LIVRE DEUXIÈME
A L'ARMÉE DITALIE
A L'ARMEE D'ITALIE
Grenoble, le G messidor an VIII.
Je suis arrivé d'hier soir, ma bonne amie, j'ai reçu, de suite, ta lettre du 26 prairial, adressée au Général Lacombe Saint- Michel, et ce matin, deux autres en datte de i4 et 17, renvoyées de l'armée du Rhin. Je vais répondre à ce qui me paroîtra le plus nécessaire dans les trois, et répondre en courant; car le Courier part ce matin, et j'ai beaucoup de visites indispensables à recevoir et à faire. Je vois dans ta lettre du i4 que tu as enfin touché ma g-ratification de campag'ne, et que tu la tiens à ma disposition. Je te répète que je n'en ai, ni ne prévois en avoir aucun besoin. Si je trouve des chevaux qui me conviennent mieux que les miens, je les achèterai; mais les miens sont bons et tranquiles, et viennent de faire une route très fatiguante qu'ils ont fort bien soutenue. ]Mon cheval que j'appelle de bataille, parce qu'il ne s'effraie de rien, boite un peu en ce moment, mais ce n'est qu'accident de ferrag-e, et les experts m'assurent que ce ne sera rien dans deux ou trois jours. Je l'ai conduit tout en boitant, depuis cinq ou six jours, à la vérité non monté, mais faisant ses dix à douze lieues par jour. Au surplus, sur cet objet comme sur tous les autres, sois bien assurée que je ne me refuse rien de ce qui peut m'être nécessaire, jeu même ag-réable, ainsi sois tranquile.
Ma santé se soutient parfaitement bonne; mais si je devenois malade icy, j'y serois soigné par la maîtresse de l'auberge
laS LETTRES INÉDITES DR CHODERLOS DE LACLOS
OÙ je suis log'é, comme si j'étois son fils. Il est vrai que me dixième, et j'étois à la tète, nous avons pris son mari, cuisinie sans maison, pour en faire notre aubergiste, il j a quinze oi ving-t ans ; que déjà avant que le régiment de Toul quitta Grenoble, il étoit devenu auberge des chefs de corps, et qu'au jourd'huy il a deux maisons à lui, a marié et dotté trois fille et est l'auberge la plus renomée; mais il est vrai avissi qu depuis ce temps, le mari et la femme n'ont cessé de dire à qu a voulu l'entendre qu'ils me dévoient leur fortune, et moi arrivée chez eux a vraiment été une scène fort touchante. Ains blessé ou malade, si je reviens sur les derrières pour raiso de santé, tu pourras, dès que tu me sauras à Grenoble, êtr tranquile cojnme si j'étois chez moi.
Je vois que tu as pris de l'inquiétude dans la crainte qu voyageant avec mes chevaux, je n'arrive trop tard. Tranquilises toi à cet égard. Je suis encore icy selon toute apparence pou huit ou dix jours au moins; et puis, ma chère amie, il faut qu tu saches qu'il est de toute impossibilité de faire la gueri sans chevaux; de sorte que quand je serois venu, de ma pei sonne, en poste, si l'équipage de siège fut véritablement entr en campagne, avant l'ari'ivée de mes chevaux, je n'en auroi pas été plus avancé, à moins d'en trouver et d'en acheter d'au très, ce qui est un parti violent. Saint-Michel est icjbien avar moi, ses chevaux n'arriveront que dans cinq ou six jours, c'ef' moi qui suis prêt et non pas lui.
Tranquilises-toi sur l'activité. Il en faut beaucoup moin pour la guerre de siège que pour celle de campagne ; et quant on a suffi à l'activité de Moreau, on peut n'en craindre aucun autre.
Si la guerre continue, nul doute que je ne préfère de beau coup mes nouvelles fonctions à celles que j'avois précédem ment. ;
Tout ce que tu me mandes de mon frère me fait beaucou
A L AF\MEE D ITALIE
de peine. Fais moi passer ses deux lettres. Je verrai si je ne dois pas en écrire à Talleyrand ; et peut-être trouverois-je l'occasion, par la suite, d'en parler au Premier Consul, quand je serai en Italie : or il faut que j'aie les matériaux. it Voilà, bonne amie, une bien long-ue lettre sans un mot de causerie ; mais c'est le véritable inconvénient des routes . Elles vous mettent en retard sur tout, et dérang-ent la tête autant que les effets. La première fois, je serai, j'espère, plus rassis et plus à moi, par conséquent plus à toi.
