I -Jh [.l'ITRIiS INEDITES
Je ne lui en ai rien su dire. Je vous prie de me faire confidemmcnt sa description , au vrai.
Nous retournons jeudi prochain à Paris. Le roi nous a dispensés, M. Letcllier et moi^ de le suivre au voyage de Chartres. S. M. m'a promis un logement au Louvre. Je suis tout à vous.
A Paris, ce 12^ décembre 1661.
Il est venu en troupe à moi une flotte de créanciers de M. Forcoal ^ et de M. de Marcillac ^ pour se plaindre que mon crédit au parlement de Grenoble leur faisait courir risque de leur ruine entière. Je me suis défendu le mieux que j'ai pu de cette vanité qu'ils voulaient me donner. Cependant il y en a parmi eux de si considérables, et entre autres M. de Boutigneux ^, qui est à la reine et que je voudrais fort obliger, que je n'ai pu me défendre de leur promettre que je vous écrirais pour suspendre au moins les effets de mon prétendu crédit. M. Forcoal a eu grand tort
(i) Pierre Forcoal, maître des requêtes de l'hôtel du roi.
(2) François de La Rochefoucauld, prince de Marcillac, grand-maître de la garde-robe du roi, né le i5 décembre 1619, chevalier du Saint-Esprit en i66r, gouverneur du Poitou, mort à Paris le 17 mars 1680. Il avait épousé Anne de Vivonne, qui lui donna six enfants.
(3) Jacques-Claude de La Palu, comte de Bouligneux, lieutenant des gendarmes de la reine. 11 épousa Henriette de La Garde de La Trousse, d'où vinrent plusieurs fils , parmi lesquels Louis de La Palu , qui fut lieutenant général et tué en 1704.
de se vanter que je me mélasse da:is cette aHl^iire pour le servir, car je suis aujourd'hui réduit à vous prier, comme je fais, de témoigner à tous M'' les juges à qui vous pouvez avoir parlé de ma part, que je ne prends plus aucune part à ce procès de quelque manière que ce soit.
Le dernier article de votre lettre que je reçus hier m'a infiniment touché. Je n'aurais jamais cru mon cousin de si mauvais naturel que de prendre la conduite que vous me marquez avec le meilleur père du monde. Dieu me garde d'avoir la pensée de vous aigrir contre lui plus que vous ne Têtes. Je voudrais bien plutôt Texcuser*, mais aucune considération ne m'empêchera de dire que s'il ne se remet dans son devoir envers vous, c'est-à-dire qu'il ne s'attache à faire sa charge, je lui ôterai bien la pensée et le moyen de revenir ici, en vous envoyant un ordre du roi qui lui défende de désemparer ^
A Paris, ce i6^ décembre 1661.
J'ai reçu votre lettre du 4^ Mon cousin de Lesseins est parti il y a quatre jours en fort bonne santé et meilleure qu'il ne l'eut jamais, après avoir pris de son ordonnance cinq ou six fois du vin émétique.
Je n'ai point d'impatience de voir le premier tome de
(i) Hugues de Lionne veut dire qu'il ferait envoyer à son cousin Joachim une lettre de cachet pour l'obliger à résider à Grenoble et à y faire les fonctions de la charge de conseiller au parlement.
THistoirc du sieur Choricr, puisqu'il n'y parle que de Tétat où était notre province au temps des Romains. Il fera mal, à mon sens, de la publier qu'il ne la puisse donner tout entière : car la matière du premier tome ne recueillera pas la curiosité du lecteur ^
Je vous remercie des éclaircissements que vous m'avez donnés touchant la personne, qualités et talents de M. Francon, qui semble être pris fort au naturel dans votre lettre.
Je vous remercie de Messieurs de votre chambre de l'enregistrement de mes quittances. J'ai témoigné tantôt à M. Aymé que j'étais au désespoir de n'être pas en état de le servir pour le petit retranchement qui leur a été fait dans les états de la propre main du roi. Je lui en ai donné une raison sans réplique, qui est que je ne parlerai pas pour moi-même, qui perds, par de semblables retranchements, 10,000 livres de rente depuis un mois, sans en dire un seul mot, quoique le poste où je suis m'en pût donner assez d'accès et de moyens ; mais je crois qu'il est juste que chacun, en ces temps-ci, contribue à décharger l'État de dépenses, afin que le roi ait moyen de soulager ses sujets qui en ont plus de besoin ^. Pour mes 10,000 livres, le compte en est
(i) Chorier ne suivit pas ce bon conseil : le tome second de son Histoire de Dauphiné ne parut que dix ans après le premier. Néanmoins cette publication eut beaucoup de retentissement et fit honneur à son auteur.
(2) Ce retranchement ou procédé financier, que le ministre trouve assez naturel, quoiqu'il en soit victime, n'était pas jugé ainsi par les créanciers de l'Etat, ce que Boileau a exprimé en disant :
Plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un édit qui retranche un quartier. Et le chevalier de Caillet :
Nous allions à l'hôtel de ville , Et nous irons à l'Hôtel-Dieu.
bien aisé : vous en savez 4,000 sur le deuxième quartier retranché des augmentations de gages ^ 2,000 sur ma conduite des étrangers, dont le roi prend le tiers, et 4,000 sur des aides que j'ai à Chàteaudun. Si cette raison ne paie pas vos Messieurs de mon silence et de ma retenue en cette occasion , je n'en sais pas donner de meilleure.
A Paris, ce 22' mai 1662.
Je viens de m'aviser avec contrition qu'il y a quasi un temps immémorial que je n'ai pris la plume pour vous écrire. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de me pardonner ce manquement avec beaucoup d'autres.
J'attends maintenant de jour à autre l'arrivée de mon cousin de Lesseins, des négociations duquel le roi est trèssatisfait ^ et m'a avoué qu'il n'aurait jamais cru qu'il eût été si capable. Cela le pourra consoler un peu du surcroît de déplaisir qu'il aura de savoir que l'héritage qui lui est échu ne suffira pas pour payer ses dettes. Je ne lui ai point voulu avancer le temps de cette douleur, c'est-à-dire que je ne lui ai rien mandé de ce que vous m'avez écrit de l'état de ses affaires.
Quelqu'un ayant donné avis au roi du travail nouveau de M. Ghorier et même présenté à S. M. les titres des chapitres
(i) Humbert de Lionne, de Romans, qui était ambassadeur près l'Électeur de Brandebourg.
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de Touvrage, S. M. a juge qu'elle pourrait en recevoir grand préjudice dans les pays étrangers, où Ton est dessus que trop alarmé de ses desseins et de sa puissance. C'est ce qui Ta obligée d'envoyer ordre à celui qui commande dans la province d'empêcher la continuation de cette impression, et, en mcmc temps, elle m'a chargé de faire savoir à l'auteur qu'elle lui sait fort bon gré de son zèle, dont je vous prie de vous acquitter à mon nom et d'y ajouter qu'il pourrait in'envoyer son travail écrit à la main et que je prendrai mon temps de le faire valoir à S. M., lui rendant compte de fois à autre de ce qu'il contient, et peut-être par ce moyen rencontrerai-je quelque occasion de lui procurer quelque avantage, comme j'en aurais un désir extrême ^
Je ne vous ai rien écrit sur tous les bruits, qui se sont débités avec tant d'éclat, que je m'accommodais avec Messieurs de Brienne de leur charge. Il est vrai que j'en aurais eu quelque pensée, mais je me suis arrêté tout court, à cause du prix exorbitant qu'on en prétendait et qui passait un peu mes forces. J'ai considéré d'ailleurs que je commençais par perdre 30,000 francs, que le roi me donne annuellement pour le travail que je fais, et qu'ainsi pour n'avoir que la même somme et ne faire que la même fonction que je fais, sans qu'il m'en coûte rien, il faudrait que je sacrifiasse, en pure perte, 3 ou 400,000 écus, outre que mon
(i) Encore une fois, tout ce passage concernant VHistoire de Dauphiné de Chorier est assez difficile à expliquer. On refuse le 22 mai 1662 de donner l'approbation et on défend même la continuation de l'impression d'un ouvrage qui était approuvé et achevé d'imprimer depuis plusieurs mois. En somme, tout en sachant gré à Chorier de son zèle, le roi, pour des motifs politiques, ne permit pas la publication de cette histoire et même refusa d'approuver la gratification de boo louis d'or que les États, assemblés à Grenoble vers la fin de 1661, avaient votés à l'auteur, comme récompense nationale, sur la proposition du marquis de Sassenage.
DE HUGUES DE LIONNE. l8l
fils n'est pas encore en état ni en âge d'entrer dans la même charge-, au lieu qu'ayant patience je puis espérer d'en avoir pour 100,000 écus et peut-être pour rien. Le principal de tout cela est que j'ai reconnu à fond Taffection et l'estime du roi en ce qu'il souhaite la chose peut-être plus que moi , et cela me suffit pour en attendre en toute quiétude des occasions plus avantageuses.
J'ai su de bonne part que M. d'Aviti continue à avoir des emportements déraisonnables contre sa femme. Je vous prie de lui dire franchement de ma part que s'il ne la considère comme une personne qui est ma cousine germaine , je n'aurai pas sujet ni envie de le servir dans les affaires où il pourra avoir besoin de moi.
Je ne vous parle plus de mon cousin , voyant que c'est de votre consentement qu'il continue à demeurer ici; car, si cela n'était pas, sur le moindre mot que vous me manderez, je me ferai donner ordre du roi de lui dire de la part de S. M. qu'il se retire à sa charge, et cela achèvera toutes vos contestations.
A Paris, ce 2^ juin 166;
Je vous adresse la réponse que je fais à M. Chorier sur sa dissertation \ Je vous prie de lui bien recommander encore
( i) A l'occasion du transport de la Lorraine par le duc Charles à Louis XIV, Chorier fit une dissertation , qu'il dédia au roi et qu'il envoya à Hugues de
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que tous les exemplaires en soient supprimés, parce que je craindrais, s^il en mésarrivait, qu^on ne Ten rendît responsable.
Je vous remercie de tout mon cœur de ce que vous avez fait pour la satisfaction de M. Letellier, m'imaginant, bien que son affaire n'a pas passé à la chambre, qu'il ne doive à vos soins et à votre crédit la meilleure partie de cette obligation , et je le lui ferai bien connaître quand je le verrai.
Je m'étonne de n'avoir aucune nouvelle depuis quinze jours de mon cousin de Lesseins. Je le prends néanmoins pour une marque certaine qu'il est en chemin et qu'il peut arriver d'un jour à l'autre ^
Je trouve fort bien trouvé le nom dont M. de Claveyson a baptisé sa tronche (?). Il m'avait consulté là-dessus, mais je n'aurais eu garde, quand j'y aurais songé quinze jours, d'être un si bon parrain que lui , ni de trouver un nom si propre.
Lionne. Il démontrait que la Lorraine, ainsi que le titre et la dignité impériale appartenaient légitimement et de plein droit à la couronne de France. Il plut au roi que cette dissertation fût tenue secrète et ne fût pas publiée pendant qu'auraient lieu les Etats de l'empire germanique, convoqués à Ratisbonne. Letellier et de Lionne avertirent l'auteur qu'il fallait attendre l'époque indiquée. Ce qui n'empêcha pas que l'ouvrage fut répandu, lu et discuté. (Chorier, Mémoires.) Paru en 1662, il avait pour titre : Dissertation historique et politique sur le traité faict entre le roy et le duc Charles, touchant la Lorraine. In-4°.
(i) Humbert de Lionne, revenant de son ambassade de Prusse.
A Paris, ce 14'' août i^G^.
Il y a longtemps que mon œil est guéri et je vois par votre lettre que ce petit incident vous a donné autant de peine qu'à moi d'incommodité, dont je vous suis bien obligé.
J'espère d'achever cette semaine l'affaire de M. d'Aviti à sa satisfaction. Je voudrais bien vous en pouvoir autant dire de celle de M. de Veyssilieu, mais elle n'est pas faisable, et qui connaîtra un peu le terrain des affaires de finarxes, comme elles se gouvernent aujourd'hui, n'en disconviendra pas.
Je tirerai de M. de Souvré la lettre de recommandation pour M. de Dolomieu *. Je ne crois pas voir de longtemps, ni jamais les environs du Pont-de- Beau voisin et le souhaite encore moins.
M. d'Agde^ m'ayant écrit sur la mort de mon père, je
(i) Claude Grattet de Dolomieu, président au bureau des finances de Dauphiné, marié à Marguerite de La Poype de Serrières. La terre de Dolomieu fut érigée en marquisat, par lettres de juillet 1688, en faveur de François Grattet.
(2) Louis-François Fouquet, frère du surintendant et de l'archevêque de Narbonne, né en i6og, évêque et comte d'Agde en 1640, chevalier de l'ordre en lôôg, mort en 1702, âgé de jb ans. Après avoir éprouvé, comme tous les membres de sa famille, les effets de la colère de Louis XIV, il obtint enfin, au bout de vingt-neuf ans, la permission de rentrer dans son diocèse, ce qui fit dire à Madame de Sévigné, encore tout émue au souvenir du menuet qu'elle avait dansé avec Sa Majesté : « Il y a une étoile de douceur qui règne dans toutes les actions du roi , qui le rend adorable. »
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VOUS adresse la réponse que je fais à ses compliments et vous prie de prendre soin qu'elle soit rendue bien sûrement.
