ET SA COU II ES PONDANTE. W
n'appartient an genre; pent-être son introduction, trop longue avant que l'intérêt commence, ne met-elle point cependant encore sufiisamment au fait; peut-être y a-t-il quelque chose de maladroit aussi bien que d'injuste dans son excessive partialité, car l'on est frappé de' la passion qui le domine longtemps avant qu'il l'ait justifiée, et l'on se tient en garde contre un sentiment qu'il aurait pu vous faire plus tôt partager; mais la force du talent ou plutôt du génie de l'auteur vous entraîne enfin malgré vous : l'intérêt de roman, l'intérêt le plus vif que la fiction puisse exciter et qui se trouve ici confondu avec l'intérêt historique, s'empare de vous dans le second et le troisième volume et ne nous permet plus de poser le livre. L'amertume de caraclère et d'espiit qui donne de la vivacité à toutes les couleurs et du mordant à toutes les expressions fait un effet d'autant plus profond ({u'en général cette qualité, propre aux gens secs et moqueurs, détruit l'enthousiasme à sa source, tandis que VHistoire de Pologne est tellement chevaleresque, la nation et^ses chefs sont présentés avec un caractère si héroïque, que le cœur est sans cesse remué par les sentiments les plus nobles. Piulhiéres a eu le propre du génie; il a réuni les qualilé.s qui, en général, s'excluent l'une l'autre, celles d'un esprit sec et celles d'un cœur chaud.
« Je vois que les journaux accusent le jury d'avoir couronné ceux qui ont gagné ses suffrages par une cour assidue. Ce n'est pas ainsi du moins qu'il s'est conduit pour riiistoire. 11 a couronné un mort, il a donné ensuite la première place à un absent, inconnu à tous ses membres, le n'avais pas même accompagné d'une lettre l'envoi de
mon livre. Il leur est arrivé sous bande, sans que pas un sût de quelle nation j'étais ou dans quel lieu je demeurais, et parmi ceux qui ont été nommés ensuite, deux au moins, par leurs relations nombreuses et par le rang qu'ils occupent, pouvaient s'attendre à renconirer plus de faveur. J'ai un véritable chagrin que ce jury, auquel je dois tant de reconnaissance, ait donné prise contre lui à de si amers persiflages en couronnant l'ouvrage de Saint-Lambert. »
Trois ans après, au commencement du mois de janvier 1813, cet absent, qui n'est plus un inconnu, arrive enfni à Paris. Grâce à l'amitié que lui portent madame de Staël et Benjamin Constant, grâce aux recommandations de la comtesse d'Albany, il est admis à la fois dans la haute société libérale issue de 89 et dans celte aristocratie plus que décimée qui conserve encore ses vieilles traditions d'esprit et de poUtesse. Quelle sera sa première impression ? Il faut bien le dire, une sorte de désappointement. Avant de subir le charme de ce monde d'élite, il n'y verra d'abord qu'une réputation usurpée.
« Cette simplicité qui appartient si exclusivement au vrai mérite, qui donne seule le sentiment du vrai, qui vous ramène aux impressions des sons justes après que l'oreille a souvent été fatiguée par une musique discordante, cette simplicité me paraît aussi rare à Paris que dans les petites villes. »
Voilà son premier mot sur la société parisienne dans une lettre à madame d'Albany, et quelques jours après, faisant allusion à la timidité de sa sœur, à la crainte que lui inspiraient tous ces salons célèbres, il écrivait à sa mère :
« Que je voudrais que nous pussions persuader à ma sœur de jouer le jeu qu'elle a, d'en tirer tout le parti qu'il y a moyen d'en tirer! Elle se fait toujours illusion sur la perfection d'un autre monde. C'est à Paris même, et au centre de sa meilleure société, que je répète que la distance entre toutes les sociétés n'est point incommensurable. »
N'oubliez pas que les dissipations de la vie mondaine dérangent les habitudes méditatives de Sismondi, qu'il n'a plus le temps de se recueillir en lui-même et de résumer ses impressions. Rappelez-vous aussi que l'outrecuidance et la légèreté de certaines coteries académiques répugnaient à sa nature loyale.
« Quant à mes livres, écrit-il à sa mère, ils n'en
ont pas lu une ligne. Ce sont des hommes dans la tête desquels rien de nouveau ne peut entrer. La place qu'ils occupent à l'Institut leur fait croire qu'ils sont au pinacle, et ils considèrent les livres qu'on leur envoie comme un hommage qu'on leur doit et qui ne les engage à rien. »
Sismondi n'était pas un vaniteux vulgaire ; sa mère et sa sœur l'avaient accoutumé aux plus sévères critiques. Esprit franc, il préférait une franche parole à ces félicitations banales qui prouvent qu'on n'a point lu. Bref, pour des raisons fort différentes, sa première impression est mauvaise, et lui, l'austère libéral, l'ardent novateur en toutes choses, c'est seulement parmi les vieillards qu'il retrouve son idéal de la France. Le tableau est curieux.
« Paris, 1" mars 1813.
« Combien je suis touché de votre aimable souvenir! Combien je suis reconnaissant de ce que vous montrez quelque désir de me voir en Toscane! Au milieu de ce monde si brillant, au milieu de cette société qu'on regarde comme la plus aimable de l'univers, j'en forme chaque jour le désir. J'ai besoin d'aller me reposer auprès de ma mère d'un mouvement qui est trop rapide pour moi, j'ai besoin d'aller rapprendre de vous à repasser sur mes impressions, à méditer sur ce que je vois et ce que je sens, à tirer enfin par la réflexion quelque parti de la vie. C'est une opération que je néghge ici d'une manière qui m'étonne et m'humilie ensuite. On me demande souvent quelle impression me fait Paris, et je ne sais que répondre, car je ne généralise point mes idées, et je ne me demande presque jamais compte de mes impressions. Après tout, elles n'ont pas été bien vives, je ne trouve pas une bien grande différence de ce que je vois ici à ce que je vois partout. Ce qui est précisément chose à voir est ce dont je me soucie le moins. J'ai visité quelques monuments, quelques cabinets, pour l'acquit de ma conscience plus que pour mon plaisir, et j'en suis toujours revenu avec une fatigue qui passait de beaucoup la jouissance. J'ai peu vu jusqu'à présent le théâtre, l'heure des dîners et des soirées rend impossible d'en profiter; mais les spectacles que j'ai vus ne m'ont pas donné des jouissances si vives que de me faire faire beaucoup d'efforts pour en voir davantage. C'est donc dans la société presque uniquement que j'ai trouvé le charme de Paris, et ce charme va
croissant àinesure qu'on remonte à des sociétés plus âgées. Je suis confondu du nombre d'hommes et de femmes qui approchent de quatre-vingts ans, dont l'amabihlé est infiniment supérieure à celle des jeunes gens. Madame de P.oufflers (mère de M. de Sabran) est loin encore de cet âge; sa vivacité cependant, sa mobilité, son jugement sont du bon ancien temps, et n'ont rien à faire avec les mœurs du jour. C'est elle qui devait me mener chez madame de Coislin... Avec elle encore j'ai vu madame de Saint-Julien, qui, à quatre-vingt-six ans, a la vivacité de la première jeunesse; madame de Groslier, qui passe au moins soixante et dix, et qui fait le centre de la société de Chateaubriand. Je suis encore en relations avec madame de Tessé, la plus aimable et la plus éclairée des vieilles que j'ai trouvées ici; avec M. Morellet, qui passe quatre-vingt-six ans; avec M. Dupont, qui en a bien soixante et quinze, et dont la vivacité, la chaleur, l'éloquence ne trouvent pas de rivaux dans la génération actuelle; avec les deux Suard, que je ne mets pas au même rang, quoique l'esprit de l'un tout au moins soit fort aimable. Après avoir considéré ces monuments d'une civihsation qui se détruit, on est tout étonné, lorsqu'on passe aune autre génération, de la différence de ton, d'amabilité, de manières. Les femmes sont toujours gracieuses et prévenantes, — cela tient à leur essence; — mais dans les hommes on voit diminuer avec les années l'instruction comme la politesse. Leur intérêt est tout tourné sur eux-mêmes. Avancer, faire son chemin est tellement le premier mobile de leur vie, qu'on ne peut douter qu'ils n'y sacrifient tout développement de leur âme comme tout sentiment plus libéral. Dans votre
16 SISÎIONDI
précédente lettre, vous appeliez ceci la cloaca massima. L'image n'est d'abord que trop juste au physique. Comme je me suis trouvé ici en hiver, dans le temps des boues, et que je vais beaucoup à pied, je ne saurais exprimer quel profond dégoût m'inspirait la saleté universelle. L'image des rues me poursuivait dans les maisons et me gâtait toutes les choses physiques ; rien ne me paraissait pouvoir être propre dans une ville si indignement abandonnée à la souillure. Au moral, je ne trouve point qu'on ait ici le sentiment d'un méchant peuple, les vices ne me semblent point s'y montrer fort à découvert, et l'opinion publique, en général, est protectrice de la morale ; mais il y a un genre de crimes, tout au moins, qu'on dit très-commun dans toutes les classes, parce qu'il est puissamment encouragé, et qui fait trembler, c'est l'espionnage. »
Ces traits sont assez vifs. Espionnage dans toutes les classes, chez les générations nouvelles un désir d'avancement auquel on sacrifie tout principe, la vie de l'esprit et du cœur conservée seulement parmi les vieillards, voilà, sans parler des désagréments de h cloaca massima (le mot est d'Alfieri, et madame d'Albany, qui nous aimait peu, n'oubhe pas de le souffler à Sismondi), voilà, dis-je, ce qui a tout d'abord frappé le grave enfant de Genève. Peu à peu cependant il va subir le charme, et, l'aurait-on cru d'un si sévère penseur? ce seront les femmes qui, pour lui, deviendront les magiciennes. Quelques semaines ont suffi pour le convertir. Quelle variété dans les conversations de ces brillants cénacles! que d'idées neuves et vives! comme la pensée y maintient ses droits, y poursuit son chemin, même sous une forme frivole en apparence et
malgré le joug du despotisme ! Le contraste que je signale ici, d'un mois à l'autre, dans la correspondance de Sismondi, devient plus saisissant encore, si l'on songe aux préoccupations qui dominaient alors tous les esprits. Au moment où il est initié aux secrets du monde parisien, une lutte gigantesque tient l'Europe en suspens. Il n'est pas certes indifférent aux émotions publiques, puisque je trouve ces mots dans sa première lettre datée de Paris :
« Quelle époque que celle-ci! quels événements par delà toute croyance ! quel avenir inexplicable ! »
Et, cependant, la grande question pour lui, à en juger par ses lettres, c'est l'opinion qu'il doit se faire de la société française, séduisante et périlleuse énigme, problème qui l'attire et qui le trouble. Il cède enfin, il est pris, le charme a triomphé. A l'heure où connnencent les terribles batailles qui préludent aux journées de Dresde et de Leipzig, Sismondi esquisse en souriant ces gracieux portraits de femmes.