Grenoble, 8 messidor an VIII, Par les renseignements que j'ai pu prendre icj, il me semble que c'est Marmont qui a désiré que je fusse employé où je suis à présent. Est-ce bonne volonté pure et simple, est-ce qu'il ^jjjiauroit crû que j'v pouvois être utile ou même nécessaire? C'est ji^jce que j'ig-nore: mais comme dans les deux cas, je n'ai autre chose à faire qu'à justifier l'opinion ou le sentiment qu'il a conçu, ma conduite devant être la même, je m'inquiète peu d'en savoir davantage.
Je ne t'ai rien répondu dans ma dernière lettre, sur tout ce .,31 i que tu me dis d'aimable sur l'ivrognerie sentimentale de mon jiiifils Charles^ mais je n'y ai pas été moins sensible pour cela; et jjjien tout, je fais souvent cette remarque que jamais je ne rencontre un petit enfant suivant sa mère, que je n'éprouve une assés forte et encore plus douce émotion. ,j Je suppose que d'icy à six à huit jours, dix au plus, nous j, nous mettrons en route pour l'Italie. D'icy là nous saurons, ijiil vraisemblablement, la réponse de l'Empereur; mais quelque pacifique qu'elle puisse être, je ne pense pas qu'elle rompe jQ notre voyage ; car je suppose qu'on tiendra les armées sur un ;j, pied hostile, tout le temps des négociations, et qu'on voudra qu'en cas de rupture, nous puissions, dès le lendemain, ouvrir 1 la tranchée devant quelqu'une des places qui leur restent.
l3o LETTRES INEDITES DH CHODERLOS DE LACLOS
Je n'ai encore revu icy que deux de mes anciennes connoissances, toutes deux hommes. Presque tout le monde est à la campagne; et comme je n'avois laissé icy aucune véritable affection, mais seulement d'aimables connoissances, je ne mets pas à les retrouver un empressement tel que je veuille ajouter beaucoup de petites routes à la g-rande route que je suis en train de faire.
J'ai reti'ouvé le ménag"e La Combe tel que tu l'as laissé et je t'avoue que c'est un g-rand agrément pour moi, et une g-rande facilité pour mon service. Au surplus, mon séjour à Grenoble sera beaucoup plus cher que mes courses en Allemag-ne, mais heureusement il ne sera pas long-.
Je ne crois pas t'avoir parlé de la partie de ma route de Genève à Lausanne. C'est le roman de Julie mis enpaysag-e. Tout y rappelle lessouvenirs de cetouvrag-e délicieux. Oh! combien je t'ai désirée dans ma voiture ! Est-ce donc que jamais nous ne ferons ensemble un voyag-e eu Suisse ?
Adieu, bonne chère amie. Pour aujourd'huy je t'ai écrit sans avoir rien à te dire, et seulement pour mon plaisir. C'est comme cela que c'est véritablement une occupation, ou plutôt un délassement délicieux.
Grenoble, 12 messidor an VIII de la Rép. Françoise.
Ta colère contre l'inepte insouciance des habitants de Fontainebleau m'a véritablement intéressé, par la fidélité d'expression avec laquelle tu me l'as rendue. Assurément, je partag-e ta patriotique indig-nation ; mais leur conduite, en cette occasion, n'est qu'une preuve de plus, ajoutée à mille autres, qu'on se tromperoit toujours en voulant calculer la conduite des hommes d'après leur intérêt plutôt que d'après leurs passions.
Sois bien assurée que les esprits bornés qui sont entrés dans Tornière de la haine de la Révolution ne redoutent' rien tant que l'époque où ils en ressentiront les bienfaits; oùtoutautour
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d'eux déposera du bonheur public, et même du leur en particulier. La prospérité de la France est la plus g-rande punition
'qu'ils puissent subir, et c'est aussi la seulle qu'il convienne de leur faire supporter. Je suis dans le ravissement de voir toute la conduite de Bonaparte prendre cette heureuse direction. Qu'il vive seulement, et les premiers fondateurs de la liberté seront à jamais, je ne m'abaisserai pas à dire justifiés, mais honorés et bénis.
