‹ Lettres inédites de Choderlos de Laclos. PubliéesChapitre 5 sur 10 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Mardi, je crois i3 floréal an XI.

Quoique je t'ai dit, bonne chère amie, que je ne t'écrirai que de Lyon, je trouve que Lyon est encore trop loin et je t'écris de Briare; 43 ou 44 lieues de Paris. Nous arrivons dans le moment où il n'est pas 8 heures, mais il faudroit faire 4 postes de plus pour trouver un autre g"îte, et cela nous ennuiteroit trop, puisqu'il seroit près de minuit. Tu juges, bien, j'espère^ que depuis mon départ, je n'en ai pas moins été beaucoup plus faubourg" Poissonnière n° 6 que sur les grands chemins.

Je sais bien pourquoi je retiens si peu dans mes voyag-es, c'est que je m'occupe plus de mes affections que des points de vue. Quand je suis chez moi, mes châteaux en Espag-ne se bâtissent assés facilement au dehors ; mais quand je suis hors de la famille, toutes mes idées m'y ramènent sans cesse. Si tu savois de combien de façons je t'ai déjà fait arriver en Italie, tu serois étonnée de n'y être pas rendue avant moi.Baste,le temps présent est gros de l'avenir.

Lyon, vendredi soir, i6 floréal an XI.

Je t'écris seulement un mot, bonne chère amie, pour te dire que malg-ré les chemins détestables de cette journée, ni ma voiture, ni moi ne sommes en pièces et que ma santé continue

d'être bonne. Joseph, malgré soncourag-e,n'a pas pu continuer de courir; ce matin il a été oblig-é de demander grâce, il a pris place sur le coffre de devant et est porteur de 2 larges écorchures aux fesses qui ne lui permettent de s'y asseoir que de côté. II faut espérer qu'une autre fois il pourra aller plus loin. Au surplus il va plus suffisamment à cheval pour la guerre et je me console du reste. Lespagnol se porte bien, voilà toutes les nouvelles du vojage et je ne puis t'en donner d'autres. J'en recevrai seulement de toi à Milan. Là aussi je saurai peutêtre le comment et le pourquoi de mon voyage : tout ce que je sais à présent, c'est que les Anglois quittent Lyon et retournent à Paris. Toi, tu sais peut-être déjà s'ils y resteront ou s'ils iront plus loin. Je me disois ce matin, dans mes rêveries, que tu devois avoir commencé à organiser tes journées pour la solitude où tu te trouves. Je supposois que tu lisois davantage ; enfin je désirois que tu combatisses l'ennui de ton mieux.

Amuses-toi souvent à me donner de tes nouvelles, ce sera vaincre à la fois ton ennui et le mien, parles moi aussi de nos enfants, c'est un sujet qui ne te déplait pas à traiter. Soulange travaille-t-elle bien et Charles est-il purgé? Je voudrois savoir jusqu'au moindre détail de la famille. Dis leur à tous combien je m'occupe d'eux et embrasses les pour moi :pour toi, bonne chère amie, tu es toujours la première dans l'ordre de mes pensées, comme dans celui de mes affections ; il est huit heures passées, j'ai faim, on me dit que mon souper est prêt, et je veux porter ma lettre à la poste. Adieu donc, je t'aime et embrasse de tout mon cœur.

Verceil (entre Turia et Milan) jeudi, je crois, mais 12 mai sûr .

Je serai demain à Milan, bonne chère amie, et je comptois d'abord ne t'écrire que de cette dernière ville, mais d'une part,

je crains que tu ne t'inquiètes du passag-e du Mont Cenis, et de l'autre j'aime mieux ne t'écrire de Milan que quand j'aurai vu le Général Murât; je te grifonne donc quelques mots, pendant qu'on mi'apprète un souper italien, et sans autre objet que de te dire que notre voyag-e se continue sans accident, sauf l'ennui qui est pour moi un accident inséparable de tout voyage.

Je me disois ce soir dans mes rêveries de voiture : Oh ! combien on s'ôte de jours de sa vie, quoiqu'on se plaigne toujours d'en avoir trop peu.

J'ai dîné hier chez Menou (i) à Turin, c'étoit un petit jour. Un appartement plus beau que celui de Bonaparte, la livrée du gouvernement, des tabourets au salon et à table comme chez Bonaparte, un dîner meilleur que celui de Bonaparte,je n'ai vu que cela, tout est mieux les grands jours.

Il m'a dit qu'il alloit écrire à Duperré pour lui proposer de venir dans son administration intérieure avec 2.000 écus d'appointements et (a-t-il ajouté) les agréments qu'il trouvera chez moi ; il m'a demandé s'il auroit de l'argent pour faire sa route et sur ma réponse négative il a repris : Hé bien, je lui en enverrai ; je t'invite à ne rien dire de tout cela à ton frère, car il n'en arrivera peut-être rien, mais peut-être aussi. D. ne feroit-il pas mal de lui écrire dans un ou deux mois, si d'icy là il n'entend pas parler de lui. Je t'observe que je ne lui parlois pas de D. et que c'est Menou qui a entamé la conversation sur cet objet. J'ai vu le Général Dupont; il est toujours simple et je le crois toujours mon ami. Au surplus Menou m'a traité à merveille et m'a fait promettre qu'à mon retour je descendrai chez lui.

Milan, mercredi, je crois 28 floréal an XI. Ainsi que je te l'avois mandé de Verceil, je suis arrivé icy, chère bonne amie, vendredi dernier.

(i) Alors gouverneur du Piémont,

J'ai VU le g-énéral Murât le lendemain, il m'a fort bien accueilli et j'y ai dîné le même jour, suivant l'usag-e. M"*^ Murât n'a paru qu'après dîner, étant à la veille d'accoucher, et si bien à la veille qu'elle est accouchée la nuit du dimanche d'un g-ros g-arçon, comme on dit. Cela coupe court à la connoissance que j'aurois entrepris de faire avec elle, quoiqu'on la dise icy d'un difficile accès. La Combe Saint-Michel étoitabsentet n'est revenu que le leademain de Plaisance où il étoit allé pour le rassemblement de l'équipag-e que je dois commander. Ce commandement séparé de son autorité lui déplaît beaucoup et peutêtre a-t-il raison. Je ne doute pas qu'il n'en ait déjà écrit au général Marmont. Nous soutiendrons chacun nos droits, mais en restant amis, au moins à ce que j'espère.

De mon côté, j'ai déjà prévenu le général Marmont.

J'ai lieu de croire qu'il n'oubliera pas sa promesse que je serois commandant en chef de l'équipage. A la vérité cela a sa difficulté tant que nous serons en Cisalpine, mais aussi tant que nous y serons, il n'y aura rien à faire.

Je parle en même temps au général Marmont de plusieurs autres objets et nottament de mon traitement mensuel pour lequel je lui demande un ordre positif du Ministre, sans quoi je l'assure que je n'aurai rien et en cela je lui dis vrai.

La Combe ne parvient pas à avoir le sien parce qu'on l'a renvoyé au général Murât, qui convient qu'il lui est dû, mais qui ne veut pas le payer, parce que ce seroit autant de diminué sur ce qu'il garde, et qu'il aime mieux garder que payer. Il y a près d'un an que cette difficulté dure sans être encore résolue.

On me promet monts et merveilles quand je serai une fois sur le territoire napolitain, mais ne sera-ce pas la terre promise sur laquelle nous n'entrerons jamais? Au surplus s'il s'agissoit d'une guerre sérieuse, je serois bien mal outillé. J'en ai aussi rendu compte au général Marmont et cela ne te regarde pas ; mais quant au traitement, comme c'est une affaire de ménage,

tu me ferois plaisir de saisir ou même de chercher l'occasion d'en parler au général, comme chargée par moi d'en solliciter la prompte expédition, et en même temps de lui rappeler que je crois que ce traitement doit être celui d'un général de brigade, ainsi que je lui ai déjà fait observer à Paris.