Dites, je vous prie, à M. le président de Ghevrières que je parlerai àM. Letellier de son bâtiment près de l'Arsenal; mais c'est à Li condition qu'il donnera ici à M. le comte de Saint- Vallier * de quoi entretenir un carrosse, et que c'est une honte, à mon sens, qu'il ne l'ait pas encore fait.
Je suis tout à vous.
M. le commandant de Souvré vient de m'envoyer ses lettres pour M. de Dolomieu ^.
Le roi part le 16 infailliblement pour aller en Lorraine attaquer et réduire la place de Marsal^. Il n'y a que M.
(i) Pierre-Félix de La Croix-Chevrières, comte de Saint-Vallier, né à Grenoble, le lo juin 1644, de Jean et de Marie de Sayves. Il fit l'expédition de Gigery et celle de Candie, fut nommé le 20 décembre 1666 colonel d'un régiment d'infanterie de son nom et le 2 août 1670 capitaine des gardes de la porte, dont il se démit en 1689 en faveur du frère du Père de La Chaize. Après avoir essuyé un refus assez dur de Hugues de Lionne, qui peu auparavant avait recherché son alliance, il épousa, le 11 mai lôyS, Jeanne de Rouvroy, fille d'honneur de la reine, malgré l'opposition de son père, mais avec l'agrément du roi, qui , à cette occasion, lui donna un brevet de retenue de 100,000 livres et une pension de 2,000 écus. Ce mariage eut les honneurs de plusieurs chansons, dont trois figurent avec des notes dans la collection de Maurepas (t. iv, p. 11 3). Il eut cinq enfants : deux fils furent colonels d'infanterie et deux filles se marièrent. Il se retira à Grenoble, où il mourut le 16 juin 1699. « Sa femme, belle', spirituelle et galante, y régnait sur les cœurs et les esprits. Elle avait été fort du monde et en était devenue le centre dans cette province, d'où elle ne revint plus à Paris, où elle avait conservé des amis, ainsi qu'à la cour >> (Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 322). Son père était Charles de Rouvroy, seigneur du Puy et de Frossy, capitaine au régiment des Gardes françaises, et sa mère était Marie- Ursule de Gontery. Les Rouvroy ayant prétendu être de la même maison que les Rouvroy de Saint-Simon, on peut voir de quelle manière et sur quel ton l'auteur des Mémoires (t. vi, p. 147) accueillit cette hardiesse.
(2) Ces lettres concernaient Henri et Marc Grattet de Dolomieu, qui furent reçus chevaliers de Malte.
(3) Le roi entra à Marsal le 4 septembre.
DF HUGrnS I)K LIONNE. iRS
Letellicr et moi qui aurons Thonneur d'accompagner Sa Majesté : tout le reste du conseil demeurera ici.
A Paris, ce 3" novembre 16G2.
J^ai reçu votre lettre du 22^ de l'autre mois et la réponse que vous avait faite M. de La Tivolière. Il faudra maintenant attendre de savoir ce qu'il vous aura dit à votre entrevue. Si les choses se pouvaient lire et publier dès à présent, je crois qu'il lui serait plus avantageux pour étourdir ceux qui l'attaquent et faire qu'ils le laissassent vivre en repos.
La mort de Madame de L'Albert * m'a surpris. Je vous prie d'en faire mes compliments à Monsieur son mari , à M. le président de La Coste, à Monsieur et à Madame de La Rochette "".
Mes enfants sont guéris , Dieu merci , et ne seront point du tout marqués ^.
Je suis en peine que ces fréquentes coliques de mon cousin de Lesseins ne lui jouent quelque jour un mauvais tour. . C'est à vous à prendre votre résolution sur le désir qu'a
(i) Madame veuve Rhodes, née de Simiane, mariée à M. de Gordes. Sa fille épousa le duc d'Albret et mourut après deux ans de mariage.
(2) Ennemond Fustier de La Rochette, fils de François, conseiller au parlement du 4 juillet 1606, mort doyen de ce corps le 2 janvier i665, ne laissant que deux filles. Son frère Gabriel était secrétaire du parlement.
(3) C'est-à-dire qu'ils venaient d'avoir la petite vérole.
iSf) LETTRES INÉDITES
mon cousin de retourner ici. Pour moi, vous pouvez croire que je serai toujours ravi de le voir^ j'appréhende seulement que vous ayez de la peine à Ten retirer, qu'il n'avance pas grand chose à se faire payer de ses débiteurs et qu'il se détraque pour toute sa vie de sa profession. S'il pouvait donner caution de retourner sans faute dans un certain temps, il faudrait le lui accorder même plus long qu'il ne le demande ^
A Paris, ce 23" janvier i663.
J'ai été ravi d'apprendre que vous ayez enfin mis d'accord les trois frères^, et ne doute pas que vous n'y ayez eu bien de la peine.
Faites-vous dire ce que je mande au second touchant la charge de M. de Brienne, et s'il n'était pas à Grenoble, ouvrez la lettre et mandez-lui que je vous en ai prié. C'est afin de ne faire pas une répétition inutile.
J'ai un extrême déplaisir de la mauvaise conduite de mon cousin -, néanmoins, je crois qu'il faut être plus sage que les jeunes gens. Je vous conseille de lui permettre de venir, à certaines conditions. Mais, parce qu'il ne faut pas qu'il paraisse que vous vous relâchiez le premier, vous pourrez
(i) C'est une plainte contre les longs séjours et la mauvaise conduite à Paris de Joachim de Lionne.
(2) Sébastien, Humbert et Charles de Lionne, de la branche de Romans.
dire que je vous ai écrit pour vous prier de le laisser venir, parce qu'il est vrai que quand il partit d'ici nous demeurâmes d'accord qu'il reviendrait faire un tour pour tirer ce qu'il pourrait de ceux qui lui doivent.
Les conditions de cette permission, qu'il faudrait exiger de lui et même par écrit, c'est qu'il promette que, au plus tard à la Pentecôte, il s'en retourne, sans pouvoir alléguer aucun prétexte que ce puisse être pour demeurer davantage, et qu'il s'appliquera le reste de sa vie à faire sa charge comme il doit, sans plus songer qu'il y ait un Paris au monde.
Voilà mon sentiment, que je soumets néanmoins entièrement à votre prudence et à ce qui sera plus de votre inclination ^
A Paris, ce 27^ mars i663.
Si votre lettre du 14^ ne m'avait été rendue dans une crise d'affaires où je ne me trouve pas bien libre de faire ce que vous désirez, comme j'en ai la même passion extrême, j'aurais pris la plume à l'instant pour vous mander que je l'accordais avec le plus grand plaisir du monde. Cette affaire est l'achat de la charge de M. de Brienne, que j'ai comme conclue, et si elle venait encore à manquer, je vous donne
(i) On verra plus loin que Hugues de Lionne changea de sentiment et qu'il fut le premier à approuver son cousin lorsqu'il eut quitté la toge pour l'épée.
î8(S LETTRES INÉDITES
avec le plus grand plaisir du monde la prorogation de deux ans que vous demandez et sans intérêt. Mais si ralïkire s'achève, cela est hors de mon pouvoir, par les raisons que je vais vous déduire succinctement. J'ai traité avec M. de Brienne à 900,000 francs, à condition que je les lui fournirais tous comptants : ce qui ne s'est jamais fait. Mais il en faut passer par là ou manquer la chose, car il craint que ses créanciers ne mettent la patte sur la denrée que je lui baillerais, si elle était en autre nature, et pour cela même il n'a point voulu faire de traité par écrit. Je lui donnerai mon argent en me fournissant les deux démissions du père et du fils. Le diable veut maintenant que certaines personnes, qui voient fort mal volontiers ce qui se passe, continuant leur acharnement à me traverser, ont fait courir des billets chez tous les notaires que je suis un homme ruiné, qui ai toujours fait plus de dépenses que je n'avais de bien et qui veux aujourd'hui hasarder le reste aux dépens d'autrui pour voir si la fortune d'une grande charge me remettra ^ Cela a produit un si détestable effet pour moi dans les esprits que quand j'ai voulu chercher de l'argent sur mon crédit pour assembler la somme, je n'ai pas trouvé un sol : je dis un seul, et je suis après à boursiller avec mes amis, ce qui ne se montera pas au quart de la somme qu'il me faut, et, pour faire le
(i) C'est probablement là la source de cette opinion assez générale que le ministre de Lionne avait mal géré ses affaires et s'était ruiné. On est étonné, il est vrai, de ce que, après avoir si bien démontré à son oncle que l'achat du titre de ministre d'État était, à tous les points de vue, une mauvaise affaire, il se félicite ensuite de l'avoir acquis au prix exorbitant d'un million, en comptant la gratification de 100,000 francs à Madame de Brienne. En somme, de Lionne laissa après sa mort une situation financière si compromise, que sa femme renonça aux droits résultant pour elle du régime de la communauté des biens et que deux de ses fils, Jules-Paul et Artus, renoncèrent aussi à la succession de leur père.
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reste, il me faudra nécessairement céder tous les elVets que je puis avoir en les garantissant; encore ne sais-je si j'en viendrai à bout d'arriver à mon compte. Jamais homme ne fut dans Fembarras où je me trouve, car il -ne s'agit pas seulement de manquer ma bonne fortune, après avoir eu l'agrément du roi, le plus obligeamment du monde, pour entrer dans la plus belle charge du royaume à mon gré, nonobstant mille traverses qu'on m'a sans discontinuation suscitées ; mais aussi la chose importe beaucoup à mon honneur, après l'engagement où chacun sait que je suis entré , peut-être avec un peu d'imprudence , pour n'avoir pas assez bien pris toutes mes mesures. Mon oncle le président ^ m'a obligé sensiblement en cette rencontre, m'ayant offert tout ce qu'il a ici et à Turin et en Dauphiné, jusqu'à la résignation de son office, pour servir de nantissement à celui qui me voudrait donner de l'argent dessus. Mais comme il n'est pas connu, je n'aurais pas trouvé un sol sur ses offres ni sur sa caution, qui a été refusée. Si j'avais pu vendre Berni ^ ^comme je serai obligé de le faire dès cette année, et mes maisons aussi pour me libérer des 46,000 francs d'intérêts, qui me dévoreraient à la fin), je l'aurais
(i) Ennemond Servien, président de la chambre des comptes et ambassadeur en Savoie.
(2) Berni et la seigneurie de Fresnes, situés dans la vallée de la Bièvre, non loin de Sceaux, formaient un marquisat dont Hugues de Lionne et son fils aîné prirent le titre. Ils avaient été achetés, le i5 septembre i653, au premier président de Pomponne, moyennant une rente de 21,175 livres et la somme de 169,000 livres. C'est dans cette magnifique habitation que le ministre recevait les ambassadeurs et donnait aux dames de la cour, aux princes et même au roi des fêtes, dont la Galette de Renaudot et la Mu\e historique de Loret ont décrit les magnificences. Le château de Berni devint ensuite la résidence du cpmte de Clermont, abbé commendataire de Saint- Germain-des-Prés. Il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'un fragment, servant de moulin. Sic transit gloria miindi!
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fait, mais je ne m'en suis pu aider en ce rencontre, parce que je ne le veux pas jeter à la tête pour une pièce de pain dans la rareté des acheteurs : personne n^osant faire paraître qu'il a de Fargent durant la chambre de justice, qu'à cause que Ton ne m'aurait pas donné un sol qu'après le décret, qui est une affaire de six mois. Beaucoup d'amis s'emploient pour moi, la plupart inutilement. J'ai quelque espérance pourtant qu'à la fin j'en sortirai bien, et si je puis sauver de la cession générale de mes effets votre obligation , je vous assure que je le ferai. En tous cas, vous pouvez être assuré que quand, pour cette petite partie seulement, je devrais manquer d'entrer dans la charge, je ne serai point cause que vous vous dépouilleriez de la vôtre, ni mon cousin de la sienne pour mon occasion, et que je ne céderai cette obligation qu'à l'extrémité, ne pouvant mieux faire et qu'à condition qu'on ne vous en demandera le paiement et des intérêts qui auront couru que dans deux ans. Je me chargerais même bien volontiers de ces intérêts-là, si je n'avais sur le dos le fardeau d'en devoir acquitter 46,000 par an, outre i5 ou 20,000 autres que mon bâtiment me mangera ou a déjà mangés , quoiqu'il soit à peine hors de terre. Je considère d'ailleurs que ces 2,000 et tant de livres ne tourneront pas à votre profit, mais à celui de mon cousin, qui ne mérite guère, par sa conduite envers vous, qu'on lui fasse des présents et pour le faire vivre plus au large dans ses plaisirs, pendant que j'aurai moi-même assez de peine à subsister selon la condition où je serai entré. Je ne sais même si, quand le temps que vous lui avez permis d'être ici sera expiré, en cas qu'il ne retourne pas à sa charge pour s'y appliquer d'autre manière qu'il n'a fait jusqu'à présent, vous ne prendrez point un meilleur conseil de la lui vendre que dans ^ d'un temps favorable au débit des offices,
(i) Lacune dans le manuscrit.
DE HUGUES DE LIONNE. ' I()l
tomber justement dans celui que le droit annuel sera vraisemblablement révoqué quoique je n'en sache rien, bien au vrai}, ce qui serait être tombé de fièvre en chaud mal. Je ne vous dis pas cela pour vous y inciter, car, comme je dis, je n'ai aucune connaissance du dessein du roi, mais pour le mettre en considération, afin que vous y fassiez rétiexion avec votre prudence accoutumée.