On mande icy de Milan, que l'Empereur a déjà quitté Vienne et s'est retiré à Bude et que Thug-ut (i) est disgracié. Si cette dernière nouvelle est vraie, c'est bien un préliminaire de la paix. Comme tu dis, si la paix am-ive, il faudra bien y sacrifier l'ex-
^périence en grand des boulets creux, mais arrivera-t-elle aussitôt qu'on le croit? Ne jug-e-t-on pas encore icy la conduite des
' hommes d'après leur intérêt et non d'après leurs passions ? C'est ce que nous saurons dans peu de temps. En attendant, nous préparons tout icy pour nous mettre en mesure d'attaquer Peschiera, Ferrare ou Mantoûe.
Toi-même tu crois encore un peu à la g-uerre, puisque tu me parles encore avec une si touchante sollicitude de tout ce que tu crois qui me seroit nécessaire: mais sur cet objet, je ne peux que te répéter d'être tranquile, et tu le seras si ton active tendresse ne t'exag-ère pas mes besoins. En ayant sept chevaux, j'en ai un de plus que ne m'en accorde l'ordonnance ; et si j'en avois autant que tu parois le désirer, non seulement ils me seroient inutiles, mais je ne pourrois le plus souvent, en campagne, même à prix d'arg-ent, ni les loger ni les nourrir.
Tout ce que tu me dis des domestiques italiens s'appliqueroit de même aux domestiques allemands ; et dans la belle retraite de Moreau, les habitants de l'Allemag-ne ne se montrèrent pas moins dang-ereux que n'ont fait les Italiens dans la désas-
(i) Thu;^ul, iniuistre autrichien, 1739-1818, détermina la coaliiion contre la France. La paix de Luucville (1801) 1 éloigna définitivement des allaires.
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treuse campag-ne de l'année dernière. C'est par cette raison que je n'ai que des charretiers d'artillerie pour conduire ma voiture et mon fourgon. Quant à mon cuisinier, je le regrete aussi sous beaucoup de rapports mais outre, qu'il étoit, comme je t'ai dit, trop g-rand .seig-neur pour moi, il auroitété beaucoup trop cher pendant mon séjour icy, où je suis sûr d'en trouver un suffisamment bon. Je ne l'ai pas encore, ainsi je n'en suis pas encore amoureux ; mais je n'en crois pas moins que s'il est tel que mes hôtes me l'assurent, il nous conviendra même dans notre ménag'e Au surplus, tu sais bien qu'une fois dans mes foyers, c'est toi qui es la surintendante de ma maison.
Adieu, bonne chère amie ; je n'ai point reçu la lettre d'Etienne, ainsi je ne peux pas y répondre. Grondes le, pour ton compte, puisqu'il se nég-lige, embrasses le pour le mien ainsi que la menue Soulang-e et le gros Charles, et g-arde pour toi les plus tendres baisers de l'amour et de Videntité.
Grenoble, 17 messidor an VIII de la Rép.
Hier, bonne chère amie, à 9 1/2 heures du matin, j'allois me mettre à t'écrire, lorsqu'on est venu m'avertir de me mettre en grand uniforme pour assister à l'installation des tribunaux, et voilà la lettre au diable. C'est à cette cérémonie que pour la première fois, j'ai porté l'écharpe que je me suis enfin décidé à faire, et qui, sans être belle, me coûte encore soixante-six francs. Si je passe à l'armée d'Italie, ou plutôt quand j'y passerai, il faudra quitter cette simplicité de toilette qui caractérise l'armée de Moreau; car ce que j'appelle mon grand uniforme, et qu'à l'armée d'Italie on n'honore pas de ce nom qui ne s'accorde qu'aux habits brodés, est le seul, ou le moindre qu'on permette d'y porter. Au moins le dit-on comme cela icy.
C'est ce que nous saurons mieux en y arrivant.
