‹ Lettres inédites de Choderlos de Laclos. PubliéesChapitre 4 sur 10 · SECRET · texte numérisé non relu

SECRET

Saint M. étoità la campagne, bonne chère amie, quand nous avons reçu l'ordre dont je t'ai fait part dans ma dernière lettre de faire passer en Italie tout ce qui appartient à l'équipage de

(i) Carnot.

(2) C'est la seconde fois que Laclos j)arle de ses anciennes connaissances de Grenoble et, pas plus cette fois (jue l'autre, ce n'est pour lui un prétexte de parler des Liaisons dangereuses. Le fait est d'autant plus à remarquer qu'il revient assez volontiers sur son chef-d'œuvre et ([u'on a voulu chercher dans la bonne compagnie de Grenoble les personnages de son roman.

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sièg-e. Plus pressé de le lui envoyer que de le réfléchir, je te l'ai assez mal rendu, et c'est parce que je m'en doutois que je n'y ai ajouté aucune réflexion. Saint M., en y réfléchissant, a très bien conclu que lui et son état-major faisoient partie de tout ce qui appartient à l'équipage de sièg-e, et s'est en conséquence décidé à nous faire passer, et à venir de sa personne en Italie. Il y a donc toute apparence que d'icy à huit ou dix jours nous nous mettrons en route. Nous nous dirig-erons d'abord sur Turin, le matériel de l'équipag-e desièg-e devant se prendre dans les places du Piémont dont, comme tu sais, Turin est la capitale. Cependant pour des raisons qu'il est inutile de te détailler, je te préviens que cette détermination doit être teniie secrète pour tout le monde. Je te demande donc de n'en parler absolument à personne. Tu ne seras censée le savoir que quand jeté manderai, nous partons demain, etc.. Gontiniiesde m'écrireà l'adresse accoutumée à Grenoble, jusqu'à nouvel avis de ma part. Je t'avertirai à temps pour être privé le moins de temps possible de ta correspondance. Tu peux bien t'en fier au plaisir que me font tes lettres. Elles sont exactement le seul que je g"oûte, et si l'on en excepte celui de te voir et nos enfants, je n'en reg-rette aucun autre.

Expliques moi donc pourquoi, puisque tu es si maussade, comme tu le dis si bien dans ta lettre du i5 reçue aujourd'huy, incluse dans celle du i6. Expliques moi, dis-je, par quel aveuglement, tous ceux qui te connoissent aiment tant à te voir, ou t'entendre, lorsque tu consens à causer. Ma bonne amie, quittes cette méfiance de toi-même qui ne te dépare pas, mais qui te tourmente; je t'ai souvent dijt que tu étois aimable et je m'y connois aussi bien qu'un autre, or ce jugement est tout à fait autre chose que mon affection. Tu pourrois très bien ne pas être aimable du tout, sans que je t'aimasse moins, et tu pourrois aussi l'être encore plus sans que je t'en aimasse davantage ; ainsi ce que je te dis de ton amabilité n'a aucun trait a

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mon amour. C'est un jug-ement que je porte et non un sentiment que j'exprime. Ainsi décides toi à croire que tu es aimable, et même qu'on te trouve telle, ou à penser que je n'ai pas le sens commun, ce que je te préviens que ^c ne suis pas du tout porté à le croire.

Adieu, bonne chère amie. Embrasses nos enfants pour moi. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, malg'ré la maussaderie dont tu te vantes. Cela me rappelle au reste ce que j'ai dit souvent que les femmes avoient surtout la prétention des qualités qui leur manquoient. Mais encore une fois adieu. Oui, adieu gros-bet.

Grenoble, 26 thermidor an VIII de la Rép. « Cruel état que l'absence, où l'on ne vit que dans le passé, où le présent n'existe point encore. « Jamais, ma chère amie, je n'avois si bien senti la vérité de cette phrase de Rousseau qu'à la nouvelle que tu me donnes de la maladie de notre pauvre Charles. Oui, la roug-eole est bien une maladie et trop souvent une maladie bien dang-ereuse, et encore une maladie qui se g'ag'ne ; que de sujets d'inquiétude ! Et il y a sept jours, aujourd'huy, que ce dang-er existoit ! Et comment savoir, comment deviner ce qui a pii se passer en sept jours? Peut-être au moment où je t'écris... non je rejette cette affreuse idée ! Oh ! quel indicible tourment que l'absence ! Recevi-ai-je une lettre de toi demain? Je n'ose pas l'espérer. Je me dis bien que même les soins qu'exig-e ton enfant, ne t'en laisseront pas le loisir; mais qui me dira aussi que toi-même tu n'es pas atteinte du même mal? A la campag-ne on a difficilement un médecin, on ne l'a pas au moment où il le faudroit. Ce pauvre Charles ! Il n'y a pas de jour où je ne parle de lui icy. Les étrangers permettent plus facilement ces détails de l'enfance, en sorte que j'en ai fait, en quelque manière, le prête nom de tous les objets de notre

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affection, et il m'en est devenu plus chei\ Oh! pourquoi l'autil qu'aujourd'huy 2G thermidor, je ne puisse véritablement exister qu'à la datte du 20? Et je crois que de Luciennes,les couriei's ne partent que tous les deux jours. Dans ce cas, et dans la supposition la plus heureuse, voilà quarante-huit heures à passer sans nouvelles. Quelles longues journées ! Laissons ce sujet désolant et tâchons de nous occuper de notre amie.

J'ai lu et relu ce que tu me dis de son affaire; je ne la vois pas si en noir que tu me la présentes. 1^ L'avis de Jollivet eut été le mien. Le Conseil d'Etat n'a pas le droit de ne pas suivre une loi non rapportée ; il falloit donc demander le rapport de la loi, ou se déclarer compétent; 2° les onze membres qui ont voté différemment, n'ont pu le faire queparcequ'ilsétoient mus par la bonté du fond de la cause, et il me paroit certain que leur voix sera favorable: moi je connois l'avis de Jollivet sur le fond, et il fera la majorité en faveur de notre amie : ajoutés à cela que lejConseil d'Etat a un grand intérêt à ne porter que des décisions justes. C'est icy que s'applique, avec beaucoup de justesse, tout ce que tu me dis sur l'effroi que cela causeroit à toute association telle que laBanquede France, etc., etc., mais c'est aussi une considération qui n'échappera point au Conseil d'Etat. L'ancien g-ouvernement étoit spoliateur par avidité et par ig-norance; être jug-é par lui alors, c'étoit avoir perdu ; celui-cy me paroit suivre, et même avec quelque affectation, une marche contraire; je ne crois pas son jug-ement à redouter. Je ne concevrois pourtant pas que Le Coulteux ne revint pas à Paris dans cette circonstance, cecy me ramène au nom de son commis, que tu me demandes. Je ne m'en souviens pas : mais si tu es encore à Luciennes, Mme Pourrat le sait ; si tu es à Paris, tu as ce nom dans ton secrétaire, avec les papiers des charbons : jeté l'y ai fait mettre, avant mon départ. Pariset sait aussi le nom du commis.

Mon Dieu, que de chagrins a notre si bonne et si intéres-

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santé amie ! Comme en song-eant à elle, je rougis de mon peu de courage dans ceux que j'éprouve. Je n'ai pas même celui de lui écrire aujourd'huj comme j'en avois le projet. Je n'ai que Charles et toi dans la tête.

Grenoble, 29 thermidor an VIII de la Rép. Je me dis bien, je me répète sans cesse, bonne chère amie, que, si la santé de notre Charles t'avoit donné de véritables inquiétudes tu te sei'ois empressée de m'en instruire et de déposer tes peines dans mon cœur : mais je me dis aussi que peutêtre l'excès même de ton inquiétude t'aura ôté la faculté de m'en faire part ; et enfin que peut-être aussi toi même es atteinte de cette malheureuse maladie dont la contag-ion n'est que trop connue, car on a la rougeole plusieurs fois, et en cela elle est peut-être plus redoutable que la petite vérole. Enfin, je ne te cache pas que je désirois ardement une lettre de toi aujourd'huj, que je l'espérois même et que j'ai été un peu peiné de n'en pas recevoir. Je t'en prie, ne prends pas cela pour un reproche. Je te raconte naturellement les impressions que j'éprouve, et je ne crois pas que jamais entre toi et moi, un reproche puisse trouver place, tel petit fut-il; parlons donc d'autres choses.

J'ai même à te parler de choses assez importantes.

Ce matin à deux heures, le g-énéral 'Lacombe Saint Michel

est parti pour Paris, où il arrivera le 4 au soir. Il descendra à

l'hôtel d'Arbois, riieTraversière, le même où tu l'as vu. Si par

hasard il n'y trouvoit pas de log-ement, on v sauroit où il log-e

e'^' ''c seroit dans la même rile. Volcj l'objet de ce voyag-e. ÏUi

y . ïconnoîtras du G... (1) et du C... (2).

Nous^; avons reçu l'ordre de faire passer en Italie et à la dis-!

position . du général la Martilière tout ce que nous avions de!

fi) Gassendi. 'é. J

(2) Carnot. ,-^ ■ j

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rassemblé, en hommes et en chevaux. Quant au g'énéral, personnellement, on ne lui donne aucun ordre, mais on Tautorise, dans le cas où il tiendroit à continuer son activité à l'armée d'Italie, à y passer pour y servir sous les ordres du g'énéral La Martilière, et, dans le cas contraire, à attendre à Grenoble, une destination ultérieure. Du reste de son état major (et nous sommes quatre nommés par le ministre), on ne lui en dit pas un mot, pas plus que si nous n'existions pas.

Le g'énéral qui, suivant ton heureuse expression, ne se laisse pas jetter des pelletées de terre sur le visag'e, a pris son parti sur le champ. Il a pris ving-t-quatre heures pour ranger ses papiers, il m'a donné l'ordre de prendre le commandement et provisoire, pour l'exécution des derniers ordres du Ministre, il est monté en voiture pour aller plaider auprès du Premier Consul, sa cause et la nôtre.

Il arrivera le quatre au soir, verra Marmont le cinq à six heures du matin, peut-être toi à onze, s'il en a le temps, et sera à midi à la parade du Premier Consul. Il faut que tu saches que le Premier Consul et Marmont l'ont jusqu'icy parfaitement traité. Il va donc demander une destination pour lui et pour nous, ensemble ou séparément.

Si tu veux être au courant de ce qui se sera passé à cette première entrevue, tu iras voir Mme Saint-Michel le cinq, après midi. Je suis autorisé à t'informer de ce voyag'e, quoiqu'il soit encore, même icy, un secret pour tout autre que le chef de l'état major et moi. On le croit seulement parti pour Lyon, pour affaire de service.

Grenoble, i"" fructidor an VIII de la République.

Enfin, bonne chère amie, j'ai reçu ta lettre du 26, Charles

est g-uéri et ni toi, ni Soulang'e, vous n'avez la roug-eole;

j'avoue que cette bienheureuse lettre m'a ôté un poids de cent

livres de dessus l'estomac. A présent, revenons à nos affaires.

l46 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Je t'aurai fait faire une course inutile à l'hôtel d'Arbois.rue Traversière oà tu n'auras pas trouvé St-M. et où il n'arrivera pas, car jamais lanterne mag"ique ou ombres chinoises n'ont varié avec autant de promptitude que ne le fait notre situation. Tu vas reconnoître l'heureuse étoile de mon g-énéral. L'excessive chaleur qu'il fait le force à s'arrêter environ une heure à la poste avant Ljon. Il y trouve, ou plutôt il y voit arriver un Courier du g-énéral Brune qui l'invite à attendre son maître qui, lui dit-il, sera fort aise de lui parler. En efFet,ce général arrive, et annonce qu'il est nommé g"énéral en chef de l'armée d'Italie ; et sans désemparer, il donne, en cette qualité, ordre impératif diVi g-énéral St. M. de faire filer l'équipag-e de sièg-e et de s'y rendre de sa personne et avec son étal-major, pour y continuer ses fonctions de Commandant en chef de l'équipage de siège.

Il ajoute qu'il ig-nore la désig-nation du g-énéral Masséna, mais que, si la Martilière le suit, comme il y a apparence, lui Brune demandera fortement St. M. pour Commandant en chef de l'artillerie de toute l'armée. Il est remarquable que Brune et St. M. ne s'étoient jamais vus.

Il suit de là, ma chère amie, que me voilà rendu à ma destitination, et que nous partirons incessamment pour l'Italie.

Grenoble, 7 fructidor au IX de la Rép.

Aujourd'huy même, sept fructidor, nous partons, chère bonne amie, avec nos derniers détachements pour nous rendre en Italie. Nous serons le dix-neuf à Turin. C'est là que me seront renvoyées tes lettres ; et c'est là que tu dois m'écrire jusqu'à nouvel ordre.

Ne te reproches plus, je te prie, de m'avoir informé de la roug-eole de Chai^les. Promets-moi même, bien solennellement, de ne jamais me laisser ig-norer la moindre maladie soit de toi, soit de nos enfants. Tu sentiras facilement que, sans cette con-

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venlion rigoureuse, je serois dans de perpétuelles inquiétudes. J'avoue bien que j'ai passé trois jours dans une situation assés pénible, par la roug-eole de Charles ; mais c'est le prix, bien modique, de la sécui^ité que j'ai eue tout le reste du temps écoulé depuis notre séparation, toujours fondée sur ta promesse que tu ne me cacherois rien sur l'état de ta santé et de celle de nos enfants. Je te réitère donc ma demande, ou ma prière, sur cet objet et j'attends ta promesse qui est nécessaire à ma tranquilité. Gela m'inquiète trop, dis-tu. Oh! vraiment oui, mais si l'on pouvoit avoir le bonheur de ses affections sans en avoir les peines, on ne seroit plus sur terre, on seroit en paradis.

Je vois avec plaisir, par ta lettre, que le Général Glarke ne m'a pas tout à fait oublié. Il ne m'a pas répondu, mais ce n'est que paresse. Tu as au surplus dit à l'aide de camp tout ce qu'il falloit dire. « Ai-je bien fait mon maître?

« Oui, Gros bett. »

Tu ferois bien encore d'écrire au Général Clarke un petit billet portant : (c Monmarime charg-e, Citoyen Général, de vous informer qu'il est parti le sept de ce mois pour se rendre à l'armée d'Italie, employé dans son grade à l'équipag-e de sièg-e. Voilà donc le premier et celui de ses vœux auquel il mettoit le plus d'importance, heureusement accompli. Il ne désire plus que d'être enfin placé dans son corps, où il est toujours en dehors, et, comme ce vœu est exactement conforme à la décision du I^"^ Consul qui l'a réintég-ré dans son g-rade dans l'arme de l'artillerie, j'ose espérer que vous obtiendrez facilement cette justice, à quoi tient la solidité de son état. Croyés que je partag-e bien sincèrement sa reconnoissance de l'intérêt que vous voulés bien y mettre et recevés l'assurance de mes sentiments les plus disting-ués.» Et tu sig-ne-ras ; et tu n'auras peutêtre point de réponse, mais cela n'y fait rien.

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De Corp, le 9 fructidor an VIII de la Rép.

Parti de Grenoble le sept, bonne chère amie, ainsi que je te l'ai mandé par ma letti^e du même jour, nous avons couché à Vizil , hier, à Lannes ; et nous sommes aujourd'huy à Corp. Ce sont trois très mauvois log-ements, mais tu sais que je me trouve toujours à peu près bien, et ma santé se soutient bonne. Je comptois écrire aujourd'hui à Etienne, pour le féliciter de ses succès qui me font g'rand plaisir, mais je n'avois chez moi aucune commodité pour écrire, et je suis venu au bureau de l'État Major pour te tracera la hâte ces quelques mots, avec de l'eau noircie plutôt que de l'encre, ainsi que tu pourras bien t'en apercevoir: or, ce n'est pas ainsi que je traite un jeune homme qui s'est distingué en remportant un accessit.

Cette lettre n'a absolument d'autre objet que te donner de mes nouvelles, et de t'accuser réception de ta lettre du deux de ce mois, qui m'a été apportée hier par un officier qui n'est parti que ving-t-quatre heures après nous. Cela m'a fait d'autant plus de plaisir que c'est la seuUe que je pourrai recevoir jusqu'à mon arrivée à Turin, où je ne serai que le dix-neuf, mais je pourrai t'écrire, et plus au long- qu'aujourd'huy, parce que nous ne serons pas tous les jours dans d'aussi mauvois gites, quoi qu'il y en ait peu de bons dans ces routes de montagnes. J'ai aujourd'huy ma journée à cheval et je compte en faire plus de cette manière qu'en voiture : d'abord, pour reprendre l'habitude, ensuite, parce que les routes sont assez mauvoises et très dures. Ma voiture soutient cela fort bien jusqu'icy .Assurément si je la ramène à Paris saine et sauve, elle aura été suffisament éprouvée.

Sois sûre que j'écrirai à M. de Billy et à M. Hébert, très incessament. Le succès d'Etienne me fait trop de plaisir pour que ie ne les en remercie pas. J? pense comme toi qu'il est bon qu'Etienne yoye un peu les spectacles pendant les vacancçfi-

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Qu'il les passe à se bien amuser, sans perdre pourtant l'habitude du travail, et l'année prochaine, il nous donnera encore plus de satisfaction que celle-cy, en ayant môme moins de peine. Je n'oublie pas non plus que je dois aussi deux réponses à Soulang-e. Je paye mal mes dettes, mais je ne les nie pas, et j'espère m'acquitter bientôt. Il n'y a que Charles à qui je n'écrirai pas : mais je lui rends tous les jours son toast avec du Kirss-Wasser, dont j'ai rempli mes deux flacons de la cave verte, avant de partir, et pour ma route. Quoique le verre soit petit, tu te doutes bien qu'il s'y trouve une g-rande place pour toi. Je t'y campe au beau milieu et nos trois enfants autour de toi, et puis j'avale. Adieu, bonne chère amie. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, et te prie d'embrasser nos enfants pour moi, comme je les aime, c'est-à-dire bien fort.

Au quartier général à Turin, le 21 fructidor an VIII de la Rép.

Je t'écris, bonne chère amie, sur du papier d'état major, parce que mon établissement n'est pas encore tel que je puisse écrire de chez moi, et que je ne trouve pas icy d'autre papier.

Nous ne sommes arrivés à Turin que le dix-neuf, malgré ce que j'avois mandé à Soulang-e, parce que ce que nous voulions voir à Fénestrel et Pig-nerol nous a occasionné ving-t-quatre heures de séjour. Dans ces difterentes courses, nous avons visité lepa^s du Vaudois que rien n'ég-ale peut-être, dans le monde entier, pour la perfection de la culture, la bravoure des habitants, et la pureté des mœurs.

Le Courier étoit parti quand nous sommes arrivés le dixneuf et il ne part, comme il n'arrive, que tous les deux jours; en sorte que je n'ai pii t'écrire qu'aujourd'huy ving't et un. J'ai trouvé à mon arrivée icy tes deux lettres des sept et neuf de ce mois. Je suppose que le courier de ce jour m'en apportera încore une, ou même deux.

l5o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

J'ai trouvé à mon arrivée icy un mandat de deuxmille quatre cents francs provenant d'une gratification accordée par le G^^ Moreau aux généraux de brlg-ade de son armée; et quoique parti, il m'a fait comprendre sur l'état. J'avoue que j'ai été infiniment sensible à cette faveur ou justice de sa part, en ce qu'elle prouve qu'il a été content de moi pendant mon court séjour à l'armée du Rhin. J'en suis bien aise aussi en ce que cela me met plus à môme de te faire passer l'argent qui paroît t'être nécessaire . Malheureusement le mandat est sur le payeur de l'armée du Rhin, et je suis à l'armée d'Italie. Je saurai aujourd'huy ou demain si le payeur de cette armée veut s'en charger, et le troquer contre une lettre de change de même valeur sur Paris, dans ce cas, je te la ferois passer de suite. Mais s'il refuse, il faudra que je fasse recevoir ce mandat à Strasbourg, par un de mes camarades, et que je le charge de t'en faire passer le montant, ce qui entraînera, comme tu sens, beaucoup de longueur. Ainsi, si tu as besoin d'argent, comme tu semblés le prévoir, mandes le moi, et je te ferai passer de six cents francs à cent pistoles pour te mettre dans le cas d'attendre.

Si M"® St Rémi n'est plus en campagne, elle peut me rendre un service auprès de Gassendi. Je ne la charge pas de demander pour moi soit une inspection, soit un arrondissement ; mais seulement, dans le cas où je serois compris dans ceux qui doivent avoir un arrondissement, de me faire donner de préférence celui de la première et seizième division militaire, dont le chef lieu est Douai. Par beaucoup de raisons bien inutiles à te détailler, celui là me conviendroit mieux qu'un autre. Au reste cela n'est pas si important qu'il faille te tourmenter si tu n'as pas le moyen de le faire solliciter.

Saint Michel est parti ce matin pour se rendre à Milan, et prendre les ordres du général Brune sur l'emplacement et le rassemblement de l'équipage de siège. Je me trouve donc icy

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commandant par intérim, ce qui augmente ma besog-ne. De plus, c'est une grande et lourde affaire que de se log-er ic}'^, quoiqu'on y soit dans de superbes hôtels ou même dans des palais. Je suis pourtant logé, je crois, définivement ; mais je cours encore pour le logement de Saint Michel qui sera de retour icy sous deux ou trois jours, et qui a laissé sa femme et ses effets.

Le Général Brune vient de réformer de son armée cinquantesix tant généraux de division que généraux de brigade, ou adjudants commandants; c'est unedésolation générale. On ne leur a dit autre chose que de les inviter à retourner dans leurs foyers. — Presque tous ont fait toute la guerre avec la plus grande distinction.

Adieu, bonne chère amie; je t'aime et embrasse de toute mon âme, ainsi que nos enfants. — Il paroît que les hostilités recommenceront.

Au quartier général de Turin, le 23 fructidor an VIII de la République Françoise.

Toujours du bureau de l'état major et sur papier idem.

Les affaires ne vont pas toujours aussi vite qu'on le désire, bonne chère amie. Ce n'est que ce matin que je sais la marche à suivre pour tenter d'être payé, à l'armée d'Italie, du mandat du général Moreau, sur le payeur de l'armée du Rhin. Il ''aut écrire au payeur général de cette armée cy, lequel est à Mila^i ; et les uns disent qu'il acquittera le mandat, les autres qu'il ne l'acquittera pas et qu'il fai. Va ^e faire payer à l'armée du Rhin, cequi seroit à n'en p'' .nir, et fort cher pour faire parvenir cette somme jusqu'i • Quoiqu'il en soit, je cours au plus pressé, qui est d'éviter q e a ne te t'iuves dans l'embaras. Je prends donc le parti de t'envoyer pa la poste, et par le courrier de ce jour, un sac de douze cents francs dont tu trouveras la reconnoissance dans cette lettre. Ce sera ton titre pour toucher cette somme à la grande poste de Paris. J'ai pris ce

102 LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLuS

moyen comme le plus prompt, le plus sûr, et peut-être même comme le seul praticable. Il est un peu cher, puisqu'il coûte soixante francs, mais, en vérité, des quelques fantaisies que j'ai pu me passer depuis que je suis en campag-ne, c'est celle qui me causera le plus de satisfaction, puisque je te saurai tranquile et que je léserai moi-même sur ta situation pécuniaire. Sois le aussi sur la mienne ; un mot suffii^a pour cela. Les douze cents francs partis,je resterai encore avec mes mille écus, qui, à la vérité, ne seront g-uère dépassés que de cent cinquante à deux cents francs. Dans ce moment nous ne sommes pas payés, mais on assure qu'on le sera bientôt, et cela est bien vraisemblable, puisque les hostilités recommenceront le vingt-six. C'est dans cette circonstance que je me félicite bien de ma mission actuelle, et voicy pourquoi : c'est que quelque chose qu'on fasse, ou je ne ferai rien, ou je serai charg-é d'une besog-ne importante et qui roulera sur moi, telle qu'une attaque de sièg-e. Dans le premier cas, je n'aurai pas les fatig-ues de la g-uerre ; dans le second, j'aurai au moins une occasion de g'ioire. De plus, comme on ne fait pas toujours des sièg-es, il y a des intervales de repos pendant lesquels on se refait. Ma situation est donc meilleure et plus ag-réable qu'à l'armée du Rhin. Quant àTag-rément du service, tout le monde se loue du Général Brune à cet ég-ard ; mais en outre, je n'ai presque de relations qu'avec le g-énéral Saint Michel, et tu sais comme nous sommes ensemble. Ainsi, ma chère amie, sois bien tranquile, et dis toi non seulement queje suis à ma place, mais encore à la meilleure place. Bien entendu que je parle d'une place pendant la g-uerre, car je n'en connois qu'une véritablement désirable à la paix ; c'est celle à côté de toi, et si près, si près, que rien, ni personne ne puisse être entre les deux.

Quand tu auras touché les douze cents francs, je te prie de les porter sur ton petit livret : « reçu de mon mari », afin

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que nous puissions savoir un jour ce que nous aura coûte ou valu l'honneur de servir laRépublique. Au reste ne prends cette réflexion pour un propos d'humeur ; car je suis prêt à déclarer que je me trouve parfaitement bien traité depuis ma rentrée au service

Turin, 26 fructidor pour partir le 27 id. an VIII de la République.

C'est, je vois, aujourd'huy ou demain que les hostilités (non pas recommenceront), mais peuvent recommencer. Quant à nous, avant que nous entrions en danse, il faut qu'on nous déblaye le terrain. Nous pensons que notre première place sera Peschiera ; ce qui ne sera pas un sièg-e fort important ; mais il faut commencer par quelque chose.

Fais moi connaître tes besoins pécuniaires, toujours plus tôt queplus tard, et sois assurée que je ne te laisserai pas dans l'embaras. Donnes donc sans craindre un maître de mathématiques à ta fille. Si elle peut mordre à cette science, j'en suis fort aise et cela sera fort utile pour régulariser sa tête, et calmer son imagination un peu trop vive. Je lui écrirai, ainsi qu'à Etienne, dès que je le pourrai; mais il faut qu'ils sachent que cela ne m'est pas aussi facile qu'à eux, et qu'ils ne se fâchent pas si je les fais attendre. J'ai reçu, incluse dans ta lettre, celle de Soulange. Je te prie de l'en remercier. Sa lettre est fort bien, mais d'une assés mauvaise écriture. Il faudroit qu'elle la soignât un peu, de manière à se faire une écriture propre, jusqu'à ce qu'elle reprenne un maître. Je te dirai, à ce sujet, que j'ai été content de l'écriture, et même de l'ortographe d'Etienne; cela me prouve qu'il y a mis de l'attention, et je lui en sais gré. Dis le lui, et invites le, de ma part, à eu faire autant pour toutle reste. C'est bien souvent le deffaut d'attention qu'on prend pour le manque de facilité ; c'est aussi lui qui le plus souvent nous fait faire quelques sottises, ou nous donne

l5/l LETTRFS INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

quelque tort, dont on ne s'aperçoit que trop tard : mais je traiterai quelque jour ce sujet avec lui. Il g-randit, il doit sentir que sa conduite et ses connoissances doivent g-randir avec lui; sans quoi il auroit beau prendre des années, il resteroit toujours un enfant. J'espère que sa tendresse pour toi, et le désir de te rendre en bonheur ce que tu lui prodigues en soins, sera pour lui un tel stimulant, que je n'aurai jamais que des félicitations à lui faire.

