‹ Lettres inédites de J.C.L. de SismondiChapitre 4 sur 11 · A MADAME LA COMTESSE D'ALBANV · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE D'ALBANV

« Pescia, 18 juin 1807.

« Madame,

« Permettez-moi de chercher à me rappeler à votre souvenir, en vous envoyant les deux premiers volumes de mon Histoire. Si votre noble ami avait vécu, c'est à lui que j'aurais voulu les présenter, c'est son suffrage que j'aurais ambitionné d'obtenir par-dessus tous les autres. Son âme, généreuse et fiére, appartenait à ces siècles de grandeur et de gloire, que j'ai cherché à faire connaître. Né comme par miracle hors de son siècle, il appartenait tout entier à des temps qui ne sont plus, et il avait été donné à l'Italie comme un monument de ce qu'avaient été ses enfants, comme un gage de ce qu'ils pouvaient être encore. Il me semble que l'amie d'Alfieri,

celle qui consacre désormais sa vie à rendre un culte à la mémoire de ce grand homme, sera prévenue en faveur d'un ouvrage d'un de ses plus zélés admirateurs, d'un ouvrage où elle retrouvera plusieurs des pensées et des sentiments qu'Alfieri a développés avec tant d'âme et d'éloquence. Avant la fin de l'été, je compte aller à Florence vous rendre mes devoirs et entendre de votre bouche, madame, votre jugement sur mes Républiques.

« 11 y a quinze jours que j'ai quitté madame de Staël à Coppet; elle avait chargé son libraire de vous faire parvenir sa Corinne, et elle se flattait que vous l'aviez leçue; si cependant elle ne vous est pas parvenue encore, je pourrai vous en envoyer un exemplaire ; je serai sûr, en le faisant, de l'obliger, car elle désirait sur toute chose que cet ouvrage fiit de bonne heure entre vos mains et qu'il obtint votre approbation. Je me flatte qu'elle sera entière, et que si la France a été juste pour elle, l'Italie sera reconnaissante.

(( Vous aurez su, madame, que notre amie a éprouvé de nouveaux désagréments; vous en aurez su même davantage, caria malignité publique s'est plu à exagérer les rapports. On lui avait laissé acheter une campagne dans la vallée de Montmorency, en lui donnant des espérances trompeuses, et, au lieu de lui permettre ensuite de l'habiter, on avait confirmé l'exil à trente lieues; c'est alors qu'elle est revenue à Coppet, où j'ai passé un mois auprès d'elle. Aujourd'hui, je m'éloigne d'elle de nouveau et pour une année entière. Mais j'espère voir bientôt ici un autre de nos amis communs, M. de Bonstetten, qui doit avoir eu, il y a peu de mois, l'avantage de vous voir,

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et qui ni'annonco, par sa dernière lettre, son retnui' prochain à Rome. Peut-être vous l'arrêterez quelque temps à Florence, et nous nous le disputerons.

« Agréez, madame, l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « .1. Cii. Léon. Simonde Sismoindi. »

» Pescia, 23 juin 1807.

« Madame,

« Je me hâte de vous envoyer Corinne; c'est à vous que l'auteur voulait que son livre parvînt avant tout autre en Italie. Madame de Staël n'avait point attendu le voyage long et incertain de M. de Sabran; elle avait donné ordre à son libraire de vous expédier cet ouvrage au moment où il paraîtrait. Si cet exemplaire qui vous était destiné vous parvient enfin, je prendrai la liberté de vous le demander pour le faire passer à Naples, à la place de celuici. Sans doute, madame, moi aussi j'aurais ardemment désiré que madame de Staël eût assez de fermeté dans le caractère pmir renoncer complètement à Paris, et ne faire plus aucune démarche pour s'en approcher; mais elle était attirée vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus forts que ceux de la société. Ses amis, quelques personnes chères à son cœur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont irrévocablement fixées. Il ne lui reste que peu d'attachements intimes sur la terre, et, hors de Paris, elle se trouve exilée de ce qui remplace pour elle sa famille aussi bien que son pays.

C'est beaucoup, sensible comme elle l'est, passionnée pour ce qui lui est refusé, faible et craintive comme elle s'est montrée souvent, que d'avoir conservé un courage négatif qui ne s'est jamais démenti. Elle a consenti à se taire, à attendre, à souffrir pour retourner au milieu de tout ce qui lui est cher, mais elle a refusé toute action, toute parole qui fût un hommage à la puissance. Encore à présent, comme on la renvoyait loin de Paris et de la terre qu'elle avait achetée, le ministre de la police lui fit dire que si elle voulait insérer dans Corinne un éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses désirs seraient satisfaits. Elle répondit qu'elle était prête à ôter tout ce qui pourrait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien à son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, madame, il est pur de flatterie, el, dans nos temps de honte et de bassesse, c'est un mérite bien rare. « Nous allons donc bientôt voir ceux où l'âme antique de votre ami s'exprime avec toute sa fierté, toute son .énergie. Je n'en doute pas, madame, vous réussirez à obtenir une libre publication, puisque vous avez déjà été si avant. Ce succès ne pouvait être obtenu que par vous seule au monde; il fallait les efforts, le courage, la persévérance d'une affection que la mort a rendue plus sacrée et qu'elle a presque transformée en culte.

« Parmi ces hommes qui comprennent si mal les hautes pensées et les sentiments généreux, il reste cependant encore une i>ecrèle admiration pour des vertus et un dévouement dont ils sont incapables. Vous les avez dominés, vous les dominerez encore par cette profonde vérité de votre caractère et de vos affections; ils céderont,

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ils obéiront au grand nom d'Alfieri, parce que vous, en sentant toute la hauteur de son génie, toute la noblesse de son caractère, vous les forcez à le reconnaître.

« J'ai eu, aujourd'hui même, des nouvelles de Bonstetten, et je ne sais cependant pas mieux que vous, madame, pas mieux que lui, s'il reste à Rome, s'il reviendra à Florence, si nous le venons. Il est vrai qu'il est étrangement jeune encore. Il retrouve toutes les émotions douces et tendres avec un cœur de vingt ans, et pour les chagrins, il n'y est pas accessible. Je souffre à présent plus pour lui qu'il ne souffre peut-être lui-même. Je vous en parlerai, madame, quand j'aurai l'avantage de vous voir. C'est une fête que je me réserve, et elle est devenue plus désirable encore après la charmante lettre que vous avez eu la bonté de m'adresser. Recevez-en mes remercîmenls, madame, et croyez-moi, avec le plus profond respect, « Votre três-hinnble et trés-obéissant serviteur, « J. Ch. L. Simo>'de Sismondi. »

« Pescia, 26 mars 1808.

« Madame,

« Je ne pouvais pas mieux servir M. Schlegel qu'en vous procurant la lecture de sa brochure. TJn auteur est trop heureux quand il trouve des lecteurs qui veulent bien se préparer à le suivre eu étudiant d'abord la matière qu'il a traitée, et en refaisant en quelque sorte son ouvrage avec lui. Vous avez été, madame, d'autant plus indulgente pour Schlegel, que vous entendiez mieux son sujet. On ne l'a pas ménagé à Paris, mais ceux qui l'ont le plus mal-

traité ne s'étaient pas si bien mis en état de le juger. Au reste, comme les critiques français s'en sont très-bien aperçus, cette brochure était bien moins une comparaison impartiale de deux tragédies qu'une attaque secrète contre le Théâtre-Français, contre ce que la nation regarde comme la gloire de sa littérature. La brochure pétille d'esprit, mais c'est souvent celui d'un avocat ; l'on sent à chaque ligne un but hostile que l'auteur ne perd pas de vue, quoiqu'il semble ne jamais vouloir marcher vers lui.

« Sans doute il est avantageux pour l'art, que d'habiles gens comparent ainsi les théâtres des langues différentes; mais il est impossible de prononcer un jugement ensuite de ces comparaisons. Chaque nation a une poétique essentiellement différente pour son théâtre ; elle s'est proposée un autre but, elle s'est soumise à une législation distincte. Les mœurs dans la tragédie doivent môme être comme un terme moyen entre la nation représentée et celle pour qui on représente. Les spectateurs rencontrent les héros sur une terre neutre, car on n'a pu exiger que le peuple connût l'antiquité comme un Saumaise, pour être ému des spectacles qui lui représentent l'antiquité. Chacun s'est tiré de cette difficulté d'une manière différente. Les Français ont mêlé quelque chose de parisien à tous leurs héros; Métastase et les anciens Itahens leur ont donné à tous, les mœurs de convention de la poésie italienne, le romanesque pastoral; les AUemands, plus fidèles dans leurs tableaux, pour conserver la vie historique, ont mis la vie entière avec tous ses détails sur la scène, afin que ce monde nouveau dans lequel ils vous transportent, se fit comprendre par son ensemble même. Shakspeare

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a évité cette difficulté, en ne peignant le plus souvent que sa propre nation ou celles qui lui ressemblaient par les mœurs. Enfin votre illustre ami a placé sur la scène l'homme seul, l'homme avec ses pensées et ses passions, en retranchant tous les accessoires, tout ce qui pourrait faire de ses héros des Grecs, des Romains, des Ecossais, des Goths, plutôt que des ïtaHens. 11 n'a laissé dans ses tragédies de sentiments et de souvenirs nationaux, que ce qui était absolument nécessaire pour fixer la scène; mais il a, en général, attiré à soi avec une puissance surprenante, et son sujet et ses spectateurs, plutôt que de transporter les Grecs sur le théâtre de Florence, ou de faire rêver aux Florentins la Grèce. Sans doute qu'il a trouvé ses compatriotes trop corrompus pour vouloir emprunler rien de leurs mœurs, et trop ignorants pour qu'il pût les intéresser à des mœurs étrangères.

« J'aurai, vendredi, l'honneur de vous rendre mes devoirs, et de prendre vos ordres pour madame de Staël, pour Venise où je m'arrêterai peu de jours, et pour l'Allemagne. Si je puis, je ne m'arrêterai qu'une demi-journée à Florence, et je continuerai immédiatement ma route. Mais je me flatte que vous résisterez aux instances de vos amis de Paris, qu'à mon retour e)i Toscane je vous y retrouverai encore, et que vous m'aurez conservé la bienveillance que vous m'avez témoignée.

« Je suis, avec le plus profond respeci, madame, votre très-humble et obéissant serviteur,

(( J. G. L. SiMONDE SlSMONDI. ))

« Genève, 12 août 1808.

« Madame,

« J'ai envoyé au libraire Piatli un exemplaire de mes troisième et quatrième volumes pour vous. Il doit le recevoir dans une balle de livres vers le 25 de ce mois. Ayez la bonté de le lui faire demander. Je serai bien heureux si cet ouvrage peut obtenir votre approbation. 11 me semble que la préférence que vous donnez à l'Italie sur la France ou l'Allemagne doit rendre son histoire intéressante pour vous. Blessés que nous sommes des vices de nos contemporains, nous cherchons avec empressement dans nos souvenirs un temps où les hommes aient été plus dignes de notre estime.

« A mon retour d'Allemagne, j'ai trouvé ici M. de Bonstetten, qui a eu l'avantage de vous voir à son passage à Florence. 11 avait trouvé tant de plaisir dans votre société, qu'il voulait absolument me procurer l'avantage d'en jouir, et soUiciter pour moi une place à Florence, afin de m'y renvoyer. Je l'ai arrêté comme il se donnait du mouvement pour moi ; il ne faut servir que ceux qu'on aime, ou du moins, il ne faut jamais mettre en opposition ses sentiments avec les devoirs qu'on s'impose. J'espère bien avoir l'avantage de vous voir de nouveau à Florence; mais ce sera toujours comme citoyen, non comme fonctionnaire public, j'aurais, il est vrai, une autre ambition pour mon beau-frère, M. Forti, que j'ai eu l'honneur de vous présenter; comme il n'a pas beaucoup de vivacité dans ses affections de parti, il peut très-consciencieusement se

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permettre ce que je dois m'inlerdire; de plus, la grande considération dont il jouit dans sa province, et les talents qu'il a développés, le rendraient sans doute utile à ses concitoyens, s'il y occupait quelque emploi. Je l'ai fait recommander au général Menou, à M. de Gérando et à M. Déjan, mais je serais fort reconnaissant si vous vouliez bien seconder mes recommandations, si l'occasion s'en présente.

« Sans doute vous aurez été frappé de l'amabilité infinie de M. de Bonstetten, que vous aviez perdu de vue depuis plusieurs années ; plus je le compare à tout ce que je connais, et plus la grâce et le mouvement toujours nouveau de son esprit me frappent et me confondent. Ce n'es! pas la génération présente ni l'éducation de nos jours qui donneront un homme semblable. Nous passons la plus grande partie de cet été ensemble à Coppet, avec madame de Staël, M. Constant et M. Schlegel. Nous y avons souvent des visites dignes d'une telle société, et nous y oublions doucement le beau ciel de l'Italie. Cependant et les uns et les autres nous comptons y retourner un jour, et tous ceux qui vous ont connue, madame, mettent au j)remier rang parmi leurs motifs pour revoir Florence le désir de vous y retrouver. J'espère que, quand j'aurai ce plaisir, vous m'honorerez encore de la même bienveillance que vous m'aviez accordée, et que vous comptez toujours sur mon inaltérable attachement et ma reconnaissance.

« Je suis, avec respect, madame, votre trés-hunible et obéissant serviteur,

« Simon DE Sismondi. »

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« Genève, jeudi 8 décembre -1808.

« Il y a tout juste un mois, madame, que je vous ai écrit une longue lettre que vous n'avez point reçue et que vous ne recevrez point, puisqu'on vient de me la rendre à l'heure même. M. de Gérando avait demandé que mon aimable et célèbre compatriote, le professeur Pictet, lui fût envoyé pour organiser les études en Toscane. J'avais pris la liberté de vous le recommander, et c'est la lettre que je lui avais donnée qu'il m'a rendue; car il ne part point. On a trouvé qu'un fils de Calvin ne devait pas être envoyé dans un pays si orthodoxe. J'en ai du regret pour la Toscane, pour M. de Gérando, et j'ose même dire pour vous; je suis sûr que mon ami aurait trouvé l'art de vous [lia ire.

« J'ai reçu de madame Brun deux lettres de Florence : elle y parle de vous, madame, avec un enchantement, avec un enthousiasme qui m'ont fait un sensible plaisir. Vous avez réellement trouvé le moyen de faire pour elle un paradis de Florence ; elle y parle de ceux qu'elle a vus chez vous et par vous comme d'hommes extraordinaires, d'hommes supérieurs. Quelquefois, je doutais si c'était bien à Florjence qu'elle avait ti'ouvé tout cela, ou si elle n'y avait point vécu dans le quinzième siècle plutôt qu'aujourd'hui. Après lout, je soupçonne que vous êtes deux magiciennes, el que tout ce monde si distingué était de votre création ou de la sienne. Encore votre manière de créer est-elle fort différente ; vous regardez toujours le monde du haut en bas en le jugeant, elle le place dans

les nuages que le soleil colore et dont elle arrête les formes dans son imagination. Vous avez fait valoir les gens que vous lui présentiez, parce que vous aviez démêlé leurs qualités que vous mettiez au grand jour ; mais c'était toujours eux. Elle les a rêvés dans sa tête, et celui-là serait bien habile qui reconnaîtrait les portraits qu'elle en faits.

« Je suis fort impatient que vous voyiez la pièce de Benjamin Constant : elle est enfin imprimée, mais on ne la mettra en venle que dans trois semaines, parce que le libraire attend qu'elle soit arrivée à Paris. Dès que je pourrai m'en procurer un exemplaire, je prendrai la liberté de vous l'envoyer sous bande et par la poste. Vous savez que la théorie allemande du théâtre et celle d'Alfieri sont absolument les deux extrêmes. Les premiers ont voulu peindre le lieu, le temps et tous les accessoires, le second a toujours dépouillé son sujet de tous les accidents, pour le réduire à la plus haute simplicité. Le lieu de la scène est, pour Alfieri, dans le cœur humain, et il le prend en quelque sorte hors du lieu et du temps. Benjamin, en imitant une pièce allemande, a dû prendre de la théorie allemande tout ce qui peut se concilier avec la sévérité française, tout ce qui ne répugne pas trop à nos habitudes et nos mœurs théâtrales. H faut donc le juger d'après les lois qu'il a suivies, non d'après celles que notre illustre ami nous a accoutumé à respecter. Dans un sujet complètement historique, et d'une histoire qui cependant est peu connue, il faut plus de détails pour mettre entièrement au fait le spectateur. Il en faut plus encore parce que Schiller avait choisi un sujet

double en lui-même. L'intérêt, chez lui, se partage entre Max Piccolomini et Walstein. Vous verrez jusqu'à quel point Benjamin a évité ce défaut, comment il a su faire marcher sa pièce avec une rapidité croissante et un intérêt toujours plus vif. Les trois pièces de Schiller forment ensemble environ neuf mille vers; il n'y en a que deux mille huit cents dans celle-ci, et tout y est cependant.

« Nous avons eu à Goppet M. Werner, le poëte tragique, auteur de Luther, de Wanda, d'Attila, l'un des hommes enfin les plus distingués de l'Allemagne. J'auraisbeaucoup désiré vous le faire connaîtie, et si, comme il en a l'intention, il va dans une année en Italie, je ne manquerai pas de vous l'adresser. C'est une chose si digne d'observation que la poésie mystique, qui a pris complètement le dessus en Allemagne, et qui tient désormais toute cette nation dans un somnambulisme perpétuel, qu'on est heureux de pouvoir le juger dans son principal prophète. Werner est un homme de beaucoup d'esprit — de beaucoup de grâce, de finesse et de gaieté dans l'esprit, ce à quoi il joint la sensibiUté et la profondeur, et cependant il se considère comme chargé d'aller prêcher l'amour par le monde. Il est, à votre choix, apôtre eu professeur d'amour. Ses tragédies n'ont d'autre but que de répandre la religion du très-saint amour ; et elles doivent réussir, car c'est la plus admirable versification qu'on ait encore vue en Allemagne, et une imagination si riche et si neuve, qu'on dépit de sa bizarrerie elle commande l'admiration. L'autre jour, je l'eritendais qui dogmatisait avec un Allemand très-raisonnable, bomnie d'âge mûr, que M. deGérando connaît fort, le baron de Voght : a Vous savez ce

que l'on aime danssa maîtresse? » ditWerncr; Voght hésitait et ne savait pas trop ce qu'il devait nommer. « C'est Dieu! » poursuit le poëte. n Ah! sans doute, » reprend Voght avec un air convaincu.

« Pour achever mes nouvelles de théâtre, je pourrais vous parler d'un opéra que M. de Sabran vient de faire donner au théâtre de Genève : mais il n'y a guère lieu de s'en vanter. Tout son esprit (il me semble que vous le connaissez) est celui de finesse et de rédaction, qui ne fait jamais rire que du bout des lèvres, mais ce rire-là ne se communique point; il n'est bon que dans un salon, où chacun est pour soi; au théâtre, tout est perdu si les impressions ne sont pas populaires et si chacun ne sent pas qu'il fait partie de la masse. Ah! que j'aimerais mieux vous parler des combats de bêtes féroces du Midi ! Mais je n'ose. Ici, nous croyons encore aux succès des toréadors. ))

" Genève, 9 janvier 1809.

« Madame,

« Je remets à M. Degen, Américain, qui va à Livourne, deux exemplaires de Walstem, qu'il promet de laisser chez vous à son passage. Il sera, je pense, à Florence presque aussitôt que ma lettre. Ayez la bonté d'envoyer le second exemplaire à ma mère, à Pescia. On trouve le procaccio de Pescia in via de Palchetti, n° 2, proche de In Vigna. 11 est très-possible que madame de Slaël joigne à mon paquet deux exemplaires aussi, pour faire passer à Rome à madame Brun et à madame de Humboldt. J'a

osé répondre de votre complaisance pour les leur faire parvenir. Je vous ai déjà si souvent parlé de cet ouvrage, que je n'ose pas y revenir; mais je suis bien impatient de savoir votre jugement et celui de la société française que vous avez assemblée autour de vous.

« Il y a dans cette société un homme dont j'ai fort à me plaindre. Je croyais être connu de M. de Gérando à peu près autant que je le connais, et pouvoir me passer de recommandations auprès de lui; j'en ai cependant demandé pour une affaire de mon beau-frère que je croyais dépendre de lui, et, comme nous avons un très-grand nombre d'amis communs, je lui ai été recommandé par tous ceux qu'il aime et qu'il estime le plus. M. de Gérando a, je crois, reconnu l'injustice qu'éprouve mon beau-frère. Une fausse interprétation de la loi des fidéicommis lui enlève un héritage considérable, auquel il aurait été appelé abintestat, et que le testateur a voulu lui assurer d'une manière plus formelle. M. de Gérando dit que ses pouvoirs ne s'étendent point à celte affaire. Je le crois, et ce n'est point là-dessus que porte ma plainte, mais je suis blessé de la légèreté et de la négligence avec lesquelles il traite celui qu'il vient de ruiner ; je suis blessé de l'oubli des rangs et des convenances sociales envers un gentilhomme qui lui était recommandé par Mil. de Montmorency, Camille Jordan, Bonstetten, Pictet et bien d'autres encore. M. de Gérando, pour compenser, en faveur de mon beau-frère, la perte d'une partie de sa fortune, lui a promis de lui conserver un emploi assez mesquin qu'il occupait alors {un cmnarlingato); cependant il l'a donné à un autre, en même temps qu'il écrit à mes amis

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qu'il venait do le placer. Honleux de ces contradictions, il écrit au maire de Pescia pour lui reconnnander M. Forti pour une place de greffier de la commune. Une lettre assez vive du maire, qui indique qu'une telle proposition serait prise pour une insulte, ne sert point à lui faire ouvrir les yeux, et il croit, aujourd'hui encore, avoir dignement employé un homme qui tient peut-être le premier rang dans sa province.

« J'ai regret que mon beau-frère n'ait pas, dès l'abord, déclaré qu'il ne rechercherait ni n'accepterait aucune place, il aurait évité cette protection humiliante et celte grâce ridicule. Je ne blâme point, quoique je n'imite pas ceux qui, dans des temps de calamité, entrent dans le gouvernement. Mais, puisqu'ils sont sans cesse obligés de porter la désolalion dans les provinces et les familles, puisque, maniés comme des instruments par une main plus puissante, ils frappent et renversent d'après des vues qui ne sont point à eux, ils doivent amplement compenser le mal qu'ils sont forcés de faire par le bien qu'ils font volontairement, ils doivent consoler les pères auxquels ils enlèvent leurs enfants, les enfants qu'ils privent de l'héritage de leurs pères, autrement on leur demandera compte du sang et des trésors qu'ils coûtent au pays, et on leur dira qu'un honnête homme ne doit pas concourir à faire des malheureux, lorsqu'il n'a pas la certitude que, loin de l'aggraver, il a adouci leur misère. Nous avons le bonheur d'avoir, à Genève, un beau modèle dans ce genre : M. de Barante, notre préfet, sait se faire aimer dans l'exécution môme de la conscription et de la levée des impôts. Nous sentons que sa probité, sa douceur, sa

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justice, l'ordre parfait qu'il a étn])li daus tout, ce qui dépend de lui nous sauvent chaque jour des milliers de vexations, et que nous n'éprouvons d'autres maux que^ ceux qui sont inévitables.

« Avez-vous reçu un livre de son fils qui vient de paraître : De la littérature française dans le dix-huitième siècle. C'est un ouvrage où l'on trouve un esprit bien distingué et une bien grande étendue de connaissances pour un jeune homme. Son but (s'il y en a un, ce qu'on peut révoquer en doute) est de prouver qu'on accuse à tort la philosophie du dix-huiliéme siècle d'avoir fait la Révolution, que cette philosophie, qu'il juge avec une ^..., était l'effet nécessaire de la corruption de la nature, que le siècle a fait la philosophie et non la philosophie le siècle, que les temps sont nécessairement enchahiés, et que les nations passent, par une révohition inévitable, de la barbarie à la civihsation, à la corruption, et de nouveau à la barbarie, en sorte que tous les efforts sont vains et que chaque "chose est parce qu'elle doit être. C'est un système d'une profonde tristesse, et non moins dangereux peut-être que triste; mais enfin, il est développé avec esprit, et, quelque jugement qu'on porte sur l'ouvrage, on ne niera pas le talent distingué de l'auteur.

(( Vous avez, j'espère, reçu une longue lettre que je vous ai écrite il y a un mois; n'oubliez pas que vous m'avez promis de m'écrire quelquefois. Adieu, madame. Croyez à tout mon respect et à tout mon attachement. »

* Les mots qui manquent ici ont ("té enlevés pnr la rupture du cachet.

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« Coppet, 22 mai 1809.

« J'ai reçu successivement, madame, les tomes divers des œuvres posthumes d'Âlfieri que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et aujourd'hui, je pense, les derniers. Je ne saurais vous dire combien cette succession d'envois a ajouté à ma reconnaissance. Je comptais bien assez sur votre bonté pour vous demander ce présent, mais je ne m'attendais point à cette attention soutenue qui vous a fait vous occuper de moi pendant un mois de suite, pour faire partir chaque semaine un nouveau paquet. J'ai été aussi on ne peut plus touché de voir toujours l'adresse écrite de votre propre main, et cette correspondance silencieuse me donnait une certaine émotion propre au temps où nous vivons : car comme des choses qu'on pense, il y en a les trois quarts qu'on ne peut pas dire, les lettres les plus pleines et les plus détaillées ne sont guère moins loin d'être l'expression du cœur que ces simples adresses. 11 y a plus d'intimité, plus de correspondance de l'âme dans ce qu'une lettre fait penser que dans ce qu'elle dit. J'ai le sentiment que vous souffrez et que je souffre, que vos vœux et vos pensées sont tournées aujourd'hui vers le même pays que moi, que les mêmes gazettes vous font les mêmes impressions, que les mêmes malheurs, les mêmes boucheries vous glacent du même effroi. Nous sommes d'accord, la parole elle-même y ajouterait peu de chose, l'écriture n'oserait en approcher. Mais il y a à présent un tel point de douleur et de souffrance pour chaque individu, que la pensée sous cette oppression ne peut plus garder de Uberlé.

« Quand j'aurai écarté ces images noires, si j'y réussis, je vous parlerai des ouvrages de votre illustre ami, et surtout de ses satires, puisque c'est, je crois, après la tragédie, le genre d'écrits dans lequel il a montré le plus de talent. Il avait ce degré d'amertume que donne une indignation vertueuse, et cette poignance d'expression, cette brièveté dans la force qui rendent la satire d'autant plus brillante que ce mérite est plus rare dans la langue italienne. — Vous avez lu sans doute les Martyrs, c'est la chute la plus brillante dont nous ayons été témoins. Mais elle est complète, les amis mêmes n'osent pas la dissimuler, et quoiqu'on sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation de Chateaubriand est extrêmement douloureuse ; il voit qu'il a survécu à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi comme fortune, car il n'a rien, il ne tient aucun compte de l'aigent, et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait de gagner par cet ouvrage qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde, c'est un si beau talent mal employé, c'est même un beau caractère qui, à quelques égards, s'est démenti. Comm.e il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître au Heu d'être lui-même, ses défauts sont tâchés comme ses qualités, et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il parle avec une grande liberté et un grand courage, cependant il y a dans les Martyrs des passages indignes de ces principes, il y en a où il semble avoir cherché des al-

lusions pour flatter. Il a pris la servilité pour caractère de la religion, parce qu'il a appris cette religion au lieu de la sentir.