J'ai reçu, avant hier, ta lettre du huit oùtu te moques de ton vieux mari, en feignant de le prendre pour un galantin ; mais
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cette lettre est d'ailleurs si aimable qu'il faut bien que je te pardonne, et que je suis presque tenté de te remercier. Tu ne fais donc point cas des gants de Grenoble? Hé ! bien, Madame vous avez tort, et pour vous en punir, vous n'en aurez point
Icy on mang-e ses appointements, mais aussi ils suffisent même pour vivre honorablement, ainsi ne t'inquiètes pas; j'ai déjà donné mon dîner d'apparat, et il a été trouvé très bien Ce qui t'étonnera peut-être, c'est que Tilleman qui renversa si bien sur ta robe la sauce du premier plat qu'il mit sur notre table, est devenu depuis mon dîner, le maître d'hôtel de tous ceux où je me trouve ; même encore hier chez le préfet. La vérité est qu'il met bien sur table, et le dîner d'hier étoit de trente personnes. Le mien n'étoit que de dix huit, mais très élégant. Il m'a coûté environ deux cents francs. Je ne compte pas en donner un par décade, mais il faut compter sur un par mois, tant que je serai icy. Tu vois que je continue tous mes détails de ménag-e. Passons à ceux de famille. Je n'ai pas encore reçu la lettre d'Etienne. Celle de toi, à laquelle je réponds, contenoit celle de Soulang-e. Dis -lui que je l'en remercie, et que je lui répondrai à mon premier moment de loisir. Elle me paroit fort contente d'être à Fontainebleau, mais je ne t'eng-ag-e pas moins à retourner à Paris si Fontainebleau t'ennuie. Si la Décade Philosophique arrive dans cette ville, tu trouveras dans le numéro de la première décade de messidor la meilleure manière de faire la g-elée de g-roseille, donnée par Cadet de Vaux (i), le mêmequi t'a empêchée de boire à Versailles, pour te g-uérir de la mig-raine.
Je ne crois pas que Bonaparte me destine à rien autre chose qu'à faire la g-uerre, jusqu'à la paix ; et peut-être a-t-il raison.
Je sais bien du reste que jusques là je ne formerai ni projet, ni demande.
(i) Cadet de Vaux, frère de Cadet de GassicourL, collaborateur de Parmenlier et fondateur du Journal de Paris (1773-1826).
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Grenoble, 21 messidor an VIII.
Il me paroit, par ta lettre, qu'on croit à la paix où tu es; je la désire comme tout le monde ; mais tant que je ne verrai pas l'armistice s'étendre à l'armée du Rhin^ j'en conclurai qu'il n'y a encore aucune base convenue sur laquelle on puisse nct^l-ocier. C'est là mon seul g'uide et mon seul présage, et comme il ne m'annonce encore rien, je nous vois toujours en g-uerre. Ce que je ne vois pas aussi clairement, c'est ce que nous allons devenir Saint-Michel et moi. On vient de réunir, comme tu sais, l'armée de réserve à celle d'Italie, sous ce seul et dernier nom, et sous le commandement de Masséna. Comme cette armée d'Italie avoit ses officiers généraux et état major d'artillerie, Marmont, Gassendi et les autres qui formoient l'état major d'artillerie de réserve sont rentrés dans l'intérieur, et cela me paroît annoncer qu'on nous y laissera aussi. De plus, comme ils ont trouvé dans les places conquises ou cédées, plus d'artillerie qu'il n'en faut pour former un équipage de siège, et qu'ils sont là trois officiers généraux d'artillerie, ce qui est bien assez, je ne crois pas qu'on nous y appelle : en sorte que je nous vois sans destination. Ce n'est pas que notre mission ne dure encore, car nous n'avons reçu aucun avis ou ordre contraire ; mais il me paroit clair que c'est par oubli ; et il se pourroit qu'aussi par oubli, les hostilités recommençant, nous ne fussions, ni Saint-Michel, ni moi, eu activité réelle. Dans ces circonstances Saint-Michel, a pris le parti d'en écrire à Marmont, et moi à Clarke. Chacune de nos lettres que nous nous sommes communiquées, traite en commun l'intérêt de tous deux. Si les hostilités ne doivent pas recommencer, quoiqu'il vaille mieux vivre en pays ennemi que chez soi, pécuniairement parlant, j'aime tout autant, pour mon compte, me reposer icy que courir les brûlantes campagnes d'Italie; mais il étoit nécessaire de se mettre en mesure pour le cas où les hostilités recommenceroient. En attendant, nous allons notre train, et
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préparons tout icy comme si l'équipag-e de sièg-c devoit partir demain; et s'il ne vient pas d'ordre nouveau, que nous ne demanderons pas, aussitôt que nous serons prêts, nous nous dirig-erons sur Milan.