Pour l'autre prière que vous m'avez faite, je ne crois pas mon cousin si perdu de sens qu'il voulût songer à vendre sa charge sans votre su ; néanmoins, comme il faut tout craindre de la jeunesse libertine, j'y donnerai bon ordre, et tant qu'il sera ici, celui qui présente les offices au chancelier, qui est, ce me semble, le garde-rôles, aura un mémoire de ma part pour m'avertir, s'il voit jamais le nom de Lionne en quelque provision.
Ne parlez point, je vous prie, encore de delà de l'affaire de M. de Brienne à qui que ce soit que je ne vous aie donné la nouvelle de la chose conclue ou manquée.
Je ferai savoir à M. de Bertillac ' ce que vous avez fait pour le service de la dame qu'il avait recommandée. M. de Beauchêne ^ m'a écrit. Je crois qu'il lui passe par la cervelle et à M. de Chevrières que c'est moi qui leur ai fait envoyer des ordres du roi qui ne leur ont pas plu : ce serait bien injustement.
Vous aurez bientôt à Lj'on M. de Créqui ^, avec un plé-
(i) M. de Bertillac, garde du trésor royal, après avoir été trésorier de la reine-mère, mort en 1702, à l'âge de 90 ans. « Homme fidèle, exact, désintéressé et bon, » suivant Saint-Simon. Son fils devint lieutenant général.
(2) Gabriel Prunier de Saint- André , baron de Beauchêne.
(3) Charles de Créqui-Blanchefort, lieutenant général en i65r, duc et pair Tannée suivante, maréchal de France en 1668, ambassadeur à Rome lors de l'attentat des Corses, gouverneur de Paris en 1676, décédé le i3
ir)2 LETTRES INEDITES
nipotentiairc du pape. Dieu veuille qu'ils se puissent accommoder. Les prières de ces Messieurs de la Propagation de la foi y pourront beaucoup-, mais M. de Chevrières aura peut-être encore sur le cœur contre le pape qu'il énonça que c'était à ma considération qu'il l'avait régalé d'un corps saint.
A Paris , ce 6* avril i663.
Depuis ma dernière lettre, qui vous a appris en quels termes j'en étais pour la charge de M. de Brienne, je n'ai point voulu vous en écrire tant que les orages et les incertitudes ont duré. A présent que l'affaire est tout assurée, je n'ai pas cru devoir tarder un moment à vous donner une nouvelle que vous avez tant témoigné de souhaiter. Il y a eu bien des difficultés et des traverses tant du côté de l'argent qu'il me fallait amasser sur le seul crédit de mes amis , les voies des notaires m'ayant été barrées par des personnes charitables , quoiqu'autrefois j'eusse pu trouver en trois jours un million d'or, que du côté de M. de Brienne, le fils, qui se faisait tenir à quatre pour consentir à donner sa démission. Mais enfin le roi ayant eu la bonté lui-même de vouloir envoyer quérir M. Boucherat % qui est tout son
février 1667, à 65 ans, laissant d'Armande de Saint-Gelais une fille, qui épousa le prince de Tarente.
(i) Louis Boucherat, neveu du fameux conseiller Broussel, né à Paris, le 20 août 16 16, successivement maître des requêtes, conseiller au parlement,
DE HUGUES DE LIONNE. igB
conseil, S. M. lui ayant, après plusieurs autres discours très-obligeants pour moi, formellement déclaré que si le père venait à mourir, il ne permettrait pas que le fils eut plus de 100,000 écus de la charge, qui est la somme qu'elle a coûtée à la famille, et y ayant même ajouté qu'il se pouvait tenir pour dit que ni à présent, ni jamais il ne se servirait de lui dans la charge de secrétaire d'Etat, tout cela a fait qu'il s'est remis entièrement à la volonté du père et promit de donner sa démission , suivant le traité que j'ai fait avec celui-ci ^ L'exécution tardera néanmoins encore quelques jours avant que je puisse prêter le serment, parce qu'on m'a demandé quelques jours pour ajuster entre le 'père et le fils certaines conditions, qui ne me regardent point, touchant la distribution des deniers, et, après cela, il faudra encore du temps pour compter 3oo,ooo écus ^. J'ai sauvé votre obligation sans être obligé de la transporter à personne *, ainsi vous aurez les deux ans de temps à l'acquitter que vous avez désirés. Je voudrais pouvoir vous donner la même satisfaction touchant les intérêts , mais j'en serai si accablé moi-même que, jusqu'à ce que j'aie reçu quelque nouvelle
intendant en province, commissaire du roi aux États de Languedoc et de Bretagne, chancelier de France en i655. Il mit les scellés chez Fouquet et fut un de ses juges; enfin, garde des sceaux de l'ordre du Saint-Esprit en
i6qi. Il épousa i" Françoise Marchand, 2° N de Loménie, veuve d'un
Nesmond. De ces deux mariages il eut trois filles. L'une d'elles épousa Fourcy, qui, étant prévôt des marchands, fit abattre la pyramide de Jean Chatel.
(i) Ce traité est du 14 avril i663.
(2) La démission de MM. de Brienne en faveur de Hugues de Lionne est du 19 avril i663 et les provisions de la charge de secrétaire d'Etat des affaires étrangères sont datées du lendemain. Hugues de Lionne paya comptant à M. de Brienne père 200,000 livres et à son fils 700,000, plus, bien entendu, 100,000 livres d'étrennes à Madame de Brienne.
grâce considérable de la bonté du roi, je vois bien que j'aurai peine à vivre et qu'avec beaucoup de gloire et d'honneurs je ne laisserai pas d'être incommodé*, ayant en toutes façons pris la place de MM. de Brienne , qui se seront mis au large.
Ecrivez, je vous prie, tout ceci à mon cousin de Lesseins, et faites-lui mes excuses de mon silence en ce rencontre. A dire vrai, je suis accablé des affaires du roi et des miennes.
A Paris, ce 4^ mai i663.
Je vous adresse diverses lettres, que je vous prie de faire rendre.
Je n'ai pas écrit de ma main au premier président \ comme à M. le président Pourroy et à M. de Chaulnes. Je lui ai voulu donner cette petite mortification et je lui ai changé aussi la souscription , n'ayant mis que votre tres-hiimble et tres-affectionné. Si vous en entendez parler de delà, vous pouvez dire que les secrétaires d'État, ne devant obéir qu'au roi, n'ont accoutumé d'écrire à personne obéissant. M. Letellier ne le traite que comme j'ai fait, et nous^ n'écrivons pas autrement aux ducs et pairs et aux maréchaux de France.
(i) Denis Legoux de La Berchère, premier président au parlement de Grenoble, avec qui Hugues de Lionne était en délicatesse. « Il avait l'esprit extrêmement vif », dit Guy AUard, et « inhumain », ajoute Chorier, justifiant ainsi la devise de ses armes : Inflexus stimulis omnibus.
Mon père a eu quelque indisposiiion cette semaine; mais, Dieu merci, ce ne sera rien. Il s'est opiniâtre à vouloir faire tout le carême, et je crois que ça a été la cause de son mal.
A Paris, ce 22* mai i663.
Je n'eus pas la force de vous écrire vendredi dernier, qui fut le jour du plus grand malheur qui me soit arrivé depuis que je suis au monde \ Outre ma douleur, je ressens encore une bonne partie de la vôtre. Conservez-vous, je vous prie, plus que jamais et ne vous laissez pas accabler à ce déplaisir : il faut vouloir ce que Dieu veut et le remercier de ce qu'il nous a laissé jouir si longtemps de la personne que nous pleurons tous deux.
Mandez-moi , si vous le savez , ce qu'est devenue cette partie des 5, 000 francs que la ville de Gap devait à mon père. Dans l'abondance d'argent où je suis, il m'a laissé charge de payer 22,000 francs à son église. Voilà ce que je dois à ce galant homme de Dupré. Je les paierai néanmoins fort volontiers.
Mon cousin de Claveyson m'adresse le paquet du P. Labbé. Je vous prie qu'il reçoive la réponse par sa main.
(i) Il s'agit de la mort de son père, Artus de Lionne, évêque de Gap, arrivée le 18 mai i663 à Paris, chez son fils, et non dans son abbaye de Solignac.
]()h LETTRES INÉDITES
Le premier président n'a point change son style avec moi pour le changement du mien. J'attendrai son compliment de condoléance pour faire réponse d'un même temps à ses deux lettres. Il m'a adressé une pièce de son éloquence : poces et prœterea nihil.
Je me garderai bien d'échanger le département de Provence avec celui de Dauphiné. Il n'y a pas de comparaison de Tun à Tautre, et particulièren^nt ayant, comme j'ai, la marine et les galères ^ Il est bon pourtant qu'on le croie dans la province : cela vous y accrédite, et en effet je le pourrai quand je voudrai , du soir au lendemain.
A Paris, ce 15" juin i6b3.
Je vous ruinerai en paiement de ports de lettres. Mais voici, ce me semble, la dernière fois que je vous en adresserai une flotte. J'aime fort le sieur Tiron , qui est un trèsbon domestique, et je ferai ce que je pourrai pour le conserver chez moi. Je n'y hésiterais pas, n'était qu'en l'état où je suis il faut que j'évite toute occasion de dépense et que je retranche beaucoup que j'ai faites jusqu'ici.
Je me souviens fort bien de ce que vous me dîtes à Fontainebleau des 5,000 francs, et quand j'en aurais perdu la
(i) Outre les affaires étrangères, la marine et les galères, Hugues de Lionne avait encore l'administration de cinq provinces.
mémoire ou que vous ne m'en auriez jamais parlé, il importerait fort peu et cela serait fort égal.
Je n'ai point encore trouvé le loisir de mettre le nez dans les papiers de mon père. Je recommanderai le sieur Gaillard à M. de Gap '. Ne me donnez plus du Monseigneur ^, ou je ne recevrai plus de vos lettres.
A Paris, ce 20* août i6G3.
Enfin je puis vous donner une nouvelle que, je crois, vous avez plus souhaitée que moi. J'ai prêté cette après-dînée, entre les mains du roi, le serment de secrétaire d'Etat ^, et depuis cela même j'ai déjà envoyé ce soir, en diverses parties du monde, des lettres et des ordres de Sa Majesté contresignés de moi. C'est tout ce que j'aurai le bien de vous dire pour cette fois, étant, comme vous le pouvez juger, accablé d'affaires et de compliments.
(i) Pierre Marion, abbé de Saint-Paul, nommé évêque de Gap le 14 décembre 1661, sacré à Paris le 8 octobre 1662, mort le 23 août i6~b.
(2) Il se plaint de nouveau d'être gratifié du titre de Monseigneur, quand cette qualification était couramment donnée à tous les personnages de son rang et quand Chorier l'imprimait sans objection en grandes capitales dans l'épître dédicatoire de son histoire de Dauphiné. En outre, il est vrai, le même auteur, en tête du tome 11 du même ouvrage, donne au cardinal de Bullion de Y Altesse éminentissime . alors que cette distinction lui avait toujours été refusée.
(3) Par suite de l'achat de la charge de MM. de Brienne, Hugues de Lionne était devenu ministre en titre des affaires étrangères.
A Paris, ce 14" décembre 166 3.
J^ouvris hier par mégarde un paquet que vous aviez adressé à mon cousin et je ne puis m'en repentir, parce qu'il m'a fait apercevoir d'une faute que j'ai commise en demeurant aussi longtemps que j'ai fait sans vous donner de mes nouvelles.
Premièrement, je vous dirai, une fois pour toutes, que quand je serais dix ans sans vous écrire (ce qui ne m'arrivera plus, car je le ferai au moins une fois par mois), vous ne devriez pas croire que mon silence eût aucune autre excuse que mes occupations, ni me juger capable d'avoir en rien changé de sentiments pour vous, qui sont de la plus grande tendresse que j'aie pour homme vivant, et quand je dirais égale à celle que j'ai pour mes enfants, il n'y aurait point en cela d'exagération.
En second lieu, je vous dirai que les ordres que j'ai à donner pour Gap ont été la seule cause de cette longue interruption de mes lettres. Car, comme il y a divers papiers qu'il faut nécessairement que je voie, j'ai toujours remis d'ordinaire en ordinaire, croyant que j'aurais plus de loisir que je m'en trouvais le jour que j'eusse voulu ou pu prendre la plume. Il y est entré aussi quelque chose de mon cousin, sur lequel je voulais vous entretenir au long , et comme la matière est ample, j'avais toujours espéré que, mon cousin de Lesseins arrivant, je pourrais m'en décharger sur lui. Présentement, il me semble qu'elle change un peu de face et qu'il songe à un mariage , dont je crois qu'il vous parlait alors, et il n'y a que six mois, de lui donner 100,000 écus
comptants, et il faudrait voir s'il les peut assurer
sans crainte d'avoir à restituer un acheté deux ou
trois millions les charges de receveur des consignations
et de l'argent qui était dans le coffre de M. Bétau ,
son prédécesseur, et qui appartenait à des particuliers qui consignent entre ses mains, et ainsi c'est un dépôt qui
semble sacré toutes choses comme il faut. Si l'affaire
peut s'avancer, on ne fera quoi que ce soit sans du
moins si mon cousin me croit, car je le vois fort amoureux et il m'est V
A Saint-Germain, ce 2i'= mars 1664.
