IV AVANT-PROPOS
souveraine, protectrice de Gœlhe et de Schiller; notre recueil pourrait s'intituler Coppet et la Casa d'Alfieri.
En face de ce groupe, nous avons placé une personne qui appartient à une société toute différente, mais qui est aussi une confidente, la confidente la plus, intime de la veuve de Charles-Edouard ; madame de Souza, dans quelques pages exquises, complète le tableau tracé par les hôtes de Coppet. Ainsi, sans sortir du cercle de madame d'Albany, sans sortir même du musée Fabre, nous donnons un recueil de lettres inédites où se reflète sous des aspects divers la physionomie de la fin de l'Empire et des premières années de la Restauration.
C'est pour nous un devoir et un plaisir de remercier ici M. Paulin Blanc, bibliothécaire du musée Fabre, qui a facilité notre tâche avec une parfaite, obligeance.
Juin 1863.
Les meilleures pensées d'un écrivain ne sont pas loujours celles qu'il livre volontairement à la foule; l'esprit a ses délicatesses et ses pudeurs. Un jour, au sujet d'un tableau, le fougueux critique du dix-huitième siècle essaye de caractériser l'inspiration dans les arts, et maintes idées hardies, lumineuses, maints éclairs d'un spirituahsme imprévu illuminent tout à coup le papier où galope sa plume. Étonné lui-même de ce qu'il vient d'écrire, il en a presque honte, et comme c'est à un confident qu'il s'adresse, il ajoute aussilôl : « Si vous avez quelque soin de la réputation de votre ami et que vous ne vouliez pas qu'on le prenne pour un fou, je vous prie de ne pas confier celte page à tout le monde. C'est pourtant une de ces pages du moment qui tiennent à un certain tour de tèie
qu'on n'a qu'une fois. » Puisque Diderot a éprouve ce scrupule, on comprend que des esprits moins impétueux, même parmi ceux qui se consacrent le plus loyalement au service du public, dérobent à ce client indiscret toute une part de leur vie spirituelle. Il y a, en un mot, le domaine des secrètes pensées comme il y a le domaine des pensées publiques. L'intelligence poursuit aux yeux de tous sa route régubére et prévue; le cœur a sa vie à part et ses révolutions cacbées. Parlez tout haut de ce qui intéresse les sociétés humaines, renouvelez l'élude de l'histoire, attaquez les problèmes de l'économie politique, soyez un écrivain sérieux, austère, abondant, attentif à tout ce qui peut servir le progrès général : tandis que ces qualités excellentes se déploient sans donner un caractère trèsvif à votre physionomie, il se peut que le travail intérieur de votre âme, ces éclairs dont vous ne dites rien, ces tours de tête que vous cachez avec scrupule, révèlent un jour chez vous un penseur plein de charme et d'originahlè.
On aime beaucoup aujourd'hui ces publications de lettres inédites qui nous font pénétrer familièrement dans les replis d'une âme illustre ou dans les mystères d'une société choisie. A notre riche littérature de Mémoires expressément composés par des personnages mêlés au drame public, à cette bttérature sans égale qui, de Villchardoin à Chateaubriand, embrasse toutes les périodes de notre histoire et qui s'enrichit encore sous nos yeux, les Anglais, jaloux de notre prééminence sur ce point, ont opposé leur curieuse fabrication de Mémoires involontau'06 el posthumes, pure collection de lettres, de
notes, de papers rassemblés après la mort de celui qui les traça, publiés avec ou sans son aveu, et destinés à mettre en lumière tout le détail d'une grande existence. Une fois l'exemple donné, ce fut bientôt une habitude prise. Les deux pays qui, avec l'Angleterre, représentent la vie intellectuelle de l'Europe, n'eurent garde de demeurer en arriére. Ce genre nouveau d'ailleurs répondait si bien à l'esprit de notre âge, ces indiscrétions fournissaient souvent de si vives lumières à la pénétrante curiosité de la critique moderne! Aussi, depuis un demi-siècle, que de correspondances particulières mises au jour en France et en Allemagne! On en formerait aisément toute une bibliothèque, bibliothèque assez mélangée, on peut le croire, et qui, attirant les curieux, éloignerait souvent les délicats. Là plus qu'ailleurs se confondent le bien et le mol, le piquant et l'ennuyeux, les témoignages historiques et les insipides bavardages. Là aussi, à côté des révélations permises il y a les indiscrétions coupables. La première loi de toutes ces publications posthumes à notre avis, c'est celle que le bon goût indique aussi bien que la loyauté : ne rien imprimer à la hâte, attendre qu'une génération ait passé, c'est-à-dire, en d'autres termes, éviter le pire des charlatanismes, celui qui fait métier de scandales. L'éditeur n'a plus ensuite que deux questions à se faire : — Les détails que renferment ces lettres jettent-ils quelque jour nouveau sur une époque? Nous font-elles connaître sur le développement secret d'une âme des détails qui intéressent la philosophie? hi' térèt historique ou intérêt moral, si l'on ne trouve ni l'un ni l'autre dans les papiers que vous avez la fantaisie
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d'exhumer, gardez-vous de toucher inutilement à la
cendre des morts !