« Je serai bien heureux de parler avec vous de Paris. Vous vous en êtes séparée sans regrets, parce qu'à présent vous préférez à tout le repos et le calme, mais vous avez toujours cette vivacité de curiosité, apanage nécessaire d'un esprit actif et étendu. Je vous rendrai compte le mieux que je saurai des gens de lettres. A présent il n'y en a plus aucun, de ceux qui peuvent inspirer une curiosité vive, que je ne connaisse, au moins légèrement; mais, je crois vous l'avoir dit, aucune société d'hommes n'est égale pour moi à la société des femmes : c'est celle-là que je recherche avec ardeur, et qui me fait trouver Paris si agréable. Ce mélange parfait du meilleur ton, de la
18 SISMO>"DI
plus pure élégance dans les manières, avec une instruction variée, la vivacité des impressions, la délicatesse des sentiments, tout ceia n'appartient qu'à votre sexe et ne se trouvé au suprême degré que dans la meilleure société de France. Tout excite l'intérêt, tout éveille la curiosité, la conversation est toujours variée, et cependant ces égards constants qu'inspire la différence des sexes empêchent le choc des amours-propres opposés, contiennent les prétentions déplacées, el donnent un hant, une douceur à ces idées neuves et profondes, qu'on est étonné de voir manier avec tant de facilité. J'avais commencé par être introduit ici dans le faubourg Saint-Honoré, et j'avais déjà trouvé beaucoup d'agrément dans la société de mesdames de Pastoret, Rémusat, Vintimiglie et Jaucourt, mais depuis je me suis hé davantage dans le faubourg Saint- Germain ; on a la bonté de m'admettre dans la coterie tout à fait intime de mesdames de Duras, de Lévi, de Bérenger (Châtihon), de La Tour du Pin et Adrien de Montmorency, et c'est là surtout que j'ai appris tout le charme de l'amabilité française... Dans le même monde, mais dans un âge un peu plus jeune, je vois aussi souvent madame de Chabot, la femme de celui que vous avez vu il y a trois mois, et qui est à présent à Rome. Elle est bien reconnue aujourd'hui pour la femme la plus aimable, la plus spirituelle et la plus sage en même temps de sa génération. Son amie madame de Maillé est encore une femme fort distinguée. Je ne finirais pas si je voulais nommer toutes celles dont la conversation a de l'attrait pour moi ; mais, avant tous ces nom.s, j'aurais dû mettre mon amie madame de Dolomieu, qui, née en Alsace, éle-
véo à Brunswick et vivant à Paris, réunit le charme des deux nations, la sensibilité enthousiaste des Allemandes et la grâce française... «
Tout cela n'est rien encore : revenu à Genève au mois de juillet 1815, Sismondi laisse échapper des accents de regret qui ressemblent à des cris de douleur. Décidément ces fêtes de l'esprit l'ont enivré, ces débauches de conversation lui ont tourné la tête. Est-ce bien lui qui parle? Écoutez :
« Je me suis trop amusé, j'ai trop joui, j'ai trop vécu en peu de temps. Après cinq mois d'une existence si animée, d'un festin continuel de l'esprit, tout me paraît fade et décoloré. Je ne pense qu'à la société que j'ai quittée, je vis de souvenirs, et je comprends mieux que je n'eusse jamais fait ces regrets si vifs de mon illustre amie, qui lui faisaient trouver un désert si triste dans son exil. J'ai conservé quelques correspondances à Paris, et ma pensée y est beaucoup plus que je ne voudrais et que je ne devrais ; mais qu'est-ce qu'une lettre de loin en loin à côté de conversations de tous les jours et quelquefois de douze heures de causerie par jour? C'était une fohe que de vivre ainsi, je le sais bien. (]omment travaillerait-on? comment fixerait-on sa pensée, si l'on donnait tout au monde? Je me trouve bien jeune, bien faible, pour mon âge, de m'y être livré avec tant de passion ; je sens bien que c'est un carnaval qui doit être suivi tout au moins par de longs intervalles de sagesse; mais... mais j'aimerais bien recommencer. »
On demandera peut-être ce qui enchantait Sismondi, non-seulement dans la société hbérale du faubouro: Saint-
Honoré, mais chez la vieille aristocratie de la rive gauche
de la Seine. Il nous le dit lui-même dans son journal :
« Quand je parle de liberté, je m'entends parfaitement avec tout le faubourg Saint-Germain, les Montmorency, les Châtillon, les Duras. 11 y a là du moins le vieux sentiment de l'honneur qui reposait sur l'indépendance. C'est aussi de la liberté. »
On entrevoit ici tout un système libéral, celui que M. de Tocqueville a indiqué avec une si lumineuse clairvoyance, et qui tourmente après lui les meilleurs e.sprits de nos jours. M. de Tocqueville, issu de la société aristocratique, mais frappé de l'irrésistible force qui entraîne le monde vers la démocratie, étudie loyalement, chrétiennement, avec une sorte de terreur religieuse, cette révolution formidable, et demande à la démocratie de l'avenir de respecter la liberté individuelle, de ne pas écraser le roseau pensant, de ne pas étouffer sous sa masse la pauvre petite flamme vacillante de l'honneur et de la dignité. Vingt ans auparavant, Sismondi, nature anti-aristocratique malgré l'ancienneté de sa race, esprit hostile à tous les privilèges et préoccupé avant tout de la diffusion générale du droit et des lumières, allait demandera l'aristocratie le sentiment de l'honneur comme une des sauvegardes de la hbertè. Ce n'est pas un accident fortuit que la rencontre de ces deux hommes : à une certaine hauteur, les dissidences s'évanouissent. Sismondi et Tocqueville habitaient les mêmes sphères. Les questions de gouvernement p'étaient pas chez eux de pures matières à spéculation, mais des questions vivantes. De là, chez l'un et l'autre, même largeur, même clairvoyance,
parce qu'il y a même sentiment du danger. Sismondi, cherchant la liberté, sait bien que le parti de l'ancien régime était loin de la posséder tout entière ; il sait bien que cette liberté était un privilège, et que le grand problème des temps modernes est de concilier le droit individuel avec le droit comnnm. Aussi, malgré les liens qui l'attachent aux Duras, aux Châtillon, aux Montmorency, dès que la France de 89 est menacée dans la personne de l'Empereur, il redevient un homme des nouvelles races. Bien plus, le voilà Français. C'est la France, il vient d'en avoir l'intuition pendant ces cinq mois d'enchantement, c'est la France qui a été donnée au monde moderne pour l'arracher à sa torpeur, pour le faire sortir de l'ornière, pour l'obliger à vivre, à marcher, à désirer le mieux. L'abaissement de la France, c'est l'abaissement de la civilisation libérale dans l'univers. Pendant toute la campagne de 1815, on voit que Sismondi a la fièvre.
« Dans cette attente continuelle de malheurs pubhcs et privés, j'ai toujours le bouillonnement d'une curiosité douloureuse en recevant et en ouvrant mes lettres. Quand elles ne sont pleines que de Uttérature, comme une que je reçus hier sur la question de juger si Macpherson était l'auteur ou le traducteur des poésies dites d'Ossian, ce n'est pas sans un mouvement d'impatience que je les lis. C'est bien de cela qu'il s'agit aujourd'hui! »
Si pourtant un sujet purement littéraire lui dérobe quelques heures, ce sera toujours pour le ramener à cette France nouvelle dont la magie le transporte. Madame d'Albany lui a fait lire la Princesse de Clèves : œuvre exquise, lui écrit Sismondi; mais si elle est bien supérieure aux
romans de nos jours par la noblesse du récit, par la distribution du sujet, combien elle leur est inférieure par le dialogue!
« Il y a quelque chose de formaliste et d'empesé dans les propos que l'auteur prête à chaque personnage. Il me semble que de tous les arts, celui qui a fait le plus de progrès, c'est celui de la conversation. Je crois qu'on cause mieux aujourd'hui qu'on ne faisait au temps de Louis XIV... »
Lorsque Sismondi, comparant ainsi les romans de mesdames de Souza, de Duras, de Staël, avec celui de madame de la Fayette, tire de ce rapprochement la conclusion qu'on vient de lire, il commet sans doute une erreur de goût, mais que cette erreur est curieuse et instructive ! Non certes, on ne causait pas mieux sous Napoléon que sous Louis XIV; on causait de choses plus graves et d'intérêts plus pressants. Il y avail moins d'élégance et plus dévie. La conversation n'était plus un délassement, c'était une affaire. L'art était moins habile, la passion plus ardente. Disons tout d'un seul mot : entre 1668 et 1815 il y a le dix-huitième siècle et la Révolution. « La Révolution! n'y avons-nous rien gagné? » s'écrie Chateaubriand à peu prés vers ce temps-là, dans une page célèbre de ses Réflexions politiques, et il montre combien la nation est devenue plus sérieuse, combien les profondeurs de l'âme ont été remuées, et quels grands intérêts occupent aujour* d'hui l'esprit des hommes, au heu de ces frivolités qui remplissaient autrefois la causerie des salons. Sismondi sent bien tout cela; même dans les hôtels aristocratiques, il sent passer le souffle vivifiant de la Révolution, et à me^
ET SA CORRESrOND.VNCE. 23
sure que cette Révolution est frappée, à chaque défaite de la France, à chaque victoire de l'Europe, on le voit devenir de plus en plus Français. Le 2 février 1814, à l'heure où l'invasion commence et où tant de peuples vont se trouver face à face, il écrit encore ces mots :
« Quant aux nations, je n'estime hautement que l'anglaise... Après celle-là, qui me semble hors d£ pair, entre toutes les autres, c'est la française que je préfère; je souffre pour elle lorsqu'elle souffre, et encore que je ne sois point Français, mon orgueil se révolte quand son honneur même est compromis. »
Écoutez-le trois mois après, au lendemain de nos désastres : son cœur éclate de douleur et d'amour. Cette France que foule le pied de l'étranger, il la revendique comme sa patrie.
« Tescia, 1" mai 181-i.
« J'évitais de toutes mes forces d'être confondu avec la nation dont je parle la langue pendant ses triomphes, mais je sens vivement dans ses revers combien je lui suis attaché, combien je souffre de sa souffrance, combien je suis humihé de son humiliation. L'indépendance du gouvernement et les droits politiques font les peuples; la langue et l'origine commune font les nations. Je fais donc partie, que je le veuille ou non, du peuple genevois et de la nation française, comme un Toscan appartient à la nation italienne, comme un Prussien à la nation allemande, comme un Américain à la nation anglaise. Mille intérêts communs, mille souvenirs d'enfance, mille rapports d'opinion lient ceux qui parlent une môme langue, qui pos-
sèdentune même littérature, qui défendent un même honneur national. Je souffre donc au dedans de moi, sans même songer à mes amis, de la seule pensi'-e que les Français n'auront leurs propres lois, une liberté, un gouvernement à eux, que sous le bon plaisir des étrangers, que leur défaite est un anéantissement total qui les laisse à la merci de leurs ennemis, quelque généreux qu'ils soient. Je ne suis pas bien sûr que madame de Staël partage ce sentiment, mais je réponds de l'impression que recevront ses amis, dont les vœux étaient auparavant si pleinement d'accord avec les vôtres, madame, avec les siens et avec les miens. Les femmes, plus passionnées que nous dans tous les partis qu'elles embrassent, sont d'autre part beaucoup moins susceptibles de cet esprit national; l'obéissance les révolte moins, et comme ce n'est pas leur vertu, mais la nôtre qui paraît compromise par des défaites suivies d'une absolue dépendance, elles s'en sentent moins que nous humiliées... «
C'est à la fin de cette même lettre que, se tournant tout à coup vers l'ami de madame d'Âlbaiiy, si hostile à la Révolution et atout ce qui en sort, il lui jette cordialement ce patriotique appel :
« M. Fabre ne se sent-il pas redevenir Français dans ce moment-ci? »
Quant à lui, il était décidément des nôtres. On sait le rôle qu'il joua pendant les Cent-Jours. Au moment où l'Acte additionnel excitait tant de défiances, Sismondi s'efforçait de contenir les passions dans l'espoir d'affermir plus sûrement la liberté naissante. Il prenait acte des garanties accordées par l'Empereur ou plutôt conquises sur
lui par la volonté populaire; il prouvait que la responsabilité des ministres, l'indépendance d'une magistrature inamovible et d'un jury recruté chez le peuple, enfin la liberté de la presse, sauvegarde de tous les droits, assuraient à la France cette émancipation politique et civile cherchée depuis vingt-cinq ans à travers tant d'épreuves. Son Exameji de la Constitution française, publié dans le Moniteur, était à la fois un vigoureux plaidoyer en faveur de l'œuvre à laquelle Benjamin Constant venait d'attacher son nom et un manifeste destiné à l'éducation libérale de la France. On savait ces détails, on savait aussi que Napoléon, étonné peut-être d'avoir trouvé un tel défenseur, avait voulu voir et remercier Sismondi; ce qu'on ne connaissait pas aussi bien, c'est l'entretien de l'Empereur et du publiciste genevois. Or, si nos lettres inédites du musée Fabre sont muettes sur ce point, mademoiselle de Montgolfier, qui a eu entre les mains la correspondance de Sismondi avec sa mère, nous fournit ici des renseignements que l'histoire doit recueillir.