J'ai reçu votre lettre du I2^ Vous aurez su peu de jours après quelle était la cause du retardement de l'envoi des provisions que vous attendiez et que mon cousin n'est point en faute là-dessus, si ce n'est peut-être d'avoir manqué quelques ordinaires de vous écrire, sur l'espoir sans doute de pouvoir par le suivant vous envoyer lesdites provisions. Il faut de nécessité indispensable pour avoir cette expédition que vous envoyiez ce qu'on m'a demandé.
Je vous adresse l'extrait d'une lettre que le bailli de Souvré
(i) Il existe dans le manuscrit plusieurs blancs, qui rendent la fin de cette lettre à peu près inintelligible. Mais comme il s'agit évidemment de choses délicates concernant Joachim de Lionne, il est permis de supposer que certains mots ont été omis avec intention.
200 LETTRES TNEOfTES
a reçue de Malte '. Il m'assure que ma considération fera réussir cette aflhire, quoique très-dilîicile et quasi impossible, à cause de la résistance de tant de chevaliers qui ont un intérêt contraire. Faites voir, s'il vous plaît, le billet à M. de Boulignieux.
Il m'est arrivé depuis quinze jours deux affaires assez extraordinaires, dont je suis, Dieu merci, bien sorti. La première était qu'un nommé le sieur Le Coq ^, qui a fait par ses allées et venues le traité de ma charge avec M. de Brienne, et pour cette raison avait conservé grand accès dans ma maison, avait tiré jusqu'à près de 100,000 francs de M. le duc de Meckelbourg ^, le tout sous mon nom et sous prétexte de me faire des regales, lorsqu'il a été fait chancelier de l'ordre et quand j'ai signé avec lui un traité de protection et d'alliance de la part du roi. J'ai découvert moi-même la chose. Tout l'argent, pierreries et promesses, a été rendu audit duc , et Le Coq a été relégué à Niort.
L'autre est que le sieur Bigorre, mon commis, qui faisait un registre pour donner au roi même, à la fin de chaque année, de toutes les dépêches de S. M. et des miennes particulières aux ambassadeurs et ministres qui la servent au dehors.
(i) La difficulté de l'affaire consistait en ce que le fils de Hugues de Lionne n'avait pas, du côté maternel, des degrés suffisants de noblesse pour pouvoir être admis dans l'ordre de Malte. Mais cet obstacle fut levé ou tourné.
(2) François Le Coq, écuyer, greffier de la chambre des comptes de Paris. Sa veuve, Catherine Gascoing se remaria, par contrat du ii avril 1666, avec Pi erre- Abraham de Charange, maître ordinaire.de l'hôtel du roi.
(3) Christian-Louis de Meckelbourg, né le i*'' décembre 1623, marié en février 1664 à Elisabeth-Angélique de Montmorency, veuve de Gaspard de Coligny, dite la belle Châtillon, « dont les charmes et les faveurs devaient rendre plus d'un héros heureux et coupable ». Il se fit catholique, reçut les ordres du roi en 166 3 et mourut à La Haye, le 21 février 1693.
DR nUGUFS DF I.IONNF. '20 1
s'étant confie à un jeune homme de Toulouse, nommé La Pause, de copier dans ledit registre lesdites dépêches sur minutes , a été assez infidèle et possédé du démon pour vendre les copies de mes minutes à des ministres étrangers et entre autres à l'ambassadeur d'Espagne, même à celui de Venise, à celui de Mantoue et à divers résidents. Si le mal eut pris cours, il pouvait causer à FEtat des préjudices irréparables. Mais ayant encore moi-même heureusement découvert la chose, je vois déjà clair que le service de S. M. n'en aura reçu aucun préjudice, car j'ai parcouru tout ce que ledit La Pause avait jusqu'alors vendu et, Dieu merci, il ne s'y est rien rencontré que de Taffaire de Rome, qui est finie, mais qui faisait alors la curiosité de tous lesdits ministres : ce qui a été un grand bonheur. Je fus moi-même conduire le chevalier du guet dans le 4*" étage d'une petite maison pour prendre ce perfide avec tous les papiers qu'il avait en son pouvoir. Je l'interrogeai deux heures, l'envoyai à la Bastille, où je fis trouver le lieutenant criminel, qui fait maintenant les procédures. J'ai été plus heureux que M. de Villeroy, mon prédécesseur, car L'Hoste \ son commis, se noya : ce qui a donné lieu à beaucoup de commentaires. Mais j'ai moi-même, comme je l'ai dit, découvert l'affaire , moi-même pris le coupable et mis entre les mains de la justice, dont le roi m'a témoigné grande satisfaction, car le mal pouvait devenir si grand que son service en aurait reçu des préjudices irréparables.
(i) Nicolas L'Hoste, commis au ministère des affaires étrangères, né à Orléans. 11 trahit Henri IV en donnant avîs au roi d'Espagne de toutes les délibérations qui se faisaient au conseil du roi. Il se noya dans la Marne. Par arrêt du i5 mai 1604, son corps fat tiré à quatre chevaux et les quartiers furent exposés aux quatre principales avenues de Paris.
•202 LKTTRI-S im;i)ITi;s
A Fontainebleau, ce 12'- juillet 1664.
M. de Chcvrières m'ayant fait la faveur de me consulter sur le mariage de Mademoiselle sa fille ^, je prends occasion en lui faisant réponse de lui témoigner que je lui serai fort obligé s'il veut porter Madame de Revol ^ à faire encore plus de missions et moins persécuter la pauvre Madame de Veyssilieu ^5 et qu^en tous cas ils ne trouveront point, s'il leur plaît, étrange que je protège, selon ma faiblesse, les affligés : ce sont les propres termes que je leur mande.
M. de Bertillac n'a point été ici depuis que je pourrais lui donner la nouvelle que Madame d'Eutansanne, sa parente, a gagné son procès. M. le président Perrault^
(i) M. de La Croix-Chevrières eut cinq filles. Les trois premières se marièrent et les deux plus jeunes se firent religieuses. L'aînée, Barbe, s'unit à M. Louis de Pondevès, lieutenunt général en Provence.
(2) Anne de Michalon était la femme de François de Revol, seigneur de La Buissière et du Pont-de-Beauvoisin, laquelle, d'après cette lettre, était une dévote peu tolérante.
(3) Anne Reynaud d'Avançon, femme de Jean Rabot, seigneur de Bouffières, avocat général au parlement.
(4) Jean Perrault, baron de Milly , d'Angerville , président en la chambre des comptes de Paris, secrétaire intime de Henri II de Bourbon, prince de Condé. Par suite d'une disposition de son testament, le P. Bourdaloue prononça dans l'église professe des Jésuites, le 11 décembre i683, l'oraison funèbre de ce prince. Il fit ensuite ériger dans la même église, pour la sépulture de son cœur, un monument en bronze, qui avait coûté la somme énorme de 200,000 livres. Au moment de la Révolution, cette œuvre remarquable de Jacques Sarrazin fut transportée au musée des Petits-Augustins , puis, en 1817, restituée au prince de Condé, Elle est aujourd'hui la propriété de M. le duc d'Aumale.
nr HUGUES DF Fjown:. 2o'3
m'a fait de grands remerciements des bontés que \ous lui avez témoignées, qu'il dit avoir fait savoir à M. le prince '. Notre matelot s'est embarqué en bonne compagnie. 11 y a deux cent onze gentilshommes volontaires *. Il est fort content des caresses que tout le monde lui fait.
A Fontainebleau, ce 26^ juillet 1664.
Je vous renvoie la lettre pour M. le président de Chevrières, que j'ai refaite et Tai pourtant datée comme l'autre du 12^ Voyez, s'il vous plaît, quelle bonne excuse vous trouverez à ce retardement.
Je suis bien aise que l'affaire de Madame de Veyssilieu avec M. de Revol se- soit accommodée. Je voudrais seulement qu'il ne lui en eût pas coûté cent pistoles. Si M. le président eût été bon parent, il hs eût payées de sa bourse, qui est si pleine.
M. de Rives a fait savoir à ^ étaient entièrement payés. Je vous en enverrai par le premier ordinaire une quittance par devant notaires pour votre sûreté, en attendant que je puisse, à mon arrivée à Paris, vous envoyer l'obligation même biffée.
Il y a un avis de La Ciotat d'un patron de barque (qui le
(i) Louis de Bourbon, prince de Condé, né le 8 septembre 1621, mort le II décembre 1686.
(2) Manière de parler pour désigner Joachim de Lionne, qui faisait partie de l'expédition d'Afrique en qualité de volontaire. Parmi les gentilshommes embarqués se trouvaient beaucoup de Dauphinois et plusieurs Romanais.
(3) Lacune dans le manuscrit.
204 I.LillKLS INLiuriliS
plus sou\ ciu néanmoins sont des menteurs) que notre armée navale avait descendu à Bougie en Barbarie et Tavait emporté sans résistance.
M. le légat ^ est à Petit- Bourg pour venir ici, après avoir abandonné son entrée à Paris, rebuté des difficultés qu'il a rencontrées. Je m'en vas demain matin le trouver et je rajusterai tout cela à sa satisfaction et qu'on vous dise . . . ^. Il partira peu satisfait de nous.
Je vous prie de demander à M. Desdiguières s'il a continué à mâcher de la rhubarbe et comme il s'en trouve. Remerciez-le de ma part du crayon qu'il me donna, qui fait tous les jours merveilles-, ajoutez-y que j'ai fait ici mon devoir sur M. de Valence ^.
A Versailles, ce 17'= octobre 1664 *,
Puisque vous voulez absolument savoir mon avis sur la résolution que vous avez à prendre avant que vous déter-
(i) Flavio Chigi, neveu du pape Alexandre VII, cardinal de 1657, évêque de Porto, nonce extraordinaire en France à la suite de l'affaire des Corses, mort en 1693.
(2) Lacune dans le manuscrit.
(3) Daniel de Cosnac, évêque de Valence et de Die en i655, archevêque d'Aix en 1687, commandeur de l'ordre en 1701, mort en 1708. Son neveu, Gabriel de Cosnac, fut évêque de Die de 1702 à 1734. Sa mère épousa le dernier comte d'Egmont.
(4) Lettre écrite à Joachim de Lionne, qui a mis en marge : A moi à Gigéry.
ni: nrcuES ur lionne. 20?
miner à rien, je vous dirai ingénument, comme je ferais à Tun de mes enfants, s'il avait quitte la profession où vous étiez pour prendre Tépée, voyant tous les jours de quelle manière le roi parle de ceux qui ont fait le même vovage que vous et qui ont témoigné tant d'impatience pour revenir, j'estime que vous en devez profiter et y avoir d'autant plus d'égard que les autres, qu'il vous importe comme vous avez déjà si bien commencé' de faire connaître par de continuels effets, au moins durant quelque temps, que vous avez eu raison , sentant les mouvements de votre courage, d'embrasser la profession où vous êtes maintenant, et que vous avez dessein de vous y signaler tant par votre assiduité que par votre valeur. Il faut tâcher de mettre un bon fondement à sa fortune pour une grande estime qui vous rend après capable d'avoir l'approbation et Tagrément de S. ^l. pour entrer dans toutes sortes d'emplois, autrement on ne trouve que difficultés et épines en son chemin, quelque protection que l'on ait. Voilk mon sentiment , qui doit néanmoins être réglé par l'état de vos affaires et principalement par votre santé, et si vous continuez de vous trouver fort incommodé à Gigéry , je ne désapprouverais pas que vous montassiez sur les vaisseaux de M. le marquis de Martel \ que 'je suis assuré qu'il vous favorisera à ma considération et qui doit croiser la côte de Barbarie pendant tout Thiver, où vraisemblablement il y aura de belles actions à voir.
Pour mon oncle, qui paraît irrité contre vous, j'accommoderai bien tout cela et vous ne devez point vous^n mettre
(i) Le marquis de Martel, des seigneurs de Blaqueville en Normandie, chef descadre, général des armées navales, commandant la marine à Toulon , où il donna sur son vaisseau des fêtes au comte et à la comtesse de Grignan. Le comte d'Estrées l'accusa de n'avoir pas obéi à ses ordres au combat de 1673. Il s'était marié à une demoiselle de Gissé.
2o6 f.i:ttri:s inédites
en peine. Je n'écris point à mon cousin de Lesseins *, que je crois reparti pour revenir. Adieu.
A Paris, ce 28' octobre 1664.
Je n'ai osé jusqu'ici vous témoigner l'extrême douleur que j'ai ressentie de l'état où Dieu a voulu que mon cher cousin soit revenu de Gigéry, appréhendant d'être le premier à vous faire savoir cette mauvaise nouvelle, que vous pouviez encore ignorer. Mais M. de Claveyson m'ayant mandé qu'on avait jugé à propos de vous la dire, je prends aussitôt la plume pour vous en témoigner mon sentiment ou plutôt pour ne vous le témoigner pas, car je ne vois pas de quelles paroles je pourrais me servir pour vous l'exprimer. J'ai lu au roi cette après-dînée, d'un bout à l'autre, en présence de M. Colbert (M. Letellier étant malade), l'exacte relation que M. Lapassa ^ a envoyée à mon cousin l'abbé de Lesseins, et je la veux faire voir demain matin à mondit sieur Letellier, dans la visite que je lui rendrai. Je vous assure que S. M. l'a écoutée avec grande attention , sans interrompre d'un seul mot ma lecture. Il a dit, quand elle a été achevée, ces
(i) Humbert de Lionne, de Romans, faisait partie de l'expédition en qualité de volontaire, c'est-à-dire d'amateur.