Oui, sans doute, tu étois bien bavarde le dix-huit fructidor et je t'en remercie mille et mille fois. Tu as bien raison de dire que malgré les dix-sept ans de mariag-e l'amour subsiste encore sous quelque nom qu'on le désigne. Il ne s'est même pas partagé avec nos enfants, il s'est seulement répandu sur eux. C'est bien de toi et d'eux que je tiens mon bonheur, j'espère que cette idée fera aussi le tien et le leur.

Je suis bavard aussi, et plus bavard que toi; car voilà trois bien grandes pages remplies, et il me semble que je n'ai rien dit du tout. En t'écrivant, je sens beaucoup et pense peu, cela ne fait pas bien au stjle, et surtout cela nuit au parler affaires.

Adieu, bonne chère amie. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que mes enfants. Dis à Charles qu'il aura une lettre de moi dès qu'il saura en e\itier son Ba Be Bi Bo Bu, jusqu'à la fin de l'alphabet.

Turin, 3o fructidor, pour partir le i^r complémentaire de l'an VIII de la Rép.

Depuis madernière lettre, j'en ai reçu une de toi sur laquelle je ne comptois guère. Elle est dattée du 20 prairial et addressée à l'armée du Rhin. Une notte, mise au dos, m'a donné le mot de l'énigme. Cette notte porte: « prise, décachetée, et renvoyée par l'ennemi ». Tu vois que tu as aussi ta part dans les dangers de la guerre. Cette lettre est celle où tu m'annonçois ton arrivée et ton établissement à Fontainebleau; elle contient,

A l'armée d'italie i55

en outre, la première lettre d'Etienne que j 'a vois bien raison de m'obstiner à nier d'avoir reçiie. G'étoit véritablement le jour des lettres retardées, car j'ai reçiie aussi un duplicata de mon mandat de Moreau, sur le payeur de l'armée du Rhin. Cela me prouve qu'il est plus facile d'avoir deux ordres de payement que d'en faire effectuer un; car je n'ai pas encore de réponse, sur cet objet, du payeur de l'armée d'Italie: mais enfin, tôt ou tard, il faudra bien que cela vienne, et, dans le fait, il n'y a pas encore de temps perdu de sa part.

Le Moniteur^ arrivé icy hier, nous a appris la nomination du g-énéral Marmont au Commandement en chef de l'Artillerie de Varjnée d' Italie. J'ig-nore ce qu'on fait du g-énéral la Martilière qui la commande en ce moment, mais il a soixante-dix ans, c'est bien l'àg-e du repos.

Nous ig-norons aussi si cela changera quelque chose à notre commandement d'équipage de siège de la même armée; mais je me flatte, en mon particulier, que pm'sque c'est Marmont qui m'a fait venir icy, il ne m'en renverra pas. Le temps éclaircira nos doutes. Sa route directe est par Turin ; il a quelques parties de sa besogne à y faire, ou plutôt à y voir; nous supposons qu'il s'y arrêtera vingt-quatre heures et que nous saurons, de lui-même, à quoi nous en tenir. Je t'en instruirai aussitôt.

Et toi aussi, ma bonne amie, soit dit sans reproche, tu as passé deux couriers sans m'écrire ; et cependant vous êtes trois qui, au besoin, pouvés tenir la plume. Assurément, je préfère beaucoup les jours où tu la tiens toi-même; mais quand, par hazard, tu ne le peux pas, il faut qu'Etienne ou Soulange te supplée. Songes donc que je n'existe que par notre correspondance. Le Courier passé, le courier futur, voicy ma vie: le reste n est que de la végétation Rien ne fait mieux sentir que l'absence, l'inanité du temps présent. Ce n'est véritablement que la séparation entre le passé et le futur. Le passé, c'est la lettre reçue, il faut qu'elle conduise au futur qui est la lettre à

l5G LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

recevoir; et quand la roule est plus de quatre jours, elle parolt long-ue.

Adieu, bonne chère amie. Le plaisir que me font tes lettres est, à la fois, le motif et l'excuse de ce paragraphe qui a un petit air de g-rognerie ; mais que veux-tu ? Il faut bien pardonner un peu d'humeur à celui qui est séparé de toi, et qui voudroit ne te jamais quitter. Je ne t'en aime pas moins et ne t'en embrasse pas moins du meilleur de mon cœur. Embrasses nos enfants pour moi.

Turin, i vendémiaire an IX de la Rép. une et indiv.

Ou ta lettre du 24 fructidor a été mise à la poste trop tard ou (ce que je croirois plus volontiers) il j a eu négligence à la poste d'icy ; mais j'aurois dû la recevoir le i^"" complémentaire, et je ne l'ai reçue que le 3. Quoiqu'il en soit, les quatre que tu me mandes m'avoir addressées, jusqu'à cette époque, à Turin, me sont parvenues, savoir: une en datte du 12, une du 18, une du 20 et la dernière du 24-

Tu auras vu que j'ai pris occasion et texte du petit retard de ta dernière lettre pour écrire à Etienne dans le sens que tu désirois; je crois, au moins, l'avoir saisi, et avoir pris la manière qui doit faire le plus d'efifet sur lui, tu me manderas d'abord si c'étoit là ce que tu voulois, ensuite si cela aura produit quelque bon l'ésultat. Il ne faut pas, au reste, se dissimuler qu'il entre dans l'âge difficile, celui ou quoiqu'encore incapable de se conduire, on commence à désirer l'indépendance.

Le général Marmont est arrivé icy le troisième jour complémentaire. Le général St Michel lui a demandé, de suite, si sa nomination changeroit quelque chose à la destination de lui Saint-Michel; à quoi l'autre a répondu que l'équipage de siège ressortiroit du commandant général de l'artillerie de l'armée d'Italie, mais qu'il seroit fort aise qu'il voulut en garder, à ces conditions, le commandement particulier, ce que

A l'armée d'italie 167

Saint-Michel a accepté, en y mettant même de la grâce, et Marmont en a paru flatté.

Dans la même soirée je lui avois demandé si je pouvois compter rester employé dans mon g-rade, à l'armée; à quoi il m'a répondu qu'il n'y avoit aucun doute — quelle seroitma destination ?.... celle qui me conviendroit le mieux, ayant le plus grand désir de faire ce qui me seroit agréable. Je me trouvois alors placé entre la politesse qui vouloit que je lui demandasse de me rapprocher de lui le plus possible, et ce que je devois à Saint-Michel qui désiroit me garder ; je m'en tins donc à des remerciemeuts de cette bonne disposition pour moi, et je traitai de suite, assés légèrement faute de temps, ma mise en dedans du corps : à quoi il répondit que cela ne pouvoit pas soufl^rir de difficulté, dès qu'il y auroit lieu, mais qu'il n'y avoit pas de place vacante. Il ajouta que cela n'auroit peutêtre lieu qu'à son retour, parce que j 'avois un ennemi dans G.... (i) et qu'il avoit, par sa place, de l'influence sur le personel du corps : enfin sur ce que je lui représentai qu'il pouvoit arriver une vacance pendant son absence et que, l'emploi une fois donné, on lui répondroit de même qu'il n'y avoit pas d'emploi vacant, il ajouta encore « au reste depuis quelque

temps G me traite fort bien ; je vous promets de lui en

écrire, ainsi qu'au Général d'Ab (2), « là finit cette conversation.

Le lendemain matin il déjeunoit-dirioit chez Saint Michel qui l'alla chercher et s'y rendit avant moi, à dessein de lui demander, plus librement, si je resterois avec lui : à quoi il répondit : « Je vous le laisserai sûrement, si je ne trouve pas à le placer plus avantageusement pour lui, et de manière à le mettre plus en évidence. » Instruit de cette conversation, et qu'il avoit le projet de former plusieurs commandements particuliers

(i) Gassendi.

(a) d'Aboville.

l58 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LVCLOS

dépendants du slen,je lui dis (d'accord alors avec Saint-Michel) que jepréférois, parmi ceux-là, celui quime rapprocheroit le plus, de lui, et je lui exposai que, par mon ancienneté comparative aux autres officiers^ g-énéraux d'artillerie de l'armée, cela pourroit se faire sans déranger l'ordre de service. Il a paru très bien saisir cette idée, qui ne pouvoit pas s'exécuter sur place, et il nous a quittés en nous disant que tant sur cet objet que sur les autres destinations dont il étoit convenu là, nous aurions de ses nouvelles incessament après son arrivée au quartier g-énéral. A présent, tu en sais autant que moi. Je te quitte pour monter à cheval pour la fête de i^"" vendémiaire, ou de la République. Je te souhaite de bien bon cœur, une bien heureuse année, ainsi qu'à tous nos enfants. Embrasses-les pour moi et reçois pour ton compte \es\ plus tendres baisers de l'amour. Adieu, bonne chère amie.

Turin, 7 vendémiaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Je te g-ronde de t'être étonnée de mon empressement à t'envoyer de l'argent, ce seroit bien ma plus douce jouissance de le faire souvent, et puis je te gronde encore de t'être reprochée de m'en avoir demandé trop tôt, car si je n'étois pas persuadé que tu m'avertirois toujours plus tôt que plus tard, je n'aurois pas un moment de tranquilité. Je préviens Choder que s'il en a besoin je tiendrai à sa disposition, au i^"" avis de sa part, de 5o à 100 louis; en conséquence, quand j'aurai touché le mandat de Moreau, j'en garderai le montant jusqu'à ce que je sache les besoins de mon frère. Je pense que tu approuveras cet arrangement; tu pourras, au surplus, lire la lettre que je lui écris, et que j'ai crû devoir laisser ouverte pour que le ministre sache ce que j'écris et ce qu'il se charge de faire parvenir en pavs ennemi. Ce paquet que je t'adresse pour lui, te seroit une belle occasion de lui demander de le voir, en le prévenant que tu as un paquet de moi pour lui qui porte sur l'enveloppe,

A l'armke d'italie 169

à lui-même. Cependant si cela te contrarie, il suffira que tu l'envoyés à sa porte. Je ne lui parle pas d'Etienne; d'abord parce que je ne crois pas qu'il ait la i'"^ instruction nécessaire pour entrer dans une carrière quelconque, et que je pense qu'il faut laisser développer davantag-e ses tardives facultés; ensuite parce que je lui recommande Choder, et puis encore moi, pour la carrière diplomatique (i), si, comme on le croit icy, la paix est prochaine et les préliminaires signés, ce dont nous n'avons pourtant encore point de nouvelle officielle ; je n'ai pas crû devoir le charg-er à la fois de toute la famille. Il faut voir ou comme il te recevra ou comme il me répondra. Si tu prends le parti de le voir, ne le quittes pas sans lui demander s'il répondra à ma lettre ou qu'il veut te charg-er de me répondre de sa part.

N'oublie pas de cacheter, d'un pain à cacheter, le paquet pour le Ministre.

Adieu, bonne chère amie, je vous remercie tous du déjeûner de famille, et je vous porte tous dans mon cœur en tout temps et en tous lieux,

Turin, 11 vendémiaire an IX de la Rép. une etind.

Ta charmante lettre du 2 de ce mois m'a confirmé, bonne chère amie, deux nouvelles que je savois déjà, mais qui sont si bonnes qu'on les apprend toujours avec un nouveau plaisir, 1 une est la sig-nature des préliminaires de paix, l'autre est la continuation de tes sentiments pour moi. Celle-ci ajoute du prix à l'autre, et ce n'est qu'embélie par elle que j'abandonne

(i) Laclos revient à diverses reprises sur ce projet d'avenir, dont ses relations avec Talleyrand lui permettaient d'espérer la réalisation. Lettre de M. Choderlos de Laclos, consul, en date du 27 prairial an XII, à M» de Laclos « à raison de l'amitié qu'il (Talleyrand) avait pour votre mari ». 11 n'était, du reste, pas novice en matière de diplomatie. Voir à ce sujet le remarquable article de M. Lucien Lison, dans les Annales des Sciences politiques, i5 septembre 1904, «Un précurseur de Talleyrand : Choderlos de Laclos et l'alliance anglaise ».

l6o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

sans reigiret, non pas, comme tu le dis, la jouissancede la g"loire, à laquelle j'ai dejDuis long-temps cessé de prétendre pour l'avoir toujours vile placée trop loin de moi, pour pouvoir l'atteindre, mais la jouissance plus réelle et plus sûre, d'avoir justifié aux yeux de tous, et surtout aux miens, l'opinion favorable qu'un petit nombre de personnes ont bien voulu prendre de moi et qu'ils n'ont pas craint de manifester dans l'occasion. A cela près, je dis bien comme toi, une médiocre aisance, telle que la famille puisse subsister, sans privations réelles, et notre réunion non interrompue, voilà le vrai bonheur dont tout autre, quoique plus brillant peut-être, ne seroit au plus qu'une copie imparfaite et jamais l'équivalent.

Ces préliminaires nous conduiront-ils à la paix? C'est ce que le temps seul nous apprendra. Bonaparte, qui n'oublie rien, n'a pas manqué de nous préparer dans la lettre du Ministre de rjntérieur, à la reprise des hostilités, même au cours de l'hiver, mais je crois qu'au fond de son âme il n'y croit pas, et qu'il pense comme moi que si l'Empereur n'avoit pas eu la volonté déterminée de faire la paix, il n'auroit jamais consenti à l'occupation, par nos troupes, de Philisbourg-, Ulm et Ing-olslad.

Mais dans la supposition la plus heureuse, celle delà paix, je ne vois pas mon retour à Paris possible avant 3 ou même 4 mois. Nul doute qu'on ne tienne les armées toujours prêtes à agir, et dans ce cas tu dois sentir qu'il faut que je reste. C'étoit bien toujours mon avis et mes précédentes lettres en font foi ; mais il se renforce de tout le discours de G"*^ à M"^" gt j\i qug je ne devois avoir aucune inquiétude, étant aux armées ; en effet, l'ai toujours pensé qu'à la paix la réforme tomberoit, de préférence, sur les officiers qui ne seroient pas alors en activité de service. Je veux donc n'avoir rien à me reprocher à cet ég-ard. Il ne dépend pas de moi d'empêcher qu'on ne me fasse une injustice, mais je me dois de faire tout ce qui m'est possible pour en donner l'occasion ou le prétexte.

A l'aumée d'italie i6i

Au surplus, malgré quelques mauvoises volontés, que je connois fort bien, j'avoue que je ne crois pas être mis totalement de côté. Je t'entretiens de tout cela, parce que c'est vraiment une affaire de ménag-e, car sous tout autre rapport, je suis surtout ce qui peut arriver, à cet ég-ard, delà plus parfaite indifférence. Je ne sais assurément pas comment je serai traité, mais quelque soin que puisse prendre Bonaparte, je suis déjà bien silr que beaucoup de g'ens qui valent mieux que moi le seront moins bien et quelques-uns qui valent moins le seront mieux. Ainsi a été, va, et ira le monde, il est bien plus commode de s'y résig'ner que de perdre son temps et sa peine à vouloir le chang'er.

Je te fais mes remerciements des vœux de famille dont tu t'es rendue l'interprète, et je te charg-e de témoig-ner à nos enfants combien j'y ai été sensible. Tu peux ajouter, sans craindre d'exag-érer, qu'aucun jour de l'année ne se passe sans que j'en fasse de bien sincères pour leur bonheur. Deux d'entre eux sont déjà en état de sentir que l'accomplissement de ce vœu dépend bien plus d'eux que de moi, et je désire qu'ils ne perdent jamais de vue cette vérité que beaucoup de g'ens ont connue trop tard.

Je voudrois que tu achetasses la vie et les œuvres posthumes de Franklin, 2 vol.in-8(celane doit pas coûter plus de 4 ou6 fr. et a, je crois, été imprimé chez Buisson, et se trouve chez tous les libraires) et qu'après les avoir lus en 2 vol. tu les donnasses à ton fils, avec invitation de ma part de les g-arder et d'en faire sa lecture habituelle. Franklin est un des hommes qui a vécu le plus heureux ; il a fait son bonheur lui-même et par des moyens qui sont à la portée de tout le monde. Enfin il a été toujours sag-e et vertueux, c'est un bon modèle à suivre ; c'est peut-être l'homme auquel je désirerois le plus qu'Etienne ressemblât, et on peut lui ressembler, môme avec moins de talent.

Turin, i5 vendémiaire an VIII de la Rép. une et ind.

Je n'ai jamais perdu de vue, bonne chère amie, que toutes les femmes dont les maris ont touché terre en Italie, avoient au rrioins un camée (i). Je savois aussi que les plus précieux étoient les antiques ; j'ai donc cherché et trouvé l'occasion de te faire avoir un camée antique. Il est sur une bague fort simple. Je n'avois pas la mesure de ton doigt ; si l'anneau est trop large, comme je le crois, tu le feras couper ou resserer, sans même, à ce que je pense, qu'il soit besoin de le souder. Ton petit bijoutier du boulevard te fera cette opération à merveille. La dite bague, dans son étui, partira par le même courier que cette lettre. Je crois qu'il sera nécessaire que le paquet soit chargé, ce qui t'obligera d'aller à la poste, en personne.

Quoique tu sois peu versée dans les connoissances numismatiques, je présume qu'entre toi et tes enfants, vous possédés assés votre histoire pour reconnoître quel est l'empereur que ce camée représente. Pour vous mettre tous sur la voie, voicy, pour mon compte, ce que j'en sais. Il sut, par des moyens doux, l'emporter sur ses concurrents, quoique peut-être il eut moins de droit que quelques-uns d'eux à l'empire que tous désiroient. Il l'a possédé près de 18 ans, s'occupant du bonheur de ses sujets, et trouvant le sien dans leur tendre affection pour lui, et quoique les événements extérieurs lui aient fait éprouver quelques traverses, il répétoit souvent que, grâce aux sentiments qu'il éprouvoit et qu'il inspiroit, il se trouvoit plus heureux que bien d'autres, qu'il reconnoissoit comme plus puissants que lui. Je t'en dirois bien davantage, mais ce seroit faire tort à ta mémoire. Tu sais cette histoire là par cœur ; et tu l'as apprise à tes enfants. Charles même la balbutie déjà. Adieu, bonne chère amie. Je vais de ce pas à la poste, pour

(i) Ce camée, dont il est reparlé plus loin, est en bois dur. L'empereur iriaginaire qu'il représente n'est autre que Laclos lui-même. Ce portrait est actuellement la propriété de M""* Louis de Chauvigny.

A l'armée d'italie i63

expédier mon envol, et recommander les lettres qui m'arrlvoront à Turin. Embrasses nos enfants pour moi, et reçois pour ton compte, les plus tendres baisers de l'amour.

P. S. — Si pourtant personne ne reconnolt le camée, je t'enverrai le nom du souverain qu'il représente aussitôt que tu me le demanderas.

Laclos.

Milan, i8 vendémiaire an IX de la Rép. une et ind. Hier à 2 heures après midi, chère bonne amie, je suis arrivé à Milan après une journée et demie de route, en poste. Mon voyag-e s'est fait sans aucun accident. Je me hâte de t'en informer parce que tu as pu voir, dans quelques journaux, que la route est peu sûre, ce qui est vrai, car il se passe peu de jours où on n'y dévalise quelques voyag;'eurs; et j'avois oublié de te mander que je partois en compagnie et avec une escorte. Nous avons bien vu, en effet, 8 à 10 brigands, mais comme, de notre côté, nous étions aussi 10, ces Mrs, qui ne veulent jouer qu'à coup sûr, nous ont respectueusement laissé passer. A mon arrivée j'ai été voir le g-énéral Marmont; à 3 heures, j'ai été dîner chez lui; après dîner, il m'a pi'ésenté au g-énéral Brune; nous sommes ensuite revenus prendre INIadame, et nous avons été ensemble voir l'opéra-bouffon ; voilà l'emploi de ma journée, et tout ce qui s'est passé, entre lui et moi, sauf quelque conversation de g-uerre et d'artillerie, semée par cy par là, mais sans qu'il y eut rien de relatif à mes fonctions particulières. Je n'aurai mes chevaux que le 21, car ils ne peuvent pas prendre la poste. Ma première occupation va être de me log-er, ce qui ne sera pas chose facile. J'occupe en ce moment une petite chambre dans une auberg-e de second rang-, et dans cette petite chambre nous sommes deux. Dès hier, j'ai commencé mes démarches pour être log-é. Ce malin, depu.'s neuf heures, mon adjoint est en course pour le même objet.

l64 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Je serai bien servi par le commandant de la place, le g-énéral Hulin(i), mon' ancien camarade de prison, que tu peux te rappeler d'avoir vu chez moi à cette époque; et malg-ré cela, tout le monde m'assure que je serai bien heureux si je suis log"é avant 4 ou 5 jours d'icy. Cela n'est pas gracieux, mais qu'y faire ? L'armistice a l'ait aflluer tout le monde icy, parce que Milan ofTre toutes les ressourceset tous les plaisirs d'uneg-rande et florissante ville. Je crois, du moins on m'a dit à la municipalité, que nous y étions en ce moment 86 officiers g-énéraux. Bientôt, sans doute, ce nombre sera diminué, car on pousse les préparatifs de g-uerre, avec une incroyable activité; il m'a paru même que chacun afiectoit de ne pas croire à la paix, et cela ne m'a pas surpris, en ce que la g-uerre donne plus d'importance que la paix aux fonctions dont chacun est charg-é.

Milan, 20 vendémiaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

J'avois formé le projet, chère bonne amie, de ne pas t'écrire aujourd'huy ; d'autant que j'avois deux longues lettres qui doivent passer avant la tienne, une à M™^ Pourrat, à qui j'aurois dû écrire depuis si long-temps ; l'autre à Saint-Michel à qui je le devois sous tous les rapports. J'avois de plus de g-randes courses à faire, et pas mal d'occupations. Hé! bien, il n'y a qu'heur et malheur, mes lettres sont écrites, mes courses finies et j'ai fait de ma besog-ne ce que j'en pouvois faire aujourd'huy, et il n'est que 3 heures I Or,je ne dois dîner qu'à 5. J'ai donc du temps à donner à mes plaisirs ; et tout de suite, me voilà devant ma petite table, griffonnant mon bavardage à la bonne chère amie de mon cœur.

D'hier soir à 7 heures, je suis enfin log"é, tout le monde me

(i) Hulin (1708-1841), comte de l'Empire, célèbre pour avoir présidé le conseil de guerre qui condamna le duc d'Knghien. 11 était surnommé BoufFela-Balle, à la suite du coup de pistolet que iMallet, lors de la fameuse conspiration, lui avait tiré dans la mâchoire.

A l'ahmée d'iialie i65

félicite d'un si grand succès; il est vrai que je ne me suis occupé que de cela pendant 3 jours ; de telle sorte que pour me transporter de mon auberg-e à la maison où je suis, je parierols que j'ai fait plus de lo lieues. Enfin me voilà établi, et passablement, quoique moins bien qu'à Turin. Ce n'est pas que mon appartement ne soit composé de lo pièces, mais pour la construction ou la distribution des maisons en Italie, il y a bien toujours 6 à 7 pièces qui ne sont que des antichambres, ou pièces de passag-e; enfin mon adjoint estlog-é ;il n'y a véritablement à mon usag-e que la chambre où je couche et deux petits cabinets ; mais dans le fait c'est encore plus qu'il ne m'en faut.

Le g"énéral Marmont paroit s'être décidé à me faire venir icy, uniquement pour m'avoir auprès de lui. Je m'en suis presque assuré avant hier. Je lui ai demandé ses ordres et quelles étoient mes fonctions ; à quoi il m'a répondu qu'il avoit été fort aise de me rapprocher de lui ; qu'il en avoit saisi l'occasion en m'attachant à son état-major, mais que je n'avois aucune fonction déterminée et qu'il me charg-eroit de différentes besog-nes dans tous les g-eores, et en effet il m'en a donné deux différentes qui vont m'occuper quelques jours.

Au surplus, Marmontm'a dit qu'autant que cela me conviendroit, mon couvert seroit toujours mis chez lui. Je n'en ai encore ni abusé, ni même usé. Avant-hier, je n'y fus pas dîner, mais j'y alloi le soir, et quand j'en sortis, il me demanda si je ne viendrois pas dîner le lendemain qui était hier, j'étois engagée. Je le suis encore aujourd'huy; mais je compte décidément y aller demain, car si je ne veux pas me jetter à la tète, je ne veux pas non plus par trop refuser. Madame m'a traité, dans le peu que je l'ai viie, beaucoup mieux qu'on ne pouvoit l'espérer d'une très jeune femme, quand on a 58 ans. Je ne me suis non plus ni livré ni refusé. Là,je mettrai de la coquetterie autant que je le pourrai; avec le mari, je mettrai du zèle et

même de l'abandon, comme je crois qu'on doit le faire visà-vis de quelqu'un à qui on a de premières obligations, et qui vous montre de la confiance.

Te voilà au courant de mes affaires comme si tu les avois vues par toi-même. J'aimerois bien mieux que cela fût ainsi, et assurément ce ne seroitpas le prix du voyage qui m'arrêteroit, mais c'est l'incertitude des circonstances. Quoique, dans le fond, Marmont croie à la paix, il ne disoit avant hier, il y a une chance pour que les hostilités recommencent dans i5 jours. Ne seroit-ce pas une désolation qu'un tel voyage, pour me trouver, en arrivant icy, à l'armée active, où les femmes ne peuvent ni ne doivent aller, et où je t'avoue que je ne voudrols te voir pour rien au monde. Mais si la paix se fait, et que, comme il est possible, l'armée occupe cependant encore le pays, plus ou moins de temps, alors, bonne chère amie, je stimulerai ton courage pour que tu oses passer les Alpes, et je pense qu'en cherchant une occasion pour avoir au moins un homme de confiance, ce que nous devons trouver en le cherchant à nous deux, je pense, dis-je, que tu pourras venir m'apporter le bonheur, qui ne peut exister pour moi tant que nous serons séparés.

Milan, 24 vendémiaire an IX de la Rép. fraoç. une et ind.

J'imagine qu'à Paris comme icy, la retraite du ministre Thugut et le choix, tant de son successeur que du nouvel envoyé en France, auront beaucoup augmenté les espérances de paix. On la désire à l'armée aussi vivement qu'à Paris, mais on y est bien déterminé à l'aller chercher à Vienne, si on ne veut pas nous l'envoyer.

J'ai vu icy le payeur général, relativement à mon mandat sur le payeur de l'armée du Rhin. Il n'en a pas encore reçu de réponse, mais il persiste à croire, ou au moins à dire, que cela ne peut ni être long, ni faire de difficultés. Je le souhaite d'au-

A l'armée d'italie 167

tant plus qu'il paroit qu'on ne nous payera pas le mois de fructidor et qu'il sera mis à l'arriéré ; c'est-à-dire on ne sait pas quand. Fais bien attention, bonne chère amie, que je ne te raconte cela que parce que c'est jusqu'à un certain point une affaire de ménag-e, mais que cela ne me donne encore aucune g-êne^et ne doit surtout rien chang-er à ta manière d'être ni aux arrang-ements quelconques que tu aurois pii prendre. Quelques personnes, en mesure d'être instruites, assurent aussi qu'il y a dans les contributions du pays plus d'arriéré qu'il n'en faut pour faire face à l'arriéré de l'armée. Je le souhaite, je ne suis pas éloig-né de le croire, mais j'aimerois mieux avoir mon mois de fructidor dans ma poche. Cependant ceux qui, comme moi, n'ont qu'un mois d'arriéré sont les plus heureux. Beaucoup d'officiers en ont 3 et 4; quelques-uns jusqu'à 6, 7 et 8.