J'ai reçu hier ta lettre du 1 6 et c'est le iC plaisir que j'aie éprouvé depuis mon départ.

Je reste icy pour presser la formation de mon équipage qui n'est pas prêt. Je profite de ces quelques jours pour prendre chaque jour un bain, i chopine de petit lait et i lavement; ce traitement ordonné par le i®*" médecin de l'armée a pour objet de combattre ou plutôt de favoriser une ébulition qui s'est manifestée pendant ma route, et qui, depuis que j'en favorise la sortie, m'a gratifié de plusieurs milliers de petits boutons sur le corps, depuis le col jusqu'à la moitié du derrière. Le médecin, qui croit que c'est un reste de l'humeur rhumatismale, assure que, dans tous les cas, c'est un grand bonheur. Si cela est vrai, il n'est pas acheté cher, car je n'éprouve d'autre inconvénient que des démangeaisons importunes, surtout la nuit, mais du reste j'ai bon appétit, je fais mes affaires et le tout, de l'avis du médecin, qui est celui du général et de M" Murât et qui est fort estimé. Il assure même que je dois beaucoup mieux me porter à présent que je ne le faisois avant. Ne prends donc nulle inquiétude. Je dois être parfaitement quitte de boutons, de bain, de petit lait et de lavements dans 3 jours.

Milan, i"='" prairial an XI pour partir le 2.

Je veuxjt'écrire, je veux écrire à Soulange, je veux écrire à Charles, comment donc faire? Trois ports delettres seroient ruineux, car, par parenthèze, le moyen que nous avions crû possible ne Test pas, attendu qu'on ne reçoit d'affranchissements militaires pour France que pour les militaires à leur corps ou

dans une administration; et en rcvenantà mon sujet, comment, avec des matinées qui ne commencent qu'à midi, comment, disje, avoir le temps d'écrire 3 lettres, outre les écritures nécessaires? Je prends donc le parti de partager ma lettre en 3 morceaux et de la disposer de manière que chacun puisse avoir le sien en partag-e, ainsi les lettres de tes enfants seront aux dépens de la tienne. Ce n'est pas la i'"^ fois que tu te seras otéc, comme on dit, les morceaux de ta bouche pour les leur donner.

Grâces aux bains, aux chopines de petit lait et aux lavements que je prends régulièrement chaque matin, mon ébuUition continue de sortir avec une merveilleuse abondance, sans me causer d'autre incommodité que de grandes démangeaisons.

Du reste je conserve un très bon appétit et un aussi bon sommeil que le permettent les démangeaisons. Je fais mes affaires, mes visites, mes promenades, sans autre inconvénient, et sans d'autre précaution, exigée par le médecin, que de me tenir bien vêtû^et d'éviter l'air du soir.

Quand je vois l'abondance de mon ébullition, je reviens à penser comme mon médecin, que^cela me sauve d'une véritable maladie dont j 'a vois le germe en moi à mon départ de Paris; à présent, à l'ébullition près, ma santé est véritablement bonne.

D'après les apparences de guerre, notre destination est déjà changée, ce ne sera plus à Bologne, ce sera à Rimini que nous irons. Ce lieu de rassemblement est l'extrême frontière de la République Cisalpine, du côté du rojaume de Naples.

On suppose, ou on sait, que, si les hostilités commencent, nous irons occuper Tarente et autres petits ports napolitains.

Nos nouvelles sont à la guerre et c'est le général Gouvion Saint-Cjr, conseiller d'Etat, qui vient commander le corps où je suis attaché. Il vient comme lieutenant général du général en chef Murât. C'est un excellent officier, avec lequel j'étois fort bien à l'armée de Moreau, où il commandoit une aile.

DE PARTS A TARENTE 3 5g

Le nouveau né du général Murât est à la mort et presque sans espérance.

Milan, mercredi sS mai (je ne sais pas l'autre date).

Pour cette fois, bonne chère amie, cette lettre est pour toi, sans partag-e, et ce sera une véritable causerie, car je n'ai rien de nouveau à te mander. J'ai devant moi tout mon petit trésor, je veux dire les 4 lettres quej'ai reçues de toi, depuis mon départ (celle du i8, celle du 19 et les 2 du 23). Je vais les relire encore et y répondre en détail, autant que besoin sera, mais je me doute que tu veux d'abord savoir des nouvelles de ma santé. — A la bonne heure, ma santé est toujours bonne et^ beaucoup meilleure qu'elle n'étoit à mon départ de Paris; cependant Tébullition va toujours son train, avec à peu près la même force; ce n'est pas que tous ces petits boutons ou petites élevures ne sèchent et ne disparaissent en 3 ou 4 jours, mais c'est qu'il en arrive de nouveaux ou de nouvelles tous les jours. Cependant, comme j'ai encore vraisemblablement 6 à 8 jours à rester icy, il y a lieu de croire que cela sera fini avant mon départ. Toutes fois je suis déjà convenu avec mon médecin que, le cas du départ arrivant, il remplaceroit les bains par des bouillons rafraîchissants que je pourrai prendre partout et qui, à ce qu'il m'assure, feroient le même bon effet, c'est-à-dire favoriseroient ég-alement la sortie de l'ébullition, jusqu'à ce que tout fut dehors, seulle chose, assurc-t-il, qu'il y ait à faire, afin de profiter complètement de ce bienfait de la nature. Le tout se terminera, quelque part que je sois, par ma médecine ordinaire. Tu vois donc que tout se passe et se passera en règ-le, et il ne seroit pas raisonnable d'avoir la moindre inquiétude.

Tu me mandes avoir vu le Général Marmont. On répand icy qu'il va avoir un commandement d'armée. J'en serai bien aise parce que je sais qu'il le désire, mais je reg-rèterai de ne pas être son commandant d'artillerie. Je ne prévois pas que

nous ayons à faire grand chose icy. Au reste qui sait encore s'il y aura paix ou guerre? Depuis deux jours les nouvelles d'icy sont à la paix. On répand que l'Empereur de Russie a accédé au traité d'Amiens, en ce qui le concerne; si cela est vrai, ce sera un grand sujet de réflexion pour l'Angleterre.

Le général Murât attend d'un jour à l'autre un courier qui nous apportera, sans doute, l'ordre d'aller en avant, ou celui de rétrograder; malgré le départ de l'ambassadeur, tout me paroit encore sous le voile.

J'ai pris le parti, comme régime, de refuser tout dîner dehors, même le Général Murât et le vice-président Melse, ce qui ne m'empêche pas de les voir chez eux, en visite. J'ai trouvé icy, même auberge que moi, un M. Lefébure chez lequel tu peux te rappeller que j'ai dîné deux ou trois fois avec les Sévernes, du temps de nos projets de banque. Ce M. Lefébure est beaufrère du célèbre banquier Vanderberg, le plus riche particulier des Pays-Bas et chargé dans ce moment des vivres de la marine.

Ce M. Lefébure, lui, est administrateur des Messageries Nationales en France et est icy, en outre, comme inspecteur des vivres pain pour les troupes françoises en Cisalpine. Nous vivons ensemble et nous faisons une chère meilleure et plus saine qu'on ne peut l'espérer icy, surtout dans les auberges; mais celle-cy a un cuisinier françois et le d. Lefébure jouit de considération dans cette maison, et moi, je profite de tout cela ; nous avons, chose remarquable, tous les jours d'aussi bonne soupe et aussi franche que chez toi.

Fais mon compliment à Soulange sur sa prochaine élévation au grade de dessinatrice d'après nature; cela lui a déjà valu de la considération auprès d'Appiani et du jeune Delor, celui qui a remporté le I^'' prix de peinture cette année.

Celui-cy m'a dit que c'étoit à cette époque qu'on pouvoit commencer à se créer un talent à soi. Ce jeune homme me

DE PARIS A TARKNTR

paroit avoir bien le germe de son talent. Il a de plus une jolie fii^ure et a eu une bonne éducation.