« Nous sommes à présent réunis à Coppet. Madame de Staël a auprès d'elle tous ses enfants, mais l'ainé est sur le point de partir pour l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent, et prendre des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci veut dans une année chercher la paix et la liberté au delà de l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'altachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence : l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une

amitié si vive est bien au-dessus ',

car il m'est arrivé plus d'une fois d'en ressentir pour

d'autres femmes depuis ^ attaché,

sans que les deux sentiments méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons encore ici Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel ; M. de Bonstetten y reviendra bientôt aussi : il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas fait de voyage depuis la Révolution, On nous annonce pour l'été la plus brillante compagnie de Paris : A la bonne heure! je ne suis curieux de rien, et je ne

* Mots enlevés par la rupture du cachet. - Idem.

voudrais pas ajouter au cercle que nous avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à voire retraite dans les livres et la pensée. Mais vous aussi, vous avez connu les orages du cœur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu celte intuition complète de la vie.

« Je différais de fermer ma lettre, espérant pouvoir vous dire quelque nouvelle, puisque la Suisse est le seul pays qui soit en même temps en communication avec les Autrichiens et les Français. Cependant aucune nouvelle ne nous parvient du côté de ceux-ci, et nous sommes dans une cruelle anxiété sur les personnes que nous avons connues à Vienne, dont plusieurs peut-être sont ruinées et plusieurs mortes. Que de désastres et de douleurs! Heureux ceux qui ont vécu quelques siècles avant nous, et qui n'ont vu ni tant de bassesses et de crimes, ni leur juste punition I »

" Coppet, 28 mai 1809.

« Je viens de recevoir votre aimable lettre du 17 mai, madame. Je suis confondu de la 'nouvelle qu'elle m'apporte. Je voudrais que la joie de vous revoir ne fût pas troublée par la pensée que ce voyage n'est pas volontaire. Mais vous paraissez le faire avec tant de calme, que je ne veux y voir que l'avantage qu'il a pour moi. Ce n'est pas, en effet, un malheur que d'aller à Paris, et si c'en était un, je suppose qu'il ne se prolongera qu'autant que vous le voudrez bien. L'auberge que vous m'indiquez, et où vouslogerez présdeGenève, est celledeDéjeanà Sécheron. Ayez la bonté, dès que vous y serez arrivée, de me le

faire dire sans retard, pour que je perde le moins possible (lu teni[)s que vous passerez parmi uous. Je serai à la maison de campagne de mon père, à Chênes, si, comme je le crains, madame de Staël n'est pas encore de retour de Lyon à votre arrivée à Genève. Elle y va dans quatre jours, accompagnant son fils aine jusque-là, et elle y restera aussi longtemps que Talma jouera la tragédie à Lyon. Cette ville est aussi sur voire route, et elle demande avec instance que vous lui rendiez, à Lyon, l'occasion de vous voir qu'elle risque de perdre ici.

« Hélas! elle va chercher à Lyon de la distraction ou de l'étourdissement, avec peu d'espérance d'en profiter; Son fils part pour l'Amérique. Une partie considérable de leur fortune est au delà de l'Atlantique, et, dans ce moment où tout ce vieux monde corrompu tombe en dissolution, il est plus important que jamais de se conserver une retraite, un moyen d'indépendance, une garantie de sa liberté, par delà l'enceinte soiunise aux révotions européennes. Mais quelque sage, quelque convenable que soit un pareil voyage, il faut un grand courage pour l'cnitreprendre, et elle ne s'y détermine pas sans de cruels déchirements. Voilà pour les souffrances particulières; vous savez quel est le poids des souffrances publiques, et combien chaque courrier annonce de désastres pour des amis auxquels nous sommes attachés, pour des hôtes auxquels nous avons de l'obligation, pour des villes entières qui sont ruinées ou incendiées ! Vous pouvez juger quelle est notre tristesse habituelle. Aucun de nous n'a plus le courage de travailler. Il piend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée, lorsque la vie est si

pesante, il prend un sentiment de mort universelle, et je voudrais dormir toujours, pour m'ôter à la fois et aux nouvelles des événements du jour, et aux retours sur soimême, qu'une philosophie impuissante nous fait faire sans résultat.

u Je vous ai écrit, il y a huit jours, à Florence, pour vous remercier de nouveau de tous les ouvrages posthumes qui me sont parvenus successivement. Je ne sais si ma lettre vous y trouvera encore. Je vous adresse celle-ci chez l'abbé de Caluso, en faisant des vœux pour que vous perdiez du temps en voyage, afin que mon amie puisse être de retour ici à votre arrivée. Je suppose qu'elle reviendra du 15 au 20 de juin. M. de Bonstetten est dans ce moment à Berne, mais il reviendra sans aucun doute pour vous attendre ici. 11 avait tellement oublié sa patrie, qu'il l'observe à présent comme une ville étrangère, tout étonné de ce qu'il y trouve. Les Bernois, de leur côté, commencent à lui pardonner d'avoir plus d'esprit qu'eux tous, et d'être plus jeune encore et d'esprit, et de corps, et d'espérance, qu'eux et que leurs enfants. N'oubliez point que vous m'avez promis une lettre de Turin, pour m'apprendre plus exactement le moment de votre arrivée, et comptez, je vous prie, sur mon dévouement et mon attachement, comme si la bienveillance que vous m'avez accordée était de plus ancienne date. Recevez-en de nouveau l'assurance et celle de mon profond respect.

« Lyon, 16 juin- 1809.

« On m'a renvoyé ici, madame, votre aimable lettre du 12 juin, comme j'allais repartir pour Genève, afin d'être sûr de vous y rencontrer. Je perds donc le plaisir de vous voir cette année, sur lequel j'avais compté, mais je ne laisse pas que de me réjouir de ce que cette persécution a cessé, et de ce que vous demeurerez tranquille et respectée, dans un lieu qui vous est cher par tant de souvenirs, avec cet entourage, ce petit nombre d'amis, ces livres, ce climat, qui rendent la vie douce, ou du moins qui en déguisent l'amertume. Je perds l'avantage de vous revoir quelques jours cette année; mais je conserve l'espérance de vous retrouver à Florence, et d'y jouir beaucoup plus longtemps de votre société. Quand madame de Staël partira, j'irai tout de suite en Italie, pour tâcher de m'étourdir sur cette perte immense, et pour chercher quelque distraction dans le changement de lieu et d'habitudes. Je suis ici avec elle ; je vous ai écrit à Turin, chez l'abbé de Caluso, une lettre que vous deviez trouver à votre passage, et qu'il vous renverra sans doute. Je vous disais qu'elle était venue ici pour voir Talma, je l'y ai suivie sans en avoir le projet, moins pour voir le roi de la scène française, que pour ne pas me séparer d'elle dans l'état de tristesse et même de maladie où elle est. Je retourne cependant à Genève après-demain, et elle n'y reviendra que quinze jours plus tard. Madame de Staël avait désiré longtemps et avec ardeur de voir Talma, elle parlait souvent de cette privation comme d'un des grands malheurs de son

exil; aujourd'hui sa lête n'était guère libre pour profiter de ce spectacle qu'elle avait si ardemment souhaité. Cependant, comme elle réunit elle-même le talent tragique à celui'de la déclamation, c'est encore de toutes les choses étrangères au cœur celle qui pouvait la prendre le plus fortement. C'est un admirable talent que celui de Talma, et je ne pouvais en le voyant m'empêcher de regretter qu'un homme comme lui n'eût pas montrée leur avantage les tragédies dé votre ami. Il était justement fait pour les sentir et en développer toutes les beautés, car son mérite à lui-même est dans la profondeur et la passion contenue; il aurait su mieux que personne mettre en jeu ce qu'Alfieri savait peindre mieux que personne.

« M. de Bonstetten est revenu à Genève, il y a quinze jours, le jour même que j'en suis parti ; il savait la persécution que vous éprouviez, et il vous attendait avec impatience, se flattant de profiter de tous les instants que vous passeriez à Genève. Je ne sais par quel accident il est revenu boiteux de Berne. Je ne le vois pas sans crainte subir la plus légère incommodité. 11 est si jeune qu'on croirait toujours que c'est par un enchantement qu'il a trompé le temps au passage, et je crains que le moindre accident ne rompe le charme. 11 vous est extrêmement attaché, et vous ne' devez point juger sur la légèreté de ses manières de la profondeur de ses affections. Je lui aj fait dire que vous ne veniez plus, et certainement il en a le même sentiment de regret pour lui-même, et de joie pour vous, et non plus que moi il ne se croit pas obhgé à une profonde reconnaissance pour une faveur qui n'est que la cessation d'une injustice.

« Vous n'êtes pas si sévère que moi pour Chateaubriand. Il me semble que le caractère servile qu'il domie à la religion chrélienne est tellement exagéré, qu'on ne peut s'empêcher d'y voir une intention de plaire au pouvoir. La soumission aux puissances peut avoir été la morale de l'Évangile, mais le zèle qu'il suppose aux soldats chrétiens, combattant pour toutes les causes, obéissant sans hésiter aux volontés les plus criminelles des empereuis les plus odieux, est une fiction de sa part dont je l'aurais dispensé. Il y a bien quelques légendes qui parlent de soldats chrétiens, mais il n'est pas probable qu'ils fussent jamais en grand nombre dans les armées. Et si l'on veut chercher une beauté idéale dans la religion, ce n'est pas celle-là dont je serai touché, mais la pratique des quakers, qui, déterminés à ne jamais concourir à une œuvre criminelle, souffriront tous les genres de peines et de supplices plutôt que de combattre; qui se refusent également à payer aucune contribution destinée immédiatement à la guerre, et qui, chaque année, attendent que lerégisseur fasse une saisie chez eux, avec tous les frais qui s'ensuivent, plutôt que de porter eux-mêmes leur argent au bureau des contributions. Je suis scandalisé de ce qu'Eudore avait ^... le spectacle de son supplice au peuple romain et à l'empereur : je suis scandalisé de ce qu'il a des remords d'avoir voulu remettre sur le trône un empereur légitime, en opposition à Galerius, dont il déclare le pouvoir sacré et inviolable dès l'instant qu'il occupe actuellement le trône.

* Mot enlevé par la rupture du cachet.

« Vous savez quel succès extravagant ont eu les Mélanges du prince de Ligne, publiés par madame de Staël. Il serait difficile de trouver dans toute cette crème fouettée un motif pour une faveur aussi immodérée : l'ouvrage en est déjà à sa troisième édition. Et toute cette gloire a un peu consolé ce vieux général des malheurs de sa patrie. Le palais de sa fille, madame la comtesse Palfy, est un de ceux qui ont été brûlés à Vienne dans le bombardement. Sa femme est restée dans la ville, mais lui-même a suivi l'empereur. Les comtes O'Donnel (une Stuart doit s'intéresser à cette illustre famille) ont aussi tous deux suivi leur monarque. Ai l'un ni l'autre n'avait été blessé dans aucun des combats qui ont précédé la prise de Vienne. En général, nous n'avons pas appris qu'aucun de nos amis, qui probablement sont aussi les vôtres, y eût péri. Dans l'autre armée, au contraire, il y a peu de familles qui n'aient à regretter quelqu'un de ses membres tués au combat d'Ebersdorf. Notre préfet de Genève vient de perdre son second fils, et il est fort inquiet pour le troisième, qui est aussi à l'armée, et qui probablement n'en reviendra pas plus que ses deux aînés.

« Madame de Staël me charge de vous témoigner, madame, toute sa reconnaissance pour votre aimable souvenir; elle avait pris la plus vive part aux inquiétudes que vous éprouviez, quoiqu'elle eût bien voulu échanger d'exil avec vous, et qu'elle désirât justement ce que vous craigniez. Elle vous supplie de ne point démentir l'espérance que vous lui donnez de la voir encore. Recevez de nouveau l'assurance de tout mon respect. »

A MADAME D'ALDANY. 95

« Genève, 24 juillcH809.

« Vous êtes d'une bonté pour moi, madame, dont je serai toujours profondément reconnaissant. Chacune de vos lettres est plus flatteuse, que la précédente, plus amicale aussi, permettez-moi cette expression que le sentiment bien autant que la vanité me suggère. J'ai besoin d'obtenir de l'affection de vous, j'ai besoin d'arriver à l'amitié, et je veille avec avidité, comme avec reconnaissance, tout ce quil y a de bienveillant pour moi dans vos lettres. Je vois qu'enfin vous lisez tout de bon mon Histoire, et j'en ai beaucoup de plaisir. Il faut un assez grand courage pour traverser le premier volume, auquel je n'ai point su donner un intérêt qui ne se trouvait guère dans le sujet, mais je crois qu'une fois cette première difficulté surmontée, le reste doit se faire lire; autrement il faudrait que j'eusse fait un tort prodigieux à un beau sujet, car je ne connais dans l'univers, après l'histoire de la Grèce, rien qui fût susceptible d'un plus beau développement du caractère des hommes. Les gouvernements, les mœurs, les opinions, les passions, tout y ressemblait à la Grèce; il n'y manque que ce vernis d'antiquité qui fait que nous respectons à Athènes et Sparte la grandeur de l'homme dans de petits peuples. Dans ce qui est plus rapproché de nous, nous demandons de plus grands effets, de plus grandes masses : des guerres où les armées ne passent pas deux mille soldats, où les conquêtes ne s'étendent pas à dix lieues de terrain, nous paraissent aujourd'hui des jeux d'enfant; et, en effet, accoutumés à pré-

sent à voir renverser des empires de plusieurs milliers de lieues carrées, et à voir condamner des millions d'hommes à la misère et à la souffrance ou à la mort pour une fantaisie de quelques mois, nous devons trouver bien mesquins les résultais de cette politique ancienne, où la vie et le bonheur des hommes étaient encore comptés pour quelque chose. Cependant il n'y a jamais de vraie grandeur que dans l'individu ; lorsque l'on considère les hommes par miUions, leurs passions se neutralisent, leurs qualités bonnes et mauvaises se compensent, pour former l'être abstrait, échantillon de la nature humaine. Il faut se représenter l'homme vicieux, parce que les méchants sont plus nombreux que les bons; il faut le prendre faible, égoïste, médiocre enfin pour l'esprit et les sentiments; mais lorsqu'un peuple n'est composé que de quelques milliers d'hommes, chacun compte pour soi, et le grand nombre a beau être corrompu, on voit cependant entrer sur la scène un assez grand choix d'individus énergiques pour prendre une idée plus digne de l'ensemble.' — On imprime dans ce moment-ci à Paris une seconde édition de mes quatre premiers volumes, et les quatre suivants, de cinq jusqu'à huit. Dès qu'ils paraîtront, j'aurai soin de vous les faire parvenir.

« Je n'avais point attribué les lettres sur les manuscrits retrouvés — à Ginguené, mais à M. d'Eymar, son successeur, que javais assez connu, et qui avait le même genre de vanité et d'importance; c'était aussi un littérateur révolutionnaire, qui veillait' toutes les occasions de se pro-

' Veillait, pour guettail, épiait. La même expression se retrouve plus d'une fois dans la correspondance de Sismondi.

A MADAME DAI.BANY. 95

iluire comme le protecteur des lettres. Je comprends que Ginguené, qui croyait avoir fait une superbe chose, ait été assez piqué du ton dont votre ami parlait de lui ^ Sa vanité est très-irritable, et l'a rendu plus d'une fois ridicule. Vous savez que, dans cette même ambassade, il insista pour que sa femme fût présentée à la cour, dans ce qu'il appelait Vhabit républicain, et que, l'ayant obtenu à cause de la peur qu'on avait de la France, il expédia un courrier extraordinaire à Talleyrand, pour lui annoncer que la citoyenne ambassadrice avait été présentée à la reine en pierrot. Talleyrand le pria de lui épargner désormais des courriers semblables, puisque la République n'avait point encore reconnu de citoyennes ambassadrices. — Je viens, au reste, de voir les deux lettres que Ginguené a publiées sur ce passage des Mémoires. U y a des expressions trés-violentes de colère et de ressentiment contre Alfieri, mais il ne parle de vous que d'une manière respectueuse, et je crois tout à fait convenable de ne rien répliquer.

« J'ai vu l'autre jour ici madame d'Aguesseau, (pii m'a beaucoup parlé de vous. Elle avait l'avantage de vous connaître avant la Révolution à Paris; aujourd'hui elle voyage avec sa fille, madame de Ségur, la même dont le mari a disparu d'une manière si inattendue et si

muette

Nous aurons bientôt à Coppet, je crois, MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, M. de la Rochefoucault, que

* U n'agit ici dû passage des Mémoires d' Alfieri, où le poëte rapporte sa correspondance avec Ginguené au sujet de la restitution de ses livres confisqués à Paris en 4792.

sais-je? tout le faubourg Sainl-Gcrniain. Mais nous n'y avons point vu de Gérando, qui, bi avant l'excommunication, a passé ici pour se rendre à Rome. Ses amis ne croyaient pas qu'il eût accepté cette commission, mais ils n'avaient pas la mesure de son courage. Madame de Staël me charge de vous remercier de tout ce que vous dites d'obligeant pour elle, elle en est singulièrement flattée, et elle met le plus grand prix à ce que vous teniez votre promesse de la voir encore avant son départ. Elle est affermie plus que jamais dans sa résolution, et le sort de l'Europe est bien fait pour l'y confirmer, mais qui sait comment on pourra surmonter toutes les difficultés d'exécution? Mon père, dans cinq ou six semaines, doit partir pour la Toscane. Je prendrai la liberté de vous l'adresser, madame, et de le recommander à votre bienveillance. Il retourne à Pescia pour vivre auprès de ma mère. J'irai à mon tour leur faire une visite, mais Dieu sait quand.

« Daignez, madame, agréer l'assurance de mon profond respect comme de mon dévouement. »

<c Coppet, 6 septembre 1809.

« J'ai un Irès-vif chagrin, madame, de votre passage près de nous, sans que nous vous ayons vue, et j'en garderai une longue rancune à M. de Gérando, car je ne puis pas méconnaître son ouvrage : quelles que fussent ses relations avec madame de Staël et celles de tous ses amis, il n'osa pas lui faire visite, en passant à Genève, pour ne pas aventurer quelque chose d'un crédit dont il s efforce à tirer parti. Mais à présent, il voudrait que son action devînt

tout ordinaire, il voudrait pouvoir citer en sa faveur des exemples illustres, et aucun ne pouvait avoir pour lui plus de prix que le vôtre. Comme il abandonne son amie, il voudrait faire croire à tout le monde qu'elle est pestiférée ; il vous a trompée, madame, et jevous assure que rien ne compromet moins que de venir à Coppet ; nous y voyons arriver successivement tous les gens qui ont besoin de plus de ménagement, les uns parce qu'ils craignent, les autres parce qu'ils espèrent. Je n'ai jamais aperçu qu'aucun de ceux que j'y rencontre ait éprouvé le plus léger désagrément ensuite de ses relations avec notre amie. Mais, mon Dieu! dans mon chagrin de ne vous avoir pas vue, et mon humeur contre de Gérando, je ne dis pas un mot de ce voyage forcé, qui vous est si désagréable, et auquel vous deviez si peu vous attendre. Vous êtes déjà arrivée à présent, vous aurez retrouvé à Paris ces hommages, cet esprit, ce bon ton, qu'on rencontre tous les jours moins en province et tout est devenu province : vous êtes peutêtre toute réconciliée avec la nécessité, et vous ne demanderez que bien mollement un retour que je désire vivement. Je n'ai jamais vu Paris, mais je le déteste par avance, et de plus je le crains, car je ne voudrais pas qu'un peu de plaisir, que j'y trouverais peut-être, diminuât mon aversion pour la ville, et ses habitants, et la nation dont c'est la capitale. Il faudra bien qu'une fois j'y fasse un voyage, mais c'est une fâcheuse nécessité que je repousse autant que je puis. Je n'ai pas la moitié autant de plaisir à penser que je vous y trouverai, que j'en aurais eu à vous revoir à Florence. Vous êtes la reine de Florence, et la seule reine, à présent qu'on en a retiré l'autre.

A Paris, vous êtes trop près de celui qui fait et défait les rois, et qui surtout n'enseigne pas à les aimer. J'espère pourtant, puisque c'est là qu'il faut désormais que je vous cherche, que je vous y trouverai toujours bonne et amicale pour moi, et mon attachement sera plus cordial et plus sincère que celui de toute votre nouvelle cour.

« Mon père part ce matin même pour la Toscane. J'ai un regret mortel qu'il ne doive pas vous y trouver : cette séparalion, qui m'afflige et m'inquiète, me laisse trèspeu maître de mes pensées. Ne vous attendez donc pas que cette lettre ait le sens commun; elle doit vous dire que je vous suis attaché pour la vie, mais la manière dont je l'exprime doit se ressentir de l'agitation de toutes mes pensées. C'est une chose bien solennelle qu'un voyage qui n'est point hé à l'idée prochaine d'un retour, et je m'étonne que nous le supportions si légèrement. Rien ne ressemble plus, après tout, au grand voyage, à la grande séparation. Quelques moments, et tous les rapports sont finis, toutes les communications sont impossibles, et quand la personne qui vous quitte est parvenue à un âge avancé, les plus tristes idées s'associent à nos adieux. — Mais tout me donne une même tristesse, la politique me cause un chagrin inexprimable. Je m'en occupe le moins possible, mais on no peut pas tellement éviter ces pensées, qu'il n'en reste de quoi empoisonner l'avenir. Les relations dans lesquelles je vis sont toutes devenues douloureuses; mon amie, toujours plus déterminée à son grand voyage, le considère avec effroi, et cependant elle y semble poussée par une fatalité irrésistible. J'ai d'autres gens malheureux auprès de moi ; il y en a que je plains

davantage p'arce qu'ils ne voient pas encore le malheur qui les menace. De ce nombre est M. de Bonstetten. Son second fds est malade de manière ^... qu'il reste peu d'espérance de le sauver. Tour à tour menacé d'une maladie inflammatoire et d'un marasme, on ne sait s'il finira par des douleurs violentes ou des angoisses. Mais les médecins ne peuvent croire à sa vie, et le père n'a pas encore envisagé la crainte de sa mort. — Vous voyez à ma tristesse universelle pourquoi j'ai tant tardé à vous écrire; j'aurais mieux fait peut-être de tarder davantage puisque je n'ai à vous entretenir que de douleurs et d'ennuis. Cette lettre partira cependant, ne fût-ce que pour vous dire combien profondément je vous suis attaché, dans quelque disposition d'âme que je me trouve. »

« J'ai été bien sensible, madame, à l'obligeance avec laquelle vous m'avez écrit avant d'avoir reçu les livres que je vous annonçais; mais j'espère qu'ils ne se seront pas longtemps fait attendre; on m'écrit que mon beaufrère les avait reçus le i"' septembre et comptait avoir l'honneur de vous les présenter lui-même. Je vous dois aussi des remercîments pour lui, l'accueil que vous voulez bien lui faire lui donnera occasion de voir chez vous les nouveaux gouvernants auxquels il a été recommandé, et de se faire connaître d'eux. Il a besoin de défendre sa fortune contre les bouleversements qu'occasionnent les lois qu'on introduit. J'avoue cependant que je commence à me

' Mot enlevé par la rupture du cachot.

tranquilliser sur des règlements qui ne doivent recevoir leur effet que dans quelques années. Dans la crise où nous vivons, ce serait grande folie que de s'inquiéter de l'avenir ; qui peut savoir à qui il appartiendra? Rien de ce qui nous entoure ne porte un caractère de durée. Nous sommes arrivés aux extrêmes de tout. Ce n'est qu'à présent qu'on commence à sentir les effets de la Révolution, parce qu'à présent seulement ceux qui sont nés pendant ses premières années entrent dans l'âge de la force et des combats ; un vide énorme se présente dans la population; le nombre des mariages est réduit d'une manière effrayante ; les ouvriers manquent à l'agriculture ; les denrées ne trouvant plus d'acbeteurs, les fermiers sont obligés de résilier leurs baux et d'abandonner le travail des campagnes ; le commerce et les manufactures sont depuis longtemps en ruine ; tout s'épuise, tout finit, et cependant, avec cette misère et cette dépopulation, la guerre va recommencer du nord au midi. Nous serons bientôt réduits à l'état où nous voyons la Valachie et la Bulgarie. Avons-nous des titres pour y échapper ? L'Europe était la patrie naturelle des loups et des ours ; pourquoi la leur a-t-on enlevée? 11 me paraît que les bêtes féroces se vengent.

« J'ai parlé à mon amie et mon hôtesse de votre obligeant souvenir ; elle en est extrêmement reconnaissante et m'a chargé de vous en remercier. Elle travaille à présent à des lettres sur l'Allemagne où elle compte examiner l'esprit, les mœurs et la littérature de ce pays. Jusqu'à présent elle n'a fait qu'un peu plus du quart de l'ouvrage, mais ce qui est écrit me paraît supérieur à tout

A MADAME D'ALDANY. 101

ce que nous avons encore vu d'elle. Ce n'est point, comme dans Corinne, le cadre d'un roman où elle place ses observations nationales, elle va droit à son sujet et l'embrasse avec une force qu'on n'attend point d'une femme. Il y a une profondeur vraiment admirable dans le jugement du caractère national, dans la peinture de son genre d'esprit et dans son opposition avec celui de tous les peuples. Rien encore de si nouveau, de si impartial et de si pénétrant n'a été écrit, je crois, sur le caractère d'aucune nation. Je suppose que cet ouvrage sera publié dans le courant de l'été prochain. Vous serez, madame, sans aucun doute, des premières à l'avoir. Auparavant, vous verrez une tragédie de Benjamin Constant qu'il va faire imprimer cet automne, c'est Wallensteiii, de Schillei', transporté sur la scène française. Je vous en avais parlé avant de l'avoir vu ; il a beaucoup surpassé mon attente. La versification est admirable et peut aller de pair avec celle de nos grands maîtres, l'observation des régies de la scène française est scrupuleuse, et cependant la nationalité, le caractère des temps et des lieux sont imprimés sur tous les personnages avec une force et une vérité que j'avais crues jusqu'ici réservées aux .\llemands. La pièce est d'un grand intérêt et fait verser beaucoup de larmes. Il est bien fâcheux qu'elle soit trop longue pour la représentation. Elle a deux mille huit cents vers, en sorte qu'on ne peut pas essayer de la mettre au théâtre.