Le premier article que nous cherchons toujours dans le Moniteur, est la nomination de nos plénipotentiaires au Congrès de Lunéville; mais jusqu'icy, nous l'avons toujours cherché en vain. Personne ne doute que Joseph Bonaparte ne soit le chef de cette lég-ation ; mais on voudroit connoître ses acolytes et surtout voir Ja lég-ation nommée. Je n'ai vîi nulle part qu'il fût question de l'envoi du G^' Clarke à Vienne; je suppose que cette nouvelle ne sera pas confirmée.

Nous avons icy, comme nous avions à Turin, un opéra-bufFa où, comme à Turin, on va causer tous les jours, et bien fait-on d'y causer, car, à la réserve de 3 ou 4 morceaux qui se rencontrent dans une représentation qui dure près de 3 heures, il n'y a rien sous le ciel déplus mortellement ennuieux qu'un opéra bouffon italien, si ce n'est peut-être un opéra sérieux, dont nous sommes menacés pour l'entrée de l'hiver. Et ne crois pas que cet ennui tienne à ce qu'on n'entend pas l'italien, car les personnes qui l'entendent assurent que c'est encore pis, parce qu'alors il arrive souvent que la bêtise des paroles détruit le charme de la musique. Les ballets, sans être bons, ont leur

l68 LETTRES^ INÉDlïlîS DE GHOUERLOS DM. LACLOS

genre d'intérêt. Les décorations sont véritablement belles icy; elles font plus d'effet qu'en France et à moins de frais ; les salles de Turin et de Milan sont aussi de beaucoup supérieures aux nôtres et tout le monde s'accorde à dire que celle de Naples surpasse encore celles-là.

Il est midi et demie en ce moment. Je me crois sûr que tu m'écris aujourd'buj, je me plais à penser que, peut-être, nous nous écrivons en même temps, et que nous sommes réunis d'action comme de sentiments.

Milan, le 28 vendémiaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

Le cours que ton fils doit suivre de préférence, concurrement avec celui des mathématiques, est le cours de phisique; attendu que celui-là le ramènera sans cesse à son étude principale, lui en fera sentir la nécessité, et lui donnera l'occasion de s'y exercer; de plus, la phisique est la véritable introduction de la chimie : or mathématique, phisique, chimie et dessin, voilà ce que je crois le plus nécessaire à savoir.

Pendant que nous sommes sur l'éducation, je te dirai que je ne vois aucun inconvénient à lancer ta fille dans la carrière des sciences, si, comme tu le crois, elle y a de véritables dispositions. Je lui en dis quelque chose dans la dernière lettre que je lui écris. Je lui fais des conditions un peu difficiles, tu verras l'effet qu'elles produiront ; si elle persiste et que ton état de finances le permette, tu ne risques assurément rien de lui donner un maître de mathématiques, pourvu qu'il soit assez honête pour te parler vrai sur ses dispositions, son application et ses prog-rès; mais quelque doive être l'événement, c'est toujours un g-rand bien de savoir son arithmétique par raisonnement et non par routine ; et c'est l'avantag-e qu'elle retirera sûrement des 3 ou 6 premiers mois d'étude des mathématiques .

Tu me parles des prog-rès qu'a déjà faits ta fille, depuis 8 jours qu'elle va à son atelier; heureusem.ent, tu me parles,

A l'armée d'italie 169

dans la même lettre, d'yeux et de nez, ce qui m'a fait voir qu'il s'ag-issoit d'un atelier de dessin . Tu ne m'avois point mandé avoir pris pour elle, ce party que j'approuve beaucoup.

Je désire savoir chez quel maître elle va, peut-être le connois-je de nom. Gomme je suppose qu'il est bon, tu me feras plaisir de lui demander son avis sur le camée que je t'ai envoyé; c'est-à-dire s'il le trouve bien ou mal fait.

Je n'ai été étonné ni de la mort de M°i^ Laclos, ni de ce qu'elle n'a pas testé; il j a long'temps que je ne crois plus à toutes ces promesses vag-ues. Enfin Dieu veuille avoir son âme ; tu y g-ag-nes au moins 2 ou 3 heures d'ennuy par an que tu n'auras plus à supporter.

Milan, le 3o vendémiaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

Je te ruine en ports de lettres, bonne chère amie, et je me le reproche quelquefois ; mais que veux-tu ? Après le plaisir de recevoir de tes nouvelles, je n'en ai pas d'autre que celui de causer avec toi quand j'en ai le temps ; il faut donc bien que tu me pardonnes cette espèce de dilapidation de tes finances..

Il me semble que tu ne m'as pas bien compris, ou peut-être me suis-je mal expliqué. Il n'est pas du tout vrai que je préfère la g-uerre à la paix. Je suis bien trop bon citoyen pour cela, et en véinté je ne crois pas retirer de tels avantag-es personels de la continuation de la g"uerre que je puisse me faire un mérite d'en faire le sacrifice à une paix si désirable et si désirée. J'ai, dit-on, voulu dire simplement, deux choses, la i""" que j'aime mieux le temps de g-uerre que celui d'armistice ; et c'est tout bonnement parce qu'il est moins ennuieux,et qu'au moins les idées de gloire, ou au moins d'utilité, dédomag-ent des petites g-ênes ou contrariétés inséparables du service, au lieu qu'en temps d'armistice, il n'y a point de dédomag-ement; la 2* c'est que je désire en effet finir cette g-uerre-cy, parce que je la reg-arde comme partie intégrante de la Révolution, et que

170 LETTRtS INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

SOS orages, que je ne prétends pas justifier, ne m'ont ni dégoûté de sa théorie, ni ébranlé sur les heureux résultats que j'en prévois pour la France, et, à la longue, pour l'humanité entière.

Ta sauvagerie t'a, je crois, fait illusion sur les difficultés de demander un rendés-vous au Ministre des Relations Extérieures.D'abord le pis aller étoit qu'il le refusât, ou au moins qu'il le difl^érât trop longtemps, mais de plus tout Ministre des Relations Extérieures sait, et Talleyrand le sait mieux encore qu'un autre, qu'une partie essentielle de son ministère, est de donner audience, et môme de faire en sorte qu'on se retire content, sinon du fond, au moins de la forme de la réponse. Enfin ce qui est fait est fait, on ne te refondra pas, et quand cela seroit possible, je ne le voudrois pas ; car je ne conçois pas qu'on pût le faire mieux à ma convenance que tu n'es, en restant comme tues.

J'ai lu avec plaisir les détails que tu me donnes sur le nouveau maître de dessin de ta fille. Je lui souhaite bien du plaisir à lire l'italien, mais, à moins que les opérations ne recommencent et ne me retiennent longtemps dans le cœur de l'Italie, nous ne parlerons pas italien ensemble. Tout le monde entend icy le françois suffisament et l'italien ayant très peu de bons ouvrages, à l'exception de quelques poèmes et sonnets, je ne suis pas curieux de l'apprendre. J'aurois mieux aimé que les circonstances eussent permis que Soulange continuât l'anglois. L'italien n'est qu'une langue d'agrément ; l'anglois en est une d'instruction. Cependant ne concluds pas de là que je désapprouve cette nouvelle étude. Il faudroit lii'e dans l'avenir pour savoir ce qu'il convient le mieux faire apprendre aux enfants Cependant je persiste pour que plus tôt ou plus tard, tu risques pour Soulange le maître de mathématiques.

Je suis bien aise que tu ajes eu l'occasion de retourner un peu souvent au spectacle. Je voudrois bien que tu pusses con tinuer ce genre de plaisir ou de distraction, qui est, je crois,

A L ARMEE D ITALIE

celui qui convient le mieux à tes g-outs. Adieu, bonne chère amie, je finis par la seule raison que mes 3 pag-es sont pleines, car je bavarderois avec toi du matin au soir etdu soiraumatin.

Milan, le 4 brumaire an IX de la Rép. une etind.

Du nombre des lettres retardées, sont celles de ta fille, que tu m'annonces écrites le 28, ainsi quecelle où tu me dis que tu me parlois de l'infâme complot tramé contre notre héros et que j'ai su par le bruit public et les journaux.

Si tu veux savoir le sujet de mon voyag-e à Pavie, c'est une reviie que le g-énéral Marmont alloit y passer, de l'équipag-e d'Art* qui y est rassemblé. Elle s'est faite le 22, mais le 28 le g-énéral en chef Brune y est venu et nous lui avons donné une petite g-uerre, àdeffaut de la véritable qui dort pour le moment. 4 ou 5 heures de cheval, quelques centaines de coups de canon et de fusil, d'assés bons déjeuners et de meilleurs dîners, voilà à peu près en quoi consistent ces sortes de spectacle.

J'ajoute que pour mon compte, j'étois log-é chez l'Évêque qui s'est trouvé parler françois, qui a une assés bonne bibliothèque et avec lequel j'ai beaucoup causé, à tel point qu'il m'a donné une lettre de recommandation pour un savant d'icy, et que je lui ai promis de lui envoyer, (devine quoi), les Liaisons dangereuses qu'il désire tenir de l'auteur.

J'ai vu avec beaucoup d'intérêt mais trop vite comme cela arrive toujours, le Muséum de l'Université de Pavie ; il est véritablement très beau en phisique, en histoire naturelle et en anatomie. Il y a aussi un beau jardin des plantes.

Par quel hazard t'es tu purgée par précaution?

Je n'aime pas trop les talents d'amateur, mais surtout en médecine. Pourquoi n'as-tu pas consulté le docteur La Roche? Ma bonne amie, ne plaisantes pas, je te prie, avec ta santé. Song-es qu'elle n'est pas à toi seule, mais les enfants la réclament en usufruit et propriété.

172 lettres ixedites de choderlos de laclos

Lettre de M""^ de Laclos

Le 25 au soir bien tard, même 26 bien de bonne heure.

Je ne pourroi jamais, cher bon ami, l'exprimer tout le plaisir que me fait le présent du camée que tu m'as envoyé. Oh! quel précieux cadeau. Combien il m'est cher ! Il m'est un nouveau gSigQ de tes tendres sentimens pour moi. Rien n'est plus aimable, de plus adorable, laisse-moi dire ce mot, souffre l'expression d'un sentiment que le temps et l'âg-e ne pourront détruire, que tu fortifies par l'attrait irrésistible de ta bonté, de tes vertus et le charme de ton esprit. Mon cœur t'avoit deviné dans l'histoire de ce prétendu empereur, un peu d'org-ueil m'a. fait chercher des noms d'hommes dont les vertus cependant avoient de l'analog-ie avec les tiennes. J'ai voulu montrer un peu de savoir dans le cas où j'eusse été déçue de mes espérances ; mais avec quel ravissement je t'ai reconnu dans ce camée. Je l'ai couvert des baisers de l'amour et de la reconnoissance. Il faut que je rende hommag-e à l'artiste; il t'a fait d'une ressemblance étonnante, elle me fait la plus vive sensation, elle en a causé aux personnes à qui j'ai montré ce camée.

C'est une manière délicieuse de m'avoir donné ton portrait. Je souhaitois depuis long-temps l'avoir en mig-nature, celle-cj est d'une ressemblance qui passe mes espérances. Celle manière de camée est, dit-on, un biscuit. On a dû faire la matrice, tu dois l'avoir conservée. Si cela est ainsi, je le demande en grâce d'en faire plusieurs empreintes, j'en disposerai en faveur de tes enfants à mesure qu'ils s'en rendront dig-nes. Cette médaille sera pour eux d'un bien plus grand prix que toutes celles que la g-loire accorde. Jamais ils ne recevront une aussi belle récompense du bien qu'ils auront fait. J'en ménag-erai une pour Charles. Ces quatre médailles données par toi seront les liens indissolubles de notre bonne Intel-

A l'armée d'italie i-yS

lig"ence pour toute notre vie. Jeu ferai hommag-e d'une à ton frère, l'autre sera mise en réserve. Je me charg-e de les faire monter quand je les donnerai. Je souhaite que mes intentions puissent être remplies et que nous possédions tous^ l'imaai-e si fidelle d'un époux, d'un père et d'un frère que nous chérissons et qui mérite si bien notre amour, nos respects et notre amitié. Ce g'ag'e de ta tendresse pour tes enfants sera pour eux le talisman de la vertu.

Tu reconnoitras, cher ami, tout le plaisir que me fait ton présent par le désir que je manifeste que les enfants puissent le partag-er avec moi. Si tu savois comme ces chers enfants t'aiment I Tu nous es toujours présent. Charles parle autant de toi que s'il te voyoit souvent dans la journée. Quand il m'a vu cette bag-ue au doig-t, il l'a baisée en sautant en disant Papa; ma fille en a eu une émotion qui l'a fait pâlir. Tu ne sais pas que ta fille a la taille et l'embonpoint d'une dame. Je n'ai pas un pouce au-dessus d'elle. Nous venons de lui donner un maître de danse à 3 fr. le cachet, elle a des dispositions à avoir beaucoup de g-râces; comme elle s'annonce pour être très g-rande et très forte, elle ne peut soutenir aucune nég-lig-ence dans le maintien. J'ai pris en conséquence un maître de grâces. Il me paroît bon. Nous n'avons eu que 3 leçons, il vient tous les jours. L'esprit de ta iille ne promet pas moins que sa taille, maisil a ég-alement le môme besoin d'être réglé. Le meilleur des maîtres est à Milan. Nous attendrons son retour. Jusque là je continuerai d'épierrer le terrain. M. de Billy m'a promis tous ses soins pour ton fils et je crois qu'il a formé la résolution de les mettre à profit. Le temps peut faire éclore tout autant d'avantages précieux en lui que sa sœur en promet; nous sommes déjà sûrs de ceux d'un bon caractère et des qualités du cœur.

Je ne t'écris jamais, cher ami, des lettres de société que tu puisses montrer; il n'y a pas une nouvelle de politique, une

anecdote du jour; mais tu n'as pas besoin que je te fournisse de matériaux pour être bien accueilli et recherché dans le monde. Ne pouvant plus m'y montrer avec toi, je l'ai tout-àfait quitté. Je n'entends rien,je n'ai rien à dire de ce qui le concerne. Je suis une stupide bête qui végette en bonne mère, en bonne femme, heureuse des sentiments que mon époux et que mes enfants me donnent. Je ne vais point prendre la peine de chercher à plaire à des ingrats, je n'ai ni leurs censures, ni leur approbation. Si mon inutilité ne me nuit point dans ton cœur, ne seroit-il pas absurde que je crusvse que des visites et des grimaces dans le monde pourroient te pousser à la roue de la fortune. Ah ! si tes talents ne peuvent la faire tourner, il ne m'appartient pas d'y prétendre. Je t'abandonne ce soin sans remords.

Milan, 6 brumaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Il est donc vrai, chère bonne amie, que l'absence a aussi ses plaisirs? Tu me les a fait goûter bien vivement, par ta charmante lettre du 26 ou 26. Je me félicitois, en quelque sorte, d'être éloigné de toi, par l'occasion que cela t'avoit donnée de m'exprimer d'une manière si touchante des sentimens si tendres. Ah! tu es toujours toi ; oui toujours adorable; et je peux bien ajouter toujours adorée. J'ai relu ta lettre au moins aussi souvent que j'ai pii relire la première que j'ai reçue de toi, et peut-être avec un sentiment de bonheur plus profond et non moins vif. J'en aime tout, jusqu'à l'exagération avec laquelle tu me peins en beau. Si l'on n'y retrouve pas la fidélité de l'histoire, on y retï'ouve celle de ton attachement pour moi, et il m'est bien permis, sans doute, de préférer celle-cy à celle-là. Combien je me félicite d'avoir eu l'idée de ce camée antique que tu as si bien su rajeunir!

Si l'artiste étoit icy, je crois que je l'embrasserois. Au surplus, il doit y venir bientôt, et ce sera seulement alors que je pourrai m'occuperde ton quintuple désir qui nécessite quelques éclaircissera ents .

A l'armée d'italie 175

Ce camée n'est point en biscuit et n'a point eu de matrice. Il est en bois et fait d'ailleurs comme tous les camées, soit qu'ils soient en pierre précieuse, en écaille ou en ivoire. J'aurois pu le faire faire de cette dernière matière, mais d'abord l'ivoire jaunit, et jaunit souvent inég'alement, en soi'te qu'il vous vient par exemple, ime tache jaune sur l'œil ou sur le bout du nez, ce qui ne laisse pas que de défigurer un portrait. Le bois n'a pas cet inconvénient. De plus, les camées en bois sont à peine connus, ei ceux sur pierre, sur écaille, ou sur ivoire, le sont trop, en ce qu'on les compare toujours aux camées vraiment antiques que nous n'égalerons pas ; en outre les camées en bois vont, je crois, devenir à la mode, et voicy sur quoi je le présume.

Tu aurois pu entendre parler à Paris d'un certain Bouzani. gue, artiste de Turin, qui a fait un morceau de sculpture en bois d'une si parfaite exécution (la composition n'en vaut rien) que le gouvernement françois avoit été en marché pour en faire emplette pour le Muséum national. CeBouzaniguevendà Turin beaucoup de camées portraits ou sujets, mais il n'en fait plus lui-même, il les fait faire par différents élèves qu'il a formés, à qui il les paye un prix modique, sur lequel il gagne en les livrant sous son nom. J'ai su cela et c'est le plus fort de ses élèves qui a fait mon portrait.

Cela m'a coûté tout monté 60 1 . de Piémont, ce qui fait 3 louis de France, prix convenu, à raison de 36 l.pour le camée et 361. pour la bague. Tu vois que mon cadeau n'a pas été ruineux.

J'ai imaginé que ce jeune artiste réussiroit très bien à Paris; mais il lui falloit des moyens pécuniaires pour s'y rendre, et des recommandations pour s'y faire connoitre. Je lui ai ouvert icy une souscription de 12 portraits, laquelle a été remplie, de suite, chez le général Marmont. Il viendra donc les faire à Milan, aussitôt qu'il aura fini à Turin ceux de la famille Saint-ÎNIichel et de tout l'état major de siège, et quand

il aura fait sa récolte à Milan, leg;"énéral Marmont et sa femme le recommanderont à Paris, en y en envoyant leurs portraits faits par lui.

Tu vois, bonne chère amie, que, selon toute apparence, je serai dans le cas de remplir tes vœux pour nos enfants ; mais j'espère bien aussi lui faire faire leurs portraits ou surtout le tien. Quand on song-e que le plus mauvois portrait en miniature coûte de 4 à 5 louis, ceux-là paroissent pour rien.

Au surplus, je t'invite à dire que tu ig-nores le prix de mon camée, si tu le montres à quelqu'un qui ait été en Italie, de dire aussi que tu ne sais pas le nom de l'artiste ou de nommer Bouzanig-ue, car beaucoup de g'ens jug-ent les choses sur les noms.

Tu sauras que l'artiste m'a tenu une première séance, environ une demi-heure pour me dessiner au crayon, de manière à avoir la masse et les contours ; ensuite je ne l'ai pas revu de deux jours et il est venu le 3* prendre sa dernière séance, pour retoucher d'après nature son camée qui étoit fini. Celte dernière séance a duré près d'une heure. C'est donc une heure, et demie de temps et 36 l.maisj'espère bien qu'à Paris il sera bientôt plus cher, excepté pour moi.

Adieu, bonne chère amie, voilà trois grandes pag-es sur mon petit camée, mais il a été l'occasion de tant de plaisir pour toi, et pour moi aussi par la lettre qu'il m'a procurée, que je ne pouvois pas le quitter. Embrasses nos enfants pour moi, et reçois pour ton compte les plus tendres baisers de l'amour (j).

(i) Sur le verso de cette lettre est écrit : Madrigal fait à Laïs, lorsqu'elle dépose son miroir daus le temple de Venus :

« Je le donne A Vénus, puisqu elle est toujours belle,

Il redouble trop mes ennuis; Je ne saurois me voir dans ce miroir fidèle Ni telle que j'étois, ni telle que je suis, n

A l'armée D ITALIE 177

Fais Jonc la paix bien vile, la paix nous réunira pour la vie.

Milan, lo brumaire an IX de la Rép. une et ind.

Je suis bien sensible à tout l'amour que Charles me témoig-ne, et je t'en fais de bien sincères remerciements. C'est véritablement à toi qu'ils sont dûs, car assurément à son âg-e on n'a de sentiments que ceux qu'on nous inspire. Tu jug-es que cette idée donne un prix bien touchant et bien doux pour moi, à la tendresse que cet enfant me conserve pendant ime absence si longue pour son âg-e. Mais les enfants sont imitatifs et celuilà a de bons modèles sous les yeux.

J'imag-ine qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, tu verras dans les journaux quelques événements qui viennent d'avoir lieu icj et qui, heureusement, ont été déjoués pour les résultats. Comme il n'y a rien là de personel à moi, je m'en tiens à ma méthode ordinaire, de m'en remettre aux journaux pour tous les événements politiques et militaires.

Après avoir eu un mois d'octobre superbe, hier, veille de Toussaint, le temps s'est mis à la pluie, qui continue aujourd' huy et n'a pas l'air de cesser de si tôt.

Cela me prive de la promenade que je faisois tous les jours, depuis 3 heures jusqu'à 5. Cette perte, quoique petite en apparence, se fait sentir dans un pays dénué de ressources pour l'étrang-er qui ne fréquente ni les tripots, ni les mauvais lieux. La maison Marmont est la seulle où j'aille; joins y l'Opéra, ennuyeux par lui-même, par sa long-ue durée, et par son éternelle répétition, voilà quelles seroient toutes mes ressources sans un mauvais petit libraire françois qui a imag^iné de louer quelques livres. Il en a si peu que je crois que si je reste icy 2 mois, j'aurai épuisé son magasin, mais enfin c'est toujoursune g-rande ressource dans le dénuement où je me trouve. Je lis en ce moment les Mélanges de Madame Necker.

Je voudrois que tu puisses les lire, j'en suis content et je

pense que tu le seroîs aussi. C'est d'ailleurs une lecture qui te convient à merveille, en ce qu'on peut la quitter quand et comme on veut, attendu que ce ne sont que des lettres assés courtes ou quelques pensées détachées. Au surplus il y a beaucoup d'esprit, et de bon esprit, ce qui te convient encore à merveille .

A propos de bon esprit, quittes donc ce décourag-ement qui te g'ag'ue sur les moyens de plaire. Tu peux m'en ciboire, tu en as autant et plus que toute autre femme. Pour les mettre en usage, il te suffiroit de te livrera la société. Je sens bien que ta situation actuelle ne t'en fournit guère les moyens, ni l'occasion, mais tu t'y refuses aussi un peu trop. Il nous faudra faire là dessus un petit travail à mon retour; en attendant te contrarieroit-il de te remettre à lire 2 heures par jour ? Tu as presque tous les bons théâtres, presque tout Voltaire et quelques bons romans. Madame Pourrat aura aussi quelques livres à te prêter. Si tu te tiens seulement un mois à ce régime, tu verras que tu reprendras de la facilité à l'attention.

Si deux heuressont trop d'abord, commences par une; si une est encore trop,coupeslaentrele matin et le soir. Je lis àprésent autant de voyages que j'en trouve, c'est un passe temps fort doux. Madame Pourrat doit avoir l'Histoire des voyages par Laharpe; ce seroit de la lecture pour toi pour 2 ou 3 mois, car je crois qu'il y en a bien 3o volumes. Tu vois que voilà une véritable consultation sur ton état; j'ajoute le spectacle, autant que tu le pourras, et surtout quelques visites pour te réaccoutumer à 1 ennui du monde; apprentissage qu'il faut recommencer pour retrouver quelque plaisir; mais ce qu'on y trouve dès le i^"" jour, c'est de se retrouver mieux chez soi; notre esprit a besoin de passer du monde à la solitude et de la solitude au monde, comme notre corps du mouvement au reposet durepos au mouvement.

Adieu, bonne chère amie, j'écrii^ai un de ces jours àEtienne.

A L ARMEK D ITALIE l'^Q

Tu m'as fait grand plaisir en mandant qu'il t'avoitparû décidé à profiter de la bonne volonté du C. Billy. Je tâcherai de le maintenir dans ses bonnes dispositions. J'espère aussi que Soulang-e s'appliquera de manière à te donner de la satisfaction et à te dédomag-er du sacrifice que tu fais pour elle. Embrasses la de ma part, ainsi que le g-ros Charles qui ne sait pas encore son Ba be bi bo bu, en sorte que je ne peux pas lui écrire, ce qui me contrarie beaucoup. Adieu encore, je t'aime et embrasse du meilleur de mon cœur.

• Milan, 12 brumaire au IX de la Rép. une et ind.

Tu me mandes que tu as envoyé par ton fils mon paquet au ministre Talleyrand ; cela m'assure au moins que celui-cy l'a reçu, quoique je n'en ai pas eu de réponse, comme au surplus je m'yatteudois ; car des 2 objets queje traitois, avec lui, l'un, de faire passer une lettre àLivourne, n'en exig-eoitpas; l'autre, qui traitoit de mes intérêts personels, n'étoit g-uère susceptible que d'une réponse verbale, et même assés vag"ue.

Tu me parles dans cette même lettre du départ de ton fils, et il paroit parce que tu m'en dis, qu'ily a mis plus de courag-e que toi... J'espère que dans ce courag-e là tu n'as pu remarquer aucune diminution de tendresse pourtoi, et je le présume à la manière dont tu me parles de lui. Quant à ton courag-e, à toi, je l'avois deviné d'avance, ainsi que tu l'as pu voir par une de mes lettres, ou malg-ré tes petites bravades à cet égard, je m'en tenois à te demander de tâcher que ce départ n'altérât pas ta santé.

Tu me parles encore dans la même lettre, de l'arg-ent trouvé chez M'^^ Laclos et de ton mécontentement de ce que Déseffeuillés ne s'est pas trouvé à la levée des scellés ; je t'avoue que je ne puis mettre aucune importance atout cela. Je n'ai pas besoin de faire mon deuil de cette succession, je n'y avois jamais compté. Il y a long-temps que je sais qu'il ne fayit compter que

l8o LETTRES liNEOITES CE CHODERLOS DE LACLOS

sur ce qu'on tient et qu'on ne tient que ce qu'on se procure par soi-même. Si, comme j'ai tout lieu de le croire, je suis conservé à la paix dans mon grade et dans mon arme, nous ne serons pas riches, mais nous vivrons et nous élèverons nos enfants. Souviens-toi de l'origine de Charles, il ne sera pas plus pauvre que les autres, disions-nous. Il est sûrement plus commode, mais souvent il n'est pas plus heureux d'être riche surtout pour les jeunes g-ens.

Nous avons appris icj' avec plaisir l'arrivée du Cte de Cobentzel (i) à Lunéville, Cela me fait croire que les hostilités ne recommenceront pas, malgré la scandaleuse envie qu'en avoient quelques personnes. Je compte beaucoup pour l'accélération de la paix sur le grand intérêt que doit bien sentir qu'a le Cte de Cobentzel de retourner vite à Vienne, où il est sûrement travaillé de main de courtisan. Mais s'il fait la paix en deux mois (et cela est possible) je le vois 'aussi puissant, et pour autant de temps que Thugut l'a été. Pour moi, qui vois dans la paix la prospérité de la France, une nouvelle carrière de gloiz'e pour Bonaparte, et mon retour auprès de toi tu peux juger si j'en ai le vif désir! Ce qui ne m'empêche pas de répéter que la plus ennuyeuse chose possible, quand on est à l'armée, c'est une armistice.

