‹ Lettres inédites de Choderlos de Laclos. PubliéesChapitre 6 sur 10 · LETTRES AU PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

LETTRES AU PREMIER CONSUL

Général Premier Consul,

J'ai l'honneur de vous adresser la dernière lettre que m'ait dictée le général Laclos.

Après un voyag'ede 600 lieues, épuisé de fatigue, en arrivant au quartier g'énéral de l'armée de Naples à Tarente, malg-ré sa foiblesse et son âge, le g'énéral Laclos a voulu visiter, sans prendre de repos, la côte et tous les diflérents établissements d'artillerie. Ce service étoit bien au dessus de ses forces dans ce moment. Aussi y a-t-il succombé, et après une maladie de 54 jours, il est mort victime de son zèle et de son dévoûment pour sa patrie.

J'ai l'honneur de vous saluer très respectueusement.

Lespagnol.

Général Premier Consul,

Je profite de quelques instants qui me restent encore à vivre pour dicter les derniers vœux de mon cœur. Je désire, Général, qu'ils vous soient connus.

Le bonheur de ma patrie, le succès de vos armes, le sort de ma malheureuse famille, voilà ce qui m'occupe dans ce moment où tout va finir pour moi.

La triste position démon épouse et de mes trois enfants que je laisse absolument sans ressource, m'afflig-e, mais l'espoir, dans lequel je vis, que vous les secourerés me fait mourir plus tranquile. Cette consolante idée, qui me ranime un instant en ce moment, me donne encore la force de vous assurer de toute la sincérité, du dévouement et de l'admiration que j'ai eue et que je conserverai pour vous jusqu'à mon dernier soupir.

J'ai l'honneur de vous saluer très respectueusement.

Laclos.

Paris, 1 1 ventôse an VIII de la Rép. franc.

Tu désires donc, mon cher Etienne, que je t'écrive quelquefois. Tu sais bien que je ne passe g-uèi^e mon temps à écrire des lettres ; mais j'ai trouvé juste de te contenter, au moins une fois, puisque tu mets, de ton côté, un soin constant à contenter ta mère et moi. Il me paroit que ta dernière composition doit te prouver que quelques succès suivent toujours un travail soutenu avec courage, et que la véritable disposition aux sciences et aux arts, c'est la disposition à bien étudier, surtout quand on a le bonheur d'être bien montré.

Assurément tu n'as rien à désirer à cet ég-ard, ainsi le reste dépend de toi. Si tu n'as pas de facilité, tu ne manques pas de raison, elle doit être assés développée maintenant, pour te faire sentir la "vérité de ce que je t'ai dit souvent, qu'il n'y avoit de richesses impérissables que celles qu'on porte avec soi, et dont personne ne pouvoit vous dépouiller : or, ces richesses là ne sont autre chose que l'instruction et la probité, si, même, cette dernière ne dépend pas en g-rande partie de l'autre, car tu reconnoitras avec le temps, que rien n'est utile que ce qui est honète, et qu'en analysant bien une mauvaise action, on y trouve toujours plus de bêtise que de méchanceté.

A présent, mon ami, il faut que je t'apprenne que le I*r Consul

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Bonaparte vient de me rappeller dans l'arme de l'artillerie, dans mon g-rade de Général de Brig-ade. Je ne sais pas encore quelle sera ma destination, il seroit possible qu'elle me fit bientôt quitter Paris; mais dans ce cas, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour t'aller voir avant mon départ.

Adieu, mon cher Etienne, je laisse de la place à ta mère qui veut aussi t'écrire. — J'ai pourtant encore à te recommander de soig-ner davantag-e ton ortographe, surtout celle qui tient à la g-rammaire. Tu devrois bien consulter quelquefois le C.Hébert sur cet objet. Tes lettres sont très bien quant à ce que tu dis, mais la manière dont tu le dis, ne laisse pas de les déparer, et quelquefois même il faut deviner ce que tu veux dire. Si tu trouvois dans ton loisir à lire quelques recueils de lettres familières, cela te seroit utile.

Adieu, encore une fois, je t'aime et embrasse de tout mon cœur. Fais bien des compliments, de ma part, aux Citoyens Billy et Hébert et assures les de ma reconnoissance des soins qu'ils te donnent.

Turin, 3e jour complémentaire de l'an VIII de la Rép. franc, une et invid.

Je compte, mon cher Etienne, recevoir aujourd'huy une lettre de ta mère, et à son deffaut, de Soulang-e ou de toi. S'il en étoit autrement je commencerois à prendre quelque inquiétude; car la dernière lettre de ta mère est du 18 fructidor, reçue icy le 26, d'où il suit que je n'en avois pas une aujourd'hui, ta mère auroit été 8 jours sans mi'écrire, ce qui n'est pas vraisemblable. Je suppose cependant que si elle étoit malade, ou que toute autre cause l'eut mise dans l'impossibilité de m'écrire, tu n'aurois pas manqué de m'en instruire et de la remplacer dans cette correspondance, autant que cela t'auroit été possible. Je te dirai même que cette idée est celle qui m'a le plus sauvé de toute inquiétude. En tout, je suis bien

aise de te savoir auprès de ta mère. J'aime à croii^e que la tendresse que je t'ai connue pour elle ne fait qu'aug-menter, à mesure que tes facultés se développent et te mettent plus à même de l'apprécier. J'en concluds que tu ne négliges aucune occasion, aucun moyen de lui être agréable, que tu les recherches même ; et qu'enfin, en cela, tu me remplaces autant qu'il est en toi de le faire. Tu n'as sûrement besoin d'aucun motif pour te déterminer à te conduire ainsi, ton cœur doit suffire et je m'en rapporte bien à lui ; mais je ne crains pas d'ajouter que, de tout ce que tu peux faire, les tendres soins que tu rendras à ta mère, seront toujours ce qui me causera le plus de satisfaction. Tu sais qu'un des plus sûrs moyens de lui plaire, est de continuer à travailler avec cette assiduité qui t'a valu déjà un succès, malg"ré ton peu de facilité. Je t'invite à ne pas te nég-liger là dessus et à ne pas perdre, même pendant tes vacances, l'habitude d'un travail réglé. J'entends par là, de t'imposer la loi de commencer ta journée par l'étude, et de ne song-erà ton plaisir que tu t'esassuré d'avoir rempli tes devoirs. Crois en ton père, mon ami ; c'est à cette habitude, contractée de bonne heure, que tu devras à la fois tes succès, et même tes plaisirs; car rien n'y ajoute davantag-e et n'en augmente plus le prix que lorsqu'on les goûte avec le consentement de soimême, sentiment délicieux que ^ni les choses, ni les hommes ne peuventnous ravir, quand nous l'avons mérité ; mais aussidont aucun pouvoir ne peut nous procurer la jouissance, quand nous ne faisons pas ce qu'il faut pour l'obtenir.