A l'époque où je t'écris cette lettre, tu es donc séparée déjà depuis quelques jours de ce pauvre Charles. C'aura été un g-rand chagrin pour tous trois, je ne puis malheureusement que le partager et non pas l'adoucir. La seulle réflexion consolante est que c'est pour son plus grand bien.

Milan, 8 prairial an XL

Je t'écris un mot, bonne chère amie, pendant qu'on apprête et qu'on charge ma voiture; et aussitôt que cela sera fini, j'y monterai pour aller de suite, et en poste, joindre à Rimini ce qu'il y a de rassemblé, tant bien que mal, de mon équipage d'artillerie pour entrer de suite et avec les troupes qui y sont, sur le territoire de Naples, passant par les Etats du Pape.

Heureusement ma santé est bien rétablie, et tu peux étretranquile à cet égard. Sois donc sans aucune inquiétude; j'insiste d'autant plus sur ce point qu'au milieu des affaires que je vais avoir les premiers jours après mon arrivée, il m'est impossible de savoir si j'aurai un moment pour t'écrire; de plus, il faut que tu saches que les postes italiennes, qui vont seuUes servir ma correspondance, partent rarement, et de plus sont d'une telle inexactitude que sur 3 lettres il s'en perd souvent deux. — Pour toi, continues de m'écrire à Milan poste restante. Mes arrangements sont pris pour qu'elles me parviennent où je serai et au moins elles arriveront sûrement, et affranchies pour 3 sols, jusqu'à Milan.

Quant à mes lettres, elles seront excessivement chères, mais cela ne m'arrêtera pas, sachant bien que tu ne regretefas pas cette dépense. Je crois fermement que nous serons reçus comme amis, ainsi point d'inquiétude à cet égard.

Mais sur quoi je te demande du courage, c'est sur cette grande et longue séparation. Je te le demande d'autant plus

que j'éprouve par moi-même que ce n'est pas une chose facile. Je ne le trouve que dans la certitude de ta tendre et constante affection ; et si tu le cherches dans les mêmes idées, la matière au moins ne te manquera pas. Oui, bonne chère amie, sois bien assurée que toi et nos enfants vous êtes les uniques et constants objets de mes plus tendres sentiments. Je te prie de le dire à Soulang-e et à Charles, en les embrassant bien tendrement pour moi, et aussi de l'écrire à Etienne.

Pour toi, bonne chère amie, tu sais depuis bien long-temps et pour toujours, que tu es la souveraine de toutes mes pensées comme de tous mes [sentiments.

Adieu, bonne chère amie, tout est prêt, il est temps que je te quitte, aussi bien ne vois-je plus ce que j'écris et tu en devines bien la raison. Je t'aime et t'embrasse mille et mille fois et de toute mon âme.

Mardi, 1 1 prairial, de Rimini sur le bord de l'Adriatique.

Je t'écris, avec l'écritoire de mon hôte qui, comme tu peux voir, n'est pas en fort bon état, tout neveu qu'il est d'un g-rand Pape (Gang-anelli) connu sous le nom de Benoit XIV. Les premières trouppes se mettront demain en marche pour entrer sur les terres du Pape. Je compte, pour mon compte, ne m'y mettre que dans deux ou trois jours, peut-être 4 avec le quartier général. St.-Cyr n'est pas encore arrivé, quoique parti le 2 de Paris, mais c'est qu'il y a loin. Il y a lieu de croire que je t'écrirai une fois d'icy, comme essai, cela n'est pourtant pas sûr, car je ne sais si j'en aurai le temps. Mon ébuUition qui commençoit à décroître à mon départ, ne paroit presque plus, tout sèche et s'éteint ; elle me démang-e encore un peu, mais assés peu pour ne plus nuire à mon sommeil. Je me crois sûr que, dans 3 jours, il n'y aura plus rien du tout.

Si tu veux avoir des renseig-nements sûrs sur tous les lieux où j'ai passé et sur tous ceux où je pourrois me trouver en

Italie, fais chercher à Paris unouvrag-e en François et imprimé à Florence, la seconde édition, en Tan VIII, sous le titre d'Itinéraire cV Italie ; c'est un assés fort in octavo, avec beaucoup de petites cartes. Il m'a Coûté à Plaisance, environ 7 1, 4 s., tu y trouveras tout ce que j'ai vu ou pii voir, et jusqu'aux auberg-es où j'ai couché. Avec ce livre tu me suivrois au doig-t et à l'œil et c'est d'ailleurs, une assés agréable notice sur toutes les villes d'Italie.

Pezzaro (Etats du Pape), 17 prairial an XI Lundi midi.

Je suis icy depuis 3 heures environ, et j'y suis seul de ma personne, avec Lespag-nol ; mon artillerie n'arrivera que demain. J'ai déjà vu Mgr le Gouverneur, qui, comme partout dans ce pays, est un évêque, mais celui-cy est aimable et instruit. Il parle assés bien François; nous avons causé longuement, ensemble de la Révolution, des Liaisons dangereuses et de M. de Vaudreuil (i) ; il paroit très bien connoitre ces trois objets.

Je traverse en ce moment 'de fort beaux pays, et je suis en général somptueusement logé mais non commodément. Voilà jusqu'icy tout l'agrément que je reconnois à un voyage d'Italie.

D'ailleurs les auberges y sont détestables, les villes, hors les principales, petites et vilaines ; les routes deviennent mauvaises dans la partie où je suis, elles le seront davantage dans les Appenins que j'aurai à traverser.

J'ai enfin, depuis hier un cuisinier, ce qui m'assure que je ne mourrai pas de Faim. On m'en a dit beaucoup de bien où Je l'ai pris, en probité et en talent, et il est jeune et a l'air tranquile, il m'a Fait hier un diner mangeable, voilà jusqu'à présent tout ce que j'en sais.

(i) Le Cte de Vaudreuil (1740-1817) fit la guerre de Sept ans avec Soubise et jouit d'une grande faveur à la cour. 11 prit part à toutes les intrigues royalistes sous la Rcyoîutiou.

Le Général Saint-Cyr n'est pas encore arrivé, on suppose qu'il doit partir aujourd'hui de Milan, mais on n'en sait rien. Si la supposition est juste, il sera icy sous peu de jours, jusque là nous sommes dans l'ig-norance la plus complète et la plus universelle sur ce que nous ferons ; nous désirons tous que le roi de Naples nous reçoive en ennemis mais nous n'en avons pas l'espoir. Mandes moi les nouvelles, ne fût-ce que celles des journaux, car nous ig-norons tous tout ce qui se fait et se dit en France.

Voilà bien du bavardag-e, mais il me semble que cela doit être ainsi, car depuis que je suis absent, je voudrois savoir jusqu'aux plus petits détails de famille, et je vis bien plus faubourg" Poissonnière que dans aucun endroit de l'Italie.

Adieu, bonne chère amie, écris quelquefois à Etienne, embrasses pour moi Soulang-e et Charles, dis leur, répète leur, à tous trois que je les aime bien et que je pense souvent à eux.

Pour toi, tu peux bien te dire et te répéter à tous les instants du jour et encore à beaucoup de ceux de la nuit, il pense à moi. Je t'aime et embrasse comme de coutume et de tout mon cœur.

Tarente, 28 prairial an XI.

Je t'envoye cette lettre sous le couvert du général Marmont, qui a ses ports francs, et je le prie de te faire savoir si je peux sans indiscrétion user quelquefois de ce moyen. Il assureroit un peu l'exactitude de la poste et t'éparg-neroit quelques ports de lettres.

Je l'informe, mais sans yjoindre aucune réflexion, que nous sommes icy sans traitement et même sans solde.

Le premier médecin de notre petite armée est venu hier me faire sa visite. J'en ai profité pour le consulter. Il approuve en tout ma conduite et mon rég-ime et m'a dit que je lui paroissois

en parfaite santé. Sois donc, je t'en conjure, sans inquiétude à cet ég"ard.

