que votre département s'était fait la honte de ne pas vous renvoyer à l'assenihlée. Je le souhaitais ; mais je n'en ai pas moins rougi pour vos normands l). Saône-cl-Loirc a fait pareil acte d'ingratitude et Scine-et-MdrncD. manqué à Ihonneur qu'il se devait de présenter encore une fois le nom de Lafayetle au monde entier. Voilà l'œuvre du M. de la rue de Poitiers. Paris a eu au moins assez d'intelligence pour repousser les chefs de cette faction : mais il eût mieux fait encore, s'il eut vengé le gouvernement provisoire à qui la
(1) La nouvelle représcnlalion de l'Eure, avec deux dcpulés en plus qu'à la précédente session, comprenait : MM. liippolvle Passy, Levaislre, Sucliel d'Albufera, de lîroulie. Déniante, Lefebvre-Durullé, de \ alinu-snil. Lr-raiid, de Fontenay.
CORRESPONDANCE DE BÉRAXGER 3^9
France à tant d'obligations, de quelque point de vue qu'on le considère. Vous et Lamartine deviez surtout sortir de l'urne parisienne.
Vous étiez si bien préparé à cette défection organisée, que je n'ai pas à dépenser de beaume avec vous. Ce sont ces messieurs qui ont substitué cette fois leur nom à celui d'Aristide que le paysan eut écrit sur sa coquille, non pour le bannir du pouvoir, mais pour l'y rappeler.
J'ai vu Lamartine deux fois et je l'ai trouvé fort calme 1. Pourtant, je crains qu'il n'ait beaucoup soufîert de l'abandon où les élections Tout laissé. Malheureusement, ses affaires personnelles ne sont pas de nature à le consoler d'une défaite politique. Ce malheureux homme se tue à travailler pour tirer de l'argent des libraires; mais quelque argent que sa plume lui rapporte (et je vous assure que je m'en ferais une belle fortune , il ne peut combler le gouffre qu'il a
(i) Lamartine dont la popularité avait singulièrement décliné, ne put réussir à se faire élire, encore qu'il se fut présenté dans 10 départements. 11 ne parvint à rentrera la ChamJjre que grâce à une élection partielle, dans le département du Loiret. Au fond de lui-même, il gardait l'amertume de n'avoir pas obtenu 8ooo voix pour la présidence de la Uépubliquc alors qu'un homme dont le nom exerçait sur les foules le mirage delà >.( pourpre sur les animaux dépourvus de raison » avait si triomphalement bénéficié des idées autrefois les phis ardemment défendues par Lamartine lui-même : L'élection du président par le peuple.
En lui, l'homme politique déçu se consolait par le succès de l'écrivain : il venait de publier Vllisloire des (Uroiidiiis.
35o CORRESPOND VNCE DE BÉ RANGER
creusé depuis tant d'années, avec une légèreté qui ne peut se concevoir. Comment ce drame financier se dénouera-t-il? Je ne puis prévoir qu'une chute. Espérons du moins que ses grandes facultés sauront la rendre brillante(l).
Croiiiez-vous, mon cher ami, que l'on est
(i) C'était l'époque où Lamaiilnc écrivait : Je connais un lioninieplus malheureux que le Tasse et plus calomnié parla liaine des hommes, qui n'ont voulu payer son dévouement que par des injures. Ceux qui l'outragent aujourd'hui s'en repentiront trop tard ; ils sauront que le malheur est plus inconstant que la haine, et que la postérité se charge de la vengeance de ceux qui ne veulent pis se venger. »
Il avait déjà dit en i843 :
(( Quand aux bons et afl'ectucux conseils, je les reçois avec reconnaissance, car je sais de quel cœur et de quel excellent esprit ils émanent. Seulement je ne crois pas comme vous à la moindre déconsidération motivée par les embarras honorables de la fortune d'un homme politique, quand ces embarras (allassent-ils jusqu'à la ruine) sont le résultat delà vertu politique et du désintéressement sloïque. ^ oyez si M. Pitt, M. Fox, M. de Serres, le général Foy, Dupont de l'Eure et presque tous les grands hommes d'Etat ont été méprisés pour avoir négligé leurs afTaires au profit de celles de leur pays et pour n'avoir pas même laissé la valeur du sol qui recouvre leurs restes immortels ? Non ! c'est le sort de tous les hommes d'Etat honnêtes de vivre dans la gène et de mourir dans l'indigence. Et c'est pour cela qu'ils sont plus grands. Vous n'y avez pas réfléchi. Une bassesse devant le pouvoir et devant la fortune flétrit plus, même quand elle est heureuse, que cent dettes contractées pour son pays, et qu'on acquitte. Je ne dis pas cela pour chercher la gloire dans la misère. Non. J'ai de l'audace, mais j'ai de l'ordre, et vous savez qu'après avoir fait honneur à tout ce que je dois, je laisserai à ma famille ce que j'en ai reçu ».
CORRESPONDANCE DE UÉUVNGFR 35 I
venu me faire des récits presque tragiques de votre voyage ? On prétendait les tenir des Durullé que vous aviez été visitera Evreux. Comme j'étais sûr que vous passiez par Louviers, je n'ai rien cru; pourtant j'ai passé chez Mallard pour avoir des renseignements, et bientôt après, j'ai rencontré le docteur Auzoux qui m'a donné toutes les certitudes que je désirais. Seulement, il m'a appris que pendant que j'étais chez M. Legendre, vous attendiez à l'embarcadère, faute d'avoir su l'heure des départs. Si je m'en étais douté, j'aurais été vous tenir compagnie.
Je regrette bien de n'avoir pas été du voyage. Mais j'aurais eu tort d'accepter votre bonne invitation. Le choléra a redoublé à Passy, si j'en juge par notre quartier. Les enterrements s'y succèdent assez rapidement, en dépit des articles tranquillisants que nous donnent les journaux. Quand l'ennemi est aussi près, il est sage de rester l'arme au bras dans la place.