C'est le 5 mai 1815 que Sismondi, mandé par l'Empereur, fut reçu à l'Élysée-Bourbon. Le maître, déployant ces séductions qui avaient fasciné tant d'esprits, l'écrivain, respectueux, mais austère et ne se dévouant qu'aux idées, se promenèrent longtemps ensemble sous les ombrages du parc. On pense bien qu'aucune des paroles de l'Empereur ne fut perdue; le soir même, Sismondi les notait pour sa mère. Il fut question d'abord des ouvrages de l'historien, du publiciste, de l'économiste; l'Empereur les avait lus tous, dès longtemps, avec beaucoup d'intérêt.
« — Le dernier, répondait modestement Sismondi,
avait du moins le mérite de l'opportunité; cette défense de l'Acte additionnel était l'œuvre d'une conviction sincère, car il avait été sérieusement affligé des clameurs que soulevait la constitution.
« — Cela passera, dit l'Empereur. Mon décret sur les municipalités et les présidents de collège fera bien. D'ailleurs, voilà les Français ! Je l'ai toujours dit, ils ne sont pas mûrs à ces idées. Ils me contestent le droit de dissoudre des assemblées qu'ils trouveraient tout simple que je renvoyasse la baïonnette en avant. »
Au milieu de ces ardentes paroles, Sismondi demeurait calme, considérant comme un devoir de faire comprendre à Napoléon l'absolue nécessité de son changement de conduite. 11 s'agissait bien de coups d'État! La France désormais était jalouse de ses droits, trop jalouse peut-être :
« Ce qui m'afflige, — disait-il, et chaque mot était une leçon, — c'est qu'ils ne sachent pas voir que le système de Votre Majesté est nécessairement changé. Représentant de la Révolution, vous voilà devenu associé de toute idée libérale, car le parti de la liberté, ici comme dans le reste de l'Europe, est votre unique aUiè.
« — C'est indubitable, s'écrie l'Empereur; les populations et moi, nous le savons de reste. C'est ce qui me rend le peuple favorable. Jamais mon gouvernement n'a dévié du système de la Révolution, non des principes comme vous les entendiez, vous autres!... J'avais d'autres vues, de grands projets alors... D'ailleurs, moi, je suis pour Fapphcation. Égalité devant la loi, nivellement des impôts, abord de tous à toutes places, jal donné tout cela. Le paysan en jouit, voilà pourquoi je suis son homme... Oui,
populaire en dépit des idéalistes ! Les Français, extrêmes en tout, défiants, soupçonneux, emportés dès qu'il s'agit de théories, vous jugent tout cela avec la furia frajicese. L'Anglais est plus réfléchi, plus calme. J'ai vu hon nombre d'entre eux à l'île d'Elbe : gauches, mauvaise tournure, ne sachant pas entrer dans mon salon; mais sous l'écorce on trouvait un homme, des idées justes, profondes, du bon sens au moins... »
Il croyait Sismondi, à titre de libéral, plus favorable à l'Angleterre qu'il ne l'était en réalité; celui-ci, depuis les ' derniers événements, ne proclamait plus le peuple anglais le peuple hors de pair, et réservait ses sympathies aux hommes de Champaubert et de Montmirail. L'Empereur sent cela, et tout à coup :
« — Belle nation! s'écrie-t-il, noble, sensible, généreuse, toujours prête aux grandes entreprises! Par exemple, quoi de plus beau que mon retour? Eh bien, je n'y ai d'autre mérite que d'avoir deviné ce peuple. »
On se figure aisément combien de telles paroles éveillent la curiosité de l'historien. Ce sont presque des confidences, il ose les souhaiter plus complètes, il jette un mot, il interroge...
« — Oui ! oui ! répond l'impétueux causeur, on a supposé des intrigues, une conspiration ! Bast ! pas un mot de vrai dans tout cela. Je n'étais pas homme à compromettre mon secret en le communiquant. J'avais vu que tout était prêt pour l'explosion... Les paysans accouraient au-devant de moi; ils me suivaient avec leurs femmes, leurs enfants, tous chantant des rimes improvisées pour la circonstance, dans lesquelles ils traitaient assez mal le
sénat. A Digne, la municipalité, peu favorable, se conduisit bien. Du reste, je n'avais eu qu'à paraître; maître absolu de la ville, j'y pouvais faire pendre cent personnes, si c'eût été mon bon plaisir. »
Tout en jetant ces paroles que Sismondi recueillait si avidement, l'Empereur interrogeait à son tour. Il savait que l'ami de Benjamin Constant voyait à Paris beaucoup de personnages considérables et dans des camps très-divers; il appréciait en lui un observateur pénétrant, un témoin désintéressé. Ge ne fut pas, on peut croire, une conversation banale que celle-là. Que de conquêtes morales il pouvait faire à l'aide d'une seule conquête! Et que d'efforts, que de combats avec lui-même, pendant qu'il assiégeait cette âme si haute et si simple ! Les notes ingénues tracées par Sismondi nous permettent d'entrevoir toute la scène; lorsque l'Empereur, rentrant au palais, mit fin à l'entretien, d'un mouvement brusque il essuya son front couvert de sueur, comme dans le feu d'une bataille.
Voilà donc Sismondi devenu Français de cœur et d'âme sans cesser d'être fidèle à la république de ses pères, car ce qui l'attache à la France, on l'a vu, ce sont les dangers et les espérances de la civilisation. Il est de ceux qui, audessus de la patrie terrestre, en ont encore une autre, la région des principes, l'ordre divin de la liberté politique et de la justice sociale. Ainsi mêlé à nos épreuves, attaché à notre pays par le charme d'une société qui le fascine, et plus encore par les grands intérêts que nous représentons dans le monde, par ces intérêts que nous pouvons sauver ou perdre, selon que nous suivons nos inspirations généreuses ou que nous cédons à nos vices, on ne s'éton-
nera pas que Sismondi ail perpr'tuellemont les yeux fixés sur nous, on ne sera pas surpris que notre littérature, notre philoso[)hie, nos transformations morales, nos révolutions politiques soient l'objet constant de ses méditations, et quelles méditations ! non pas celles du sage contemplant des choses lointaines et ne cherchant que les joios de la raison pure, mais celles de l'homme engagé dans la lutte et qui souiïre parce qu'il aime.
Citons d'abord ses jugements sur la littérature; les lettres inédites du musée de MontpeUier comme la correspondance publiée à Genève nous fournissent çà et là de curieuses révélations. Tantôt il s'agit de certains épisodes de l'histoire contemporaine, tantôt c'est la personne même de Sismondi qui est en jeu, et nous assistons au développement caché de sa vie morale. Un des premiers événements littéraires de la Restauration, ce fut la publication iV Adolphe. On sait que Benjamin Constant, après les Cent-Jours, forcé de quitter la France pour éviter le sort de Ney et de Labédoyère (il était aussi coupable qu'eux, disaient les journaux royahstes dans leurs dénonciations furieuses), on sait, dis-je, que Benjamin Constant, réfugié à Londres, y employa ses loisirs à publier son roman cV Adolphe, commencé depuis plusieurs années. Si jamais étude de la vie intime a prèle aux commentaires des esprits curieux, c'est bien ce délicat et douloureux chef-d'œuvre. Que de questions à faire! que de voiles à soulever! Adolphe, nous le connaissons trop, c'est Benjamin; mais qui est Eiïénore? Aujourd'hui même, après que les lettres de Benjamin Constant à madame de Charrière ont été mises au jour par M. Gaullieur et commen-
30 SISMONDl
tées par M. Sainte-Beuve, les juges les plus fins n'osent répondre. Sismondi, en 1816, sous le coup de sa première impression, écrit sans hésiter le commentaire qu'on va lire. La lettre est datée de Pescia, 16 octobre 1816, et adressée à madame d'Âlbany, qui lui avait fait passer le curieux volume à litre de-nouveauté seulement, car elle l'estimait peu.
« J'ai gardé bien longtemps, madame, le petit roman que vous avez eu la bonté de me prêter. Quinze jours auraient pu suffire pour en lire quinze fois autant; mais je savais que j'allais avoir une occasion sûre pour vous le renvoyer, celle des dames Allen, qui vous le remettront, et que vous accueillîtes avec votre bonté ordinaire à leur premier voyage à Florence, lorsqu'elles vous furent présentées par madame de Staël. J'ai profilé de ce relard pour lire deux fois Adolphe. Vous trouverez que c'est beaucoup pour un ouvrage dont vous faites assez peu de cas, et dans lequel, à la vérité, on ne prend d'intérêt bien vif à personne; mais l'analyse de tous les sentiments du cœur humain est si admirable, il y a tant de vérité dans la faiblesse du héros, tant d'esprit dans les observations, de pureté et de vigueur dans le style, que le livre se fait lire avec un plaisir infini. Je crois bien que j'en ressens plus encore parce que je reconnais l'auleur à chacpje page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. H fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. 11 est trés-possible qu'autrefois il ail été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre; mais quand je l'ai connu, il était le\c[u Adolphe y
et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé do flatter ensuite et do tromper de nouveau par un sentiment de bonté celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'EUénore de toute ressemblance; il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne n'ont aucune identité. Il en résulte qu'à quelques égards elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée; mais à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour on ne peut la méconnaître. Celte apparente intimité, cette domination passionnée pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.