Tu vas peut-être prendre cette lettre, un peu sérieuse, pour un sermon paternel, tu te tromperois en jugeant ainsi, c'est la simple conversation d'un ami à son ami. A mesure que tu te formes, j'aime à te raprocher davantage de moi; et je ne puis le faire qu'en cherchant,en quelque sorte, le niveau entre ta raison, et la mienne. A présent disons un mot d'autre chose.

Je suppose que pendant ton séjour à Paris, tu fréquentes

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quelquefois les spectacles. Je parle des bons, et non des marionnettes. Rends moi compte du plaisir qu'ils te font, ou l'ennui qu'ils te causent, enfin de l'effet qu'ils produisent sur toi, et du jug'ementque tu en portes. Ne sois point arrêté par la timidité, cela n'est pas difficile et je ne suis pas sévère. Je te dis avec plaisir que la dernière lettre que j'ai reçue de toi est infiniment mieux que n'étoient les autres. Et soit que tu te sois fait aider, soit que ce succès soit dû à plus d'attention de ta part, je te sais toujours bien bon g-i^é du soin que tu as mis à me contenter à cet ég-ard. Adieu, mon cher Etienne; embrasses bien tendreinent, pour moi, ta mère et ta sœur, et sois bien persuadé que tu n'as pas de meilleur ami que ton père. Dis à Soulang-e que je lui écrirai incessament.

Paris, i4 vendémiaire an X de la Rép. franc.

Lettre à son frère en route pour la destination de Consul général à Smyrne.

Depuis ton départ, mon cher bon ami, nous ne sommes pas g'ais.La séparation de Charles, qui s'est effectuée le lendemain, c'est-à-dire lundi dernier, a encore beaucoup ajouté, comme tu t'en doutes bien, au sentiment de tristesse et d'isolement que ton absence nous faisoit éprouver. De tous les vuides, celui des affections est, à la fois, le plus pénible et le plus difficile à remplir.

Ma femme a beau se tenir à quatre pour ne pas laisser échapper sa santé, sa santé souffre visiblement, ou bien elle n'en a pas assés pour sa triple assistance ; car à présent elle vit moins où elle est qu'à Marseille et à Sainte-Barbe. Elle s'étoit bien levée ce matin de très bonne heure et avoit l'intention de t'écrire ; mais elle a été oblig-ée de se recoucher et c'est ce qui me rend pour cette fois le secrétaire de la famille.

On a beau dire du mal de ses ennemis, il est bien rare qu'ils

nous causent autant de peine que nos amis ; et encore y perd-on de maugréer à son aise. Soulang-e a aussi connu, dans cette double occasion, et je pense, pour la première fois, les larmes qui viennent du cœur. C'est l'époque de sa puberté morale. Enfin quête dirai-je?Nous sommes tristes, bien tristes, et voilà tout. — Nous attendons avec impatience une première lettre de toi. Une lettre 1 Ce sont bien les miettes tombant de la table du riche ; mais le nécessiteux affamé s'en nourit et croit faire bonne chère. Il faut attendre le reste de celui qui console et du donneur du bien. Ce sont les saints auxquels je me voue, et je leur présente de la résignation, en offrande ; mais parlons d'autre chose, car toutes ces réflexions sont d'un mauvais régime.

Ma femme te prie de dire à M. et M™^ Fourcade que nous avons remis le cher Emile à Sainte-Barbe, lundi dernier, que, quoiqu'il ne fût pas malade, M. Laneau a jug-é à propos de le faire entrer à l'infirmerie pour qu'on y soig-nât mieux sa lég-ère ébulition ; que nous en avons eu des nouvelles ce matin, par Lespag-nol qui arrivoit de Sainte-Barbe; que ledit Emile alloit fort bien, qu'il alloit, au moment même, prendre du chocolat avec Charles; et que demain, ou après au plus tard, il rentreroit à la salle commune.

Tu remercieras encore M. Fourcade, au nom de ma femme, du charmant Mercure qu'il lui a porté le jour de son départ. Elle a été surtout infiniment sensible à la si touchante attention qu'il a eue de prendre la peine de venir lui-même, au moment de son départ: mais, moi, je le g-ronde bien de n'être pas entré chez moi : il devoit bien se douter que ce jour n'étoit pas celui du sommeil, et puis, quel sommeil pouvoit valoir le plaisir de le voir encore une fois.

Dis lui aussi que je me suis aperçu avoir encore à lui, les Lettres américaines de Carly^ et que je le prie de me faire savoir où et à qui je dois les remettre.

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Assures, au surplus, le ménage que notre plus tendre amitié le suivra jusqu'au fond de la mer Noire.

Fais mille amitiés de notre part à Jassaud. Dis lui que ma femme a reçu sa dernière lettre, et qu'elle a été, ainsi que moi, très sensible à son obligeant souvenir. Ajoutes que son dessin est trouvé très joli et très ressemblant par tout le monde et que ma femme, Soulange et moi, attendons le pendant avec grande impatience.

Dis aussi un mot au modèle afin qu'il s j prête de bonne grâce.

Adieu, mon cher ami, donnes nous des détails de ton voyage des chemins, des auberges, de la voiture, du domestique, enfin de tout ce qui tient à toi, ne fût ce que par un fil. Nous t'aimons et embrassons de tout cœur.

Paris, 3o messidor an X de la Rop. Franc. 19 juillet. Tu te plains, mon cher Etienne (i), de ne pas recevoir de nos nouvelles assez souvent et en cela tu n'as pas tout-à-fait tort, car tu n'as dû avoir encore qu'une seulle lettre de nous, depuis ton arrivée à Dresde : mais c'est que, de notre côté, nousattendions celle de M. Bassange à Paris, telle que tu nous Tavois annoncée, c'est-à-dire beaucoup plus tôt qu'elle n'a eu lieu, et d'un jour à l'autre, le temps s'est écoulé dans cette attente, toujours remettant à t'écrire, malgré le désir que nous en avions. Cependant, et tandis que nous sommes sur cetarticle,je tedirai

(i) Etienne Fargeau Choderlos de Laclos avait été attaché à la légation de la cour électorale de Saxe, en qualité d'aspirant, par lettre ministérielle du 18 germinal an X. Comme on le verra plus loin, il n'avait pas d'aptitudes pour la carrière. Admis à l'école militaire comme élève du gouvernement le 12 novembre i8o3, il servit avec distinction et fut tué d'un coup de feu le 18 mars i8i4 au combat de Bac à Béry à l'âge de 29 ans. Il était alors officier de la Légion d'honneur, et chef de bataillon adjoint à l'état major du G« corps d'armée. 11 a laissé une correspondance assez intéressante et surtout des carnets de marche, tenus très régulièrement jusqu'au dernier jour de sa vie.