J'espère pourtant être assez heureux cette année, siBretonneau et la politique le permettent, pour aller passer quelques jours auprès de vous et vos dames à qui je présente mes amitiés et que je vous prie même d'embrasser pour moi.
Judith vous présente ses respects et moi, mon cher Dupont, je suis à vous de cœur, et pour la vie.
Déranger.
P-. S. — Pour punir votre département, je voudrais qu'il fut possible de retrancher son nom du vôtre.
l'assy, 1 1 juillet if>fn
Mon cher Dupont.
Voici un petit mot pour votre cliansonnicr (1 . Je comptais le remettre ainsi que cette lettre à M.Legendre qui devaitrelouinerà Pont-Audemer. 11 est venu aujourd'hui et malheureusement, jetais sorti, tout indisposé que je suis depuis une quinzaine. J'étais déjà un peu souilVantà la mort de jM™^ Laffitte, que le choléra (2) a enlevé en
(i) Un mot de recommandation était joint qui ne ligure pas au dossier. On a pu voir, d'autre part, à propos du poète Vierne, que Bcranger était parfois sollicité de donner son avis sur des œuvres poétiques. L'appréciation favoraMc du chansonnier populaire ne pouvait qu'être très précieuse à l'auteur et décider l'éditeur en sa faveur.
(2) C'était alors la deuxième épidémie cliolériquo (pii s'abattait sur la France et Paris. Le lléau en 1802 axait régné dans la capitale en faisant i84o2 victimes. Cinquantedeux départements avalent été atteints et pendant 5 ans, le dioléra emporta plus de cent mille personnes.
CORUESl'ONDAXCE DE IÎÉHA.NGER .'>53
quelques jours. Au choléra, il faut ajouter le chagrin d'une position très pénible, des tracasseries d'affaires sans nombre et des inquiétudes pour l'avenir. On peut dire, mon cher Dupont, qu'elle est morte dans la misère, car il a fallu qu'un ami prêtât de quoi acheter une bouteille d'eau de Sedlitz, au dernier jour de cette pauvre femme. Elle et sa fille habitaient dans leur hôtel, un logement de 800 francs et toutes deux se plaignaient de n'avoir pas de quoi monter dans l'omnibus pour venir me voir.
Vous comprenez qu'une telle gêne ne pouvait naître que de la privation des revenus par suite de saisies venues de toutes parts et par les désordres dont on accuse le gendre. Quand la justice aura prononcé, il ne restera pourtant pas grand'chose de cette fortune que nous avons vue colossale. Notre ami Laffitte avait bien mal arrangé toutes ses affaires. Il est mort à temps pour ne pas voir les tristes effets d'une excessive confiance en lui-même, fruit de cinquante ans de bonheur continu. Quant à sa fille, elle ne pourra se tirer d'affaire, si elle n'obtient pas sa séparation de biens d'avec La Moskowa, qui, dit-on, a un monde de créanciers à ses trousses.
Vous ai-je dit que l'archevêque (1) de Paris
(i) L'archevêque, c'était Monseigneur Sibour appelé, le i5 juillet i848, au siège épiscopal de Paris, par le général Cavaignac, après la mort tragique de Monseigneur Afîre. Il avait pris possession de son siège le 17 octobre de la même année. Favorable à l'affermissement des Idées républicaines, il devait
358 COnRESPONDANCE DE 13ÉK.VNGEU
blique rouge. Il voit tout en noir et par conséquent tout de travers. Sa femme doit exagérer encore. Tomber au milieu de ce monde, ce serait s'exposer à une rude séance : j'en ai d'autant moins le courage, que je ne puis lui être bon à rien (1).
Sans doute vous avez de fréquentes nouvelles de Charles. Se plaît-il dans sa résidence ? A son âge, on s'arrange assez bien partout.
J'espère que M"« Pauline n'est plus souffrante. L'automne est toujours assez favorable aux personnes nerveuses. Présentez-lui mes amitiés, je vous prie, et embrassez pour moi M™^' Dupont, à qui je dois rendre tant de grâces de l'accueil qu'elle veut toujours bien me faire.
M'"* Lemaire, la dernière fois que je l'ai vue m'a chargé de ses compliments pour vous et pour ces dames. Son mari est toujours en grande faveur auprès de son conservateur général.
J'ai vu Bérard, il y a quelques jours ; toute sa famille est en bonne santé.
Bejot, devenu riche tout à coup, me semble moins gai qu'il n'était avant son héritage. Il me semble avoir quelque envie de garder sa place, ce qui nous paraît singulier.
(i)Barrot l'aisall partie du premier ministère de Louis Napoléon et venait d'être (( débarqué » de sa fonction. 11 commençait déjà cette campagne de maladresse sur maladresse où avec beaucoup d'autres mécontents, il allait inconsciemment faire le jeu du prince fout en croyant jnéparer sa ruine.
CORRESPONDANCE DE lîÉRANGER OOQ
- Adieu, mon cher et excellent ami ; Judith m'a
recommandé de la rappeler à votre souvenir, et
moi, je suis tout à vous de cœur et pour la
vie.
Déranger.
P.-S. — Je n'ai pas vuM™^ Mallard depuis mon retour de Normandie. Je présume qu'elle est encore en Belgique.
La Celle Saint-Cloud, 3i octobre iS^q.
Je viens vous demander des nouvelles de votre santé, mon cher Dupont, avec l'espoir qu'elles seront conformes à celles que je donne de vous à toutes les personnes qui. depuis mon retour de Normandie, s'informent à moi, avec le plus vif intérêt, de tout ce qui vous concerne. Vous ne vous figurez [pas] le nombre de ceux à qui j'ai fait plaisir, en leur disant queje vous avais trouvé jeune de dix ans. J'espère bien que vous ne me donnez pas un démenti. Ce qui me fâche, c'est que, parfois, je rencontre des gens qui ne peuvent comprendre qu'on puisse supporter sans amertume l'ingratitude de ses concitoyens. Ces gens ne savent sans doute pas ce que c'est que de servir son pays uniquement par dévouement et patriotisme. L'homme désintéressé se console bien aisément de l'oubli oii l'on paraît le laisser, en tout ce qui ne touche qu'à lui-même.