« L'auteur n'avait point les mêmes misons pour dissimuler les personnages secondaires. Aussi peut-on leur mettre des noms en passant. Le père de Benjamin était exactement tel qu'il l'a dépeint. La femme âgée avec laquelle il a vécu dans sa jeunesse, qu'il a beaucoup aimée et qu'il a vue mourir, est une madame de Charriére, auteur de quelques jolis romans'. L'amie officieuse qui, prétendant le réconcilier avec Ellénore, les brouille
1 Est-il nécessaire de rappeler ici les fines études que M. Sainte- Beuve a publiées sur ces romans dans la Revue des Deux Mondes? Madame de Charriére (livraison du 15 mars 18")9), Benjamin Constant et Madame de Charriére, ou la Jeunesse de Benjamin Constant racontée par lui-même (15 avril ISU'; Un dernier mot sur Benjamin Constant [l" novembre 1845).
davantage, est madame Récamier. Le comte de P... est de pure invenlion, et, en effet, quoiqu'il semble d'abord un personnage important, l'auteur s'est dispensé de lui donner aucune physionomie et ne lui fait non plus jouer aucun rôle. »
Ainsi, pour l'hôte de Coppet, pour le témoin qui a assisté malgré lui à tant d'explications douloureuses, et qui, malgré son respect pour madame de Staël, lui reproche si souvent dans ses lettres des imprudences de conduite et de langage, l'incertitude n'est pas possible. Celte Ellénore, il la connaît bien; (jue de fois il l'a vue s'agiter dans sa souffrance, que de fois il l'a entendue crier! L'auteur a beau déguiser toutes les circonstances sociales ainsi que toutes les qualités de la personne, il laisse au modèle un trait principal, celui qu'il a voulu expressément mettre en lumière, celui sans lequel le roman n'existerait pas, l'impétuosité des sentiments, et ce seul trait suffit pour rétablir la ressemblance. Voilà bien la lutte de la passion elle-même avec le cœur devenu incapable d'aimer. Ce témoignage de Sismondi est grave; n'oublions pas, cependant, que des juges placés à distance ont pu démêler plus finement les mille complications du récit. Même après la lettre qu'on vient délire, les paroles de M. Sainte-Beuve restent vraies: « On peut dire de l'Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Venus de l'antiquité, qu'elle est encore moins un portrait particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. Madame de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce genre de reproche et
de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance qui tient à l'inégalité d'un nœud. »
Mais ce n'est pas sur ces questions de personnes que nous avons voulu arrêter l'esprit du lecteur; un intérêt plus élevé nous appelle. En rapprochant de cette lettre sur Adolphe les paroles que Sismondi adressait vingt et un ans plus tard à mademoiselle de Sainte-Aulaire, on est frappé du changement de ton. Sismondi, en 1816, ne voyait qu'un reproche à faire à l'œuvre de Benjamin Constant, c'est qu'on ne pouvait s'intéresser bien vivement ni à l'un ni à l'autre des deux personnages; en 1857, ayant relu Adolphe^ ce sont des griefs tout différents qu'il exprime : « Il est singulier que nous nous soyons remis en même temps à relire Adolphe. J'en ai été fort mécontent. Quand je l'ai lu la première fois, les habitudes de l'esprit de madame de Staël et de sa société avaient plus d'empire sur moi. J'avais une vraie amitié pour Benjamin Constant, je conserve beaucoup d'affection pour sa mémoire; mais ce livre m'a en quelque sorte humihé en lui, comme vous dites. On dirait que l'auteur ignore le sentiment de la vertu et du devoir. Et ce n'est pas lui seul qui semble incapable de voir la lumière; on dirait que toute sa généralion, que le monde dans lequel il a vécu avait perdu avec lui le plus précieux des sens, le sens moral. »
Que s'est-il passé dans le cœur de Sismondi pendant ces vingt années? On ne peut pas dire qu'un tel changement de langage tienne seulement à la diparition de cette société, à la mort de ces personnages prestigieux dont il a si longtemps subi le charme. Il n'était pas tellement ébloui qu'il ne sût distinguer le bien du mal. Déjà, en
1809, admis depuis plus de sept années aux réunions intimes de Coppet, il écrivait dans son journal que, parfaitement d'accord avec madame de Staël pour les principes politiques, il ne pouvait partager de même les sentiments qui, chez elle, accompagnent ces principes, la trouvant « haineuse et.méprisante » dans tous ses jugements. « La puissance, ajoute-t-il, semble donner à tout le monde le même travers d'esprit. Celle de sa réputation, qui s'est toujours plus confirmée, lui a fait contracter plusieurs des défauts de Bonaparte. Elle est, comme lui, intolérante de toute opposition, insultante dans la dispute, et très-disposée à dire aux gens des choses piquantes, sans colère et seulement pour jouir de sa supériorité. » Il ajoutait, trois ans plus tard : a Genève est devenue chaque année plus triste et plus déserte pour madame de Staël; . elle-en a de l'humeur, elle juge avec une extrême sévérité, et elle ne met presque rien de son cru pour réparer tout cela; il m'arrive très-souvent de m'ennuyer chez elle... La vanité, qui la blessait, me blesse aussi; elle répète avec complaisance les mots flatteurs qu'on a dits sur elle, comme si elle ne devait pas être blasée là-dessus, et lorsque l'on parle de la réputation d'un autre, elle a toujours soin de ramener la sienne avec un empressement tout à fait maladroit. J'ai infiniment plus de jouissances de société parmi les Genevois... » Enfin, cette même année 1812, bien avant que la lecture iV Adolphe lui eût rappelé ses souvenirs de Coppet, il écrivait à madame d'Âlbany à propos des lettres de mademoiselle de Lespinasse : « C'est une lecture singulière; quelquefois je me sens rebuté par la monotonie de la passion, souvent je suis
ET vSA CORRESPONDANCE. 35
blessé du manque do délicatesse d'une femme qui, au moment où M. de Mora meurt pour elle, partage son cœur entre lui et M. de Guibert, et qui fait ensuite toutes les avances à un homme qui ne l'aime pas. Souvent ce reproche d'indélicatesse s'étend sur toute la société, et M. de Guibert, qui garde copie de lettres qu'on lui redemande et qu'il vend, et sa veuve, qui pubbe ensuite ces copies... Mais, malgré mille défauts, c'est une lecture attachante et une singulière étude du cœur humain. J'ai vu de près, j'ai suivi dans toutes ses crises une passion presque semblable, non moins emportée, non moins malheureuse; l'amante, de la même manière, s'obstinait à se tromper après avoir été mille fois détrompée : elle parlait sans cesse de mourir et ne mourait point, elle menaçait chaque jour de se tuer, et elle vit encore. Un rapprochement que je faisais à chaque page augmentait pour moi l'intérêt de cette correspondance, mais c'est en m'inspirant une grande aversion pour les passions lorsqu'elles arrivent à un certain degré d'impétuosilé, et une grande pitié pour ceux qui se croient des héros d'amour parce qu'ils exaltent sans cesse leurs sentiments, au lieu de chercher à les dominer. »
Certes, en s'exprimant de la sorte, Sismondi montre assez qu'il ne s'aveugle pas sur le compte de ses brillants amis; il est loin cependant de parler en ISltJ comme il le fera vingt ans plus lard, et l'on voit que les habitudes de l'esprit de madame de Staël et de sa société, — je répète ses paroles, — exerçaient alors sur lui un bien autre empire. Que s'est-il donc passé dans cette période? Une transformation religieuse s'est accomplie insensiblement
chez ce noble esprit. Son stoïcisme moral et ses études si profondément humaines le préparaient dès longtemps à "des méditations plus hautes. Est-il possible de travailler sérieusement à l'œuvre du progrès sans être bientôt saisi de ces problèmes qui sont l'âme de toute reUgion? 11 aurait la vue bien courte, celui qui aimerait l'humanité sans se préoccuper de la destinée de l'homme, et qui, songeant au lendemain d'ici-bas, oublierait de penser à l'immortel avenir. C'est ainsi que Sismondi avait été ramené au sentiment le plus vif des choses religieuses par ses études d'hisloii'e et de philosophie sociale. Protestant philosophe, il ne se piquait pas d'orthodoxie; je crois pourtant que sa religion, au milieu même des révoltes de son esprit, était tout autrement vivante que celle de madame de Staël et de Benjamin Constante Ce n'étaient pas seulement les aspirations d'une belle intelligence; le cœur, sans lequel il n'est point de vie chrétienne, y avait sa large
* En retraçant ces transformations d'une âme qui sont aussi les Iransfornialions d'une époque, loin de nous la pensée de méconnaître ce que l'élite du dix-neuvième siècle, en religion comme en politique, doit à madame de Staël ! Le dix-neuvième siècle peut répéter les paroles que Sismondi adressait à sa mère en 1817, après l'enterrement de son amie : « C'en est donc fait de ce séjour où j'ai tant vécu, où je me croyais si bien chez moi! c'en est fait de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde que j'ai vue s'éclairer là pour la première fois, et où j'ai tant appris de choses! Ma vie est douloureusement changée. Personne peut-être à qui je dusse plus qu'à elle... Que j'ai souffert le jour de l'enterrement! Un discours du ministre de Coppet sur la bière, en présence d'Albertine (madaine de Broglie) et de mademoiselle Randall, à genoux toutes deux devant le cercueil, avait commencé à m'amoUir le cœur, à' me faire mesurer toule l'é'.endue de ma perte, et je n'ai pu retenir mes larmes. »
ET S.\ COIUIESI'ONDANCE. 57
part et le disposait à comprendre peu à peu bien des choses que repoussait d'abord le premier mouvement de sa pensée. Marié en 1819 à la belle-sœur du célèbre légiste et orateur sir James Mackintosh, il avait trouvé dans sa compagne l'âme la plus tendre et la plus pieuse. Un rayon de celte bonté, une flamnie de ce mysticisme naturel qui féconde en nous le sentiment du divin finit par pénétrer, sous celte douce influence, dans le sévère esprit du penseur. Miss Jessie Allen, sans nulle prétention, à son insu peut-être, avait conduit le philosophe en des chemins enchantés qu'il ne soupçonnait pas; rien de plus curieux à suivre que les émotions diverses de ce rare esprit, son étonnement d'abord, ses résistances secrètes, ses éclairs de joie par moments, enfin tout un travail intérieur qui, en ouvrant le cœur à l'amour, laisse subsister intacts les devoirs et les droits de la raison.
« Nous avons parlé ce soir de l'efficacité de la prière : ma femme Jessie est persuadée qu'on ne peut prendre l'habitude de prier tous les jours sans devenir meilleur. Je lui opposais des faits et la dureté de cœur des dévols dans les religions autres que la sienne; mais Jessie fait ce (}ue font toutes les femmes et bien des hommes aussi : elle commence par mettre dans sa religion tout ce qu'il y a de mieux dans une belle âme comme la sienne; puis elle croit que c'est le caractère de la rehgion en général, et que toutes les religions y participent. Elle oublie qu'eu prenant le genre humain entier, ceux qui font entier des vérités bienfaisantes dans leur religion ne sont pas un contre cent, tandis que les quatre-vingt-dix-neuf autres ont sanctifié par leur religion des doctrines exécrables,
qu'ils n'auraient jamais pu admettre, s'ils n'avaient pas soumis leur raison à la raison, ou plutôt à la folie d'autres hommes. »
Ainsi commence une des pages de ce journal; la mên>e pensée s'y reproduira plus d'une fois, l'horreur du fanatisme, le mépris de l'hypocrisie ne s'effaceront jamais dans celte âme éprise du vrai et du juste, et cependant à travers ces saintes colères, à travers ces mouvements de généreuse révolte qui l'éloignent des cultes établis, on sent naître et grandir une irispiration véritablement religieuse. Il a beau dire en maintes rencontres qu'il lui est impossible d'admettre l'idée de la Providence telle que les chrétiens l'entendent, que sa raison se refuse à concevoir un Dieu attentif aux prières des hommes, attentif du moins à leurs formules de foi plutôt qu'à leur conduite; il a beau dire que la sainteté « n'est qu'un égoïsme exalté j)ar la considération du Moi éternel de préférence au Moi mortel : » il éprouvera bientôt, lui aussi, le besoin de vivre de la vie de l'âme, et d'entrer en communication avec Celui que les plus grands esprits comme les plus humbles ont appelé notre Père.