Je suis bien fùché que tu n'aies pas cédé à la tentation d'aller àParis pour l'arrivée de l'Immortel Général, C'estune triste économie que celle du plaisir; et en vérité, sous tous les rapports, nous devons bien à Bonaparte de ne pas plaindre un peu d'arg-ent pour aller l'admirer de plus près, et tu en étois dig-ne.
Grenoble, 27 messidor an VIII de la Rép.
Je reçois à l'instant, bonne chère amie, ta lettre du 2/+. Ce que tu me mandes de notre héros, qui est aussi celui de la France, de l'Europe, et du monde entier, m'afflig-e sans doute, mais m'étonne peu et ne m'inquiète pas du tout. Il a pour lui tous les bons citoyens, les armées, et lui-môme; que pourroitil craindre ? Ou plutôt que pourrions-nous craindre? Car c'est contre nous, bien plus que contre lui, que conspirent, véritablement, tous ces machinateurs de troubles. Que j'aime ta colère en cette occasion ! Comme elle est à la fois, dig-ne de ton bon cœur et de ton bon esprit ! Vas, tu seras toujours celle qu'il faut aimer par dessus tout. Je te reconnais bien encore au motif de ton prompt retour. Dis à celui qui en est l'objet qu'en voyant dans les journaux la nouvelle qui le concerne, je lui ai rendu la justice de n'avoir pas la plus petite inquiétude ; sans que cela m'ait empêché, toutes fois, de prendre une part bien sincère au désagrément qu'il éprouve. Au moins, son ministre le soutient-il ? Tiens moi, je te prie, exactement au courant de la tournure que prendra cette affaire, et fais mille amitiés, de ma part, à notre ami.
Je compte qu'enfin vers les premiers jours du mois prochain, nous saurons à quoi nous en tenir sur notre destination ultérieure. Quelque doive être la décision, je la désire avec impa-
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tience. L'état précaire dans lequel nous nous trouvons, jette une sorte de décourag'einent qui faitquejeme déplais ici; quoique je ne puisse nier que ce temps de repos ne m'ait véritablement refait. Je me trouve plus fort et mieux portant que je n'avois été depuis longtemps, et bien avant que je n'eusse quitté Paris. Mais il me faut une destination. Peu m'importe laquelle, mais j'en veux une. Tudevroisbieii, puisque te voilà de retour à Paris, demander à ce sujet, une audience à Clarke, tu sais qu'il te recevra bien, et il n'est pas effrayant. Je me rappelle que je n'ai pas affranchi la lettre que je lui ai écrite, et je crains qu'il n'ait pris le parti, comme tant d'autres, dene pas recevoir les lettres non affranchies. Une visite de toi, faite tout de suite, remédieroit à cela.
L'objet de ma demande est double :
1° D'avoir pour Saint-Michel et moi, une destination active. 2° d'être mis en dedans du Corps, c'est-à-dire d'y avoir un emploi, selon mon grade. Il doit y avoir, en ce moment, ou bientôt, deux inspections vacantes, et quelques commandements d'arrondissements. Je suis susceptible, par mon g^rade, de ces deux g-enres d'emplois. Le premier me plairoit beaucoup davantag-e; mais je serois encore content du second, parce qu'alors mon sort futur auroit, au moins, quelque chose de certain.
Quant à la destination active. Saint -Michel a demandé directement au Premier Consul dans le cas où notre équipag^e de sièg"e seroit licencié, de retourner commander l'artillerie en Hollande ; commandement auquel il étoit nommé, lorsqu'il a préféré un service qui le rapprochât davantage duPremierConsul, Il demande, en même temps, d'y amener avec lui son état-major actuel. Tout cela me convient, et je crois que le g-énéral Clarke y pourra beaucoup, tant auprès dug-énéral qu'auprès du ministre. Saint-Michel en a écrit au g"énéral Marmont, et à Lawriston, notre ancien camarade, l'undes aides de campdu Premier Consul. Clarke peut donc s'entendre avec eux.