Parmi les recueils de lettres qui, répondant à ces deux conditions, nous donnent un commentaire de la vie des peuples ou de la vie de la conscience, nous ne cachons pas nos préférences pour ces derniers. Les plus belles correspondances, les plus nobles journaux intimes qu'ait vu publier notre siècle, sont ceux qui nous font assister aux élévations de quelque grande âme. Il est doux de trouver l'homme meilleur que ne le montraient ses écrits. Lorsque Gœthe, dans ses lettres à Schiller ou dans ses entretiens avec Eckermann, nous donne tant de preuves de cette chaleur de cœur, de cette sympathie prime-sautiére et ardente que certains critiques s'obstinent encore à lui refuser, parce qu'elles s'associaient, chez ce puissant génie, à la pleine possession de soi-même; lorsque les lettres intimes du grand théologien Schleierniacher nous font pénétrer plus avant dans cette âme si profonde et si subtilement complexe; lorsque les confidences heureusement retrouvées de Maine de Biran nous révèlent un travail si noblement religieux, un sentiment si vif de l'invisible et du surnaturel chez ce sévère enfant du dix-huitième siècle, dételles conquêtes valent mieux assurément que la découverte d'un miUion de petits faits puérilement consignés par le marquis de Dangeau, l'abbé Le Dieu ou l'avocat Barbier.
Ces exemples, et d'autres encore, nous sont venus à la pensée pendant que nous parcourions certaines lettres de Sismondi, les unes inédites pour la plupart, précieux dépôt que conserve la bibliothèque du musée Fabre à
Montpellier, les autres recueillies déjà par des mains pieuses et publiées à Genève il y a quatre ans, mais qui semblent avoir passé inaperçues'. En étudiant l'histoire de la comtesse d'Albany, nous avons eu occasion do faire quelques emprunts aux lettres inédites du musée Fabre, car c'est à la veuve de Charles-Edouard, à l'amie d'Âlfieri, que ces lettres sont adressées, et c'est par M. Fabre que la ville de Montpellier les possède. Ces emprunts devaient être faits avec discrétion; nous étions tenus de choisir ce qui se rapportait à notre histoire, sous peine de ralentir le récit et de substituer un sujet à un autre. Aujourd'hui nous n'avons plus à nous occuper de la comtesse d'Albany; ce n'est plus la Reine de Florence que nous cherchons dans les lettres de Sismondi, c'est Sismondi lui-mênje. Or ces curieuses pages, si on les joint à celles qui ont été imprimées à Genève en 1857, nous révèlent, ce semble, un Sismondi tout nouveau, ou du moins un Sismondi que les esprits pénétrants ont pu soupçonner çà et là dans ses œuvres, mais que certainement personne ne connaissait. Grave, austère, dévoué au service de l'humanité, un des meilleurs disciples du dixhuitième siècle, un disciple souvent supérieur à son maître, puisqu'il n'en avait ni les petitesses d'esprit ni les irrévérences, tel nous apparaissait Sismondi dans ses savantes histoires comme dans ses traités d'économie sociale; savait-on qu'il y avait en lui une àme tendre, aimante, délicate, initiée à toutes les grâces de la charité, je veux dire à ses joies les plus exquises et à ses plus
' /. C. J,. de Sismondi. — Fragments de son Journal et Correspondance, 1 vol. in-8°. Genève, 1857.