« Vous avez bien raison, M. de Bonstellen porte la vie légèrement. Il semble que la douleur ne puisse pas l'atteindre, quoiqu'il la connaisse et qu'il la peigne quelquefois admirablement. Il est singulier qu'un homme comme

102 LETTRES DE SISMOISDI

lui soit né à Berne, il a tont le caractère d'un homme du Midi ; rimagination est le fond de son être, c'est par elle qu'il est sensible et par elle qu'il est consolé. Ces hommes du Midi, gardons-nous désormais d'en dire et d'en penser du mal. L'imagination ! quand elle exalte pour eux le sentiment de l'honneur ou de la honte, quand elle leur fait tout sacrilier pour une patrie dont nous soupçonnions à peine l'existence, elle les relève au-dessus de notre siècle, et elle venge par eux la nature humaine, dégradée dans tout ce qui nous entoure.

« Adieu, madame, croyez à la sincérité de mon attachement et à mon profond respect. »

« Genève, 18 octobre 1809.

(( J'étais tout à fait inquiet de votre silence, madame, votre bonté m'a tellement accoutumé à compter sur vos lettres, qu'il ne me semblait pas que sans un accident je pusse en être privé, et cependant je no savais trop où vous écrire, croyant déjà que ma précédente lettre ne vous avait pas atteint. Mais me voiià amplement dédommagé de cette inquiétude, par la lettre charmante que vous venez fie m'écrire. Je m'en suis fait honneur auprès de ma châtelaine; combien je voudrais pouvoir lui donner votre manière de voir Paris! mais on ne se laisse jamais détromper par d'autres, des choses ou des personnes que l'on chérit. Il nous faut à tous l'expérience pour cesser d'aimer. P»cmercions-en Dieu; si quelquefois cette fixité nous expose à être dupes, combien souvent n'est-elle pas pour nous une «rarantie do la durée de nos affections! Celle de mon

A îl.VDAME D'ALBANY. iÔS

amio ost fondée sur les souvenirs les plus tendres; ce sont d'abord cinq ou six personnes qu'elle aime en première ligne et dont elle voudrait à tout prix se rapprocher ; ce sont ensuite les émotions dont elle a besoin pour calmer des douleurs plus vives. C'est un terrible poids que le chagrin solilaire, et il faut qu'il lui soit cruellement à charge, puisqu'elle est résolue à faire ce grand voyage qui nous paraît à tous si redoulable pour elle. Sans doute , l'Aniérique est d'une tristesse mortelle, elle Test même bien plus pour mon amie que pour personne, aujourd'hui qu'elle a pris goût à la poésie et à la philosophie allemande. Rien n'est en effet plus opposé : tout est rêveur, vague et sans but, en Allemagne ; tout est utile et appliqué en Amérique. De tous les pays du monde, c'est celui où l'on demande le plus : à quoi cela sert-il? et rien ne sert comme l'argent ; aussi c'est leur première pensée. J'ai vu un journal américain dans lequel son arrivée était déjà annoncée, n C'est une femme fort riche, y disait-on, et qui vit d'une manière fort noble dans son château. Elle a aussi écrit plusieurs livres, (jui, étant beaucoup lus en Europe, lui rapportent assez d'argent. » Et c'est parmi ces misérables calculateurs qu'elle va passer quelques années! Ohl combien il y a de douleur et pour celle qui part et pour ceux qui la voient partir! Auparavant elle compte, dans six semaines ou deux mois, se rapprocher de Paris, mais toujours à la distance respectueuse qui lui est fixée; il serait bien possible qu'à la même époque, j'allasse vous rendre mes devoirs. Il est ridicule presque, d'avoir fait le tour de l'Europe et de n'avoir jamais vu Paris. Mais auparavant encore, j'espère que NicoUe pourra vous remettre les quatre volumes

i04 LETTRES DE SISMONDI

suivants de mon Histoire. Ils sont achevés d'imprimer, et j'attends presque de jour en jour leur publication. Vous voyez que je ne vous laisse pas un moment de repos; à peine avez-vous fini la longue tâche des quatre premiers, qu'il s'en présente une autre tout aussi longue. Prenez haleine cependant, le défaut de cette histoire est de n'être jamais assez liée pour qu'on désire en voir la suite. Les événements sont assez curieux, mais ils sont indépendants, et il n'y a pas une fin de chapitre où l'on ne puisse s'arrêter, comme si l'ouvrage était fini. Au reste, j'en parle avec une apparente légèreté, et j'en suis, dans le fait, trèsinquiet. Les autres volumes avaient paru en Allemagne, cela se passait sans bruit, sans critique ni gloire. Ici, il faut paraître àf un tribunal qui n'est nullement bienveillant, et qui, probablement, me jugera sans se donner la peine de me lire.

« Il y avait pour moi un grand avantage à ce que vous fussiez à Florence; j'étais alors plus près que vous de la terre des vivants, et je pouvais vous en donner des nouvelles. Aujourd'hui, c'est tout le contraire; vous êtes au centre et moi à la circonférence, et encore dans l'état actuel du monde, ni centre ni circonférence n'ont plus aucun mouvement. Les gens du pays vous intéressent peu, excepté M. de Bonstetten, dont le fils donne quelque espérance de guérison. Il va partir pour le midi de la France. M. de Saint-Priest est toujours ici, mais ses deux fils sont retournés en Russie. Nous mettons notre espoir dans les exilés, avec le temps nous pourrions avoir bonne compagnie. De Toscane, je n'ai aucune nouvelle qui puisse vous intéresser; dans la province qu'habitent mes parents, le

A MADAME D'ALBANY. lOS

pays est tellement infesté de brigands, que m'a sœur n'a pas osé passer Tautomne à sa campagne, qui n'est pas cependant à vingt minutes de la ville. Vous voyez que j'ai beau tourner mon sac de tous les côtés, je n'y trouve rien, absolument rien; il ne me resterait qu à parler de moimême ; mais encore après avoir dit que je suis triste, et que je vous suis tendrement attaché, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Cette tristesse et cette stérilité pourraient bien tourner à l'ennui. Dieu nous en garde, on le pardonne beaucoup moins. Présentez à M. Fabre mes remercîments de ce qu'il veut bien se souvenir de moi, et mes hommages empressés. Je suis nourri ici dans la critique contre l'école française de peinture. A-t-il trouvé à Paris quelque chose qui lui ait paru digne d'être loué?

« Piecevez de nouveau l'assurance de mon respect, et mes remercîments, et surtout ne m'oubhez pas. »

« Genève, 17 janvier 1810.

« Vous m'avez tout à fait abandonné, madame, et je le comprends. Vous êtes au centre de tout mouvement, de tout esprit, de toute conversation, et je ne suis plus qu'à l'extrémité d'un rayon éloigné; en vous écrivant, j'ai un sentiment provincial de découragement. Je n'ai pas la présomption de compter que j'intéresserai par moi-même, et je ne me trouve plus entouré de choses qui vaillent la peine d'être envoyées si loin. El cependant, je souffre et je souffrirai beaucoup si, en renonçant à vous amuser, je dois renoncer aussi à ce que vous pensiez quelquefois à moi. Je suis à présent dans un état de vanité souffrante. C'est

ion LETTRES DE SISMONDI

pou dft chose auprès des vrais chagrins, mais c'est pourtant un mal; je le supporte avec autant de philosophie que je peux; est-ce un signe que j'y suis accoutumé? Vous savez que la suite de mon hvre a paru, car il y a deux mois environ que le lihraireNicolle a l'ordre de vous le remettre de ma part, et je sais qu'il a fait mes commissions. Mais dans ces deux mois, le libraire ne m'a plus écrit jamais; on m'assure qu'on a défendu aux journaux, non pas seulement de faire des extraits, mais même d'annoncer mon ouvrage; pas un de ceux à qui je l'ai donné ne m'a écrit à cette occasion, el le livre est absolument pour moi, pour le public aussi, je pense, comme non avenu. Il n'y a rien que je sache moins supporter que l'attente, et cependant j'y suis presque toujours condamné; quand un malheur est bien arrivé, bien positif, qu'il n'y a plus rien à y changer, je m'y soumets et de quelque manière je cherche à l'oublier ou à m'y accoutumer. Mais c'est une chose singulièrement pénible de penser chaque matin : « le courrier de Paris ou celui d'Allemagne m'apportera quelque lettre d'ami ou quelque journal qui me parleront, ou de mon Histoire ou d'un livre sur les finances, que j'ai publié à Weimar » et de voir chaque jour passer l'heure du courrier sans que rien arrive. Si mon Histoire est tombée, si on la trouve inférieure à ce qui précède, ennuyeuse, fatigante, embrouillée; dites-le-moi de bonne foi, je m'y résignerai peut-être plus facilement que si je devais apprendre que personne ne l'a lue et que personne n'en a entendu parler'.

On verra plus bas que Sismondi avait tort de s'inquiéter ainsi ; la récompense de son travail ne se fit pas attendre, et il déclare luimême qu'elle dépassait de beaucoup son espoir.

A MADAME DAI.BANY. tOÏ

« Je viens d'avoir, par une lecture, la jouissance la plus vive que livre puisse jamais procurer. M. Prosper de Barante m'a communiqué les Mémoires de madame de l' Escure, à présent la Rocliejaquelein. Elle les a faits pendant la première guerre de la Vendée, à côté de son mari qu'elle suivait dans les combats, qu'elle aimait avec idolâtrie, et dont elle ne partageait pas le courage. Ces Mémoires ont été retouchés, refaits plutôt par Prosper, qui lui-même, préfet de la Vendée, a étudié ce pays avec le coup d'œil le plus perçant. Tout se trouve dans ce livre, la magie d'un style toujours harmonieux et toujours juste, toujours adapté à la chose; l'art pittoresque, le Darstellimg des Allemands, qui met toujours et la scène et les personnages devant les yeux; l'intérêt le plus vif, le plus enthousiaste, le plus vertueux qu'aucune période de l'iystoire moderne ait jamais présenté, un intérêt qui s'attache aux personnes, et qui ne se perd jamais dans les masses et les nombres abstraits, comme il arrive trop souvent dans les misérables événements des guerres de nos jours, où tout est anonyme, excef)lé la bassesse et la crainte; le point de vue le plus heureux pour grouper les objets ; une femme guerrière, le poli de la cour, la finesse de la société transportée dans les camps et les villages de paysans. Je ne sais si ce livre se publiera ; je n'y vois rien certainement qui puisse choquer ceux qui ont du pouvoir, mais peut-être n'y trouveront-ils pas tout ce qu'ils demandent pour leur plaire. Peut-être madame de la llochejaquelein voudrat-elle attendre pour assurer mieux encore la gloire de ceux qu'elle a perdus, en différant jusqu'à ce (jue toutes les passions soient calmées; du moins, comme Prosper de Da-

108 LETTRES DE SISMO.NDI

rante doit retourner à Paris dans quinze jours, qu'il est probable qu'il lii'a quelque part ce bel ouvra^^e; qu'il est facile que vous le rencontriez, je vous demande de ne pas laisser échapper l'occasion d'entendre une des choses qui peuvent vous plaire le plus. — Dans trois mois environ, je serai absolument isolé; mon amie sera partie, et elle emmènera avec elle presque tous ceux qui me sont chers. Peut-être alors irai-je pour quelques mois à Paris, puis l'hiver prochain à Florence. Vous y retrouverai-je? que faites-vous? que désirez-vous? Oh! madame, comme vous m'avez laissé ignorant de tout ce qui vous regarde ! »

« Genève, 22 janvier 1810.

« Nos lettres se sont croisées, madame, mais je ne veux pas tarder un moment à vous remercier de la vôtre, qui est si pleine de bonté et si flatteuse pour moi, et à vous envoyer un ordre pour NicoUe, puisqu'il paraît que celuici a négligé ma commission. 11 est bien aimable à vous de me le rappeler quand je paraissais coupable de tant de néghgence, et d'emprunter mon Uvre quand vous pouviez être piquée de ne l'avoir pas reçu de moi. J'ai quelque espérance que l'inégalité de style, qu'on m'a reprochée avec beaucoup de raison dans les premiers volumes, sera un peu moins sensible dans ceux-ci. A force d'écrire, et surtout de vivre chez madame de Staël, dans une société tout à fait française, je dois avoir gagné quelque chose pour la manière de m'exprimer. Mais en revanche, je crains qu'il n'y ait moins d'inlérèt encore, parce que la balance pohtique qui a existé en Itahe, longtemps avant

A MADAME D'ALBANY. iOl)

qu'elle lut comme dans le reste de l'Europe, était de telle nature qu'elle empêchait toujours les révolutions et les conquêtes. Des efforts gigantesques ne produisaient que des résultats de pygmée, et l'on est sans cesse étonné de voir se soulever toutes les passions humaines pour se rasseoir ensuite tranquillement à leur place. La critique cependant qu'on en a faite devant vous chez M. de la Place, Jie me parait pas juste. L'Italie était, dans le temps dont j'ai écrit l'hisloire, le point le plus lumineux de l'Europe, le centre des richesses et des lumières, et celui de toutes les négociations. On ne connaîtra jamais le moyen âge si l'on n'étudie pas avant tout l'histoire d'Italie, si même on ne se place, en quelque sorte, dans ce point d'observation pour regarderie reste. L'impuissance des souverains, une heureuse impuissance, est également le caractère de toutes les histoires du moyen âge. Faudrait-il en conclure que nous ne devons pas les étudier, quand nos mœurs, nos lois, notre religion, nos passions, nos préjugés, tout notre être enfin, nous est venu de cette époque?

u J'ai lu votre lettre à madame de Slaël. Elle a été infiniment flattée de tout ce que vous dites pour elle d'obligeant. Elle m'a chargé de vous exprimer sa reconnaissance, son attachement, le plaisir extrême que lui a l'ail votre lettre, le sentiment de la justesse, de la finesse de vos observations sur Paris, tout enfin ce que je saurais dire, et beaucoup plus et beaucoup mieux que je ne saurais le dire. Il est vrai que M. Constant a l'ait un choix bien étrange. Les hommes se figurent souvent que l'orage qui est dans leur cœur est excité par l'objet de leurs affections et qu'ils se calmeront s'ils s'allachent à un être apathique.

C'est une manière de se fuir eux-mêmes que de fuir ce qui leur ressemble; mais cette manière ne peut leur réussir longtemps. Leur âme, dans une semblable association, perd tout son essor sans perdre la conscience d'être ellemême; ils n'osent penser ou sentir pour ne pas être choqués du contraste, comme on renoncerait à jouer d'un instrument à cause d'une corde fausse qui y serait jointe, et qui couvrirait tous les autres sons par une fatale dissonance. A des souffrances \ives, mais entremêlées de vifs plaisirs, doit succéder le dégoût de la vie, et celui qui a commis un premier suicide en tuant son esprit par l'union avec un être dégradé, me paraît presque sur la voie d'en connnettre un second. Je voudrais me tromper sur B. G.; mais je crains qu'il n'ait fait tout ce qu'il fallait pour se rendre souverainement malheureux. Au reste, je me creuse vainement la tête pour trouver quel est l'autre ami qui a épousé la bêtise. Ah ! j'y suis, c'est un évêque.

« J'ai vu le dernier ouvrage de madame deGenlis, il ne me paraît pas que ça puisse se lire. Son frère, le marquis Ducrest, nous a fort occupés et amusés ici par des expériences ridicules sur la navigation, qui ne devaient tendre à rien moins qu'à anéantir la marine de l'Angleterre et à bouleverser le système du monde. C'est un homme qui a beaucoup de connaissances et un certain esprit avec un mé^ lange de bassesse très-bizarre dans un homme de cour. A propos de réputations démenties, avuz-vous lu dernier roman de Goethe, die Wahl-Verwandsdiaficn? Comment devinerait-on l'auteur de ]yerther dans un livre si ennuyeux? — Encore une fois recevez mes vifs remercîmenls, et l'assurance d'un attachement qui égale mon respect. );

A MADAME DALBANY. 111

« Genève, 12 mars 1810.

« Vous m'avez écrit, madame, la plus charmante lettre du monde. Il ne faut pas croire que j'aie si peu de vanité que de ne m'en être pas fait honneur; je l'ai montrée surtout à madame de Staël, afin d'être félicité par elle sur votre extrême bonté pour moi et sur le charme de votre correspondance : elle dit qu'elle ne peut pas vous croire sur l'ennui de Paris, lorsqu'elle vous voit écrire de là des lettres si spirituelles, et qu'elle s'abonnerait volontiers à entendre rabâcher tout le jour, si tel est l'échantillon du rabâchage. Elle va bientôt s'approcher de vous; avant de faire son grand voyage, elle veut traverser lentement la France et séjourner quelques semaines à une distance constitutionnelle de Paris, pour prendre congé de tous ses amis et leur donner occasion de venir la voir au passage. Dieu veuille qu'elle y trouve des gens assez aimables ou assez dévoués pour lui faire regretter plus vivement tout ce qu'elle va quitter et l'ébranler sur sa grande détermination ! Pour moi je n'y peux plus rien, mais je m'en désole. L'ennui de ce nouveau continent me parait gigantesque, comme ses forêts, ses lacs et ses rivières. Je me fais une idée de la conversation toute mercantile des Américains sur leurs papiers-nuuvelles, où quinze colonnes sont consacrées à des intérêts pécuniaires et domestiques, et la seizième, tout au plus, à ce qui peut faire penser. Sans doute il y a de la fierté dans une pareille détermination, mais il ne faut être fier qu'à proportion de ses forces, et ne pas s'engager dans une épreuve où l'on doit succomber.

Que vous avez bien raison sur la fierté ! que vous l'appelez avec justice une vertu et non un vice, tandis que la vanité, qui entraîne presque toujours à des bassesses, est déjà basse en elle-même? C'était, en effet, un caractère dislinctif dans Alfieri, et un caractère qui me l'a fait aimer autant que son talent. Il y a une connaissance de soi-même dans ce sentiment qui doit inspirer de la confiance aux autres, tandis que la vanité, toujours empressée de recueillir des suffrages étrangers, toujours blessée de ceux ([u'on lui refuse, est un aveu tacite que l'individu prétend être ce qu'il n'est pas. Je suivrai son exemple et votre conseil, en ne répondant à aucune critique, mais, dans le vrai, je n'ai aucun mérite à le faire, car je ne me suis pas senti blessé; j'ai lu les Lettres troyennes, où il y a quelques traits de mauvaise foi, mais il ne m'a pas semblé que, telles qu'elles sont, elles doivent me faire du tort; je n'ai point vu, et je ne suis plus à temps pour retrouver un article de la Galette de France qu'on dit assez violent, j'en suis tout désolé; il me semble bien difficile qu'on attaque un lionmie sur ses écrits d'une manière qui atteigne son âme; je suis confondu de toutes les passions qui ont dicté à M. de Chateaubriand son examen des Martyrs, que je viens de lire dans l'édition nouvelle; il me semblait qu'en général on l'avait attaqué avec assez de ménagements, et qu'il avait même recueilH une moisson d'éloges supérieure à l'impression que son livre a faite sur le public. Il y a dans tout cet écrit une amertume de sentiment et une affectation de modestie qui font un contraste tout à fait bizarre. Il y a encore une orthodoxie littéraire que je ne m'attendais pas à trouver en lui; on le

voit, Aristole à la main, juslifier livre par livre loute la coiitextiue de son ouvrage, et il indique (par là une servilité de conception qui ne s'accorde pas du tout avec la hardiesse souvent étrange de son style. C'est, au reste, par ce travail même qu'il fait mieux encore comprendre pourquoi son livre est ennuyeux. Il est étrange qu'il n'ait pas conçu que, s'il voulait faire un poëme chrétien, il fallait aussi se faire une poétique chrétienne loute différente de celle d'Aristote. Quant aux romans nouveaux, excepté celui de Gœthe, qui me paraît misérable, je n'en ai lu aucun ; mais j'ai lu hier, avec l'intérêt d'un roman, un ouvrage qui paraît à présent même chez Paschoud (rue des Petits-Âugustins). C'est une vie de Zwingli, le réformateur de la Suisse*. Il est vrai que, très-protestant moi-même, je suis peut-être partial; mais je n'ai jamais vu le portrait d'un homme fait pour exciter un intérêt plus vif. Il y a dans toute sa conduite une sagesse, une douceur, une modération, un désintéressement et un courage qui contrastent étrangement avec le caractère impétueux et irascible de Luther ou l'opiniâtreté de Calvin. La mort du héros qui périt sur le champ de bataille, exhortant les soldats, ses compagnons, à défendre la liberté de sa patrie et la tolérance pour toutes les opinions, est encore un trait caractéristique qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu. L'auteur semble avoir lui-même la modération et la douceur du héros ; il y a un vrai talent dans la manière de distribuer son sujet et un esi)rit très-juste et souvent très-fin dans ses réflexions.

' L'auteur de cette Vie de Zwingli (iii-8», Paris, 1810), est, M. J. G. Hess.

« Si VOUS n'avez pas persuadé madame de Slaël sur Paris, moi, du moins, je suis tout converti; je ne saurais désirer ces grandes cohues, ni cet esprit dépigrammes tel qu'il nous revient dans les lettres de plusieurs de nos amis, ces bons mots contre le' pouvoir, avec lesquels on croit se dispenser d'avoir de la noblesse dans les sentiments ou la conduite, ce mélange dégoûtant d'empressement pour servir et de moquerie contre ce qu'on sert. J'ajourne encore, pour une année tout au moins, mes projets do voyage à Paris. Si vous retournez jouir de notre beau soleil d'Italie, de son harmonieux langage et de tous ses souvenirs, je vous verrai, j'espère, ici, à votre passage au mois de mai, et je vous reverrai de nouveau et plus à loisir cel hiver à Florence. Si on ne vous tient pas parole, et si vous devez attendre, il faudi^a bien, à la fin, que j'aille vous voir où vous serez. Remerciez de ma pari M. Fabre de son obligeant souvenir et des bonnes nouvelles qu'il a recueillies pour moi chez Nicolle. M- cle Bonstetten est à Genève et dans ma maison. Je n'ose jamais lui lire vos compliments, parce que vous les adressez au jeune Bonstcllen, et je crains, je tremble que la jeunesse ne commence à lui échapper. Il a quelquefois de l'inquiétude sur sa santé, il secoue les soucis, et ne peut cependant pas s'en débarrasser; il y a un fond de tristesse sous cette gaieté et cette légèreté retenues malgré les années; il vaut mieux encore marcher avec le temps que d'être laissé en arrière par lui. Encore une fois, mille et mille remercîmenls de vos charmantes lettres; ne soyez pas avare du plaisir si vif qu'il dépend de vous de me faire, et croyez à mon dévouement comme à mon respect. »

A MADAME IfALlîANY. 115

'< Genève, 1°' mai 1810.

(( Je repars pour la Toscane, madame; un malheur m'y appelle; mon père, qui y retourna l'année passée, vient d'être frappé d'un coup d'apoplexie; il en est resté avec tout le côté gauche perclus; il est au lit, peut-être condamné à ne jamais recouvrer l'usage de ses membres; ma mère est dans l'affliction, et, quoique d'après le rapport des médecins il n'y ait aucun danger immédiat ni aucune apparence prochaine de rechute, j'ai perdu toute sécurité à son égard, et je ressens la plus vive impatience de me retrouver auprès de lui. J'avais plusieurs affaires ici qu'il ne m'a pas été possible de quitter à l'instant même. Je me mettrai en route le 12 et je crois être à Pescia le 22; c'est là que j'attends de votre bonté que vous voudrez bien m'écrire encore, et puis vous me préviendrez du moment de votre arrivée à Florence, et, si la sanlé de mon père le permet, j'irai à l'instant même pour vous y recevoir. J'y serai quand vous élèverez un monument au plus grand homme que l'ItaUe ait produit dans notre siècle, et je voudrais pouvoir, de quelque manière, m'associer au culte que vous lui rendrez.

« Ainsi, le malheur vient en un instant bouleverser les espérances les plus chères. Je devais incessamment aller à Blois pour y revoir une amie; je devais passer par Paris et j'espérais vous y trouver encore. Je voulais m'appuyer de tout ce que votre raison, tout ce que votre connaissance du monde vous ont donné lieu d'observer pour combattre sa fatale résolution, et j'avais l'espérance d'ob-

tenir plus d'empire sur elle, plus de laveur pour Genève et Goppet, après qu elle aurait vu les petites villes de France et qu'elle y aurait souffert de nouveau de l'ennui, de la solitude et de la tristesse, qu'elle retrouvera à un bien plus haut degré au delà des mers; elle juge des Américains par les Anglais, et de ces derniers par ce qu'une imagination toute poétique lui en a fait connaître. Ma douleur serait inexprimable si elle devait quitter l'Europe sans que je la revisse. Je crois qu'elle demeurera jusqu'au mois d'août à Chaumont, près de Blois. Ensuite tout dépendra du moment; la résolution est si grande et si difficile à prendre, que, si quelque obstacle l'arrête, si quelqu'un la retient, j'espère encore qu'elle pourra rester, mais la moindre chose aussi la décidera à partir. Je suis, de tous les côtés, accablé de tristesse, et pour moi-même et pour les autres. Madame Brun, qui ne peut vivre qu'en Italie, est rappelée par son mari impérieusement en Danemark; elle se met on route la mort dans le cœur, et, à ce qu'il semble, ou plutôt à ce qu'elle croit, dangereusement malade. Nous nous étions fait une fête de nous rencontrer ici; M. de Bonstelten l'y jittendait, elle devait reprendre courage parmi nous avant de continuer son pénible voyage; je partirai avant son arrivée, et je ne la reverrai peut-être jamais. Il y a abondance de douleurs dans ce monde, et chacun encore en a par-devers soi beaucoup de cachées; souvent, ne pouvant se retenir de jeter les hauts cris, il en accuse un de ses maux extérieurs, tandis que c'est une blessure pins secrète quia pénétré jusqu'à l'âme. Pardonnez-moi si je ne vous écris qu'une toute petite lettre, et qui n'a pas, je crois, le sens commun;

A MADAME D'ALRANY. 117

mais je suis troublé et par le chagrin et par les affaires dont je me trouve accablé pendant ce peu de jours qui me restent encore. Je saurai mieux ce que je dis à Florence, j'espère; nous causerons, comme vous avez la bonté de me le promettre; nous causerons, et j'en aurai besoin.

« Je suis confondu de ce que vous me dites du prix offert à M. de Chateaubriand. J'ai une grande admiration pour son talent, mais il me semble qu'il n'en est aucun moins propre à écrire l'histoire : il a de l'érudition, il est vrai, mais sans critique, et je dirais presque sans bonne foi; il n'a ni méthode dans l'esprit, ni justesse dans la pensée, ni simplicité dans le style : son histoire de France sera le plus bizarre roman du monde, ce sera une multiplicité d'images qui éblouiront les yeux, la richesse du coloris fait souvent papilloter les objets, et je me représente son style appliqué aux choses sincères comme le clavecin du père Caste!, qui faisait paraître des couleurs au lieu de sons.

« Nous avons ici ce Feinaigle, le donneur de mémoire ', et nous avons tous eu la sottise d'être un moment ses dupes. Jamais on ne vit sot plus effronté. Vous disiez l'esprit utile en France, voici un homme qui a mis à profit la bêtise et qui en fait un argent inouï; après avoir vendu, pendant trois ans, ses absurdités à Paris, il fait aussi une récolte en province, qui, à en juger par Genève, sera très-abondante. Je remercie M. Fabre de son obligeant souvenir. Conservez-moi, madame, ma part de vos affec-

* Quelque professeur de mnémoleclinie.

lions, et croyez à mon inviolable altachenient et à mon profond respect. »

n Pescia en Toscane, 30 juin 1810.