(2) Ennemond Chastaing de La Passa, mort à Romans, le 3i mai 1668. Il avait épousé Françoise de Sibeud, fille d'Hercule de Sainl-Ferréol, gouverneur de cette ville. Son oncle, Claude de Chastaing, était chevalier de Malte.
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propres paroles : « Je dois cette justice à votre parent de ne pas croire qu'il y ait dans mon royaume un plus brave homme que lui, » et a ajouté : a Ce garçon-là sentait bien son cœur quand il s'est voulu défaire de sa charge de conseiller, et cela m'apprend que souvent il n'est pas juste d'exclure des charges d'épée les cnflmts de la robe. » Ces trois remarques, si bien pensées, d'un raisonnement si juste et si obligeant, m'ont tiré quelques larmes de tendresse et de joie, dont S. M. s'est aperçue. Cependant, comme toutes les lettres de Provence que je reçois par tous les ordinaires me donnent toutes bonne espérance d'un bon succès de ce malheur qui nous afflige tant aujourd'hui, je veux espérer qu'il nous causera bientôt à tous et avec usure de très-grands sujets de satisfaction-, car il me semble que mon cousin s'est mis. Dieu merci, en passe de toutes choses et avec facilité dans la profession qu'il a voulu embrasser. Quand la bravoure est jointe à une douceur d'esprit telle qu'il l'a, et qu'on se fait pas seulement estimer mais aimer de tout le monde, ce sont de si bons fondements pour la fortune qu'il n'y a plus qu'à attendre avec patience les occasions qu'elle ne manque guère à présenter à chacun dans le cours de la vie. Je vous adresse la lettre que vous avez désirée pour M. le président de Lescot ', et suis tout à vous.
(1) Claude de Lescot, avocat en la cour, conseiller au parlement du 17 mars 1626, président du 23 juillet 1628, en remplacement de son père, décédé le 27 février 1670. Des lettres enregistrées au parlement le 23 janvier i652 attestaient que ce président descendait de l'illustre maison de Scott, en Ecosse. « 11 avait de la bonté et de la générosité. M. Tabbé, son frère, était homme de grand mérite, plein d'érudition et de piété. » (Guy Allard, Dict. Iiist.)
208 LLTTRES INÉDITES
A Paris, ce 18" novembre 1664 *.
Par un courrier qui arriva avant-hier de Provence et qui m^a rendu une longue lettre de mon cousin de Lesseins, j'appris que nos troupes avaient été obligées d'abandonner Gigéry ^, qu'elles étaient arrivées aux îles d'Hyères plus tôt que lui, qui en était parti quelques fours auparavant avec M. le duc de Beaufort ^. Mais en même temps une autre nouvelle qui m'a donné une estocade dans le cœur, c'est que le jour de l'embarquement des troupes mon cousin de Lionne, qui, pour avoir plus d'occasions de mieux signaler sa valeur, avait pris parti dans la cavalerie qu'on y avait envoyée, avait été blessé d'un coup de mousquet dans le corps et d'un autre au-dessus du poignet. Votre frère ne l'avait encore pu voir au temps qu'il m'écrivait, parce qu'il était dans un vaisseau mouillé fort loin du sien^ mais il me mande qu'on l'avait assuré qu'il n'y avait pas de danger et
(i) Cette lettre est adressée à l'abbé de Lesseins, à Romans.
(2) Gigéry avait été pris le 22 juillet et fut abandonné le 3o octobre. La retraite avait coûté 1,400 hommes et 3ô pièces de canon. (Voy, Relation de Gigéry faite au roy par M. de Gadagne, lieutenant général; — Watbled, Expédition du duc de Beaufort contre Djidgeli); — Ch. Féraud, Revue archéol. de Constantine, t. xiv, p. 3i5; — A. Jal, A. Duquesne et la marine de son temps, t. i, p. 3i5.)
(3) François de Vendôme, duc de Beaufort, surnommé pendant la Fronde le roi des halles, né à Paris en 1616, grand-amiral en i663. Il commanda l'expédition de Gigéry et périt le 25 jum 1669 au siège de Candie, ce qui n'empêche pas qu'on Tait mis au nombre des personnages qu'on suppose avoir été le masque de fer.
m: HLGL'ES I)l£ LIONNE. 200
qu'il ne s en reviendrait pas de sitôt, parce qu'il voulait, comme il devait, prendre grand soin de lui. Je ne laisse pas d'en être dans de mortelles appréhensions et pour lui, qui le mérite bien, et pour Tamour.de mon cher oncle, dont je me représente Tétat à la réception de cette nouvelle. Je n'ai pas voulu hasarder d'être le premier à la lui donner et sans les précautions qu'on doit observer en pareil ^as. Je remets cela à votre prudence, si l'avis n'en était pas encore venu à Grenoble.
Castellan ' vient d'arriver, qui a dit des miracles au roi et à toute la cour de notre pauvre cousin -, mais je ne l'ai pu encore rencontrer pour savoir le détail de l'état où il a été pendant le voyage et de celui où il l'a laissé en partant des îles. Voilà sans doute un grand malheur -, mais si on en sort bien, commue je Tespère, ce sera quelque jour une matière de joie.
J'ai passé toute la nuit précédente sans dormir à l'antichambre de la reine, qui a été fort mal. Le roi en est touché à un point qui ne se peut exprimer. Les médecins conviennent tous qu'il y a plus de peur que de péril, mais que la maladie sera longue. On appréhende demain le surcroît de la fièvre de lait ^, qui rendra continue celle qui n'était que tierce. Dieu nous veuille consoler de tant d'afflictions î On ne compte plus sur la vie de la petite Madame ^.
(i) Castellan était dans le corps d'armée envoyé en Afrique. Il embellit le château de la Muette et le vendit à Ermenoville, qui le céda à la duchesse de Berri.
(2) La reine Marie-Thérèse était accouchée le 16 novembre 1664 d'une tille, qu'on nomma Marie-Anne et qui mourut le 26 décembre suivant.
(3) Henriette- Anne Stuart, fille de Charles I", roi d'Angleterre, et d'Henriette-Marie de France, née le 16 juin 1G44, mariée le 3i mars 1661 avec Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV. Elle était alors en proie à de
A Paris, ce 20* mars i663.
Je fus frappé et étourdi comme d^un coup de foudre imprévu à Pouverture d'une lettre de M. de Claveyson, qui m'apprenait la perte que nous avions faite de ma bonne tante, votre chère moitié ^ Depuis cela, j*ai reçu la lettre dont vous avez voulu me favoriser au milieu de tous vos cuisants déplaisirs. Je ne puis pas vous exprimer combien je suis touché de cette mort pour votre considération , car pour la défunte, elle a vécu et fini d'une manière qu'elle est bien plus heureuse que tous tant que nous sommes, et nous ne saurions, sans lui souhaiter du mal, désirer qu'elle fût encore avec nous. Au nom de Dieu, mon cher oncle, que cette raison vous entre bien dans l'esprit, et vous ne vous affligerez pas démesurément, ni en sorte que cela puisse altérer votre santé , dont vos enfants ont plus de besoin que jamais. Pour moi, après mes premiers mouvements de douleur donnés au sang et à la nature, j'envisage aujourd'hui cet incident d'une manière à y trouver facilement ma consolation , car je crois voir ma chère tante dans le comble
violentes convulsions, qui furent suivies d'un accouchement prématuré ; mais elle ne mourut que plusieurs années après, à Saint-Cloud , le 3o juin 1670, C'est dans l'oraison funèbre de cette princesse que se trouve l'exclamation de Bossuet, si souvent citée : « Madame se meurt, Madame est morte ! »
(i) Mort de Virginie Rabot d'Avrillac, femme de Humbert de Lionne, doyen de la chambre des comptes, mère de Joachim et tante par alliance du ministre.
i)i: nrGLi:s di: lionne. 211
des félicités qu'on ne lui doit pas envier, et je regarde votre séparation comme une ouverture que Dieu nous fait à nous donner moyen de finir nos jours ensemble et au même lieu : ce que j'ai toujours passionnément souhaité.
Je n'ai pas le temps de répondre à la lettre de M. de Clave3^son. Je vous prie de lui dire que Tarrêt des scrutins sera cassé et que j'ai fait mon devoir dans le conseil à le servir.
A Paris, ce 4* septembre i665.
11 me semble qu'il y a cent mille ans que je ne vous ai rendu ce devoir, et j'ai bien besoin de votre bonté pour obtenir le pardon que je vous en demande.
Je vous adresse une dépêche pour mes cousines * religieuses à Montfleury ^. Je faisais état de mettre le brevet du roi entre les mains de M. le président de Chevrières, qui m'a sollicité de l'affaire, sans parler jamais à quelque autre personne que ce soit. Mais, ayant appris par mes cousines qu'il a coutume de dire toujours que c'est lui qui a tout fait
(i) Laurence et Marguerite de Lionne, de la branche de Romans.
(2) L'abbaye de Montfleury, de l'ordre de Saint-Dominique, près de Grenoble, fondée, le 22 décembre 1342, par le dauphin Humbert II, pour 80 religieuses et 6 religieux. On n'y recevait que des filles nobles. « On y a toujours connu une sagesse admirable dans une honnête liberté , » dit Guy Allard.
2 I 2 i.i:'i rRi:s inkdites
et de s'en attirer à lui seul tout le mérite, j'ai jugé plus à propos d'en user de la manière que vous verrez \
J'ai envoyé ce matin un courrier exprès à Rome pour me rapporter avec plus de diligence les expéditions du prieuré de Saint-Martin ^* Vous aurez déjàf;u par mes cousines les conditions de raccommodement que j'ai fait : c'est la plus grande aflaire qui se soit faite dans le royaume il y a bien longtemps-, et ce qui m'en satisfait le plus, c'est que je puis me glorifier de ne la devoir à personne et n'en avoir obligation qu'à ma seule industrie. Je voudrais bien savoir ce qu'en dira M. votre premier président, et que dans une année seule je me sois revu le premier collateur du royaume.
On a rendu depuis cinq ou six jours un arrêt du grand conseil dont je prétends tirer, par un projet certain, un avantage de i5,ooo livres de rente au moins sur l'abbaye de Marmoutier ^.
Pourvu que le sieur Gaillard soit bon pour payer encore les 2,000 et tant de livres qu'il doit , il n'importe pas tant que ce soit un peu plus tôt ou plus tard.
Vous pouvez dire à M. le conseiller de La Pierre * que je
(i) 11 s'agissait du brevet de prieure générale de Montfleury en faveur de Clémence de Claveyson.
(2) Saint-Martin-des-Champs, abbaye de Bénédictins, à Paris, fondée au VP siècle, dont Jules-Paul de Lionne, fils du ministre, devint le prieur,
(3) L'abbaye de Marmoutiers-lès-Tours, à une lieue de cette ville, bâtie par saint Martin vers 3jd, de l'ordre de Saint-Benoît. On nommait son supérieur l'abbé des abbés. Jules-Paul de Lionne, ci-dessus nommé, fut abbé commendataire de cette abbaye.
(4) Marc-Conrad Sarrazin , sieur de La Pierre, d'une famille issue de Phillibert Sarrazin, conseiller et médecin du roi, nommé conseiller au parlement de Grenoble le i3 mars 1661, mort en 1689. Magistrat calviniste, il persévéra dans ses croyances après la révocation de l'Edit de Nantes, en dépit des rigueurs dont il fut Tobjet. Son fils Alexandre lui succéda dans sa charge.
maintiendrai, et principalement à sa considération et de la recommandation que vous m'en avez faite, le sieur Faure, de Genève, dans son emploi contre toutes les attaques qui lui seront faites, qui sont assez pressantes.
J'ai grande impatience de revoir mon cher cousin, après tant de périls qu'il a courus, et encore plus de trouver les occasions de le servir et de donner quelque établissement à sa fortune.
A Suresne, ce ib'' septembre i665.
Ce que j"'ai fait pour les enfants de ma cousine ne méritait pas les remercîments que vous m'en faites. On parlera dimanche de l'affaire de M. Chaléon % qui ne passera pas, si je ne m'en mêle bien avant et que le Monsieur le demande en pure grâce au roi, car il ne les accorde qu'à ceux qui l'ont servi dans les armées.
L'intention du roi est que le monastère de Montfleury jouisse entièrement de la grâce qu'il lui a accordée à ma supplication , et non pas qu'un anonyme y eût aucune part. C'est pourquoi vous ne délivrerez point, s'il vous plaît, le brevet que je vous ai adressé que vous n'ayez auparavant vu
(i) Just Chaléon, célèbre avocat au parlement, a bien fait, doux et rempli de vertus, » anobli par lettres du mois daoût i655. 11 laissa de Louise de Gumin un fils, nommé Laurent, sieur de Saint-Roman, qui fut conseiller au parlement le 25 janvier i668, épousa Marguerite de Chambrier et mourut le 26 octobre 1699.
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brûler en votre présence cette prétendue promesse des tiers que quelques particuliers ont faite sans aucune autorité ou qu'on ne vous donne quelque autre sûreté équivalente de la chose, autrement vous me renverrez ledit brevet. Les sollicitations auprès de moi ni l'expédition chez M. Letellier n'ont rien coûté, et il ne serait pas juste qu'on dégraissât de cette sorte la libéralité du roi. Cela s'appelle en prendre sur le maître-autel.