Vous en êtes un noble exemple, mon cher ami, et je suis doublement heureux, après avoir été témoin de votre sérénité dans la retraite, de pou-
CORRESPONDANCE DE RERANGER Ô07
voir en faire le tableau à ceux qui pourraient être tentés d'en douter.
Je ne sais pas si votre collègue Langlois, que nous avons rencontré à Saint-Pierre, s'arrange aussi bien que vous de sa position actuelle.
A peine a-t-il pu cependant prendre les habitudes de la représentation. Nous l'avons, au reste, trouvé fort gai et très aimable pour nous. Il vous aura narré notre rencontre et sans doute aussi la description de son domaine que je prétends avoir visité, il y a déjà longtemps, bien qu'il m'ait paru n'avoir aucun souvenir de cette visite. Je crois si bien avoir vu le Goulet que je le lui ai détaillé assez exactement et de manière à confirmer mon dire. L'ai-je rêvé ? Mais comment aurais-je rêvé si juste et pourquoi aurais-je rêvé de M. Langlois ?
Depuis mon retour, j'ai appris avec peine qu'on avait fait des chicanes à La feuille du peuple (1). J'espère qu'il n'y a là rien de menaçant pour ce journal. M. Legendre n'est-il pas du jury de Versailles ? Je le plains d'assister à ce triste débat.
Je vous écris de la Celle Saint-Cloud, chez mon ami Bernard. Je ne suis qu'à quelques pas de Barrot, qu'on dit malade à Bougival. Je n'ai pas le courage de l'aller visiter. Je suis sûr, au reste, qu'il ne le désire pas. On nous disait hier qu'il se regarde comme l'unique obstacle à la répu-
(i) La feuille du peuple, paraissant tous les dimanches depuis 1848. ln-4° d'un quart de feuille. Imprimerie de Schneider.
OO'l COURESPONDANCE DE lîEUVNGEn
m'était venu rendre visite, avec son grand vicaire et deux autres prêtres ? Cest une fantaisie qui l'a pris, en dînant cliez le curé de Pass}' (1). Il a été fort aimable, fort bon homme même. Vous vous doutez bien que vous [avez] été mon premier sujet de conversation. Il a chanté vos louanges de façon à faire rougir tout le département de TEure.
Quelque bonhommie qu'il ait déployée avec moi, jusqu'à parler de mes chansons, sujet qui nous a fourni de bonnes occasions de rire, car cette visite de plus dune heure a été fort gaie; malgré sa bonliommie, dis-je, je n'ai pas manqué de conclure que si je n'avais eu que 39 ans, le Pasteur ne serait pas venu chercher la brebis égarée. Mais Tàge et l'épidémie font penser qu'il ne faut pas qu'un homme qui a quelque popularité meure avec la réputation d'être mal avec le clergé. Cela ne lui ôte pas son mérite à mes yeux; il a des devoirs à remplir et il est louable de les rempUr ainsi. 11 y a vingt ans, à pareille époque, évêques, archevêques, curés, prédica-
présider en 1849 iiu concile provincial à Paris, et lancer l'année suivante un mandement contre Veuillol et son Inicers religieux. Il fut assassiné à Saint-Etienne-du-Mont par l'abbé Jean Verger, prêtre interdit.
Le grand vicaire dont parle lîéranger élait probablement l'arcliiprètre de Notre-Dame, Louis Sibour, qui bien qu'il portât le nom de prélat n'élait, ni de prî-s ni de loin, son parent.
(i) Monseigneur Corbière, curé de l\'issy, dépendait de la paroisse de Neuillv.
COUUI-SI'O.NDANCE DE JiÉUVXGER o7^b
teurs, me damnaient à qui mieux mieux et j'étais en prison. Je n'ai pas changé; ma conversation le Ini a prouvé, et pourtant il ne craint pas d'approcher du possédé. Dieu lui en tiendra compte, car je le répète, il a l'air d'un excellent homme. Je commence à espérer que j'entrerai en paradis avec mon ami Tliiers, devenu grand catholique, comme vous devez voir (1).
J'ai été voir Barrot, il y a huit jours avec Julien de Tours, qui comptait que je pourrais lui être utile. Nous n'avons pas réussi et je nen puis vouloir à Barrot, qui m'a parlé avec regret de la conduite des normands à votre égard. Je suis sûr qu'il en parlait sincèrement.
Je ne vous parle pas encore de mon projet de voyage : notre Picarde est toujours auprès de ses parents. Je pense qu'elle ne peut tarder à revenir.
Embrassez pour moi M"''' et M"'' Dupont ; recevez les respects de Judith et croyez-moi, comme toujours tout à vous.
(i) Ecarté aux élections générales, nommé le 4 j'ii", gi'âce aux efforts des réactionnaires, Tliiers déclarant qu'il ne pouvait rester étranger aux destinées du pays, continuait sa politique mixte, adoratrice du pouvoir triomphant. Haïssant lionaparte, il était un des artisans secrets de l'Empire et quoique avec l'habileté supérieure d'un homme d'état rompu aux tactiques du double visage, ne donnait pas illusion aux observateurs rassis, dont était I5éran2:er.
Lxvm
l'assy, 26 dccenibrc 18/19.
Mon cher Dupont,
M"'*= Mallard, qui a eu la bonté de me venir voir, il y a quelques jours, m'a assuré que vous n'arriveriez pas à Paris avant le 10 ou le 15 janvier.