A l'armi:e d'italie 1.37
Adieu, bonne chère amie, soig-nes bien tes nerfs, soignes les surtout par le plaisir et les distractions.
Grenoble, ifi"" thermidor an VIII de la Rép.
De peur de l'oublier comme dans ma dernière lettre, je te prie, d'abord, bonne chère amie, d'envoyer ving-t-quatre francs pour le monument à élever en l'honneur du Général Desaix, et de faire inscrire de la part du Général Laclos, commandant en second l'équipage de siège de l'armée de réserve. Tu verras s'il convient d'en faire autant pour ton compte, et dans ce cas, tu feras mettre à part, et à la suite, sur la même liste, ton nom et ton adresse.
Plusieurs femmes et nottament Madame Pourrat y sont inscrites. Je crois que tu ne ferois pas mal de t'y metti^e aussi, si l'état de tes finances le permet.
Ta lettre du 25 m'est arrivée hier décadi. Ce que tu me dis d'une formation de l'armée de Mayenne m'étonne un peu relativement au Général Augereau, car Sainte-Suzanne (i) commande là avec succès. Quant à Andréossi (2), il remplacera le Général Sorbier de chez nous, qui quitte le corps de Sainte- Suzanne pour prendre le commandement de l'artillerie de la nouvelle armée de réserve. Il suit au reste de ces dispositions que nous avons bien l'air d'être oubliés icy ; mais sous peu de jours nous en saurons vraisemblablement davantage. La Combe Saint-Michel n'a négligé aucune démarche à ce sujet tant pour lui que pour moi. Je ne compte pas plus que toi sur
(i) Sainte-Suzanne (Gilbert, Joseph, Martin de Bnineteau, comte de) né à Mothé-lés-Poivre (Aube), mort à Paris le 26 août i83o. Officier avant la Révolution, se distingua au sièg-e de ÏMayence, et en Vendée, à Cholel ; Général de brigade en 1796 à l'armée du Rhin, se distingua à Ettingen. Divisionnaire en 1796. Commanda en 1799 l'aile gauche de l'armée du Danube et exécuta, après Erbach, une retraite admirée partons les tacticiens. Quitta l'armée par infirmités. Comte de l'Empire du 3 juiu 1808. Il avait épousé Dorothée Zorn de Bulach.
( •!) Andréossi (17G1-1828), général d'artillerie, petit-fils de l'ingénieur qui collabora au canal du Midi.
l38 LKTTRKS INÉDITES DE CHODERLOS DE E\CLOS
la ])icnveillanco de C....1 (i) ni sur celle de G i (2), mais
j'ai confiance dans le Premier Consul et dans le General Aboville (3).
Je crois que tu ferois bien de voir ce dernier, pour ce qui me concerne et cela te seroit facile, en lui écrivant pour lui demander le jour, l'heure et le lieu où tu pourrois le voir. Il ne demeure plus à l'Arsenal. Si tu ne sais pas la nouvelle demeure, il faudroit adresser ou faire remettre à la main son billet chez le Ministre de la Guerre. L'objet à traiter avec lui est de lui demander de me mettre en dedans du corps, c'est-à-dire de m'y donner un emploi relatif à mon grade, soit arrondissement, soit inspection. Cet objet est vraiment important, et ce n'est pas du tout une grâce. C'est une stricte justice, et l'exécution pure et simple de la décision du Consul qui, porte que je suis réintégré dans mon grade, rfans Varme de l'ariillerle. Or, pour être dans l'arme de l'artillerie, il faut y avoir un emploi ; et ce qui n'empêche pas qu'on n'ait toute autre destination en temps de guerre.
Il passe icy pour constant que le comte de Saint-Julien, général autrichien, a passé il y a deux jours à Lyon, se rendant à Paris pour y traiter de la paix. Il était accompagné par un aide de camp du général Masséna. Si cette nouvelle est vraie, j'imagine que les journaux ne la laisseront pas ignorer.