Milan, i4 brumaire an IX de la Rép. une et ind. Puisque tu me parles ménage, je suis bien tenté de faire le mari en te donnant un ordre ; mais j'espèz-e cependant qu'une invitation suffira et j'essaie de ce moyen plus doux. C'est au sujet du domestique mâle que tu désires ajouter à ton immense train de maison. Voici mon calcul à cet égard. Dans l'ancien régime on trioit sur le volet parmi les meilleurs domestiques, en leur donnant Gofr.par mois pour gage, nourriture et entre-

{>) ' '-i^l, diiiloouUe aulricliicn, négocia le Irailc de Gampo-Formio

eu I7y7 cl la p^ de Luné ville eu 1801.

A L ARMEE D ITALIE

tien. Je suppose que depuis, ce prix soit doublé, c'est donc 120 frs par mois. Choisis donc au plus tôt, je t'en prie, un domestique qui te convienne, qui frotte et qui rase^ je song-e aussi à moi et cette qualité nous donnera le choix à mon retour. Aussitôt que tu l'auras arrêté, fais-le moi savoir et je te ferai passer 36o frs ce qui suffira pour que, pendant trois mois, tu ne puisses t'apercevoir de ce petit surcroit de dépense. D'icy à 3 mois la paix sera décidée ou manquée, et alors, si je ne suis pas à Paris, je t'enverrai 36o autres francs pour les 3 mois suivants. Quand j'aurai touché mon mandat de Moreau, ie serai plus riche et peut-être plus g'énéreux; jusque là et surtout dans l'incertitude de l'arrivée et des besoins de Choder, je pense devoir m'en tenir aux choses indispensables, parmi lesquelles je rang-e impérieusement le domestique mâle que V exige que tu prennes : car je sens que, surtout l'hiver, c'est une denrée de P^ nécessité pour toi dans ta situation.

]\Ime Marmont part avec son mari et ce voyage sera de 12 à i5 jours. Je fais profiter de l'armistice indéfini à mon adjoint, pour le renvoyer jusqu'à nouvel ordre, à Chambéry, où il est marié.

Je vas me trouver en tête à tête avec l'opéra buffa, cela n'est pas gai, surtout avec le mauvais temps continuel que nous avons, mais je loue des livres..., et si j'avois plus de courage, j'en ferois ; mais je^suis si bête que je n'ai pas la moindre idée. Je suis, comme toi, absorbé dans celle de ma famille, et je m'y trouve si bien que je n'ai pas le courage d'en sortir.

Milan, 18 brumaire aa IX de la Rép. franc, une et ind. Je t'écris, chère bonne amie^ au retour d'une grande parade qui a eu lieu en l'honneur du 18 brumaire. Ce jour rappelle de grands et heureux souvenirs; en mon particulier, je ne puis oublier qu'il a fait cesser l'espèce de proscription dans laquelle l'ancien g"ouvernement s'obstinoit à me tenir. C'est sans doute

pour qu'il n'y ait jamais de bien sans mélang-e que c'est aussi par une suite de cette justice, ou de cette faveur, que je me trouve cloig-né de toi : mais j'espère que la paix nous réunira avant l'époque semblable à laquelle nous nous sommes séparés, et alors le i8 brumaire brillera de tout son éclat et mon bonheur particulier se rattachera à la félicité publique.

Que de si heureux présages t'arrachent donc aux affections vaporeuses qui paroissent prendre tant d'empire sur toi et que je reconnois principalement à cette tristesse vag-ue qui te tourmente et plus encore à cette déprisation de toi-même, si l'on peut parler ainsi, qui est vraiment une sorte de maladie de ton esprit.

Que tu n'ayes pas l'amour du monde, je le conçois, mais que tu t'y croies déplacée au point de craindre d'y paroitrc, c'est véritablement une erreur trop singulière et trop forte pour être tout à fait naturelle et je me crois sûr qu'il entre un peu de vapeurs dans ton opinion. Tu sais bien que les distractions sont le seul remède à ce mal et je te demande en grâce non seulement de ne pas t'y refuser, mais de te forcer même à en prendre. Promets-moi, bonne chère amie,d'essayer de ce remède. Tu y trouveras au moins le plaisir de m'accorderune demande que je te fais, en vérité, bien vivement, et au succès de laquelle j'attache un prix infini.

Je t'ai mandé l'absence du général Marmont, qui est en tournée à Florence et Livourne ; mais je ne crois pas t'avoir dit qu'à son départ il m'a choisi pour le remplacer icy. Je dis choisi, parce que c'est l'expression de la lettre qu'il avoit laissée icy pour moi et parce qu'en effet il y a dans l'armée plusieurs officiers généraux d'artillerie plus anciens ou plus en grade que moi; il y en a même un à Milan, quoiqu'il en soit, c'est moi qui donne tous les ordres et toutes les décisions et qui répond en conséquence à toutes les lettres de service qui lui sont adressées des différentes parties de l'armée. Je désire

A l'armée d'italie i83

m'en acquitter à sa satisfaction ; alors je ne regreterai pas le petit travail que cela me cause, je m'en féliciterai même. Tu vois que je suis prédestiné à faire souvent de la besogne sous le nom des autres (i). A propos de cela le journal de Milan annonce que le g-énéral Servant (2) est à Paris et qu'on le désigne pour ministre de la g-uerre. A la bonne heure. Ce qu'on paroit croire icy c'est que le général Berthierva, de nouveau, avoir un commandement d'armée. Tu vois que si tu me mandes des nouvelles de Tarmée d'Italie, moi je te mande celles de Paris. N'est-ce pas là un moyen d'être bien instruit sinon de tout ce qui est, au moins de tous les radotages du monde?

Milan, 20 brumaire an IX de la Rép. une et ind.

Tu dis donc qu'on s'attend à Paris à la proclamation de la paix, pour le 18 brumaire. Dieu entende et exauce les Parisiens ! Mais si leur idée peut être juste, leur expression au moins ne me paroit pas exacte.

Bonaparte, à la vérité, nous a accoutumés aux miracles, et tu sais que je ne manque pas de foi en lui ; mais il me semble que c'en seroit déjà un bien prodig'ieux, que de s'être mis en état de proclamer le 18 brumaire, que le traité fait avec l'empereur seroit envoyé ce jour à la ratification : et quand elle auroit eu lieu, il resteroit encore les arrang'ements de l'Empire à rég-lerouau moins à effectuer; car je conçois que si la France l'Autriche, l'Espagne et la Prusse sont d'accord, on pourra dire à tout le reste délibérés, rien n'est plus juste; mais délibérés telle chose^ rien n'est plus nécessaire, ce qui ne laisse

(i) Cette allusion est de la plus haute importance et éclaire tout le passé de Laclos.

(2) Servant ou Serran de Gerbay, capitaine en 1772, rédacieuv dn Soldat citoyen (1781), lut nommé ministre de la e^uerre par Louis XVI qui le révo- (jua le 12 juin 1792. 11 fut réintégré par l'Assemblée, emprisonné par la Terreur et sauvé par le 9 thermidor. Ami de Laclos, avec lequel il s'occupa de diverses affaires financières et industrielles.

l84 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS «

pas que d'abréger les congrès, et c'est, je crois, le meilleur parti à prendre, d'où je présume qu'on le prendra.

Je vois avec une grande satisfaction que Bonaparte rappelle à Paris l'élég-ance et l'urbanité françoisc, c'est aussi là une carrière de gloire et il les parcourra toutes. Puisse-t-il, seulement, toujours reconnoître ses amis et ses ennemis.

Je n'ai approuvé ni désapprouvé l'étude de la langue italienne pour Soulange.La méthode la plus facile pour bien savoir la sienne est d'en apprendre une autre, et sous ce point de vue, c'est toujours bien, mais je fais peu de cas non pas des ouvrages, mais du genre d'ouvrages italiens. Je ne désapprouverai pas non plus la musique, quand tu le jugeras à propos; mais j'observe que si Soulange n'est pas née pour le gracieux, en la voulant rendre telle, on n'en tirera que des grimaces. (Il faut bien que tu me pardonnes cette infâme roupie, qui vient de tomber, si j'avois pu me déterminer à te quitter, je me serois mouché à temps.) Je ne suis que trop porté à penser que Soulange a plus de facilité que de disposition ; cependant il ne faut pas se décourager, elle est bien jeune et il n'y a point de terrain, si bon soit-il, qu'il ne faille labourer, si l'on veut y moissonner un jour. Je suis bien aise que tu persistes pour l'avenir à lui faire continuer l'anglois; il auroit paru bien ridicule de lui donner, au lieu d'un maître d'italien, un maître d'allemand, et cependant, quand on sait l'allemand et le françois, on sait l'anglois en trois mois de temps. J'avoue que si Etienne avoit le temps et l'occasion d'apprendre l'allemand, j'en serois bien aise, mais il a trop à faire d'ailleurs, et il ne faut pas, je crois, le détourner de ses occupations actuelles.

C'est donc la santé de la famille, le gros Charles, qui en est toujours le malade ? Au reste, c'est peut-être un bien, que ces fréquentes éruptions, puisqu'il n'a pas encore jeté de gourme. Toutefois j'aimerois mieux qu'il se portât bien que d'avoir toutes ces maladies, prétendues de santé. Mais comment feras-tu

A L ARMEE D ITALIE

pour le purg-er ? Je te plains bien, s'il n'a pas chang-é à cet é^^ard. Il y a de quoi t'en rendre malade et c'est vraiment une de mes inquiétudes .

Adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur. Je te remercie de tout ce que tu me dis d'aimable au sujet de mes fréquentes lettres. Embrasses Soulange pour moi, et Charles aussi, s'il n'est pas trop g-aleux.

Milan', 22 brumaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

Sans doute, bonne chère amie, tu auras su bien avant l'arrivée de cette lettre que voilà les espérances de paix encore éloig-nées. Hier 21 à la suite d'un courier arrivé de Paris le 20 au soir au g"énéral en chef, celui-cy a fait dénoncer l'armistice au Général autrichien en sorte que le i^'" frimaire, pour tout délay, nous serons en état d'hostilités, ce qui ne veut pas dire qu'on se battra ce jour-là, mais que de ce jour-là on pourra se battre. Tu jug-es que dans ce moment où je me trouve icy, remplaçant le g-énéral Marmont, je ne suis pas sans affaires, mais comme il faut autant qu'on peut, y mêler un peu de plaisir, je prends le temps de t'écrire comme à l'ordinaire.

J'ai répondu avant hier soir à ta lettre du 10 arrivée le 29, et je n'en ai point reçu de toi hier, ainsi celle-cy ne répond à rien. J'ai reçu hier la réponse de M^^'' Pourrat, Sa lettre est charmante comme tout ce qu'elle dit ou écrit, mais elle est remarquable en ce qu'au moment où tout Paris paroissoit ne pas douter de la paix et ne soupirer qu'après elle, on y trouve plus de doute que d'espoir à cet ég-ard et encore la crainte que ce trop grand désir de paix nous fasse perdre quelques avantag-es.

Voicy maintenant ce qui dans sa lettre te reg'arde et t'intéresse plus particulièrement. «J'espère voir souventvotre aimable femme cet hiver, je me flate quelquefois d'être en harmonie avec son cœur si affectueux et son âme si élevée ; je sais qu'elle a de l'amitié pour moi, et je la lui rends de tout mon cœur. »

l86 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Hé! bien, ma chère aTnie,je connois M^^e Pourrat depuis bien long-temps et crois la bien connoitre ; jamais elle n'eut dit cela si elle ne l'eut pensé, elle s'en seroit tenue à ton ég-ard à une simple phrase d'honêteté, telle que l'usag-e les dicte et les autorise. Tu vois donc que je ne suis pas le seul qui sache t'apprécier et que tes excellentes qualités se font apercevoir et même remarquer tout aussi bien dans le monde que dans l'intérieur de ton ménage. Puisse cet exemple t'encourag-er àne plus être si farouche et surtout te faire perdre cette méfiance de toimême qui paroit te tourmenter de plus en plus. Cela me rend plus fort pour te recommander les distractions. Tout n'est pas plaisir dans la société, mais quand l'amitié s'y trouve, elle embellit tout le reste, et pour obtenir de Famitié il te suffit de te laisser connoitre.

Milan, 24 brumaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Je vois, bonne chère amie, par ta lettre du i4i à laquelle celle-cy répond, que tu ne calcules pas encoi^e bien le temps qu'il faut pour avoir réponse à une lettre de Paris à Milan. Tu n'as reçu le camée en question que le 26 vendémiaire; tu m'en as écrit dans la nuit du 26 ou 20, je n'ai donc reçu ta lettre que le 5. Celle écrite à mon retour de Pavie doit être du 4 et celle en réponse à la tienne n'a pii être que du 6 en sorte que tu n'as dû la recevoir que le 1 5. J'ai ces époques fort présentes, car cette lettre de la nuit du 25 au 26 (i) ne me sort ni de ma poche ni de la tête, ni du cœur ; elle fait la chouette aux lettres courantes, car la dernière reçiie ne me quitte non plus que lorsqu'on j'en reçois une plus fraîche. Cependant je ferai bientôt le sacrifice de rejoindre celle-là aux autres, carje m'apperçois qu'elle se g-âte dans ma poche, et pour vouloir en trop jouir, je finirois par en être privé.

(i) C'est la lettre relative au camée, que nous avons publiée un peu plus haut.

A l'armée d'italie 187

Je n'ai pas du tout besoin que tu m'envoyes les Liaisons dangereuses. Elles se trouvent icy,etc'est parpure nég'ligence, de ma part, que je ne les ai pas encore envoyées à l'Evêque de Pavie. Le danger d'un tête à tête que tu me dis qui paroit, et dont tu ajoutes qu'on parle avec élog-e, peut sans doute être un très bon roman ; mais ce titre me paroit bien vag-ue, car tous les romans faits jusqu'à ce jour ont tous prouvé, d'une manière ou de l'autre, le dang-er du tête à tête. Au surplus, c'est le cas de répéter ce vers de VÉpître à Margot (i) : « Que fait le nom, la chose est tout. »

J'allois oublier de te répondre sur l'art. d'Etienne. Je me rang-e au sentiment du C. Billy. Outre qu'il est plus à même que moi de juger ce qui convient au sujet, comme l'histoire naturelle est aussi une des sciences dont je désire qu'il ait au moins une notion, il n'y a aucun inconvénient à ce qu'il s'en occupe avant la phisique. L'histoire naturelle est même, dans mon système d'éducation, la F'*' de toutes les études, et celle qui convient le mieux aux enfants ; mais c'est que les circonstances chang-ent souvent les idées et je craignois que cela ne retardât Etienne pour le reste. Mais encore une fois, je me rang-e à l'avis du C. Billy, et je décide pour l'histoire naturelle.

Milan, 26 brumaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Les journaux du 16 annoncent le départ de M. de Cobentzell dans la nuit du i4 au i5, mais ils le disent parti de Paris pour Lunéville, et je crois moins à la vérité de la destination qu'à celle du départ. Le temps nous éclairera. L'armée est belle et bonne, l'artillerie est superbe et prête à agir, il faudra bien conquérir la paix si on ne veut pas nous la donner de bonne grâce. Nous sommes malheureusement dans des pluies continuelles et qui pourroientbien durer longtemps, vu qu'elles succèdent à 2 mois de bien beau temps.

(i) UE pitre à Margot est de Laclos.

ibO LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Je t'invite, bonne chère amie, a te procurer le livre dont l'indicatiori suit :

« Correspondance de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avec « Louis XVI, la Reine, Montmorin,Liancourt,Biron, La Fayette, « etc., publiée par le C. R. »

<( A Paris chez le Roug-e, passag-e du Commerce, cour de « Rohan, et chez de Braije, libraire, palais da Tribunal^ « gallerie de bois. >>

Tu vois que cela se trouve au Palais Royal, où on a toujours l'occasion d'aller.

Je n'ai pas été peu surpris de rencontrer ce recueil que m'a prêté icy le frère du Général Suchet, qui est l'un de ses aides de camp. Je peux t'assurer que toute la correspondance de Londres est parfaitement exacte, à quelques phrases ou quelques mots estropiés près, comme cela arrive presque toujours quand il n'y a pas d'auteur qui surveille le prote d'imprimerie, or il n'y avoit ni l'auteur de droit, ni celui de fait.

Je désire, quand tu auras cet ouvrage, que tu le fasses connoître au C. Feydel(i), demeurant rue Honoré, la porte cochère après les Jacobins en venant du Palais Royal . S'il en jug-e comme moi, ce recueil peut fournir un excellent article sur le deg-ré de confiance que mérite l'oi^inion publique et sur la différence qu'il faut faire entre les matériaux d'histoire et les mémoires du temps.

Quant aux lettres qui se trouvent à la suite et un journal du fils, je n'ai pas les mêmes preuves ou plutôt la même conscience de leur autenticité, mais j'y crois.

J'ai pourtant encore trouvé là un fait que je crois faux; ce sont les rideaux du lit, tout tachés de vin. M. d'Orl...., très sujet à de fréquents étouffements, couchoit toujours dans un lit sans rideaux, cependant comme il place ce lit dans un bou-

(i) Fcydel, ancien constituant que Laclos avait connu à la Société des Jacobins.

A l'armée d'itahe 189

doir que je ne connois pas et dont je ne soupçonne pas même le Heu de l'existence, il se peut qu'il j eut des rideaux à ce lit-là et puis les rideaux ni le vin ne font rien à l'affaire, et ce recueil n'en sera pas moins précieux pour l'histoire. Je savois bien qu'il avoit été porté au Comité de Sûreté générale mais je le crojois passé de là aux Relations Extérieures. Au surplus je ne crois point du tout aux minutes de ma main (i), toutes ont été brûlées, au moins je m'en crois sûr. Tout le ree^istre doit être de la main de Clarke et si cela n'est pas ainsi, il me sera démontré qu'il y a une infidélité et qu'on a impinmé sur des copies livrées du lieu, quel qu'il soit, où existe l'orig-inal. Si i'avois été à Paris, j'aurois été m'en assurer chez le Rouge qui, comme tu le verras, offre de montrer l'orig-inal jusqu'au I"'' brumaire an IX, mais peut-être n'a-t-il fait paroitre le livre qu'après cette époque passée.

Voilà bien du bavardage sur une chose dont je ne m'occupois plus depuis longtemps, mais cela me prouve, de plus en plus, que le temps amène toujours la vérité; c'est dommage qu'il ne l'amène pas toujours à temps.

Milan, 28 brumaire an IX de la Rép. franc.

Nous sommes encore à Milan, bonne chère amie, mais sûrement pour bien peu de jours. Ce n'est pourtant, à ce qu'on assure, que le 2 frimaire, à minuit, qu'expire l'armistice.

Je mettrai à la poste, en même temps que cette lettre, un paquet chargé à ton adresse, ne contenant rien autre chose qu'une lettre de change de 2.400 fr. à ton ordre, tirée par le payeur général de l'armée sur les C. Delfy frères, banquiers, rue Neuve-des-Petits-Champs, n° 9, à Paris. C'est le payement du mandat de Moreau.

Si je m'en souviens bien, j'ai emporté en argent, à mon

(i) Ce passage a trait au rôle joué par Laclos, à Londres, eq 1790, comme secrétaire du Duc d'Orléans,

igo lettp.es inédites de Choderlos de Laclos

départ, S.Goo 1. sur quoi je t'ai fait payer 1.200 1. de Turin, ce qui avec 2.400 1. de cet envoy remplace les 3.6ool. mais je t'observe que cette fois,^ au lieu de 2.400 livres je t'eiivoye 2.400 francs ce qui, à raison de 20 1. par 100 1. ou de 12 1. 10 par mille livres, fait bien 3o livres de plus. Or, Madame, je n'entends pas du tout que vous profitiés de ces 3o 1. là. Mon intention est donc (si toutes fois tu l'approuves) que ces 3o 1. soient partag'és entre Soulange et Charles, par éiT;'ales parties, que des i5 1. de Soulange tu lui en achètes un chiffon quelconque, ou bonnet ou chapeau, ou fichu, ce qui lui plaira le mieux et que tu jugeras le plus convenable. Quant aux i5 1. de Charles, ils doivent être rigoureusement employés en g-âteaux dans le courant des 3 mois en ose, c'est-à-dire des 3 mois d'hiver : aussi bien la lettre de change étant du 21 brumaire, à l\o jours de datte, tu n'en toucheras l'argent que le 29 frimaire, au plus tôt. Il est bien entendu que soit gâteaux, soit bonbons, Charles, qui est bon en tout, ne mangera pas tout, tout seul comme un goulu et qu'après avoir constaté sa propriété pour un ou deux à moi, à moi, il en offrira à sa maman et à sa sœur, car il sait bien ce qui fait que j'aime tant mon gros Charles, c'est que lui-même aime beaucoup, beaucoup, sa sœur et surtout sa maman. A présent que voilà cette grande affaire arrangée, je reviens à ta lettre.

Je suis bien aise que tu m'apprennes que l'armée est à Rome. Vivent les journaux, s'ils sont prophètes. Quant au quartier général, transféré à Véronne, la prophétie n'est pas encore accomplie; mais qui sait ce que le temps amènera?

Tu as mieux deviné que les journaux que le changement de quartier général, ou plutôt l'entrée en campagne, détruiroit nos projets de camée. L'artiste ne devoit arriver icy que vers le milieu du mois prochain, d'où il suit qu'il ne se mettra pas en route pour y venir. Je me félicite d'en avoir fait faire un à Turin. Eh! oui, sans doute, je m'en félicite! d'abord par le

A L ARMEE D ITALIE IQI

plaisir qu'il t'a fait et ensuite parle bonheur qu'il m'a procuré grâces à tes si tendres remercîments.

Si tu retrouves les manuscrits, soit de la Matrone, soit à'Ernestine (i), tu peux bien en faire tout ce que tu voudras, mais je ne conseille à personne de perdre là sa musique. Ce n'est pas que ces deux ouvrag-es soient bêtes, mais je ne les crois pas coupés pour le théâtre. Au surplus tu peux les livrer au C. Bruny, pourvu qu'il ne me reproche pas de lui avoir fait perdre son temps.

Autant que j'ai pu m'en assurer chez les libraires de Turin et de Milan, les Liaisons dangereuses ne sont point traduites en italien. Elles y ont été beaucoup lïies en françois; voilà tout ce que j'en sais.

Quoique je te plaisante sur les nouvelles de ton journal, tu me feras plaisir de me les mander quelquefois; car les bruits de Paris, vrais ou faux, font toujours nouvelle, puisque c'en est une que de savoir qu'on dit telle chose à Paris.

Adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur; — embrasses pour moi Soulange et Charles. Soulang-e fait-elle des prog-rès dans le dessin et en g'énéral dans ses études ? Quant à Charles, que tu me mandes qui a tant d'avidité de savoir ce qu'il y a pour lui dans ma lettre, c'est un sorcier de g"ourmand qui devinoit qu'un jour il s'y trouveroit des g-âteaux.

Milan, 2g brumaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Je t'ai écrit hier, bonne chère amie, en réponse à ta lettre du 17, la dernière que j'aie reçue de toi. Je t'écris aujourd'hu}^ quoique le courier ne parte que demain, mais c'est que

(i) Ces manuscrits ont été détruits ou perdus, sans aucun doute. Ils ne sont pas mentionnés dans le don fait à la Bibliothèque Nationale par M""' de Carrey d'Asnières et ils ont disparu des archives de famille. Ernesiine est une pièce de théâtre, d'après le roman du même nom de M" Riccobini ; elle fut jouée, sans aucun succès, du reste.

demain, nous partons aussi pour Brescia, où se transporte le quartier g-énéral qui doit y être, au complet, le 2 frimaire au plus tard. Beaucoup de personnes croient encore que les hostilités ne recommenceront pas. Pour qu'elles aient raison, il faut que le contre-ordre s& dépêche d'arriver ; c'est au surplus une opinion que je ne partage pas. Plusieurs disent aussi que les Russes reviennent, et dans ce cas, il seroit, en effet, bien important de tâcher de bien battre les Autrichiens, avant l'arrivée de leurs amis. Mais je ne crois pas plus à cette nouvelle qu'à l'autre. Je pense, tout simplement, que l'astuce et la fierté de l'Autinche nous ont oblig-és d'en appeler encore une fois aux baïonnettes françoises. Puissions-nous appuier la nég-ociation par quelque grande victoire ! Ce devroit être le vœu de toute l'Europe, car nos victoires seroient pacifiques et nos défaites éterniseroient la guerre.

Dans ma grande affaire de gâteaux, réglée par ma lettre d'hier,je crois avoir oublié une condition bien essentielle et de rigueur, c'est qu'il n'en sera mangé, provenants de ces i5 1. là, que les jours où tu seras bien contente de Charles. Quant à Soulange.j 'espère qu'une pareille condition seroit inutile pour la petite empiète à lui faire. J'aime à penser qu'elle met ses soins et sou plaisir à te contenter chaque jour et qu'elle n'a pas besoin pour cela d'autres motifs que le désir de te plaire et sa tendresse pour toi. Elle est assez formée pour devoir sentir que c'est particulièrement quand il arrive quelques événements contrariants, tels que cette prolongation de séparation, que c'est alors, dis-je, que chacun doit chercher à faire de son mieux pour adoucir la peine commune. Je ne doute pas qu'elle ne se ressouvienne que je l'ai chargée, dans une de nies lettres, d'une partie de ton bonheur qui consiste à voir prospérer le soin que tu donnes à son éducation. Je te prie de lui communiquer cet article de ma lettre, afin qu'elle voie que, si je ne lui écris pas, je ne cesse cependant point de m'occuper d'elle,

A l'armée d'italie igS

Brescia, 2 fiùmaire an IX de la Rép. une et ind.

Après 3 journées de route, d'environ 5 lieues chacune, me voilà rendu, chère bonne amie, à Brescia, et mon premier soin est de t'en informer. Tu sais que Brescia qui fait aujourd'huy partie de la République Cisalpine, étoit auparavant dépendant de la République de Venise. Nous avons donc quitté l'ancienne Lombardie, pour nous transporter devant les cy-devants Etats Vénitiens. En ne te mandant rien sur nos opérations ultérieures, je t'en dirai autant que j'en sais et qu'en sait presque tout le monde. Jusqu'icy le secret du général est bien g-ardé ; mais nous avons repris position hostile, et vie active; nous ne déballons plus, nous sommes enfin en état de guerre, au moins y serons-nous ce soir, à minuit, terme où finit le délai de la dénonciation de l'armistice.

Je ne peux que te répéter que l'armée est superbe et dans le meilleur état, tout fait donc espérer du succès. Les pluies ont cessé depuis 3 jours, il a gelé à glace aujourd'huy,mais il fait, au moment où je t'écris, une superbe journée de printemps. Hier et aujourd'huy j'ai quitté ma voiture à 2 lieues, environ, de mon g'îte pour finir la route à cheval ; il faisoit si beau aujourd'huy que j'y ai trouvé du plaisir, malgi"é mon peu de goût pour cette allure. Je suis toujours content de mes chevaux, ils sont sages et bien portants ; cela fait honneur aux juifs de Strasbourg. Le Général Marmont n'arrive icy que ce soir; tu devines bien la raison qui l'a fait quitter Milan le plus tard possible; au surplus il a donné à l'armée d'Italie, une artillerie plus nombreuse, mieux oi'ganisée et en meilleur état qu'elle n'ajamais été.

Quand tu verras M'"^ Pourrat je te prie d'abord de lui dire mille choses aimables de ma part, sur son aimable lettre, et ensuite que j'ai lu au Général et à M"*® Marmont l'art, de cette lettre qui la concernoit. Ils m'ont paru très sensibles à son

tendre souvenir et Mn^^ Marmont a dit avec l'air et le ton que ]y[me Pourrai lui connoît : « Mon Dieu il faut bien que je lui écrive, à M^^ Pourrat car je l'aime bien », et je le crois, car elle n'aime pas tout le monde.