Je ne veux pas que le P"" de l'an se passe sans vous adresser tous les vœux que je fais pour vous, et pour toute votre bonne famille. Vous avez beau rester jeune de cœur et de tête, vous êtes mon aîné et je me range à mon devoir. Il est vrai que c'est pour mon plus grand plaisir. Oui, vivez longtemps encore pour servir d'exemple, à une époque d'égoïsme et de déraison, où vous restez presque l'unique représentant de la loyauté, du bon sens et du patriotisme.
Faire des vœux pour vous, c'est en faire pour cette excellente M""-' Dupont et pour votre spirituelle et bienfaisante fille.
Embrassez-les pour moi, sans oublier de me rappeler, à l'occasion, à votre fds, qui sans doute
CORRESPONDANCE DE BÉHANGEU 36 I
tourne bien souvent les yeux du côté de Rougepériers.
J'ai eu ce matin même de vos nouvelles à tous par quelqu'un qui m'a apporté une lettre de M. Mardret, avec qui je corresponds quelquefois.
Je me porte assez bien, mais je deviens frileux, moi qui ne l'ai été de ma vie ; et puis, je ne peux plus rien produire. C'est là un vrai malheur pour moi : il faut se résigner.
Mes affaires ne s'améliorent pas ; il s'en faut. Aussi, pensé-je à apporter des changements dans mon existence. Malheureusement, le moment est peu propre à prendre un parti. L'instabilité générale jette un grand embarras dans les positions inférieures et l'on ne sait trop de quel côté porter et planter sa tente.
Je ne m'en afflige pas plus que de raison. Si même j'étais seul, je ne m'en inquiéterais nullement.
Vous aurez été aussi affligé que surpris de la mort du pauvre Froussard. M. Laprée, que j'ai vu à l'enterrement, m'a dit qu'ils devaient ensemble vous aller chercher. C'était un vigoureux et un sage citoyen, qui a laissé des regrets. On craint que son fils n'ait pas ce qu'il faut pour tenir la pension.
Manuel qui est mis à la retraite et qui va se trouver un peu à la gêne, parce qu'il a calculé son avenir sans prévoyance bien entendu, me charge de le rappeler à votre souvenir.
Pass\, (j mai icSrx
Mon c\iTA\ AMI,
Vous nous donnez peu de vos nouvelles. J'ai vu avant hier M'"'-^ Mallard qui n'en sait pas plus que moi sur votre santé ; au reste, cela nie fait présumer que la vue de vos pommiers aura suffi pour vous remettre complètement du double assaut que vous avez eu à subir ici. '^
Le jour de votre départ, je me suis rendu, avant l'heure, à lembarcadère, pour vous embrasser et massurer de l'état dans lequel vous partiez. Je me suis tenu à l'entrée des bureaux. J'ai visité les salles d'attente. Martin de Strasbourcr, venu là avec les mêmes intentions, vous a également cherché partout et cela aussi inutilement que moi. Nous avons conclu que vous aviez une entrée de faveur pour arriver jusqu'aux wagons, sans monter jusqu'aux salles d'attente; et nous nous sommes retirés, bien fâchés tous deux de notre déconvenue.
Depuis, je me suis demandé si par hasard vous
r.ORUESl'ONUANCE DE TiÉlWNOER 067
n'étiez pas dans le secret de nos hommes d'Etat ; et que, sachant d'avance que j'allais être déclaré indigne de prendre part au sufiragc universel qu'on nous a fait, vous vous étiez dit à votre tour : non, Déranger, je ne vous connais plus. Vous en êtes bien capable, double Normand !
Que dites-vous du prix que notre prince met à sa complaisance pour la majorité? Elle même trouve cela un peu cher, dit-on Quelques-uns assurent, mais je n'en crois rien, qu'elle voudrait marchander notre vice-présidence. Oh ! si l'oncle était derrière le neveu, que de coups de bottes il lui donnerait quelque part !
Je ne vous rapporterai pas tous les bruits qui circulent — dans ce moment, en général, ils sont en faveur de la Restauration légitimiste. On parie quelle aura lieu avant trois mois. Les deux branches n'ont pas encore pu s'entendre. Joinville, d'Aumale et la Duchesse résistent à leur père mourant, qui voudrait, du moins on le dit, couronner ses dix-huit ans de beau règne par une si belle œuvre. La pauvre duchesse est tiraillée de toutes parts. La position est bien étrange. Comme régente, elle ne peut compromettre les droits politiques et les prétentions royales du petit comte de Paris ; comme tutrice, elle doit^ autant qu'il est en elle, lui assurer le droit de successibilité à la position du chef de la branche aînée (1).
(i) Lorsque Napoléon I'"" n'était encore que Bonaparte, le pèred© Béranger croyait lui aussi à la Restauration des Bour-
364 COHKESPCADAXCi: DK BKKA>GER
Comme il serait possible qu'il fit un secret de ce travail, j'ai dû cacheter la missive où je lui rends compte de mes impressions. Tout cela ne peut que le distraire sans le fatiguer beaucoup.
Lamartine, qui est de retour comme vous l'avez vu, m'a demandé de vos nouvelles avec empressement (1). Je n'en ai pas de bien bonnes à vous donner de lui, car ses affaires ne s'arrangent pas et je crois, à la gêne où il se dit être, que tout ce qu'il gagne passe en payement d'intérêts.
Il parle daller prendre possession de la belle concession que lui a faite le Grand Turc 2 . Mais il faut
(i) Lamartine rcnlrait pour préparera la rorle-Saint Martin 1 étude de Toussaint Loiivertnre qui fut joué en août.
(2) L'Histoire de la Turquie devait sortir de ce voyage.
Lamartine, enthousiasmé, écrivit à propos de son domaine :
(( J'arrive d'une course de trente heures au pas de route d'un hon cheval arahe autour de mes limites. Trente lieues de tour, dont vingt sont autour de la Limagne d'Asie. \ oilà la vérité. Je suis ébloui. Il y a la fortune de cent spéculateurs et de mille agriculteurs. ^ ous n'avez de votre vie vu un sol pareiL La cendre du Vésuve détrempée d'eaux abondantes et le soleil d'Asie modéré parles vents de mer comme dans un port. Ceci est l'exacte réalité. Le sultan a été aimable et touchant dans sa personne, vraiment magnifique dans son hospitalité.