LETTRES DE LACLOS A SES ENFANTS 2CjS

que vu la cherté des ports de lettres qui tombent en entier à ta char£i;'e, il est utile de mettre quelque règle dans notre correspondance. Je juge qu'il faut la borner, tant de ta part que de la nôtre, à une lettre par mois, sauf les événements imprévus qui ne demanderoient un plus prompt avis et sauf aussi les occasions que tu pourrois trouver d'écrire par occasion.

Cette règ-le que l'économie impose, ne veut pas dire que tu ne te mettras qu'une fois par mois àton bureau ou à table pour nous écrire : j'aimerois au contraire que tu fisses tes lettres en plusieurs fois et à mesure que tu aurois quelque chose à nous dire. Tu y g-ag-nerois de toute manière : d'abord de ne rien oublier de ce que tu désirerois nous faire savoir, et ensuite pouvoir soig-ner davantag-e ton écriture et ton stile. En effet tes lettres contiennent de bons sentiments et ne manquent pas d'a^ssés bonnes idées, mais tout cela est souvent déparé par de mauvaises locutions, quelques motsoubliésetbeaucoup de fautes d'ortog'raphe ainsi que de g-rammaire, particulièrement dans la distinction des participes déclinables ou indéclinables, et des infinitifs: or, mon ami, mets toi bien dans la tête qu'on ne suppose jamais aucune instruction à quelqu'un qui ne sait pas sa lang-ue. Mais quoique tu ne sois pas bien fort dans la tienne, plus des trois quarts des fautes que tu y fais sont des fautes d'attention, et il te sera bien facile d'éviter celles-là, quand tu n'écriras que peu à la fois ; et cependant à la fin du mois tu auras une longue lettre toute prête à partir.

M. de Bassange nous a parlé de toi avec un intérêt auquel ta mère et moi avons été bien sensibles, et nous avons reconnu, par sa conversation, que toute sa famille te témoignoit beaucoup de bonté, particulièrement M^ie Bassange à laquelle nous te charg"eons d'en témoig-ner notre vive et sincère reconnoissance. Nous ne pouvons que t'inviter à profiter des bons exemples et des bons conseils que tu reçois dans cette famille respectable.

2q4 lettres inédites de CHODERLOS DE LACLOS

Vois la donc beaucoup et autant que tu le pourras, d'abord sans les gêner et ensuite sans nég-liger tes études et tes devoirs. Au i'^'' rang" de tes études il faut placer, en ce moment, celle de la langue allemande. Il faut nonseulementy travailler beaucoup, mais encore i^echercher toutes les occasions de parler allemand, d'en placer où tu pourras, ne fût-ce qu'un mot. En fait de langue, plus encore qu'en toute autre chose, c'est le grand usag-e qui est le meilleur inaître. Ne te laisses pas arrêter, surtout, par la petite et fausse honte de mal parler. On en rira sans doute, mais outre que personne ne trouvera étrang-e que tu ne saches pas une langue que tu viens exprès pour apprendre, ce qui porte à l'indulg^ence, sois sûr qu'on te saura bon g-ré, dans la société, des efforts qu'on te verra faire pour te mettre au ton de tout le monde. Cette attention de parler la lang-ue de la nation chez laquelle on est, est peut-être la seulle chose qui manque à l'urbanité françoise, et en cela les étrang-ers valent beaucoup mieux que nous. Au surplus, le g-ouvernement actuel qui s'en est fort bien apperçû,met beaucoup de prix à présenta ce que les sujets qu'il emploie sachent plusieurs langues, et tu peux être assuré que c'est aujourd'huy le meilleur et peut-être le seul moyen de réussir. Je te le répète donc, mets la lang-ue allemande au i^'' rang- de tes études, de même mets au i'=''rang' de tes devoirs de contenter M. de la Rochefoucault, de suivre religieusement les avis qu'il voudra bien te donner, et de mettre le plus grand zèle à bien faire tout ce dont il pourroit te charger. Songes que tu épi^ouves ses bontés bien avant de pouvoir les mériter et que le seul moyen que tu aies de les reconnoitre est de pai-venirà t'en rendre digne. Aides-toi pour cela, des instructions de M. Dumontier qui, si jeune encore, est parvenu déjà à jouir icy d'une véi^itable considération. Je te demande encore que ces i^^^ devoirs ne te fassent pas négliger les autres ; j'entends ceux qu'exigent la politesse, l'usage et l'étiquette. Je juge par tes lettres et par ce que m'a dit

M. Bassaag-e, que cette sorte Je gêne qu'on éprouve dans le grand monde, quand on n'en a pas l'usag-e, ne laisse pas que de t'ennuyer, mais tu t'appercevras avec le temps, mon ami, que ces témoignag-es réciproques de déférence ont leur utilité, et même leur charme, et que dans ces g-rands cercles qui paroissent d'abord si vides, on trouve, quand on sait les chercher, des hommes bien recommandables et l'on peut bien y appliquer ce vers d'un de nos meilleurs poètes :

« C'est avoir profité que de savoir s'y plaire ».

Sois tranquile sur les différentes demandes que tu as faites à ta mère, elle rég-lera tout cela avec M. Bassang-e, et tu peux t'en rapporter à la tendresse maternelle. Mais n'oublies pas que nous ne sommes pas riches et n'ayes pas honte d'en convenir. Je dirai volontiers que c'est un malheur dont tout le monde ne peut pas aujourd'huy se vanter en France. N'oublies pas non plus que ta mère passe sa vie à se priver de tout pour ses enfants. La nature t'a placé le i^"". Pour acquitter cette dette, payes la donc en satisfaction, car c'est la seulle monnoie que tu ayes à ta disposition. J'espère que tu feras honneur à cette lettre de chang-e que je tire sur ton cœur.