« Il y a près de quinze jours, madame, que j'ai reçu votre aimable lettre du 20 mai. Mais il m'a fallu quelque temps pour me remettre du chagrin qui m'attendait ici à mon arrivée. Je n'y ai plus trouvé mon père : la paralysie, qui paraissait d'abord n'être qu'une attaque légère, avait fait des progrès rapides, d'autres maux s'y étaient joints encore, et il était mort quinze jours avant mon arrivée. J'appris cette funeste nouvelle une demi-heure avant d'arriver; je trouvai ma inère et ma sœur ensemble, épuisées, abattues, ne m'attendant point encore, et cependant ayant un bien grand besoin de moi. Là où la mort a frappé on sent un indicible besoin de serrer les rangs, de se tenir de toutes parts, de ne plus se perdre de vue. Nous nous sommes fait du bien mutuellement, nia mère et moi, mais je voudrais désormais ne plus la quitter, et, si je peux l'y déterminer, je la reconduirai avec moi à Genève cet automne. Cependant elle est faible, et je redoute pour elle la fatigue du voyage, je redoute le changement de ses habitudes, et, comme des affaires d'intérêt m'obligent absolument à repartir d'ici en automne, il m'est impossible de faire un projet qui me conttiiite et d'arrêter sans douleur mon avenir, soit que je l'emmène, soit que je la laisse ici. Mais vous, madame, quelle tristesse profonde est cachée dans les consolations que vous cherchez pour vous-même, et dans le plan que

A MADAME D'ALHANY. 119

VOUS formez d'éviter qiu; personne ne vous soit nécessaire, d'éviter de prendre à personne un intérêt très-vif? Sans doute, à présent je souffre par toutes mes affections, mais je ne voudrais pas ne pas les avoir eues. J'ai perdu ma patrie, je viens de perdre mon père, je dois prévoir une séparation prochaine d'avec ma mère, qui me sera plus douloureuse que toutes les autres, parce que nous sommes l'un pour l'autre le premier objet de nos affections, et qu'elle m'a appris à connaître un degré de tendresse que rien n'égale. L'amitié même me donne à présent plus de peines que de plaisir. J'avais deux amies de choix, madame de Staël et mademoiselle Fiandall, je vais les perdre toutes deux, elles vont toutes deux passer ensemble en Amérique; et, ce qui ajoute à mon chagrin en les perdant, c'est que je sens que toutes deux font une extrême imprudence, dont elles se repentiront vainement quand elles ne pourront plus la réparer, et que tous mes efforts ont été vains pour les arrêter ou changer leur détermination. Mais, quelque douleur que je puisse éprouver par tous ceux^ que j'aime, elle n'égalerait pas celle que j'éprouverais en n'aimant pas; ce n'est que par ces affections que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je l'évite entièrement : il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motifs de vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire sans cesse que je suis nécessaire à un autre pour que je sois nécessaire à moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent. Mais vous, madame, qui parlez du système d'indifférence que vous

l'20 LETTRES DE SISMO>DI

VOUS êtes fait, j'en suis sûr, vous ne pouvez pas le suivre. Seulement vous avez été douée d'une sensibilité bien plus exquise que la mienne, vous avez, en conséquence, plus souffert encore que moi, et vous avez un désir plus ardent du ropos du cœur; mais une partie de votre vie est encore remplie par le culte des souvenirs; vous avez aimé ce qu'il y a eu de plus grand et de plus noble dans votre génération, et ce sentiment vous suffit encore. C'est le repos sur un sentiment passé et non sur l'insensibilité qui fait pour vous le charme de l'âge qui s'avance.

« Soyez assurée, madame, de la vivacité des sentiments d'attachement et de reconnaissance qui s'unissent au respect profond que je vous ai voué. Seulement je languis bien, je vous assure, d'en répéter l'expression de vive voix. ))

« Florence, 14 août 1810.

« C'est de Florence, madame que je rpponds à votre aimable lettre du 12 juillet; il m'est impossible d'exprimer h quel point cette ville me paraît triste et déserte quand vous n'y êtes pas. Les Florentins ne savent ce que c'est que la société; ils avaient besoin de l'attrait puissant qui les réunissait chez vous pour les tirer de ce demisommeil qui préside à leurs conversations ; ils avaient besoin de l'impulsion étrange qu'ils y recevaient pour mettre en dehors ce qu'ils ont d'esprit, et ils avaient aussi besoin d'être tenus en respect par le double éclat de royauté, du rang et du génie qui vous entourait, pour ne

A MADAME D'ÂLBANY. 121

pas se meltre'trop à leur aise, car leur familiarité est aussi insupportable que leur réserve. Je suis arrivé hier seulement à Florence, et je voudrais en repartir dés aujourd'hui. 11 est vrai que tout m'y réussit mal. J'y venais pour y rencontrer madame Brun, qui, cédant enfin au.x sollicitations de son mari, est partie de Rome pour reconduire sa fille en Danemark; mais elle n'arrive point, et on m'annonce, je ne sais sur quelle autorité, qu'elle tardeia encore plusieurs jours. J'étais impatient de connaître M. Strozzi, auquel vous avez eu la bonté de me recommander. Mais il est à la campagne, et j'apprends de plus que la maladie d'une proche parente l'ôte, pour à présent, à la société. Enfin je ressentais une vive curiosité de voir le magnifique monument que vous élevez à votre illustre ami. Mais je n'ai vu, ce matin, à Sainte-Croix, que les échafaudages et les toiles dont il est soigneusement couvert. On assure que Canova est trés-jaloux de le dérober à tous les yeux jusqu'à ce qu'il soit complètement achevé, et qu'il ne le découvrira que dans quinze jours environ, lorsque je serai déjà retourné à Pescia. Je repasserai, il est vrai, à Florence dans deux mois, lorsque je me mettrai en route pour Genève; mais j'aurais été jaloux de vous donner des premiers des nouvelles de l'effet de ce tombeau, auquel vous attachez un sentiment de devoir si solennel, et dont vous regardez la construclion comme la dernière borne de votre activité. C'est un sentiment trop profond en vous, madame, et peut-être trop religieux pour qu'il puisse être discuté dans une lettre; mais quand j'aurais l'honneur de vous revoir, et ce sera bientôt j'espère, je vous suppherai encore de ne pas mettre de

bornes à l'activité de votre esprit et à la chaleur de votre cœur, en vous répétant sans cesse que tout est fini pour vous, que tout est accompli, tandis qu'il vous reste encore peut-être des sources abondantes et d'espérance et de bonheur dans les affections que vous conservez dans votre cœur, dans celles qui peuvent y trouver encore place. Vous n'avez point été insensible à l'attachement que vous ont témoigné vos amis de Paris, et la partie de votre famille que vous y avez retrouvée; les Florentins croient même que vous vous trouvez si bien en France, que vous ne songez point à revenir, et que vous ne demanderez pas plus vos passe-ports au mois d'octobre qu'au mois de mai passé. Je désire qu'ils devinent en partie, du moins de manière à ce que nous ne nous croisions pas en route, et à ce que je ne perde pas encore une fois l'avantage de vous voir. Je compte partir d'ici le 15 octobre, et, comme je voyagerai avec une mère dont la santé demande des ménagements, je ne compte pas être à Genève avant le 1" novembre. 11 y aurait bien du malheur pour moi, si c'était justement aussi l'époque de votre voyage, et si je ne pouvais vous rencontrer ni dans la Pieve di Calvino^ ni sur les bords de votre Ârno.

« Je ne vois ici que le Journal de VEmpirc, en sorte que je n'entends qu'un seul parti dans la querelle qu'ont excitée les prix décennaux. 11 y a, en effet, de quoi faire un beau tapage et mettre en mouvement toutes les prétentions de tous ceux qui, depuis dix ans, se sont distingués dans tous les genres; pour ma part, je suis très-

' La paroisse de Calvin.

coulent, je me sens flatté par la mention honorable fort au delà de mes espérances ^ Je ne croyais pas, à la vérité, (juo Uulhières, mort depuis dix-sept ans, pût concourir pour un prix donné aux ouvrages des dix dernières années ; mais dès l'instant qu'on prend l'époque de la publication, non celle de la composition, personne, ce me semble, ne pouvait lui disputer le premier succès. Peutêtre y a-t-il trop d'esprit dans son histoire et plus qu'il n'appartient au genre. Peut-être son introduction, trop longue avant que l'intérêt commence, ne met-elle point cependant encore suffisamment au tait; peut-être y a-t-il quelque chose de maladroit aussi bien que d'injuste dans son excessive partiahté, car l'on est frappé de la passion qui le domine longtemps avant qu'il l'ait justifiée, et l'on se tient en garde contre un sentiment qu'il aurait pu vous faire plus tôt partager. Mais la force du talent ou plutôt du génie de l'auteur vous entraîne enfin malgré vous; l'intérêt de roman, l'intérêt le plus vif que la fiction puisse exciter, et qui se trouve ici confondu avec l'intérêt historique, s'empare de vous dans le second et le troisième volume, et ne vous permet plus de poser le livre. L'amertume de caractère et d'esprit qui donne de la vivacité à toutes les couleurs et du mordant à toutes les expressions, fait un effet d'autant plus profond, qu'en général cette qualité, propre aux- gens secs et moqueurs,

* Les débats assez compliqués qui ont précédé le vote peuvent se lire tout au long dans le volume des Mémoires de Vhistilut, spécialement intitulés : Rapports et discussions de toutes les classes de l'Institut de France sur les ouvrages admis au concours pour les prix décennaux. Paris, novembre 1810.

détruit l'enthousiasme à sa source, tandis que VHistoire de Pologne est tellement chevaleresque, la nation et ses chefs sont présentés avec un caractère si héroïque, que le cœur est sans cesse remué par les sentiments les plus nobles. Rulhières a eu le propre du génie, il a réuni les qualités qui, en général, s'excluent l'une de l'autre, celles d'un esprit sec et celles d'un cœur chaud.

u Je vois que les journaux accusent le jury d'avoir couronné ceux qui ont gagné ses suffrages par une cour assidue. Du moins ce n'est pas ainsi qu'il s'est conduit pour l'histoire. Il a couronné un mort; il a donné ensuite la première place à un absent inconnu à tous ses membres. Je n'avais pas même accompagné d'une lettre l'envoi de mon livre. Il leur est arrivé sous bande, sans que pas un d'eux sût de quelle nation j'étais ou dans quel lieu je demeurais, et parmi ceux qui ont été nommés ensuite, deux au moins par leurs relations et par le rang qu'ils occupent pouvaient s'attendre à rencontrer plus de faveur. J'ai un véritable chagrin que ce jury auquel je dois tant de reconnaissance ait donné prise contre lui à de si amers persiflages en couronnant l'ouvrage de Saint-Lambert.

« Vous vous plaignez du froid à Paris; ce n'est rien, nous nous en plaignons même en Toscane. 11 est difficile de comprendre où les fruits du Midi prendront assez de chaleur pour mûrir. Cet été si étrange sera-t-il suivi d'un automne orageux? Alors comment fera madams de Staël, qui a attendu l'équinoxe, et qui parle cependant dans toutes ses lettres de son départ pour l'Amérique comme d'une résolution irrévocable? Je l'ai impatientée par ma supplication de renoncer à ce projet; mais elle est déter-

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minée à fermer les yeux sur ce qu'elle trouvera là-bas, elle ne veut penser qu'à ce qu'elle est décidée à quitter. C'est pour moi un si grand malheur que son départ, qu'elle ne voit dans mes conseils que le retour que je fais sur moi-même ; et moi, dans la douleur que j'en ressens, il me semble, au contraire, avoir oublié tout ce qui m'est personnel. Adieu, madame, c'est avec un chagrin bien vrai que, tout prés de votre maison, je me trouve aujourd'hui si loin de vous, et si incertain sur le temps et le heu où j'aurai l'avantage de vous revoir encore. »

» Genève, 19 novembre 1810.

« J'avais regardé, madame, avec une curiosité inquiète toutes les voitures que je rencontrais en route, dans l'espérance de vous y voir; ici je faisais de vaines recherches pour m'assurer si vous n'y aviez point déjà passé, lorsqu'enfin j'ai reçu hier l'aimable lettre que vous m'aviez adressée à Pescia pour m'annoncer votre retard, et qui m'a été renvoyée ici. Je ne sais si ma lettre vous trouvera encore à Paris, mais je l'y adresse à tout hasard, impatient que je suis de vous remercier de la bonté que vous avez eue de mécrire deux fois de suite. Sans doute il est trop tard désormais pour passer par le Simplon, et par conséquent par Genève; nous traversâmes la montagne il y a trois semaines avec les premières neiges, déjà elles nous forcèrent à mettre huit chevaux à une voiture qui n'en avait que deux, aujourd'hui elles doivent s'être élevées à une hauteur effrayante. D'ailleurs l'invasion du Valais par les troupes françaises ajouterait beaucoup en-

core aux difficultés de la route. Cependant j'ai un vif regret de vous voir renoncer au voyage de Genève; je m'étais flatté de vous voir presque avec certitude, et je ne sais me résigner à perdre cette espérance. Vous auriez trouvé à Genève une personne que j'espérais bien peu y revoir. Il me serait difficile de dire quelle fut ma joie lorsque j'appris à deu.\ lieues d'ici que j'allais la revoir; son retour a changé toute mon existence; je n'attendais à Genève que tristesse et solitude, j'y ai trouvé la personne que j'aime avec le plus d'ardeur, et une personne qui, quand on ne l'aimerait pas, répandrait encore du bonheur sur tout ce qui l'approche, par son charme inexprimable. La saison ne permettait déjà plus qu'elle s'embarquât pour son long voyage, l'impression de son Uvre l'avait fait traîner fort au delà de l'époque qu'elle s'était fixée, et, quoiqu'elle ne se l'avouât point, déjà elle voyait bien qu'elle ne pourrait partir qu'au printemps Sa résolution, pour être retardée, n'en est que plus affermie, et vraiment je ne saurais plus la combattre; la suppression de son admirable ouvrage est un ordre de renoncer à écrire, car jamais les hautes questions de la morale, de la reHgion, du sentiment, qu'elle avait traitées avec tant de profondeur et de noblesse, n'avaient été plus loyalement séparées de tout ce qui pourrait déplaire à tous ceux qui veulent être ménagés ; jamais, en exprimant une noble pensée, on ne s'était plus tenu en garde pour n'en point faire une arme offensive. Mon amie avait eu la bonté de me communiquer cet ouvrage dés son premier jet, et de me le montrer de nouveau sous toutes les formes. Il vous sera aisé de comprendre combien sa destruction m'afflige profondément

A MAIUME D'ALBANY. 127

poui' elle, mais elle m'afflige aussi pour les progrès de l'esprit humain. De grandes vérités m'y paraissaient établies de manière à ne plus pouvoir permettre un doute; des erreurs funestes y étaient combattues avec tant de su- , périorité, que je ne croyais plus qu'elles pussent se relever. Rarement j'entendais répéter un sophisme dangereux sans pouvoir me dire qu'il était réfuté si victorieusement dans cet ouvrage, que bientôt on aurait honte de le redire. — Mon amie s'est armée de fierté pour résister à un coup si terrible, et elle l'a supporté avec une force que je n'aurais point eue. Il est vrai qu'un ouvrage de faits comme le mien aurait été détruit sans retour par la suppression du manuscrit, tandis que celui qui est fondé sur le développement de la pensée subsiste d'une manière indestructible dans la tête qui l'a conçu.

(( On vous occupera sans doute, madame, à votre arrivée à Florence, de celui de Micali; vous êtes liée avec l'auteur; d'ailleurs sa constance dans un si grand travail, la noblesse des sentiments qui y sont répandus, et le mérite de l'exécution, intéresseraient pour lui quand on ne le connaîtrait pas. Cependant, je l'avoue, cet ouvrage ne donne point à la lecture une satisfaction entière, il vous promène sans cesse autour de Rome sans vous y faire entrer; on sent plus que jamais, en lisant ce livre, que le centre de toute l'histoire d'Italie, c'est Rome, et ce centre reste en dehors de l'ouvrage. Ses héros sont tellement inconnus, quelques efforts qu'il fasse, il réussit à rassembler si peu de traits de leur image, qu'on ne saurait s'intéresser à eux. Il a cherché à y suppléer en mettant la haine des Romains à la place de l'amour des Italiens,

mais ce n'est point la même chose. On sent la partialité à chaque page, et on dément sans cesse ses assertions d'après ses propres souvenirs, ou même bien souvent d'après les raisonnements sur lesquels lui-même les appuie. D'ailleurs je ne vois jamais avec plaisir qu'on attaque ces vieilles et grandes réputations des Grecs el des Romains, qu'il ne ménage pas plus l'une que l'autre; pour l'honneur de la nature humaine, nous avons besoin de laisser quelque chose à admirer au-dessus de nous; et, si nous réussissions à rabaisser ces colosses à notre commune mesure, nous n'aurions plus aucun motif pour chercher à nous élever au-dessus du point où nous sommes'.

« En traversant Florence la dernière fois, j'ai vu et j'ai admiré le magnifique monument que vous y avez fait élever. Je suis bien mauvais juge des beaux-arts, la faiblesse de ma vue a empêché tout à fait que je pusse me former le goût, à supposer encore qu'il se forme. Mais il me

' L'ouvrage de Giuseppe Micali, qui inspire à Sismondi ce jugement un peu sévère, porte ce titre : Lit alla avanti il dominio dei Bornant (4 vol in-S», avec un allas in-foL de 67 planclies). C'est une étude très-savante sur ces populations italioles qui luttèrent si longtemps contre l'accroissement de Rome. Bien que le mérite de l'érudition y domine l'intérêt du récit, l'auteur a pu annoncer dans sa préface des scènes grandes et neuves de l'histoire du genre humain : a Nmve e importanti scène nella storia del génère umano polranno meritare l'attenzionede' miei letton. » L'apparition de ce livre (Florence, 1810) est un des événements de l'histoire littéraire de l'Italie au dix-neuvième siècle. Une traduction française, par MM. Joly, Fauriel et Gence, avec des notes de M. Raoul-Rochette, a été publiée à Pans en 18'24. Micali n'avait que trente ans quand il donna ce grand ouvrage à la littérature européenne; il était né à Livourne en 1780, et mourut en I84i.

semble que tout se trouve dans l'ouvrage de Canova, une grandeur et une simplicité imposantes ; la figure de l'Italie est de la plus rare beauté, touchante et noble; c'est une reine en deuil. Je regrette, mais peut-être ai-je tort, une certaine symétrie dans les ouvrages de sculpture, surtout lorsqu'ils appartiennent à un tombeau. La figure colossale qui en couvre un côté me parait presque demander un pendant; ainsi, dans les tombeaux des Médicis, les statues de Michel-Ange se correspondent et occupent les coins du monument. Elles en font partie, il est vrai, tandis que celle-ci est en dehors comme spectatrice, et appartient à la foule qui pleure le grand homme, plutôt qu'au tombeau.

« J'ai vu M. Strozzi à Florence cet été, trop peu pour connaître tout son mérite, mais assez pour trouver un grand charme dans ses manières et sa conversation. J'espère le revoir encore au. printemps prochain, et le voir avec vous, madame. Au printemps, je reconduirai ma mère en Toscane, et je reviendrai ici presque aussitôt. De nouveau mon voyage se rencontrera presque avec l'époque du vôtre; mafs j'espère bien que cette fois nous ne nous croiserons pas sans nous rencontrer. Il y a trop longtemps que je désire vous revoir, et d'une manièi'e ou d'une autre je compte sur ce plaisir pour une époque prochaine. A Florence, à Genève ou à Paris, j'aurai, je l'espère, cet avantage avant que l'année finisse. J'ai une certaine honte de n'avoir jamais vu Paris, mais sans doute je ne placerai pas mon voyage dans cette grande Babylone, comme vous l'appelez, avant de vous y savoir de retour. Je comprends aisément le goût qui vous y at-

tache : tous les souvenirs locaux sont désenchantés, tous les pays divers ont perdu leur physionomie propre, et la société doit désormais tenir heu ou consoler de tout, or la société n'est que là. — Après tout, la société est partout auprès de vous, madame, c'est là que je désire la retrouver. J'espère que vous ne doutez point de la sincérité de ce désir, non plus que du profond respect et de l'attachement inviolable que je vous ai voués. »

« Genève, 11 février 1811.

« J'ai laissé passer, madame, un temps infini sans vous répondre, et votre extrême bonté ne sert qu'à me faire rougir davantage de mon apparente négligence. Je nie suis engagé dans un travail qui m'accable ; ce sont des articles pour un dictionnaire historique, dont j'ai promis de faire plus de huit cents ; chacun est une petite biographie', un petit traité complet, qui demande à être fini comme un ouvrage, et qui cependant est nécessairement superficiel. Je suis excédé de la nécessité de recommencer sans cesse, de rompre partout la liaison et le fil des idées, décrire la valeur de trois ou quatre gros volumes,

' La Biographie universelle de Michaud. Sismondi a fourni, comme on sait, un grand nombre de notices à ce recueil excellent. Il venait de refuser une place de professeur à Genève, afin de conserver toute sa liberté ; c'est alors que, pour tirer quelque bénéfice de sa }ilume, il accepta une part de collaboration à cette vaste entreprise. Sa mère, qui regrettait pour lui une carrière mieux assise et des travaux plus conformes à ses goûts, appelait cela ses grands hommes à six francs par tête. — Voyez la Biographie de Sismondi, par mademoiselle de Monteolfier.

A MÂDâMP: D'ALBANY. 131

sans qu'il y ait nulle part vingt pages qui aillent ensemble. Il y a plus de dix-huit mois que je me suis mis à l'attache; au commencement, une première impulsion me soutenait, je trouvais même quelque agrément à cette manière désultoire de travailler. Aujourd'hui j'en ai pardessus les yeux, je sens que je deviens tout à fait imbécile, je n'ose plus parler, je n'ose plus écrire pour ne pas accabler les autres de la sottise dont je me suis nourri si longtemps. Depuis quelques mois, je vois devant moi le bout de ma tâche; quant je n'ai plus eu qu'un quart de l'ouvrage à faire, je me suis ci'u au terme, et j'ai redoublé d'efforts pour me débarrasser d'une aussi désagréable besogne. Chaque heure que j'ôtais à mes petits hommes me semblait retranchée sur l'espoir de ma délivrance, je n'ai plus écrit une lettre, je n'ai plus fait une lecture qui pût me détourner de cet immense travail. Enfin je perds haleine; il faut absolui^ent que j'interrompe à moins d'y périr, et le premier répit que je prends est pour vous écrire.

« Je ne sais quel changement aura pu produire dans vos projets un séjour de quelques mois à Florence. Je comprendrais fort bien comment en sortant de Paris on voudrait y retourner, et comment, après avoir passé quelques mois dehors, dans son ancienne demeure, avec ses fleurs, ses livres, ses habitudes, on ne voudrait plus faire de voyage. Vous êtes trop bien faite pour la société pour ne pas la chercher, pour ne pas en sentir le besoin; mais tous ceux que je vois revenir de Paris assurent qu'elle y est chaque jour moins aimable, et pour vous, madamCj je suis sûr que vous aurez réussi^ à Florence comme à

Paris, à vous en créer une autour de vous. Je suis impartial dans le choix que vous ferez cnirc deux séjours; j'ai dans l'un et dans l'autre le ferme espoir de vous revoir. 11 est vrai que, si c'est à Paris que vous vous fixez, ce sera, je l'espère, plus tôt que je vous rendrai mon hommage; à voire retour au travers des montagnes, j'espère que je ne serai pas si malheureux que je l'ai été Tannée passée, et vous nous ferez à Genève une courte visite. Nous y avons vécu cette année dans un plus grand tourbillon de fêtes et de divertissements qu'il n'y en ait peut-être en aucune ville de ce triste continent. On ne parle que de bals et de comédies de société. Madame de Staël en joue une ce soir qui est de sa composition; dans huit jours elle en jouera une autre qu'elle a faite aussi elle-même, et, ce qu'il y a de singuher, d'après son imagination mélancolique et la tristesse extrême de sa situation, toutes deux sont d'une extrême gaieté. Elle a pris désormais son parti, elle ne songe plus à Paris, elle a oublié son livre, et n'en a point d'autre dans la tête; elle vit dans le présent, sans faire de projets, sans renoncer à ceux quelle a faits, car ce serait presque disposer de l'avenir que d'en effacer ce qu'elle y avait mis précédemment. Elle me confond tous les jours davantage; je n'aurais jamais espéré ce repos d'esprit qu'elle a trouvé, je n'aurais su quel conseil lui donner pour l'atteindre, et il m'étonne si fort, que je ne sais comment compter sur sa durée. Toute la ville paraît aussi très-disposée à s'amuser; malgré tous nos malheurs, c'est encore à Genève, je crois, qu'on trouve le plus d'esprit chez tout le monde, et comme marchandise commune; mais ce qui est plus étrange, c'est aussi peut-être à Genève

A MADAME D'ALBAINY. 135

qu'on trouve le plus d'argent. Ce n'est pas que toutes les causes de ruine ne soient tombées sur nous coup sur coup, ce n'est pas que le commerce ne soit dans un état effrayant, que cliaque courrier n'annonce la nouvelle de quelque faillite, que les plus riches marchands ne s'occupent depuis longtemps qu'à renoncer à toutes les affaires, et que tous les capitalistes n'aient éprouvé des pertes sévères; mais il y a une certaine proportion établie par l'esprit genevois entre le luxe et les revenus dont on ne s'est point encore départi; il n'y a ici aucun faste inutile, aussi reste-t-il à chacun beaucoup plus d'argent pour les jouissances. Cette aisance presque universelle a contribué aux plaisirs de la société, et sans doute elle a des charmes, puisque nous avons ici beaucoup d'étrangers qui paraissent s'y plaire.

