POST-FACE
Laclos meurt pauvre. Il faut procéder à la vente de ses effets. En raison des formalités qu'impose la minorité de ses enfants, cette vente ne peut avoir lieu que le 25 brumaire. Elle produit, « en monnaie de France, exactement seize cent treize francs » .
La voilure, celte fameuse voiture qu'il se plaît à vanter et dans laquelle il a couru le monde, ne trouve pas preneur; on finit cependant par la céder au Général Montrichard pour sept cent vingt francs. M™*^ de Laclos se borne à réclamer « une montre d'argent à répétition et une lorgnette de poche » que le capitaine Pariset lui rapporte. Un peu plus tard, on lui fait tenir par le commissaire des guerres Lenoble une paire d'épaulettes, « qu'on n'a pas trouvé à vendre icy, » dit le chef de Bataillon d'Anglemont de l'Etat Major de l'artillerie, dans sa lettre du 25 frimaire. Enfin Alquier, alors ambassadeur à Naples, resté l'ami des mauvais jours, expédie à Paris « un habit uniforme de général de brigade, brodé, veste et culottes blanches brodées, un ceinturon bleu céleste brodé, et une écharpe bleu céleste avec franges ».
Que sont devenus ces objets? Il est permis de croire que, Etienne Fargeau fils aîné étant mort, ils ont été transmis à M. Charles de Laclos. Ce fils si tendre, si soucieux de tout ce qui touche à la mémoire de son père, les a-t-il détruits pour les soustraire aux sacrilèges à venir des indifférences familiales?
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Nul ne le sait. Toujours est-il qu'ils n'ont pas été conservés, que leur valeur ne figure dans aucun compte et qu'il n'en est pas fait mention dans les inventaires. Sunt lacrymœ reriimt
Le trépas si misérable d'un homme qui avait tant brillé dans les lettres et qu'un destin moins implacablement ironique aurait pu et dû faire plus grand, ne passe pas inaperçu, malgré l'importance des événements contemporains. Un article nécrologique est inséré dans le Moniteur, le 2 1 frimaire. Les officiers d'artillerie de l'armée de Naples décident d'ériger à Tarente même un monument à leur chef très aimé. Le lieu choisi est, dans l'île Saint-Paul, le fort dont il a dirigé la construction.
M. d'Anglemont est l'âme de cette entreprise. Non content de faire préparer l'emplacement, de presser le sculpteur, il s'occupe de l'inscription.
Le 27 brumaire an XII, il écrit à Mm^ de Laclos :
« Je crois me rappeler que le général a fait une hymne à la Mort. Vous m'auriez fait grand plaisir de me l'adresser de suite. Je pourrais en tirer quelque chose qui ferait grand effet.
Le 27 pluviôse il insiste encore : « Le monument avance, mais la prière que je vous avais faite de nous aider dans les inscriptions a été oubliée apparemment. Le style lapidaire n'est pas facile et vos avis et ceux de vos amis nous auraient été d'une grande faveur. »
Cependant l'Epître à la Mort ne convient pas. « On n'y a rien trouvé qui puisse trop s'appliquer à la circonstance. » (Lettre du 19 ventôse.)
Le monument est achevé. Le 22 floréal an XII, le colonel Deyssautier-Cartier le mande à M""^ de Laclos par une lettre officielle, mais la malheureuse épitaphe n'est toujours pas rédigée.
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M""® de Laclos envoie alors les vers latins ci-dessous, dus vraisemblablement à l'amitié de Pariset, le poète :
Hic Laclos, ingenio vixit qui clarus etarmis,
A sponsâ, sociis Jlendus et hoste jacet.
Pictor acer vitii, virtutiim cullor amœnus,
Scriptor, homo, pairiœ, censor, honosque fuit.
(( Ici repose Laclos, que les armes et son esprit ont illustré. Dijçne des larmes de son épouse, de ses compagnons et de l'ennemi, il peignit le vice avec vivacité, cultiva les vertus avec aménité et, comme écrivain et comme homme, il fut la gloire et la censure de son pays. »
Ce n'est pas cela encore. « L'inscription latine destinée au monument de l'Ile Saint-Paul ne peut pas servir. » (Lettre du i" germinal.) « Elle conviendrait peut-être sur un marbre qui couvrirait une tombe dans une église, ou contre une muraille, mais il s'agit d'un monument et il faut rappeler le Consulat^ V Armée ^ le général Saint- Cijr. »
On veut de la littérature officielle sur le mausolée de l'auteur des Liaisons dangereuses, et il faut que la vanité des autres s'empare jusque de cette pierre et la dépare.
Il semble que ce tout peu de bruit autour d'une tombe a déplu en haut lieu.
« Je dois aussi vous informer que je sais que le Ministre de la guerre Berthier a écrit au chef du génie à Tarente pour lui demander d'après quel ordre le fort qu'on construit à l'île Saint-Paul portait le nom de Laclos. Il est certain que le général Saint-Cjr n'a donné aucune décision à ce sujet. Voilà donc une chose très délicate à traiter : Faire conserver à ce fort le nom de Laclos. Je
3l8 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS
dois dire que M. d'Hautpoul, le chef du génie à Tarente, s'est montré très disposé à donner à ce fort le nom de Fort Laclos, mais à présent en est-il le maître? Je dis : voilà un objet très délicat à traiter. Je le livre à votre sagacité, vous jugerez sûrement beaucoup mieux que moi ce qu'il faut faire en cette occasion. »
(Lettre de M. d'Anni-lemont, 20 brumaire an XIII.)
M'"^ de Laclos reste donc dans une situation précaire. Elle reçoit, pour tout, une pension de mille francs, par arrêté du i^"" frimaire an XIL Elle ne peut pas obtenir davantage. C'est le chiffre fixé par la loi du 8 floréal an XI pour les pensions à servir aux veuves des généraux de brigade.
En vain s'adresse-t-elle directement à l'Empereur. Le maréchal Berthier (26 ventôse an XIII) lui exprime poliment ((, tous ses regrets de ne pouvoir lui procurer un meilleur sort ».
Laclos n'a donc pas tort d'écrire, peu de temps avant de mourir, qu'il est « sans faveur à Paris ».
Quelques années passent que, normalement, il aurait pu vivre. La prospérité naissante « des Charbons », comme il nomme les mines d'Aiizin, s'affirme de plus en plus; à la gêne succède l'aisance, on peut presque dire la richesse. Ainsi, tandis que Laclos, fatigué, assoiffé de repos et de bonheur familial, est contraint, forçat d'une gloire sans cesse entrevue, de chercher la mort loin de son foyer, la fortune railleuse s'y installe silencieusement. C'est le cache-cache perpétuel avec l'occasion propice et la fin même de cet homme, qui n'aura été qu'en puissance, est la synthèse décevante et tragique de toute sa vie,