J'ai fait avant-hier une perte à laquelle je n'ai pas laissé que d'être sensible. C'est un certain cordon vert, en laine, qui me servoit à passer mon habit et que tu peux te rappeller ; comme je le portois toujours dans ma poche, je suppose qu'il en sera tombé à l'opéra de Milan où j'ai fouillé dans cette poche là. Ce n'est pas g-rand'chose, mais il t'avoit servi et je l'aimois.

Tu vois, bonne chère amie, que cette lettre est toute pleine de mol sans qu'il soit du tout question de toi ; mais c'est te servir à ta manière et à ton goût. J'ajoute encore que ma santé se soutient fort bonne, sans même ressentir mes petites incommodités. A présent je reviens à toi, pour te dire ce que tu sais depuis longtemps, c'est que je t'aime de toutes les facultés de mon âme, ou autrement, comme je t'ai toujours aimée.

Brescia, 4 frimaire au soir pour partir le 5, an IX de la Rép. Françoise.

Tu vois, bonne chère amie, par la datte de ma lettre que je suis dans les vrais principes, écrire quand on en a le temps et cela nous convient d'autant mieux que, pour nous, écrire c'est seulement causer de choses et d'autres, comme cela vient au bout de la plume.

Je ne t'en dirai pas plus que je ne t'en ai dit sur ce que j'ai appelé nos événements de Milan ; je t'en ai parlé fort dans le vague parce qu'ils n'étoient pas publics et puisqu'ils ne le sont pas devenus, c'est que sans doute le gouvernement n'a pas voulu qu'ils le fussent : or, comme ils n'ont eu ainsi que je le l'ai mandé, aucun résultat, on peut bien les regarder comme non avenus. Tout ce que je me permettrai d'ajouter, c'est qu'ils

A l'armée d'italie igS

n'étoient peut-être pas étrangers aux événements de Turin et en g-énéral aux malveillants.

Je reste aussi dans le vag-ue sur le voyag'e de Lucien, mais je dors sur l'une et l'autre oi'eille plein de confiance dans le g-énie et la fortune de Bonaparte.

Tout en état de g-uerre que nous sommes, nous ne savons pas encore si nous attaquerons, ni si nous serons attaqués ; on fait toutes les dispositions hostiles et beaucoup de g-ens croient encore à la paix ; pour moi je dis comme ce paysan à son con fesseur :je ne crois ni ne décrois; quandjen'ai pas les données, je ne m'occupe pas de résoudre le problème ; nous sommes prêts, voilà tout ce que j'en sais ; en attendant j'irai très pacifiquement, api-ès avoir fini cette lettre, dîner chez le Général en chef à 6 heures et de ,là à la Comédie Italienne où je n'entends pas un mot, mais où on voit du monde et où l'on cause.

J'apprends avec plaisir que Charles est devenu un g'ai'çon instruit qui sait son Ba be bi bo bu. Hélas! il fut un temps où Voltaire et Rousseau furent moins savants que lui et tous deux aussi sont morts sans savoir leur Ba be bi bo bu sur beaucoup de choses, dont peut-être ils s'étoient fort occupés. Charles peut donc prendre courag-e, le voilà presque comme tout le monde. Je remarque pourtant que pour avoir voulu devenir trop tôt homme de lettres, il n'a fait que perdre son encre, malheur que bien d'autres ont éprouvé avant lui. Il ne sait pas que cette encre qu'il a versée auroit suffi, peut-être, pour assurer l'immortalité à tel qui l'eut su bien employer, mais pourvu qu'il sache t'aimer, c'en est assés dans ce moment pour votre bonheur à tous deux et quand on est heureux qu'at-on besoin de g-loire ? Le bonheur est le but, la g'ioire n'est qu'un moyen.

3 frimaire.

Il n'y a rien de nouveau. Le Général en chef a fait hier une reconnoissance de partie de sa lig'ne, ce qui nous a fait l'at-

ig(5 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

tendre jusqu'à 8 heures de soir; à son retour, nous nous sommes mis à table, pour dîner; après le dîner, il s'est encore établi un pari que dans lo jours nous aurions l'avis du préliminaire sig-né. Quant à moi je ne parie ni pour, ni contre ; je fais des vœux pour la paix et me résig-ne à la g-uerre.

Adieu, bonne chère amie ; il est assés joli de t'écrire en deux volumes, cela fait qu'on t'embrasse deux fois au lieu d'une ; fais en de même à nos enfants.

Brescia, 7 frimaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

Nous n'abandonnons pas la Toscane; ainsi, si Choder peut ; y arriver, il s'y trouvera comme en France; seulement nous, nous nous en élolg-nerons, si nous marchons en avant, je dis : si, car tout est encore dans l'incertitude, au moins pour nous; et je suis porté à ciboire qu'on attend quelque réponse jusqu'à ■ l'arrivée de laquelle on fera plus de démonstrations de g-uerre j que de réelles opérations. Je crois aussi que cette réponse, :j quelle qu'elle soit, ne peut plus se faire attendre longtemps et qu'avant l'arrivée de cette lettre à Paris, la paix ou la j guerre sera décidée, ce que vraisemblablement tu sauras aussi tôt ou plus tôt que nous.

Je n'entends pas ce que tu me mandes : « Voilà Lunéville bien brillant et Clarke bien récompensé ». j

J. Bonaparte et le C'e Gobentzel sont à LunéviJle, mais il ne seroit brillant que dans le cas où tous les autres plénipotentiaires y seroient réunis en cong-rès et je ne vois pas que cela soit encore. Quant au Général Clarke, il est employé dans son g-rade, il commande dans le lieu du Cong-rès, mais je ne sache pas qu'il y ait aucune mission. Si en effet il a obtenu quelque autre place importante, tu me feras plaisir de me le mander, car je m'intéresse toujours beaucoup à tout ce qui pourroit lui arriver d'utile ou d'ag-réable; mais je suppose qu'il pimeroit tout etutiint àiVQ h Paris cju'à Lunéville, s'il n'y a

A L ARMEE D ITALIE I97

d'autres dispositions à son ég-ard que celles qu'annoncent les iournaux.

J'ai quelques raisons de croire, mais sans en être sûr, qu'en effet Clarke et Bonaparte ne sont plus aussi bien ensemble que par le passé.

Tu auras su avant nous le départ de la Garde Consulaire. Cela nous fait espérer que, si la guerre a réellement lieu, nous verrons icy le I'''" Consul. Il se fait déjà précéder par un bon renfort, sous la conduite du général Murât. Si Bonaparte vient de sa personne, j'évalue sa présence comme 3o mille hommes de plus. Au reste l'armée est digne de lui, superbe et très bien disposée. Tout fait espérer que nous aurons du succès éclatant, si l'on nous force à en avoir d'autre que le plus désirable de tous, celui de la paix.

Brescia, 1 1 frimaire an IX de la Rép. franc, une et ind. Nous sommes toujours à Brescia, bonne chère amie, et toujours dans la même inaction, car on ne peut pas compter la rencontre de quelques patrouilles, qui vont réciproquement en reconnoissance et qui échangent quelques coups de fusil. Il y a eu de 3o à 4o prisonniers faits, de part et d'autre, et voilà jusqu'icy, à quoi se borne la reprise des hostilités. Quelle est la cause qui nous fait temporiser ainsi ? Il peut à mon sens, y en avoir deux : la I'"*^ qu'on attend une l'épouse de l'Empereur, mais il me semble qu'elle tarde bien à venir ; la i'^ que Bonaparte soit décidé à venir et qu'il ne veuille pas qu'on commence sans qu'il soit sur les lieux, pour diriger l'ensemble des opérations. On demandera peut-être, si les Autrichiens, qui nous laissent si tranquiles, attendent aussi l'arrivée de Bonaparte, mais quelle qu'en soit la raison, il nous paroit démontré icy qu'ils ne veulent pas attaquer, et selon moi, dans toutes les suppositions, c'est toujours le véritable jeu de l'Autriche qui gagne ainsi, à moins de frais, les subsides que lui paye l'Angleterre.

Au surplus, de tous ces beaux raisonnements il n'y en a peutêtre pas un de bon, mais dans le désœuvrement où nous sommes, il faut bien politiquer un peu.

Je t'invite à te rassurer sur la maladie qui règne enEispagne. Je ne vois aucune raison pour que la contagion s'en étende en Italie. Il y a bien loin des Pyrénées aux Alpes. Il n'y auroit donc que les communications maintimes, mais sans doute on prendra dans les quelques ports que nous occupons les mêmes précautions que partout ailleurs. Cette circonstance de peste aura-t-elle consolé notre ami Alquier de son rappel? Si, comme on le débite à Paris, on en fait un [Ministre de l'Intérieur, ce sera, je crois, un bonheur pour la chose; mais si comme d'autres le disent, on en fait un sénateur, ce sera bien le véritable bonheur pour lui, car il n'aura rien à faire; fonction qu'il préfère à toutes les autres.

J'écris aujourdhuy à La Combe Saint-Michel , pour lui apprendre la nouvelle que tu me donnes du nécessaire d'armes qu'on fait pour lui. Cela, sans doute, lui fera plaisir, mais ce n'est qu'un remplacement de celui qu'il a perdu, quand il a été fait prisonnier par les barbaresques. Quant à moi, je n'ai aucun droit à un pareil cadeau et je n'en ai pas la prétention. Finir cette guerre, et suivre, à la paix, la carrière de l'artillerie, qui m'a été rouverte, voilà tout ce que je peux espérer à moins d'événements que le hazard seul peut amener. Ce n'est donc pas la maison plus ou moins forte que tu pourrois avoir à tenir par la suite, qui m'a fait t'inviter à te livrer davantage, et dès à présent, aux distractions du monde ; c'est seulement que dans les circonstances actuelles, je les crois utiles à ta santé. Je désire que le retour de M'"^ Pourrat à la ville te détermine à suivre ce conseil. Je crois que c'est par elle et sa société que tu trouveras plus de facilité à revoir un peu de monde. Peut-être aussi avons-nous un peu d'intérêt à ce que tu la cultives en ce moment. Tout annonce qu'à la

A L ARMKE D ITALIE 1 99

f)aix ce sera le g"énéral M. (i) qui fera mon sort : or il a véritablement de l'amitié et de la considération pour M"'^ Pourrat, et j'ai découvert que JNP'e Hocquart et M"ie ]\i. sont aussi assés liées pour s'écrire. La diteMm^ M. me traite toujours fort bien; mais il n'y a pas mal de se tenir à portée, au besoin de faire agir nos amis. Toutefois, bonne chère amie^ tout ce que je te dis là est toujours subordonné à ce qui te conviendra le mieux, car, pour que je sois heureux, il ne me faut qu'une seule chose, 'est que tu sois heureuse. Sur tout le reste je suis bien sûr de prendre facilement mon parti, tel que l'exig-eront les circonstances. Voilà aussi une long-ue lettre qui n'est pas trop une lettre de famille; je ne finirai pas, cependant, sans te prier d'embrasser pour moi Soulang-e et Charles et de dire quelque chose de ma part à Etienne, quand tu lui écriras. Quant à toi c'est toujours la même chanson ; je t'aime et embi-asse de tout mon cœur, mais cette chanson-là, ce ne sont pas des chansons, c'est bien l'impression la plus vraie des seuls sentiments qui m'animent. Adieu, bonne chère amie.

Brescia, i5 frimaire an IX de la Rép. franr. une et ind. Je n'ai pas pu t'écrirepar le courier du i3 parce que la journée a été emploiée de 7 heures du matin à 7 heures du soir pour une revue, passée par le général en chef, de 7 mille hommes de cavalerie et de 60 pièces de canon d'artillerie à cheval. Sur ces 12 heures, je compte mon lever et une bonne partie delà route, aller et venir, que nous avons faite en voiture, en sorte que nous n'avons été que 6 heures à cheval. Le coup d'œil étoit superbe, mais le temps et le terrain étoient assez mauvais, cependant j'ai peu souffert du froid et n'ai pas ressenti la plus lég-ère fatigue. Bien nous en a pris encore d'avoir choisi ce jour, où nous n'avons eu que de la neige et seulement par inter-

(i) Marmont.

vales, car tout hier et la matinée d'aujourd'huy, il a plû à torrent. Cette grande pluie éloig-ne forcément la reprise sérieuse des hostilités, car ni l'un ni l'autre parti ne se soucie d'abimer son armée par un si mauvais temps et de si détestables cIk mins ; cependant tout fait croire que la guerre recommencera tout de bon. Il est arrivé icy, aujourd'huy, un aide de camp du Premier Consul (le C. Maroj) ; sans doute il n'étoit pas porteur de dépêches très pressées, car il a mis onze jours en route et 2 couriers partis de Paris, après lui, sont arrivés avant. Néanmoins, nous présumons qu'il porte les dispositions du Premier Consul, pour l'ouverture de la campagne, et si le temps se remet, on doit croire qu'elle se fera incessament.

Je te remercie de tes vœux, je les prends pour des augures et j'y crois. Sur ce que tu me demandes, de savoir où tu pourrois me rejoindre dans le cas où je serois blessé, je ne peux g-uère te rien dire de positif; mais le cas arrivant, tu en serois bientôt instruite, car tu n'en aurois pas moins de mes nouvelles, par moi ou par le C. Lespagnol, mon aide de camp. Permets donc que, pour le moment, je m'en tienne" à te remercier de tes bonnes offres; si tu veux savoir à quel point j'y ai été sensible, tu peux hardiment laisser aller ton imagination; je te jure que, toute vive qu'elle est, elle n'ira pas au delà de la réalité.

Brescia, 19 frimaire an IX de la Rép. franc, une et ind.

Les retards des couriers ont pour principale cause le débordement des rivières, suite des pluies continuelles que nous éprouvons. Je crois que c'est la même cause qui nous retient depuis si longtemps dans une inaction dont l'armée brûle de sortir. Cette louable impatience s'est encore accrue hier, en apprenant l'éclatante victoire remportée le 12 (i) par l'armée du

(i) Hohenlinden.

A L ARMEE D ITALIE 201

Rhin, si bientôt nous en faisons autant, ce que tout doit faire espérer, ces nég-ociations-là seront peut-être plus efficaces que celles de Lunéville.

Je suppose que tu as vu, comme moi, dans tous les journaux,

quel'aidede camp du P"" Consul (Maroy)étoit parti pour Vienne.

Hé bien, Maroy est icy, et de plus il y reste ; au moins est-il

à présent à la recherche de chevaux pour faire la campagne ;

cela nous annonce peut-êti^e la visite du I*^"" Consul.

Je vais être attaché à la réserve de l'Artillerie de l'Armée, dont le commandement va être vaquant, pour que le Général Sug-ny, Général de division, qui l'a à présent, passe inspecteur de l'Artillerie de la marine. J'y serai seulement en second jusqu'à son départ, qui aura lieu sous peu de temps, et à cette époque je le garderai en chef.C'est assurément le plus beau jDoste que je pouvois avoir. Je commanderai 54 bouches à feu réunies, dont 3o d'artillerie à cheval et 24 d'artillerie à pied. Une telle force doit décider toutes les batailles. Jevoudrois que le Général Sugny fut parti avant la première afl'aire; mais dans tous les casj'y serai au moins en second. Cette disposition du Général Marmont me prouve que ce n'étoit pas une simple politesse de sa part, lorsqu'à mon arrivée à Milan, il me dit : « Je vous ai appelé auprès de moi, pour vous donner, au moins, « un service agréable, jusqu'à ce que je vous trouve un poste « digne de vous. » Le Général Siigny et le Général Saint- Michel étant tous deux ses anciens, il ne pouvoit les déplacer l^our moi; c'étoit bien assez qu'il les commandât.

ARMÉE D'ITALIE

LIBERTÉ ÉGALITÉ

Au Quartier Général de Chiari, le ■2l\ frimaire an IX de la République Françoise pour partir de Brescia le 25,

Laclos, Général de Brigade Commandant VArtiilerie en Réserve de V Armée.

Je ne t'écris pas tous les jours, chère bonne amie, sur du papier de si grande cérémonie ; c'est seulement aujourdliuy, pour t'apprendre que, de ce jour, j'ai le commandement de la réserve d'artillerie. Telle est la véritable expression et non pas de Vartillerie en réserve, comme l'a fait imprimer notre chef d'État major, fort bon officier d'ailleurs, mais assés médiocre grammairien. La réserve d'artillerie n'est pas non plus l'artillerie de la réserve. Mon commandement consiste en 54 bouches à feu qui ne font pas partie de Fartillerie de la lig'ne, mais qui sont destinées à se porter partout où on a besoin d'un g'rand effet. A coup sûr, tout cela te seroit bien égal si cela ne me concernoit pas, mais c'est bien la moindi'e chose que tu saches à quoi je m'occupe.

Tu me mandes bien que tu rempliras mes intentions pour les i5 1. de g-âteaux de Charles, mais tu ne me mandes pas si Charles sait que son papa lui envoyé i5 1. pour des g-âteaux. Cependant je pense bien que tu ne lui en as pas fait un secret et je parierai que cette nouvelle l'aura plus intéressé que toutes celles des journaux.

Il faut, bonne chère amie, que je te reprenne sur une erreur d'expression qui se trouve dans ta lettre. Les i5 1. que tu crois que j'aurai de dessus les rogations, tu as voulu dire de surérogation, cherches ce mot dans ton distionnaii'e de l'Académie, tu verras que c'est lui qui rend ton idée. Cela est bien

A. l'armée d'iTALIE 2o3

ég-al de toi à moi, mais tu serois peut-être fâchée de l'avoir écrit à un autre; voilà pourquoi je t'en parle.

La nouvelle d'un nouvel armistice me paroit avoir couru, toute la France, mais elle n'est pas venue aux armées. Moreau l'a bien prouvé le 12, et si nous n'avons encore rien fait, c'est parce que nous attendons que l'armée des Grisons, que commande Macdonald, soit en mesure pour ag-ir avec nous et que les mauvois temps et les mauvois chemins retardent ses opérations.

Il ne me reste plus qu'à te remercier de tout ce que ta lettre du 10 contient d'aimable et de tendre; sois assurée que j'en sens bien le prix et que tu n'éprouves pas un sentiment que je ne le par ta g"e et te le rende bien. J'ai joui même du plaisir que j'ai supposé que tu avois eu à Versailles en y voyant le bonheur de nos enfants ; mais on aura beau leur faire de petites fêtes, leur plus g-rand bonheur sera toujours de t'avoir pour mère, comme le mien de t'avoir pour femme, pour maîtresse, pour amie, pour tout.

Adieu, bonne chère amie,je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que Soulang-e et Charles. Je te prie de t'acquitter de cette commission envers eux et je les prie de s'en acquitter envei's toi. Bonsoir toute la famille.

Castelgne Dolo, 28 frimaire an IX, 4 milles en avant de Brescia.

Ma dernière lettre, chère bonne amie,étoit dattée de Ghiari, i5 milles en arrière de Brescia; depuis ce temps,j'ai été à l'Ospitaleto, à Brescia et je suis à Gastelg-ne Dolo, sans savoir si j'y serai encore demain. Ces voyag-es ne sont pas long-s, mais l'embaras est assés g-rand, quand on traine à sa suite plus de 200 voitures, et envii^on 1000 chevaux, et i4 à i5 cents hommes, et qu'il faut maintenir tout cela en ordi'e et toujours prêt à tout événement. Jeté répète donc de ne pas t'inquiéter si quel-

qiiefois je ne t'écris pas, car quelque plaisir que j'y trouve, tu ne peux passer qu'après mon service. J'ai reçu tes deux lettres du i4 et j'ai fait, tout en courant, ce que j'ai pu pour le neveu de mon respectable ami et pour le désir de M"*^ St-Reini. Elle peut faire partir ce neveu pour l'armée; il sera en arrivant, pourvu d'un brevet de sous-lieutenant de cavalerie, nommé par le Général en chef,sur la présentation du Général commandant la cavalerie de l'armée. Il ne faut pas cacher à M"'' St-Remi qu'il est rigoureusement possible que le Ministre ne maintienne jDas cette nomination ; mais il faut aussi lui observer qu'elles sont nombreuses et bien faites, que le Général en Chef y tient beaucoup, et que tout porte à croire qu'elles seront maintenues. C'est si bien mon opinion que je me réserve quand j'aurai plus de loisir de traiter avec toi la question de savoir si nous ne prendrons pas le même parti pour Etienne; mais je diflere pour d'autres considérations. Au surplus, assures bien M"® St-Remi que je ne peux que cela.

Je vois avec bien du jjlaisir qu'enfin tu te sais aimée ; mais tu me permettras de te dire qu'il y a plus de i8 ans que tu dois en être bien sûre, et les motifs de cette confiance, tu dois les trouver bien plus encore en toi qu'en moi. Oui, chère amie, je t'aime à tel point que je peux bien te dire, avec vérité, que je ne connois de bonheur ou de malheur qu'à raison de ce que je peux te croire heureuse ou malheureuse ; je ne me vante pas de ces sentiments, ce n'est qu'une dette bien juste que j'acquitte, mais j'ai le mérite de la payer avec grand plaisir.

Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

Castel Nuovo, 7 nivôse an IX de la Rép. L'armée a enfin commencé ses opérations avant hier, nous avons passé le Mincio sur plusieurs points et partout avecavantag-e. L'ennemi se retire et nous le suivons. Sous peu de jours

A L ARMÉE D ITALIE 200

nous aurons passé l'Adig-e. Je n'ai encore rien fait pour mon compte qu'échang-er quelques coups de canon qui n'ont intlué en rien sur ma santé, qui se contient fort bonne, quoique je dorme peu, parce que nos routes sont fréquentes et long-ues, en sorte qu'on se couche tard et se lève matin, surtout avec rArtillerie. Nous avons jusqu'icy un temps très propice, ni chaud, ni froid. Ce qui m'occupe le plus, est de faire subsister environ 2 mille hommes et autant de chevaux, dans un pays si épuisé, et dans une saison si difficile. Voilà, bonne chère amie, le tableau de mes occupations, quant à celui de mes idées et de mes sentiments, reg-ardes toi et tu en auras l'exemplaire le plus correct. Je ne t'écris pas plus long-uement parce que je vais manger un morceau et me mettre au lit.

Castel Nuovo, 10 nivôse an IX de la Rép.

Si je sais bien compter, nous sommes aujourd'huy le 29 décembre, vieux stile. Je ne sais si je pourrai t'écrlre plus près de l'ancien jour de l'an ; et comme ce jour est anciennement consacré aux vœux pour les personnes que nous aimions, je te prie de recevoir les miens : tu sais s'ils sont vifs et sincères, je te prie de les recevoir et de les répandre sur nos enfants; répétés par toi, ils auront plus de prix.

Sous peu de jours, nous aurons passé l'Adig-e. Personne ne doute du succès et je crois que tout le monde a raison. On recommence à parler de paix icy.Marmontme disoit ce matin : « Nous passerons le carnaval à Venise ou à Paris, mais plus vraisemblablement à ce dernier. » Adieu bonne chère amie, je vais me mettre à déjeuner ; après quoi je monterai à cheval pour faire une reconnoissance, puis je reviendrai dîner vers 7 heures du soir, et cette nuit je me mettrai en route avec ma réserve, piur me transporter à Bussoleng-o. Te voilà instruite de mes actions comme moi-même. J'ai ouvert ma maison depuis mon nouveau commandement; j'ai tous les jours 10 à

2o6 LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

12 couverts à déjeuner et à dîner; ce n'est pas par luxe, c'est pour le bien du service.

Quartier général de Pescantina, le i3 nivôse an IX de la Rép.

Le 1 1 nivôse étoit un beau jour, bonne chère amie ; l'armée a passé l'Adig-e, et j'ai reçu 2 lettres de toi : celle du 19 où tu me rends compte de ta visite à Talleyrand, et celle du 28, où tu me donnes des détails sur la famille. Cette lettre servira de réponse à toutes deux, sans répondre peut-être à rien de ce qu'elles contiennent ; car son unique objet est de te donner de mes nouvelles et de causer avec toi, comme au coin du feu.

Nous avions fait les dispositions les plus redoutables pour notre passag-e à TAdig-c ; la réserve d'artillerie étoit dans la position la plus favorable et nous espérions faire des merveilles; mais l'ennemi a trahi cet espoir par la mollesse de sa deffense. Il s'est retiré, dès le premier coup de canon, pour Vérone où nous allons le chercher ; et tout fait croire que nous y serons établis sous très peu de jours.

Pendant notre canonade du passage de l'Adig-e, il est venu un parlementaire annoncer qu'il y avoit armistice à l'armée du Rhin et proposer d'en faire un pour l'armée d'Italie; mais ce n'étoit pas notre jeu et Brune a refusé, comme cela se devoit.Le même parlementaire a dit, et le g-énéral Belleg"arde a écrit depuis, que la paixdcvoit être faite à présent, et des prisonniers, faits hier, nous ont dit qu'avant hier on avoit illuminé dans Vérone, en réjouissance de la paix. Nous irons bientôt nous en assurer par nous-mêmes, car n'ayant aucune nouvelle de paix du gouvernement françois, nous devons continuer nos opérations et elles nous sont nécessaires pour faire vivre l'armée dans un pays épuisé depuis si long'temps. Voilà bien assés de politique, rentrons dans la famille.

J'espère que, quand même Choderlos seroit connu, la cour de Naples respecteroil les passeports anglois dont il est muni.

A L ARMEE D ITALIE

Je suis fâché que Soulang-e ne prenne pas plus de g'oût pour les lectures utiles ; elle devroit déjà comprendre que les parures de l'esprit embélissent bien autant que celles du visag-e; invites-la de ma part à lire l'Histoire g"énérale ou Essai sur les moeurs des Nations par Voltaire, cela est très agréable à lire et donne à peu près tout ce qu'il faut de connoissances historiques à une jeune personne. Tu ras,je crois, en double dans ton armoire à livres.

Je suis satisfait de ce que tu me mandes d'Etienne et mandes lui de ma part que j'attends de lui qu'il fera tous ses efforts pour nous donner une satisfaction ég-ale à la tendresse que nous avons pour lui.

Dis à Charles que si je le trouve bien brave à mon retour, le le ferai promener sur un beau cheval.

Embrasses les aussi tous trois de ma part et assures les que ie les aime tous ég-alement et beaucoup.

Quant à toi, bonne' et chère amie, tu sais bien que depuis long-temps et pour toujours, tu es l'unique objet de mes sentiments, de mes affections et de mes pensées.

Au quartier général à Vérone, le i5 nivôse an IX de la Rép.

Le jour même où je te mandois que nos troupes étoient entrées dans Vérone, j'ai reçu l'ordre de m'y rendre avec la réserve d'artillerie. J'y suis donc depuis avant hier au soir i3 et selon ce que je présume, jusqu'à demain matin.

J'ai reçu hier ta lettre du 27 frimaire à laquelle celle-cy répond. Quelque soin que je mette à t'écrire, et quelque plaisir que j'y trouve, il m'est impossible d'être sûr de ne pas être quelquefois plus de 4 jours sans t'écrire ; puisque, d'une part, il y a beaucoup de jours où les bureaux de la poste militaire n'ont pas le temps de s'établir et où, par conséquent, on ne peut faire pai-tir aucune lettre, et que, souvent, aussi, je suis

trop loin du lieu où elle se trouve pour pouvoir y envoyer.