De toutes les commissions que tu donnes, il n'y a qu'une qui soit un peu de ma compétence, c'est celle des exemplaires des Liaisons dangereuses. Je te dirai à ce sujet que l'édition à estampes donttu me parles, est la plus fautive des mille et une contrefaçons qu'on a faites de ce roman. Il ne reste pas un exemplaire des 2 seulles éditions que j'en ai faites. La moins mauvaise est actuellement celle où Ton a rais une correspondance entre M. Ricoboni et moi et quelques poésies fug-itives, échappées à ma jeunesse. Mais comme cette édition n'est pas faite à Paris, je ne sais pas si j'en trouverai, ni par conséquent ce que je pourrai faire à cet ég-ard.

Mandes-moije te prie si ce M.Elliot,dont tu me parles, est le fils ou le parent du g-énéral Elliot qui défondit si honorable-

ment Gibraltar contre les forces réunies de l'Espag^ne et de la France et que j'ai eu Tavantag-e de voir assés souvent, lors de mon voyag-e en Angleterre en 1790.

Adieu, mon cher ami, comme j'ignore si ta mère ajoutera quelque chose àcette si longue lettre, je t'embrasse en son nom comme au mien et encore au nom de Soulange et de Charles ainsi que de ton oncle qui est nommé Commissaire général des Relations Commerciales à Smirne.

J'ai obtenu la commission de Capitaine pour ton ami Lespagnol qui te fait mille amitiés.

Cette lettre porte comme adresse :

au Cito yen E. Laclos Attaché à la Légation de Sa.xe;

Chez le Citoyen La Rochefoucault

Ministre plénipotentiaire de la liépublique française près S.A.E. L'Electeur de Saxe.

à Dresde (Empire).

Paris, 17 fructidor an X de la Rép. franc., (pour partir le 18). Je commence, mon cher Etienne, par te dire que je suis plus content de ta dernière lettre que des précédentes ; il y a plus d'ordre dans les idées, et aussi dans ton écriture, mais j'ajouterai que, quoiqu'elle soit mieux, il s'en faut pourtant encore qu'elle soit suffisament bien, et il y a surtout souvent des mots mis l'un pour l'autre, des masculins pour des féminins, plussouventdes infinitifs pour des participes, et d'autres fautes qui, quoique moins importantes, ne se pardonnent pas à un homme, et moins encore à un diplomate qui doit, surtout, savoir exprimer ce qu'il veut, tout ce qu'il veut, et rien que ce qu'il veut. Il jroit mal à un ambassadeur d'imiter cette femme qui demanda, et reçût en effet 12 bonnes, ayant eu l'intention de faire venir 12 bonets j^iqués. Elle s'apperçût ti^op tard que l'orthographe est bonne à quelque chose, c'est parce que j'en

connois l'importance que je t'en parle si souvent, et si long-uement.

Tu dois sentir aussi combien il est important que tu t'appliques sérieusement à l'étude de la langue allemande; ce ne sera que lorsque tu la sauras bien, que tu seras susceptible d'obtenir un traitement quelconque qui rempliroit, ou au moins diminueroit la dépense que tu nous occasionnes, et excéderoit nos facultés, si elle se prolong-eoit long-temps. Tu vis maintenant des sacrifices de ta mère, ne perds pas cette idée de vïie, et je suis persuadé que tu feras tous les efforts pour en diminuer l'étendue et la durée, tant par ton économie que par ton application à l'étude. Ton frère Charles, qui va entrer en pension, va encore aug-menter notre dépense et nos revenus diminuent au lieu d'augmenter. Nous ferons sûrement tout ce que nous pourrons, mais je compte aussi que de ton côté tu ne négligeras rien pour te mettre le plus tôt possible, en état d'obtenir un état dans la carrière où tu entres et c'est la langue allemande qui t'en ouvrira la première porte.

Puisque tu travailles au bureau de l'Ambassadeur, j'imagine que tu trouveras à y prendre quelques éléments de diplomatie : tu n'as rien de mieux à faire à ce sujet que détacher de mettre à profit la bonne volonté que M. de Moustier (i) me paroit avoir pour toi. Ce n'est que par les progrès que tu feras que tu peux lui témoigner ta reconnoissance.

Je serai très content de toi, si l'on trouve quelque jour que l'élève est digne du maître. Rappelle-moi à son souvenir en le remerciant du sien, et prie le, de ma part, de te gronder le plus souvent qu'il pourra.

Je t'approuve beaucoup, au surplus, de chercher également à plaire à M. de la Rochefoucault et à lui ; tu dois de la reconnoissance à tous deux et tu n'es là pour juger personne. Ton

(i) Algrs secrétaire 4e la légation,

affaire est seulement de tâcher que tous deux te jug-ent avantageusement; c'est encore par ton application à l'étude que lu peux espérer d'y parvenir.

M. de Bassang'e ne perd pas tes intérêts de vue et tu sais qu'il les plaide devant un tribunal qui ne demande pas mieux que de t'être favorable; ainsi sois tranquile à cet égard : mais, en même temps, sois docile à ses avis, song-es qu'il remplit envers toi les fonctions paternelles.

J'apprends que tu vas avoir bientôt et même avant l'arrivée de ma lettre, le beau spectacle d'un g-rand rassemblement do trouppes. J'espère que tu ne nég-lig-eras pas de le voir; tout ce qui tient au militaire ne peut jamais être étrang-er à un François ; et quelque pacifique que paroisse ta destination actuelle, je pense que, le cas arrivant, tu serois aussi disposé que tout autre à combattre pour ton pays.

Paris, 21 vendémiaire an XI de la Rép. françoise.

Je vois avec plaisir, mon cher Etienne, que chaque fois que tu m'écris tes lettres g-ag-nent quelque chose, tant pour l'écriture que pour le stile. Ta dernière du 4 complémentaire an X est sensiblement mieux que toutes les autres, et je me plais à te dire que ta mère et moi l'avons marqué avec satisfaction. J'espère que tu y ti'ouveras un motif de plus pour t'appliqucr de manière à ne pas laisser ralentir tes prog-rès à cet égard.