LXXVIIIj
A Saint-Germain, ce 4*= mai 1666.
Je n'ai pas eu jusqu'aujourd'hui la force de vous écrire sur le désastre arrivé à mon pauvre cousin de Lesseins ^ Je vous assure que j'ai été aussi sensiblement touché de sa perte que l'aurais pu être de celle de l'un de mes enfants. Il aurait évité son malheur s'il avait voulu consentir à un voyage que je voulais lui faire faire en Suède, il y a trois semaines : mais on ne peut fuir sa destinée.
Comme l'abbé son frère ne s'est pas trouvé de profession à pouvoir avoir le gouvernement de Romans et que néanmoins j'ai désiré qu'il en tirât tout l'avantage, je conférai avec lui là-dessus dès le jour du malheur de son frère, et il me parla si honnêtement sur le sujet de mon cousin, votre fils, que je crois être obligé de vous rendre compte de l'obli-
(i) Humbert de Lionne, gouverneur de Romans, ancien ambassadeur en Brandebourg, « enlevé par un triste accident, » dit Chorier.
1)1 HUGUnS DE IJONNR. 2 I 5
gation que vous lui en avez, car il me déclara d'abord qu'il serait plus aise de le voir entre les mains de mondit cousin , quand il ne lui paierait même que la moitié de la valeur, que s'il passait en des mains étrangères, dont il tirât tout le prix qu'il peut valoir. Ayant su son intention, je le demandai au roi en faveur de l'abbé pour en disposer comme il lui plaira, et j'ajouterai que j'aurais quelque pensée de le faire tomber à mon cousin de Lionne, en faisant entre eux quelque ajustement, dont S. M. demeurera d'accord. Je suis entré depuis cela en matière avec l'abbé, qui m*a dit qu'il y a eu des conjectures où l'on en a offert à feu son frère jusqu'à 40,000 francs *, qu'il avait coûté à leur maison 24,000 livres quand on l'acheta à M. de Saint-Féréol ', mais qu'il voulait aujourd'hui, en votre considération, l'estimer qu'à 20,000 livres, et que pour demeurer dans la m.ême intention qu'il m'avait d'abord déclarée de ne vouloir de vous que la moitié de ce qu'il pourrait avoir d'un autre, il se contenterait de 10,000 francs. Il m'a assuré que le gouvernement valait 400 écus, très-bien payés, 200 par le roi et 200 par la ville*, de sorte qu'il ne tiendra maintenant qu'à vous d'avoir 400 écus de rente pour une somme de 10,000 francs , sinon il faudra que nous songions à prendre des mesures toutes différentes, et j'attendrai cependant à faire
(i) Alexandre Sibeud de Saint-Ferréol, seigneur de Divajeu, fils d'Hercule, qui fut nommé gouverneur de Romans le 25 décembre iSgy, à la suite de la prise de la citadelle de cette ville, et de Suzanne de Giraud , dame de Divajeu. Le 2g janvier 16 17, les consuls écrivirent à Louis XIII pour demander qu'Alexandre de Saint-Ferréol succédât à son père dans le gouvernement de Romans. Le roi y consentit par lettres du 5 mars suivant, « pour leur donner contentement et satisfaction, encore que ce fût chose extraordinaire ». Il avait épousé, le 18 août 1625, Catherine Moreton de Chabrillan, dont il eut trois fils : Antoine, Alexandre et Nicolas.
2l0 LfiTTRnS INIDIIKS
expédier les provisions du gouvernement jusqu'à Farrivée de voire réponse '. •
Parmi tous ces malheurs et embarras, vous ne serez pas fâché, je m'assure, d'apprendre que le roi, il y a six jours, a eu la bonté de me faire un présent de 100,000 francs, non par aucune affaire que je lui eusse proposée, comme quelquefois cela arrive à la cour, selon les avis que Ton peut avoir, mais des propres deniers de son épargne et de sa pure libéralité, par une ordonnance du comptant. J'estime moins la chose en soi, quoiqu'elle soit très-considérable, que la conséquence que j'en tire que S. M. ne doit pas être mal satisfaite de mes services, d'autant plus qu'il n'y a pas plus d'un an qu'elle m'a gratifié de l'abbaye de Marmoutier, que je vas porter, avant qu'il soit deux mois, à 26,000 livres de rente par la fin du procès que j'ai avec les moines, dont le bon succès m'est infaillible.
Vous trouverez ci-joints les brevets de la lieutenance et de la cornette de mon cousin ^, comme vous les avez désirés. M. de Louvois ^ m'a promis qu'il expédierait bientôt les ordres pour le paiement de la compagnie, à commencer d'un jour qui sera bien avantageux à mon cousin.
Madame la présidente de Musy ^ me presse vivement
(i) Le successeur d'Humbert de Lionne au gouvernement de Romans ne fut pas Joachim , mais l'abbé de Lesseins lui-même, malgré sa profession religieuse, qui paraissait un empêchement au ministre. Le fils et le petit-fils de ce dernier furent ensuite gouverneurs de Romans, en 1701 et en 1704.
(2) C'étaient des brevets de lieutenant et de cornette dans la compagnie, dont Joachim pouvait disposer à son profit.
(3j François, de Louvois, fils de Michel Letellier, né en 1641, reçu en survivance du ministre de la guerre en 1666, mort le 16 juillet 1691. Son frère fut archevêque de Reims et sa sœur duchesse d'Aumont.
(4) Marie-Catherine de Clermont, femme de Pierre de Muzy, seigneur
DF. iHGir-s i)i: MONNi:. 2 17
par ses IcUics pour le changement de quariier de La Tourdu-Pin. Je lui répondrai que je m'y suis employé avec chaleur, mais que je n'ai pu l'obtenir.
Dites, je vous prie, à M. le président de Chevrières que M. le comte de Saint-Vallier est fort amoureux de Madame
de Ludre, chanoinesse de * et Tune des filles de
iMadame , que je lui parle tous les jours pour Tempêcher de faire quelque sottise ^ car la demoiselle n'a pas un sol de bien, qu'il me promet bien
A Vincennes, ce 28^ septembre 1666.
Quand il serait vrai, dont je doute, que l'on renvoyât, comme vous l'avez dit, deux compagnies de cavalerie en Dauphiné, je sais que je n'obtiendrais pas d'y faire aller
de La Tour-du-Pin et Diemoz, premier président de la cour des aides de Vienne, puis au conseil souverain de Bourg et plus tard au parlement de Metz.
(i) Marie-Isabelle de Ludre, chanoinesse de l'abbaye des dames nobles de Poussay (Vosges), que le duc de Lorraine Charles IV voulut épouser et qui, venue à la cour de France, devint tille d'honneur de Madame. Extrêmement belle, elle eut de nombreux admirateurs, y compris Louis XIV, « qui l'aima un moment (près de deux ans) à découvert ». Sa naïveté et sa prononciation allemande faisaient la joie des courtisans , qui aimaient à la taquiner. Elle quitta la cour et refusa superbement 200,000 francs que le roi lui fit offrir, « en considération de ses services ». Mais plus tard elle accepta 2,000 écus de pension et i5,ooo livres pour payer ses créanciers. Elle se retira d'abord au Boucher, puis en Lorraine, dans une maison religieuse, où elle mourut dans un âge avancé.
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celle de mon cousin et de lui laire de nouveau traverser pour cela tout le royaume, voyant tous les jours combien le roi évite, tant qu'il peut, les marches de ses troupes, qui ne font que ruiner ses sujets et leur ôter les moyens de payer les tailles.
J'^i déjà quelque engagement pour le mariage de ma fille, et c'est pour cette raison que je Tai tirée de son monastère '. Je vous dirai même confidemment la personne dont on m'a fait parler, mais vous ne vous en expliquerez, s'il vous plaît, à qui que ce soit qu'en général. C'est le fils du marquis de Bréval ^, qui aura, à ce qu'on m'a dit, 40,000 livres de rente et dont l'oncle, l'archevêque de Rouen ^, qui est d'ailleurs mon intime ami , en a 70,000 en bénéfices. Mais les choses ne sont pas si avancées que je ne m'en puisse honnêtement retirer. J'aime et estime la personne du comte de Saint- Vallier et ne connais pas l'autre , et cela , joint à l'amitié étroite qui a toujours existé entre M. le président de Chevrières et moi , me donne une pente entière de ce côté-là , et vous pourrez prendre sûr que j'en recevrai la proposition avec beaucoup d'agrément et serai très-aise qu'elle puisse réussir. Il est vrai que ma fille est fort délicate, et quoiqu'elle soit entrée au m.ois de juillet dans sa seizième année et qu'elle ait déjà une petite gorge bien formée, elle n'a pas encore eu ses mois , ce qui soit dit entre vous et moi *, mais ce ne sera pas la difficulté ni aucune cause de retardement ,
(i) Le couvent de la Visitation de la rue Saint-Jacques, oîf elle et sa sœur Elisabeth avaient été élevées et où celle-ci fit profession et mourut en 171b.
(2) Louis de Harlay de Champvallon, marquis de Bréval, cornette des chevau-légers de la garde du roi, tué au combat de Senef, en 1674. Il avait épousé, en 1671, Marie-Anne de l'Aubespin.
(3) François de Harlay, abbé de Jumiége, archevêque de Rouen, puis de Paris, duc et pair, mort le 9 août lôgS, âgé de 70 ans.
DF nrouns de lionne. 2I()
si on désire avancer la chose de Tautre côté comme du mien. Je ne suis pas pressé. Il est question seulement de s'éclaircir de deux choses : Tune, quel avantage on voudra faire audit sieur comte de Saint -Vallier et présentement et après la mort du père et de la mère, et Tautre, qu'on ne compte presque rien sur ce que je donnerai à ma fille en la mariant. J'espère que le roi m'assistera (comme il a fait pour M. le premier président en pareille occasion) de 20,000 écus, et quand j'y en mettrais 10 autres mille du mien, c'est tout ce que je puis et veux faire présentement; car je dois encore 200,000 écus, dont je prétends m'acquitter en quatre ans, jouissant de 200,000 livres de rente en bénéfices, appointements et autres et ayant restreint ma dépense entre 60 et 70,000 francs. Le roi m'a aussi promis de me faire de temps en temps des gratifications extraordinaires. Si bien que dès que je serai quitte j'aurai plus de deux millions de hvres de biens, en n'y comptant même ma charge que pour 200,000 écus, suivant le brevet de retenue que S. M. m'a donné de cette charge. M. de Rives ^ a d'ailleurs 5oo, 000 francs de biens qui ne peuvent regarder que mes enfants, et sur tous les autres il aime ma fille. Mais il en veut jouir pendant sa vie et ne parlera point présentement. Outre que, entre vous et moi encore, je veux que tout son bien aille à mon aîné, et il me l'a promis. Ménagez tout ce que dessus avec votre prudence, sans témoigner aucune ardeur de ma part, mais seulement de la vôtre, afin de faire plus désirer la chose et procurer de plus grands avantages au comte ; mais surtout une prompte détermination et claire explication sur les deux points, parce que je pourrais cependant être pressé de l'autre côté que je vous ai dit.
(i) La mère de la femme de Hugues de Lionne était née de Rives.
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Si rall'airc réussit, je veux la finir dans ce carnaval ; car il faut que le père parle avant que la mère se trouve peutêtre maîtresse de tout le bien dont elle aurait, à mon sens, bien de la peine à se dépouiller d'aucune partie, et comme je ne veux pas que ma fille se sépare sitôt de moi, je donnerais aux mariés un appartement chez moi et nourrirais kurs personnes, et ils mettraient leurs gens et leur équipage dans une petite maison qui va être achetée et qui est attachée à ma basse-cour, où Ton ferait une porte de communication.
Je tâcherai de faire prolonger adroitement Tachât du régiment d'Erbouville jusqu'à votre réponse, car si le comte de Saint- Vallier devenait mon gendre, le roi ne me refuserait pas son agrément pour le commandement d'un vieux corps, dont je crois que celui de Navarre est à vendre.
A Saint-Germain, ce 26^ octobre 1666.
Il ne faut point douter que Madame de Simiane ^ n'ait rapporté tout ce que vous lui avez dit -, mais on a de concert voulu faire une tentative plus honnête de la part du père et de la mère, comme feignant de n'en avoir aucune connaissance. Vous pouvez maintenant dire à l'entremetteuse, comme le tenant de moi, que je ne passerai d'un sol présen-
(i) Anne de La Croix-Chevrières, fille de Jean, seigneur de Pisançon , mariée le 19 août i63i à Abel Simiane de La Goste, président en la chambre des comptes de Dauphiné.
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tcmcnt kl somme de 3o,ooo ccus : Tctat de mes allaires ne me le permet pas. On ne pourra pas otcr avec le temps à ma fille plus de 400,000 francs, sans ce qui lui peut arriver de la mort de quatre frères, dont deux n'ont pas eu la petite vérole *. Si vous n'avez point encore parlé de ce que j'attends du roi dans une pareille occasion, il ne le faudra point dire, afin qu'il paraisse que je fais davantage. Si je voulais des à présent donner 100,000 écus et que mes autres dettes me le permissent, je ferais ma fille duchesse dès demain.