Je te conjure donc de ne pas t'inquiéter, si tu étois plus de 4 jours sans avoir de mes nouvelles et de te rappeler que s'il m'arrivoit quelque accident, je t'ai prévenue que tu en serois informée de suite, soit par moi, soit par quelqu'un des officiers qui sont avec moi ; ainsi tu ne peux jamais rien présumer de fâcheux du retard de ma correspondance, puisque ce silence seroit, au contraire, une preuve qu'il ne m'est rien arrivé de remarquable et surtout de fâcheux.

Nous avonsicy des g-elées peu fortes mais à glace, et le temps est beau d'ailleurs, au point d'en étonner les gens du pays.

L'armée de Moreau est en armistice ; la nôtre n'y est ni ne veut y être ; elle continue ses opérations. Il paroitque nous nous dirigeons sur Venise. Nous n'avons point reçu les couriers pacifiques du I^"" Consul, comme on le dit à Paris.

Adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos enfants. Nous savons M. le comte de Merfeld à Paris.

Au quartier général de Montebello, i8 nivôse an IX de la Rép. Françoise.

Le plus difficile, bonne chère amie, n'est pas de t'écrire, mais bien de te faire parvenir mes lettres. Depuis que les opérations de l'armée ont sérieusement commencé, nous marchons à peu près tous les jours et souvent toutes les nuits et dans ces déplacements perpétuels, souvent la poste n'a pas le temps de s'établir. Il faut donc t'ai^mer de patience et de résignation, je dirai presque de raison, si le touchant motif de tes trop vives inquiétudes permettoit une expression qui pût avoir l'air d'un reproche, tandis qu'il m'inspire que gratitude et satisfaction.

Je ne t'entretiendrai pas de l'horrible événement qui a pensé nous coûter Bonaparte; tes sentiments à ce sujet sont les miens. Il vaudroit cent fois mieux mourir que d'éprouver un tel

A L ARMEE D ITALIE 20g

malheur. J'avols su par le Général Marmont les détails tels que tu les rectifies dans ta lettre du 5, mais ce que je voudrois apprendre ce seroit qu'on eut découvert non seulement les ag-ents mais les véritables fauteuils. J'avoue qu'en ce moment je voudrois voir Alquier à la police, je ne connois que lui en état de suivre jusqu'au bout le fil de cette odieuse trame.

Quoique nous fassions en ce moment une g"uerre assés active, tout le monde s'attend incessament à une cessation d'hostilités, préléminaires d'une véritable paix. C'est même, à ce que ie crois, ce qui nous a fait nous presser d'occuper du pays en avant, afin de pouvoir nourrir l'armée pendant l'armistice.

On doit commencer aujourd'huy ou demain le siège de Peschiera. Ç'auroit été mabesog-ne à l'équipag-e de sièg-e. C'est une partie de ma réserve qui fait celui du château de Vérone, jel'ai laissée derrière pour cette opération et j'ai passé en avant avec la plus forte partie. Je compte que nos troupes seront demain au plus tard à Vérone.

Au quartier g-énéral de Citadella,22 nivôse an IX de la Rép.

Celte lettre, bonne chère amie, sera le supplément de celle que je t'ai écrite de Vicenza, au moment de mon départ. Depuis cette époque, l'armée a passé la Brenta, sous la protection du feu démon artillerie à cheval, réunie à celle de Favant-g-arde. 6 pièces de celle-cy et 25 des miennes. Nous avons eu assuré ce passag-e près d'une heure avant que nos troupes fussent arrivées ; car il n'y avoit pas avec nous plus de 3oo hommes, tant infanterie que cavalerie. On pourra bien ne pas insérer ce fait dans le rapport officiel, car il y avoit faute, mais le fait n'en est pas moins certain. Quoique nous ayons tout fait, nous n'avons pas fait g'rand'chose. La canonaden'a gai ère duré qu'une demi-heure, après quoi les 3 ponts étoient à nous, et l'ennemi s'est retiré, et m'a laissé en fort bonne santé.

Nous nous éloig'nons ch&cjue jour, ce qui ne laisseroit pas de

me contrarier si je n'clois persuadé que le chemin le plus court pour retourner à Paris est de passer par Vienne. Dieu nous y conduise donc promptement.

J'étois fort bien établi à Vicense ; depuis j'ai passé 2 nuits de suite dans des maisons pillées et dévastées où l'on ne trouvoit ni draps ni couvertures, ni rien pour mang-er. Aujourd'huy,je suis fort bien établi, et de fort bonne humeur; reste à savoir si j'y resterai jusqu'à demain. Au surplus, que ces détails ne t'inquiètent nullement, car tous les jours je suis cependant parvenu à mang-er assés bien et à dormir de même. Il est extrêmement rare que mon cuisinier et mes provisions de bouche ne me suivent pas exactement.

Tu me fais un vrai plaisir par l'enthousiasme avec lequel tu me parles de Bonaparte. C'esttonhéros, c'est aussi le mien ; il doit être à jamais l'amour de tous lesFrançois etle sujet del'admiration de tout le monde.

Adieu, mon bon cœur, je continue d'espérer que la paix viendra bientôt nous trouver icy, et que par la paix j'irai bientôt te retrouver là-bas. Ce sera alors que je trouverai la route bien long-ue.

Au quartier général de Padernelo (près Trévise), 26 nivôse an IX de la Rép.

Après 3 jours de marches pénibles et fatig-uantes qui souvent se sont prolong-ées dans la nuit; après n'avoir, pendant ce temps, trouvé pour g-îte que de mauvaises cabanes de paysans, tour à tour incendiées, dévastées et pillées par les Autrichiens et les François, me voilà, chère bonne amie, établi depuis hier soir 3 heures, dans un superbe chPiteau, un peu démeublé à la vérité, mais où il y a des chaises pour s'asseoir et de bons lits g-arnis de draps. J'y ai ma voiture, mes fourgons, tout mon monde.

Nous aA'ons bien soupe et bien dormi et je me porte à mer-

A L ARMEE D ITALIE

veille. Je t'écris à 8 heures du matin ; je tk'^jeunerai à 9 et, après déjeuner, je monterai à cheval pour me rendre, de ma personne, à Trévise (cinq milles de distance), où est établi le gi^and quartier g-énéral.

Nous suivons toujours l'ennemi qui se relire sans être entamé. On diroit, à sa conduite, qu'il ne veut faire ni la paix ni la g"uerre. Les uns disent pourtant qu'il nous attendra derrière la Piave, et les autres que nous allons avoir unearmistice, et qu'hier on a parlementé. Le seul fait certain à ma connoissance est qu'il y a eu hier une armistice qui a dû finir ce matin à 4 heures. J'ig-nore s'il aura été prolong-é. Les nouvelles politiques ne viennent pas jusques dans mon villag-e.

Je n'ai reçu ni lettres ni journaux depuis ma lettre du 22, la dernière que je t'ai écrite, et de laquelle j'ig-nore l'époque de départ. Voilà, bonne chère amie, tout ce dont j'ai à t'instruira ; et en g-énéral, quand je t'ai dit, je suis à tel endroit, je me porte bien, ma lettre est finie.

Seulement j'ajoute, non pas pour te l'apprendre, mais pour le plaisir que je trouve à le répéter, que je t'aime tendrement et pour la vie. Par quoi je te dis adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos enfants. La table où je t'écris va devenir la table à mang-er ; •e finis ma lettre pour laisser mettre le couvert. Je boirai à ta santé, mentalement, pendant le déjeuner. Tu vois que ma tendresse s'exprime comme celle de Charles.

Castel Franco, 29 nivôse an IX de la Rép. franc, une et ind.

En arrivant à Trévise le 26 de ce mois, pour y mettre à la poste ma dernière lettre en datte du môme jour, j'ai appris, bonne chère amie, l'armistice que venoit de conclure le g-énéral Marmont et comme je te le mandois, je n'ai pas rouvert ma lettre pour t'en informer, bien sûr que tu l'apprendrois par les iournaux bien avant l'arrivée de ma letti-e. J'espère qu'on

trouvera que les conditions en sont aussi favorables que celles de l'armistice de l'armée du Rhin, et comme notre position étoit moins favorable, cela me paroit devoir faire beaucoup d'honneur au g-énéral Marmont, ce dont je suis fort aise.

Comme toi, chère amie, je trouverai toujours trop Ion/;»- le temps qu'il me faudra pour te rejoindre, car mon vojag-e sera de près d'un mois, après que j'aurai eu permission de partir et je ne l'aurai peut-être pas immédiatement après la paix sig'née, car le g-énéral Marmont partira de suite et je crains qu'il ne me charg-e de la besogne qui restera à faire icj. Cependant je compte lui demander de m'expédier le plus promptement possible ; mais il faut avant tout que la paix soit sig-née.

Demain, je pars, avec ma réserve, pour l'établir à Porto- Leg-nag-Q. Ma route sera de 3 jours. J'y séjournerai un jour ou deux ; après quoi je compte me rendre de ma personne au quartier g-énéral du Général en Chef qui sera alors selon toute apparence, à Vérone ou peut-être même à Milan. Jusqu'à ce que nos établissements soient stables, notre correspondance sera peut-être fort intei^rompïie, mais l'armistice doit finir les inquiétudes et d'ailleurs te voilà prévenue.

Nous avons icy des g-elées assés fortes, mais il est remarquable que depuis le jour où nous avons recommencé les hostilités il n'y a pas eu un seul jour, un seul moment de pluie. En vérité, en vérité, je vous le dis, depuis le i8 brumaire, Dieu est redevenu patriote.

Adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants. J'espère qu'à l'arrivée de cette lettre, Charles aura déjà mang-é pour plus de 6 1. de g-âteaux. Dis à Soulange qu'à la P''<^ occasion, et si tu es contente d'elle, j'acquitterai la dette de i5 1. qu'elle a contractée pour placer les i5 autres livres que je lui avois envoyées,

A l'armée d'iTALIE 2ld

ARMÉE D'ITALIE

LIBERTÉ ÉGALITÉ

Porto-Legnago, 8 pluviôse an IX de la Rép. une et ind.

On te dira peut-être que l'endroit où je suis est mal sain, et cela seroit bien vi^ai si nous étions en été, mais comme nous ne manquons icy, pour le moment, ni de neige ni de glace, l'air y est aussi bon que partout ailleurs. C'est au reste un assés vilain trou, qui, tout au plus, vaut la Fère, avec cette différence qu'il n'y a icv ni ombre ni promenade, mais des fortifications tant bonnes que mauvaises. Nous avons encore icy un détachement autrichien pour l'évacuation des objets qu'ils doivent emporter d'après les conditions de l'armistice. Le major qui les commande et qui a diné chez moi est assez aimable, et paroit croire à la paix comme à un article de foi. Quoiqu'àtout prendre, j'y croie aussi, ma foi n'est pas si ferme que la sienne.

Tu sauras le dénouement de ceg-rand dramebien avant moi; en attendant je vois dans les journaux qu'on en applaudit les acteurs, cela console. Bonaparte me paroit toujours un prodig'e dans l'art de conduire les hommes. Puisse-t-il toujours bien les juger.

Porto-Legnago, lo pluviôse an IX de la Rép. J'apprends avec plaisir que tu as enfin reçu ma lettre du lendemain du passag-e du Mincio. Tu en recevras ou tu en as déjà reçu, de même, une après le passag'e de l'Adig-e, et une après celui de la Brenta; mais je te l'ai déjà observé, il est impossible qu'elles aillent aussi vite, par la poste, que vont les couriers extraordinaires surtout quand ils portent de bonnes nouvelles; et de plus je ne suis pas toujours à même d'écrire le lendemain, ou au moins de faire partir ma lettre. Si les hoslités reprennent ce que je ne crois pas, je te demande courag-e

2l4 LETTRES INEDITES DE OIIODEKLOS DE LACLOS

et réslg-nation. Crois au reste que les dang-ers de la g"iierre ne sont pas si grands de près qu'ils paroissent de loin. Quant! aux fatig-ues, celles des officiers g-énéraux ne surpassent pas Ij mes forces, et tu as à présent l'expérience que je les supporte || bien.

Remercie de ma part toutes les personnes qui, dans cette i occasion, t'ont témoig-né de l'intérêt pour moi, et par dessus tout la tant aimable et tant bonne M'"'' Pourrat qui, au reste, a bien besoin de nous aimer beaucoup si elle ne veut pas être ingrate, ,

Si j'étois à Paris, tranquile au coin du feu, je lirois Elisa Dumesnil (i) avec intérêt, et j'en rendrois compte dans quelque journal, en sig^nant l'article.

Tu es toujours dans l'enchantement de Charles, en sorte que tu me le fais tous les jours aimer davantag-e, et comme il faut être juste en tout, j'aime aussi toujours davantag-e son frère et sa sœur, et encore sa mère qui a toujours la plus g-rande part dans mes affections.

Je ne vis que de ces sentiments, je les savoure, je les dig-ère, et ils me procurent encore et souvent des plaisirs bien vifs et bien doux; — même à Porto -Leg-nag-o où le plaisir doit être bien étonné de se trouver.

(i) Elisa Dumesnil est un roman de Mme de Montalembert (Londres, 1798. Paris, I 800). M"« de Montalenabert, née Marie de Comaricu, mourut à Paris, à 8a ans, en i832. Elle était la femme du général de Afontalcmbert, l'un des inventeurs du sj'stème polygonal et du tracé qui porte son nom. Laclos avait été son collaborateur.

A l'armée d'iTALIE 2i5

ARMÉE D'ITALIE

LIBERTÉ — ÉGALITÉ

Au quartier général de Porto- Legnago, le 12 pluviôse an IX de la Rép. Françoise.

Laclos, Général de Brigade Commandant l'Artillerie en Réserve de V Armée.

Tu apprendras sans doute avec plaisir, bonne chère amie, qu'aujourd'hu}' 12 pluviôse, j'ai enfin reçu une lettre de ce bon Ghoder, en date de Livourne,le 26 nivôse an IX. Je ne conçois pas trop comment ni pourquoi elle a mis tant de temps à me parvenir, mais enfin je l'ai reçue et je sais mon frère hors de peine et d'embaras. C'est, je te l'avoue, un grand soulagement pour moi. Il me mande qu'il se dirige vers Milan, où il me croit encore. Je lui réponds ce même jour, que je suis à Porto- Legnago, et que c'est sur Vérone qu'il doit se diriger, s'il veut que nous puissions nous rejoindre; mais je doute beaucoup, d'après le contenu de sa lettre, que la mienne le trouve encore à Livourne, ce qui me console un peu c'est que Milan est à peu près sa route, dès qu'il comptoit revenir par terre, comme il me le marquoit. Cependant je regreterai toujours, si cela n'a pas lieu, que nous ne puissions pas nous rejoindre icy, y attendre la paix et nous acheminer ensemble vers Paris à l'époque de la paix que je me plais à croire toujours prochaine.

Ce même jour 12 qui étoit un jour de bonheur, j'ai encore reçu ta lettre de 29 nivôse dans laquelle est une mention de Charles et celle en datte de Fontainebleau du 25 du même mois, écrite par Etienne et qui contenoit un petit mot très aimable de Soulange; en sorte qu'au même moment j'ai eu des nouvelles de toute la famille. C'étoit en vérité un trop grand bonheur pour pouvoir le suppoiHer sans une vive émotion, mais enfin elle s'est calmée, et n'a plus laissé que la douce impression du plus tendre sentiment.

2l6 LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Porto-Legoago i5 pluviôse an IX de la Rép. il

Je commence, bonne chère amie, par te dire que notre famille est aug-mentée d'une demoiselle. Ma Cocote, après avoir partag-é avec moi les fatig-ues et les périls de la campagne, a profité de l'armistice pour se débarasser d'une jolie petite fille qu'elle a confiée à mes soins. Ne t'épouvantes pas ; ma Cocote est la jument dont je t'ai si souvent fait l'élog-e; on l'avoit très imprudemment laissé saillir, elle étoit devenue pleine et elle vient de mettre bas. J'avois résolu de faire tuer le poulain, afin de n'en pas être embarassé, mais le temps d'armistice donne lieu à plus de réflexions. Lorsqu'on est venu m'annoncer cette heureuse délivrance, je ne sais par quelle fatalité s'est représenté à m^on esprit ce jour et ce moment où, dans la vieille rue du Temple, et allant chez notre horlog-er, nous remimes Charles à M*^ Lallcmand en le confiant à sa g-énéreuse amitié. Je me rappelai tout ce que j'eus à souffrir, tout ce que tu dus soufl"rir toi-même, et je ne trouvai plus le courag-e d'ùter un enfant à sa mère.

J'ai donc dit qu'on laissât vivre le poulain, et s'il y a une possibilité, il ne sera point ravi à ma Cacole. Je le destine à faire le cheval de Charles, car c'est à lui à qui il doit la vie, et c'est bien la moindre chose qu'il lui rende quelques services en échang-e de celui-là.

Adieu, chère bonne amie, je t'aime et embrasse mille et mille fois. Embrasses pour moi Soulang^e et même Charles, quoiqu'il m'ait ennuie de ce maudit poulain que je prévois qui me causera mille embarras et quelque dépense.

Porto-Legnago, 19 pluviôse an IX de la Rép.

J'ai reçu hier, bonne chère amie, ta lettre du 7 de ce mois, qui m'apprend que tu sais enfin l'armistice conclu entre les 2 armées d'Italie, françoise et impériale. J'y mettois du prix,

A L ARMÉE D ITALIE 21 7

parce que j'en tire la conséquence que tu seras plus tranqulle et qu'il est triste que les sentiments qui font mon bonheur fassent ta peine. Je vois par les journaux que cette nouvelle d'armistice a mis 8 jours à parvenir, c'est beaucoup et cela me rappelle que nous sommes bien loin, bien loin l'un de l'autre. Il faut espérer que la paix nous rapprochera bientôt, et comme je suis loin de me croire assés de crédit pour être employé soit à l'expédition de Naples, soit à celle de Portug-al, j'en concluds que j'en serais plus heureux, puisque je serai auprès de toi.

Le beau père Perreg-aud (i) a raison ; j'ai eu beaucoup à me louer des procédés de son g-endre et de sa fille. Reste à savoir tout ce que cela produira à la paix. Je suis très purg-é d'ambition, mais je voudroisque mon état me mit à même de te faire vivre avec quelque agrément, et de donner à mes enfants une éducation convenable. Tous mes souhaits se bornent là, quelque carrière que je doive courir. Cela me mène à celle diplomatique. AL (2) ne m'}' trouvera point à côté de lui ; il court les g-randes ambassades et moi je préférerois d'être, au plus, ministre plénipotentiaire auprès de quelque petit prince. Une place quelconque de retraite et que personne ne vous envie, est tout ce que je désire. Sois donc bien sûre, bonne chère amie, que si j'ai désiré de servir, si je le désire encore, c'est pour le motif 1° de faire mon devoir d'officier; 2° de faire aussi celui de père de famille, sans quoi il ne faut, à mon avis, ni prendre du service, ni se marier et faire des enfants.

Au surplus, ce sera Bonaparte qui fera mon sort et ce qu'il fera sera bien fait; je suis au moins résolu à le trouver tel.

Je n'entends pas du tout ce que tu me dis du revers de la médaille sur les auteursàvi complot du 3 niuôse.Le Moniteur seul journal que je lise, ne dit rien qui y soit relatif, au moins jusqu'à la datte du 7. D'après ce que tu me mandes, je pré-

(i) Père de M^e Marmont.

(2) ALjuitT.

2l8 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

sume qu'on a reconnu les véritables auteurs, et que ce ne sont pas les prévenus qui, néanmoins, ont été condamnés à la déportation. A la bonne heure, mais qui que ce soit, je fais des vœux pour qu'ils soient connus et sévèrement punis.

Quant on est volé, il est heureux de l'être de 21 1. Je te félicite de ton aventure, cependant il eut mieux valu mettre 21 1. en g-àteaux pour Charles. Dis lui que je l'aime toujours beaucoup, et que je me trouverai bien heureux de pouvoir lui offrir le plus beau gâteau existant chez les pâtissiers du boulevard Poissonnière, mais qu'il faut qu'il attende la paix.

Porto-Lefçnago, 21 pluviôse an IX de la Rép. franc.

L'évacuation de Mantoûe a eu lieu hier; on dit icy que c'est en vertu d'une nouvelle armistice, conclue à Lunéville, encore pour un mois. Quant à l'évacuation le fait est certain ; quant à l'armistice, c'est seulement le bruit qui court. Je regarde cette nouvelle cession comme un indice de paix de plus, et en cela elle me fait plaisir ; mais autrement je n'y attacherols pas autant de prix que vous paraisses en mettre là bas. A mon sens, les i4 mille hommes qui en composoientla garnison, pouvoient facilement être bloqués avec 10 mille ; cela auroit donc occupé 10 mille hommes de plus aux ennemis qu'à nous. Au lieu de cela, il nous faudra bien y tenir une garnison de 6 à 8 mille hommes, que nous aurons de moins à notre armée, et ils en auront i4 mille de plus, balance 20 à 22 mille. Je crois ce calcul à notre désavantage. A la vérité et pour tout dire, cela épargne le sang des hommes, puisqu'il auroit fallu un sacrifice, plus ou moins grand, quand on eu auroit fait le siège ; mais aussi l'hôpital dévorera bien une bonne partie de la garnison aux prochaines chaleurs.

Je trouve donc que cette cession de Mantoûe est moins favorable que contraire, dans la supposition de la reprise des hostiltés, mais jeconviens aussi qu'elle nous met dans une situa-

A L ARMEE D ITALIE

tion plus avantag-euse, s'il ne s'agit que de nég-ocier ; car, en nég-ociations, on part volontiers du point où l'on est.

Voilà, bonne chère amie, bien du bavardag-e politique et c'est la première fois que cela m'arrive. C'est le fruit du désœuvrement et de l'ennui qui composent notre existence à Porto-Leg-nag-o, grande leçon pour les gouvernants ! Voulés vous gouverner tranquilement. Occupés et amusés le peuple, et le peuple, c'est tout le monde.

Porto-Legnago, 23 pluviôse an IX de la Rép. franc.

Je m'en tiendrai à te dire que je me porte bien et t'aime encore mieux. Au reste une courte lettre me conviendra beaucoup, car j'ai écrit aujourd'huy la valeur de 12 grandes pages de ma petite minute, et j'en ai la main fatiguée, voire même un peu la tête.

Il faudraqu'un jour toutestes lettres m'arrivent icy et ce sera un jour de bonheur qui me dédomagera de tant de jours d'ennui, et quelquefois même d'une sorte d'inquiétude, car je ne réfléchis pas toujours assez vite au boulvari des bureaux de poste. Cependant je me plais à croire que toute la famille est en bonne santé, et toi particulièrement.

Je suppose aussi que la paix doit nous arriver pour le P'' mars, vieux stile, et cet espoir me fait bâtir cent châteaux en Espagne que nous habitons ensemble.

C'est là mon seul plaisir, et dans toutes les circonstances ce seroit toujours ma réserve la plus agréable.

Milan, 2 ventôse an IX de la Rép. franc.

Comme tu peux le voir par la datte de ma lettre, je t'écris de Milan, bonne chère amie. Mon arrivée en cette ^'ille a été marquée par deux événements heureux : le I^^, la paix avec l'Empereur; le second ma réunion avec mon frère qui étoit arrivé

icy peu de jours avant moi ; sur la paix, comme tu l*as stie avant moi, je n'ai pas besoin de t'en parler ; sur Ghoder, tu sauras qu'après une si longue absence, tant de malheurs^ de fatigues et de soufFrances, je l'ai retrouvé tel qu'il étoit parti, et même fort bien portant, car je ne regarde pas comme maladie une sorte de rhume auquel je l'ai toujours vu sujet et qui l'a retenu quelques jours dans sa chambre. Il en est sorti hier pour venir diner avec moi chez le général Marmont, et d'icj à 8 ou lo jours, il se mettra en route pour Paris. Pour que tout fut au mieux possible, il faudroit que je l'accompagnasse dans cette route, mais je n'arrête pas encore ma pensée sur des idées douces. Ce me sera toujours une grande consolation que de le savoir auprès de toi. Quant à nous, soldats de la République, personne ne sait encore ce que nous deviendrons; 25.ooo hommes s'acheminent sur Naples, sous les ordres de Murât ; je ne suis pas de ceux-là. C'est le Général Dulauloi qui y commande l'artillerie. Une partie de l'armée restera sûrement dans les deux républiques, cisalpine et liguréenne, une autre partira; ira-t-elle, par la Hongrie, assurer à Constantinople la possession de l'Egypte ? C'est ce que j'ignore et ce que je crois que personne ne sait encore, au moins personne de ce qui est icy. Dans ces circonstances je ne fais aucune demande et ne refuserai rien. J'ai seulement dit au Général Marmont que je le priois de m'expédier des premiers pour Paris, si cela étoitpossible ; mais lui-môme ne sait pas encore quand il ira, ou peutêtre si il ira. Il m'a dit qu'il comptoit, sous 4 ou 5 jours, être mieux informé. Si à cette époque ou n'en sait pas davantage, je ne tenterai même pas de retenir Choder plus longtemps, car sa présence à Paris pe^ *-être nécessaire à ses intérêts. Une faut pas qu'il risque que les places soient données aux solliciteurs présents, au préjudice des absents qui, comme lui, ont de si justes droits. Sa position sera un regret de plus pour moi de ne pas me ti'ouver à Paris, car quoique j'y sois sans faveur ^

A L ARMEE D ITALIE

comme tu le dis fort bien, j'y suis encore moins étrang'er qu'il ne le sera, et puis enfin on réunit ses forces.

Cependant il faut attendre les événements et se résig-ner d'avance. Qui peut savoir si ce qu'il désire est véritablement ce qui lui convient le mieux? J'attends donc avec impatience, avec autant,du moins, que peut m'en laisser le vif désir de me réunir à toi et à mes enfants.

Milan, 4 ventôse an IX de la Rép. franc.

Jusqu'icy les apparences sont que d'icj à un mois ou 6 semaines, je pourrai, à mon tour, songer à me mettre en route pour Paris, mais, bonne chère amie, je me g-arde bien de me livrer trop à ce tant doux espoir et je te demande d'en faire de même. Je vois encore tant de choses à faire pour les armées que j'ai peine à croire que toutes les armées ne soient point employées, et tu sens bien que dans ce cas je dois l'être comme un autre. Je peux ne rien demander, mais je ne dois rien refuser. Seulement ce à quoi je veillerai, c'est dans le cas où je serois de ceux qui devront rentrer en France, d'être expédié (ïes premiers et j'ai lieu d'espérer que cela sera, soit qu'à cette époque ce soit Marmont, ou St. -Michel qui commande l'artillerie d'icy.

Nous allons faire icy des expériences de boulets creux.

Milan, lo ventôse an IX de la Rép. françoise.

Dans la lettre que Choder et moi t'avons écrite en commun, bonne chère amie, avant-hier, 8 ventôse, Choder te disoit, je partirai demain; dans ma lettre de ce jour, je t'apprends qu'en effet il est parti hier, devant arriver à Lyon en 9 1/2 jours, y passer un jour, et aviser de là aux moyens de se rendre à Paris.

Heureux. Choder ! Chaque pas de ses chevaux, chaque tour de roue le rapproche de toi. Tu juges bien que je ne l'ai pas

Vil partir ni sans regret, ni sans envie, mais il étoit juste que celui qui a le plus et le plus long-temps souffert, fut enfin le premier heureux. Les apparences toujours de plus en plus pacifiques, aident aussi un peu à ma résignation. On regarde icy comme certain qu'il y a une armistice de 4o jours avec Naples; si cela est vrai, voilà encore une paix conclue. Celle du Portug-al ne peut pas tarder, et enfin le changement du ministère anglois peut faire espérer la paix g-énérale.