« Le monde littéraire a été ici surtout occupé des lettres de MuUer l'historien à notre ami Bonstelten. Ces lettres avaient été publiées en allemand par madame Brun il y a prés de vingt ans, et elles avaient eu déjà un succès prodigieux. Une dame vient de les traduire en français en en faisant un choix, et il serait difficile de trouver une lecture plus déhcieuse ^ H y a une chaleur de

* Ces Lettres, publiées d'abord dans le texte allemand par madame FrédériqueBrim (Tubingue, 1802), venaient d'être traduites en français par madame Steck (Zurich, 1810). Le litre allemand était celuici : Briefe eines jungen Gelehrlen an seinen Fretind. Voici le titre français : Lettres d'un jeune Français à son ami, ou Correspondance de Jean de Muller et de Victor de Bonstetten. Sismondi, écrivant en 1810, a tort de dire que l'édition allemande de cette correspondance a paru il y a près de vingt ans; c'est bien en 1802, comme nous venons de le rappeler, que madame Brun la fit imprimer à Tubin-

134 LETTRES DE SlSMOPsDI

cœur, une vivacité d'amitié, un zèle pour tout ce qu'il y a de beau, de noble, de grand, dont nous sommes désaccoutumés dès longtemps, mais qui, pendant qu'on le lit, élève l'âme de nouveau, et la met en harmonie avec un grand homme. Caries admirables talents de MuUer, et la réputation à laquelle il est parvenu depuis, comme le premier historien de notre siècle, ajoutent beaucoup au charme de cette lecture. On voit d'où il est parti, on mesure ses forces en pensant où il est arrivé, et l'on se plaît à trouver si aimable, si attachant un homme qui dans la suite de sa vie a mérité et obtenu tant d'admiration. Ne manquez point de vous faire envoyer ces lettres; votre amitié pour Bonstetten à l'époque même où Muller lui écrivait en doublera le prix à vos yeux. Il est à présent assez bien, cet aimable ami ; le chagrin qu'il avait éprouvé au connnencement de l'hiver avait altéré sa santé; il avait souffert de palpitations de cœur qui pouvaient tout à coup être très-dangereuses. Mais et son corps et son âme semblent guéris, et avoir recouvré leur première jeunesse. Nous logeons sous le même toit, et nous nous voyons tous les jours avec un extrême plaisir. Il a reçu il n'y a pas longtemps une lettre de vous, madame, dont il a été fort touché; votre amitié lui semblait d autant plus précieuse que dans le même temps il relisait ses propres lettres à Muller, qui lui ont été renvoyées après la mort de son ami, et qu'il y retrouvait sans cesse

guc. L'erreur de Sis.mondi s'explique par une confusion toute naturelle : les lettres de Jean de Muller et de Bonstetten, quoique publiées en 1802, se rapportent presque toutes à une période bien antérieure : la correspondance s'ouvre en 1774.

A MADAME DALHANY. 135

l'expression de son attachement pour vous. Il lui était doux d(> trouver ses anciens souvenirs si bien d'accord avec ses sentiments.

« J'ai prêté ici le livre de M. Micali à nos érudits les plus fameux; ils y trouvent beaucoup de bonnes choses, mais ils en désireraient davantage encore. Comme érudition, il ne fait le plus souvent arriver qu'au doute, et non à une connaissance positive ; comme sentiment, on y trouve plus d'esprit de parti que de vraie chaleur; c'est un sujet ingrat qui l'a séduit. 11 n'y a point d'histoire des peuples qu'on ne connaît pas. C'est un champ bien assez vaste que de peindre tous les peuples qui peuvent vivre et agir dans les tableaux qu'on ferait d'eux. Faites-lui, je vous prie, mes compliments empressés. Ayez aussi la bonté de me rappeler à M. Strozzi, et de lui exprimer toute ma reconnaissance de l'accueil qu'il me fit l'été dernier. Et vous-même, madame, daignez croire à l'attachement inviolable comme au respect profond avec lequel j'ai l'honneur d'être

« J. C. L. SiMONDR SiSMONDI. ))

« Genève, li juillet 1811.

« Il faut, madame, que je triomphe d'une douloureuse superstition pour vous écrire; j'ai eu la faiblesse de me priver de ce plaisir pendant plus de trois mois pour ne pas savoir vaincre une secrète répugnance qui me faisait différer de courrier en courrier. Vous vous souviendrez que je vous écrivis, il y a près de deux ans, le départ de mon père pour la Toscane; que dans ma lettre je témoi-

giiais et ma douleur de cette séparation, et les inquiétudes qu'excitent des adieux à cette période avancée de la vie; depuis que j'ai eu le cœur uniquement rempli du prochain départ de ma mère pour le même pays ; depuis surtout qu'elle est partie, il m'a été impossible de reprendre la plume pour répondre à votre aimable lettre. Il me semblait que je ne pouvais pas ne pas vous dire les mêmes choses que je vous avais déjà dites, et qui étaient devenues un si funeste présage. Grâce à Dieu, ma mère a fait son voyage tréS'heureusement, j'en ai de Pescia les meilleures nouvelles. Mais nous éprouvons l'un et l'autre un vide et une tristesse que l'absence de mon père ne m'avait point fait connaître. Aucune relation, je crois, n'est plus intime que celle d'une mère et d'un fils, quand ils sont faits l'un pour l'autre, quand un même esprit, un même sentiment, un même goût les identifient, quand ils sont accoutumés à se tout confier comme les amis les plus tendres, ou qu'une affection élective, un goût qui les aurait fait se choisir entre mille, se joint à la protection maternelle, au respect fiHal. Son retour à Pescia déterminera aussi le mien dans un temps qui n'est pas trèséloigné, en sorte que c'est à Florence, au printemps prochain, que j'espère vous faire cette visite si souvent promise alternativement à Florence, à Genève et à Paris, et qu'un bizarre concours de circonstances a différée si longtemps. Je viens d'y donner rendez-vous, et chez vous, madame, si vous daignez le permettre, à une femme aimable que je me ferai honneur de vous présenter, madame de Custine, belle-fiUe du général, fille de madame de Boufflers, sœur de M, de Sabran; mais comme je lui

donnerai une lettre pour vous, qu'elle ne vous présentera filière qu'an mois de mai prochain à son retour de Rome, c'est dans cette lettre que je vous parlerai d'elle et de sa compagnie. Mon amie, chez qui je suis à présent, et chez qui je compte passer l'été, aurait bien désiré être aussi du voyage. Sans renoncer à son projet d'aller en Amérique auquel elle tient par une noble fierté, et pour lequel elle fait toujours des préparatifs, elle est retenue par mille obstacles qui effrayent son imagination, par mille habitudes qui sont devenues une partie de sa vie, par mille affections qui l'attachent encore à cette contrée de boue qui était autrefois la brillante Europe. Elle aurait voulu gagner encore un an ou deux, et faire un second voyage dans cette belle Italie, dont elle conserve de si riches souvenirs : mais elle a demandé, trop tôt peut-être après les chagrins qu'elle avait éprouvés, un passe-port qu'on lui a refusé, on a raccourci sa longe ; excepté Genève, elle ne peut plus voyager en France ou dans les pays soumis à l'empire; on lui a même fait éprouver un chagrin plus sensible, on l'a forcée à éloigner d'elle M. Schlegel, qui certainement ne devait pas s'attendre à exciter l'animadversion d'aucune autorité, et qui, perdu dans des travaux purement littéraires, étranger à toute politique même spéculative, n'a pu que par une erreur bien étrange devenir un moment suspect. Mon amie a supporté ces différentes peines avec un courage que j'admire et que je ne comprends pas; elle a renoncé aux occupations littéraires depuis qu'elle .sait qu'elle ne pourra rien imprimer, elle chasse avec soin de sa pensée et de sa conversation toute allusion aux circonstances pré-

sentes auxquelles elle désire rester absolument étrangère, et tout en se privant ainsi des deux ordres de pensées qui avaient autrefois tenu le plus de place dans sa vie, elle garde une liberté d'esprit, une gaieté, un feu dans la conversation, qui fait le charme de tous ceux qui la voient. Parmi ceux-ci nous venons de voir des compagnes d'exil qui viennent de faire un voyage en Italie, mais qui ne s'y sont point avancées assez pour vous faire une visite, madame de Luynes et mademoiselle de Chevreuse, Ni l'une ni l'autre n'a appris encore à supporter si bien ce malheur, mais il s'en faut qu'elles eussent les mêmes ressources en elles-mêmes. C'est une chose bizarre que d'entendre le jugement que portent sur l'Italie des femmes si complètement parisiennes et si incapables de sentir toute autre beauté, tout autre bon goût, toute autre grâce que celles des salons de Paris. Sans doute ce n'est point comme elles que vous appréciez l'un et l'autre pays : je ne sais plus lequel à vos yeux obtient la préférence; peut-être les charmes de la société que vous avez retrouvée, et que vous êtes si bien faite pour apprécier, ont refroidi à présent l'affection que vous portiez à Florence. Peut-être, au contraire, d'anciennes et douces habitudes que vous y avez retrouvées, des souvenirs chers à votre cœur au iniheu desquels vous vivez, vous ont-ils rattachée à vos pénates. Je le désire et je l'espère: je trouvai Florence désolée, lorsque l'été passé j'y allai sans vous y trouver; vous y feriez un vide immense, et cette pauvre ville n'est pas faite à pouvoir en supporter aucun. On vous écrira sans doute ce qu'on me dit aussi tous les jours, que Paris est devenu bien moins agréable à habiter;

A MADAME D'Air.ANY. 139

qu'il n'y a plus d'ubandon dans la société, plus^do gaieté, presque plus d'esprit. Les prérogatives de l'Italie ne sont pas de celles que les hommes peuvent lui enlever, et tous les jours il me semble qu'on doit moins les mettre en balance contre les jouissances fugitives d'une société ({ue la faveur corrompt, ou que la malveillance accable. Madame Falbroni vous est-elle restée à Florence, ou y est-elle revenue après avoir été à Paris? Elle pourrait bien avoir été tout à fait séduite par les plaisirs de la capitale. Je n'ai plus entendu parler d'elle, ni de M. Micali, tous deux cependant devaient passer à Genève cet hiver. M. de Bonstetten est à présent aux bains de Loech, j'espère qu'ils achèveront de le rétablir, mais déjà il est beaucoup mieux. Nous avons ici une aimable princesse Lubomirska, dont la mère, princesse Czartoryiska, a passé l'hiver à Florence, et doit avoir eu souvent l'avantage de vous voir. Cependant la société étrangère diminue ici comme dans toute l'Europe ; chacun se dit ruiné et ne voyage plus.

« Adieu, madame; conservez-moi une place qui m'est bien précieuse dans votre souvenir, et croyez à mon profond respect, comme à mon vif et sincère attachement. »

.. Genève, 10 août 1811.

« Je suis bien touché, madame, de l'extrême bonté avec laquelle vous pardonnez mon long silence et vous l'épondez à lettre vue à mes apologies. J'ai besoin d'être encouragé de cette manière, car, il faut l'avouer, c'est

toujours pour moi une souffrance que d'écrire. Je supporte assez bien en général les peines de la vie, je m'étourdis peut-être plus que je n'use de philosophie, je tends mon esprit sur autre chose, et je suis le plus souvent en dehors de moi; mais écrire une lettre, c'est nécessairement rentrer en soi-même, faire le compte de ses pensées, regarder son avenir, son passé, et je ne saurais dire comme tout cela est triste. Aussi je reste ridiculement à muser sur mon papier, toutes les fois que je commence une lettre. Il en est peu qui ne me coûte une ou deux heures, quoique ma main aille trèsvite sur le papier, et qui ne m'ait coûté, ce qui n'est pas moins pénible, et ce qui souvent n'a pas le moindre rapport avec ce que j'écris, une confession intérieure de tous mes torts et de tous mes défauts, qui me laisse fort mécontent de moi-même. Peut-être tout cela est-il la conséquence du nombre prodigieux de lettres que j'ai écrites dans ma vie à mes parents, en leur rendant compte de ma conduite. En revanche, les lettres que je reçois de vous, madame, me font toujours passer une journée agréable, elles excitent ma reconnaissance, elles satisfont un attachement bien sincère, elles flattent ma vanité, elles me donnent presque toujours un exemple de philosophie et de force d'âme, que je me propose souvent vainement d'imiter. Cette dernière, au milieu de beaucoup de choses agréables, m'a fait cependant assez de peine pour Bonstetten : je l'aime très-tendrement, et je suis honteux de ses sottises, comme si j'en étais responsable; il a au moins vingt-cinq ans de plus que moi, cependant je le regarde toujours comme un jeune homme

A MADAME D'AI.BANY. \U

qui me serait recommandé; il est d'une étourderie de vingt ans, d'une inconsidération qui doit empêcher de donner plus de suite à ses paroles qu'il n'en donne luimême; mais il a si fort toutes les qualités comme tous les défauts de la jeunesse, qu'il est impossible de ne lui pas pardonner les uns en faveur des autres. Il peut vous avoir paru égoïste dans ses rapports avec madame Brun, parce que l'exagération du sentiment et de la poésie donne quelquefois une impatience contre tout ce qui est affecté qui ramène au réel de la vie, cependant il n'est point égoïste : je lui ai vu montrer dans beaucoup d'occasions une grande générosité de caractère, il est incapable de rancune, incapable d'amertume, plein de zèle et d'enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand et noble, avec cela parfaitement bon et facile à vivre. Nous avons souvent passé des mois, presque des étés entiers ensemble, dans la même maison, et je ne lui ai pas vu un moment d'humeur. Il n'a jamais abandonné un ami, il est vrai qu'il les oublie à tous les moments du jour. Il est tellement dominé par l'imagination, celte faculté l'emporte tellement en lui sur toutes les autres, qu'on peut en quelque sorte expliquer par là toutes ses qualités et ses défauts. Je ne sais ce que je ne donnerais pas pour que ma mère pût avoir une telle compagnie dans sa petite ville, je dirais même, je crois, dans sa maison, si chacun y pouvait conserver une pleine indépendance; mais de tout cela au mariage il y a l'univers de distance, et je me sens tout confus de sa bizarre proposition'.

BonsteUeii, âgé alors de soixante elsix ans, avait eu l'idée, conmic on le voit par cette lettre, d'épouser la mère de Sismondi.

J'aime infiniment les bains de Lucques, d'où votre lettre était datée; il faut en effet beaucoup monter et descendre, mais quel beau pays! Quelles Alpes transportées dans le cœur de l'Italie! Quelle richesse de végétation! et même quelles charmantes promenades dans les bois de châtaigniers et le long du ruisseau 1 Vous étiez là trèsprès de Pescia, et le chemin pour y aller de Florence était bien de passer par notre petite ville. J'ai un regret extrême que vous n'ayez pas vu ma mère, c'est la personne que j'aime le mieux au monde, et je ne sais pas pourquoi j'en ferais le fier, c'est à mes yeux la personne la plus aimable que j'ai connue. Madame de Staël l'emporte pour le génie, l'emporte pour le brillant de l'esprit, mais ma mère ne le cède en rien ni pour la délicatesse, ni pour la sensibilité, ni pour fimagination; elle l'emporte de beaucoup pour la justesse et pour une sûreté de principes, pour une pureté d'âme qui a un charme infini dans un âge avancé. Je compte bien positivement passer l'été prochain auprès d'elle, et j'espère encore vous retrouver au retour de votre voyage de Naples, peutêtre avoir le bonheur d'être très-rapproché de vous, si vous veniez de nouveau aux eaux de Lucques. Hélas! je n'aurai point à regretter de quitter mon amie en allant voir ma mère, quoiqu'elle ne puisse encore arrêter ses projets, du moins est-il certain qu'alors elle ne sera plus ici. Elle souffre tout ce qu'on peut souffrir à prendre une détermination qu'elle annonce depuis si longtemps. Vous savez tout ce qu'on vous a dit à vous-même de l'Amérique, tout cela lui a été dit aussi de cent manières, elle en connaît tous les inconvénients, elle tremble, elle sent

vivement ce qu'elle perd ici, et cette prison de Coppet que son imagination s'est faite ' lui inspire tour à tour et do l'effroi et des regrets; elle y tient par mille souveiiirs heureux, elle y tient aussi par un tombeau. Mais sa situation s'est fort aggravée depuis que nous n'avons plus M. de Barante^ ; l'obligation de renvoyer son ami lui a été horriblement douloureuse. Le gouvernement lui offre

* C'est presque le mot de madame de Slaël : « On commençait à mettre en œuvre le système, qui devait se manifester, de me faire une prison de mon âme... » Dix années d'exil, deuxième partie, cliap. H. — Seulement, Sismondi croit que cette prison de Coppet, c'est l'imagination de madame de Staël qui l'a faite. Sismondi, (pii redoutait pour son amie ses projets de voyage en Amérique, élait-il disposé à croire qu'elle s'exagérait beaucoup le danger de l'ester à Coppet? Il va jusqu'à accuser d'une certaine lâcheté ceux de ses amis qui lui conseillent de partir. « Ils croient peut-être se compromettre en lui témoignant de l'affection. » En d'autres termes, ils ne seraient pas fâchés de se soustraire à un devoir embarrassant et d'éloigner des relations qui ne leur semblent pas sans péril. Malgré les sympathies qu'inspireront à jamais les plaintes, les cris de l'âme si douloureusement proférés par madame de Staél en ses Dix années d'exil, il y a ici bien des nuances à démêler, et l'équitable histoire doit recueillir le témoignage de Sismondi.

- « Peu de temps après, le pi'éfet de Genève (M. de Baraute) fut destitué, et l'on crut généralement que c'était à cause de moi. Il était de mes amis, néanmoins il ne s'était pas écarté des ordres qu'il avait reçus ; bien que ce fût un des hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de France, il entrait dans ses principes d'obéir avec scrupule au gouvernement qu'il servait; mais aucune vue d'ambilion, aucun calcul personnel ne lui donnaient le zèle requis. Ce fut encore un grand chagrin pour moi que d'être ou de passer pour la cause de la destitution dun tel homme. Il fut généralement regretté dans son département, et dès qu'on crut que j'étais pour quelque chose dans sa disgrâce, tout ce qui prétendait aux places s'éloigna de ma maison, comme enfuit une contagion funeste. » Madame de Staël. Dix années d'exil, deuxième partie, chap. ii.

toujours l'Amérique, et plusieurs de ses amis français, qui croient peut-être se compromettre en lui témoignant de l'affection, la poussent de ce côté-là^. Ses intérêts de forlune rendent absolument nécessaire que quelqu'un de sa famille y aille, et cette lutte entre des sentiments contradictoires ne peut plus se prolonger bien longtemps. J'en aurai le cœur décbiré, mais de quel côté ne voit-on pas des peines? Il n'y a que vous, madame, qui ayez la force d ame de vous élever au-dessus et de regarder d'un front serein tous les orages de la vie.

« Esménard, qui s'est tué à Fondi, est bien en effet et le poëte, et le censeur, et celui des fausses lettres de change, et celui qui a fait supprimer l'ouvrage de madame de Staël, parce que le libraire s'est refusé à le gagner à prix d'argent. 11 est étrange de voir tant de bassesse réunie avec le talent de faire de si beaux vers, mais laissons en paix les morts. J'ai comme vous été fort content de ce que j'ai lu jusqu'ici de Ginguené. Adieu, madame, recevez de nouveau l'assurance de l'attachement le plus vif et le plus shicère, comme de mon extrême reconnaissance. »

« Genève, 11 octobre 1811.

« Serez-vous encore à Florence, madame, ou ma lettre ira-t-elle vous suivre dans le royaume de Naples? J'espère que celles qui vous sont adressées ne s'égarent point, et je désire fort partout où vous allez pouvoir me rappeler à votre souvenir. L'intérêt que vous voulez bien

' « Mais pourquoi ne partiez-vous pas? dira-t-on et ne cessait-on de ine dire de tous côtés.... » Madame de Staël. Dix années d'exil, 2" partie, cliapilre iv.

A ^lADAME n AI.UANV 145

accordoi' à noire colonio do Coppet m'a fait différer de courrier en courrier de répondre à votre aimable lettre, parce que je voulais vous donner des nouvelles de moH amie, et que depuis longtemps je la crois à la veille de prendre une grande résolution. Mais le temps passe, les événements s'accumulent, les circonstances se compliquent, et il est plus difficile que jamais de prendre un parti. Depuis longtemps sa situation me paraît si embarrassée, que je m'interdis absolument de lui donner un conseil, puisqu'à tous je vois la plus grande responsabilité attachée : je l'affermis dans celui qu'elle embrasse, je tâche de lui donner du courage, mais, lorsqu'elle l'abandonne d'elle-même pour un autre, je ne lutte point, de peur d'augmenter son irrésolution. Cependant cet état de doute est moins pénible pour elle qu'il ne serait pour bien d'autres : hier encore elle disait avec joie : « Eh bien. Dieu merci, j'ai encore trois semaines avant de devoir prendre un parti. » Elle a demandé un passage sur la frégate qui a apporté le dernier ambassadeur d'Amérique, et qui doit probablement repartir dans un mois ou six semaines; le minisire de la police y a consenti, l'ambassadeur aussi, mais il faut attendre l'assentiment du capitaine, peut-être aussi celui de l'empereur. Et puis il faut voir sur quelle saison on tombera, et si ce ne sera pas la plus mauvaise detoutes. On vous aura écrit, sans doute, que deux de ses amis ont été exilés pour lui avoir fait une visite : nous l'avons cru pendant quelque temps, et nous avons été violemment alarmés pour deux autres qu'on nommait comme ayant encouru la nième disgrâce, c'était là pour elle le molif qui pressait le plus

140 lettp.es de sismondi

son voyage; il ne pouvait y avoir de malheur plus affreux pour elle, que d'être la cause du malheur de ceux qu'elle aimait. Mais depuis, le ministre de police à Paris, et le préfet ici, ont déclaré de la manière la plus expresse qu'elle n'était pour rien dans les deux exils prononcés dernièrement. On croit en effet entrevoir d'autres causes, et les deux autres dont on nous avait menacés paraissent avoir été inventés dans les salons de Paris. Vous le voyez, madame, les peines du cœur entrent pour beaucoup dans le malheur de sa position : on ne peut s'étonner qu'elle en soit troublée, qu'elle perde, dans son inquiétude pour ce qui l'entoure, cette force d'esprit, celte bberté de pensée, qui peut seule élever au-dessus du temps présent, et mettre un auteur en rapport avec la postérité. Que doit-on penser de la bassesse d'âme d'une femme capable d'attaquer sans provocation une autre femme dans une situation aussi malheureuse? Le dernier ouvrage de madame de Genlis contenait les choses les plus perfides contre mon amie ', et c'est peut-être surtout l'indignation qu'a excitée cette lâcheté qui a élevé contre elle l'orage dont tous les journaux retentissent. Je crois qu'à son tour elle est à présent assez malheureuse, car elle a été attaquée avec une amertume à laquelle elle était peu accoutumée, mais sa position est en même temps triste et ridicule. Comment une femme peut-elle aller provoquant à droite et à gauche presfjue toua les

* Cet ouvrage de madame de Genlis où se trouvent des perfidies contre madame de Staël, ce livre si profondément oublié aujourd'hui et qui fit tant de bruit en 1811, avait pai'u sous ce titre : De l'influence des femmes sur la littérature française, ou Précis de l'histoire des femmes françaises les plus célèbres. Paris, 1811. In-8°.

A MADAME D'AI.IIANY. 147

liomnn's qui ont de la réputation, faisant le conp'de lance avec toul le monde, et occupant sans cesse le public de ses jugements et de sa partialité? Je n'ai pas encore vu sa critique du dictionnaire ' ; qui peut douter que dans une si grande entreprise il n'y ait beaucoup de négligences et beaucoup d'erreurs? mais si nous refusons quelquefois notre confiance à une société de quatre-vingts hommes distingués, qui chacun ont choisi la partie qui avait été l'objet de leurs plus longues études, comment raccorderons-nous à une femme qui prétend les atteindre toutes, et qui, après avoir écrit des romans toute sa vie, veut s'ériger en juge de l'histoire de l'univers?

« Je compte aller au printemps en Italie, et passer l'été avec ma mère; auparavant, et pour cet hiver, j'ai un projet qui m'a beaucoup occupé cette année : je veux donner à Genève un cours de littérature étrangère, et,- si j'en crois ce que tout le monde m'annonce, j'aurai peutêtre deux cents auditeurs. Pour comprendre toute la littérature moderne, selon mon projet, il me faudrait deux ans; mais mon cours pour la première année en quarante leçons, comprend déjà toutes les langues romanes, le provençal, le roman wallon, l'italien, l'espagnol et le portugais. Pour une partie, je me trouve sur le même terrain que Ginguené; il s'en faut bien f|uc je puisse traiter la littérature italienne avec autant de profondeur que lui; le sujet de ses trois gros volumes sera renfermé pour moi en quatre leçons; mais, d'autre part, la comparaison

* Le dictionnaire doiu parle Sismondi, c'est la Biographie universelle de Micliaud. L'écrit de madame de Genlis est composé de deux parties qui portent ce même titre : Examen critique de l'ouvrage intitulé : Biograpliie universelle, etc. Paris, 1811-181'2.

de plusieurs langues différentes, la connaissance surtout des critiques allemands, me permettent de considérer mon sujet sous des rapports plus nouveaux. Il y a huit ou neuf mois que je travaille à ce cours, j'ai encore trois mois devant moi avant de commencer à le réciter, et je vous assure que je n'ai pas perdu mon temps. A peine sera-t-il achevé que je partirai pour l'Italie. C'est là, madame, que j'espère de vous voir. Je ne crois point qu'on vous tourmente pour vous faire revenir à Paris, et plus vous êtes résignée à tout, moins je crains qu'on ne mette votre résignation à l'épreuve. Mais en tous lieux, en tout temps, je v.ous demande avec instance de me conserver votre amitié. Croyez, madame, que je la mérite par le plus vif, comme le plus respectueux attachement. »

" l'escia, 2ô juin 1812.

« J'ai différé de vous écrire, madame, pour que ma lettre pût vous porter quelque nouvelle d'une voyageuse pour qui je ressens les plus vives angoisses, et à qui vous vous intéressez aussi. J'ai attendu courrier après courrier : en voilà déjà trois d'arrivés depuis que j'ai eu l'avantage de vous voir, et ils ne m'apportent absolument rien; il y a au moins dix personnes de qui j'attends des lettres de Genève ou de la roule, et aucune ne m'écrit, ou plutôt aucune de leurs lettres ne me parvient, car je crois fermement qu'elles ont été interceptées. Je ne saurais vous dire jusqu'à quel point cette impatience croissante, cette impossibilité de franchir une seule idée qui se présente toujours à la même place, et qui ne reçoit aucune modification, me tourmente. C'est le 22 mai que

A MADAME D' AL BAN Y. i49

mon .nuit' s était mise en route, mais ses mesures étaient si bien prises que la nouvelle de son départ s'est répandue dans la ville seulement le 2 juin au soir. C'est par une lettre à ma sœur que je l'ai appris; une autre à ma mère, du 6 juin, arrivée aujourd'hui, n'en dit pas un mot. Tout au moins suis-je assuré que jusqu à cette date il ne lui était rien arrivé de funeste que l'on pût savoir à Genève; et dix jours de route environ sont une bien grande avance : mais dans un intérêt aussi vif, la triste ressource que les conjectures vagues et le calcul des chances possibles!