Sois bien assurée que je ne perds pas un moment de vile la possibilité de nous réunir. Je n'ai pas besoin, j'espère, de te répéter que je le désire autant que toi.

Ancône, 24 prairial an XI, Plus je vais en avant, bonne chère amie, plus je prends d'informations et plus j'acquiers la triste certitude que notre correspondance sera difficile, inexacte et lente. Nous partons le !*"■ messidor, nous serons environ un mois en route, avaat d'être rendus à Tarente, et nous allons parcourir un pays où, non seulement il n'y a ni poste aux lettres, ni poste aux chevaux, mais où il n'y a même pas de chemins ; ce ne sera pas une petite affaire que d'y faire passer de l'artillerie, mais ce n'est pas là ce qui m'inquiète; il faudra bien s'en tirer, et nous nous en tirerons, mais pendant tout ce temps, je n'espère guère trouver moyen ni de te faire parvenir, ni de recevoir de toi une lettre.

Je suis avec le général Gouvion Saint-Cyr depuis 3 jours et j'espère que nous serons bien ensemble. J'ai du moins eu l'occasion de lui rendre un petit service. Je lui ai parlé de mes affaires d'intérêt personel et il m'a fort bien écouté ; mais tout cela s'est résolu (comme au surplus cela devoit être) en promesses pour le temps où nous serions tous établis sur le territoire de Naples. Il va aller de sa personne dans cette ville, pour y régler le sort de l'armée. Il en est jusqu'icy, tant pour lui que pour sa suite et ses chevaux, pour i6 mille francs de son argent, et on l'a fait partir avec 16 cents francs de frais de route.

Ancône, 25 prairial an XI.

Ancône est une ville fort commerçante, bâtie sur trois collines, en sorte qu'il y a plus d'escaliei^s que de rues. J'ai par

exemple loo ou i5o marches à monter pour arriver à la porte de mon log-is, et quand je veux visiter ma remiseetmon écurie, je monte au 3» étag-e de la maison, où je trouve une autre cour et celle-là communique bien à une rïie carrossable, mais si rapide qu'il faut y enrayer pour la descendre. Les François sont détestés icy ; ce qui prouve que les habitants y ont de la mémoire. Cette haine n'empêche pas que les autorités ne nous fassent force politesses, inspirées par la crainte, autre effet de la même mémoire.

Aujourd'huy tous les g-énéraux icy présents dînent chez Monseig-neur le Dolég-at, Prélat et g-ouverneur, comme à Pezzaro, moins aimable que ce dernier, mais aussi fin. Voilà toutes mes nouvelles.

Adieu, bonne chère amie, ma santé est bonne. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur.

Embrasses nos enfants pour moi, parlés de moi ensemble et plaig-nés moi de concert d'être éloigné de vous tous.

Ancône, 29 prairial an XI de la République

françoise pour partir Je lundi i" messidor.

Je pars après demain i^^" thermidor paur être rendu à Tarente du 25 au 3o du môme mois. Ce ne sera que là que nous saurons comment nous serons traités; carjusqu'icy nousavons tout fait à nos frais, sans aucun traitement, et il s'en faut de beaucoup que nos médiocres appointements y suffisent, quoique je n'aye encore donné un verre d'eau à personne.

On nous fait espérer que nous serons dédomag-és par la suite, je le souhaite ; mais, dit le proverbe, un bon tient vaut mieux que deux tu l'auras, et le bon tiens n'est pas venu.

Le Courier d'hier ne nous a pas plus porté de lettres que tous les autres et je compte toujours depuis mon départ de Milan, sans avoir aucune nouvelle de toi ni de nos. enfants, ce qui, comme tu peux penser, ajoute beaucoup à l'ennui de l'absence,

et jette sur toutes les habitudes de la vie une assés forte teinte de tristesse. L'idée qui me tourmente Je plus, est la crainte que mes lettres n'aient le même sort que les tiennes, car tu ne saurois à quoi attribuer cet éternel silence, au lieu que moi, du moins, j'en connois la cause; en sorte que je m'en afflige plus que je ne m'en inquiète. Je tâche de me persuader que tu as raison, quand tu te vantes de ton impérissable santé, et je me courbe sous la dure loi de la nécessité.

Cette lettre sera encore expédiée par la voie de notre commissaire des Relations Commerciales icy, de notre ministre à Rome et du Chef de D Dermann. Je la préfère quoique plus long-ue, parce que je la crois plus sûre, mais pour ne négliger aucune occasion, j'écrirai ce même jour à Soulange et à Charles, par la voie de Milan, grâce à un courier qu'on y expédie et que je chargerai de mettre cette autre lettre à la poste. Ce jour passé, je ne prévois aucun moyen de t'écrire jusqu'à mon arrivée à Tarente (du 25 au 3o messidor) ; à quoi il faut joindre le temps que ma lettre mettra à te parvenir, ainsi tu dois compter sur un intervaledesix semaines au moins, à compter de la datte de cette lettre.

En affaire de ménage, je te dirai que je continue d'être content de tout ce qui m'entoure. Mon cuisinier n'est pas bon, mais il est tranquile et de bonne volonté et je le crois honête, de plus il ne fait pas son embaras. Tu serois bien étonnée de me voir chaque matin m'occuper de mon menuet discuter avec lui son mémoire de la veille. Si cela continue, j'espère qu'à mon retour je serai la plus forte commère du quartier.

Te voilà, bonne chère amie, tout aussi au fait que moi de mes occupations; car, à celle de ménage près, je n'en ai guère, je passe presque tout le jour à arpenter mon vaste appartement, qui seroit assez agréable si les puces ne me le disputoient pas; mais elles sont en Italie sur leur terrain; attendu que tous ces beaux et grands palais ne sont guère balayés que

deux OU trois fois par an, n'étant habités que dans les grandes occasions; aussi les meubles sont-ils le patrimoine de quatre g-énérations. C'est par un effet de mémoire que je me suis rappelé avoir vu dans ma jeunesse, chez quelques frippiers sans pratiques, encore un ou deux fauteuils de la forme de ceux de mon ameublement et le damas cramoisi qui les couvre en est passé, mais d'ailleurs encore tout neuf.

Voilà du bavardag-e, bonne chère amie, faute de nouvelles, j'ai pourtant trouvé icy, dans les g-azettes italiennes, le manifeste du roi d'Ang-leterre et une lettre, vraie ou fausse, de lord Wilvort au lord Ankesburj, dans laquelle il lui rend un compte officiel d'une longue conversation qu'il a eiie avec le I^"" Consul. Tout cela a-t-il paru dans vos journaux? Quand la poste militaire sera établie, je te redemanderai vcvon Moniteur j non pour le passé mais pour le courant.

Adieu, bonne chère amie, ma santé est fort bonne.

Lanciane, mardi 9 messidor an XI.