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touchants scrupules? Savait-on que ce grave érudit goûtait avec délices l'instruction fine et suave que donne la société des femmes? Savait-on que ce républicain genevois était Français au fond de l'âme ; que ce protestant grondeur avait parfois des tendresses subites, comme Alexandre Vinet, pour certaines choses du catholicisme; que ce disciple de Voltaire, ce continuateur de Rousseau, cet ami de Bonstetten, s'était élevé, en dehors de tout esprit de secte, à un christianisme aussi pur qu'efficace?
Sismondi, à l'âge de vingt-cinq ans, c'est-à-dire au début de cette période où nos deux recueils de lettres vont nous découvrir chez lui des transformations décisives, fit un jour un rêve singulier, qui le peint très-exactement à cette date. Les circonstances de ce rêve l'avaient tellement frappé qu'il voulut les consigner sans retard; ce fut l'occasion et le commencement de ce journal récemment pubhé à Genève. Je transcris ses paroles :
« 9 octobre 1798. — J'ai eu cette nuit un songe qui m'a donné assez d'émotion : je voulais, en me levant, l'écrire tout de suite; à présent qu'il s'est passé quelques heures depuis mon lever, l'impression est affaiblie, et peut-être ne me le rappellerai-je pas bien. J'étais à Genève, je crois, en tiers avec ma sœur et madame Ant... Je ne sais comment j'amenai celle-ci à dire avec franchise ce qu'elle pensait de moi; elle me trouvait, ce me semble, des vertus et de la rudesse, du caractère et des connaissances, mais peu d'esprit, des sentiments, mais point de grâces. Je rendis hautement justice à son discernement, lorsqu'elle ajouta : « J'ai encore un reproche impardonnable à vous « faire, c'est d'avoir abandonné ma patrie et d'avoir voulu
« rononcer au caractère do citoyen genevois. » Je me défendais d'abord en représentant que la société n'était formée que pour l'utilité commune des citoyens, que dés qu'elle cessait d'avoir cette utilité pour but et qu'elle faisait succéder l'oppression et la tyrannie au règne de la justice, le lien social était brisé, et chaque homme avait droit de se choisir une nouvelle patrie; mais elle a répliqué avec tant de chaleur en faisant parler les droits sacrés de la patrie, le lien indissoluble qui lui attache ses enfants, la résignation, la constance et le courage avec lesquels ils doivent en partager les malheurs, lui en diminuer le poids, qu'elle m'a communiqué tout son enthousiasme. Je rougissais, comme si je reconnaissais ma faute; cependant j'alléguais ma sensibilité extrême pour elle. Je ne pouvais, disais-je, supporter de voir sa chute, son avilissement surpassait ce que pouvait souffrir ma constance; mais qu'elle eût besoin de moi, et du bout du monde j'étais prêt à retourner à elle; qu'elle eût essayé de se défendre contre les Français, qu'elle tentât encore à présent de secouer leur joug, et j'aurais couru, j'aurais volé, je volerais encore... Je disais tout cela avec tant de chaleur, même d'enthousiasme et d'éloquence, que je me suis réveillé; mais l'impression piofonde que m'a faite cette conversation s'est conservée toute la matinée. » Ainsi des vertus mêlées de rudesse, du savoir sans esprit, des sentiments et nulles grâces, avec cela un patriotisme généreux, mais farouche, le patriotisme d'un homme tout prêt à renier son pays plutôt qu'à souffrir de sa chute, voilà les principaux traits du caractère de Sismondi à l'heure de la jeunesse. Suivez-le maintenant dans les
phases diverses que nous représentent ses lettres et son journal, ce sera, vous le verrez, toute une série de métamorphoses.