(( J'ai rapporté à ma mère la tête et le cœur pleins de ce que j'avais vu, de ce que j'avais entendu, de ce que j'avais tenté à Florence : j'ai plus vécu, j'ai plus pensé pendant ces trois jours que je ne saurais faire en trois semaines àPescia; vous me donniez, madame, cette vie nouvelle, ce mouvement qui, je vous assure, ne m'est point habituel. Quelquefois je me reproche d'avoir tant causé, il me semble alors que vous devez m'accuser de bavardage, mais c'était vous qui me fournissiez ce que j'avais à dire, c'était vous qui m'animiez en me faisant éprouver, dans une communication entière, un plaisir dont j'étais privé depuis longtemps, et je ne veux pas croire, après tout, que vous me blâmiez d'une faute dont vous étiez la première cause. Au contraire, je voudrais être à même de recommencer; je désire et j'espère passer encore auprès de vous d'autres heures aussi doucement que celles où vous avez bien voulu me recevoir, et je tâche ici de me nourrir avec les restes de votre conversation que je repasse dans ma tête. Le moment

s'approche aussi où M. Fabre doit passer ici pour aller à Lucques, je me flatte qu'il ne me privera pas du plaisir de le voir, -et je vous reverrai un peu en lui. Ne pourrai-je pas voir encore une autre personne de par vous? Je suppose que madame de Custine ne passera pas les chaleurs de l'été dans le midi de l'Italie, et que vous ne tarderez guère à la revoir à Florence : si elle y arrive en effet, dites-lui, je vous prie, de ma part, que ce serait connaître imî)arfaitement l'Italie que n'avoir pas vu cette belle province, et que j'ai l'espérance d'être son guide dans nos montagnes ; comme je connais son courage dans les mauvais chemins et sa patience dans les mauvais gîtes, je ne craindrai poini de lui proposer des courses qui rebuteraient les autres femmes, mais où j'ai toujours trouvé ma fatigue compensée par les plus vives jouissances. Nous sommes ici, je le crois, au centre des plus belles vues de la Toscane; si les auberges étaient plus tolérables, ce serait un digne objet de la curiosité des voyageurs.

« Voilà les deux volumes de mademoiselle de Lespinasse. C'estune lecture singulière : quelquefois je me sens rebuté par la monotonie de la passion ; souvent je suis blessé du manque de délicatesse d'une femme qui, au moment où M. de Mora meurt pour elle, partage son cœur entre lui et M. de Guibert, et qui fait ensuite toutes les avances à un homme qui ne l'aime pas; souvent ce reproche d'indélicatesse s'étend sur toute la société, et M. de Guibert, qui garde copie de lettres qu'on lui redemande et qu'il vend, et sa veuve qui publie ensuite ces copies. Mais, malgré mille défauts, c'est une lecture attachante, et une singulière étude du cœur humain. J'ai vu

A MADA^IE DALDANY. 131

(le près, j'ai suivi dans toutes ses crises une passion presque semblable, non moins enipoi'(é(>, non moins inallieureuse; l'amante de la même manière s'obstinait à se tromper après avoir été mille l'ois détrompée; elle parlait sans cesse de mourir et ne mourait point; elle menaçait chaque jour de se tuer, et elle vit encore. Un rapprochement que je faisais à chaque page augmentait pour moi l'intérêt de cette correspondance, mais c'est en m'inspirant une grande aversion pour les passions, lorsqu'elles arrivent à nn certain degré d'impétuosité, et une grande pitié pour ceux qui se croient des héros d'amour, parce qu'ils exaltent sans cesse leurs sentiments au lieu de chercher à les dominer. Le procaccio qui vous remettra ce petit paquet, et par qui je vous prie de vouloir bien le renvoyer, se nomme Michel Papini ; son bureau d'adresse est in via de Paldietti pressa a la vigna, et il part de Florence, lui et son frère, les mercredis et vendredis.

« Dès que j'aurai des nouvelles un peu signifiantes, je me hâterai de vous les mander ; il me semble qu'il y a déjà des siècles que je vis dans la même perplexité.

« Daignez agréer l'hommage de mon profond respect, de ma reconnaissance et de mon inaltérable attachement. »

« Pescia, Il juillet 1812.

'( Je vous suppose à présent à Livourne, madame, et j'espère que ma lettre pourra vous y trouver, quoique vous ne me donniez pas d'adresse. Vous- aviez la bonté de vous intéresser au voyage et aux inquiétudes de mon amie, et je ne voulais pas différer de vous communiquer les nouvelles que j'en ai reçues, les unes direclemon!.

d'iuilivs par Genève. Los dernières étaient do Vienne, le 17 juin. Elle y était ai rivée en bonne santé, elle y était ftirt accueillie, et elle se reposait en attendant qu'elle pût continuer son voyage. Il lui fallait pour cela des passeports de Pétersbourg, M. de Stackelberg, ambassadeur à Vienne, n'étant pas bastant^ pour en donner. Mais il avait envoyé un courrier exprès pour elle ; il lui fallait trois semaines pour en avoir la réponse, et il se faisait garant du succès. Il paraît qu'elle les a demandés pour Stockholm ; si elle les obtient, elle renoncera au long voyage dont Je vous ai parlé; sinon elle se rabattra sur Odessa. Les nouvelles de paix ou de guerre peuvent avoir une grande influence sur sa détermination; on m'écrivait en date du 50, de Genève, que la paix avec la Piussie était signée; on m'écrivait aussi sur elle que la police avait déclaré ne vouloir ni la poursuivre ni la redemander; puisqu'elle laissait son fds aîné dans le pays comme un gage de sa bonne conduite. Ce fils est à Coppet ; il s'y lient enfermé, et il évite d'entrer en France. Les choses semblent donc prendre une bonne tournure pour elle, mais il faut encore tout près de deux mois pour qu'elle soit en sûreté, et encore appellerait-elle sûreté la mer et une terre étrangère, où elle vivra séparée de tous ses amis, loin de toutes ses habitudes, hors de sa langue, et perdant ainsi les jouissances ({ue son éloquence et son esprit de société lui donnaient chaque jour. Quand on réunit tous ces dangers et tontes ces privations, qu'on pense que c'est une femme qui s'y est exposée, une femme qui se laisse troubler par le danger, qui depuis longtemps

' N'ayant pns qiinlilé.

t'iail affaiblie par la maladie, et qui aurait pu éviter toutes ces douleurs par uue soumission à laquelle tant d'hommes se sont plies; quand on pense que sa déteimination, loin d'être un bouillon subit de colère, est un projet arlèlé et mûri depuis dix-huit mois, et qu'elle n'exécute que huit ou dix mois après les dernières vexations qu'elle a éprouvées, il me semble qu'on ne peut lui réfuser l'admiration qu'on doit à l'héroisme, et que toutes les âmes élevées l'accompagneront de leurs vœux.

« Je n'avais point entendu parler du projet de Biographie italienne, et je suis étonné, en effet, qu'on veuille refaire des articles qui me paraissent en général bien laits dans la Biographie universelle. Ceux de Ginguené, qui a pris toute la littérature italienne, me paraissent très-remarquables par la vaste érudition, l'exactitude et le goût; ils me font rougir pour les miens, qui sont en général beaucoup moins finis ; cependant même les miens (Tllisloire politique italienne) ne se feraient pas en Italie, parce que jamais on n'y a traité l'histoire dans notre siècle avec aucune indépendance d'esprit. Tandis que la plus grande partie des écrivains seront serviles, quelques autres seront exagérés dans le sens du républicanisme, et fatigants déclamateurs. En général, l'impartialilé est ce qui man- . que le plus complètement aux Italiens. C'est à cause de cela qu'ils n'ont aucune espèce de critique. Je suis sûr que, s'ils font leur Biographie, tous leurs articles de littérature seront des panégyriques outrés, et que le but avoué de l'entreprise et de chacun des collaborateurs sera de prouver que, dans tous les genres, leurs écrivains ont été supérieurs à ceux de toutes les autres nations. Il n'y

a rien de pire pour fausser l'esprit qu'une vanité souffrante; les efforts qu'on fait pour paraître détruisent toujours ce qu'on est. On le sent dans la littérature comme dans la vie sociale, dans la politique comme dans l'économie du ménage.

« Je n'aurai garde d'aller à Florence pendant que vous n'y serez pas; au contraire, j'ai aussi à faire une course à Livourne, et je serais bien heureux de la combiner de manière à vous y rencontrer encore; ayez donc la bonté de me dire vos projets, et si vous viendrez ensuite aux bains de Lucques comme l'année passée. C'est là que je ne manquerais pas d'aller vous voir; la course à Livourne dans le gros des chaleurs m'effraye un peu, et j'avais compté l'ajourner jusqu'au mois de septembre. J'ai regretté bien vivement que M. Fabre n'ait pas pu s'arrêter ici; présentez-lui, je vous prie, mes compliments empressés, et daignez recevoir vous-même, madame, l'assurance de mon respectueux et inaltérable dévouement. »

« Pescia, 3 septembre 1812.

{( J'ai eu il y a déjà longtemps une tout aimable lettre de vous de Livourne, madame; elle in'apprenait quand vous seriez de retour à Florence, et depuis que vous êtes rentrée chez vous, je ne vous ai point écrit. 11 me semble que l'uniformité constante de la vie que je mène ici, que le manque d'intérêt de tout ce que j'y vois, de tout ce que j'y fais pour tout autre que pour moi, m'imposent la loi d'écrire rarement à mes amis pour ne pas les fatiguer de celte monotonie ; les entretenir de mon sentiment pour eux, qui est iualtérable, ce serait encore retomber dans ce

A MADAME D'ALRANY. loo

qiit^ j'ai (lit niillo fois. Je voulais pour vous écrire, madame, avoir quelque chose à vous anuoncer de mon amie, mais les nouvelles m'en parviennent, d'une manière si lente et si irrégulière, que je doute si elles peuvent intéresser les autres comme elles m'intéressent toujours; les dernières lettres qu'on ait eues d'elle sont des 10 et 18 juillet, de nadzivvillow, à quelques lieues de Brodi, et après qu'elle avait déjà passé la frontière de la Gailicie pour entrer en Piussie. De là elle se dirigeait sur Moscou, où elle doit être arrivée le i*" août, et le 10 août à Pétersbourg ; les dangers pour elle étaient finis ; elle ne devait plus rencontrer sur sa route ni année ni corps insurgés, et sa détermination était bien [.récise de ne point s'arrêter en Russie, mais de se rendre immédiatement à Stockholm, où j'espère qu'elle est à présent. En même temps, elle paraissait résolue à passer au moins tout l'hiver prochain en Suède, à y faire entrer au service le fils qu'elle conduit avec elle, et à y profiler de tous les droits qu'elle a pour trouver non-seulement un asile, mais une patrie dans la patrie de son mari et de ses enfants. Elle chargeait en même temps ses amis de déclarer d'une manière positive qu'elle n'irait point en Angleterre. Il faut voir cependant comment elle s'y trouvera, et quel effet un chinât si rude fera sur sa santé et sur celle de sa fille. Toutes les lettres que je reçois des pays qu'elle a quitlés me parlent de la tristesse profonde, de la moii de celte société qu'elle rendait s': animée et si brillante. Je suis effrayé moi-même du changement que j'y trouverai à mon retour, et, selon toute apparence, je m'éloignerai bientôt de nouveau d'un lieu si plein de tristes souvenirs. Je serai de retour de

r)G I, ETTI'.ES DE SISMONDI

Genève au comnien(;errieiit de décembre, et au commenceiueiit de janvier j'en partirai pour Paris, afin d'y passer trois mois. C'est alors que je m'occuperai sérieusement de publier l'ouvrage sur la littérature du midi de l'Europe auquel je travaille depuis quelques années. J'espère que vous serez satisfaite de la partie qui vous intéresse plus directement. Sur quarante leçons, Alfieri seul en occupe deux, et mon admiration pour ce grand homme est exprimée avec toute la chaleur dont je suis capable. Je l'ai cependant entremêlée de critiques, mais telles que je les aurais présentées à lui-même si j'avais eu le bonheur de le connaître, et l'impression générale sera, je n'en doute pas, pour tous les lecteurs, celle de sentir combien votre omi s'est élevé au-dessus de son siècle et de sa nation ; combien les succès même de ceux qui ont parcouru après lui la carrière qu'il a ouverte lui sont dus, et con)bien ils ajoutent encore à sa gloire. Parmi les hommes formés à son exemple, et qui ont conçu d'après lui la tragédie antique, il me semble que l'auteur de Polijxène, iN'iccolini, doit occuper un rang bien distingué. J'ai lu avec un extrême plaisir cette tragédie; et je ne m'attendais pas à voir rien de si beau depuis que nous avons perdu le créateur du théâtre italien. Est-il parmi vos amis? le voyezvous souvent? Il me semble qu'il doit un culte à tout ce qui reste de celui qui l'a fait ce qu'il est.

« J'avais compté depuis quelque temps vous envoyer, madame, quelque chose qui aurait valu beaucoup mieux qu'une lettre. C'est un de mes amis de Genève, et le plus aimable, le plus spirituel de beaucoup de tous les figli drila Pievc di Calvino ; je me faisais une fête de vous le

A MADA^IE D'ALBA?<Y. 157

faire coniiiiilro, et je nie ci'oyais assuié de vous faire nii plaisir éga! au siou. Mais, depuis dix jours, je l'attends à toute heure et ne le vois point venir, et je commence à croii'c qu'il a renoncé à la route de Pontremoli, Sarzane et f.ucques, par laquelle il m'avait annoncé de Parme sa venue; peut-être est-il déjà arrivé à Florence, peut-être l'avez-vous vu avant moi. Mais je m'aperçois que je ne l'ai point nommé; c'est M. de Chateauvieux, dont le père, colonel d'un régiment de son nom, fut ensuite fait maréchal. Comme il est grand agriculteur, il est chargé de je nesais quelle inspection sur les races de moutons des départements au delà des .-Mpes. 11 se fera, j'en suis assuré, présenter chez vous, et s'il y vient d'ailleurs que de Pescia, dites-lui, je vous prie, madame, quelle pénible inquiétude m'a causée cette longue attente, lorsque je me croyais sûr de sa venue à jour fixe.

« Présentez, je vous prie, à M. Fabre mes compliments empressés, et croyez à un at-taclieuient, à un dévouement qui égalent mon profond respect. »

« l'escia, septembre 1812.

« Il est impossible, madame, d'écrire une lettre plus aimable, plus obligeante, et qui m'inspire une plus vive reconnaissance. Une introduction auprès de madame de Souza me sera infiniment précieuse, mais elle le sera surtout venant de vous. Ouelle recommandation pourrais-je porter qui fût plus flatteuse pour moi, qui me promit un meilleur accueil'? J'ai vu quelquefois, en effet, chez madame de Staël, son ami, M. Gallois, qui est un homme d'un esprit bien fin et bien agréable; je désirais la con-

158 LETTRES DE SlSMOlNDI

naître elle-inêmo, mais, sans vous, je ne sais trop par quel chemin j'y serais arrivé. En effet, je ne crois point que la grande Babylone me convienne pour longtemps; vous en dites seulement les motifs qui me sont avantageux; j'en trouverai probablement d'autres qui seront moins flatteurs pour mon amour-propre; cependant il était, je crois, convenable de connaître une fois un si grand objet de curiosHé. J'y trouverai beaucoup de choses à apprenihe et beaucoup de moyens d'étude. Connue j'ai beaucoup vécu dans la solitude, peut-être un peu plus de frottement extérieur m'est-il nécessaire. Je compte y chercher une nourriture pour l'esprit; Dieu merci, je n'ai plus besoin d'en trouver une pour le cœur, il est suffisannnent rempli de sentiments doux et réciproques; et, après quelques mois passés dans ce tourbillon, je me trouverai tout heureux de retourner auprès de mes amis, de m'éloigner de gens qui no savent ni aimer ni se souvenir, qui se précipitent après leurs plaisirs ou leurs affaires, et en qui l'activité de la vie a détruit son but. « Je comprends que vous devez être charmée des lettres de Muller^ : quel homme ! et que le co.ntrasfe qu'on trouve en lui fait faire un triste retour sur la nature humaine! 11 est impossible de senlir un enthousiasme plus pur, plus vrai poiu' la vei'lu, pour la grandeur d'âme, pour la liberté, poui' la beauté, pour le génie; cette ardeur de travail qui l'einraîne n'élail point une ambition personnelle, c'était en lui le culte de toutes les plus nobles facultés de l'esprit humain, l'amour de ce qu'il y a eu de

* Los lettres do Jean de Muller ;i Yiclor de r>onsleUen, ddiit il a été question plus liant.

A JIADAME D'ALBANY. 150

plus grand dans les temps passés, le besoin de le reproduire, et, à côté de cette fiamme si brillante, ce même homme s'est abandonné sans rougira une vie crapuleuse; il a tellement afïaibli son âme par l'habitude du vice, qu'au lieu d'imiter les héros dont il sentait si bien le caractère, il a manqué grossièrement aux devoirs que la reconnaissance et la loyauté lui dictaient envers le roi de Prusse; il a paru quelques moments enrichi des dépouilles de son bienfaiteur, mais, accablé de celte nouvelle chaîne, il est mort bien plus de douleur et de regrets que par l'effet de l'âge et de l'infirmité'. Son enthousiasme pour Bonstetten ressemble, au reste, à ses autres enthousiasmes, j'ai vu des lettres manuscrites de lui fort postérieures à cette époque, dans lesquelles on le voyait formant de nouvelles connaissances et se persuadant à chaque fois qu'il avait trouvé un être parfait, un être supérieur à l'humanité. Bientôt ensuite il était détrompé :

* Jean de Muller éLait mort le "29 mai 1809, après avoir quitté le roi de Prusse pour les Bonaparte, comme il avait quitté sa patrie pourTAutriclie et l'Autriche pour la Prusse. « Dieu a donné le monde à Napoléon, écrivait-il à Bonstetten ; où m'enfuir sans le trouver? » Le 17 novembre 1807, Napoléon l'avait nommé secrétaire d'Etat du nouveau royaume de Westphalie et ministre référendaire de la Confédération du Rhin. Sismondi l'aurait peut-être jugé moins sévèrement s'il avait connu les perplexités de son esprit et les généreuses intentions qui l'animaient. Dans une étude aussi exempte d'iniustice que de faiblesse, M. Julien Sclunidt me semble avoir indi([ué scrupuleusement toutes ces nuances. [Greiiz-bolen. 1858, avril-juin^ Quant aux vices que Sismondi reproche en termes si violents à l'illustre historien, c'est sans doute un écho de certaines accusations auxquelles l'exposèrent ses amitiés si vives, si passionnées; accusations dont on retrouve les traces dans la biographie de Muller par Wioltmann, mais complètement abandonnées aujourd'hui.

il l'a été sans cloute aussi sur Bonstelten, et cependant leur amitié a duré autant que la vie.

« Bonstetten avait été doué d'éminentes facultés, mais non pas du don de les mettre en œuvre. Son imagination était singulièrement brillante, son style en allemand harmonieux et pittoresque; dans sa jeunesse, il travaillait avec ardeur, il frappait à toutes les portes, et saisissait avec une extrême facilité. Son esprit, qui pénétrait quelquefois par des rayons de lumière dans les profondeurs des sciences, semblait promettre qu'il les posséderait une fois. Cette vivacité pétulante semblait alors un feu que l'âge calmerait en le concentrant.

0 Tont cela a été perdu; sa conversation, ses écrits, sa correspondance, tout est sautillant, même sa conduite. Sa réputation se dissipe devant lui, et il ne peut pas s'en créer une nouvelle; au lieu d'avancer comme on devait s'y attendre, il s'épuise en efforts inutiles, pour se re- Irouver ce qu'il a été. Je l'aime tendrement, car il a précisément la bonté et la vérité de caractère qui attachent le plus, mais je suis navré de ce qu'il reste si au-dessous de ce qu'on pouvait attendre de lui, et je suis de plus impatienté plus qu'on ne peut dire de l'inconséquence opiniâtre avec laquelle il compromet ses amis les plus chers. Aucun ennemi n'est si redoutable qu'il l'est lui-même à ceux qu'il aime. Pour revenir à Muller, je doute que vous puissiez dévorer son Histoire de Suisse. Pour un homme d'un si beau talent, il a commis une grande erreur, c'est de confondre le travail d'un antiquaire avec celui d'un historien. Après avoir fouillé toutes les archives, il ne nous a épargné rien de ce qu'il en avait tiré; il a voulu tout

V MADAME DALIiANY. Kil

lappoilor, toul éclaircir, et il s'est rendu quelquofois inortelleinent ennuyeux.

« Dans quelques morceaux de considérations générales, dans les préfaces surtoul de ses cinq volumes, il s'est élevé à la plus sublime éloquence; quelques descriptions de bataille sont encore remarquables par cet art de mettre sous les yeux, ce Darstellung^ mais c'est en allemand qu'il faut le lire. Un ouvrage infiniment plus agréable à lire, plus plein de pensées, de considérations générales et d'applications, c'est son cours d'histoire universelle en trois volumes. 11 a paru en allemand il y a deux ans, et on le traduit aujourd'hui à Genève. Je ne puis malheureusement rien vous offrir de lui, j'ai tout laissé à Genève. Hélas! c'estdéjàdansdeuxmoisquejeine mettrai en route pour y retourner. Je n'aurai plus, d'ici là, le courage de quitter ma mère, mais, afin d'avoir l'avantage de vous revoir, je passerai par Florence à mon départ. C'est la seule occasion où je ne puisse point dire, madame, que je me réjouis de vous voir. Ce seront de tristes jours et une séparation douloureuse qui précéderont le plaisir bien court que j'aurai à Florence. Alors même cependant, comme je me sentirai toujours heureux de vous revoir et de vous assurer encore d'un attachement inaltérable ce qui égale mon profond respect.

« Werner est donc toujours à Florence, je croyais qu'il ne faisait qu'y passer; c'est un homme d'un fort grand talent et aussi un très-bon homme; c'est dommage qu'il soit absolument fou. S'il a appris quelqu'autre langue que la sienne, il doit vous amuser par son originalité. L'amertume outrageante avec laquelle Chateaubriand est

traité dans le Journal de l'Empire est d'autant plus dure à supporter, qu'en le plaignant on rie peut s'empêcher aussi de le blâmer. L'attaque contre un mort qu'il était appelé à louer n'est pas généreuse; il est moins généreux encore d'attaquer aujourd'hui un homme qui vif disgracié. — Présentez, je vous prie, mes hommages empressés à M. Fabre et conservez-moi votre bienveillance. »

Il Pescia, 14 octobre 1S12.

« Vous me comblez de vos bontés, madame; la lettre que vous me promettez pour M. de la Borde me sera infiniment précieuse : j'ai tiré parti de son voyage dans la partie de mon cours qui traite de la littérature espagnole \ et sans être toujours de son avis, j'y ai trouvé du moins un grand fonds d'instruction. Mais surtout je serai heureux de retroiiver à Paris des gens qui me parlent de vous, qui vous aiment ; je crois, comme vous le dites, que c'est un pays où l'on est vite oublié, mais ce danger ne peut s'étendre à vous, et c'est un plaisir de plus de trouver quelques sentiments solides au milieu de tant d'impressions fugitives. Vous n'êtes point seule à comparer tristement le Paris d'aujourd'hui à celui des temps passés; ceux mêmes qui tiennent le plus à la vie qu'ils y mènent, qui peuvent le moins s'en passer, m'ont souvent assuré qu'ils ne s'y reconnaissaient plus; une réunion aussi brillante que celle que vous formiez chez vous donnerait aujourd'hui do rin(|iiiélude au gouvernement. On

* Itinéraire (h'scriplif de iEsparpw, par M. lo comte Al. de la Borde.

A MA DAM F. n'ALT-ANY. \C,7,

assure qu'il preud de la définuce de tout salon où la conversation est animée et spirituelle, et sait que l'esprit n'est jamais développé que par la liberté, et il ne veut pas nous gâter en nous accoutumant même à celle-là. Mais ce Paris, qui a tant perdu de son brillant, de son amabilité, n'a rien perdu de sa mé("banceté. Je vois qu'on vous a écrit les bruits odieux qu'on s'est plu à faire circuler sur mon amie, bruits au reste qui sont partis de l'autorité, et que la malignité publique n'a fait que répéter... Elle s'est laissée entraîner à cette dernière imprudence par des motifs du moins plausibles : quand elle partit, elle ignorait si elle obtiendrait des passe-ports de flussie; elle savait qu'elle ne pourrait ni revenir en arrière, ni rester en Autriche. Sa seule issue pouvait donc être la Turquie, et comment se hasarder à faire im voyage avec sa fille dans un si terrible pays, à se mettre sous la garde de janissaires inconnus sans avoir avec elle des amis dévoués, accoutumés au danger et à la décision, et qui servissent à ces deux femmes d'escorte contre leur escorte? M. Schlegel n'est rien moins que cet homme-lcà. Son fils cadet, qui l'accompagnait, loin de la rassurer, augmentait son danger par sa mauvaise tète. Peu de gens, même parmi les subalternes, consent-ent à se hasarder à un voyage semblable, qui devait pour jamais les ôter à leur famille, et, de plus, elle ne pouvait choisir que parmi ceux qui savaient déjà son sort, qu'il était si important de ne pas compromettre. Elle accepta les offres de R..., ou plutôt lorsqu'il partit vingt-quatre heures après elle pour l'aller joindre, malgré une résolution contraire, elle ne le renvova point. J'espère que dans le nouveau pays où elle ar-

rivera ces bruits injurieux ne seront pris que pour ce qu'ils valent. Elle est devenue tout autrement responsable de sa conduite depuis qu'elle a une fille d'un âge et d'une figure à inspirer des passions, et de qui elle doit écarter même les mauvaises pensées; elle le sait, elle le sent, et je n'ai pas de doute que ce dernier trait de l'animosilé de ses ennemis n ait fait dans son cœur une profonde blessure. — Sans doute Werner lui devait à plusieurs titres de la reconnaissance, je suis bien aise qu'il la sente, qu'il Toxprime, encore qu'il lui ait fort manqué en ne lui écrivant pas une fois. Je comprends que vous ne vous souciez pas de le voir trop souvent, l'extravagance des gens d'esprit n'est pas à la longue moins fatigante que celle des sols ; il n'y a rien de durable pour la curiosité, pour la conversation, pour le sentiment, sans un mélange déraison. Mais s'il vous retombe une fois sur les bras, faites parler ce grand convertisseur de son système particulier de théologie et de son culte d'amour. Dieu, dit-il, est le grand hermaphrodite des mondes. La religion, c'est de l'aimer; mais si l'on. ne peut s'élever si haut, c'est du moins d'aimer quelqu'un ou quelqu'une, car, et je me souviens de vous l'avoir déjà conté, ce qu'on aime dans sa maîtresse, c'est Dieu, et tout ,ce que l'amour nous fait faire auprès de notre maîtresse, tout se fait pour la gloire ■ de Dieu et la plus grande édification de nos âmes. C'est là le système qu'il s'est efforcé de faire entrer, tantôt clairement, tantôt sous des expressions mystiques, dans ses tragédies; son confesseur est bien indulgent s'il lui passe . tout cela comme article de foi. l'our moi, je ne l'aime ni ne l'estime; j'aime mieux ne pas le revoir; mais de tous

A MADAME L ALI5ANY. lOô

les tragiques allemands, il n'y en a aucun dans lequel j'ai trouvé des scènes plus sublimes, un plus haut talent poétique. Quel dommage que l'extravagance la plus enracinée corrompe tout cela !