» Nous nous portons bien. J'ai déjà douze chevaux excellents, chameaux, moutons, vaches, etc., etc Oh ! ([ue ne pouvez- vous avoir une lunette d'approche pour voir mon royaume d'AlcinoOs ! Avec un jardin de trente lieues et un fleuve comme le Covstre qui serpente à larges eaux tout au travers ! Adieu. J'ai vu, jai touché, j'ai compris. Maintenant je vais repartir. Inutile de perdre ses heures ici. Il faut aller chercher des capitaux. Les troupeaux seuls rendent 5o 00, tous frais largement défalqués ! Ah ! si je vous avais !
CORRESPO>"UA>iCt; DE UÉKANGEU 365
encore de l'argent pour cela, et il n'en vient pas.
Rien de plus pénible que de voir cette riche nature en guerre continuelle avec la fortune. Je pense souvent que Laffitte serait au moins aussi bas, s'il eut vécu. La position de sa pauvre fille serait la sienne. J'ai vu M™*' Barrot, pour qu'elle poussât Odilon à la tête des affaires de M'"' La Moskowa, qui poursuit en séparation de biens.
Il s'en est occupé et j'espère qu'il fera mettre un terme à la triste position où elle est, sans un sol et toujours fort malade.
Avez -vous reçu une lettre de Borelly ? Il m'a écrit qu'il vous envoyait, rue Madame, les productions de son pays, qu'il m'adressait toujours, sans que vous en eussiez votre part; cette fois, il n'y aura ni frais de transports ni d'entrée et vous garderez le tout pour les deux fois où tout m'est resté. C'est moi qui lui ai conseillé de prendre ce moyen. La bourriche est sans doute arrivée chez M Legendre.
J'espère que M"^^ et M'"" Dupont sont en bonne santé. Présentez-leur mes amitiés respectueuses.
Judith me charge aussi de ses respects pour vous. Comme je ne sais en politique rien de plus que ce que doivent vous apprendre les journaux, je ne vous en dit mot.
Adieu mon cher ami, à vous de tout cœur et
pour la vie.
Béranger.
» Je serai demain à Sniyrne. Je m'embarquerai dans liuit ou dix jours. J'irai à Màcon, puis à Londres. Cette vision de terre promise pour un laboureur ne me laissera pas dormir. »
002 CORHLSPONDA>'CE DE BÉKANGER
Jiidilh me charge également de vous offrir ses vœux pour lannée 1850, et moi^ mon cher ami, je vous embrasse de cœur.
Béranger.
P.- S. — Mille choses aimables de la part de ce bon Bejot.
Passy, a mai i8Jo.
Mon cher Dupont,
Le docteur Auzoux(l), que j'ai rencontré, il y a quelques jours, m'a dit que vous hésitiez à venir nous rendre visite ; mais que vous étiez satisfait de votre santé. C'était bonne et mauvaise nouvelle à la fois. Puis, la mauvaise ne se réalisera peut être pas. J'espère qu'un jour vous m'écrirez delà rue Madame pour m'apprendre que vous venez d'arriver. A tout hasard, je vous écris là-bas, pour vous prier de faire parvenir à M. Mardret une lettre assez longue que je lui adresse, parce que son fds n'est pas venu chercher une réponse que je devais, après lecture d'un bon et gros poème, traduction qui ne manque pas de mérite, autant que j'en puis juger.
(i) Auzoux (Louis) né à Saint Aubin d'Ecroville (Eure) en 1797, professait son art à Paris depuis 1822, se spécialisant aux travaux anatoniiques que, comme nous l'avons exposé d'autre part, il expliquait à ses élèves grâce à une invention singulière de pièces artificielles en pâte de carton imitant la nature dans ses plus minutieux détails de forme et de couleur. On a de lui : Leçons élémentaires d'nnatoinic et de physiolofjie ou Descriptions succinctes des phénomènes physiques de la vie, o l' rade de l'analomie classique, Paris, i839,in-8°.
La Chaise Sacliellc fournit d'intéressants détails sur le docteur Auzou dans son ouvrage : Les médecins de Paris.
Le D"^ Auzoux mourut à Paris le 7 mai 1880.
368 f;oiuii;sPO>'OA>(:E de iîku\>gek
Mais, direz-vous peut-être, qu'est-ce que cela nous fait ? J'espère que le vrai peuple pense comme nous Mais les discussions n'en vont pas moins leur train. Depuis le choix de Sue, en présence de votre nom, le parti républicain a perdu beaucoup dans la considération publique ; cela devait être (1). Les fautes de ces meneurs nous ont amenés là. Heureusement, pour l'opinion républicaine, quelle a l'avenir pour elle, et que les fautes des partis opposés ne sont guère moindres que celles qu'ont faites nos amis. Espérons donc encore.
Je vous dirai que je viens de prendre un parti que ma position nécessitait : Nous allons nous mettre dans une maison à la Barrière d'Enfer, en pension bourgeoise, ce qui ôtera à Judith, qui s'alourdit beaucoup, les embarras du ménage. Nous trouverons de l'économie et une grande régularité de dépense. Puis, en nous enfuyant si loin de Passy, je compte dépayser les dîneurs et les quémandeurs que je ne sais pas pourchasser. Je n'ai guère plus le moyen de donner : Ajoutez, que, comme je ne vois pas notre avenir personnel couleur de rose, en descendant notre position de quelques degrés, s'il en faut descendre d'autres, il nous en coûtera moins, désormais que la pre-
bons et rêvait de faire de son fils un page du roi. Les erreurs des parents ne corrigent pas les fds...