J'ai parlé de l'amour ardent et farouche qu'il portait à sa répubhque natale; il ne tardera pas à ressentir une affection aussi passionnée pour la France. Nous sommes en 1798; or, quand Sisinondi écrivait la page qu'on vient de lire, il n'avait que trop de raisons pour redouter et maudire l'influence des idées françaises. La biographie de Sismondi a été tracée par le burin magistral de M. Mignet, et je n'aurai garde d'y toucher; je me garderai bien aussi d'ajouter aucun détail à l'espèce de mémoire de famille pubhé récemment par mademoiselle de Monigolfier : qu'on me permette seulement de résumer les faits en quelques lignes pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Né à Genève en 1773, Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi avait assisté, dès l'âge de vingt ans, à l'invasion de la (erreur révolutionnaire dans la cité de Calvin. 11 avait vu confisquer, ou à peu prés, le patrimoine de sa famille; maisons, terres, argenterie, bijoux, tout avait été pillé par les nouveaux maîtres ou frappé d'impôts destructeurs. Lui-même, jeté en prison avec son père dés le commencement de la Révolution, il avait failh périr un peu plus tard sous la baïonnette d'un sans-culotte en voulant sauver un proscrit. Aux premiers jours de calme, M. et madame de Sismondi vendent leur domaine mutilé et vont chercher un asile en Toscane, dans le pays d'où leurs ancêtres étaient sortis au moyen âge; c'est Charles, bien jeune encore, qui les a décidés à se diriger vers l'Itahe; c'est lui qui cherche un domaine, qui l'achète, qui en
surveille l'oxploilatioii, préludant ainsi par la pratique à ses curieuses études sur l'agriculture toscane. Il était là depuis quelques mois, dans ce joli domaine de Valchiusa, quand il entendit en songe une de ses compatriotes lui reprocher amèrement d'avoir abandonné son pays. C'était sa conscience qui se tourmentait elle-même. Il retourna bientôt dans la ville qu'il devait illustrer, sauf à se partager plus tard entre ses deux patries, la Toscane et la Suisse. Voici donc le colon de Valchiusa redevenu citoyen de Genève. Bientôt, présenté à madame de Staël, engagé d'un pas sûr dans les hautes sphères de l'étude, célèbre dès le premier jour par sa belle Histoire des Ré'piMiques italiennes, il va entrer décidément en rapport avec cette France dont il n'a vu d'abord que les accès de délire. Notons ici les différentes phases. Le premier appel vint de Paris; la critique littéraire de 1810 reconnut un des siens dans le peintre savant et habile de l'Italie du moyen âge. On sait que le gouvernement impérial avait institué des prix décennaux pour les meilleures productions dans toutes les branches des sciences et des lettres : YHistoire des Républiques italiennes n'obtint pas le prix, qui fut décerné à ï Histoire de lanarcJiie de Pologne; Sismondi, honoré seulement de la mention, avait pourtant la première place parmi les vivants, puisque Rulhières était mort. Nos lettres inédites contiennent quelques détails à ce sujet. Je cite ce passage, parce que nous avons là le point de départ des relations de Sismondi avec la société française. Je le cite aussi à cause des jugements liltéraires qu'il renferme. Ajoutons que ce premier succès de Sismondi semble avoir passé inaperçu : Marie-Joseph
Chénier n'en dit rien dans son Tableau de la Littérature, quoiqu'il accorde une attention très-sérieuse à XEistoire des Républiques italiennes '•. Les biographes les mieux in ■ formés ont gardé le même silence : ni M. Mignet dans sa belle Notice, ni mademoiselle de Montgolfier dans ses touchants Mémoires, n'ont rappelé ce premier triomphe dont Sismondi, on va le voir, parait si naïvement heu» reux.
« Florence, U août 1810.
« .... Je ne vois ici que le Journal de V Empire, en sorte que je n'entends qu'un seul parti dans la querelle qu'ont excitée les prix décennaux. 11 y a, en effet, de quoi faire un beau tapage et mettre en mouvement toutes les prétentions de tous ceux qui, depuis dix ans, se sont distingués dans tous les genres. Pour ma part, je suis trèscontent, je me sens flatlé par la mention honorable fort au delà de mes espérances. Je ne croyais pas, à la vérité, que Rulhières, mort depuis dix-sept ans, pût concourir pour un prix donné aux ouvrages des dix dernières années; mais dès l'instant qu'on prend l'époque de la publication, non celle de la composition, personne, ce me semble, ne pouvait lui disputer le premier succès. Peutêtre y a-t-il trop d'esprit dans son histoire et plus qu'il
' k vrai dire, il n'en pouvait parler que dans un appendice, ce Tableau de la littérature étant un rapport composé par Chénier à l'occasion du concours. Les débats assez compliqués qui précédèrent le vote peuvent se lire tout au long dans le volume des Mémoires de r Institut publié sous ce titre particulier : Rapports et discussions de toutes les classes de l'Institut de France sur les ouvrages admis au concours pour les prix décennaux. Paris, novembre 1810.