J'ai eu hier un moment de plaisir vif, quoique peut-être ce soit un vrai plaisir d'enfant. J'ai trouvé icj un plan de Paris chez mes hôtes ; je me le suis fait apporter et j'y ai cherché bien vite la rue du Faubourg--Poissonnière, làje suis resté près d'un demi quart d'heure à considérer le petit espace compris entre le Boulevard et la rue Berg-ère. Je conçois à présent que mon fidèle Baptiste arrivant pour la P*' fois à Lyon ait nég^ligé d'aller voir la ville pour rester toute la soirée à la fenêtre d'une auberg-e qui donnoit sur la Saône, et d'où il voyoit couler l'eau qui avoit passé devant la porte de la chaumière qu'habitoient ses parents. Cependant, bonne chère amie, quelque chag-rin que j'éprouve d'être séparé de toi et de nos enfants, il n'y a pas de jour ou je ne me félicite de ne t'avoir pas menée avec moi, vu la route que nous tenons à présent. Je n'aurois pas résisté à mes inquiétudes, et toi à la fatigue indispensable à

prendre, car on ne peut, sans impinidencc rester en voiture aux montées, ni aux descentes et hier, par exemple, nous avons bien fait 4 lieues à pied, or, avec la chaleur de ce pays, comment y aurois-tu -résisté? Les Apennins sont toujours assés rudes à traverser, même par les grandes routes, mais on ne s'en fait pas d'idée quand on n'y fréquente, comme nous faisons en ce moment, que des communications de village, faites pour des chars à bœufs. Heureusement ma qualité de commandant d'artillerie met beaucoup de moyens à ma disposition, et je suis, de toute l'armée, le plus assuré de ne pas rester en chemin; mais sans le secours que j'ai pu fournir à quelques-uns d'entre nous, ils ne seroient sûrement pas arrivés jusqu'icy. Je te dirai, à ce sujet, et à la louange de notre sellier, que je n'ai pas encore eu un cloud à remettre à ma voiture, quand toutes les autres sont de plus ou moins à réparer chaque jour. Joseph s'est foulé le pouce de la main droite, cet accident n'aura aucune suite; il m'a fait découvrir que mon petit cuisinier fait assés bien le service de la chambre; seulement il ne rase pas, ce qui me livre aux barbiers du pays qui ne sont pas fort propres. Dans 4 jours nous serons rentrés dans des routes carossables et nos peines seront finies; sois au surplus, sans inquiétude pour ma personne, je ne m'expose à aucun accident. Si mes lettres t'arrivent, tu es au courant de mes actions comme moi-même.

Les cousins et les puces me persécutent, voilà tout le dang-er que je prévois; s'il n'est pas effrayant, il est au moins fort incommode.

Tarente, 22 messidor an XI.

Je suisicy, bonne chère amie, depuis avant hier au soir et j'y

suis en très bonne santé. J'ai éprouvé en y arrivant un plaisir

bien vif, je pourrois dire un grand bonheur, on m'a remis 2

lettres de toi ; et comme un bonheur ne va jamais sans l'autre,

hier j'ai reçu encore deux autres lettres, l'une de Soulang-e et Charles, avec la marg-e de toi, et l'autre du 27 prairial en réponse à ma lettre de Rimini, remise au général Charpentier.

11 ne paroit pas que Dutaillis, l'aide de camp du Ministre, ait mis la même exactitude à te faire passer le petit billet dont je l'avois chargé pour toi, car il me semble que tu aurois dû le recevoir au moins aussitôt. Au surplus il ne contenoit rien que des nouvelles de ma santé.

Je compte toujours sur l'arrivée de mes deux lettres d' Ancône, expédiées par la voie du Ministre de Rome et sous le couvert de Dermann. J'en ai risqué une, du même lieu, par la poste ordinaire, écrite à Soulange et à Charles. J'expédierai celle-cy de même par la poste et ce ne sera que la suivante que je tenterai de te faire parvenir par la voye d'Alquier. Tu peux aussi m'écrire de temps en temps par la voie de Milan, puisque j'en ai bien reçu 4 et que par l'ordre des dattes il ne paroit pas qu'il y en ait eu de perdues ou tout au plus une.

Je reviens à ma santé. Je te demande, chère bonne amie, une grande confiance dans tout ce que je te dirai sur cet objet. C'est principalement pour l'établir que je t'ai informée de cette ébulition dont j'aurois bien pu te sauver l'inquiétude, puisque jamais elle ne m'a empêché de t'écrire et ne m'a arrêté sur rien de mon service; mais j'ai pensé que pour avoir le droit d'être crû, il falloit être sincère en tout. Je réclame aujourd'huy le prix de cette sincérité, quand je t'assure que ma santé est très bonne. Un bénéfice de nature qui m'a duré

1 2 heures, et qui est heureusement venu un jour de séjour, et les sueurs abondantes que m'ont causées les chaleurs, pendant les jours de marche, m'ont beaucoup mieux valu que n'auroient pu le faire deux médecines prises au milieu des chaleurs les plus sèches et de réchauffement inséparable d'une aussi longue route. J'ai bon appétit et bon sommeil, je me sens dispos us tête et de corps, je te répète donc que je me porte bien.

Tu ne désires sûrement pas plus d'être icy que je ne désire que tu y sois, mais hier même, que j'en parlois encore au Général Saint Cyr, il me répondit: « Il n'est pas encore temps, « nous ne savons pas encore si nous sommes icy en paix ou en « g"uerre; nous le saurons au plus tôt après la réponse du P"" Consul » ; en effet le Roi de Naples refuse toute espèce de subsides et il faut savoir si la France fera les frais de notre armée ou si nous recevrons Tordre d'aller chercher notre solde à Naples. Le Roi a déjà déclaré que, dans ce cas, il quitteroit son royaume, et une frégate ang-loise croise toujours à la vue de Naples pour cette fuite éventuelle. En attendant nous sommes icy sans traitement et même sans solde. Cet état qui ne peut durer doit finir dans une quinzaine de jours.

Aussitôt que nous en saurons davantag^e, je t'en instruirai, et si nous sommes pacifiés, tu te mettras en route dès que tu auras pu rassembler de six à huit mille francs. Tu viendrois alors par Rome et Naples à Tarente, car pour la route que nous avons prise, il faut tous les moyens d'une armée pour oser l'entreprendre. Je t'aiderai pécuniairement de tout ce que je pourrai quand j'aurai touché 2 mois d'appointements qui vont m'être dûs. Lespagnol enverra alors de l'argent à sa femme, mais il faudra encore en trouver le moyen. Je crois que je serai obligé de recourir à Alquier pour qu'il m'indique un banquier à Naples. On m'a pourtant parlé icy d'un négociant qui pourroit me fournir ou me procurer peut-être des traites sur Paris. Je m'en informerai d'icy à ce que l'argent nous arrive

Adieu, bonne chère amie. Je crois t'avoir dit le principal, car il faudroit 12 ou 1 5 pages pour tout dire. J'ajoute donc seulement ce que tu sais depuis longtemps, c'est qu'on ne peut pas plus aimer quelqu'un que je ne t'aime.

Tarente, i^'" thermidor an XI.

Nous sommes toujours icy, bonne chère amie, avec un commandement disputé, sans savoir où nous irons et sans traitement, ce qui ne forme pas une position ag-réable : mais au milieu de tout cela, si pourtant, faut-il que tu vives; en conséquence, j'ai pris le parti de t'envoyer tout l'arg-ent qui ne m'est pas nécessaire pour la dépense courante. Cela ne forme pas une g-rosse somme, mais cela t'aidera toujours.

Le i*' Courier ne m'a point apporté de lettres de toi, ce qui est une grande privation. Heureusement Lespag-nol en a reçu 2 de sa femme et elle lui dit dans la plus nouvelle que tu as été chez elle la veille, ce qui a suffi pour calmer l'inquiétude que j'aurois pu avoir. Je ne doute donc pas à présent que tu ne m'ayes écrit et peut-être aussi 2 lettres, mais Dieu seul sait si et quand elles arriveront.

Cette incertitude des couriers n'est pas une des moins tristes circonstances de notre situation. L'établissement que je croyois sûr, de la poste militaire, n'est pas encore certain : cependant écris moi toujours par Milan, mais ne fais pas encore partir le Moniteur^ s'il en est encore temps. Ecris moi aussi par Naples par les soins d'Alquier. Si nous restons quelque temps dans la même situation, j'établirai peut-être notre correspondance par la voie de mon hôte.

Elle sera plus lente et plus chère, mais aussi plus sûre. Nos lettres iroient à Naples, de Naples à Marseille et de Marseille à Paris ; c'est ainsi qu'il fait ses affaires en France, parce que les principales sont à Marseille. L'hôte dont je te parle là est celui de mon nouveau log-ement, où je suis bien log-é et où je reçois jusqu'icy, beaucoup de politesses.