(i) Eugène Sue, né à Paris le 20 janvier i8o4, mort à Annecy le 3 août 1857, avait été élu représentant de la Seine à l'Assemblée législative le 28 avril 1800. Il devait protester vivement contre le Coup d'Etat.
COnnESPONOA?*GE DE I3ÉUA1NGEU 069
mière marche est franchie. C'est à la fin du mois que je compte déménager. Le fâcheux de l'affaire, c'est que j'ai encore pour neuf mois la maison que je vais quitter. Mais il a fallu saisir une convenance qui se rencontre rarement dans les pensions bourgeoises. Là aussi nous serons entourés de monde et nous allions nous trouver bien seuls ici, la jeune picarde qui habitait avec nous étant sur le point de nous quitter. Quoique nos économies commencent par un surcroit de dépenses, dîtes bien à M. Laprée que je n'en tiendrai pas moins la parole que j'ai donnée d'acquitter le billet Lemaire.
J'espère que M'"'' Dupont et M'"" Pauline se portent bien. Présentez-leur mes hommages alïectueux.
Adieu, mon cher Dupont, je vous embrasse de tout mon cœur.
Béranger.
P. -S. — Lamartine a dû quitter Paris avant hier : il m'a chargé de le rappeler à votre souvenir (1). Il est toujours dans la pénurie d'argent que vous savez. Qu'il est fâcheux qu'un pareil homme ait eu dans toute sa vie une pareille pierre d'achoppement, qu'il semble avoir toujours cherchée !
(1) Lamartine partait pour l'Orient.
La Celle SainUCloud. 23 août iS5o.
Mon cher Dupont,
Je vous remercie bien de volic l)onne lettre. j\I'"^ Mallard m'avait donné des craintes pour la santé de M'"'' et de M"^^ Dupont, et comme vous ne m'en dites mot, je présume qu'elles sont rétablies toutes deux. Les grandes clialeurs m'ont encore incommodé celte année. Mon malaise a cédé à quelques soins. Il no nous reste plus maintenant qu'à craindre la pluie et le froid. Nous croirions être en novembre ici. Il en est sans doute de même en Normandie. Vos moissons vont soufTrir d'un revirement si subit. Peut-être vos reins ne s'en trouvent pas bien non plus. Les variations atmosphériques nous détraquent toujours, nous autres vieux, car, malgré ce que vous avez de plus d'années que moi, vous ne pouvez pas m'empécher désormais de me placer au même rang que vous.
J'ai fêté, le 19, l'accomplissement de mes 70 ans. Me voilà délivré de tout respect envers les plus
CORRESPONDANCE DE HERANCER 07 1
vénérables de mes contemporains. Aussi ai-je chanté quelques couplets à mes amis, dont le refrain a paru assez bien choisi. Le voici : Ah, que les vieux sont ennuyeux ! Ne rien faire est-ce qu'ils font mieux. Les dames ont fort applaudi.
Vous voyez que notre changement de domicile ne nous a pas trop attristés. Nous sommes bien logés, quoi qu'un peu étroitement. Notre nourriture nous paraît excellente. Il est vrai que, sous ce rapport, nous n'avons jamais été gâtés. Il n'y a que lorsque je reviendrai de Rougepériers que je trouverai peut être à redire à la cuisine de notre pension. N'allez pas croire pourtant que ce soit là ce qui me fait hésiter à répondre positivement à votre aimable invitation. Il m'est survenu certains petits embarras qui semblent devoir mettre obstacle à mon voyage cette année. D'abord notre petite picarde nous quitte et Judith se trouve bien seule. Puis, j'ai eu et j'ai encore beaucoup à dépenser d'ici au mois de décembre ; je tiens à m'acquitter avec le créancier de Lemaire. Et puis, et puis..., tant il y a qu'il faut vivre d'économie. Entin, je ferai tout ce que je pourrai pour vous aller embrasser vers octobre, qui, je l'espère, sera beau cette année, vu le mauvais temps actuel. Si vous ne me voyez pas arriver, soyez sûr, cher ami, qu'il y aura impossibilité absolue. Quant à me presser par la raison que vous me donnez (1), cette raison là n'a aucune influence sur moi. Vous m'attendez
(il Sans doute dans sa lettre d'invitation, Dupont de l'Eure devait-il faire allusion à son crand à^e.
COUIIESPOND.VNCE DE BI:R.V>GEK
l'année prochaine et bien d'autres encore, Dieu merci ! J'ai même Tidée que vous me survivrez, et celle idée me sourit fort. Vous ressemblez à ces colonnes miliaires du temps des Romains, restées debout au milieu des ruines, et qui servent encore à indiquer la route aux nouvelles générations.
Vous avez appris le retour de Lamartine : il doit passer à Paris pour se rendre à Londres où, sans doute, il va chercher des bailleurs de fonds, pour tirer parti de l'immense concession que le grand Turc lui a faite. 27 ou 28 lieues de tour, du sol le plus fertile, avec des eaux courantes. Mais que faire de tout cela, sans argent? Malheureusement, c'est l'obstacle que son passé lui crée partout et toujours.
Adieu, moucher ami ; je vous écris de la campagne où je suis venu passer deux jours, chez Jos. Bernard (1), qui me charge de vous présenter ses respects.
Présentez les miens à vos dames et remerciezles de vouloir bien pensera moi, qui, certes ne les oublie pas.
Je vous embrasse de cœur. Tout à vous.
Bkhangeh.
(1) Joseph Bornaid, né à Brest le i5 août 1790, mort à Cauterets le 10 août i80/t. Fut, aux premiers jours du règne de Louis-Pliilippe, préfet des Basses-Alpes, puis du Var. l\cvoqué par Casimir Perler, élu à la (lliaml)re, il se relira tôt de la vie polituiue et accepta de M. de Salvandy la conservation de la l)lbllotliè([uc Sainte-Geneviève. Un de ses ouvrages : Le Bon sens d'un homme de rien, eut, en i823, un certain succès. En i858, il publia une élude relative à son ami le chansonnier sous le titre : Bêramjer et ses chansons.