« J'ai vu, il y a bien huit ou dix ans, M. Foscolo; il était alors trés-jeune ; il avait une superbe figure mélancolique et passionnée, tout à fait semblable à celle qu'on aurait supposée à son héros Jacopo Orlis; il avait en même temps une vivacité , une abondance, une impétuosité dans la conversation qui le rendaient très-agréable à rencontrer. Il ne lui manquait ni l'imagination inflammable d'un poëte, ni un certain mélaijge d'extravagance. M. Albrizzi en a fait un portrait qui doiniait lieu d'attendre de lui les plus grandes choses : mais qu'est-il donc devenu pendant dix années? 11 ne me semble pas qu'il ait ni écrit ni agi d'une manière qui ait été remarquée, qui répondit le moins du monde à l'attente qu'il avait excitée. Ses lettres, il est vrai, n'étaient qu'une copie de Wertlieî\ mais on y trouvait des sentiments à lui, un vrai patriotisme italien. Est-ce l'ambition, est-ce les plaisirs qui l'ont détourné du sentier de la gloire, où il semblait devoir entrer? Je n'ose espérer que ce ne soit ni l'un ni l'autre, et que ses sentiments soient demeurés au milieu des ruines de l'univers aussi purs qu'ils l'étaient alors. J'ai eu ici la visite d'un autre homme d'esprit que j'avais connu vers le même temps, et qui m'a beaucoup parlé de vous ; c'est M. Gicognara, qui a eu la bonté de me lire le discours préliminaire de l'ouvrage auquel il travaille sur l'hi^^toire de la sculpture. Sa conversation, ses sentiments me paraisi?aient comme autrefois ; mais dans ce qu'il écrit, on reconnaît

166 LETTRES DE SISMONDl

aisément Tépoquc où nous vivons. — M. do Glialeauvieux n'a passé ici que vingt-quatre heures, mais je l'attends incessamment de retour de Rome; je lui ai donné une lettre pour vous qu'il m'a demandée, et que je suppose qu'il ne manquera point de vous rendre. 11 est digne de toute manière de vous être présenté, et j'espère qu'il vous plaira. Adieu, madame, recevez encore une fois mes vifs remercîmenls et l'assurance d'un attachement non moins vif qu'il est respectueux. »

« Pescia, i novembre 1S1"2.

« J'avais espéré, madame, en tardant quelques jours à vous répondre, pouvoir vous donner des nouvelles des aimables voyageurs que vous m'annonciez, et que j'aurais eu grand plaisir à revoir, malis je suppose qu'ils auront pris un autre chemin; j'ai peine à croire qu'ils eussent mis plus de quinze jours à faire leur tournée en Toscane. Je comprends aisément comment l'amabilité de madame de Custine aura réveillé en vous quelques regrets pour une société qui peut vous entendre, qui peut vous répondre, une société pour laquelle vous êtes si bien faite et dont vous êtes si séparée. C'est en vous un beau courage, et un couiage qui m'étonne toujours, que de renoncer au mouvement, au langage qui vous est propre, à un instrument qui est à vous, et dont vous savez tirer de si doux sons, mais pour lequel les Florentins n'ont point d'oreilles; et tout cela, non pour un bien présent, mais pour le culte des souvenirs. J'admire cette force que vous avez en vousmême et qui vous fait vous contenter si pleinement de la lecture au lieu de société. Sans doute, comme vous dites.

A MADAME D'ALDANV. 167

les livres ont toujours plus d'esprit que les hommes qu'on l'encontre, et l'on s'enrichit plus de pensées par eux ; mais il y a dans la pensée mèine, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose de triste, une mélancolie intérieure qui venait d'elle-même et qu'on ne chasse guère que par l'action et la dissipation. Ce n'est guère de la pensée qu'on demande aux hommes vivants, c'est une communauté d'impressions et de sentiments, c'est une hgue pour résister en commun aux maux présents et à venir, et il faut une noble et rare force d'âme pour se suffire à soi-même. Je ne suis que trop ramené à ces pensées en voyant approcher une séparation d'avec ma mère, en pensant à la solitude profonde où je la laisse, à sa disposition mélancolique, aux inquiétudes dont elle se laisse dévorer, et, en vous admirant, je vous porte encore pour elle. Ce n'était point connue elle et moins encore conune vous, madame, qu'était faite cette dame du Deffand dont je hs à présent pour la première fois les lettres avec ma mère. Quelle dévorante activité l'ennui avait en elle! Quel besoin des autres, et quel mépris pour eux cependant! Quel manque absolu d'intérêt pour la lecture, toutes les fois que celte lecture ne se rapportait pas à la société! En lisant ces lettres, permettez-moi de vous le dire, nous pensions souvent à vous; le parfait naturel de son style, lu vivacité de toutes ses impressions, l'originalité de son esprit nous faisaient comparer; mais ce qui lui manquait surtout, c'était le caractère. Elle pouvait s'intéresser à tel ou tel homme, telle ou telle société, jamais aux sentiments généreux, au bien des hommes, au progrès des lumières, à aucune idée générale ; et c'est pourquoi toute lecture, qui ne pouvait

168 LETTRES DE SlSMONDI

pas servir ensuite à causer, était sans attrait pour elle.

« J'aime votre vivacité sur Schlegel ; c'est, en effet, un pédant présomptueux, et sa manière de porter ses jugements est i)resque toujours d'une extrême insolence '. Au reste, je suis pleinement assuré qu'il n'a pas eu la plus lointaine pensée de faire allusion à vous et à votre cour. Je crois même que la remarque qui vous a frappée était faite à l'avantage du comte Alfieri. Son aversion pour une vaine étiquette, pour tout ce qui pouvait paraître servile dans les hommes rapprochés des grands, était assez connue par ses premiers écrits; elle l'a été davantage encore par les mémoires de sa vie, et quand sa manière de concevoir l'art du théâtre ne lui aurait pas inspiré de l'aversion pour les confidents, on peut croire que la fierté seule de son caractère lui aurait fait écarter de ses pièces ces lâches complaisants qu'on voit figurer dans les tragédies françaises, sans avoir jamais ni caractère, ni sentiments, ni physionomie en propre. Mais Schlegel a une manière si âpre et si dédaigneuse en même temps de parler et d'écrire, que bien souvent il blesse aloi's même qu'il voudrait louer.

« Je n'ai plus que peu de temps à passer avant d'avoir l'avantage de vous voir, ce sera probablement le 19 ou le 20 de ce mois. Hélas ! je ne saurais dire que je m'en fasse une fête ; je ne puis quitter ma mère qu'avec déchirement ;

1 11 s'agit ici du Cours de litlc'raliire dramaliqm fait à Vienne en 180iS par Wilhelm Schlegel, et dont le derniei' volume avait paru eu 1811. La neuvième leçon de ce cours est consacrée au théàlre italien ; Schlegel y signale sans ménagement, mais avec nne vérité incontestoblc, les défauls des tragédies d'Alfieri.

A MADAME DALBANY. 169

en vous voyant, niadamo, je vous quitterai aussi. Car à Pcscia même, sans vous voir, je jouissais de votre voisinage; mais à présent je m'éloignerai de la Toscane probablement pour dix-huit mois; je dois même désirer que ce soit pour aussi longtemps, car je n'y pourrais être rappelé plus tôt que par une maladie de ma mère. J'irai auprès de vous prendi'e des leçons de courage et de force d'âme. J'irai vous dire combien je vous suis dévoué, permettez-moi plutôt de dire combien je vous aime, et vous demander avec instance de me conserver votre souvenir et votre bienveillance. »

« Genève, 15 décembre 181"i.

« Presque en arrivant, madame, je reçois une lettre infiniment aimable de vous, laissez-moi m'empresser de vous en témoigner ma reconnaissance. La bonté que vous avez eue de réparer immédiatement le quiproquo des lettres m'évite une situation très-embarrassante où j'allais me trouver. J'avais bien remarqué que l'une était sans adresse, mais j'avais supposé que quelque raison de prudence vous avait engagée à ne point mettre de nom dessus. Vous m'aviez dit qu'il y en avait une pour madame Souza, et je n'aurais pas hésité un instant à lui porter celle-là. Je ris de la sotte figure que j'aurais faite lorsqu'elle n'aurait trouvé dedans ni votre écriture, ni rien qui lui allât à elle, mais je n'en ris que .parce que j'oublie que c'aurait été moi. .\u reste, j'ai mis sur la lettre en blanc l'adresse que vous me donnez, et elle est partie ; dans un mois environ j'espère présenter les deux autres. Ai-je assez su vous dire combien je suis reconnaissant, combien je suis flatté

lo'

d'en être porteur? Je suis arrivé avant-liiei' au soir, excédé de fatigue de la longueur extrême de iiion voyage. En général j'aime assez les voituriers, et, en été du moins, je m'arrange toujours avec eux pour qu'ils ne me fassent pas perdre beaucoup de temps; mais, dans cette saison, avec des jours si courts, des chemins si rompus et si boueux, tant de voleurs sur la route entre Plaisance et Turin, j'élais toujours obligé de partir tard et d'arriver de bonne heure, et je ne pouvais pas me consoler de tant de temps que j'avais ôté à ma mère pour ne le donner ni au travail ni à l'amitié. Ce n'est pas que, dans ces changements continuels de compagnie, je n'en aie rencontré quelquefois de piquante ou d'intéressante. Dans la route de Bologne à Modéne je me suis trouvé au milieu d'un dénouement de roman. Une jeune demoiselle, d'une charmante figure et d'un esprit agréable et assez orné, qui revenait avec sa mère dans sa pairie, apprit tout à coup, dans la voiture, que l'homme qu'elle aimait, qu'elle croyait épouser, était marié, et ne lui avait fait la cour la plus assidue que pour la tromper et la séduire. Vous n'avez jamais éprouvé l'espèce de liaison qui se forme en voiture, lorsque, passant douze heures vis-à-vis l'un de l'autre, on est obligé de tout mettre en connuun; celte liaison se forme plus facilement encore lorsque l'attrait d'une figure ravissante a fait faire les premières avances. Je me sens encore ému de la douleur, du trouble, de l'indignation de cette jolie personne que je n'avais jamais vue^ que je ne reverrai jamais, lorsque le quatrième voyageur que nous avions dans la voiture raconta, sans songer à mal, sans en prévoir les conséquences, le mariage de cet amant, dont

A MADAME D'ALHAÎSY. 171

il avait fait pour elle un mystère. Mais, de telles aubaines ne se présentent pas souvent dans un long voyage, et la Lombardie est un pays bien monotone, bien trisie à parcourir, lorsqu'on porte encore tant de tristesse dans le cœur, et qu'on aurait besoin de distractions puissantes au lieu de longer son propre frein. — J'ai appris à Turin et ici le voyage qu'on vous annonce de M. de Montmorency et du prince de Léon'. Mais il parait qu'au lieu de M. Mathieu que vous attendiez, c'est le fils du baron de Montmorency. Je crois aussi que c'est M. deRohan Chabot, le fils, dont la santé est délabrée, et qui a besoin de l'air du Midi. Seraient-ils aussi dévots comme MM. Mathieu et Eugène? et s'ils le sont, seront-ils contents en Italie? En vérité, je ne le crois pas; quelque illusion qu'on cherche à se faire, la religion catholique est tout autre en Italie que les Français ne se la figurent, et plus ils sont zélés, plus, ce me semble, ils devraient être scandalisés. D'ailleurs, c'est une chose divertissante, et à laquelle je ne saurais m'accoutumer, que ce zèle convèitisseur des gens du beau monde et ce mélange des formes élégantes, des pensées superficielles avec ces décisions dogmatiques et ce ton d'inspirés qu'ils prennent sur des sujets pour lesquels de bien autres lumières que les leurs sont insuffisantes.

« J'ai trouvé ici des]lettres de Stockholm et de la mère et de la fille, pleines de tendresses et d'expressions de regret pour leurs amis, mais en môme temps du sentiment qu'elles sont désormais à leur place, qu'elles sont rentrées dans leur dignité, dans leur liberté, que l'accueil flatteur qu'on leur fait, que l'intérêt vif qu'on leur témoigne doit remplacer pour elles ce qu'elles ont perdu. Ici j'ai trouvé

le fils abattu cl découragé, .sa situation est entièrement changée. Il a passé de ce mouvement continuel, de ce festin somptueux de l'esprit à la plus triste solitude. Que le monde est triste ! qu'il y a de douleurs pour tout le monde! qu'il y en a dans les choses qu'on peut dire! qu'il y en a dans celles sur lesquelles il faut se tair^e! J'en ai une qui décolore tous les objets dans le malheur d'être séparé de ma mère, centre de toutes mes affections. Sa maladie de l'été passé, son âge troublent mon imagination. Tout l'accueil qu'on me fait, tous les amis que je retrouve ici ne peuvent me dédommager de ce que je laisse en Toscane; je ne serai tranquille que quand j'y serai retourné. Que je serai heureux, dans le même pays où un lien si fort me ramènera toujours, de retrouver aussi une illustre amie, qui remplace à elle seule, quand je la vois à Florence, toute la société qui, en un jour, m'en donne la jouissance pour plusieurs mois ! Si vous la connaissez, dites-lui que mon attachement égale mon respect et ma reconnaissance, dites-lui que je sens tous les jours davantage toute sa supériorité, et que ses lettres sont un des plus grands plaisirs que je puisse attendre. Dites aussi aux deux messieurs Fabre combien je suis sensible à leur souvenir. »

» Paris, liôtel Mirabeau, rue Napoléon, n° îi, 26 janvier ISl'..

« J'espère, madame, que vous avez déjà reçu, depuis quelque temps, ma lettre du 10 décembre. Sans doute, depuis, M. l'abbé de Caluso vous aura aussi annoncé l'envoi des deux volumes de DicJitung und Wahrhcit et des six volumes du Cours de litlrrature de Bouterwerck. Je

A MADAME D'ALCANY. \",

me trouverais heureux si des commissions do vous me donnaient souvent occasion de me rappeler à voire souvenir; ordonnez donc, pendant que je suis à Paris; ordonnez partout, toute commission de votre part me semblera une preuve nouvelle de votre amitié. Les deux recommandations que vous m'avez données en sont une bien précieuse. Je ne saurais assez dire combien elles m'ont été utiles, surtout celle à madame Souza, car la belle, l'aimable, la sensible madame de la Borde, asservie par des devoirs de cour, n'est presque jamais chez elle; je n'ai réussi à la voir qu'une fois, mais cgtle fois seule me donnait une extrême envie de la revoir encore. Madame de Souza a bien complètement ce que je devais m'attendre à trouver dans votre amie, une simplicité parfaite unie à la finesse de l'esprit et à la justesse du goût. Celte simplicité, qui appartient si exclusivement au vrai mérite, qui donne seule le sentiment du vrai, qui vous ramène aux impressions des sons justes après que l'oreille a souvent été fatiguée par une musique discordante, cette simplicité me paraît aussi rare à Paris que dans les petites villes; et même dans la société la plus brillante, j'ai déjà été rebuté à plus d'une reprise par une affectation de sentiments ou d'esprit bien étrangers à ceux qui les montraienl. Ce n'est presque que sous le rapport social que j'ai vu Paris; j'ai recherché, pendant ces quinze jouis, la société de préférence à tous les spectacles, à toutela pompe des arts; les amis de ma grande amie ont eu la bonté de -n'y accueillir avec une prévenance dont je suis infiniment flatté. Paris ne se présente point à moi sous le point de vue sous lequel il frappe commnnémenl, d'indifférence,

Vii LETTRES DE SISMOISDI

d égoïsnie, de dégoût de tout intérêt public ; au contraire, si j'en croyais mes oreilles, j'aurais recommencé à vivre au milieu des Romains ou des Grecs. La politique, qu'on avait longtemps si complètement abandonnée, est devenue de nouveau l'intérêt unique, le seul mobile de toutes les conversations, mais aussi quelle époque que celle-ci ! Quels événements par delà toute croyance! Quel avenir inexplicable! Ne croyez pas cependant tous les faux bruits qu'on fait circuler pour alarmer les provinces. 11 est certain que l'armée d'Allemagne, malgré les désastres du froid, n'est point réduite comme on l'a dit ; il lui reste encore de 40 à 45,000 hotnmes. Son quartier général doit être à présent à Magdebourg, iln'yaurait.que la défection de l'Allemagne qui pût la déterminer à se replier sur le Pdiin. D'ailleurs on lui envoie de toutes parts des renforts, et, malgré la mutinerie de quelques cohortes, soit à Paris, il y a deux jours, soit en Poitou, les hommes marchent vers leur dépôt. On ne s'est guère moins occupé ici de la négociation de l'Europe et du pape, pour laquelle le premier est allé à Fontainebleau; il n'en est point encore revenu, les lettres de concuration pour le couronnement de l'empire et du roi de P»ome, quoique annoncées, ne sont point encore parties, et l'on est dans l'obscurité sur Pissue de ces confidences.

« Je ne sais si le froid s'étend jusqu'à vous; celui qui a été si funeste en Pologne est ici plutôt agréable; les rues sont sèches, Paris se montre dans toute sa beauté. Depuis plus de huit jouis nous avons un brillant soleil avec un froid seulement de quatre on cinq degrés. Il semble que, par un temps semblable, les courriers devraient voler

A MADAME D'ALlîAlSY. 175

avor rapidité, et cependant je n'ai point de lettres de ma mère. Je comprends que mon voyage les a retardées, mais je ne puis pas en être privé sans ressentir de Tinquiétude. J'en éprouve davantage encore lorsque je me figure que les miennes retardent peut-être aussi pour elles, et je crains que son inquiétude n'aille à l'extrême. Peut-être aussi craindra-t-elle que je ne me trouve compromis dans la faillile d'une fameuse maison de commerce que je crois très-prochaine ; il est vrai qu'il y a trois ou quatre mois je croyais encore ses affaires très-bonnes et je différais en cela d'opinion et de vous-même, madame, et de ma mère. Mais, quelque lucratives que je crusse ses spéculations, je ne lui aurais jamais confié mon argent. Un honnête homme ne doit concourir par aucun des moyens qui sont en lui aux opérations qu'il désapprouve, etl'agiofage de M. N..., ses folles spéculations en chevaux, quand eiicore elles n'auraient pas amené sa ruine, devaient toujours perdre son honneur. Onattendla catastrophe, qui ne peut guère aller au delà de six mois ; cependant il faut que quelque chose la détermine, et la remonte générale qui se fait aujourd'hui, sans enêtre la cause, pourrait bien en devenir l'occasion. — Daignez présenter mes compliments empressés à M. Fabre. et agréez l'honmiage de mes Sentiments respectueux, de mon vif, de mon inaltérable attachement.

P. S. Jeudi, 28. — Larr-augement avec le pape est signé, la réconciliation est complète, et elle étonne tout Paris. On a déjà remis eu liberté ceux qui avaient été arrêtés à son occasion. On lui donne la souveraineté

176 LETTRES DE SISMONDl

d'Avignon et duComlat Venaissiii, sans troupes cependant et seulement avec une garde; on lui assure un revenu de deux millions, dont une partie sera prise sur les biens patrimoniaux de l'Eglise à Flome ; on ôte l'archevêché de Paris au cardinal Maury, et on lui donne à la place celui de Milan. On laisse au pape la pleine nomination de tous les évêchés des pays nouvellement réunis, tandis que tous ceux de l'ancienne France sont réservés à l'empereur; et si le pape, pour ceux-ci, ne donne pas les bulles dans les quatre mois qui suivront la nomination, le métropolitain est autorisé à le faire. A ces conditions le pape sauvera l'impératrice et le roi de Bome.

« Ne serait-il pas permis de demander quel a pu être le motif de sa longue résistance, lorsque, d'après ses conditions, on voit qu'il ne disputait que sur un peu plus ou un peu moins d'argent ou de pompe? On l'a longtemps considéré comme une victime; il me semble que l'intérêt tourne aujourd'hui sur les cardinaux et les prêtres, qui, pendant plusieurs années, se sont dévoués pour lui et d'après ses ordres à la prison et la misère, d'autant plus qu'il n'y avait pas de quoi motiver tant de souffrances. »

« Paris, hôtel Mirabeau, rue Napoléon, n° 5, l"mars 1815.

« J'ai reçu, madame, à peu de distance Tune de l'autre, vos deux aimables lettres, dont l'une m'est revenue assez lentement de Genève; l'autre m'est arrivée très-rapidement ici. Combien je suis touché de votre aimable souvenir! Combien je suis reconnaissant de ce que vous montrez quelque désir de me voir en Toscane! .\u milieu de ce monde si brillant, au milieu de cette société qu'on

A MADAM1-: D'AI.r.ANY. 177

r(^L;ar(lt' coniinola plus aiinabh' di' l'univers, j'en forme cluKino jour le désir; j'ai besoin d'aller nie reposer auprès (le ma mère d'un mouvement qui est trop rapide pour moi, j'ai besoin d'aller rapprendre de vous à repasser sur m(>s impressions, à méditer sur ce que je vois et ce que je sens, à tirer enfin par la réflexion quelque parti de la vie. (Test une opéiation que je néglige ici d'une manière qui m'étonne et m'bumilie ensuite. On me demande souvent quelle impression me fait Paris, et je ne sais que répondre, car je ne généralise point mes idées et je ne demande presque jamais compte de mes impressions. Après tout, elles n'ont pas été bien vives; je ne trouve pas une bien grande différence de ce que je vois ici à ce que je vois partout. Ce qui est précisément cbose à voir est ce dont je me soucie le moins. J'ai visité quelques monuments, quelques cabinets pour l'acquit de ma conscience plus que pour mon plaisir, et j'en suis toujours revenu avec une fatigue qui passait de beaucoup la jouissance. J'ai peu vu jusqu'à présent le tbéâtre; l'heure des dîners et des soirées rend presque impossible d'en profiter, mais les spectacles que j'ai vus ne m'ont pas donné des jouissances si vives que de me faire faire beaucoup d'efforts pour en voir davantage. C'est donc dans la société presque uniquement que j'ai trouvé le charme de Paris, et ce charme va croissant à mesure qu'on remonte à des sociétés plus âgées ; je suis confondu du nombre d'hommes et de femmes qui approchent de quatre-vingts ans, dont l'amabilité est infiniment su[)ôrieure à celle des jeunes gens. Madame de Coufflers (mère de M. de Sabran) est loin encore de cet âge. Sa vivacilé, cependant, sa inobi-

178 LETTRES DE SISMOINDI

lifé, son piquant sont du bon ancien temps, et n'ont rien à faire avec les mœurs du jour. C'est elle qui devait me mener chez madame de Coislin ; nous y avons été en effet une fois ensemble, mais nous avions mal pris notre jour, et nous ne la trouvâmes pas. Avec elle encore, j'ai vu madame de Saint-Julien, qui, à quatre-vingt-six ans, a une vivacité de la première jeunesse; madame deGroslier, qui passe au moins soixante-dix ans, et qui fait le centre de la société de Chateaubriand. Je suis encore en relation avec madame de Tessé, la plus aimable et la plus éclairée des vieilles que j'ai trouvées ici, avec M. Morellct, qui passe quatrevingt-six ans , avec M. Dupont, qui en a bien soixantequinze, et dont la vivacité, la chaleur, l'éloquence ne trouvent point de rivaux dans la génération actuelle, avec les deux Suard, que je ne mets pas au même rang, quoique l'esprit de l'un, tout au moins, soit fort aimable. Après avoir considéré ces moinmionts d'une civilisation qui se détruit, on est tout étonné, lorsqu'on passe à une autre génération, de la différence de ton, d'amabilité, de maniéres. Les femmes sont toujours gracieuses et prévenantes, cela tient à leur essence ; mais dans les hommes, on voit diminuer avec les années l'instruction comme la politesse : leur intérêt est tout tourné sur eux-mêmes; avancer, faire son chemin est tellement le premier mobile de leur vie, qu'on ne peut douter qu'ils n'y sacrifient tout développement de leur âme comme tout sentiment plus libéral. Dans votre précédente lettre, vous appelez ceci la cloaca masswia. L'image n'est d'abord que trop juste au physique; comme je me suis trouvé ici en hiver dans le temps des boues, et que je vais beaucoup à pied, je ne

A MADAME D'ALBAINY. 170

saurais exprimer quef profond dégoût m'inspirait la saleté univei'selle. L'image des rues me poursuivait dans les maisons et me gâtait toutes les choses physiques ; rien ne me paraissait pouvoir être propre dans une ville si indignement abandonnée à la souihure. Au moral, je ne trouve point qu'on ait ici le sentiment d'un méchant peuple, les vices ne me semblent point s'y montrer fort à découvert, et l'opinion publique, en général, est protectrice de la morale. Mais il y a un genre de crime, tout au moins, qu'on dit très-commun dans toutes les classes, parce qu'il est puissamment encouragé, et qui fait trembler, c'est l'espionnage. Des soupçons épouvantables tombent tour à tour sur les gens même les plus marquants de la société. Vous seriez confondue d'entendre nommer ceux qu'on accuse, ceux contre qui on rapporte des faits, qui. je l'espère encore, n'ont aucun fondement. Ou de telles gens abusent de la confiance, de l'hospitalité, pour compromettre la liberté et la vie de ceux mêmes qui se croinni leurs amis, ou le public est assez léger, assez corrompu pour soupçonner gratuitement un aussi odieux forfail, lors même que la naissance, le rang, les agréments de l'esprit devraient mettre à couvert de sa méfiance : dans l'une ou l'autre supposition, le mal est horrible, et ce soupçon une fois éveillé est un coup dans le cœur. Je rétracte bien mes conjectures sur la faillite dont je vous avais parlé; les affaires de celte maison se sont prodigieusement remontées. "On ne pouvait pas s'attendre à ce que que ses créanciers tardassent tant à lui faire rendre ses comptes; mais dès l'instant qu'on lui a accordé du temps, elle a su en faire usage, et malgré les pertes énormes

180 LETTIIES DE SISWONDI

qu'elle a faites et qu'elle peut faire encore, je la crois de nouveau bien solide.

(( J'espère que vous aurez enfin reçu les livres allemands expédiés de Genève. Vous me direz si vous voulez que je vous fasse expédier d'ici, par la poste, ceux que vous me demanderez encore : c'est sans doute la manière la plus prompte et peut-être la plus économique, liefaites votre liste et éiivoyez-la-moi, j'en parlerai à Treuttel et Wurtz, qui sont les libraires auxquels j'ai remis mon manuscrit, et qui, ayant une maison à Strasbourg, doivent avoir plus de facilité que tous les autres pour se procurer des livres allemands. Ce manuscrit est actuellement entre les mains des censeurs , mais une partie doit mètre rendue la semaine prochaine pour commencer l'impression. Après tout, je les ai trouvés de beaucoup meilleures gens qu'on ne me l'avait annoncé. Leur manière de traiter avec les auteurs est assez libérale. Celle de leur chef, M. Pommereuil, serait facile, si l'on n'était pas révolté de son ègoïsme. U y a trois ou quatre jours que je n'ai vu madame de Souza, et plus longtemps encoie que je n'ai pu atteindre madame de la Borde. Celle-ci, comme dame d'honneur, a tout son temps pris par un service de cour, et est fort difficile à rencontrer. D'ailleurs, je ne puis la voir que chez elle; elle n'est point dans le inonde beaucoup moins officiel avec qui je suis lié. Je ne l'ai pas même vue chez madame de la Briche, madame Pastoret ou madame Octave de Ségur, qui sont aussi du côté du gouvernement. J'ai vu son frère à son retour de Suède. C'est un jeune homme fort agréable. J'ai cherché son oncle, mais je n'ai pas pu encore l'atteindre.