Dans ces circonstances, je continue d'espérer que, dans un mois ou 6 semaines, je pourrai aussi me mettre en route pour Paris : alors tout g-erminal ne se passeroit pas sans que nous fussions réunis, ou au moins sans que je fusse en route pour nous réunir. Cependant je me répète souvent, quoiqu'avec peine, et plus péniblement encore, je te répète à toi-même, qu'il ne faut encore regarder tout -cela que comme des probabilités que mille événements peuvent dérang-er.

J'ai vu dans les journaux que les actions de la Caisse des rentiers, après être retombées jusqu'à 66 1. à la bourse du 27, s'étoient relevées à celle du 29 jusqu'à 77. Tant que je les verrai se soutenir ainsi à plus de 3o points au dessus de leur valeur primitive, j'en conclurai que le plus g-rand nombre pense, comme moi, que l'opération est bonne en elle-même ; car enfin, les acheteurs savent, comme les vendeurs, qu'il n'y a point de dividende.

Il me paroit, par le tableau de la bourse, qu'au moment même de la publication de la paix, il y a eu un effort des malveillants pour faire tomber les effets publics, et que peu à peu ils se relèvent. Les malveillants auront beau faire, la prospérité de la Finance et la gloire de Bonaparte iront toujours croissant, et feront, j'ose le prédire, la plus brillante époque de l'histoire de tous les siècles. Dans tout cela assurément, je ne désire aucune faveur pour mon compte ; mais si on m'annuloit entièrement, je ne pourrois pas me défendre de quelque

A l'armée d'iTALIE 2 23

sentiment de regret, de ne concourir en rien du tout à cet accomplissement de tous mes vœux

Dans mon impatience, je ne peux pas m'empêcher de calculer qu'à compter de ce jour lo nivôse il y a possibilité à ce que la ratification de l'Empereur arrive à tout moment; néanmoins je persiste à croire, ou peut-être à craindre, qu'il n'y ait retard jusqu'au 20, qui est le terme de rig-ueur. Tu sauras tout cela avant moi, et je ne t'en parle que par l'habitude de te confier toutes les idées qui m'occupent.

Ecris-tu quelquefois à M. de Billy ou à M. Hébert ? Sais-tu enfin comment vont les études d'Etienne? Il y a long-temps que tu ne m'en as parlé, non plus que de celles de Soulang-e. Son oncle barag-ouine un peu l'italien, et sera peut-être un véhicule pour elle. Et son dessin, comment va-t-il ? Je désire savoir tout cela. Je ne suis vraiment tranquile que sur l'instruction de Charles que je vois se perfectionner tous les jours dans l'art de boire et de mang-er. Au surplus, on peut, à ce qu'il me paroit, lui appliquer ces jolis vers du Devin de Villag-e :

Quand on sait aimer et plaire,

A-t-on besoin d'autre bien?

Adieu, bonne chère amie, j'ai fini là par une citation qui doit te rendre bien indiférente sur ta fortune.

Milun, II ventôse an IX de la Rép. franc, pour partir le 12. Je viens de recevoir, bonne chère amie, ta lettre du i*'' ventôse. Celle que j'ai reçue avant hier étoit du i5 pluviôse; tu vois qued'un courier à l'autre, j'ai g'ag'ué i5 jours de fraîcheur de date. Cela vient de ce qu'enfin cette lettre m'a été remise sans aller me chercher à Vérone, où sans doute, courent encore tes lettres intermédiaires. Ne t'étonnes donc pas si peut-être dans mes réponses, tu trouves quelques disparates avec tes lettres prises dans leur ordre naturel. Celle du i^'' ventôse à

laquelle je réponds traite trop sévèrement ma Cocotff qui s'est si bien arrang-ée pour allier ses plaisirs et ses devoirs, qu'elle n'a mis bas qu'après l'armistice signée. Au surplus quelque parti que je prenne pour la mère et pour l'enfant, il ne peut influer en rien sur l'époque ni la durée de ma route, quand il me sera permis de la faire. Mes chevaux, si je les g'arde, viendront par route d'étape, sous la conduite de mon postillon, et moi, sûrement, j'arriverai en poste et encore faudra -t-il i5 jours de route. Ce sera bien encore assés d'impatience à avoir. Si c'étoit pour te quitter, à la bonne heure, je marcherois avec mes chevaux, à moins d'ordre contraire, mais pour te rejoindre, je ne saurois m'accoutumer à cette allure de tortue. Quant au petit poulain réservé pour Charles, c'étoit une pure plaisanterie ; comme cet animal promet, je suis quelquefois tenté de le garder, en supposant toutes fois que je trouve à rélever presque sans fixais, ce qui seroit possible ; plus souvent je compte m'en défaire aussitôt qu'on pourra le sevrer sans danger pour la mère : mais, dans tous les cas, Charles ne monteroitni un poulain, ni même un jeune cheval, dont on ne peut jamais être assez sûr pour lui confier un enfant.

C'est à cette roême lettre du le"" ventôse qu'étoit joint le petit papier contenant ta dissertation sur les Actions de la Caisse des rentiers. Je l'ai déjà résolue, pour ce qui me concerne, dans mes précédentes lettres, en te mandant que ce que tu ferois seroit bien fait ; ce que je te confirme par celle-cy. A présent je vais en causer avec toi, sans y mettre d'autre importance que d'éclaircir la question pour ton usage, si tu es encore à l'époque de la rupture de cette lettre, dans le cas de te déterminer.

Suivant ce que tu me mandes, ce ne sera que dans 7 ans que les actions vaudront i3o l.mais alors 269 actions feroient donc un capital de 4o mille frs, et dans 7 ans ce capital te sera peutêtre plus nécessaire qu'à présent. Je dis te sera, car lu sais

A . I, AR5IEE D ITALIE

que c'est à toi que, dans mon intention, ces actions appartiennent. Ensuite, il paroit que leur valeur aug-mentera d'année en année; en les vendant aujourd'huy, au prix de frs 90,.. tu n'en retirerois que 24 mill" francs, et en supposant que tu le plaçasses pour 3 ans, en hypothèque sur cette maison, à 12 pour cent, placement bien extraordinairement avantag-eux, il y a toujours l'inconvénient que cela rentreroit dans l'ordre naturel de nos biens, et que tu n'y serois qu'à partage suivant les conditions de notre contrat de mariag'e. De plus, dans l'impossii)ilité de prévoir l'avenir, un fonds toujours disponible a bien son avantag"e. Je sais que le prix de ces actions peut tomber, mais je suppose qu'elles tombent même à 60, c'est toujours 16 mille francs qu'à besoin, on trouve d'un jour à l'autre, et si nous avions jamais besoin de tout ou partie de cette somme, comment et à quelles conditions la trouverions-nous, quand, même sur hypothèque, on paie encore 12 pour 100?

Je t'en conjure, bonne chère amie, ne va pas induire de là, si tu as vendu, que je blâme, ni même que j'en sois jamais au regret; mais je t'offre ces considérations pour que tu les pèses, si tu n'es pas encore décidée. Je tiens surtout à ce qu'en cas d'événement (car en fait tout le monde est mortel) ces valeurs disponibles et qui seroieut bien facilement à toi seule, amélioreroient ton sort, ou au moins le rendroient plus supportable.

Pour finir tout de suite sur ces idées qui ont quelque chose de triste, je t'invite à brûler cette lettre après l'avoir lue. Dans aucun cas, il ne faut qu'elle puisse se trouver sous des scellés. Assurément, je te répète d'une part, que tout ce que tu aurois fait ou tout ce que tu feras, sera toujours bien fait, et de l'autre, que je compte vivre encore 100 ans : d'autant que ma santé est meilleure que jamais et que je vois la paix g-énérale s'avancer à g-rands pas. Je ne fais presque pas de doutes que, sa ratification arrivée, on ne procède à la dislocation de l'armée et je ne vois alors rien qui puisse m'empêcher d'aller te retrouver

à Paris ; la raison principale qui m'empêche de me livrer à cet espoir, c'est que toutes les fois que cela m'arrive, l'impatience de l'époque me rend réellement malheureux, au lieu que quand je me considère comme étant à l'armée où mon devoir me retient, je trouve assez facilement de la résignation. Adieu, bonne chère amie, cette lettre te contrariera peut-être, cependant je suis si sûr de l'intention dans laquelle je t'écris qu'en te demandant de la brûler, je te demande aussi de conserver quelque souvenir du sentiment qui l'a dictée.

Du 12 nivôse le Général Brune part après demain pour Paris, où il paroit qu'il est rappelé. C'est le Général Moncej qui commande l'armée.

Milan, i6 ventôse an IX de la Rép. franc, une et ind.

J'ai reçu à la fois, bonne chère amie, une lettre de toi du 2G pluviôse et ta lettre du 3 ventôse. Celle du 26 pluviôse est presque entièrement remplie de ton projet de vendre ce que tu as d'actions de la Caisse des Rentiers; je ne reviendrai pas sur cet objet, au moins quant au fond, et après t'avoir communiqué, dans mes précédentes lettres, mes observations, je te répète encore que tout ce que tu auras fait ou feras, sera toujours bien fait. Seulement je vois avec peine que tu ayes pris assés d'inquiétude avant de te décider, pour t'en être rendue malade; il y a là, permets-moi de te le dire, défaut de confiance en toi et moi; mais la nature qui, quoique parfaite, ne produit rien de parfait, ta donné la méfiance de toi-même pour te sauver de la perfection ; aussi, bonne chère amie, résignons-nous et ne nous en aimons pas moins.

C'est aussi dans cette lettre du 2G que tu me marques que les Cho°s ont valu 6200 fr. (i); pour cette affaire là nous n'en sommes pas au reg-ret, 5 200 fois soit bénie M'"® Pourrat.

(i) Charbons des mines d'Anzin. C'est à peu près le cours actuel, mais les

A L ARMEE D ITALIE 227

Je ne compte pas plus que toi sur les bienfaits du g-ouvernement, mais je compte sur sa justice. Bonaparte a un amour trop éclairé de la g-loire pour ne pas être juste, et pourvu qu'on ne me fasse pas d'injustice, mon sort sera toujours passablement bon. Si quelquefois je me surprends à désirer d'être à même de déployer le talent dont j'ai la conscience, plus souvent je me répète que l'obscure médiocrité a aussi ses avantages et ses plaisirs ; et celui qui a su vivre si long-temps impassible au milieu des injustices, n'ira pas prendre de chagrin de ce qu'il n'a pas ou n'aura pas de faveur.

Je savois à peu près tout ce que tu me dis, d'après le Journal des Débats, mais je n'en écris rien et en cause le moins que je peux. Bonaparte est là pour jug-er, et les connoissances militaires ne lui manquent pas. Il apprécie le g-énéral et l'armée. Quant à moi, j'ai mon opinion, mais, comme elle n'est nécessaire à personne, je la g-arde.

Le g-énéral Marmont me traite toujours fort bien. M'"® Marmont en fait de même. Je leur suis fort attaché à tous deux, mais je crois t'avoirdit cela, il y a long-temps, et comme il n'y a aucun chang-ement à cet égard, je ne t'en parlerai plus.

Tu auras vu, par mes précédentes lettres, que je pensois, comme toi, que s'il ne s'ag-issoit que d'une centaine d'écus à donner à S. (i) cela ne valoit pas d'être refusé. Surcette affaire comme sur celle des actions Gabion, je répète encore et pour toujours ce que tu feras sera bien fait. Au reste je pense comme S. qu'on peut facilement y retrouver son capital, et même quelque bénéfice.

Tu vois que je t'écris aussi des lettres d'affaires, sans un seul petit mot pour le cœur.

Aussi je sentois, en écrivant celle-cy, des impatiences d'être

actions primilives ont été divisées en centièmes, ce qui permet d'évaluer assez exactement le bénéfice réalisé par les premiers souscripteurs, (i) Servant.

à la fin, pour avoir au moins l'occasion de te dire adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

Milan, le 22 ventôse an IX de la Rép. franc, une et ind.

Je suppose que cette lettre trouvera décidément Clioder à Paris. Je vous en félicite tous deux. Je voudrois bien y être en troisième, et je conserve l'espoir de voir ce vœu réalisé dans le courant de g-erminal. Cependant je nem'y livre encore qu'avec ménagement et j'attends chaque courier la nouvelle de la ratification de la paix et celle de la dislocation de l'armée sans voir arriver ni l'une ni l'autre, d'où je concluds que la ratification n'étoit pas connue le i5 à Paris, car nous l'aurions icy à présent. Tu apprendras sans doute, par les journaux, l'arrivée du g-énéral Brune à Paris.

J'aimerois bien mieux que tu apprisses la mienne, par la fenêtre. Adieu, bonne chère amie, je t'aime et embrasse mille et mille fols de toute mon âme.

Milan, 24 ventôse an IX de la Rép. franc, une et ind. Ta petite lettre du 12 ventôse auroit dû, bonne chère amie, si la date en est exacte, me parvenir le 2 1 et je ne l'ai reçue que le 28. Je présume que celle de 3 pages dont tu me parles dans celle-là, est la lettre remise à notre ami (i). Je n'imagine en aucune manière l'objet de sa mission, quoique tu me mandes qu'on la présumeroit si l'arrivée de sa personne étolt connue, mais quelle qu'elle soit, je serai fort aise de le voir; sans doute j'aurai bientôt ce plaisir, car tu parois croire que peut-être il sera parti avant d'avoir ta lettre, et du 12 au 24, voilà 12 jours de passé : or, il faut être extrêmement paresseux pour mettre i5 jours dans ce voyage. Si je comptois passer encore icy 2 ou 3 mois, je regretterois bien que tu n'y fusses pas veniie avec

(i) Alquier, chargé d'une mission diplomatique en Italie.

A L ARMEE D ITALIE 229

lui, et nous serions revenus ensemble, mais j'espère bien qu'un mois ne se passera plus sans que je sois au moins en route pour te rejoindre, et si cet espoir s'accomplit, j'aime mieux que tu aies eu cette fatig-ue de moins ; car, à mon sens, pour ce que tu aurois vu de l'Italie, la peine auroit de beaucoup passé le plaisir.

Tu me parois beaucoup t'occuper de mon sort à venir ; et commeil estasses naturel, cette occupationte tourmente toujours et t'attriste souvent.

Pour moi je le vois à peu pi'ès fixé aune assez grande médiocrité et je me résigne. Si j'en crois le Général Marmont, il ne peut pas être douteux que je ne sois mis en dedans du corps ; mais comme je ne vois pas d'emploi vacant, je continue d'en douter, et après tout, cela me seroit à peu près ég-al.Je ne suppose pas qu'on me renvoyé ; ainsi si je ne suis pas employé, je serai en état de réforme. Employé, j 'aurois lo mille francs de traitement ; réformé, j'en aurois 5 mille, mais ces 5 mille de plus sont absorbés et au delà par les dépenses nécessaires. Je conviens qu'elles aident plus ou moins aux dépenses du ménag-e, mais, pour en obtenir cet avantag-e, il faut transporter sa famille dans le lieu de son emploi. Je crois bien que c'est le parti que nous prendrons, mais il n'est déjà si g-ai qu'il faille se désoler si on n'obtient pas la faveur qui y conduit.

Quant à la carrière diplomatique, je pense comme toi, que le ministre a trop d'amis présents pour s'occuper d'une simple connoissance absente ; et sûrement B. (i)a oublié depuis long"temps qu'il existe un Laclos dans le monde, et qu'il a été tenté, un moment, de le faire entrer dans cette carrière. Je reconnois au surplus que je n'ai aucun droit à y faire valoir; seulement une fois la paix faite, je pense qu'elle me conviendroit mieux que la carrière militaire, et peut-être pourrois-je aussi

(i) Barthélémy.

23o LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

y convenir autant que quelques autres. Tu me parles d'être ministre plénipotentiaire ? Assurément je m'en contenterai et de reste ; mais je l'espère si peu que je ne m'en occupe pas du tout. Voilà à mon tour une lettre qui n'est pas- fort g'aye, mais qui pourtant n'est pas du tout l'effet de ma tristesse.

Je réfléchis sur tout cela avec beaucoup de tranquilité et j'ai toujours la confiance que, de manière ou d'autre, je me tirerai d'affaire, non pas à faire fortune, il n'y a g-uèreque les fripons qui réussissent, mais de manière à vivre sans trop deprivations et à parvenir à élever mes enfants.

J'ai eu des nouvelles du passage de Choder à Chambéry le I G de ce mois. La femme de mon aide de camp, qu'il a été voir, en a écrit à son mari tout de suite. Elle étoit encore toute en émoi de ce qu'il lui avoit parlé d'une expédition à Naples et d'une pour la Turquie. Rien de tout cela nous reg^ardera ; au moins y a-t-il plus de mille contre un à parier contre. Je calme ses inquiétudes en lui envoyant son mari qui part ce soir par le courier, et, pour cette fois, j'espère bien ne pas le faire revenir.

J'espère au contraire que g-erminal ne se passera pas, que je n'aie, moi-même, passé par Chambéry, pour aller te retrouver. Voilà la seulle idée de cette lettre qui mérite qu'on s'y arrête et c'est aussi celle dont je m'occupe du matin au soir et puis encore du soir au matin.

Milan, 28 nivôse aQ IX de la Rép. franc, une et ind. J'ai eu nouvelle de l'arrivée du C. Alquier à Lyon, par Cho- ] der qui, comme tu le sais déjà sans doute, l'a rencontré à Lyon. \ J'ignore si le dit Alquier en est effectivement parti le 22, comme Choder me le marque, mais il n'est pas encore arrivé à Milan, '\ ou au moins n'en ai-je pas encore connoissance, au moment où je t'écris. Je n'ai besoin, au reste, d'aucun motif d'utilité présumée pour le bien recevoir. Je l'ai toujours beaucoup aimé, et

A l'armée d'italie 281

nême assés pour regreter que sa lég-èrcté s'opposât à ce qu'on pût le compter comme un véritable ami; mais ce sera toujours, ît pour tout le monde, une très ag-réable connoissance.

Tu me parois fort effraiée de ce que je ne serai vraisembla- )lement point sur la Liste de Notabilité; mais je me suis attendu à cet événement depuis ma première lecture de la Constitution. Il s'ensuit de là que je ne pourrai être ni ministre, ni :(inseiller d'Etat, ni sénateur conservateur, ni tinbun, ni membre ilu Corps Lég-islatif, ni commissaire de la Comptabilité Nationale ; et je crois bien que, malgré le silence de la Constitution, on ne prendra non plus que dans la Liste Nationale, les ambassadeurs et les préfets : mais, bonne chère amie, on vit fort bien sans être rien de tout cela, et la Liste Nationale, ni aucune autre n'influe en rien sur la carrière militaire, qui est celle où je suis. Quelque résig-né que je sois à n'être même sur aucune des trois listes, je n'en ai pas moins remis à mon frère une notte que j'ai jug"é utile de faire remettre à la municipalité (le mon arrondissement, pour qu'elle sache que le C. Choderlos Laclos, à qui elle a délivré, il y a environ 2 ans, une carte de citoyen, sous le titre d'employé (i), est aujourd'huy absent pour le service public, en qualité de g-énéral de brig-ade dans l'arme de l'artillerie. Je te serai oblig-é de veiller à ce qu'il n'oublie pas cette commission, et dans le cas où il ne pourroit pas la remplir lui-même, par quelque cause que ce soit, de la l'aire faire par quelqu'autre, et dans le cas où il auroit ég-aré la note que je lui ai remise à cet efl'et,j'ajoute icy que ma carte m'a été délivrée sous le n» 2244 fol. 588, le 26 prairial de l'an VII, renseignement utile pour faciliter les recherches.

Ainsi que te l'a dit M'"^ Pourrat et que M™* Marmont lui a mandé, celle-cy et son mari me traitent,en effet, fort bien,et j'en suis fort aise, parce que, de mon côté, je les aime aussi

(i) 11 était alors conserAateur des hypothèques.

beaucoup tous deux. Mme Marmont, quoique aimable dans la société, g'a^ne cependant beaucoup à être connue, parce qu'elle a véritablement des qualités solides. Elle est à la fois sensible et raisonnable ; elle est bonne épouse, et il ne lui manque que des enfants pour être une excellente mère de famille. Et comment ne l'aimerois-je pas, quand elle possède tant de qualités communes avec toi? Je la reg-arde quelquefois comme ton' portrait en miniature, quoique assurément vous vous ressembliés très peu toutes deux aux reg-ards des passants.

Si, comme je l'espère, je reste dans le corps et que j'y sois mis en dedans au premier travail, nous ne serons pas loin d'atteindre les 20.000 francs que tu désires, mais il reste à savoir si cela ne me fixera pas ailleurs qu'à Paris. On assure icy que le même courier apportera la ratification de la paix, et la destination ultérieure des différents corps, militaires et officiers g'énéraux; la mienne ne pourra g-uère être que d'aller chez nous attendre de nouveaux ordres, et c'est celle que je désire par-dessus tout.

Milan, 4 germinal an IX de la Rép. franc, une et ind.

Hier à 5 1/2 heures du matin, le canon nous a annoncé la nouvelle de la ratification de la paix, apportée par un courier arrivé dans la nuit.

Voilà toujours une bonne affaire terminée, mais malg'ré le dire ou la promesse du ministre Berthier, le même courier n'a apporté ni la nouvelle destination des corps, ni celle des officiers g'énéraux, en sorte que nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant sur le g-rand objet de nos vœux, celui de notre départ. Ce qui nous fâche surtout c'est qu'il est fort possible que le ministre, qui ne partag-e pas notre impatience, envoie tout bonnement son travail par la poste, en trouvant que cela ne vaut pas les frais d'un courier ; ce qui nous rejetteroit peut-être à 8 ou 10 jours avant de savoir notre sort.

A l'armée d'italie 233

Quelques demi-brig'ades, tant Infanterie que cavalerie, ont [seulement reçu leur destination, mais il n'y a eu ni organisation de l'armée de paix en Italie, ni nouvelle destination pour aucun officier g-énéral.Je persiste à penser que la mienne sera, pour le moment, de n'en point avoir et, en vérité, j'en serai bien aise, car ce que je désire avant tout, c'est de me retrouver pendant quelque temps sans avoir à m'occuper que de toi, de mes enfants, et de Choder: néanmoins, s'il leur plaît, là haut, de m'emploier sur le champ à quelque chose, je suis prêt et j'accepterai sans me féliciter, ni me plaindre. Au milieu de la contrariété que j'éprouve de tant et si long-s retards, ce m'est pourtant une g-rande consolation que de savoir mon frère auprès de toi. Je dis savoir, et je devrois dire présumer, car je n'ai de nouvelles que de son départ de Lyon, et non de son arrivée à Paris, mais comme il a dû partir le 22, je le suppose avec toi depuis le 28 au plus tard.

A présent je ne te regarde plus comme isolée, je vois auprès de toi un autre moi-même, et il me semble que notre isolement ne pèse plus que sur moi, ce qui me le rend moins pénible. Ce sentiment, que je t'exprime peut-être mal, n'est pas du tout, tant pour ton compte que pour le mien, un moindre désir de se réunir, ni même un moindre regret d'être séparés de toute autre cause que nos mutuelles affections. La peine n'est pas moins vive, mais elle a moins d'âcreté; elle serre le cœur, mais elle ne le corrode pas.

Si quelque chose pouvoit me consoler de ne pas me mettre en route dès à présent, ce seroit assurément le temps qu'il fait icy depuis trois jours. Choderlos pourra te donner une idée de la manière dont il pleut à Milan, et depuis trois jours cela surpasse tout ce qu'il a vu, et n'a pas discontinué une minute. Si le proverbe est vrai, et qu'après la pluie vienne le beau temps, je dois en espérer un bien favorable pour mon voyage. Je me surprends toujours à parler de ce voyage comme unechose sûre,

234 LETTHES INKDIT.ES DE CIIODKRLO<? DE LACLOS

mais cependant, bonne chère amie, ni toi ni moi ne devons oublier qu'il n'y a encore que des vraisemblances, plus ou moins fortes; mais c'est que, lorsque je m'occupe de l'idée de te revoir, tout soupçon contraire me lait tant de peine que je l'éloig-ne de tout mon pouvoir. Sois plus sag-e que moi, bonne chère amie, et ne te livres pas trop à un espoir qui, pour être fondé, n'en est pas davantage une certitude. Seulement réunissons nos vœux pour que le jour de notre réunion soit aussi prochain que je le désire.

Milan, 7 g-erminal an IX de la Rép. franc, une et ind.

Dans ta lettre du 24 ventôse reçue hier et à laquelle celle-cy répond, tu me demandes, bonne chère amie, si j'ai vu Alquier; cette question m'a fait souvenir que j'avois oublié de t'en parler dans ma dernière lettre; mais j'ai si peu de chose à t'en dire que cet oubli est bien excusable.

J'étois chez le Général Marmont quand Alquier y est venu; il étoit de 7 à 8 heures du soir; il s'est dit seulement arrivé depuis 4 heures après midi. Il a remis à Madame Marmont une lettre de M. Perrégaud, il m'a aussi remis la tienne, a fait une visite d'un peu moins d'une demi-heure et est sorti. Nous nous sommes embrassés. Je lui ai demandé où il log-eoit, il m'a répondu qu'il étoit descendu à l'Auberge Impériale, mais qu'il partoit le lendemain à 9 heures du matin. J'y ai été à 8 heures 1/2 ; on ma répondvl qu'il étoit sorti et qu'on ne savoit pas quand il rentreroit; j'ai laissé mon nom à son valet de chambre; et voici toute l'histoire finie.

Encore un mot sur les actions de la Caisse des Rentiers : si elles reviennent à 90 ou même à 87 1. 10 s, je suis très approuvant que tu les vendes, mais seulement sous la condition que tu en trouverois un placement plus avantageux, et en effets au porteur, afin que leur première destination ne change pas. Je crois que les rescriptions de receveurs généraux remplissent

A l'armée d'italie 2.35

toutes ces conditions. Ton frère est bien à même de te le dire avec certitude. Comme toi au surplus je me félicite de ce que cette occasion nous a fourni celle de nous renouveler l'assurance que nous g-ardions toujours les mêmes sentiments l'un pour l'autre; ce n'étoit pas que j'en doutasse, mais c'est que plus j'en say,plus il est doux de me le rappeller.

Si j'étois arrivé à Paris la nuit, et que je ne t'eusse pas trouvée, ce n'est pas au bal de l'Opéra que j'aurois été te chercher, ' mais je n'en suis pas moins aise que tu y aies été. Rien ne me fait plus de plaisir que de te voir un peu quitter ta trop grande solitude. Je sais bon g-ré à Despéroux de t'avoir reconnue tout de suite; celui qui pourroit t'oublier ne seroit pas digne de t'avoir connue.

Tu ne me dis pas quel est ce jeune homme presque g^alant pour Soulang-e et qui n'habite point Paris. Je ne le devine pas du tout, ainsi tu me mets moins que tu ne crois au fait de toutes les affaires du ménag-e. Heureusement cela me paroit peu important.

J'ai aussi quelque peine à comprendre ta manière d'ai'rang-er les dattes. Tu me mandes « nous attendons pour le 6 ton frère, je le suppose parti de Lyon le lo » en sorte qu'il auroit dû arriver à Paris 4 jours avant son départ de Lyon. Je ne connois que le diable qui puisse aller aussi vite, car on nous dit que Dieu ne peut pas faire ce qui implique contradiction.