J'attends Dang-lemont (mon chef d'état major) sous peu de jours ; il a dû partir de Milan le 8 de ce mois, mais Milan n'est g-uère qu'à la moitié des 554 lieues qui me séparent de

toi. On publie icy que led. Dang-lemont est raccomodé avec Saint Michel, et avec Mme Danglemont, et qu'il mène celle-cy avec lui. Tu vois qu'il ne faut jamais désespérer de rien.

Tarente est une assés vilaine ville dans un assés vilain pays, mais qui se ressent un peu moins que les Abruzzes et la Fouille de la profonde misère qu'entraîne un mauvais g-ouvernement. La pêche y nourit la plus g-rande partie de la population ; le poisson, y est très abondant, mais peu varié, au moins dans cette saison.

Tarente, 5 thermidor an XI.

Le Courier que nous attendions pour expédier le nôtre, chère bonne amie, est enfin arrivé hier soir 4- H m'a porté une lettre de toi en datte du 24 juin. Je ne parle pas de l'autre datte (27 messidor) qui est évidemment une erreur. Je vois avec peine que tu te livres à des inquiétudes qui ne peuvent qu'ag'graver la situation pénible où nous nous trouvons sans pouvoir y remédier. Cependant je te sais un g-ré infini de la confiance qui t'a portée à me les communiquer. Tu verras, de ton côté, que je n'avois pas attendu ta lettre pour pourvoir au plus pressé, le moyen de vivre.

Quant à notre Etienne, avant que je puisse prendre un parti à cet ég-ard il me paroit indispensable que tu parviennes à vaincre ta timidité et qu'au retour du ministre, tu lui demandes un rendes vous où tu puisse lui parler à cœur ouvert, et lui demander, non aucune place, mais de te dire franchement ce que nous pouvons espérer. Mais tu lui rappelleras aussi la promesse qu'il a bien voulu me faire, et tu ajouteras, en mon nom, que la mission honorable que je remplis me coûte déjà 8 mille francs de mon argent et me laisse bien peu d'espoir qu'on me les rende. Comme cela passe icy pour constant, et que je fais en effet par là que me mettre au taux des autres, tu ne risques rien à faire cette assertion.

Le même courier m'a apporté une lettre du Général Marmont qui me prévient qu'il vient de demander pour moi, au Ministre, un traitement mensuel de i.ooo fr. ; quoique je ne compte pas sur le succès de cette demande, je te prie de le voir à ce sujet et de lui faire nos remerciements.

Ce n'est pas que je ne lui écrive aujourd'huy, mais c'est une lettre de service dans laquelle je ne veux rien mêler de personel, et j'ai tant de choses à lui dire confidentiellement que le temps me manqueroit, en sorte que je remets au courier prochain.

Danglemont n'arrivera que dans quelques jours, mais ses journaux sont déjà icy, c'est le Journal des Débats', cela m'a valu le plaisir défaire au moins une lecture en commun avec toi .

Adieu, bonne chère amie, le port de cette lettre va te ruiner, mais c'est mon seul plaisir de causer avec toi. Je t'aime et embi'asse du meilleur de mon cœur, ainsi que nos enfants. Tu peux assurer Charles que je soig-ne ma santé; depuis que je suis icy, je m'en occupe en effet très sérieusement.

Tarenle, II thermidor an XI.

Lorsque nous nous sommes promis, bonne chère amie, une inaltérable sincérité, c'est que nous avons senti qu'elle seulle pouvoit fonder une inaltérable confiance ; en tenant de mon côté ce traité fidellement, j'ai droit d'exiger que tu le tiennes de même, ainsi lorsque je vais te dire tout, je te conjure de rég-ler ton imagination, et de croire ce que je te dis, tout ce que je te dis, rien que ce que je te dis.

Le jour même où je t'écrivois, à la deuxième datte je me sentoisun peu barbouillé. Le soir je tombai réellement malade, et je l'ai été trois jours dangereusement. Forte dissenterie, privation absolue de force; heureusement point de fièvre, tel étoit mon état. Dès le quatrième jour les accidents ont cessé, il | me reste bien encore la maladie, mais elle est absolument

ans dang-er. II y a seulement lieu de croire que les forces 3vlendront lentement, par l'effet de la saison, car les chaleurs e ce mois sont telles icj, tous les ans, qu'elles ôtent les forces lême aux habitants du pays en état de santé. Par un véritable miracle j'ai réuni icy tout ce que pouvoit éslrer un malade. Je suis log"é chez des personnes qui passent moitié de la journée à s'informer, tant auprès de moi que mon médecin, de tout ce dont j'ai besoin ou désire, et l'aube moitié du jour à me le procurer, c'est-à-dire à me le don- 3r. De plus j'ai un médecin du pays qui parle françois, qui a 3 l'esprit, et qui connoit parfaitement ce genre de maladie, et m climat, lequel doit influer beaucoup sur le traitement, enfin il une g-arde-malade supérieure aux meilleures g-ardes de mmes en couche, à Paris. Cette garde-là c'est Lespagnol. Du ornent que j'ai été malade, il s'est fait faire son lit chaque lir à côté du mien et je ne fais aucun mouvement qu'il ne soit jir pied pour me donner ce dont j'ai besoin';*c'est de même jour. Je ne dii^ai pas qu'il ne me quitte point, il faut dire l'il ne me perd pas un moment de viie. Le fils le plus tendre, plus intelligent, et le plus attentif, ne feroit pas mieux pour n père. Je ne puis assés te dire combien j'en suis touché. Je icroyois bien quelque attachement pour moi, mais dans cette casion, cet attachement s'est élevé jusqu'à la vertu, car c'est rement qu'il a senti combien ses soins m'étoient nécessaires. J'ai reçu ta dernière lettre du i6 par le dernier courier p\é. J'y répondrai quand je serai plus fort. Danglemont est pivé aujourd'huy.

Adieu, bonne chère amie, je retranche une page pour ne pas i trop fatiguer, sois sûre que je t'écrirai tous les couriers et e je te parlerai toujours vrai; mais dis toi bien que ma plus ande souffrance est dans les inquétudes que je crains que tu prennes trop fortes. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur ibrasses de même nos enfants pour moi.

Tarente, le 18 thermidor de l'aa XI.

Madame,

Ne VOUS effrayez pas, si au lieu de recevoir une lettre de votre mari, que vous attendiez probablement, vous en avez une de moi. Le g-énéral va autant bien que cela peut aller, il n'a pas de fièvre, mais il est très foible et les médecins l'ont eng'ag-é à ne pas écrire, en lui représentant que cela le fatig-ueroit trop.

Son état de foiblesse ne doit, Madame, nullement vous inquiéter, car avant hier, tourmenté de voir le malade aussi foible, j'ai réuni pour une consultation, son médecin avec les médecins et chirurg-iens en chef de l'armée, qui, d'une voix unanime, ont proclamé qu'il n'y avoit aucun espèce de dang-er.

Je ne vous dirai pas. Madame , que je soig-nerai le g-énéral aussi bien que vous, cela seroit mentir, car rien ne peut ég-aler les soins d'une épouse envers son mari. Mais ce que je puis vous assurer, c'est que j'aime le g-énéral, autant que le meilleur des fils aime son père et qu'il recevra de moi tous les soins qu'on peut espérer de la tendresse filiale et de la sincère amitié.

Vous devez. Madame, d'autant moins vous inquiéter, qu'il faut 20 ou 22 jours à cette lettre pour qu'elle vous parvienne, qu'il peut fort bien arriver, et c'est même très probable, que le g-énéral soit rétabli dans cet espace de temps.

Veuillez, Madame, croire aux sentiments d'amitié et de dévouement que je porte, à vous et à toute votre aimable famille, et ag-réer mes hommag-es respectueux,

Lespagnol.

Mille choses honnêtes, s'il vous plaît, àM"e Soulang-e, j'embrasse mon ami Charles. j

J'écris par ce courrier à mon épouse.

Le g-énéral me charg-e de vous dire qu'il vous aime et vous embrasse de tout son cœur et il vous prie d'embrasser ses enfants comme de coutume .