Si on ne veut pas le mariage aux conditions que j'oflre, rompez tout pourparler. En ce cas-là, il vaudra bien mieux qu'ils laissent, après la mort du père, marier leur fils à
Madame de Ludre, à laquelle je ^ qu'il se rattache.
Pour ce que Ton vous a dit de la dépense des noces, elle se peut faire sans dépenser un sol : et j^ aurais plus d'inclination qu'autrement.
Je ne veux pas chicaner sur ce qu'on veut donner au fils : mais assurément il n'aura pas de quoi vivre et faire la dépense nécessaire à faire son régiment; car 400,000 francs ne font que 20,000 francs de rente, et ne les feront pas si on les veut donner en terres. Mais je ne m'accommoderais pas qu'on les lui donnât sur Saint-Vallier et Serve '^, parce que
(i) Les épidémies de petite vérole étaient à cette époque si fréquentes et si meurtrières qu'on ne comptait sur Tarenir d'une personne qu'après qu'elle avait payé le tribut à cette maladie. Saint-Simon cite un nombre considérable de gens de la cour enlevés à la fleur de l'âge par cette affection , que l'on traitait alors, il est vrai, de la manière la plus irrationnelle. Il n'est pas moins assez singulier, dans un projet de mariage, de voir un père de famille accroître les espérances de sa fille de cette considération que deux de ses enfants n'avaient point été varioles.
(2) Lacune dans le manuscrit.
(3) Les péages de Saint-Vallier et de Serves sur le Rhône furent confirmés au seigneur du lieu par un arrêt du conseil du roi du 21 avril 1664, et
2 22 m:ttri;s ini;i)iti:s
ce rcvcnu-lù consiste en péages, que je sais, à n'en pouvoir douter, qu'ils seront attaques et peut-être Tannée prochaine, le roi voulant rendre libre de tout impôt la navigation de toutes les rivières de son royaume \ Ce n'est pas que, si le mariage se fait, je ne veuille bien qu'il paraisse à S. M. que mon gendre a les péages de Saint-Vallier et de Serve et n'a point encore d'autre bien , afin que j'en puisse tirer un plus grand dédommagement, et je crois bien que je ne serai pas exposé à l'imputation des jouissances • mais la prudence veut que, même contre cela, je prenne mes sûretés, c'està-dire que M. et Madame de Chevrières seront obligés de remplacer en autres biens ce qui viendrait à manquer à celui qu'ils auraient donné à leur fils en le mariant.
comme ils dataient de plus de cent ans (dès le XIV" siècle), ils conservèrent les anciens droits, qui étaient de 40 sols sur chaque muid de sel perçu à Serves et 12 sols à Saint-Vallier, d'après la pancarte du 14 septembre i565.
(i) Il était impossible que le roi n'eût pas senti combien les nombreux péages par terre et par eau qui existaient en Dauphiné (Guy Allard n'en compte pas moins de 82) étaient peu fondés en droit, impolitiques, vexatoires, enfin nuisibles aux intérêts de l'Etat et du public. Les titres et les droits de ces divers péages avaient été, il est vrai, révisés en 1445, par une déclaration du roi du 3i janvier i633 et un arrêt du conseil en date du 21 avril 1664. Il y eut bien aussi quelques velléités d'en restreindre le nombre, mais les puissants personnages qui profitaient de ces abus ne permirent pas de donner aucune suite pratique aux réformes proposées. Peut-être la royauté, qui n'a attaqué dans la féodalité que ce qui la gênait, trouvaitelle de bonne politique de laisser des causes de conflits, de haine et d'antagonisme entre la noblesse et le peuple, qui ne leur permettaient pas de s'entendre et de s'unir contre l'omnipotence royale. Enfin, la vérité est que ces droits féodaux , qui n'étaient dans le principe que des usages usurpés et conservés par la force , se trouvaient au moment de la Révolution de 1789 plus entiers, plus légitimes et plus protégés qu'à aucune autre époque, quoiqu'ils fussent la continuation de ces tributs que les premiers chefs féodaux imposaient aux voyageurs qui traversaient leur territoire, comme le font encore dans le centre de l'Afrique les petits hobereaux nègres.
A Saint-Germain, ce 3" décembre 1O66.
Je VOUS prie de dire à Messieurs les présidents de Saint- André et de Beauchêne ^ que mardi prochain je leur ferai adresser une lettre du roi aux termes qu'ils m'ont témoigne de le désirer, et je répondrai alors à celles dont ils m'ont favorisé, n'en ayant pas bien le loisir aujourd'hui. Vous les pouvez assurer que M. le premier président de Dauphiné est ici parfaitement connu de tout le monde pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un vrai fat, sauf le respect de sa dignité-, et comme je prends grande part à l'intérêt de ces Messieurs les présidents, dont j'honore infiniment le mérite, s'ils me veulent suggérer le moyen de le mortifier en choses justes, je ferai bientôt voir à ce grand chef d'un parlement qu'il se trompe fort ou abuse fort les autres quand il croit ou veut faire croire qu'il a tout crédit ici et y obtient tout ce qu'il veut. Je veux pourtant avertir ces Messieurs d'une chose sur ce que mon cousin l'abbé de Lesseins m'a dit qu'eux et M. le président de Saint-Julien ^ ne saluaient plus ledit premier président, qui est que s'il en faisait ses plaintes de deçà, on y prendrait son parti et on ordonnerait à ces Messieurs, sans difficulté, de le saluer et peut-être de lui
(i) Nicolas et Gabriel Prunier de Saint- André.
(2) Louis de La Poype de Saint-Julin de Granet, d'abord président au présidial de Bourg, puis président au parlement de Grenoble du 3o octobre
i65o, fils de Melchior, capitaine de cavalerie, et de N de Granet, qui
avaient fondé, en 1627, un couvent de Visitandines à Crémieu. Artus- Joseph, son fils, fut également président au même parlement par lettres du 16 février 1682 et premier président en lySo.
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faire des excuses du passe, sans que je puisse Fempccher, et cela sur h maxime générale de soutenir les chefs des compagnies, afin que Tautorité du roi, qu'ils ont en main, ne s'avilisse pas en leurs personnes. C'est pourquoi je crois, si la chose est vraie, qu'il faudra réparer en quelque manière plus tôt que plus tard, pour ne se commettre pas à ce déplaisir. Mais qu'on me suggère, comme je l'ai dit, quelque autre mo3'en de le mortifier et on en verra bientôt Teffet, pourvu que de delà on garde le secret de ce que je vous mande.
A Saint-Germain, ce 14*= décembre 1666.
Minuit sonne lorsque je prends la plume pour vous écrire et ce n'est que pour vous dire qu'en quelque état que soit l'affaire du mariage du comte de Saint-Vallier avec ma fille, quand on vous en reparlera vous vous excusiez, s'il vous plaît, le plus honnêtement que vous pourrez de passer outre et que vous disiez que je vous ai révoqué votre pouvoir. Je vous en manderai les raisons avec plus de loisir et vous apprendrai seulement que c'est M. de Claveyson qui m'a ouvert les yeux par ce qu'il a écrit à son frère. Je n'ai le temps de vous en dire davantage.
Je vous prie d'avertir M. de Claveyson que comme je suis né à Grenoble, dont la ville, à l'égard de l'ordre de Malte, est de la langue de Provence et le faubourg de celle d'Auvergne , il faut des chevaliers de la langue de Provence pour faire les preuves qui me regardent, et par conséquent M. le
commandeur de Montgontier ' ne pourra être des commissaires, dont je suis bien fâché.
A Saint-Germain, ce 14'' janvier 1667.
Je suis en peine de ce que vous ne m'avez point accusé la réception de la lettre par laquelle je vous avais révoqué le pouvoir de traiter du mariage de ma fille. Le comte de Saint- Vallier, qui est un bon garçon que j'aime, en a usé ici imprudemment, car il a divulgué Taffaire dans la cour comme une chose faite et elle est allée jusqu'au roi , qui m'en a parlé, et cela n'est pas mon compte, puisque, quand il voudrait ma fille sans dot, voire quand il la doterait, après y avoir mieux pensé, je ne la lui donnerais pas et particulièrement depuis que S. M. a donné 200,000 francs à chacune des filles de M. Colbert, qui épousent des ducs. Je vous prie donc de ne pas attendre qu'on vous reparle de l'affaire pour la rompre , mais d'envoyer dire à Madame de Simiane que vous avez reçu des lettres de Paris qui vous obligent à la prier de ne plus parler à M. et à Madame de Chevrières, parce que ce serait fort inutilement, votre pouvoir ayant été révoqué. Je vous conjure qu'aucune considération ne vous
(1) François de Bocsozel de Montgontier, commandeur de Saint-Paul-lès- Romans, grand-bailli de Lyon de 1667 à 1671. Il commanda l'escadron de Malte à l'attaque de Gigéry. Un membre de la même famille, Jean-Bapiiste- Louis, fut en 1744 grand-marcchal et procureur géne'ral de l'ordre de Malte, grand'croix de la langue d'Auvergne.
226 LETIRES INLDITKS
cmpcchc de ùûvq prcciscmcnt ce dont je vous prie, et si ce même bruit s'était divulgué dans votre ville, vous le détruirez, s'il vous plaît, entièrement par vos discours. Je ne laisserai pas de servir le comte en toutes les occasions où je le pourrai. J'en ai refusé, depuis huit jours, un autre qui a plus de biens et de qualités que lui, car il est petit-fils d'un maréchal de France. Adieu.
A Saint-Germain, ce 8= mars 1667.
Puisque le cardinal Imperiali \ qui est le plus habile homme du sacré collège, m'a souvent dit qu'il changerait volontiers son poste avec le mien, quand même il se trouverait neveu d'un pape, je n'ai pas peine à. trouver la raison pour laquelle je défierais bien tout cardinal d'avoir autant de joie, lorsqu'on lui a annoncé sa promotion, que j'en ressentis quand le roi me dit la grâce qu'il voulait faire à mon fils. Je vous assure que, S. M. ayant vu l'effet qu'elle produisit en moi, elle fut quatre jours durant aussi empressée que moi-même, ne se pouvant lasser d'en parler et de témoigner combien elle était aise de m'avoir donné une si grande joie. Voilà le fondement de tout^. Maintenant il faut
(i) Laurent Imperiali, créé cardinal en i652, gouverneur de Rome, « aussi passionné Autrichien que mauvais Français, » dit Saint-Simon. Il fut destitué, sur la demande de Louis XIV, à la suite de l'attentat des Corses. Il mourut le 21 septembre 1673, âgé de 62 ans.
(2) Il s'agissait de la survivance de la charge de ministre des affaires étrangères accordée au fils aîné de de Lionne, par brevet du 14 février 1667.
1)1-: HUGUES ni", i.ionne. 227
songer aux mariages de mon fils et de ma fille et trouver quelque chose de bon pour Fun et pour l'autre, et je commence à éprouver qu'il me sera fort facile, car les propositions me pleuvent de toutes parts, meilleures Tune que Tautre. J'en reçus hier une pour ma fille d'un jeune homme de vingt-quatre ans, qui aura 5o,ooo écus de rente, qui est, entre vous et moi, le fils du président de Bercy \ dont la sœur est mariée au fils du président de Novion *. Cest le plus riche homme de la robe qui soit en France. Mais avant qu'y entendre je veux songer encore à faire mieux , si je puis, et, voyant que j'ai bonne main aux survivances, même sans m'en mêler, je veux voir si en les demandant je pourrais obtenir celle de procureur général pour M. de Harlay, le fils ^, auquel cas je suis assuré qu'il prendrait ma fille presque pour rien, et il aura tout son bien et tout celui de la maison de Bellièvre ^, avec une des plus considérables charges de la France. Gardez-vous bien, s'il vous plaît, de parler à âme qui vive d'aucune de ces deux affaires.
Pour moh fils, j'ai en main trois partis, à quoi on tra-
(i) Ce jeune homme et sa sœur Catherine - Anne étaient enfants de Charles Malon, seigneur de Berci, doyen des maîtres des requêtes, et de Françoise Berthelin, qui était extrêmement riche. Il devint intendant des finances et gendre de Desmaretz.
(2) Nicolas Potier, seigneur de Novion , président à mortier au parlement de Paris, puis premier président, greffier et secrétaire de l'ordre du Saint- Esprit en i656, décédé le 24 janvier 1677.
(3) Achille de Harlay, seigneur de Grosbois, successivement conseiller, procureur général et enfin premier président du parlement de Paris en 1689. ^^ mourut dans la retraite le 23 juillet 171 3, âgé de 73 ans. Il avait succédé à Novion. Saint-Simon {Mém., t. i, p. 157) porte contre ces deux présidents les accusations les plus graves.
(4) Jeanne-Marie, fille de Nicolas de Bellièvre, procureur général au parlement de Paris, et de Claude Brûlart, avait épousé en i638 Achille de Harlay, deuxième du nom, comte de Beaumont, procureur général au parlement. Elle mourut le 11 février lôSy, à l'âge de 40 ans
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vaille, dont le moindre est de 3{),0()() livres de renie et le plus fort de No. Ce dernier est en Bretagne, mais la fille n'a que onze ans. Tous me font dire qu'ils préféreront mon alliance à celle de M. Coibert, à cause de la sécurité qui leur paraît plus grande en ma fortune, quoique le pouvoir eflectif soit plus de Tautre côté. Mais ils le considèrent accompagné de plus d'épines et de faux pas qu'ils ne croient en voir dans la marche que je fais, où, à vous dire vrai, je ne trouve que roses, ayant l'affection et l'estime du maître autant que je le puis désirer. Dieu sur tout ^
Depuis ce que dessus écrit, je vous dirai que la négociation du mariage avec le fils du procureur général prend un bon train et qu'en tous cas il ne tiendra qu'à moi de la placer dans le parquet du parlement de Paris, car Madame Talon ^ me fait sonder sur celui de M. son fils.