C'est d'abord un sentiment de piété filiale qui éveille en lui ces nouveaux désirs. Le 20 juin 1824, il écrivait ces mots dans son journal : «... Je lis avec ma femme d'anciennes lettres de ma mère, de 1806. Elles ont pour moi un intérêt prodigieux et qui n'est presque pas trisie: faire ainsi revivre ma mère, entendre cncoie une lois sa voix et ses conseils...; mais, bon Dieu, que reste-t-il de tant d'amour? Serait-il possible ((u'elle fût encore quelque part, songeant à moi, veilhnit sur moi, mettant, comme
elle faisait alors, tout son bonheur dans le mien, et jouissant de l'amour que je lui garde?... Que je voudrais le croire, c"est-à-dire le comprendre! » Vouloir comprendre une chose, c'est déjà la posséder à demi, car d'où viendrait ce désir, s'il n'y avait en nous la substance d'une vérité, confuse encore, que l'esprit est impatient d'apercevoir sans voile et sans ombre? Celle foi à une providence paternelle, cette croyance à un ordre supérieur qui réserve à l'âme des destinées agrandies, on la voit se dégager peu à peu des doutes qui l'obscurcissaient dans l'intelligence du loyal penseur. L'immortahté est incompréhensible, dira quelque physiologiste, adorateur fanatique de son scalpel; la mort est bien plus incompréhensible encore, répond Sismondi, et il écrit cette note : « Gomment la mort est-elle possible? Elle est aussi surprenante, aussi inconcevable que l'immortalité! Tous ces sentiments, toute cette vie ne peuvent pas avoir été destinés à l'anéantissement. » Excellentes paroles, mais ce n'est rien encore; celui qui, n'admettant que des lois éternelles, repoussait l'idée de la l^rovidence libre, ouvre enfin les yeux à une vérité plus haute, et, tourmenté du désir de vaincre les difficultés philosophi(iues de la question, il écrit cette curieuse page : « Il m'est venu aujourd'hui comme un trait de lumière. Je reconnaissais jusqu'à présent que les événements terrestres étaient guidés par deux lois, celle de la matière, loi de nécessité, et celle des intelligences, loi de liberté. Or tout être animé, même l'insecte le plus insi^ gnifiant, peut, par un acte de sa volonté, interrompre la loi de nécessité qui régit la matière, et il'agit à son tour sur les intelligences, sans gêner pour cela leur liberté ;
qu'est-ce qui empêche donc les intelligences ou l'intelligence supérieure à l'homme d'agir au milieu de la nature, d'exercer à son tour sur l'homme une action matérielle, comme peut le faire l'intelligence inférieure à l'homme, sans pour cela troubler la liberté? Ce troisième système d'action, auquel le monde serait soumis, expliquerait non-seulement les miracles, mais la Providence et les prières; elle réconcilierait ce qui m'avait toujours paru une contradiction, l'action de la Divinité et la liberté de rhonune. » C'est à pi'opos d'une de ces pensées spiritualistes, mystiques même, apparues tout à coup comme un éclair, que Diderot écrivait à son ami : « Gardez-moi le secret, on me croirait fou. » Sismondi ajoute simplement : « Il reste bien du louche dans cette idée, mais il vaut la peine de l'approfondir. »
Certes l'homme qui exprimait son amour de la vérité religieuse avec une ingénuité si touchante, l'homme qui se préoccupait si naïvement des moyens de la découvrir et d'en donner la preuve, avait rompu depuis longtemps avec la routine voltairienne. Ses amis cependant n'avaient pas le secret de ses pensées, et ce travail intérieur s'accomplissait silencieusement. Aussi, chaque fois qu'une occasion pubhque en laissait voir quelque chose au dehors, la surprise était grande. Sismondi en i 826 publie à Paris, dans la Revue encyclopédique, trois ai'ticles importants sur les progrès religieux du dix-neuvième siècle ; aussitôt le vieux Bonstetten, l'aimable, le frivole, l'incorrigible Bonstetten, est persuadé que Sismondi a renié ses croyances libérales, et comme cette conversion attristerait sa vieillesse toujours plus jeune et plus mo-
queuse, il s'abstient de lire jusqu'au bout l'ouvrage de sou ami. « M. de Bonstettou, écrit Sismoudi, s'est arrêté dans la lecture de mes Progrès religieux., parce qu'il a cru voir que je tournais au méthodisme. Il est curieux de constater à quel point (ous ces débris de la secte de Voltaire ont horreur du seul nom de religion. » Ainsi, parce qu'il développait dans tous les sens son libéraUsme fécond, parce que la libre méditation des choses humaines le ramenait à ces croyances dont l'avait éloigné un dogmatisme hautain, parce qu'il soupçonnait d'instinct quelques-unes des vérités si nettement établies plus tard sur l'alliance nécessaire de la religion et de la liberté, on le croyait infidèle à ses principes. C'était le moment au contraire où il les appliquait avec le plus de vigueur. Nous savons aujourd'hui, surtout par l'enseignement de M. de Tocqueville, que ce n'est point le despotisme, mais la liberté, qui a besoin de la religion; avant que ce noble écrivain nous eût donné son tableau de la démocratie en Amérique, bien des idées libérales étaient lettre close pour les esprits les plus hbérau.x. Sismondi fut un des premiers à concevoir ces nouveaux principes, bien vaguement encore, bien imparfaitement; cela seul a suffi pour dérouter ses amis et le faire accuser de méthodisme.
Etrange méthodiste qui n'a qu'une haine dans le cœur, la haine de l'intolérance ! On lit dans son journal ces graves paroles, datées de 1835 : « Je sens désormais les traces profondes de l'âge, je sais que je suis un vieillard, je sais que je n'ai plus longtemps à vivre, et cette idéenemetrouble point. Ma confiance dans la parfaite bonté de Dieu comme en sa justice s'affermit tous les jours. Je deviens plus reli-
gieux, mais c'est d'une religion toute à moi, c'est d'une religion qui prend le christianisme tel que les hommes l'ont perfectionné et le perfectionnent encore, non tel que l'esprit sacerdotal l'a transmis. Son autorité est dans la raison et l'amour. Plus j'avance et plus je sens de répugnance pour l'esprit sacerdotal... Cette année de ma vie me l'a montré hostile à la raison et à la charité chez les méthodistes, chez les calvinistes, chez les anglicans. Nous avons été nourris de haines rehgieuses. N'est-ce pas une honte qu'il faille mettre ces deux mots ensemble? » Voilà le christianisme de Sismondi, christianisme assez semblable à celui de Ghanning, de Théodore Parker, de tous ces vaillants apôtres qui se sont donné la mission d'associer la morale évangélique avec les généreux principes de la société moderne, ces principes n'étant qu'un produit de la semence divine contenue dans l'Évangile. Que ce christianisme soit jugé imparfait, insuffisant, c'est le droit de la controverse, et je ne cacherai pas que tel est mon avis; il est manifeste cependant qu'il y a là un innnense progrès moral chez un homme issu de l'esprit du dix-huitième siècle, et que ce progrès eût été plus décisif encore, si les défenseurs ou les représentants de la rehgion n'avaient pas offusqué mainte fois la pure lumière à laquelle aspirait cette belle âme.
Quand il rencontre des natures aimantes, dans quelque communion que ce soit, il est heureux de les pouvoir aimer. Qu'importe la différence des dogmes? il est de la religion du dévouement et du cœur. La sainteté, dont il a mal parlé naguère, lui apparaîtra toute rayonnante chez certains calhohques italiens, martyrs de la foi politique
consolés par la foi relij^neiisc. Il comprendra la beanté d'une Église qui produit des vertus si fortes et si douces, il portera envie à ceux qui peuvent y soumettre leur raison, comme on porte envie à Timaginalion du poëtc, à l'enthousiasme du héros. Envier les choses sublimes^ n'est-ce pas les égaler? Sismondi, le grave, l'austère Sismondi, est comme un frère de Silvio Pellico, de Maroncelli,d'Oroboni, de Gonfalonieri, de l'abbé Louis de Brème, de toutes ces pieuses victimes, de tous ces héros admirables dont le catholicisme itahen a fait don à la cause de l'indépendance italienne. Il y a une lettre de lui où son émotion éclate avec une singulière vigueur. Admiration, respect, amour, en même temps regret de ne pouvoir se réunir par la foi aux hommes dont la foi le ravit, voilà les sentiments qui remplissent son cœur et y renouvellent l'exécration de la tyrannie. Citons cette lettre tout entière, elle est datée du village de Chêne, 20 février 1833. « Je ne voulais pas vous répondre, ma chère Eulalie, avant d'avoir réussi à me procurer ce mémoire de Silvio PeUico dont madame de Broglie d'abord, et ensuite vous, m'aviez parlé avec tant d'admiration et d'attendrissement. Je l'ai enfin reçu il y deux jours, je l'ai achevé ce matin, et j'en suis encore si ébranlé que ma pensée ne peut s'attacher à autre chose, que tout travail m'est impossible, que dans la nuit je me réveillais sans cesse avec son nom sur mes lèvres, et je repassais avec horreur comme avec enthousiasme ces dix années de triomphe d'une belle âme sur la perversité humaine. Je vous ai souvent parlé de la beauté du vrai caractère italien, de l'amour qu'il était fait pour exciter; je suis bien aise que celui de PeUico se soit
ainsi révélé tout entier à vous avec cette tendresse qui se ^ reflète sur tous les objets, cette simplicité, cette naïveté qu'on ne trouve qu'en Italie. Je suis bien aise que vous ayez vu, non pas un, mais plusieurs de ces caractères angehques, qu'on doit aimer avec passion quand on les connaît, car Oroboni et Maroncelli ont des âmes comme celle de Pelhco, et Maroncelli est à Paris, se traînant sur des béquilles avec une santé ruinée, pauvre et obligé de travailler pour vivre. Je l'y ai vu il y a onze mois, et je sens un profond remords de ne l'avoir pas mieux vu, de ne l'avon^ pas écouté, consolé, aimé; il me semble que j'ai été auprès d'un saint qui rayonnait la bonté et le pardon des offenses sur moi, et que je n'en ai pas profité, que j'ai fermé mon âme à cette douce communication. Nous ne sommes pas de même religion, eux et moi; je ne veux pas dire seulement qu'ils sont catholiques et moi protestant, je veux dire qu'ils sont de la religion des poètes, des cœurs brûlant d'amour et d'enthousiasme, des imaginations puissantes, qui, se créant un Dieu à leur image, le rapprochent d'eux et en font leur ami et leur consolateur habituel : je suis de la religion des logiciens, plus froids, . plus raisonneurs; je m'élève à Dieu par cet univers qu'il a créé, par les lois générales qui le régissent. La sagesse et la bonté sont ceux de ses attributs qui me frappent le plus, mais sans anthropomorphisme, sans faire son intelligence plus que son corps à l'image de l'homme, sans lui attribuer par conséquent de la tendresse à mon égard, au lieu de la bienfaisance universelle. Ces deux religions' ne peuvent pas controverser l'une avec l'autre, elles tiennent a deux organisations différentes. Je ne puis pas plus croire
et aiinor h la manière do Pellico que je ne puis être poëte comme lui; mais en pensant aui souffrances qu'il a éprouvées, je sens du soulagement à réfléchir qu'il avait une âme ainsi constituée, qu'il y trouvait une consolation dont j'aurais été privé. Mais vous, chère Eulalie, comment pouvez-vous conclure de ce livre ({u'il ne faut pas de révolution en Autriche? Ah! c'est là que je l'appelle de tous mes vœux, non pas seulement pour faire faire amende honorable à genoux, aux yeux de l'Europe, à cette âme de boue sèche de l'empereur, qui, sans passions, sans colère, s'acharne à maintenir les minutieuses oppressions de détail des condamnés, comme il compte les boutons des uniformes de ses soldats, — mais aussi et surtout pour la dégradation profonde de l'humanité, lorsque des hommes bons et honnêtes, comme Pellico en a trouvé un grand nombre, se font un devoir d'exécuter des ordres atroces. Cette perversion de l'entendement et du cœur ne disparaîtra jamais devant les réformes, c'est une révolution qu'il faut à l'Autriche pour y opérer une cure radicale ; c'est une révolution, justement parce que le peuple est bon et moral et s'arrêtera devant les excès, tandis que l'esprit faux et étroit de l'empereur, qui n'a point de cœur, et l'esprit machiavélique de Metternich, qui a un cœur mauvais, emploient constamment toutes les forces de l'Autriche au service du principe du mal. Quoique j'aime les Allemands, je regrette de vous voir au milieu d'eux.. . Je m'afflige de l'impression que vous recevez de cette bonhomie presque universelle de Vienne, de cette gaieté de la société, de cette manière dont la vie s'y dissipe doucement . On s'y réconcilie, sans s'en rendre compte, avec un ordre