Paris 35 décembre i85o.
Mon cfier Dupont,
J'ai été bien attrapé liier. On m'avait dit, la veille, que vous étiez arrivé à Paris. J'ai couru chez M. Legendre. Mais Pierre, en l'absence de son maître, m'a appris que vous ne viendriez que vers le 10 janvier. M'"*'Lemaire, qui vient de m'écrire, me donne la raison du retard que votre voyage éprouve. M. Charles va vous rendre visite et la famille vase trouver au complet pour le P' de l'an. Je m'en réjouis pour vous.
Aussi m'empressé-je de vous envo3'ez tous les vœux que je fais pour vous, mon cher ami et pour tous les vôtres. Embrassez pour moi et l'excellente M'"*^ Dupont et votre aimable fille et faites mes amitiés à votre officier.
Dites-lui de ma part qu'il paraît se montrer bien sévère pour les belles dames. La femme d'un colonel, dont le régiment vient de quitter Maubeuge, lyjme ^gy d'Elchingen, me disait hier lui avoir fait toutes les avances imaginables, sans en avoir pu obtenir un sourire. C'est pourtant une bonne
oyil tlORRESPO.NDAXCE DE DERANGER
àme, très charitable et son mari est d'une toute autre trempe que son frère aîné 1).
A son âge, mon cher Caton, je suis sûr que vous ne |vous| fussiez pas montré si cruel que Charles.
(i) iSev d'ElcIiingen, officier de la Légion d'Honneur, Commandant le 7" dragons ù Maubeuge.
Béranger semble faire une comparaison peu llalteusecnlrc Nev d'Elcliingcn (Joseph ^>apolcon) cl Xe\, duc d'Elchingen, (Miclicl, Louis l'Ydix), son frère.
Le premier est né à Paris le 8 mai iSo'S. Il mourut à Saint Germain en Laye, le 25 juillet 1857. «Vcst lui que le lecteur vit épouser Marie-Etienne Albine Laffitlc aux premières pages de cet ouvrage. Capitaine au 5' I\éginient de hussards en août i83i, pair de France en novembre de la même année, il prit parla l'expédition de Constantine en 1837 et fut cité à l'ordre de l'armée d'Africjue. Chef d'escadron au S" lanciers (i838), siégeant à la Chambre des pairs à partir du 6 mars i8.îi,ce fut lui qui répondit le 19 juin 1846, au j)résident duc I^asquier. « J'ai eu la douleur d'entendre ici le président de la Chambre de i83o et de i846 citer froidement, comme un simple précédent judiciaire, un dos laits les plus infâmes d'une époque odieuse au pavs, un des actes de celle procédure monstrueuse sous laquelle a succombé mon malheureux père. On a osé parler de sa dégradation ! Ah ! ses ennemis, monsieur le duc, ont pu le tuer, mais, le dégrader, jamais ! » Lieutenant colonel en i844. le prince de la Moskova, quoique gêné d'argent, mena jusqu'en 1848 une existence de luxe. Colonel en 1849, représentant d'Eure-et-Loire, il soutint la politique de l'Elysée ; sénateur en i852, général de brigade en i853, il fut mis en disponibilité l'année suivante. Il mourut sans enfant mâle. Sa llllc épousa en i85'2, le comte de Persigny. ministre de l'Intérieur,
Ney (Michel Louis-l'élix) i8o4-i8j4, oiticier d'ordonnance du maréchal Gérard, prit part à la campagne de Belgique, puis fut en Afrique comme aide de camp du duc de Nemours.
CORUESPONDANCE DE HÉUANGER Sy-Ô
Plaisanterie àpart,M"''d'Elchingen m'a répété que votre fils jouissait d'une excellente réputation à Maubeuge, et comme j'estime beaucoup cette brave dame, j'ai été heureux de lui entendre faire l'éloge de votre fils.
M. Laprée vous aura dit sans doute que j'avais acquitté les 500 francs du billet Lemaire. Vous voilà déchargé de lespèce de responsabilité qui pesait un peu sur vous, car M. Richard, ne connaissant pas ma solvabilité, n'avait sans doute accordé délai qu'en considération de votre participation dans cette affaire. Je vous remercie donc du crédit que vous m'avez valu. Savcz-vous que nous allons être presque voisins. En moins d'un quart d'heure, je puis être rue Madame. En arrivant, n'hésitez donc pas à m'écrire pour que j'aille vous embrasser.
Nous continuons de nous trouver bien de la pension où nous sommes.
Adieu, mon cher Dupont, avec tous mes vœux pour les années qui vont suivre; recevez mes tendres embrassements.
A vous de cœur.
Déranger.
Chef d'escadron (18.37), lieutenant colonel au 5" dragons, colonel au j*" dragons (i84i-i844)i générai deljrigade(i 85 1), il commanda dans l'armée d'Orient la brigade de cavalerie (7" et i)" cuirassiers). Député de Montreuil (Pas-de-Calais) en 1846, il publia en i84o un volume in-8", renfermant des observations sur les opérations de la bataille de Waterloo et la conduite de son père. Il combattit en outre les assertions du Mémorial et, à ce propos, discuta àprement avec le général Jomini (Spectateur militaire, déc. i84i).
6 juillet iSôi.
Mon ciiKU Dii'Onï,
Je n'ai ignoré aucune des marques d'inlérèl que vous m'avez données pendant la rude épreuve que vient de subir ma santé. Elles ne m'ont pas surpris de votre part, ni de la part de vos dames.
('/est m'en montrer reconnaissant que de m'emprcsser de vous apprendre que me voilà en pleine convalescence, n'ayant plus qu'à recouvrer mes forces, dont partie est déjà revenue.