Je t'invite surtout à soig-ner ton ortog-raphe. Je parle de celle qui tient à la connoissance des règles de la g-rammaire, et même des règles les plus simples, et que tu savois mieux qu'à présent, quand tu étois chez M. Coulon et môme chez M. Suchet; tu ne mettois pas alors des singuliers pour des pluriels, des masculins pour des féminins et des infinitifs pour des participes : or toutes les lettres sont pleines de semblables fautes, et encore de participes indéclinables pour des participes déclinables. Si ce sont des fautes d'attention, il faut en

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avoir d'avantag-e ; si c'est faute de savoir, il faut nccessaireuient que tu t'occupes de la grammaire françoise. Il est honteux pour tout le monde de ne pas la savoir passablement ; mais dans l'état que tu essayes, il est absolument nécessaire de la bien savoir, on n'y jug'e les hommes que sur leur correspondance ; et la première qualité du stile, celle sans laquelle toutes les autres ne sont comptées pour rien, c'est d'être coi*rect. L'étude de la lang-ue allemande doit te faciliter celle de la lang-ue françoise, car pour bien savoir une lang-ue, il faut nécessairement pouvoir la comparer à une autre. Je te demande donc et te recommande particulièrement de faire ta principale occupation de ces deux langues. Tu ne parles ni à M. de Bassang-e, ni à moi, de tes prog-rès dans l'allemand et c'est pourtant ce qu'il m'intéresse le plus de savoir. Tu voudras donc bien, dans ta première lettre, me répondre spécialement sur cet objet. Sois assuré, au surplus, que tu n'auras vraiment de l'ag-rément dans la société où tu es, que quand tu parleras la lang-ue du pays, et quand tu l'entendras facilement. Ton oncle est parti pour Toulon, où il doit s'embarquer avec toute la Légation de Turquie pour aller d'abord à Constantinople, en passant par Naples et Malte, et se rendre ensuite à son Commissariat Général de Smyrne.Il emmène avec lui le jeune Jassaud, comme élève commissaire.

D'autre part, ton frère Charles estdepuis lo jours au collège de Sainte Barbe. Cette double séparation de personnes qui nous sont chères, ont mis, comme tu peux croire, de la tristesse dans notre intérieur, et ta mère en a été assés vivement affectée pour que sa santé s'en soit ressentie. Elle va mieux maintenant et tu ne dois pas en prendre d'inquiétude. Mais, mon ami, le meilleur remède qu'elle puisse recevoir, ce seroit d'apprendre que tu fais des progrès en tout genre, et surtout dans la langue allemande qui, je te le répète, doit être ton objet pi-incipal. Je n'ai pas à qui m'adresser pour savoir au

juste ce qui en est, mais persuadé que tu ne A'^oudrois pas nous tromper, je croirai ce que tu me manderas à ce sujet, je croirai même à ce que tu me promettras pour l'avenir, car il seroit indig'ne d'un homme d'honneur de promettre et de ne pas tenir.

Je te félicite d'avoir eu l'occasion de voir le beau rassemblement de trouppes qui a eu lieu chez vous. L'armée saxonne a toujours joui d'une excellente réputation, et l'armée Françoise lui rend bien justice; tout ennemis qu'ils étoient, il y a peu d'années, il y avoit toujours entre eux cette estime et cette sorte de confraternité qui existe entre les braves de tous les pays. En mon particulier, je te sais bon gré de m'avoir parlé, de leur artillerie, où je sais qu'il y a beaucoup d'officiers distingués.

Adieu mon cher Etienne, tout le monde icy t'aime et t'embrasse de tout son cœur.

P, S. de Mme de Laclos.

Amen. — Je t'embrasse, mon cher Etienne.

Paris, 5 frimaire an XI, répondu le ^4 frimaire.

Je n'ai pas voulu répondre à ta lettre du 1 3 brumaire dernier, avant d'avoir vu M. Bassang-e, et être convenu avec lui des moyens d'acquitter les dettes que tu m'accuses. Je sentois que jusque là tu ne pouvois pas avoir la tranquilité d'esprit nécessaire pour te bien pénétrer de ce que j'ai à te dire sur l'objet j^ de ta conduite et de ta dépense. Nous sommes donc convenus avec M. Bassang-e, et il doit t'en écrire par ce même courier, que tu enverrois les personnes à qui tu dois chez son beaufrère, qui régleroit leurs mémoires et les acquitteroit. Cette lettre-là t' arrivera sous le couvert de ^1"^^ Ba'ssang-e.

A présent que tes inquiétudes sur ce point doivent être calmées, c'est toi que je vais prendre pour jug-e de toi-même. Dis-moi, je te prie, quelle idée aurois-tu de la délicatesse de

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quelqu'un qui feroit des dettes en se sachant dans l'impossibilité de les payer et sans autre espoir pour le faire que la bonne volonté et la puissance d'autrui? Cependant n'est-ce pas là le cas où tu t'es mis? Je sais bien que tu as eu jusqu'icy assés de preuves de notre tendresse pour toi, pour avoir pu compter sur quelques efforts de notre part ; mais tu dois bien sentir aussi qu'en abuser seroit un moyen ég^alement prompt et sûr de l'éteindre en nous, et alors où seroient tes ressources? Et quand un excès d'indulg-ence nous porteroit toujours à vouloir te secourir, tu connois assés l'état de g'êne où nous sommes pour prévoir que bientôt nous n'en aurions plus la possibilité. Tu sais que tu as une sœur et un frère, à l'éducation desquels nous devons et voulons pourvoir, comme à la tienne, en sorte que tu ne peux pas faire une seule dépense inconsidérée, qu'elle n'Influe en g"êne et en chag-rln sur 4 personnes ; et quelles sont ces personnes? Ton père, ta mère, ta sœur et ton frère. Je ne fais que te rappeller ce que tu sais comme moi ; je n'y ajoute ni réflexion ni reproche : mais j'en confie le souvenir à ton bon cœur. Ce qu'il ne te dlrolt pas à ce sujet, je te le dlrois inutilement. Je me félicite d'avoir pu te tirer, cette fols, de la fâcheuse position où tu t'étols mis, et j'aime à croire que ce n'est de ta part, qu'un eff"et d'inexpérience et d'irréflexion dont tu te corrigeras à l'avenir.

Je vols bien, par ta lettre, que ta dépense courante va un peu au delà des cent francs par mois que tu as à dépenser ; mais d'une part, je ne t'ai pas laissé ig-norer que j'avols charg-é M. de Bassang-e de pourvoir aux autres dépenses, lorsqu'il les jug-eroit Indispensables, et je sais qu'il l'a déjà fait, au moins en partie. Si donc, comme tu me le mandes, tu n'as point fait de folles dépenses, pourquoi n'avoir pas continué de t'entendre avec M^^ Bassang-e ou avej son beau-frère, charg-é par M. Bassang-e de faire pour lui en son absence? Si tu n'as, en effet, Repensé que les 36 f.dont tu m© parles, je uq t'en blâiue pas.