mauvais en soi, foncièrement mauvais, et qui doit crouler. » A qui donc Sismondi adresse-t-il ces véliémentes paroles contre l'Autriche? A la fille de l'ambassadeur de France en Autriche. Il avait connu chez M. le duc de Broglie la famille de M. le marquis de Sainte-Aulaire, l'éminent diplomate, le spirituel historien de la Fronde, et, âgé déjà de cinquante ans et plus, il s'était épris d'une affection toute paternelle pour l'une de ses filles. Mademoiselle Eulalie de Sainte-Aulaire, à en juger par les lettres de Sismondi, était, dès l'âge de seize ou dix-sept ans, un esprit singulièrement sérieux, avec tout le charme et toute la vivacité de la jeunesse. Ame inspirée, enthousiaste du bien et du vrai, les plus difficiles études ne l'effrayaient pas. Or l'ardent penseur libéral était devenu en quelque sorte son directeur intellectuel. On voit par cette correspondance qu aucune des grandes questions sociales, aucun des grands intérêts du genre humain n'échappent à la curiosité de celte généreuse enfant; philosophie, religion, économie politique, droits des nations opprimées, moyens de répandre les lumières, d'accroître le bien-être et la moralité du peuple, elle s'intéresse à tout, elle veut tout connaître et tout approfondir. Sismondi la dirige, l'encourage, rectifie ses erreurs, et, pour la mettre en garde contre les vaines théories, l'accoutume aux études précises, aux observations pratiques. Un jour, pendant qu'elle habite Vienne avec son père, Sismondi lui demande quelques renseignements sur la condition des paysans en Autriche ; la consultation ne se fait pas attendre, et ce n'était pas sans doute une œuvre banale, puisque le rigide maître s'écrie avec effusion : « Vous avez répondu parfaitement
à ma demande ; vous avez confirmé ce que je savais, mais vous y avez ajouté des faits nouveaux, des faits bien choisis. J'appelle votre esprit si juste à plus de recherches encore, à plus de méditations sur l'économie politique. C'est une belle science, et une science qui sied aux, femmes, car c'est la théorie de la bienfaisance universelle... )) Puis, après avoir conseillé à son élève de ne pas chercher cette science dans les livres, de se défier des principes établis prématurément, et que l'expérience vient démentir chaque jour ; après lui avoir parlé de certaines institutions, de certaines coutumes condamnées à tort par le dernier demi-siècle, et dont on peut voir les heureux effets dans les pays qui les ont conservées, il ajoute gaiement : « Si je disais cela aux Français, ils croiraient que j'adopte les opinions auxquelles ma vie a été consacrée; si je le disais aux Autrichiens, ils croiraient que j'adopte leur système Ils se tromperaient
fort tous les deux. Et s'ils savaient que j'adresse ces réflexions à une jeune et jolie demoiselle, ils croiraient plus sûrement encore que je radote ; mais cette jolie personne a une tête faite pour les fortes rèflexionfj. D'ailleurs je commence à cron^e que les femmes seules sont capables d'étudier aujourd'hui; les hommes <\im ont Ju talent, et surtout du slyle, sont si pressés d cnseiguei, qu'ils n'ont plus le temps d'apprendre. Ils ont lu aujourd'hui, ils écrivent demain un article de journal : c'est le plus long crédit qu'ils veuillent accorder à la renommée. »
Rien de plus intéressant pour l'étude des pensées intimes de Sismoncli que cette correspondance avec celle qu'il appelle sans cesse sa (jentille amie, sa gentille corres-
pondante, son enfmt, son compagnon d'étude, la philosophe Eulalie. « Ma chère Eulalie, lui dit-il un jour, vous voyez que je m'affermis dans l'habitude de vous écrire comme à un vieux philosophe; mais cela ne m'empêche pns de vous aimer comme une jeune fille, et comme la fille de mon amie la plus chère. » Heureux d'avoir une telle confidente, il s'abandonne sans scrupule à tous les épanchements de son esprit. Plus de roideur, plus de formalisme; on assiste à ses émotions les plus secrètes. Celte fois ce sont surtout des émotions politiques, et comment en serait-il autrement? La correspondance du maître et de la gracieuse élève s'ouvre en "1830, au moment du procès des ministres, et va se continuer à travers les rudes assauts que subit la monarchie de Juillet. Sismondi, le vieux libéral, est Fi'ançais du fond du cœur. Représentezvous ses angoisses, lorscjue, de sa solitude de Chêne ou de Pescia, il apprend les nouvelles de Paris par les voix tumultueuses de la presse. S'il était au miUeu de la bataille, bien des choses lui seraient expliquées, et peut-être jugerait-il les hommes avec une sévérité moins âpre. Dans sa retraite silencieuse, ils'est formé du gouvernement de 1850 un idéal politique sans tache; malheur à ses amis de la veille le jour où la léahté ne répondra pas à ses rêves! il les dénoncera comme les représentants infidèles de la plus noble des causes, il les interpellera comme un tribun de la gauche, comme un soldat de la presse irritée. Et à qui enverra-t-il ces véhémentes paroles? A une jeune fille qui vit au milieu même des chefs de la résistance. Il espère, on le dirait du moins, que sa voix, sans bruit et sans scandale, anivera ainsi plus sûrement jusqu'à ceux
qu'il vont toiirlier; mais surloiit si des insurrections terribles ont provoqué une répression sans pitié, si dans l'ivresse de la lutte on a fait trop bon marché de la vie humaine, Sismondi, atteint ici dans sa foi, dans sa religion de l'humanité, suppHe la « gentille correspondante « de parler et d'agir avec lui, de faire agir sa mère, de rappeler la charité aux vainqueurs.
(( Oh! mon Eulalie, que de sang! que de morts! quelle tache pour la France, pour notre siècle, pour la liberté, pour ceux qui se disent les honnêtes gens!... Réunissonsnous tous, mon amie, pour rappeler, pour rendre plus sacré le respect que l'homme doit à la vie de l'homme. Agissons de toutes nos forces, de toute notre conscience, pour bien faire sentir l'amplitude de' ce commandement : « Tu ne tueras point. » Que votre mère exerce sa douce et persuasive influence religieuse... Que tout ce qui écrit, que tout ce qui parle s'attachera prêcher la bienveillance, la charité, car jamais dans aucun temps la vie de l'homme n'a été jouée avec plus de légèreté. Une réaction des deux philosophies qui se disputent les écoles, la matérialiste et la panthéiste, se fait sentir dans la politique. L'une et l'autre ôtent également à l'individu son importance en lui ôtant son avenir. A qui ne songe point à l'âme, la mort n'est qu'un accident dun instant. L'homme n'est plus pour l'homme qu'un obstacle dont il se débarrasse sans un moment de remords. El nous avons tout récemment fait de belles phrases sur l'abolition de la peine de mort! »
Malgré l'exagération de ces paroles, comment ne point admirer cette chaleur d'âme, ce libéralisme cordial et tout nourri de charité? Le libéralisme, non pas celui des
lèvres, mais celui du cœur, le libéralisme en vue du perfectionnement individuel et du progrès moral des sociétés, en un mot le libéralisme devenu une foi religieuse, voilà le secret des émotions, des incertitudes, des contradictions même de Sismondi. Partout où la liberté est en péril, il le sent aussitôt, et blessé dans sa foi, il éclate en protestations véhémentes. Que l'Église catholique ou le clergé protestant se montre sur tel ou tel point hostile à cette grande cause, on verra éclater sa colère. 11 a béni le catholicisme, quand il l'a vu produire des Silvio PelUco et des Maroncclli; s'il voit reparaître chez ses docteurs la haine de la liberté, il lancera non-seulement contre eux, mais contre l'ÉgUse tout entière, des imprécations terribles. Il ne ménage pas plus ses corehgionnaires. « Je suis toujours frappé, à\l-\\, de voir combien tout ce culte anglais est peu spontané, comme il s'attache aux paroles d'autrui, aux formes, et se détache de la vie morale, » Et
ailleurs: « Je suis sorti précipitamment de l'église
pour n'avoir à parler avec personne de l'indignation que le pasteur avait excitée en moi en prêchant sur les peines éternelles. Je suis déterminé à ne plus entrer dans une église anglaise, pour ne pas m'exposer à entendre de pareils blasphèmes, à ne jamais contribuer à répandre ce que les Anglais appellent leur réforme, car à côté d'elle le papisme est une religion do miséricorde et de grâce... » Philosophe chrétien et exigeant beaucoup des hommes qui prétendent représenter le christianisme, Sismondi, dans l'explosion de ses colères, semble renier parfois la rehgion qui l'inspire. Un jour, la gentille correspondante le croit décidément séparé de la religion du Christ, et
comme elle connaît bien la beauté de son âme, comme elle est heureuse d'avoir un tel maître, un maître si bon, si charitable, si prompt à souffrir de toutes les souffrances de l'humanité, elle voudrait le ramener au christianisme; elle le prêche indirectement, elle lui parle d'une âme qu'elle vénère, d'une âme rempfie des vertus les plus hautes et à laquelle il manque seulement d'être chrétienne, ou plutôt qui est chrétienne sans le savoir, sans le vouloir. Sismondi a compris, et il répond sans hésiter :
« Je ne puis pas, mon amie, laisser passer sans la relever, une citation de votre dernière lettre :
Elle a trop de \erlu pour n'être pas chrétienne.
L'âme dont vous dites cela n'accepte ni l'éloge ni le reproche. J'aime à croire que le vers de Voltaire vous a entraînée, et que dans l'habitude de votre pensée vous ne refusez le nom de chrétien à aucun de ceux qui se le donnent à eux-mêmes, combien qu'ils diffèrent de vous. C'est une des conséquences de la variété infinie des formes de l'esprit humain que l'interprétation du même livre ou du même symbole réveille dans des individus divers, des idées absolument différentes. Dans votre Eglise, vous avez voulu les ramener toutes à l'unité par la soumission à une autorité vivante et toujours vigilante, et vous n'y avez pas réussi. Je connais assez de catholiques profondément religieux pour savoir que, malgré leur ferme volonté d'être unis, ils diffèrent encore dans leur foi. Je n'aurais pas besoin de sortir de chez vous poiu' en trouver des exemples. Dans notre Éghse, nous avons renoncé à l'unité. Admettant
le libre examen, nous savons que la foi différera autant que les intelligences. Nous admettons que la réunion dans un même culte suffit pour établir que ces âmes si diverses sont rappelées par les mêmes besoins vers les mêmes espérances. Nous retrouvant dans la même église, nous étant joints à la mêm^ prière, nous nous reconnaissons comme frères et comme chrétiens, quoiqu'il y ait peutêtre une différence infinie entre nos croyances. Peut-être à l'assemblée où j'étais ce matin y avait-il quelque orthodoxe calviniste aussi affermi que madame de B... dans la doctrine de la prédestination, de la rédemption par le seul sacrifice de Jésus-Christ, peut-être quelque rationahste qui n'admet ni l'inspiration des saintes Écritures, ni leur authenticité, et qui ne voit dans le christianisme que le travail successif des hommes les plus vertueux et les plus éclairés de tous les âges, pour formuler tout ce que la race humaine a pu apprendre de ses rapports avec le Dieu qui l'a créée et de ses devoirs envers elle-même. Qu'importe? Tous deux se disent chrétiens, et je le crois, je les reçois comme frères, et j'ai du plaisir à m'associer à eux dans un hommage public de reconnaissance et d'amour à l'être qui nous a donné l'existence et qui l'a douée de tant de biens... »
Il est permis de croire que cette réponse n'aura pas satisfait complètement les religieux désirs de mademoiselle de Sainte-Aulaire; ce qui est certain toutefois, c'est que ce dissentiment sur des matières aussi graves n'a gêné en rien la correspondance du vieux maître et de sa gentille élève. Sismondi est toujours aussi empressé d'écrire à sa confidente, toujours aussi heureux des lettres qu'il reçoit
ET SA CORRESPONDArsCE. 53
(lo sa main; il conlinue à s'ontretenir avec elle des pensées les plus hantes, et de IcSoO à 1842, c'est-à-dire jusqu'à la veille de sa morl, une de ses joies les mieux senties, on peut le dire, a été d'enseigner à ce noble esprit son libéralisme idéal.