Je vous adresserai par l'ordinaire prochain, si je ne le puis par celui-ci, mes réponses aux autres lettres qui me sont venues de Grenoble.
A Saint-Germain, ce 8'' avril 1667.
M. l'archevêque d'Embrun ^ m'écrit qu'il vous a donné
(i) Aucun de ces projets de mariage ne se réalisa. Le fils aîné de Hugues de Lionne épousa, le 27 avril 1675, sa parente Renée de Lionne.
(2) Françoise Doujat, veuve d'Omer Talon, mort avocat général au parlement de Paris en i652, après avoir été intendant de Grenoble en i635. Son fils, Denis Talon, succéda à son père, fut ensuite président à mortier en 1690 et mourut en 1698.
(3) Georges d'Aubusson de La Feuillade, archevêque d'Embrun en i658, sur le refus d'Artus de Lionne, ambassadeur à Venise. Il passa au siège de Metz, où il mourut le 22 mai 1697, à 88 ans.
nr. m (îi i:s ni: i.ionm:. i-nj
avis de la mort de M. le comte de Seyve \ qui a cic uié en duel par un gentilhomme de Foret/, aux portes de Madrid, alin que vous prissiez les meilleures voies de faire savoir cette mauvaise nouvelle à M. et à Madame de Chcvrières. Je vous prie de leur en faire de ma part un compliment de condoléance, (x^t accident ne servira pas à rétablir la santé du père.-
J'ai cru devoir vous informer de ce qui s'est passé ici depuis quelques jours avec M. le comte de Saint-Vallier, atin que s'en allant de delà il ne puisse rien changer dans les relations qu'il en pourra faire que vous n'ayez moyen de relever et de détromper ou son père ou sa mère ou le reste du monde.
Il y a quelques jours qu'il s'expliqua à l'une des demoiselles de ma femme qu'il s'en allait exprès en Dauphiné pour faire lever tous les obstacles qui s'étaient jusqu'ici rencontrés à son mariage avec ma lîlle, qu'il souhaite, disait-il, avec la dernière passion. Je crus là-dessus être obligé, pour empêcher qu'il ne fit une course inutile, de lui faire parler clairement par mon cousin Tabbé de Lesseins, lequel, à ma prière, lui déclara de ma part que ce mariage ne pourrait jamais se faire, quoique j'eusse beaucoup d'estime et de tendresse pour sa personne*, que j'avais d'autres pensées et d'autres engagements qui ne me permettaient pas d'y entendre, et qu'il s'assurât néanmoins qu'en toutes les occasions de le servir ou de procurer son avancement je m'y emploierais avec la même efficace et la m.ême chaleur que s'il avait été mon gendre.
J'avais cru que cela mourrait là, mais ledit sieur comte
/i) Jacques-Benoît, comte de Sayve, tils puîné de Jean de La Croix et de Marie de Sayve, tue en duel. Guy Allard dit assassiné.
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m'ctant venu dire adieu , il me parla d'abord de la harangue que lui avait faite mon cousin, dont il me témoigna être au t
désespoir; et en edét son discours fut toujours accompagné |
de beaucoup de larmes, qui me faisaient pitié. Il me dit, entre autres choses , qu'il ne devait pas souffrir de la mauvaise conduite des autres et qu^aujourdMiui Tailaire était en état que j'en serais le maître et pourrais prescrire telles conditions que je voudrais. Je lui répondis que la difficulté ne consistait pas en cela et que dans la résolution que j'avais prise je n"avais aucun égard aux choses passées, mais qu'elle était immuable. Ne me laisserez-vous pas, répliqua-t-il, au moins un peu d'espérance et que je puisse me promettre d'être au moins votre pis aller ? Alors je crus le devoir détromper entièrement et je lui dis qu'il pouvait attendre de trouver facilement des partis plus avantageux que ma fille, qui perdait en cela plus que lui, mais que, afin qu'il s'ôtât de l'esprit une pensée qui pourrait l'inquiéter toujours inutilement, je devais par amitié lui déclarer mes véritables sentiments, qui étaient qu'en quelque temps que ce fût, quand M. son père et Madame sa mère se dépouilleraient tous deux de tous leurs biens en sa faveur et se retireraient dans un cloître, ce mariage ne se ferait pas.
J'oubliais de vous dire qu'il me conta en passant qu'il était auprès du roi d'entrer, par son entier agrément, dans toutes les charges de là cour les plus hautes , à la réserve de celles de capitaine des gardes et de premier gentilhomme de la chambre. Le pauvre garçon me fit compassion en cela et vous entrerez dans le même sentiment quand )e vous aurai dit en grande confidence un discours que le roi m'avait tenu sur son sujet le jour d'auparavant, qui est que S. M. me dit : Avouez-moi la vérité , le comte de Saint-Vallier n'est-il pas un des plus sots hommes du monde ^ ? Je me trouvai
(i) Ces paroles paraissent bien étonnantes de la part d'un roi ordinaire-
DI- HUGUES DF. LIONNE. 2'3l
assez surpris sur ce que je devais repondre pour ne rendre pas un mauvais service à ce gentilhomme ou pour ne passer pas moi-même pour un sot, qui ne connaissait pas les gens. Je pris donc un écart et dis au roi que j'admirais tous les jours davantage la perspicacité de son esprit à pénétrer la qualité de celui des autres sur deux ou trois mots au plus qu'on aurait pu lui dire*, qu'il était vrai que le comte de Saint- Vallier n'était pas un des plus habiles et éclairés esprits du monde, mais qu'il ne Tavait pas aussi épais que S. M. pouvait se l'imaginer.
Ce garçon s'est perdu d'estime dans les Gardes par son avarice (cependant j'apprends que son père craint qu'il ne pèche par le défaut contraire) et par ses amours de Madame de Ludre, où les éveillés de la cour l'ont toujours joué. Prenez garde qu'il rit toujours de ce qu'il dit, quoiqu'il n'y en ait pas matière. Ses larmes aussi ne me plaisaient pas, à cause du mal de la famille, sachant qu'elles lui sont fréquentes. Il aurait mieux fait de se mettre à la tête d'une compagnie de chevau-légers que d'avoir un corps à gouverner, où il sera le jouet des officiers.
J'ai rompu le mariage du comte de Saint-Géran % à cause qu'il a trop de dettes et de procès, quoiqu'il ait de grands biens. Il y a présentement sur le tapis deux autres : celui du magistrat que vous savez et le fils du duc de La Vieu-
ment si maître de lui-même, qui, sachant combien ses jugements avaient de la portée, s'appliquait à ne rien dire de désobligeant à personne. Le comte de Saint- Vallier était, paraît-il, un bon garçon, dont l'embonpoint annonçait les mœurs aimables et le caractère facile.
(i) Bernard de La Guiche, petit-fils du maréchal de ce nom , seigneur de Saint-Géran, lieutenant général, chargé de plusieurs ambassades, mort le i8 mars 1690, ne laissant qu'une fille, religieuse, de Françoise-Claude- Madeleine de Warignies.
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ville ', qui aura 5o,ooo écus de renie et qui \oudrait la pairie par mon moyen. Je vous assure qu'il y a bien de la peine en de pareilles afiaires, car voilà les deux plus grands partis de France, et néanmoins j'y hésite si fort que peutêtre de ma propre volonté leur préfèrerai-je quelque gentilhomme. Le fils du premier est , à ce qui me revient, Thomme du monde le plus fantasque et le plus terrible chez lui : c'est Tapanage de toute la famille \ or, celle du duc est fort soupçonnée, pour ne pas dire convaincue, de lèpre. Allez-y frotter une pauvre fille, qui tombera dans quelques années en morceaux, comme Madame de Manicamp ^. Enfin je suis fort empêché.
A Paris, ce 6^ janvier i6C8.
Je romps mon. silence bien agréablement, ce me semble, pour vous et pour moi, puisque c'est pour vous assurer que je me porte aussi bien que j'aie jamais fait et pour vous
(i) Charles de La Vieuville, du nom de Kokskeat en Bretagne, gouverneur du duc de Chartres et de Poitou, chevaher d'honneur de la reine, charge qu'il avait achetée en 1664 du marquis de Cordes, décédé le 2 février 1689, à 73 ans. Il eut d'Anne-Lucie de La Motte-Houdencourt une fille, qui fut dame d'atours de la duchesse de Berri et devint la célèbre Madame de Parabère.
(2) Renée Lecomte de Montauglan, femme d'Achille de Longueval, seigneur de Manicamp, lieutenant général, à qui les échevins de Réthel décernèrent une épée d'honneur pour avoir défait Turenne sous les murs de cette ville. Il était le père de Gabrielle de Manicamp, qui devint la maréchale d'Estrées , célèbre parmi les belles personnes de ce temps-là.
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apprendre que vous avez un petit- neveu * qui n'est plus seulement secrétaire d'Etat en herbe et en espérance, mais dans la fonction réelle de sa charge, le roi ayant trouvé bon hier que je me déchargeasse entièrement sur mon fils des provinces de mon département ^ et de la marine, dont il signera à l'avenir toutes les expédition-s, entrera dans les conseils où ces affaires-là se traitent en présence du roi , y recevra les ordres de S. M. et les exécutera seul, sans que je ne me mêle plus que des affaires étrangères, dont il ne peut être encore assez capable. Voilà une grande et bien extraordinaire grâce pour un jeune homme de 21 ans. Je Tai demandée au roi pour mes étrennes et il me Ta accordée avec des circonstances de bonté qui augmentent le bienfait.
J'espère de pouvoir bientôt vous donner aussi la nouvelle du mariage de mon fils et de ma fille , et qu'ils se feront vraisemblablement l'un et l'autre dans ce carnaval, et vous verrez, je m'assure, que je n'aurai rien perdu pour attendre. Je suis tout à vous.
Le seul département de mon fils, "dans l'état qu'il est, vaut mieux que chacune des charges de M. de Lavrillière ^
(i) Louis-Hugues de Lionne, fils aîné du ministre.
(2) Il n'existait point alors de ministère de l'intérieur. Chaque ministre avait dans son département cinq ou six provinces, que des intendants administraient sur les lieux. Ces hauts fonctionnaires, sortes de préfets, mais avec de plus grandes attributions, ne méritent pas en général les graves reproches qui leur sont faits de nos jours. Ceux du Dauphiné, à en juger du moins par leurs correspondances, étaient des hommes fort distingués, pleins de bonnes intentions et d'une très-grande politesse envers les plus petites autorités.
(3) Louis Phélypeaux, fils de Raimond, seigneur de La Vrillière et de Châteauneuf, conseiller en 1620, secrétaire d'Etal en 1629, prévôt et maître des cérémonies des ordres du roi en 1643, mort le 5 mai i68r, âgé de 83 ans, après avoir eu de Marie Particelle six fils et deux filles.
OU de M. de Guénégaud *, car, outre les vaisseaux et les galères, il a cinq provinces, dans lesquelles se trouvent trois parlements et trente évechés ^.
A Saint-Germain, ce ()" mars 1GG8.
Je ne prends la plume que pour vous donner la satisfaction que je m'assure que vous aurez d'apprendre que j'ai de très-bonnes espérances du mariage de M. le duc de Ventadour avec ma fille ^, quoique des esprits charitables de cour n'aient rien oublié de le traverser ou par envie ou par des desseins de marier ailleurs ledit sieur duc. Il me semble que Mgr le prince, qui avait sa mission du roi, y donna hier presque le dernier coup. Comme il a été obligé d'aller à Chantilly jusqu'à lundi , je pourrai peut-être vous en mander des nouvelles avec plus de certitude mardi prochain.
(i) Henri de Guénégaud, marquis de Plassis, seigneur de Fresnes, secrétaire d'Etat, garde des sceaux, chevalier de l'ordre en i656, mort le 16 mai 1676, âgé de 76 ans. Il eut d'Isabelle de Choiseul-Praslin une fille, Claire-Bénédicte, qui fut la comtesse de Boufflers. De ses quatre fils , deux furent tués à l'armée et les deux autres furent prêtres. La rue Guénégaud, dans laquelle il avait fait bâtir un hôtel , lui doit son nom.
(2) Par le règlement intervenu, le 7 mars 1660, entre de Lionne et Colbert, le premier céda à celui-ci la marine de toutes les provinces du royaume, les galères, les compagnies des Indes, le commerce intérieur et extérieur, les consuls, les manufactures et les haras. Par contre, Colbert résigna à son collègue la gestion des affaires de la Navarre, du Béarn, du Bigorre et du Berry, avec une augmentation d'appointements de 4,000 livres; à quoi le roi ajouta une somme de 100,000 livres, à titre d'indemnité.
(3) Malgré cette annonce pleine d'assurance, ce mariage ne se fit pas. On verra plus loin pour quelle raison.
J'ai aussi de meilleures espérances que je n'avais pour révêché de Grenoble, qui n'aurait pas été une affaire pour moi de deux jours sans de pareils bons ollices qu'on a prêtés à mon cousin ^ à toute outrance et au delà de ce que je puis vous dire.