Ta mère et mol sommes d'accord sur ce point, qu'il faut que tu voyes ce qu'il y a à voir dans le pays où tu es.

Ace propos, nous sommes encore convenus avec M. Bassange que, lorsqu'il seroit de retour à Dresde, il te feroit voir la galerie, le muséum, letrésor, etc., mais il faut attendre son retour, parce qu'il a des moyens j30ur que cela soit beaucoup moins cher que cela n'est d'ordinaire pour les étrangers.

Je passe à ce qui concerne tes études. Tu conviens toi-même que tu as trop peu appris pour le temps qu'il y a que tu es en Allemag-ne. Tu en connois la cause et le remède ; tu les indiques très bien dans ta lettre ; saches donc suivre les bonnes déterminations, comme tu sais les prendre.

C'est rester toujours enfant que de ne pas savoir régler sa conduite sur ce qu'on juge honête et utile ; ce seroit ne pas mériter le nom d'homme, que de n'en avoir pas le courage.

Assurément ce doit être assés, à ton âge, que d'aller le soir 2 fois par semaine dans lemonde. J'y ajoute le dimanche. Mais jeté demande que, les 4 autres jours, tes soirées soient employées à l'étude, à moins que tu ne trouves, par la suite, à en passer quelques unes dans quelque société où tu ne puisses absolument parler qu'allemand. Je te recommande encore de soigner ton ortographe et la grammaire françoise.

Je suppose que les chagrins intérieurs dont tu me parles, sont ceux que te causent tes dettes ; si tu en as d'autres, n'hésites pas de me les confier.

Tu commences à t'apercevoir que tous ceux qui nous flattent et nous caressent n'en sont pas plus nos amis pour cela : en effet, l'amitié est sévère, parce qu'elle veut le bonheur de l'objet qui l'inspire, et qu'il n'y a nul véritable bonheur hors du chemin de la raison et de la sagesse. Les fautes, les travers, et les malheurs des personnes qui ne nous intéressent pas, nous laissent bien tranquiles, mais ils nous affligent bien cruellement de la part des objets de notre aiTection. Songes donc que tu ne

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peux te donner aucun tort sans affliger et sans fâcher extrêmement ton père et ta mère; mais n'oublies jamais que c'est par cette seulle raison que tu n'as, ni ne peux avoir, de meilleur ami qu'eux.

Paris, 20 nivôse an XI de la Rép. franc. J'ai reçu, mon cher Etienne, 2 lettres de toi ; la première sans datte (ce qu'il faut éviter), la seconde du 24 frimaire. DiJïérentes occupations m'ont empêché d'y répondre plus tôt. Dans chacune de ces 2 lettres, tu m'annonces avoir pris d'excélentes résolutions, tant pour ta conduite, que pour ton travail; j'aime à croire que tu les tiendras. Tu dois sentir que celui qui ne tiendroit pas ses promesses n'auroit plus droit à aucune confiance, et que. sans confiance, nul sentiment réciproque nepeut subsister. Si donc quelques circonstances te donnoient de nouvelles tentations de trop de dépense ou de dissipation, rappelles toi que tu as promis à ton père et à ta mère d'avoir de l'économie et de l'application. Dans le cas présent, l'application devient elle même une économie, car ce n'est qu'en travaillant beaucoup cjue tu peux abréger le temps où tu restes sans état et sans salaire et lu n'ig-nores pas quenousnepouri-ionspointle beaucoup prolonger. Nous avons besoin de jouir de tes progrès en dédomagement des privations que nous cause ta situation actuelle; ainsi, lorsque toi-même tu te seras privé de quelque plaisir, en faveur de ton travail, tu trouveras aussi, pour dédomagement de cette privation momentanée, l'idée de la jouissance que nous causent tes progrès. Ou je t'ai mal connu, ou ce genre de plaisir ne doit pas être étranger à ton cœur ; je te demande seulement de l'interroger en tout, on est soi-même un très bon mentor pour soi, quand on se consulte de bonne foi, et j'aimerois que tu prisses l'habitude de te demander, chaque soir, si tu es satisfait de l'emploi de ta journée.

Les amis sont rares, les meilleurs nous manquent quelque^

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fois au besoin; mais à moins d'être tout-à-fait dépravé, on ne se manque jamais à soi-même ; il arrive seulement que trop souvent on s'oublie, mais cela n'arrive plus, quand on a pris l'habitude de s'interrog-er chaque soir. M. de Bassang-e m'a charg-é de te faire des reproches de ce que tu lui avois pas encore écrit quelques lig-nes en allemand, ainsi qu'il te l'avoit demandé. Il me semble, en effet, que quand tu aurois dû les écrire très mal, il falloit pourtant lesécrire: c'eut été au moins un témoig-nag-e de confiance et de reconnoissance et tu lui en dois beaucoup pour l'intérêt qu'il prend à toi et dont ta mère et moi sommes si vivement touchés. Je ne doute pas que tu ne le sois aussi beaucoup, mais il ne suffit pas d'avoir de bons sentiments, il faut se conduire en conséquence. Je vois avec beaucoup de plaisir l'attachement que tu as pour Mme Bassang-e et je pense que ce que tu as de mieux à. faire est de cultiver toute cette famille, autant que tu pourras sans t'y rendre importun. Tu as pour cela un double motif; car outre le plaisir que tu y trouves, rien ne nous donne plus de sécurité que de te voir le g-out des personnes bonnes et honêtes. Tu t'apercevras de plus en plus, que celles-là sont aussi les seulles véritablement aimables, et que toui le reste n'est qu'illusion et vanité! — Ce n'est pas qu'il ne faille aussi savoir vivre avec les autres, mais il faut alors, non pas de la dissimulation, mais une g-rande réserve; et sans cesser d'y porter, pour son compte, de la franchise et de la bonté, il ne faut pas compter en recevoir enéchang-e. C'est par une extrême politesse qu'on parvient à se tenir en mesure avec tout le monde, sans se livrer au premier venu. Au surplus, il me paroit que jusqu'icy tu t'es fort bien conduit à l'égard des deux personnes entre lesquelles les circonstances t'ont placé. Tu as fort bien senti que ton unique rôle étoit de chercher à les contenter toutes deux, sans prendre parti pour l'un ou pour l'autre; et j'approuve même la discrétion (^ui te fait g^arder^ ïusque vis-à-vis de moi, le secret su?