Voyez ici un épisode qui montre bien la sève puissanle de l'historien libéral et l'influence multiple de sa vie. Au moment où mademoiselle de Sainte-Aulaire croyait nécessaire de ramener Sismondi au christianisme, Sismondi ramenait lui-même aux sentiments chrétiens une jeune femme, une jeune Italienne que TÉglise de son temps et les malheurs de son pays avaient jetée dans le désespoir. Lors même que des mains amies n'auraient pas tracé confidentiellement le portrait de mademoiselle Bianca Milesi\ devenue plus lard madame Mojon, les lettres de Sismondi nous suffiraient pour recomposer celte physionomie si vive et si noble. C'était, on le devine aisément, une âme ardente, amoureuse de la justice, passionnée pour l'indépendance italienne, et qui, voyant les plus nobles de ses frères punis comme des criminels pour leur vertu patriotique, voyant l'Église faire cause commune avec les tyrans et les bourreaux de l'Italie, avait fini par nier la Providence. Ce fut Sismondi qui lui rendit la foi. Sans éteindre chez elle le foyer des désirs enthousiastes, il sut l'accoutumer à la résignation; il lui fit comprendre que les progrès des choses humaines ne se mesurent pas au battement de nos cœurs, que ce monde est un monde
* Blanche Milesi-Mojon. Notice biogrnpliique. par Emile Souvcstre. I11-I8, Paris, 185i.
d'épreuves, que la justice marche à pas lents, mais que son heure vient toujours; il lui montra enfin, au milieu même de ces désordres qui tiennent à notre hberté mal conduite, l'action perpétuellement présente d'un Dieu juste et bon... absolvitque Deiim. Une telle prédication est digne de remarque chez un homme qui, pendant bien des années, avait refusé d'admettre cette forme de la vie divine, et qui, en 1820, à la suite d'une conversation avec une Anglaise, écrivait dans son journal : v Les idées rehgieuses de cette dame, se rapportant à une intervention continuelle de la Providence et à l'étude de la foi plutôt que de la conduite, sontde la nature qui s'accorde le moins avec les miennes. » Le stoïcien, depuis cette époque, avait trouvé dans le christianisme une foi plus consolante, et c'est ce christianisme qu'il prêchait avec ferveur aux âmes désespérées.- « Autrefois, — lui écrit madame Bianca Mojon (août 1854), — lorsque je vivais dans l'ordre d'idées dont je suis sortie grâce à vous, le désespoir m'était permis; mais à présent que je reconnais une Providence, ce désespoir serait illogique et indigne du philosophe chrétien votre élève. Que de veilles, que d'amères et vaines angoisses m'ont coûtées les misères du genre humain ! Je ne puis me rappeler sans frémir les conclusions irréligieuses que j'en tirais alors; maintenant je suis rassurée... » Sismondi était donc un maître qui formait des philosophes chrétiens, ramenant à Dieu et au fils de Dieu les âmes qu'éloignait le fanatisme. Ce grave et doux maître était consulté souvent sur les choses les plus intimes de l'âme. A lire ses écrits, si moraux sans doute, mais si rigides et quelquefois si roides, on ne se douterait pas que c'était une conscience pleine
de (lélicntesses et de scrupules ; il était cependant attentif aux moindres nuances, jusqu'à goûter les laborieuses subtilités des casuistes. N'est-ce pas lui qui écrivait un jour : « Ceux qui croient que la moralité ne consiste qu'en quelques préceptes vite épuisés me semblent des observateurs bien superficiels. Plus au contraire on l'étudié, plus on voit le champ s'élargir. On peut s'en convaincre eu lisant les milliers de livres écrits sur des cas de conscience dans l'Église catholique. Le secret du confessionnal, la nécessité d'accorder enfin l'absolution et de maintenir le pouvoir sacerdotal, ont certainement fait dévier les casuistes et créer avec leur aide ce qu'on a appelé la morale jésuitique ; toutefois de grands progrès ont été faits par eux dans cette noble science, et nous leur devons peut-être plus qu'à la Bible elle-même l'établissement du système de moralité chrétienne. » 11 fallait que Sismondi fût bien attaché à cette religieuse étude des cas de conscience pour adresser de telles paroles, — à qui? personne ne le devinerait sans doute, — à l'ardent pasteur américain, à l'esprit le plus ferme, mais le plus simple, le plus large, le plus étranger aux finesses de l'analyse, l'illustre Channing. C'était donc, je le répète, un directeur de conscience, et rien de plus touchant que ses consultations sur l'exercice de la charité. Madame Bianca Mojon, son amie, éprouve certains scrupules en faisant l'aumône, car elle a porté dans son christianisme philosophique les habitudes d'esprit qu'elle tient de son éducation italienne. Donne-t-elle assez? quelle est la vraie mesure? quel est le point juste où se concilient la science et la charité, la raison et l'amour? Voilà les questions que l'âme en peine adresse à Sismondi.
se. SISMONDI
Dures questions! répond le bienfaisant casuiste; elles me déchirent le cœur. En face de cette misère des pauvres qui nous poursuit comme un remords, nous sentons notre impuissance à y porter remède. Donnât-on tout ce qu'on possède, on ne ferait que déplacer le problème, et en obéissant à Taveugle au devoir impérieux de l'aumône, on s'expose à violer des devoirs plus impérieux encore envers sa propre famille. ^ — « Il y aurait donc une limite à tracer entre ce qu'on doit à autrui, ce qu'on doit à soi-même et aux siens; mais qui a le droit de dire : Cette limite est là? et quelle autorité humaine pourrait satisfaire la conscience? Ce qui me reste de plus positif de mes réflexions souvent douloureuses sur ce sujet, c'est une grande dé- . fiance des théories, un grand repoussement pour tous les principes absolus, une grande crainte que la science, prise pour règle de la charité, ne dessèche le cœur. Que de fois n'avons-nous pas entendu dire que l'aumône donnée individuellement est jetée au hasard, qu'elle tombe sur des indignes, qu'elle encourage la fainéantise! Et tout cela est vrai. Et pourtant combien n'a pas de prix ce double mouvement du cœur de celui qui donne et de celui qui reçoit! Si nous chargions les hôpitaux, les bureaux de bienfaisance, de distribuer toutes ces aumônes, nous nous priverions de la joie du bienfait et de la reconnaissance, de ce contentement des bonnes actions qu'il faut entretenir chaque jour, si l'on veut qu'il donne une bonne habitude à l'âme. La charité d'ailleurs perd son caractère en s'unissant à la pratique administrative, elle devient dure et défiante. Les chefs d'hôpitaux se sentent appelés à défendre les dons des bienfaiteurs contre les fraudes des pauvres :
ils en ont beaucoup vu, ils les soupçonnent toujours... »
Puis, après avoir exposé tous les aspects du problème de la misère, après avoir réfuté les raisonnements l'uriestes qu'une science mal inspirée, ou, si l'on veut, une demi-science, oppose à la cbarité instinctive, après avoir appelé de tous ses vœux une science plus haute, plus complète, qui répandrait plus également les biens de la terre, il affirme pourtant que cette science, si elle doit naître, sera toujoui's courte par quelque endroit, et que nous tenterions en vain de nous substituer à la Providence. « C'est pour cela, dit-il, que, par système du moins, je ne voudrais exclure aucune forme de charité. Je vendais pouvoir donner aux hospices, aux dispensaires, aux écoles, je voudrais pouvoir aider libéralement les grandes infortunes, pouvoir remettre à flot, par un don, par un prêt fait à temps, l'homme qui chancelle entre l'industrie et la ruine ; mais je voudrais en même temps distribuer, sou par sou, au mendiant que je rencontre, un secours qui peut-être dans ce moment le sauve d'une atroce souffrance. Je ne dirais point que je ne donne jamais aux enfants, jamais aux valides, jamais à ceux dont je connais le vice, car peut-être, dans le moment où je refuse avec ma règle, la faim, qui n'a point de règle, est sur eux! » Excellentes paroles, vraiment philosophiques et vraiment chrétiennes, touchants scrupules où se retrouve encore Tinspiration de toute sa carrière, je veux dire l'amour de la liberté en toutes choses, le respect de la spontanéité humaine, l'horreur de ces formules tyranniques ou de ces habitudes passives qui tarissent les sources de la vie.
Cette charité dont Sismondi parle si bien, il la pratique,
nous le voyons par ses lettres, envers tous ceux qui souffrent. Nulle douleur, particulière ou collective, ne le trouve indifférent. Historien des choses passées, il a toujours les yeux ouverts sur le présent ou l'avenir, et il devient aussitôt, clamante conscientia, l'avocat de toutes les infortunes. On a entendu ses cris au sujet de nos émeutes en 1854, on sait par sa correspondance avec mademoiselle de Sainte-Âulaire combien était ardente et sincère sa sollicitude pour la France; ses lettres à madame Mojon le montrent dévoué à la cause italienne. C'est par madame Mojon qu'il est en rapports avec les réfugiés de Rome ou deNaples, par elle qu'il leur adresse ses conseils, ses encouragements, et aussi, quand il le faut, ses chaleureuses remontrances. Son dévouement à cette cause lui fait discerner dès le premier jour les fanatiques chanqjions qui peuvent la perdre. C'est bien l'homme qui a dit : « Je suis libéral, je suis républicain, je ne serai jamais démocrate. » Après l'échauffourée de Savoie en 1854, il écrit à madame Mojon : « Ce Mazzini, que vous m'aviez recommandé autrefois, a été le principal moteur de cette malencontreuse tentative. Sans doute il a bien de l'esprit, bien de l'âme, mais je voudrais encore moins de son gouvernement que des plus mauvais qui existent. Ses principes absolus, à mes yeux, sont tous faux; le but qu'il se propose est contraire à toute liberté, et ses moyens sont tour à tour imprudents et coupables... » Mais, si un vrai libéral italien engage loin de sa patrie une vie de labeurs et de luîtes dont profitera le bien public, avec quel empressement il il lui tend sa loyale main! Notre collaborateur et anii M. Charles de Mazade rappelait dernièrement, dans une
ET SA CORRESPONDANCE. r)9
remarquable étude', l'accueil fait à Rossi par nos démocrates français, lorsque M. Guizot et M. le duc de Broglie chargèrent l'éminent publiciste de fonder en France l'enseignement du droit constitutionnel ; or les lettres de Sismondi à madame Bianca Mojon contiennent à ce sujet quelques lignes où éclatent son esprit et son cœur. « Quand Genève a accueilli Rossi, étranger de langue, de mœurs, de religion, quand elle l'a fait citoyen, législateur, député à la diète, elle a agi comme une grande nation qui reconnaît les lettres de noblesse du génie; quand les Français, avant d'admettre l'homme qui n'a peut-être point d'égal dans la philosophie et la législation à professer dans leur université, lui demandent son lieu de naissance, ils ne montrent que l'esprit étroit et jaloux d'une petite bourgeoisie dans une petite ville. » Ne sontce pas là des paroles à la Rossi? n'y sent-on pas la raison armée de mépris, et une secrète indignation formulée comme une sentence?