Tu me mandes aussi que ta fille a un nouveau maître d'italien et que tu en es contente; mais tu ne me dis pas par quelle raison M. Piou vous avoit laissées. A-t-il obtenu quelque place, ou est-ce par faute d'avoir pu vous arranger ensemble? N'est-ce pas ce M. Piou qui se disoit tenté de traduire les Liaisons dangereuses? Si j'en crois ce que me disent icy quelques g-ens de lettres du pays, ce n'est pas une besog-ne facile, et cela doit être ainsi, car les Italiennes n'ont aucune des grâces qui, chez nous,embélissent les mauvaises mœurs; les femmes y sont

s36 LETTHES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

plus libertines que g-alantes. Voltaire a dit de l'amour: « Étoffe de la nature que l'iinag-i nation a brod('-c; » les Italiennes font un g-rand usag-e de l'étoffe, sans faire aucun cas de la broderie. On cite ce mot de je ne sais quelle princesse qui, lisant, dans un de nos romans de Chevalerie, une long-ue conversation entre le héros et sa maîtresse, s'écria : « A quoi bon tous ces discours, puisqu'ils sont seuls? » Sûrement cette princesse étoit italienne.

Cette lettre sera scellée d'un nouveau cachet que j'ai fait g-raver, portant C. L. D. Le D. ne veut pas dire c/^,mais bien Dfiperré.

Milan, i4 germinal an IX de la Rép. franc, une et ind.

Cette lettre, Ijonne chère amie, répond à la tienne du 4 de ce mois.

Je pense bien, comme toi, que le Ministre de la g-uerre sait, ou doit savoir, qu'il existe un Général Laclos, employé aux armées; mais ce qu'il ne sait pas ou, au moins, ce qu'il n'est pas tenu de savoir, c'est que le Général Laclos soit marié et surtout que sa femme habite Paris. Dans l'ancien rég-ime, il étoit d'usag-e que les femmes qui, en pareille occasion, avoient le droit et le désir d'être invitées, se fassent inscrire avec l'objet de leur demande, chez la personne qui donnoit la fête. Comme il me paroit impossible que Berthier, qui ne me connoit que par les rapports qu'il m'a vii avoir avec le Général Bonaparte, ait eu ni pil avoir l'intention de me donner un désag-rément, en ta personne, je reste persuadé que, s'il ne t'a pas invitée, c'est pure ig-norance de sa part, peut -être de ton existence et surtout de ton habitation. Il t'auroit été bien facile de prévenir cela, en charg-eant Després de s'assurer que tu fusses mise sur la liste d'invitation ; précaution que je t'invite à faire prendre par Choder, si le Ministre des Relations Extérieures donne aussi sa fête pour la paix.

A l'aKMÉE l/lTALIE 287

Quoique j*aime à penser que Saiffert se trompe dans sa politique, et que nous nous reverrons plutôt qu'il ne le croit, cependant, comme le Général Oudinot, Chef de l'Etat major de notre armée, est, depuis hier, de i^etour de Paris, et comme il n'a apporté aucune disposition concernant l'armée, ainsi que tout le monde le croyoit ou Fespéroit, je prends le parti de t'envojer par ce courier en lettre chargée ^Xa. lettre de chang-e dont je t'ai parlé dans ma dernière ou avant dernière lettre. C'est le produit tant de ce que j'ai pu épargner dans ma cam pagne, que de la g-ratifîcation qui a été donnée aux officiers g-énéraux, suivant leur grade. Je le prie de m'en accuser réception. Je t'engage à te mettre le plus tôt possible en règle, pour le timbre et pour l'acceptation. J'espère ne pas être obligé de te redemander une partie de cet arg^ent, puisqu'il m'est dû icy plus qu'il ne me faudra pour ma route ; mais depuis quelque temps, on ne paye plus rien, pas même la solde du soldat.

Je regrète bien autant que toi, pour le moins, que tu n'ayes pas profité de l'occasion d'Alquier; je me moquerois bien alors de tous ces délais qui me donnent tant d'humeur. Toutes fois je ne perds pas du tout l'espérance. L'aide de camp du Général Marmont arrive aujourd'huy à Paris, nous aurons de ses nouvelles le 24, et Marmont espère encore avoir eu des ordres auparavant.

Milan, 16 germinal an IX de la Rép. franc, une et ind. Par des raisons, ou plutôt des convenances, que tu ne pouvois savoir, que peut-être même tu ne sauras jamais et qui surtout peuvent se dire et non pas s'écrire, je tenois peu à ce que tu fisses la visite à laquelle t'a engagée le législateur de ta façon. Cependant il n'y a aucun inconvénient à ce que tu l'ajes faite, et, surtout, je te sais bien bon gré du motif qui t'a fait surmonter ta faroncherie pour une démai'che que tu as crû devoir faire, rapport à moi.

238 LETTRES INEDITES DE CHODKRLOS DE LACLOS

Si on jette ou cherche à jetter de la défaveur sur l'armée d'Italie, on a tort ; c'est un paquet dont l'adresse est mal mise mais, même dans cette supposition, l'artillerie n'y pourroit pas être comprise, et je sais qu'elle ne l'est pas dans le lieu d'où dépend son sort. Je n'en crois pas moins qu'on y sera fort sobre de g'râces, et surtout qu'on n'y fera point de promotions dans les officiers g-énéraux ; et cela par la raison bien simple qu'il y en a plus qu'il n'en faut.

Qu'on me mette, à la première occasion, en dedans du corps, à mon rang-, c'est tout ce à quoi je prétends, comme tout ce que je désire et je ne vois aucune raison pour ne pas l'espérer. Quant à tout le reste (i), depuis mon départ de Paris, je n'ai pas un moment d'espérance et qui peut savoir si ce n'est pas dans cette honête médiocrité que nous attend le bonheur.

Qu'elle me mette à même d'élever mes enfants et de te faire vivre dans l'aisance que peut désirer une femme raisonnable, (car je sais que cela suffit à tes désirs) voilà bien sincèrement où je borne mes vœux.

La liste de notabilité ne m'a occupé que pour y prendre ma place de citoyen, et tel a été l'unique motif de la notte que j'avois remise à mon frère, et que je te remercie d'avoir portée. J'ai au surplus obtenu ce que je voulois; c'étoit d'avoir servi, pendant cette g-uerre, tout le temps où j'ai joui de mon grade.

Si la destination que j'aurai me laisse plus de loisir qu'il n'en faut à ma paresse, je sais d'avance à quoi l'employer. Depuis assés long-temps l'idée d'un roman g-erme dans ma tête, et j'ai presque pris hier l'eng-ag-ement de m'en occuper. Cet eng-ag-ement, je l'ai pris avec M. Dolomieu (2) qui est enfin

(1) Tout le reste, c'est-à-dire la perspective de jouer un grand rôle politique.

(2) Gratel de Dolomieu (1750-1802) avait fait partie, comme géologue, de l'expéditiou d'Egypte. Lors de son retour, il fut jeté par une lempèle dans

A l'aumée d'italië 289

hors de sou cachot, et avec lequel j'ai passé hier la journée chez le Général Marmont. Le motif de l'ouvrag-e est de rendre populaire cette vérité qu'il n'existe de bonheur que dans la famille. Assurément je suis en fonds pour prouver cela, et je ne suis pas embarassé de savoir où je prendrai le sujet de mes tableaux, mais les événements seront difficiles à arrang^er et la difficulté presque insurmontable sei'a d'intéresser sans rien de romanesque. Il faudroit le stile des premiers vol. des Confessions de J.-J. Rousseau, et cette idée est décourageante; mais si je ne travaille pas pour le public, je travaille- % rai pour moi, et puis je sais bien encore pour qui. Ce sera " une dette dont au moins j'aurai fait le billet, ne pouvant l'acquitter.

Les lettres particulières du Général Marmont lui annoncent qu'il recevra incessament ses ordres pour son retour à Paris. Dans ce cas, je me crois sûr que je le suivrai de près, mais tout cela est encore dans le vague et je repousse le tourment de l'espoir pour m'éparg-ncr ou adoucir celui du regret.

La paix de Naples fera-t-elle rassembler les corps constitutés pour la ratification? Il me semble que nos affaires vont fort bien en Egypte. Je serai surpris si Taleyrand va à Vienne. Il n'y a, selon moi, en ce moment, que deux grandes ambassades — la Russie et la Prusse.

Milan, 22 gai. an IX de la Rép. Franc, une et ind.

Ta dernière lettre, bonne chère amie, est du 8 de ce mois;

c'est celle à laquelle répond la mienne du 18. Je comptois en

recevoir une de toi hier 2 1 , et cet espoir a été trompé ; mais

hier étoit aussi l'anniversaire de notre séparation, j'avois donc

le g^olfe de Tarentc, (là même où Laclos devait aller mourir trois ans après) et l'ait prisonnier. En sa qualité de Chevalier de Malte, il fut soumis à la juridiction de cet ordre, avec lequel il avait eu jadis de graves démêlés, et Iransl'éré à Messine, où il subit les plus durs traitements. Laclos t'ait ici allusion à cette captivité.

2^0 LETTRES INÉDITES DE ClHODEULOS DE LACLOS

déjà l'habitude de rcg-ardei' ce jour comme étranger au bonheur et cette idée, sans rendre moins sensible la privation de la lettre que j'attendois, a pourtant fait que je l'ai supportée plus patiement. Déjà j'avois destiné ma matinée. Je m'étois donné une occupation commémorative de ce jour qui marque en effet dans notre destinée.

Je me suis occupé à parcourir presque toutes les lettres que tu m'as écrites, depuis cette époque, tantôt les suivant par ordre de dattes, tantôt les prenant au hazard,et trouvant toujours et dans toutes, de nouvelles raisons de l'aimer davantage. Tu vois, bonne chère amie, par quel charme également simple et puissant, j'ai su calmer des regrets trop amers par le charme d'une douce mélancolie. J'ai crû te devoir compte de cette journée qui t'a été plus particulièrement consacrée qu'une autre et qui, par là, m'est devenue plus précieuse.

Des letti^es particulières, venues en 3 jours de Paris par l'occasion d'un Courier extraordinaire dépêché officiellement au ministre Petiet ont apporté au généi^al Marmont la nouvelle qu'il alloit reprendre ses fonctions de Conseiller d'Etat ordinaire, et qu'il étoit de plus membre d'une commission dont l'objet est la défense ou fortification des nouvelles limites dé la République Françoise et desRépubliques Alliées. Les mêmes lettres lui parlent, de plus, de son retour, comme devant être prochain, et je t'informe de cette espérance parce que les miennes s'y rattachent. Je persiste à penser que mon i^etour à Paris, suivra de très près celui du général Marmont : il faut cependant toujours ajouter, sauf les événements imprévus.

Le général Macdonald qui est icj en ce moment, et chez lequel je dine aujourd'huj, a reçu hier aussi, par un courier extraordinaire, l'avis officiel de sa nomination à l'ambassade de Dannemark.

Le moment et les circonstances rendent cette mission assés belle, et je le crois, à beaucoup d'égard, en état de la bien rem-

A l'armée d'italie 24 1

plir. Ta nouvelle du passage de T. à l'ambassade de Vienne prend icy de la consistance, c'est-à-dire qu'on l'amandée à plusieurs personnesqui y croient; quant à moi, je persiste à m'en étonner. Le temps nous éclairera.

Milan, 24 germinal an IX de la Rép. franc, une et ind.

C'est bien uniquement pour t'écrire que je t'écris, bonne chère amie^ car je n'ai rien du tout à l'apprendre. J'ai reçu ta lettre et celle de Ghoder, toutes deux du i4- Je ne me rappelle pas assés les dates des miennes, pour savoir si celle de Choder est une réponse à celle que je lui ai écrite, il y a quelque temps, mais ce que je sais bien, c'est qu'elle répond à tout ce que je lui demandois par une lettre. Sa présence auprès de toi a en partie réparé l'inconvénient qu'elle a causé, car elle m'a sauvé del'inquiétude que j'aurois éprouvée en ne recevant pas de lettres de toi par l'autre courier, mais je me suis dit Choder est là, s'il y avoit eu quelqu'événement il m'en auroit informé, l'inquiétude a disparu, il ne me restoit que le regret et ma dernière lettre t'a fait connoître comment je suis parvenu à l'adoucir.

Il n'y a aucun inconvénient à ce que tu n'ayes pas trouvé le g-énéral Brune chez lui ; tu l'aurois trouvé qu'il en eut été de même ; je ne fais aucun cas de ces visites d'étiquette. Tu as fait comme toutes les autres, tu as bien fait.

Quoique le séjour à la Malmaison ait rendu sans effet la démarche de Choder pour voir le général G.. . (i) je suis toujours bien aise qu'il l'ait faite. D'abord, cela le met en mesure pour lui écrire au besoin, et de plus mes amis lui doivent au moins une marque de souvenir, pour l'intérêt qu'il a pris à moi.

A la place du dit Choder, je ne craindrois pas du tout de demander un rendés-vous à Monge. Ma visite n'auroit d'effet

(i) Clarkc.

que de l'assurer de la continuation de ma reconnoissance. •

C'est Mong-e qui le premier l'a nommé à un consulat et c'éloit à celui de Cadix. Quant à moi qui lui ai aussi quelques oblig-ations, c'est la marche que je compte suivre à mon retour.

Mais quand sera-t-il ce retour? C'est sur quoi nous ne savons encore rien de positif. Je dis nous, parce que mon sort, à cet ég-ard,est absolument dépendant de celui du g-énéral Marmont. Celui-cy est parti hier pour MantoLie qu'il vouloit revoir avant de quitter l'Italie, et cela, afin que rien ne le retardât, quand il auroit, enfin, l'autorisation suffisante pour son départ. Il sera de retour demain soir.

Le général Suchet est icy depuis quelques jours, et ne sait pas plus que nous l'époque de son départ qu'il désire, comme nous le nôtre, et qui, comme nous encore, pense que cela ne peut plus être éloig-né.

Le G. Dolomieu part ce matin pour Paris où nous nous sommes promis de nous revoir. Je le désire, en effet, mais il demeurera bien loin.

Nous avons eu aussi quelques jours de beau temps assés doux, et même de tonnerre, mais sans qu'on ait cessé le feu nulle part.

La pluie est revenue et l'on se chaufle toujours. Voici le climat de l'Italie, au moins jusqu'à l'Adige. J'entends dire et je crois en effet, qu'il devient plus beau et plus chaud à mesure qu'on s'enfonce dans la botte.

Je n'ai point trouvé Appiani chez lui, mais je l'ai rencontré au dîner du générai Macdonald, où il m'a dit qu'il avoit fait tailler la pierre en crayons et qu'il alloit faire faire la boîte et Tembalage. J'y retournerai un de ces jours.

Ce que tu me mandes d'Etienne me contente assés et me fait espérer qu'il pourra prétendre à l'Ecole Polytechnique, dans un an. On y reçoit je crois, jusqu'à i8 ans et je ne désire pas qu'il y entre plus tôt.

A LARMKE d'iTALIE 243

Je suis bien aise de ce que tu me mandes de ta santé, et même de ton embonpoint. De toi, bonne chère amie, plus il y en a et mieux c'est.

Je ne suis pas fâché qu'on ait préféré les Champs-Elisées à Long-champ; c'est selon moi, un symptôme d'amélioration dans l'esprit public.

Milan, 28 germinal an IX de la Rép. franc, une et ind.

Je réponds, bonne chère amie, à ta lettre du 18 g-erminal qui, malg"ré ta croyance, a encore trouvé le Général Marmont icy, ce dont ni lui, ni sa femme, ni moi, ne sommes plus contents que de raison. Il y a lieu de croire cependant, que son départ n'est plus éloigné ; mais il n'y a encore rien de fixé, et il compte, au moins, jusqu'à ce moment, faire d'abord le voyage de Gênes, pour faire voir à sa femme cette ville qu'on dit être une des plus belles d'Italie. Il ne tiendi^oit bien qu'à moi de faire cette course avec eux, mais je trouve que voir des riies et des maisons, voire même des palais, ne vaut ni tant de fatigue, ni tant de dépense. Mon imag-ination bâtit, 10 fois par jour,des villes cent fois plus belles que ne peut être Gênes, et cela sans que je sorte de ma chambre, ni ne dénoue les cordons de ma bourse. Il n'y a plus qu'un moyen de me faire semer de Farg-ent sur les grands chemins, sans que je le regrette, c'est que le g-rand chemin aboutisse à toi.

Tu n'es pas aussi dépourviiede moyens que tu le penses pour laListe Communale. Le premier, comme le Principal Bulletin, se fait de noms choisis hors de la série et pris dans toute la commune; c'est-à-dire pour Paris, dans les 4 sections qui composent chaque municipalité : or la section de la Butte des Moulins est de notre municipalité, et tu as là Feydel et Pampelonne (i), si l'un ni l'autre ne sont délog-és et tous deux ont de l'influence sur leurs nombreux amis. S'ils veulent s'en occu-

(i) Constiluanl que, comme Feydel, Laclos avait connu aux Tuileries.

?.f^f^^ LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

per, je crois qu'ils peuvent me servir utilement et tu as bonne grâce à leur en parler. Tu as le temps, car cette lettre te parviendra le 6 ou le 7 floréal, el le scrutin pour les listes communales ne s'ouvrira que le i'^'' prairial. Le bulletin dans lequel il importe d'être compris, est celui dont il est question art. XXV où chaque citoyen ne pourra inscrire que des noms de citoyens présents ou absents, pris hors de sa série, car ce n'est que subsidiairement qu'on ira chercher d'abord dans les bulletins particuliers de chaque série, et de plus, mais seulement dans le cas où il n'y auroit pas dans le nombre des élus un lo^ d'absents, dans le troisième bulletin, entièrement composé d'absents. Pour finir sur cet article, tout citoyen habitant l'une des 4 sections de notre municipalité peut me porter sur deux des bulletins ; savoir celui mentionné art. XXV et qui est le véritable, puis celui exclusivement formé de noms d'absents. Les i5o personnes qui composeront notre série peuvent me porter sur les 3, mais ce seroit à mon sens une chose bien étonnante, surtout dans Paris, qu'on fût obligé d'avoir recours à ces seconds bulletins. Tu te rappelles que Feydel demeure rue Honoré à côté des Jacobins et Pampelonne rue de la Loi près le Théâtre de la République.

J'aurois crû que Chodcr n'auroit pas eu besoin de s'éloigner jusqu'à la rue Caumartin, pour trouver un logement à sa convenance, mais, enfin, sa volonté est faite.

Milan, 2 floréal an IX de la Rép. franc, une et ind. Je suis assurémer ., bonne chère amie, profondément touché de la chaleur que tu mets à tout ce que tu penses qui puisse influer sur le bonheur ou la dignité de mon existence ; mais souffres cependant que je te conjure de vouloir tout cela avec plus de modération, sans quoi tu risqueras que le sentiment le plus louable ne devienne cependant plus nuisible qu'utile à notre commun bonheur. Qu'y aura-t-il donc de si étrange que

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je reste comme les 9/10 de la Nation, ou poui' mieux dire, des citoyens qui s'y trouvent? Car enfin il n'y aura qu'un dixième d'entre eux porté sur la Liste Communale. Il n'y en aura de même qu'un centième sur la Liste Départementale, et enfin un millième sur celle ditte Nationale. Dans celle-cy encore il y aura beaucoup d'appellés et peu d'élus, et je ne sais pas s'il ne vaut pas autant pour l'amour-propre, ou même peut-être mieux, ne pas être susceptible de telle ou telle place que d'être toujours sur les rangs et de n'y arriver jamais. Mais remarques de plus, que si le g-ouvernement veut me continuer quelque confiance, l'exclusion, ou plutôt la non admission, de toutes les listes, ne ferme aucune des carrières que je puis parcourir, celle du militaire et celle des Relations Extérieures. Or sois bien.assurée que ceux qu'on y refuseroit sous ce prétexte, qu'un efTet de la loi ne fournit pas, l'auroient été pareillement sous quelque autre. Cependant je ne disconviens pas qu'il ne vaille mieux être que n'être pas sur la Liste Communale, et cela n'est pas aussi difficile que tu le crois ; je présume, au moins, que les choix divergeront tellement que i5 ou 20 voix suffiront : or pour avoir i5ou 20 voix il doit suffire de 4 ou 5 personnes qui s'en occupent, surtout quand on peut prendre ces voix dans 4 sections de Paris. Ainsi, bien savoir les 4 sections qui composent notre municipalité et trouver quelques personnes qui y demeurent ou qui y connoissent quelqu'un, voilà ce que tu peux faire. M""^ Pourrat peut même t'y servir. Il faut song-er que la série des personnes de l'arrondissement dont nous ferons partie est la moins importante.

Jouvan et de Sennes peuvent t'être utiles, mais en général et dans tout Paris, tous les gens qui connoissent un habitant des 4 sections, par exemple Désefeuillées. Au surplus, si, comme tout porte à le croire, le général Marmont prend une grande consistance dans l'artillerie, je présume que j'y resterai fixé, parce que nos idées s'accordent sur les changements qu'il con-

A-ient d'y faire. En revenant à la Liste Communale, ce que peut Y faire le Préfet de Paris, c'est de recommander à la foule de g-ens qui, plus ou moins, dépendent de lui, et qui habitent dans la municipalité, où est le protég-é. En tout cas, c'est cette marche qu'il faut bien avoir dans la tête et qu'on peut réduire à cette phrase : « Etes-vous de la municipalité du deuxième arrondissement? — Oui. Hé bien! Je vous demande de mettre un tel sur votre liste du premier bulletin. »

Selon moi, ce qui me nuira le j)lus auprès des personnes qui me connoissent un peu, sera que les uns me désigneront sous le nom de L... d'autres sous celui de Ch... et d'autres sous les 2 noms réunis, et qu'on fera de ces trois dénominations trois personnes différentes. 11 faut donc toujours dire: L... g~énéral de brigade, absent pour le service public.

A propos d'absence, à moins qu'il ne survienne des ordres contraires (j'entends des ordres qui me comprendroient dans les officiers g-énéraux employés en Italie), à moins de cela, disje, je prévois pouvoir me mettre en route à la fin de cette décade. Il n'y a cependant encore rien d'assés déterminé pour que je puisse fixer une époque précise à mon départ, ni surtout à mon arrivée.

Je prévois que j'emploierai environ i5 jours, tant dans ma route que dans mes séjours.

Je te préviendrai sûrement du jour de mon départ et celui de l'arrivée, qui est le véritable, viendra quand il pourra, mais jamais assés tôt pour mon désir.

Milan, 4 floréal an IX de la Rép. franc, une et ind. Nous ne pensons pas icy que la mort de Paul P' change rien à l'état de nos affaires. Son successeur Alexandre passe, au contraire, pour plus sage et surtout plus ami des François. Nous savons déjà que M.Kalitschew a reçu la confirmation de ses pouvoirs.

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Ce qui prouve que cette opinion est bien établie icy, c'est hne le Général Marmont est parti hier soir pour Gênes, où il compte passer deux jours seulement et se mettre de là en route pour Paris, sans repasser par Milan. En revenant de Gênes, il passera à Pavie où est ma réserve, et où je me rends demain de ma personne. Le Général Marmont y sera le 7 ou le 8, au plus tard ; nous y traiterons définitivement l'objet de mon départ.

Pavie, le 7 au soir, c'est-à-dire après midi, pour partir le 8 floréal an IX de la Rép. franc.

Lorsque cette lettre partira de Milan, bonne chère amie, elle jet moi, nous serons chacun de notre côté, en route pour nous rendre à Paris : mais nous n'y arriverons pas en même temps, à beaucoup près, car la lettre ira sans séjourner, et moi, je me coucherai et .séjournerai à Turin, à Chambéry, à Lyon, et à Fontainebleau. Je ne compte donc pas arriver beaucoup avant le 26, et encore faut-il calculer qu'il y aura peut-être quelque séjour forcé, pour réparation de voiture; car on ne fait guère 260 lieues en poste impunément. Mais enfin, c'est le cas de dire, ou jamais, tout floréal ne se passera pas que nous ne soyons réunis. Tu ne saurois croire avec quelle émotion je t'écris cette lettre; et j'ai, moi-même, peine à comprendre pourquoi quelques larmes me roulent dans les yeux. Le bonheur est-il donc plus difficile à supporter que la peine? Me voilà un peu rasséréné et je commence à causer avec toi. Je ferai route avec le Général Marmont, pour la traversée d'Italie, jusques et compris le Mont Cenis. Là, nous nous séparerons, parce que nous ne trouverons plus assés dechevaux aux postes; et puis encore, c'est qu'ils courront presque toujours,jour et nuit, ce qui ne convient plus à mon âg-e, quand on n'y est pas obligé. En outre, nous nous serions toujours séparés à Lyon, car 16 tiens imperturbablement à passer par Fontainebleau, pour

voir notre bon Etienne, et eux prennent la route par la Champag"ne, la seulle des trois qui n'y passe pas. Leur motif est que, sur cette route, se trouve le domicile de M. Marmont, père du Général, chez lequel ils s'arrêteront quelques jours, de sorte qu'ils ne seront pas ou qu'ils seront de bien peu à Paris avant moi.

Je ne sais pas si je t'ai mande que j'avois enfin envoyé les Liaisons dangereuses au dig-ne évoque de Pavie (chez lequel par parenthèzeje dine aujourd'huy) 'J'ajoute, dans touslescas, que l'Èvêque dit à ce qui veut l'entendre que c'est un ouvrag-e très moral et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes.

Ou je ne sais aucune nouvelle, ou je ne me rappelle d'au-, cune ; cela vient peut-être de ce que véritablement je suis un peu troublé, et ce trouble vient, je crois, de l'état de doute où j'ai été jusqu'à ce moment; car tu sauras qu'il m'a fallu faire tous mes préparatifs de départ, et même faire partir mon fourg-on, au risque de faire courir après lui, ainsi que mes chevaux, sans pouvoir être sûr de partir moi-même.

Mais si cette lettre te parvient, il n'y aura plus aucun doute sur mon départ, car elle ne partira qu'après moi. J'ai aussi; quelques ordres à donner encore, relativement au commandement que je quitte. Pour toutes ces raisons, je ne ferai pas cette lettre plus long-ue. J'ajoute cependant qu'il est possible que je ne t'écrive pas de ma route, car celle qui rapproche n'est' pas comme celle qui éloig-ne. Je te prie donc de ne pas t'inquiéter si tu n'as pas de mes nouvelles.

Lyon, i5 floréal an IX de la Rép.

Je t'écris, bonne chère amie, en descendant de voiture, entre. 9 et 10 heures du matin. Je reste aujourd'huy à Lyon, je compte, sans en être sûr, en partir demain. Ma route sera de 5 1/2 ou 6 1/2 jours. Je dis toujours et demi parce que je

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m'arrangerai pour coucher à Fontainebleau, d'où je repartirai pour aller diner chez toi. Nous nous sommes séparés, le Général Marmont et moi, à Lanslebourg, après le passag-e du Mont Cenis, tous bons amis, et bien portants. Je vas faire faire ma barbe et me mettre en course. Je ne t'écrirai pas plus longuement, car depuis que je me sens en route pour aller te revoir et causer avec toi, t'écrire ne suffit plus à mon bonheur, jyjme Marmont disoit que ma figure s'épanouissoit à chaque poste; si cela étoit vrai, ma figure étoit bien l'image de mon cœur. Il j a pourtant cette différence que celle-là a perdii 2 ou 3 dents, qui la changent un peu, tandis que mon cœur est resté toujours le môme, je ne lui remarque pas encore une seuUeride.

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