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tous les détails intérieurs. Tu apprendras sans doute avec plaisir que ^I. Durand m'a dit que M. de Moustier lui avoit parlé 2 fois de toi, avec élog-e. Je ne sais pas ce que M. Durand a mis de politesse à mon égard, en me parlant de toi, mais cela m'a fait tant de plaisir que j'ai pris le parti d'y croire. Si tu savois, mon bon ami, quelle satisfaction tu nous causes à tous, quand tu nous donnes lieu d'être content de toi, tu ne voudrois plus t'occuper d'autre chose que d'en chercher toujours de nouvelles occasions. Ta sœur et Charles me chari»-ent, tous deux, de te dire mille choses de leur part toutes les fois que je t'écris; mais Charles se fâche beaucoup de ce qu'il n'y a pas un mot pour lui dans tes deux dernières lettres, et quoique ta sœur n'en aye rien voulu dire, elle n'en pense sûrement pas moins.

Adieu mon ami, ta mère et moi t'aimons et t'embrassons de tout notre cœur.

Paris, 20 g-erminalanXI de la Rép. franc. Il est certain, mon cher Etienne, que tu as lieu de te plaindre de notre long- silence, mais il n'a pas été cependant sans quelque motif plausible, car nous avons tous été plus ou moins malades, et les biens portants, chacun à leur tour, s'occupoient plus de soigner ceux qui ne l'étoient pas que d'écrire aux absents. Ta mère, qui acommencé, a eu la maladie catarale qui a fait tant de ravages sous le nom de grippe, elle l'a eue forte et longue, cela a duré au moins un mois, et même elle n'a été véritablement rétablie que beaucoup plus tard. Ta sœur a été la moins maltraitée, mais elle nous a aussi causé de l'inquiétude assez longtemps et a été obligée d'interrompre toutes ses études ; elle est entièrement guérie et a repris ses occupations accoutumées. Quant à moi, j'ai été pris d'un rhumatisme sur les reins qui aussi, pendant plus d'un mois, ne m'a laissé d'autre existence que de passer de mon lit à mon fauteuil et

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de mon fauteuil à mon lit, encore y fallolt-il l'aide d'une ou deux personnes; et pendant tout ce temps il m'eut été impossible d'écrire une seulle lig"ne. Je suis g-uéri maintenant, quoique j'aie encore quelques légères atteintes, mais si foibles que je peux me dire en parfaite santé, ce qui vient d'autant plus à propos que je compte partir sous très peu de temps pour une tournée d'inspection, à moins que, la guerre arrivant, ne me donne une autre destination. Ce n'est pas que depuis quelques jours on ne paroisse, à Paris, croire de préférence à la paix; mais ceux qui débitent les nouvelles sont pas plus dans le secret que ceux qui les reçoivent et tout reste encore sous le__^voile de l'avenir.

A présent, j'ai à te parler de choses sérieuses et qui te sont personelles. Tu te rappelles sans doute, que je n'ai jamais cessé de te recommander de t'occuper de ton ortographe et voici ce qui m'est arrivé à ce sujet, la veille ou l'avant veille du jour où mon rhumatisme m'a pris. J'étois chez le Ministre des Relations Extérieures, et j'y étois pour toi; il a tiré d'un de ses cartons une grande lettre que je crois écrite par M. de la Rochefoucault et m'a demandé si elle étoit copiée par toi. J'ai reconnu ton écriture et j'ai répondu que oui.

Alors il m'a dit : « Comment est-il possible qu'un fils de M. de Laclos mette l'ortogi^aphe comme une cuisinière ? » Je t'ai excusé du mieux que j'ai pii, en rejetant ce défaut sur ton éducation trop exclusive, peut-être, pour les mathématiques, et je l'ai assuré que, comme je t'exhortois sans cesse à t'instruire à cet égard, j'espérois que bientôt il auroit lieu d'être plus satisfait. Il a ajouté alors : « Hé ! bien, je vous charge de lui en écrii-e en mon nom et de lui dire d'y faire la plus sérieuse attention. Ces lettres là vont dans mes bureaux et y sont viies de 4 ou 5 personnes, il pourroit même arriver c[ue telles d'entre elles, à l'avenir, fussent mises sous les yeux du Premier Consul ; il doit sentir qu'une telle ortographe le déconsidéreroit, et met-

troit un obstacle invincible, par la suite, à ma bonne volonté pour lui. Je veux bien pour le moment la pardonner à sa jeunesse, mais il faut que cela cesse le plus tôt possible : mandez le lui de ma part ». Je te rends à peu près ses propres mots. Il n'y a donc pas à hésiter, il doit y avoir à Dresde des maîtres de grammaire et de lang-ue Françoise, il faut que tu en prennes un, et que tu t'occupes très sérieusement des premiers éléments de ta lang-ue, et particulièrement de la conjug-aison des verbes.

I Si tu as besoin, pour en avoir le temps, de l'agrément de ton ministre, il faut t'en ouvrir franchement avec lui, il a tant de bontés pour toi que je ne doute pas qu'il ne te donne les facilités nécessaires à cet égard, et de plus, en se levant un peu plus matin, et se couchant un peu plus tard, on trouve du temps pour tout. Enfin que veux-tu que je te dise? Ton sort est dans tes mains. Ce ne sera pas ce que je t'écrirai qui y fera quelque chose, mais bien ce que tu feras par toi-même. Au surplus j'ajoute avec plaisir que, du reste, chacun meparoit rendre un bon compte de toi, et que, cela excepté et un peu de lenteur dans l'allemand, nous sommes satisfaits de ta conduite. Le Ministre y met aussi de la bonté, et je ne désespère pas même de te faire obtenir une marque de bienveillance de sa part, sous peu de temps, mais avant tout occupes toi de cette malheureuse ortog-raphe qui deviendroit une véritable pierre d'achopement et ne perds pas de vue que pour savoir l'ortographe il faut savoir sa g-rammaire. Pi'ends en donc un maître le plus tôt possible, et travailles y sérieusement.

J'ai confié au Ministre ce que t'a dit M. de Moustier au sujet de Berlin, il ne m'a rien répondu de positif^ mais il m'a dit d'être tranquile, de me reposer sur lui et qu'il feroit ce qui te seroit le plus avantag-eux. Cela me paroit tenir à quelques circonstances éventuelles.