Pour cela, j'ai accepté le gîte que Lemaire et sa femme m'ont ofïert et où je suis depuis deux jours. Ils habitent Arnonville, petit village, près de Gonesse, où ils n'ont point de visites à recevoir, ce qui me procure le plus grand repos, dont j'ai toujours besoin, même en santé. Je vais passer ici une dizaine de jours, après quoi il me faudra regagner Paris, non plus à la Harrière dKnfer, mais à Beaiijon, (tvciuic (]haleaubriaiul ii' .>, adresse dont vous prendiez note, je l'espère (1).
1 I Liste (les liahitations do liéran^er, d'après Paul Hoilcau ( Vie de Béranger, 1 8() i . '
COKHESPONDANCE DE BERA.NGEK 077
Notre pension bourgeoise, trop à l'étroit rue dEnfer, se transporte et nous transporte là. Si nos hôtes n'étaient d'excellentes gens, dont nous avons beaucoup à nous louer, je ne les aurais pas suivis, dans le quartier des Champs-Elysées, où j'ai à craindre un surcroît d'importuns, et où je vais percher au cinquième étage. Mais ces braves gens eussent été désolés de nous perdre, et Judith est d'ailleurs enchantée de se rapprocher de Passyoù
Rue Monlorgucil, ancien n° oo (parc aux huîtres). Naissance le 19 août 1780. Son père et sa mère, lors de leur mariage, demeuraient 12, rue de Sarline. = Hue Notre- Dame de Nazareth, avant 1789, chez sa mère et seulement pour quelques jours de temps en temps. = A Samois, chez la grand'inère Champy. ^=: Rue des Boulets, fauhourg Saint- Antoine en 1789. = Fauhourg de Bretagne, à Péronne ià l'Ei)ée Royale], = il\, fauhourg Poissonnière (maison d'alTaires et de prêt), = 208, rue Montmartre, angle de la rue Tiquetonne, chez la grand'mère Champy. = Rue Salnt- Nicaise cabinet de lecture de son père) = Rue de Bondy et houlevard Saint-Martin. 78 (le fameux Grenier) en 1800-01. = Rue de Port-Mahon, 12 (alors rue de la Fontaine Gaillon, peut-ôtre aussi au n" Gi en i8o3 = 20, rue de Bellefonds, en 1809. = Rue des Jeûneurs, en 1822 = Rue des Martyrs, 28, en 1823, = rue de la Tour d'Auvergne, 3o, en 1827, = rue Basse, 4, puis 22, à Paris (après i83o , = rue des Petits- Champs, à Fontainebleau, = .1 la Grenadlère (Saint-Cyr, près de Tours), =: rue Chanoincau, à Tours (i838) = Fontenay sous-Bois (i8Zio) chez M'"" Lacroix =^ Fontenay-sous- Bois (i84i) maison particulière. = Rue Vineuse, à Passy, = Avenue Sainte-Marie, quartier Beaujon. = Rue des Moulins, à Passy. = Rue d'Enfer, ii3, en 1800. = Avenue Cliateauhriand, n" 5, quartier Beaujon juillet i85i), = rue Vendôme, 5, depuis octobre i85A.
elle a laissé des amis. Quant à moi, je finirai par me résigner, car je m'arrange de tout, sauf des ennuN'eux.
Vous avez su que j'avais été parfaitemeat soigné, par Ch. Bernard, le fils de mon ami. puis par Bretonneau accouru à Paris et par M Chomel, par qui il s'est fait suppléer (1).
Quant à moi, je n'ai pas été surpris de celte crise que j'attendais depuis plus de quatre mois, à la suite de la suppression absolue du fiux hémoro'idal. J'avais arrangé mes petites affaires, recopié mes chansons pourles corriger, et j'en étais à disputer sur le temps avec Cil. Bernard. Nous différions de quelques jours, que je voulais employer à quelques babioles, lorsqu'il me pressa tant que je fus forcé de sacrifier 48 heures dont j'avais besoin encore. On m'a mis à bas de sang, d'abord par les sangsues, puis avec la lancette. Deux jours après la première saignée, j'ai éprouvé une crise assez violente ; puis, après un assez long accès de fièvre, où j'ai beaucoup souffcrl et (jue mes chers docteurs n'expliquent pas, est survenue une sueur qui a fait évanouir tout danger. Depuis lors je n'ai plus été tourmenté que par la faim. Je commence à lentrer dans toutes mes habitudes, et je me remets à marcher. J'ai bien besoin de recouvrer
III Bélanger oiilt'iul-il [>;irlcr ici de A. V. (lliomol r-<S8i8j8i. qui remplaça Laenncc, à la cliairc de clinique médicale de la Charité et de l'Hôtel Dieu, et qui fut médecin de i.ouis-lMiilippc ? Chomel soutint imc .guerre acharnée contre les théories de Broussais.
niesjaml)es pour les 110 marches de mon nouveau logement.
Vous voilà bien renseigné sur mon compte, mon cher ami, je voudrais l'être aussi bien sur le vôtre. j^me Mallard est la dernière personne qui m'ait donné de vos nouvelles. Elles étaient assez bonnes ; je voudrais en avoir de meilleures encore. Je désirerais bien surtout apprendre que vous vous occupez pour la mauvaise saison d'un appartement au Neubourg. Vous êtes convenu avec moi que vous pourriez trouver là des distractions dont on a besoin à notre âge. Je suis persuadé que M™^ et M"*^ Dupont sont du même avis. Tachez donc de conduire ce projet à bonne fin. Votre ville natale peut bien vous fournir un logis confortable, en attendant qu'elle donne une place à votre statue, comme à son plus beau titre de gloire (1).,
(0 Celte statue fut érigée en i88i, le/i septembre. Je dois à raniabilitc de M. B. Ferrand, conseiller d'arrondissement, maire du Neubourg, la copie des discours prononcés à cette occasion par Gambetta et par Cazot, ministre de la Justice.
Que M. Ferrand me permette de lui témoigner ici ma bien sincère gratitude. (Pascal Forthuny).