J'ai été interrompu tout à Theure par l'arrivée des médecins et j'en suis très content. Car cela me donne l'occasion de vous dire que le malade a encore été trouvé mieux d'un degré, ne vous chagrinez donc pas.

Tarente, le 25 thermidor, de mon lit.

Bonjour, bonne chère amie, je f aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants. J'ai bien peu de forces, mais c'est quelque chose d'en avoir assés pour vous aimer tous et pouvoir vous en assurer.

Lespagnol te dira le reste.

Je ne vous dirai pas, Madame, que le g-énéral va mieux. Les trois lig-nes tracées cy-dessus le prouvent.

Mais ce que je peux vous dire, et ce, de la part de votre époux, c'est que le général Saint Gyr et les médecins ont décidé que le malade devoit aller rétablir sa santé à Paris. Gonnoissant toute la tendresse que vous portez au général, et ce que cette tendresse peut vous faire faire, je ne crois pas inutile de vous recommander et ce, de la part du général votre époux, de ne venir au devant de lui, que lorsque vous aurez reçu avis de notre départ ; alors nous vous manderons où vous recevrez les embrassements du meilleur des époux. Je ne peux vous fixer au juste l'époque du départ ; cela dépendra des forces du général. Les médecins ne sont pas d'accord sur cette époque. L'un dit que cela sera dans 3 semaines, l'autre dans un mois et le 3e dans un mois et demi. Mais dans tous les cas vous l'embrasserez bien certainement plus tôt que vous ne l'avez jamais crû.

Je ne vous répéterai pas. Madame, que je donne le plus de soins qu'il m'est possible au g-énéral, vous seriez jalouse de mon bonheur.

Daig-nez ag-réer, Madame, mes hommages respectueux.

Lespagnol.

Veuillez je vous prie, dire mille choses honnêtes de ma part à Mii^ Soulang-e, et embrasser Charles pour moi.

J'écris par ce courier à la petite Madame Lespa^nol qui, sans doute, ne sera pas au désespoir de ce retour inattendu. Je me fais une fête de la rosser pour des reproches non fondés qu'elle m'a faits dans quelques-unes de ses lettres et qui m'ont fait de la peine.

Tarente,de mon lit 2 fractidor.

(il est mort le 18 fructidor)

Il y a du mieux dans mon état. Je n'ai reçu que par le dernier courier ta lettre remise à Mde Saint Michel. Je ne peux me rappeller ni qui, ni quoi concerne l'anniversaire du 24 juin(i), mais celui du 27 thermidor i5 août (2),jC me suis réunidecœur et d'âme à toute la famille pendant la matinée, et quoique j'y aie versé quelques larmes, cette matinée a été douce. Je te fais envoyer copie de ma lettre àMarmont, tu y verras ma situation et tu te conduiras suivant ta sag-esse.

Adieu, chère et bonne amie. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur. J'en fais de même pour Soulange et Charles. 0 le beau jour que celui où je vous reverrai tous !

Vous voyez, Madame, par le nombre de lig-nes cy-dessus que notre cher malade va encore mieux de jour en jour. Ses forces augmenteront, et nous espérons (les médecins et moi) que le g"énéral sera bientôt en état de supporter la route. Nous ferons maintenant le voyag-e par terre. Dans le I*"" moment la faculté avoit décidé qu'il falloit s'embarquer à Tarente pour aller débarquer à Marseille, où le Général avoit le projet de vous embrasser; mais on a reconnu beaucoup d'inconvénients

(i) C'était le mien, celui de son plus jeune fils, (aj i5 août, celui de ma mère.

Note de M. Charles de Laclos.

DE PARIS A TAUENTE 279

à ce transport par mer, et il est arrêté maintenant que nous irons par Naples et Pvome.

Vous trouverez cy-joint, Madame, copie de la lettre que j'ai écrite ce matin au général Marmont, sous la dictée de votre mari. Je suis persuadé que le g-énéral Marmont s'empressera d'adresser la demande au P'' Consul et qu'il vous en annoncera bientôt le succès.

Adieu, Madame, ne vous chag"rinez pas, abandonnez vous plutôt à la douce idée d'embrasser bientôt votre tendre époux et le meilleur des pères.

Faites moi je vous en prie. Madame, l'honneur de me croire le plus respectueux et le plus sincère de vos amis.

Lespagnol.

liberté égalité

REPUBLIQUE FRANÇOISE Artillerie.

Au quartier général deTarente, le g fructidor de l'an XI de la République Françoise.

Le Général Laclos, Inspecteur Général de V Artillerie.

Dictée par le Général,

Je préfère, chère amie, d'employer le peu de force que j'ai à dicter une lettre pour toi (au moyen de laquelle j'espère qu'enfin nous nous entendrons), au parti que j'avois pris jusqu'icy de te retracer chaque fois, en quelques lignes, des sentimens dont sûrement nous ne doutons ni l'un ni l'autre.

Je te déclare donc, jeté jure même sur tout ce qu'il y a de saeré entre nous, que, depuis le moment de ma nomination au Commandement de l'artillerie de l'armée de Naples, mon vœu le plus cher comme le plus constant a été de te faire faire, ainsi qu'à ta fille, le voyage complet d'Italie ; je voulois savoir

a8o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

d'abord et précisément, si l'Italie étoit bien notre seulle et véritable destination, ensuite si nous entrerions dans le royaume de Naples, comme amis ou comme ennemis, enfin te donner, comme j'avois lieu de l'espérer, les moyens de faire le voyag-e convenablement et même agréablement.

Lespagnol pourroit bien te certifier, combien dès notre route, de Paris à Milan, cela a été souvent le sujet de nos entretiens avec lui .

J'ajoute que, quoique les circonstances ayent tourné moins favorablement que je ne l'espérois alors, je persiste dans ce même vœu, et que ce que tu peux faire de mieux pour mon bonheur, est de venir m'attendi'e ou me rejoindre à Naples, où les médecins assurentqu'il est absolument nécessaire que j'aille passer plus ou moins de tems et où ils me flattent que je pourrai aller dans environ l\o jours. Mais comme l'époque est nécessairement encore très incertaine, je t'invite à te tenir prête, et à attendre un avis plus positif donné par moi-même, et tu peux être sûre que je ne te ferai pas perdre 24 heures. Surtout et dans aucun cas ne viens à Tafente. La terreur que j'aurois de t'y voir tomber malade, toi ou ta fille, ou toutes deux, détruiroit tout le bonheur que ta présence m'apporteroit.

J'ai reçu d'Alquier une lettre charmante et toutes les propositions de l'amitié, depuis celle d'azile et des soins jusqu'aux offres pécuniaires. Je lui répondrai par ce courier que j'accepte le tout pour toi, et pour moi; entends-toi avec lui à ce sujet.

Je te conseille, en partant, de donnerta procuration, pour recevoir et placer au besoin, à Monsieur Errard qui a intérêt de nous contenter et dont c'est véritablement l'état. Tu te charg-eras aussi de voir M. Groslai de chez M. Canteleu; car sans cela tu n'entendras jamais parler d'eux.

Tu chargeras Errard de payer la pension de Charles et quant à Etienne, M. Perregaud ne te pressera pas, pendant le tems de ton voyag'e, surtout si tu le vois pour le lui demander.

Quant au parti à prendre, s'il faut qu'Etienne quitte la carrière politique, ce seroit de l'adresser au g-énéral Marmont qui m'a souvent eng-ag-é à lui faire suivre la carrière militaire, et de voir si on pourroit lui obtenir une sous lieutenance de cavalerie, ou tenter de le faire entrer dans l'artillerie, sans passer par l'École Polytechnique.

Si pourtant le Ministre Tallejrand,à son retour des eaux, vouloit faire quelque chose pour lui et le placer sous quelqu'un de sévère, je préférerois ce parti ; si, comme cela est encore possible, nous nous trouvons en état de le soutenir.