Nous avons vu M. et M^^e Gondrecourt qui nous ont remis

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ta lettre. Nous avons aussi reçu celle que tu nous annonçoiilt comme écrite trois jours avant, et qui n'est arrivée que 8 ou i jours après. Aux fautes de g-rammaire et d'ortog-raphe près, t mère et moi en avons été très contents, parce qu'elle contien '^ de fort bons sentiments et aussi parce qu'il nous semble qu ton esprit et même ton stile se forment. Ta sœur et ton frèr Charles ont été fort sensibles à tout ce que tu dis pour eux e î te font mille amitiés. On est fort content de Charles à sa penit sion. J'espère qu'il sera en état de profiter du plan d'éducatioi que tu fais pour lui, et dans tous les cas, je te sais gré de t'er occuper. Adieu, mon cher Etienne, réfléchis bien sérieusement tt au contenu de cette lettre et vois y, surtout, une nouvelle preuv de notre bien vive et bien sincère amitié pour toi.

Prairial, an XI à Soulange et à Charles. 1 i Je ne doute pas, mes chers enfants, que mes lettres ne vou^în fassent toujours plaisir, mais je me persuade que, par sor| objet, celle-cy vous en fera davantage encore.

Autant qu'on peut calculer l'arrivée d'une lettre dans la position où je suis, celle-cy doit vous parvenir à une époque trèî voisine de la fête de votre maman : or, votre maman est ce que tous trois nous aimons le mieux, et c'est vous deux que je charg-e de lui offrir, pour ce jour, l'hommage de mes sentiments et de mes vœux.

Vous vous souvenez que toujours nous nous réunissions pour cet objet. Vous ne lui présenterez en mon nom qu'une simple fleur; mais pour orner le bouquet, vous y joindrez vos tendres caresses. Que Soulange y ajoute la touchante atten-! tion et les soins assidus que son cœur lui dicte, et qui parent tant et si bien les jeunes filles de son âg-e; qu'elle se rende ma rivale et qu'elle puisse dire quelquefois : Aujourd'huy j'ai vaincu Papa. Que mon bon Charles rassemble tout ce qu'il sait faire de caresses et qu'il y joigne toujours les si bonnes notes

LETTRES DE LACLOS A SES ENFANTS Sog

voiie M. Lanneau et le bouquet sera complet et bien reçu.

k! J'ai reçu vos deux lettres, ou plutôt la lettre de vous deux et

t;[ai vu avec une grande satisfaction que tous deux vous redou-

liez d'application dans vos études. L'armée occupe un si grand

mays que je n'ai pas pu encore l'instruire toute que mon Char-

r(&s avoit été le P'' ; mais je peux l'assurer, avec vérité, que le

:ellfénéral en Chef de l'armée le sait déjà. Je lui promets aussi

t vous promets à tous de soigner ma santé.

Adieu, mes chers enfants, priez votre maman de vous

iii|mbrasser pour moi. Je vous embrasse tous deux de tout mon

Qtfœur et i'y joins Etienne d'intention.

Prairial, an XI.

A Charles Laclos.

C'est avec un véritable plaisir, mon cher Charles, que j'ai Jàreçû et lu la lettre que tu m'as écrite, et je me suis dit en la isant : Charles est un bon garçon qui songe encore à son aapa, ainsi il faut que je l'aime toujours bien. Tu me demandes si je suis encore à Briare ou à Lyon. Ah! «[non pauvre ami, je suis bien plus loin. Figures-toi que quand tu resterois en voiture d'un dimanche à l'autre, en allant touje jours tout droit, tu n'arriverois pas encore où je suis; et cependant d'icy à quelques jours, j'irai encore plus loin : mais quelque loin que je puisse être, j'aimerai toujours Charles, et je penserai souvent à lui ; et comme nous savons tous deux lire 3t écrire, nous pourrons, de temps en temps, nous donner de fios nouvelles et nous répéter réciproquement que nous nous piimons toujours autant que quand nous nous voyions tous les é5 jours ou toutes les semaines. C'est vraiment bien consolant de savoir écrire, car, vois-tu, sans cela, nous ne pourrions kucun de nous deux faire savoir à l'autre que nous l'aimons it toujours.

Je suppose qu'au moment où je t'écris tu es rentré ou près

3lO LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

de rentrer à Ste-Barbe. J'espère que tu y travailleras bien pour réparer le temps que la maladie t'a forcé de perdre.

Song'es combien je serai content quand ta maman me mandera : On est content de Charles, il travaille bien, il a été le second ou le troisième en lecture, en écriture ou ortographie ; et si jamais tu étois le premier! Ce seroit bien le cas de l'écrire de suite, et moi je le dirois à toute l'armée et chacun diroit : Il faudra que ce petit Charles vienne bientôt avec nous, c'est un bon garçon qui travaille bien, et sera un bon militaire.

Ne seras-tu pas bien aise qu'on dise cela?

Adieu, mon ami Charles, dis à ta sœur que je vous charg-e de bien embrasser votre maman pour mol, et moi je t'embrasse bien aussi pour mon compte.

Ancône, 28 prairial an XI.

A.Charles,

Tu as assurément ouï dire par ta mère ou ta sœur, mon cher Charles, que depuis bien long-temps je ne recevois plus de lettres de Paris, et que cela me chag-rlnoit.

Hé! bien, une des choses qui m'en fâche le plus c'est de neplus savoir si tu te portes bien, si tu aimes toujours bien ton papa; si tu song-es souvent à lui et encore si tu travailles toujours bien. Moi, je songe toujours beaucoup à toi, et par exemple, je me dis c'est après demain qu'on donnera les places du mois à Sainte-Barbe,je voudrois bien que mon Charles eût une bonne place et que sa mère me mandât: Charles travaille toujours bien, on est toujours bien content, c'est un bon garçon. Comme j'aimerois à lire cela! Mais enfin, mon cher Charles, si par hazard la maladie t'avoit un peu retardé, comme ce ne seroit pas ta faute, il ne faudrolt pas te décourager, ny te dépiter ; ce seroit là chercher midi à i4 heures, mais il faudrolt te bien appliquer le mois prochain, et à la première composition, tu verras que tu auras regagné une bonne place.

pc

LETTRES DE LACLOS A SES ENFANTS 3ll

Adieu, mon cher Charles, nous sommes bien loin, bien loin, ,'un de l'autre, mais il n'y a pas de jour où je ne pense à toi, ît où je ne me dise faime bien Charles. Dis toi aussi tous les ours J'aime bien Papa, et je serai content. Embrasse ta mère )our moi. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur.

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