Je ne crois pas du tout au départ de Bonaparte pour l'armée du Rhin. Je le verrois avec peine aller encore s'exposer, et je
(i) Carnot. La lettré finale est un t : de plus le nombre de points corresponde celui des lettres. Cette coïncidence est bien intentionnelle, comme on peut le constater pour le nom de Gassendi ; enfin la lettre du 19 thermidor où, à propos des mêmes négociations, on retrouve Carnot et Gassendi, ne peut laisser aucun doute, d'autant que le nombre des points correspond cette fois encore au même nombre de lettres.
(2) Gassendi, général d'artillerie (t 748-1828), qui s'était distingué au passage du Saint-Bernard, et devint ensuite conseiller d'Etat.
(3) D'Aboville (1730-1817) général d'artillerie, né à Brest, fit toutes les guerres de Louis XV, de la Révolution et l'Empire.
A l'armée n'iTALiE I Sq
crois sa présence sinon nécessaire, au moins utile à Paris, où est toujours et nécessairement le centre de toutes les machinations contre le g-ouvernement.Tuseroisbien contente de Lyon, Il n'y a pas un de ses cent mille habitantsqui ne sejettat dans le Rhône ou ne se mit au feu pour lui. C'est un véritable enthousiasme.C'est ce qui devroitêtrc dans toute la France; et je persiste à croire que c'est aussi ce qui est partout, à l'exception d'un bien petit nombre d'incorrig-ibles dont une partie est bien méprisable et l'autre bien odieuse.
Grenoble, 5 thermidor an VIII de la Rép.
La bataille de Mareng-o a tué notre mission qui eut clé la plus brillante de toutes celles de l'artillerie.
Je ne connois pas un journal du soir passable. Le meilleur des journaux actuels, au moins de ceux que je vois, et j'en vois quatre, est le Journal des hommes libres, qui est dans le meilleur esprit, et qui a de l'esprit. Il a été excellent surtout sur le i4 juillet, contre le collèg-e de Navarre, et aussi contre les cinq ou six déterrés qui se qualifient d'Académie Françoise.
Grenoble, 19 thermidor an VIII de la Rép.
Je réponds à la fois, bonne chère amie, à tes deux lettres des II et 1 3 de ce mois, l'une arrivée hier, et l'autre aujourd'huy, mais je suivrai moins Tordre des dates que celui de l'importance des objets. Je commence donc par traiter de ma destination future, d'après les renseig-nements que t'adonnes Madame St. R.
Ce n'est pas, sans y avoir beaucoup réfléchi, que je suis décidé à ne faire pour moi ni demande, ni sollicitation. D'une part, je suis employé activement et selon mon g-rade, ainsi je n'ai, pour le moment, aucune réclamation à faire; de l'autre, toute demande de ma part aboutiroit nécessairement à Gas. (i).
(i) Gassendi.
1^0 LETTRES INÉniTES DE CHODEHLOS DE LACLOS
et à Car... (i)et ne chang-eroit rien aux projets qu'ils peuvent avoir. Cela n'auroit d'autre effet que de leur faire préparer à l'avance les réponses qu'ils croiroientles plus favorables à leurs vues, et enfin, comme la lettre la mieux faite ne peut répondre à la plus mauvaise objection faite contre le meilleur raisonnement, on trouve toujours moyen d'éluder. Au lieu de cela, je fais faire mes demandes par St. M. et c'est dans l'ordre de la hiérarchie militaire. Elles auront leur succès, ou ne l'auront pas. Dans ce dernier cas, je me présente en personne, et je réclame, même auprès du Premier Consul, l'exécution de son arrêté qui porte que je serai réintégré dans mon g-rade dans l'arme de l'artillerie.
Nous venons de recevoir Tordre d'envoyer à l'armée d'Italie tout ce que nous avions icy en troupes et en chevaux. Je ne puis encore rien te dire sur cet objet, sinon que l'ordre ne nous dit pas de les amener. Je te dis le fait nû, les commentaires ne viendront que plus tard.
Je ne vais point courir après mes anciennes connoissances qui sont toutes la fine fleur de l'aristocratie. J'en ai revu deux parce qu'elles étoient icy, et cela s'est passé très poliment, mais c'est tout (2).
Grenoble, 21 thermidor an VIII de la Rép.