Adieu, ma chère amie, sois bien sûre que le premier moment de bonheur que j'aurai eu depuis notre séparation, sera celui où je te reverrai. Je vous embrasse tous, toi, Soulang-e et Charles, autant que je vous aime.

P. S. — J'approuverois beaucoup le choix de M. Elie, pour ton compagnon de voyage. Dans le cas de ton voyage, je suppose que tu garderois ton appartement ; il me semble qu'alors tu n'aurois rien de mieux à faire que d'y établir Madame Lespagnol .

Je crois. Madame, qu'il n'est pas inutile de vous dire que le peu de force du général vient d'une grande transpiration, qui fait beaucoup de plaisir à moi, aux médecins et à tous ceux qui s'intéressent à votre mari. Au i^este le général va mieux de jour en jour et sa dissenterie est presque réduite à rien.

Soyez sûre. Madame, que j'éprouve toujours un nouveau plaisir à donner des soins au Général.

Je suis, avec respect et le plus sincère attachement, votre très humble serviteur.

* Lespagnol.

Tarente, le i6 fructidor.

Madame, Dans la fâcheuse correspondance que j'ai l'honneur d'avoir avec vous, il est de mon devoir d'être vrai ; en conséquence, je

ne dirai que la vérité et rien que la vérité; ainsi, Madame, veuillez je vous prie, en recevant mes lettres et en les lisant, les croire et ne rien voir de plus.

Depuis le dernier courier le Général a souffert un peu, de douleurs dans toutes les parties du corps, elles paroissent cependant un peu appaisées depuis ce matin. Je vous avoiïe franchement, Madame, que le malade est un peu plus mal qu'il n'étoit au départ du dernier courier, mais nous allons redoubler de soins, les médecins, ceux qui s'intéressent à lui (et il y en a beaucoup) et moi.

Vous apprendrez sans doute. Madame, par la voie du Journal des Débats, qu'il est arrivé un aide de camp du Général Saint-Cyr à Paris. Il a dû partir hier de cette ville, pour porter des dépêches et il a passé chés le Général pour savoir, s'il vouloit faire parvenir une lettre. Le Général a refusé parce que ordinairement ces envoyés sont plus longs que le courier et sont, pour l»ien sûr, plus inexacts.

Le Général vous embrasse de toute son âme, ainsi que M"® Soulang-e et Charles.

Je suis avec respect.

Lespagnol.

Copié (le la main de MU» Soulang-e de Laclos.

Le Général Laclos, Inspecteur d'artillerie à son Excellence le Citoyen Alquier, Ambassadeur de la République françoise près Sa Majesté le Roi des deux .Sicilcs.

Si j'avois seulement une main hors de la fosse, je m'en servirois, avec empressement, mon cher Ambassadeur, pour répondre moi-même, à votre tant aimable lettre; mais croyés moi, quoiqu'on publie à Naples que j'en suis dehors jusqu'aux talons, j'y suis bien encore au moins jusqu'aux coudes, ou peut-être même jusqu'au cou. Dans ces circonstances, c'est le Citoyen Lespag-nol, capitaine d'artillerie à cheval et mon aide

de camp, qui veut bien me prêter la main, en écrivant sous ma dictée, et c'est aussi lui que j'accrédite auprès de vous, pour le cas où je ne pourrois ni dicter, ni sig-ner.

Dans le triste état où je suis, je ne croyois guère être susceptible d'éprouver un plaisir vif. C'est pourtant ce qui m'est arrivé en trouvant dans votre lettre tant de marques d'amitié présentées avec tant de grâces. Je n'ai à ma disposition qu'un seul moyen de vous prouver ma reconnoissançe de toutes vos offres obligeantes, c'est de les accepter toutes, depuis l'azile jusqu'aux offres pécuniaires, mais avec les modifications que les circonstances devront y apporter.

Si, par exemple, et ce qui me paroit le plus probable, mon séjour à Naples devoit se prolonger plusieurs mois, je vous prierois de me trouver pour ma femme, ma fille et moi^ un logement modeste, qui nous sauve de l'auberge, et une cuisinière qui sache faire du bouillon, du rôti et du grillé ; si au contraire je ne passe à Naples que peu de jours, il en sera sur tout comme vous voudrés.

Si jamais nous nous revoyons, je vous soumettrai les raisons qui m'ont empêché de vous écrire depuis ma destination pour le Royaume de Naples, vous les jugerés. Mais bonnes ou mauvaises, elles sont bien étrangères à notre ancienne et inaltérable amitié, car elles sont toutes purement diplomatiques. J'écris par le même courier à M^e Laclos et je lui faisconnoître en gros le contenu de votre lettre et celui de ma réponse. Je la prie de s'en entendre avec vous. Je souhaite bien vivement qu'elle et ma fille viennent me retrouver à Naples. Etre réuni aux objets de ses affections n'est assurément pas un moyen pour ne pas mourir, mais au moins c'est celui, et c'est le principal, de vivre jusqu'à la fin de sa vie.

Adieu, mon cher Alquier, je finis sans autre protocole que l'assurance bien sincère de mon inviolable amitié.

D'après ce que je vous mande relativement au Citoyen

9,84 LETTRR.S INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Lespagnol, je l'invite à joindre dans cette lettre sa signature à la mienne,

Laclos.

Copie de la lettre écrite au g-énéral Marmont par le Capitaine Lespag-nol, sous la dictée du Général Laclos.

Général,

Je suis si près du désespoir absolu et ma situation est en effet si affreuse que je crois avoir une sorte de droit à vous en importuner, non comme i^r Inspecteur, mais comme général Marmont, bon et sensible, ayant de l'amitié pour moi et pour les miens.

Vous savés déjà comme quoi le commandement que vous m'avés fait avoir, et pour lequel vous pouvcs vous souvenir que ma seule considération étoit que ce fût pour faire la guerre, vous savés, dis-je, qu'il est devenu tel que, sans aucune espérance de gloire ni d'avantage d'aucune espèce, il se borne à tenir garnison à 55o lieues de ma famille et de mes amis, dans le climat le plus malsain de l'Italie, pour être considéré ensuite comme n'ayant pas servi activement dans la guerre présente.

Dans les nombreuses victimes qu'a déjà faites l'insalubrité du pays, je suis compris, pour une maladie telle que les médedecins espèrent'seulement me m.ettre en état d'aller respirer l'air de France, sans lequel ils prétendent que je ne puis me rétablir entièrement, et où je prévois qu'il me faudra des soins longs et coûteux.

Déjà ces médecins ont fait leur rapport au Général Saint-Cyr et celui-ci est disposé à autoriser mon départ, quand j'en aurai la force, mais voilà ma situation :

Après avoir mangé, dans ce voyage, environ 6.000 1. de mon argent, tant en frais de poste qu'en achat et revente de chevaux, établissement de maison, etc., je me trouve ici, vis-à-vis d'une trentaine de louis au courant de mes appointements,

DE PARIS A TARENTE sSÔ

ayant à payer les frais d'une maladie qui iront au moins à 3 ou 4 mille francs," en payant mal, tout, et tout le monde ; de plus ayant à faire une route de plus de 260 postes dans laquelle les médecins assurent que je ne pourrai faire plus de 10 à 12 lieues par jour, ce qui fait la dépense de 60 à 70 jours d'auberg-e, en sorte qu'il faut que je meure k Tarente,si je n'y reçois pas un secours de 12.000 1. au moins.

Quel autre que le I^i' Consul peut me rendre ce service ? Quel autre que vous peut le lui demander pour moi ? J'ai laissé à Paris ma femme chargée de ses 3 enfants et sans ressources pécuniaires ; elle vendroittout son mobilier qu'elle n'en retire-

roit pas de quoi me tirer d'icy je ne croyois pas en partant

de Paris que l'issue de ce voyag-e seroit de venir à Tarente pour y demander l'aumône.

Je suis bien malheureux; les larmes me g-agnent: Adieu, général, je me recommande à votre amitié pour moi.

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