A côté des lettres à mademoiselle deSainte-Aulaire et des lettres à madame Mojon, les unes consacrées surtout à la France, les autres à l'Italie, le recueil publié à Genève renferme une troisième série de confidences qu'anime aussi l'intérêt le plus vif: ce sont les pages adressées au célèbre pasteur américain William Channing. J'ai déjà dit que le christianisme deChanning et celui de Sismondi étaient le même ou à peu près; on i)ense bien que les questions rehgieuses et morales formeront le principal sujet de leurs
* Voyez à-dmld. Revue des Deux Mondes du l" décembre 1801 le beau travail intitulé : Pellegiino Hossi, l'Italie et Id Papauté.
entretiens. J'y trouve çà et là, en réponse aux questions de Channing, des paroles bien amères sur la France de 1830, sur le roi, sur le ministère, sur les chambres, sur la nation elle-même, et par instants une sorte de découragement. « Attendons! s'écrie-t-il : dans quelque temps, l'énergie reviendra, nous verrons un nouveau triomphe du spiritualisme sur le matérialisme, et il sera favorable à là religion comme à la politique; mais pouvons-nous attendre? Nous descendons la vallée des années, • et ces jours meilleurs que nous attendons ne viendront pas à temps pour nous... » Quand on se préoccupe du progrès général, comment ne point parler de la France? Leur plus grand souci toutefois, dans ce dialogue éloquent, c'est l'état de la société américaine. La question de l'esclavage, déjà si brûlante il y a un quart de siècle, et qui exigeait tant de circonspection de la part des hommes d'État, est aboTdée par Sismondi avec une impétuosité toute française. Channing a écrit un hvre sur rabolilion de l'esclavage, et malgré son ardeur il a cru devoir employer toute sorte de ménagements envers les Américains du Sud. Sismondi ne ménage personne chaque fois qu'il s'agit de la cause de l'humanité. Voici les rudes paroles qu'il adresse à Channing : « J'avoue que mon admiration pour la liberté américaine, pour l'intelligence américaine, pour la justice et la religion américaines, s'efface complètement, et se trouve dominée par l'horreur que me font éprouver l'esclavage du Sud et les décrets contre la presse relative aux esclaves. Le crime des propriétaire? d'esclaves en Amérique comme voleurs des labeurs de leurs es(;laves, comme leurs meurtriers, en hâtant leur mort par un tra-
vail excessif, par la privation de iiourrilure, par les châtiments, comme corrupteurs de leur moralité, me semble plus atroce encore que dans les îles, car il est moins justifié par le climat et la nature de l'industrie. Par tout le monde, les gouvernements s'efforcent d'amoindrir les horreurs de l'esclavage, et seules les hbres provinces de l'Union accroissent ces horreurs autant par le nombre des victimes que par l'atrocité de la législation. »
Ces libres provinces sont-elles donc toutes coupables? N'en est-il pas une seule qui puisse éciiapper à l'invective du pubhciste? Non, pas une seule. Au point de vue où se place Sismondi, aucun des États de l'Union ne saurait être complètement absous. Ce n'est plus aux lois qu'il s'en prend, c'est aux mœurs elles-mêmes. A quoi bon condamner l'esclavage, si, dans la pratique de la vie, vous maintenez tous les préjugés, toutes les exclusions, c'est-à-dire en définitive toutes les théories odieuses sur lesquelles est fondé l'asservissement de vos frères?— Si dévoué que fût Sismondi aux doctrines qui consacrent la liberté individuelle, quelle que fût son horreur pour cette égalité menteuse ou plutôt pour cette promiscuité dont le despotisme fait si bien son profit, il était trop religieusement humain, trop philosophiquement chrétien, pour ne pas maudire l'esprit de caste. Voyez ici le généreux libéralisme de la France essayant de redresser, par la voix de Sismondi, le libèrahsine dédaigneux de la race anglo-saxonne : « Les États du Nord où l'esclavage est proscrit sont loin pourtant d'être à l'abri du blâme. Dans aucun d'eux, l'homme de couleur libre n'est traité en égal par les blancs; dans aucun d'eux, laflYoïit de l'exclusion ne lui est épargné; il
est repoussé de l'amitié, des salons, de la table de ses frères. Nulle part on n'a essayé de l'élever d'abord par l'éducation, puis par l'élection aux premiers rangs de l'Etat, au siège du juge, au banc de l'assemblée, au congrès, et pourtant accorder des honneurs aux individus peut seul relever la race. Peut-être dans un État démocratique n'y a-t-il que les instituteurs religieux qui puissent influencer les sentiments et les préjugés populaires. Aux États-Unis, vos pasteurs s'acquittenl-ils de ce devoir par la prédication et par l'exemple? Le clergé catholique l'a fait, non pas constamment, non pas généralement, mais sur une grande échelle du moins, et dans tous les pays où l'esclavage existait en Europe. Il le fait dans ceux où il existe encore, et le poursuit incessamment dans les colonies catholiques de l'Espagne et du Portugal. L'Église, intolérante pour tout ce qui est hors de son sein, exerce du moins une fraternité véritable à l'égard de tous les fidèles. On doit rendre la même justice aux musulmans : ils travaillent sans relâche à amoindrir les horreurs de l'esclavage parmi les croyants, et tiennent en général pour infâme un musulman qui garde un coreligionnaire dans les fers. Quand je lis les horreurs de vos États du Sud, je ne puis m'empècher de me demander : Y a-t-il dans cette province un ministre de la Bible, ou les pasteurs de l'Église réformée sont-ils propriétaires d'esclaves?... » Certes ces dernières paroles sont injustes, l'Église proies^ tante a largement payé sa dette dans les luttes de la liberté, l'Amérique retentit encore de ses clameurs et de ses anathèmes ; mais Sismondi écrivait ces lignes en 1855, et qui sait si ces réflexions améres communiquées à Channing
ET SA CORRESPONDAISCE. 65'i
n'ont pas suscité des auxiliaires à ce vaillant homme? Qui sait si celte voix sortie de la vieille Europe n'a pas éveillé dans le nouveau monde un Théodore Parker?
La correspondance de Sismondi avec Channing embrasse une douzaine d'années, comme celle qu'il a entretenue avec madame Mojon et mademoiselle de Sainte-Aulaire. La dernière lettre qu'il adresse au pasteur américain est du 19 décembre 1841. Sismondi avait soixante-huit aîis, et il ne lui restait plus que quelques mois à vivre. Une grande douleur attrista pour lui cette suprême année, un grand coup le frappa comme un message de mort : la libérale constitution de Genève fut renversée le 22 novembre 18-41 par une révolution servile; c'est Sismondi lui-même qui la caractérise ainsi. Il faut l'entendre quand il épanche son cœur avec Channing, et qu'il pleure sur la liberté de sa patrie. « C'est un bien petit État que le nôtre, ce n'est presque qu'un point dans l'espace; cependant notre révolution est un grand événement dans l'histoire de la liberté : c'est un triomphe pour les idées servilcs, un démenti pour toutes les espérances des gens de bien... Je pense que vous avez à peine une idée de cet événement. » il lui explique alors ce qu'était Genève depuis 1815, et ce qu'a détruit la révolution du 22 novembre 1841 : une constitution démocratique dans le meilleur sens du mot, aucune distinction de naissance, aucune autorité se perpétuant elle-même, tout pouvoir venant du peuple et retournant au peuple, une législature de deux cinquante membres, comprenant à peu près tous les hommes capables de motiver leurs opinions, un corps électoral composé de tous ceux qui prenaient un intérêt quelconque à la
f.4 SISMONDI
patrie puisqu'il suffisait d'une contribution volontaire de 3 francs 25 centimes pour jouir des droits de citoyen ; avec cela, un gouvernement juste, probe, vigilant, économe. Un jour, après six mois de sourdes attaques et de calomnies ténébreuses, les démagogues ameutent la populace, séduisent la milice, assiègent le conseil représentatif, et menacent de livrer la ville au pillage, si, avant deux heures, on ne décrète pas l'appel d'une convention. « Cette convention, ajoute Sismondi, a déjà siégé hier et avant-hier (17 et 18 décembre 1841), et son premier acte a été de supprimer la prière par laquelle, depuis que la république existe, s'ouvraient toujours nos assemblées. C'est ainsi que le peuple le plus libre de l'ancienne Europe s'est montre indigne de la Uberté, qu'il a trahi en quelque sorte sa cause pour tout le genre humain. )> Il voyait là en effet les symptômes d'une disposition générale des esprits qui l'effrayait pour l'Europe et peut-être aussi pour l'Amérique.
Disons-le pourtant : malgré la tristesse des derniers mois de sa vie, Sismondi n'a jamais désespéré. On sait qu'il mourut le 25 juin 1842; d'après les rapports les plus dignes de foi, il garda sa ferme et bienveillante sérénité jusqu'à l'heure oià il remit son âme à Dieu. Les lettres que nous venons de citer, et dont la plus grande partie n'avait pas encore vu le jour, exphquent assez cette mâle confiance. Dans une espèce de testament httèraire où il signale sans fausse humilité les imperfections de son œuvre, il se rend ce témoignage : « On aime ceux au service desquels on se consacre, et je n'ai pas travaillé vingtquatre ans à étudier la France de siècle en siècle sans
me lier plus intimement à elle, sans faire des vœux pour sa gloire et pour son bonheur... Je suis protestant, mais j'espère qu'on ne me trouvera étranger à aucun sentiment religieux d'amour, de foi, d'espérance ou de charilé, sous quelque étendard qu'il se manifeste... .le suis républicain, mais en conservant dans mon cœur l'amour ardent de la liberté que m'ont transmis mes pères, dont le sort a été lié à celui de deux républiques, et l'aversion pour toute tyrannie, j'espère ne m'élre jamais montré insensible ni à ce culte pour d'antiques et illustres souvenirs qui conserve la vertu dans de nobles races, ni à ce dévouement sublime aux chefs des nations qui a souvent illustré les sujets... » Si les documents inconnus que nous venons de rassembler justillent ces paroles, ils font surtout connaître l'homme, bien supérieur à l'écrivain, et nous révèlent l'ensemble des principes qui mirent ses espérances à l'abri des coups de la fortune. Ame vraiment libérale, cœur profondément humain, esprit avide de réformes, aussi opposé au servilisme qu'à la démagogi(\ enfin homme de moralité idéale bien plutôt qu homme d'action, il a dit de lui-même, — c'est la dernière citation que j'emprunte à ces confidences, — il a dit un jour avec fierté ce qu'auraient pu dire aussi les Channing, les Tocqueville, tous ces penseurs désintéressés qui ont vécu en dehors et au-dessus des partis : « Je n'ai pas été vaincu, car le drapeau sous lequel je marche ne s'est pas encore déployé dans la bataille. »
Monlpellier, décembre 1S6I.
LETTRES DE SÏSMONDI