A MADAME b àLI;AN\. iSi

« 11 nie semble que je ne sais rien dire de l'ai is qui doive intéresser à distance. Croyez, madaine, que j'aimerais bien mieux en causer avec vous; c'est un désir qui me suit sans cesse, et quoique je ne puisse fixer l'époque d'un voyage en Toscane, je sens bien que je ne le différerai pas longtemps. Recevez l'expression du tendre et respectueux attachement (pie je vous ai voué pour la vie.

« P. S. Votre archevêque est arrivé ici depuis trois jours, mandé à Fontainebleau. Je ne l'ai pas encore vu, quoique je sois fort lié dans la maison de son frère. »

• « l'aris, -i avril 1815.

« Vous êtes bien aimable, madame, de penser à moi, et de m'en donner la preuve par une aussi bonne lettre." Paris ne me fait point oublier les douces conversations de Florence, et ne calme point le désir de les recommencer. Si des traverses ne viennent pas arrêter mes projets actuels, je pourrais même bien vous revoir plus tôt que je n'avais compté d'abord. Plus j'avance, et plus une longue séparation d'avec ma mère devient pour moi douloureuse et inquiétante. Je l'avais quiltée en prenant congé d'elle pour dix-huit mois ; aujourd'hui , je serais bien tenté de retourner la joindre au mois d'octobre. Ce n'est pas que mon séjour à Paris ne se prolonge par delà mes projets ; je m'y amuse, je m'y attache tous les jours davantage, et quand je le quitterai au commencement de juin, ce sera aussi avec des projets de prochain retour. C'est donc h hpieve di Calvino que je prendrai le temps qui me rapprochera de vous. Nous parlerons de cette

pieve ensemble. Il y a eu là de belles et grondes choses. Cette effervescence de l'esprit humain, que vous comparez à la maladie de nos jours, a peut-être fait répandre autant de sang , mais combien l'effet est diffèrent ! et quels beaux résultats pour l'étendue de l'esprit, pour la profondeur de la pensée, se sont liés à des idées quelquefois fausses ou exagérées! Je serai bienheureux de parler awssi avec vous de Paris. Vous vous en êtes séparée sans regrets, parce qu'à présent vous préférez à tout le repos et le calme ; mais vous avez toujours cette vivacité de curiosité, apanage nécessaire d'un esprit actif et étendu. Je vous rendrai compte le mieux que je saurai des gens de lettres. A présent, il n'y en a plus aucun, de ceux qui peuvent inspirer une curiosité vive, que je ne connaisse, au moins légèrement. Mais, je crois vous l'avoir dit, aucune société d'hommes n'est égale pour moi à la société des femmes; c'est celle-là que je recherche avec ardeur et qui me fait trouver Paris si agréable. Ce mélange parfait du meilleur ton, de la plus pure élégance dans les manières avec une instruction variée, la vivacité des impressions , la délicatesse des sentiments, n'appartient qu'à votre sexe et ne se trouve au suprême degré que dans la meilleure société de Fiance. Tout excite l'intérêt, tout éveille la curiosité, la conversation est toujours variée, et cependant ces égards constants qu'inspire la différence des sexes empêchent le choc, des amours-propres opposés, contiennent les prétentions-déplacées, et donnent un liant, une douceur à ces idées neuves et profondes qu'on est étonné de voir manier avec tant de facilité. J'avais commencé par être introduit ici dans le faubourg Saint-

A MADAME D'ALDANY. 185

Honoré, et j'avais déjà trouve beaucoup d'agrément dans la société de mesdames Pastoret, Rémusat, Ventimiglie et Jaucourt; mais, depuis, je me suis lié davantage dans le faubourg Saint-Germain ; on a la bonté de m'admettre dans la coterie tout à fait intime de mesdames de Duras, de Lévi, de Bérenger (Châtillon), de la Tour du Pin et Adrienne de Montmorency, et c'est là surtout que j'ai appris tout le cbarme de l'amabilité française, lorsqu'elle n'était plus du tout empèlrée par l'étalage des salons. Dans le même monde, mais dans un âge un peu plus jeune, je vois aussi souvent madame de Chabot, la femme de celui que vous avez vu il y a trois mois, et qui est à présent à Rome. Elle est bien reconnue aujourd'hui pour la femme la plus aimable, la plus spirituelle et la plus sage en même temps de sa génération. Son amie, madame de Maillé, est encore une femme fort distinguée. Je ne finirais pas si je voulais nommer toutes celles dont la conversation a de l'attrait pour moi ; mais avant tous ces noms j'aurais dû mettre mon amie, madame de Dolomieu, qui, née en Alsace, élevée à Brunswick et vivant à Paris, réunit le charme de deu.K nations, la sensibilité enthousiaste des Allemandes et la grâce française ; et madame de Boufflers qui sait animer tout ce qui l'entoure et prêter à gros intérêt de l'esprit à tous ceux qui parlent avec elle. Sa fille, madame de Custine, ne revient point. Elle s'est arrêtée à Genève, où je l'ai vue ; elle voudrait éviter d'attirer l'attention sur son fils. Je crains bien aujourd'hui qu'elle n'échappe plus à fees yeux si vigilants. Le sénatusconsulte qui vient d'être rendu, et qui ajoute à une nouvelle levée de cent soixante mille hommes une sarde

d'honneur à pi'endre parmi les plus riches jeunes gens de tous les départements, lui causera dafï'reuses inquiétudes; qui est celui aujourd'hui qui n'a pas à trembler pour soi ou pour les siens? Jusqu'à présent, les choses Ji'avancent point, on ne reçoit plus aucune nouvelle importante. On sait bien qu'il y a eu des négociations assez actives avec la Russie, même l'Angleterre, et qu'elles ne sont pas rompues, mais les dernièies notes du Moniteur ne semblent pas devoir faciliter les préliminaires, il est vrai que ce ne sont rien moins que des engagements ; on nous avait bien annoncé qu'on ne demanderait ni homme ni argent, et il peut convenir, pour arrêter toute insurrection, de dire aux pays réunis de Hollande et d'Allemagne qu'ils ne seront jamais vendus. Les brouilleries du pape en sont toujours au même point. Vous en aurez des nouvelles par M. Osmond, que j'ai beaucoup vu chez sa nièce, madame de Boygne, pendant le peu de jours qu'il a passés ici. C'est encore là une des femmes infiniment aimables de Paris, et une maison où la conversation est toujours variée et toujours intéressante. Tout le reste de la famille n'a rien du tour d'esprit ou de caractère de voire archevêque. « Je voudrais que vous m'envoyassiez sans retard la note des livres allemands que vous voudriez avoir; je les chercherai d'abord ici, où il y a deux librairies allemandes bien assorties, et je les joindrais à un ballot de livres que j'enverrai à ma mère dès que mon impression sera terminée. La marche des routiers est si incertaine et si lente, et les ports des ballots sotit si excessifs qu'il vaut mieux réunir plusieurs paquets en un seul. Ma mère vous fera contribuer proportionnellement à ce que le ballot en-

tier coûtera. Je ferai partir ce ballot au moment où mon livre paraîtra pour lui envoyer les exeiViplaiies que-je destine à mes amis d'Italie, et quelques autres livres dont je veux fiîire provision pour l'hiver prochain. Ce livre avance; j'en suis déjà au milieu du second volume, et l'on me fait espérer qu'il sera Iciininé dans six semaines. Je languis qu'il soit sous vos yeux, mais surtout je suis impatient de mettre entre vos mains ce que je dis de votre illustre ami. Dans huit ou dix jours, j'en aurai les épreuves. Adieu, madame, rappelez-moi au souvenir de M. Fabre, et croyez à mon attachement inaltérable et à ma reconnaissance comme à mon profond respect. »

Paris, 7,0 mai IS|5.

« Que je suis honteux, madame, du long temps que j'ai laissé écouler sans répondre à une lettre aussi bonne, aussi aimable, aussi flatteuse que la vôtre! Elle contenait une petite commission, et je voulais avoir rempli cette commission avant de ré|)on(h'e; je voulais vous en rendre compte, et j'oubliais que rien ne se termine à Paris, et qu'ajourner une lettre après une affaire, c'est se jeter dans une négligence qui n'en devient que plus gauche, pour avoir semblé d'aboid raisonnable. Enfin les ïreuttel et Wurtz me disent avoir reçu de Strasbourg les livres allemands que vous demandiez; ils feront partie d'un ballot que je vous adresserai, mais dont la plus grande partie sera pour ma mère. Vous voudrez bien, après en avoir retiré votre paquet, le faire suivre à Pescia, et si vous avez la complaisance de payer le port du tout, ce

180 LETTRES DE SISMOND

sera la manière la plus simple de rembourser le compte du libraire que je vous enverrai et que nous achèverons de régler ensuite. Mais j'ai la présomption de ne vouloir point prendre une voie si lente pour mon livre. Je suis impatient de le mettre entre vos mains, et si, comme je l'espère, il est enfin publié demain, ce même courrier vous le portera. Peut-être aurez-vous remarqué qu'il y en a déjà de simples annonces dans quelques papiers ; c'est que les deux premiers volumes ont été mis en vente séparément par le libraire, qui voulait, s'il lui était possible, amorcer les gens avant leur départ pour la campagne. Cependant l'impression n'est finie que de hier malin, et ce sera une extrême diligence que de commencer dès demain à le mettre en vente. D'aulres exemplaires pour la Toscane seront dans le ballot, et l'un, entre autres, pour M. Micali. Il faut la confiance que j'ai en votre bonté pour moi pour que je ne trouve pas moi-même ridicule l'empressement avec lequel je veux vous faire arriver mon livre trois ou quatre semaines plus tôt que les ouvrages mêmes que vous demandez et que vous attendez. Je n'attendrai point pour voir à Paris l'effet qu'il y fera, à supposer qu'il en fasse aucun. Au contraire, je ressens de l'impatience do me dérober aux compliments qu'on fait en présence, aux critiques qui suivent dès que l'auteur a le dos tourné. J'ai peut-être été sévère moi-même, et alors j'aurai doublement mérité un retour de sévérité. Mais il me semble qu'on doit reconnaître dans mon livre des impressions immédiates, des jugements formés d'après ce qui m'a affecté moi-même, et jamais ceux de la mode ou des oracles d'autriii. Les deux chapitres auxquels

A MADAME D'ALUAISY, 187

VOUS prenez un intérêt plus direct ne sont pas eux-mêmes exempts de critique; ceux sur le Tasse ou le Camoëns ne le sont pas non plus. Mais j'espère que vous y sentirez l'enthousiasme qu'inspire un grand homme, et que ma manière de sentir les beautés d'Alfieri me donne le droit de parler aussi de ses défauts. C'est à Genève que vous voudrez bien m'adresser votre réponse ; j'y serai dès le 20 juin jusqu'au 10 octobre. Avant que. ce dernier mois finisse, j'espère me trouver en Toscane, et ce sera pour moi un grand bonheur que de vous y voir. J'ai vu un peu plus, dans ce dernier mois, madame de Souza, qui est toujours pour moi d'une bonté parfaite. 11 est vrai, cependant, que je me trouve un peu gêné avec elle; la carrière qu'a suivi son fils, ses brillants succès et son ambition lui donnent des intérêts tout différents de tout ce qui l'entoure. Et dans un moment où tous nos sentiments et les siens sont si cruellement froissés, où, d'heure en heure, on a pu croire que le sort de chacun se décidait, j'aurais souffert de lui laisser voir des vœux si différents des siens, plus souffert d'en feindre à cause d'elle qu'elle pût avouer. Il semble qu'elle le sent, quoiqu'elle ne m'en parle qu'à mots couverts ; mais elle m'a dit souvent que, concentrée à présent dans son amour pour son (ils, elle craignait la société au lieu de la désirer, et qu'elle vivait le plus souvent dans la solitude. Je n'ai pas vu depuis fort longtemps madame de la Borde; je me suis cependant fort occupé hier et aujourd'hui d'elle, ou du moins de sa famille, à l'occasion d'un piocès qui partage Caris. Deux fils naturels du prince de Conli, MM. de Rèmoville et d'Ilattonville, l'intentent aux enfanls de M. de la Borde

pour réclamer quinze cent mille francs de l'iiêritage du père, qui les avait reçus du prince de Conli, élevés, placés, qui avait administré leurs biens jusqu'au moment où ils ont émigié et où ils ont tout perdu. M. de la Borde, cependant, n'avait reçu du prnice de Conti qu'un million, et, à leur entrée dans le monde, il leur avait fait cent mille livres de rente. Je n'ai vu, il est vrai, qu'un seul mémoire, mais la cause des la Borde me parait imperdable. Cependant, il est douloureux pour eux de voir soumettre à la décision d'un procès la probité de leur père, dont la délicatesse scrupuleuse était si universellement reconnue. La fortune des la Borde est d'ailleurs, à ce qu'on dit, très-dérangée, et c'est même le seul motif qui les a engagés l'un el l'autre dans jine caiTière pour laquelle la vivacité de leur esprit et l'indépendance de leur caractère ne les avait pas faits. Je n'ai jamais vu M. de Puységur, et je suppose que quand il est chez madame de Bouftlers, on ne me laisse pas entrer. (Pauvre femme! vous savez qu'elle a aujourd'hui de bien autres émotions.) Mais on écarte s-oigneusement les profanes de la vue des somnambules; cependant, je devrais être moins suspect que d'autres , puisqu'au lieu de m'en roidir contre, je m'en tiens au doute. Ou plutôt je crois tout à fait à un état nerveux excitable à volonté chez certains individus, mais je voudrais fort être à portée d'examiner ce que l'imagination et la crédulité ajoutent à des phénomènes naturels. Comment trouverez-vous , par exemple, celte histoire qu'on me racontait hier, d'après M. de Puységur? Une femme magnétisait son mari, qui est fort jaloux. Elle lavait déjà niis en état de somnambulisme, lorsque sa

A MADAME D'ALBAISY. 180

pcnséo à elle s'est portée sur un beau jeune homme qui cause au mari beaucoup de jalousie. Et par la communion d'idées qui existe, disent-ils, entre les magnétisés, le mari a vu à l'instant la figure de ce même jeune honnne, et il est tombé dans les plus violentes convulsions, d'où l'on :i eu toutes les peines du monde à le faire sortir. De combien de choses je me réjouis de causer avec vous, madame! Hélas! il en est si peu qui puissent être dites à distance! Et celles qui tiennent le plus au cœur demandent le plus de silence. Au moins ne me défend-on point encore de vous parler de tout mon attachement et de tout mon respect. Agréez-en l'assurance. »

« Genève, 8 juillet I81Ô.

« J'espère, madame, que vous ne tarderez pas à recevoir le ballot de livres que je vous ai fait expédier par MM. Treutlel et Wurtz. Je n'ai pas voulu vous en parler longtemps d'avance, pour que vous ne le crussiez pas perdu en le voyant tarder. Il est contenu dans une caisse marquée SS. n"2, qui est partie de Paris le 20 juin, et qui jusqu'à Turin a marché par roulage accéléré. 11 faut que vous me permettiez de parler un moment ménage. Daignez ordonner qu'on ouvre cette caisse sans la gâter, qu'on en relire le gros paquet en carton qui est à votre adresse, qu'on remplisse le vide qu'il laissera avec de la paille également enveloppée de papier ou de carton, pour que les livres qui resteront dans la caisse ne ballottent pas, ou que la paille ne les gâte pas, et, après avoir fait bien refermer la caisse et raccommoder l'emballage,

faites-le charger par Michèle Pappini m via de Falchetti n° 2, pressa la vigna, pour le porter à ma mère, à Pescia. Ou bien, si vous voulez vous épargner tous ces ennuyeux détails, faites parvenir la caisse telle quelle à ma mère, en la priant de vous renvoyer votre paquet. Voici la facture de MM. Treuttel et Wurtz. Je leur ai payé '225 fr. De cette somme il y aura à déduire le port de la caisse que vous aurez la bonté de payer, et vous aurez la bonté de remettre le reste à ma mère. Dans votre paquet vous trouverez encore deux exemplaires de ina Littérature, j'espère que vous aurez dès longtemps reçu le vôtre, ayez la bonté d'en envoyer un à M. Micali, et de faire remettre l'autre chez Piatti, qui m'avait annoncé vouloir le traduire. Pardon, madame, de tant de détails, je suis honteux d'écrire à vous une page et demie si ennuyeuse. Au reste, l'ennui est peut-être à présent une chose naturelle en moi ; je me suis trop amusé, j'ai trop joui, j'ai trop vécu en peu de temps. Après cinq mois d'une existence si animée, d'un festin continuel de l'esprit, tout me parait fade et décoloré ; je ne pense qu'à la société que j'ai quittée, je vis de souvenirs, et je comprends, mieux que je n'eusse jamais flùt, ces regrets si vifs de mon illustre amie, qui lui faisaient trouver un désert si triste dans son exil. J'ai conservé quelques cori'espondances à Paris, et ma pensée y est beaucoup plus que je ne voudrais et que je ne devrais. Mais qu'est-ce qu'une lettre de loin en loin, à côté de conversations de tous les jours, et quelquefois de douze heures de causerie par jour? C'était une folie que de vivre ainsi, je le sais bien; comment travaillerait-on? comment fixerait-on sa pensée, si l'on donnait tant au monde? Je nie

tioiivo bit'ii jeune, bien faible pour mon âge, de m'y être livre avec tant de passion, je sens bien que c'est un carnaval qui doit être suivi tout au moins par de longs intervalles de sagesse, mais... j'aimerais bien recommencer. « J'ai vu beaucoup davantage, à la fin de mon séjour, madame de Souza, et, je le dois à sa bonté; elle m'a prévenu , elle m'a ramené, car, il faut que je l'avoue,, je l'avais négligée. Il y a eu un temps où l'on se nourrissait de pensées qui devaient toutes lui être pénibles ; je sentais une lutte intérieure qui était beaucoup plus difficile que celle des paroles; je ne disais jamais devant elle que la moitié do ma pensée et elle que la moitié de la sienne, et ce manque d'abandon que sa situation m'imposait me faisait singulièrement souffrir. Mais elle a été pour moi d'une bonté, d'une amabilité qui devaient d'autant plus exciter ma reconnaissance, que je sentais l'avoir moins méritée. J'ai eu bien à me louer aussi de M. de Souza, à qui je me suis singulièrement attaché, et qui, je m'en flatte, a aussi de l'affection pour moi. Nous nous rencontrions souvent, et j'allais toujours chercher en lui de nouvelles connaissances dont il a une mine inépuisable. C'est presque dans la maison encore que je trouvais un honnne que j'aime en ami, et que je connaissais dés longtemps, M. Gallois. Je me flatte de le séduire à faire cet automne, avec moi, le voyage d'Italie. Nous irions ensemble jusqu'à Florence ; ce serait, j'en suis sûr, vous annoncer, madame, une bonne nouvelle. Vous connaissez M. Gallois, vous aimez son esprit, et malgré votre philosophie, malgré votre goût de retraite, vous êtes trop faite pour la société, vous en sentez et vous en

augmentez trop le charme pour ne pas vous faire fête de voir dans votre solitude celui qui, même à Paris, paraissait si distingué. C'est au plus tard vers le milieu d'octobre que je me mettrai en route avec ou sans lui. C'est pour moi une bien grande fête que de vous revoir, madame. 11 y a mille choses dont je languis de parler avec vous, et aussi un peu de ma Littérature, quoique ce désir soit mêlé de tremblement. Je suis ici depuis le 20 juin, je serai bien heureux d'y recevoir de vos nouvelles; daignez me rappeler au souvenir de M. Fabre, et croire à un attachement qu'égale mon profond respect, w

B Genève, 17, pour partir le 10 juillet 1813.

« Je ne sais par quel malheureux hasard, madame, la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 15 juin ne m'est arrivée qu'aujourd'hui, 17 juillet, avec une lettre de ma mère également retardée, et qui m'avait causé d'assez vives inquiétudes. Le retard de la vôtre m'en causait bien aussi quelques-unes que je n'osais presque m'avouer; vous m'avez si bien gâté par vos bontés, qu'en voyant que vous ne lépondiez point après avoir reçu mon livre, j'ai commencé à craindre l'impression qu'il vous aurait faite. Je n'avais pensé à aucune espèce de ménagement en écrivant, d'abord parce qu'il me semble que c'est ainsi qu'un grand boimne doit èti'e traité ; ensuite, parce que j'avais un sentiment si vrai et si profond d'admiration pour son génie et son caractère, que je m'abandonnais sans scrupule à toutes les impressions diverses qu'il me faisait naître, même contre lui. Mais depuis quinze jours

A MADAME DALBANY. 193

OU trois semaines des remords m'avaient pris; je relisais quelquolois des morceaux de ces cliapitres en me mettant à voire place ; je me chicanais moi-même sur des expressions tranchées, sur ma manière de le prendre tout à fait comme un ancien, sans songer à Teffet que je pouvais faire sur une amie pour qui sa gloire est une douce propriété. Votre lettre, madame, m'a tranquillisé sur mes scrupules et m'a fait du bien. Vous me dites que vous n'êtes pas de mon avis en tout, et je le conçois : d'abord il est tout simple que, placée bien plus près, vous ayez vu bien plus de choses dignes d'affection, d'estime ou de respect; que des opinions que je ne juge que par des écrits se soient modifiées à vos yeux par celles qu'il exprimait dans la conversation. Mais avec quelque liberté que je l'aie attaqué quelquefois, vous avez vu à quel haut rang il est placé à mes yeux, et il me semble que vous êtes contente. On m'a tenu compte en général de la franchise avec laquelle je juge toujours de tout d'après mes propres impressions, sans m'arrêter aux réputations toutes faites. C'est un éloge qui me flatte beaucoup, mais combien j'aurais été malheureux si, pour l'acheter, j'avais dû vous causer un moment de peine!

« J'accepte avec reconnaissance l'engagement réciproque de causer à fond de tout cela ; et ce sera, je pense, bientôt; je ne partirai pas d'ici plus tard que le 10 octobre, il est vrai qu'au moment de mon arrivée en Toscane il est probable que je me rendrai tout droit vers ma mère, et peut-être sans passer par Florence, mais je me fais une trop grande fête de vous revoir puurla différer longtemps ensuite. Si vous connaissiez ma mère,

madame, vous comprendriez mon impatience, et vous ne me sauriez plus aucun gré du sentiment si vif qu'elle m'inspire. Quel dommage qu'une personne si éminemment faite pour la société en soit si absolument séparée! Mais elle est devenue un peu sauvage par timidité, et en même temps que je voudrais la produire à ceux que j'aime, à vous surtout, madame, comme mon plus grand titre d'orgueil, j'ai peur que sa modestie ne dérobe ensuite tout à fait tout ce qu'elle a de distingué. — M. de Sabran a été relâché le 7 ou le 8 juillet, d'une manière aussi inattendue que son arrestation. Celle-ci avait été l'occasion de beaucoup de contes qu'on avait fait circuler à dessein ; ils avaient été répandus sur de trèsbonnes autorités dans Paris, je crois qu'ils vous sont arrivés aussi. A présent on sait positivement que s'il y a eu une lettre de madame de Staël qui lui fut adressée, du moins, elle ne lui a jamais été remise, en sorte que la réponse dont on avait tant parlé est toute d'invention. C'est encore une des choses dont nous parlerons. A présent, il est parti avec sa mère pour Plombières, probablement pour empêcher qu'on en parlât trop. Us sont tous deux au comble de la joie. — On m'écrit en même temps {e mariage d'un M. de Choiseul, auteur d'un ouvrage sur les croisades, avec mademoiselle d'Astorg; cela vous fait-il quelque chose? à moi rien du tout. — Hélas ! je ne suis pas devenu si sage sur Paris que vous l'espérez de ma philosophie. C'est qu'il faut dire que j'aime éperdument la société des femmes, et celle-là est, je crois, aussi bonne qu'elle ait jamais été, si celle des hommes a déchu, et je la regrette à présent aussi vivement que j'en ai joui. —

Je n'avais pas voulu vous envoyer mes deux premiers volumes séparément, parce que cela coupait justement Alficri par le milieu. — Alb. de Staël n'est ni mort ni malade, quoique le bruit en ait couru partout. Voilà tout plein de propos interrompus, mais ce qui ne peut l'être, ce que je retrouve toujours, c'est la vivacité de mon attachement, de iiia reconnaissance et de mon respect.

« Vous aurez reçu, j'espère, avantceci la caisse de livres et ma lettre du S juillet. »

« Genève, ô septembre 1813.

« Je suis confondu, madame, du mauvais sort qui poursuit nos lettres. Celle que vous avez eu la bonté de m'écrire le 4 août m'est parvenue seulement hier 2 septembre; elle répondait à une lettre arriérée, qui répondait ellemême a une autre arriérée, en sorte que trois lettres ont pris tout près de trois mois. Un désordre cruel règne dans les postes d'Italie; il y a peu de temps encore que ma mère, après avoir été longtemps privée de mes nouvelles, a reçu cinq de mes lettres par un même courrier. Celte irrégularité devient plus fâcheuse aujourd'hui que jamais, lorsque des calamités effroyables frappent sur tant de peuples à la fois. La fortune, la liberté, la vie de chacun de nous dépendent des batailles qui vont décider du sort de l'Europe. Ah! madame, avec quelle terreur on envisage le moment actuel! Quel choc que celui de plus d'un million d'hommes qui se précipitent les uns sur les autres pour se massacrer ! Et quelle possibilité d'en prévoir les résultats! Je comptais partir dans moins de trois semaines pour me réunir à ma mère, je jouissais par an-

190 LETTRES DE SISMONDl

licipation du plaisir de vous revoir, je rne faisais une fête de causer à fond sur une foule de choses que nous ne pouvions qu'indiquer à peine dans nos lettres, ou même dont nous n'approchions pas ; mais qui sait aujourd'hui si l'Italie ne deviendra pas le théâtre de la guerre; si, lorsque je m'y trouverai, toute communication ne me deviendra pas impossible avec Genève, et toute ma fortune? Oui sait si des insurrections terribles n'éclateront pas chez un peuple vindicatif, et qui n'a que trop d'outrages dont il croit avoir à se venger? Depuis huit jours j'ai suspendu mes préparatifs et je sollicite ma mère de se mettre elle-même en route, et de venir passer l'hiver ici, où nous sommes plus éloignés des événements. Cependant je suis tourmenté du trouble que je lui aurai causé par cette proposition. Je m'effraye de l'idée du voyage pour elle, et si les événements reprennent la marche qu'ils ont suivie toutes les autres années, j'abandonnerai bien vite des instances qui la désolent peut-être, et je partirai. Les mouvements entre l'Âdige et la Save doivent en quinze jours décider de ma marche. Si je puis venir en Toscane sans imprudence, j'y serai au commencement d'octobre, mais quoique je n'aie point eu de lettres de M. Gallois, je n'espère plus l'avoir pour compagnon de voyage. Cène peut plus être une partie de plaisir qu un voyage dont la conséquence pourrait être l'impossibililé de retourner dans sa patrie, et la cessation de toute correspondance avec tout ce qui lui est cher. i( Ah ! sans doute, madame, j'aurai un empressement extrême, si j'arrive en Toscane, d'aller vous voir. Je suis vivement touché de l'offre si aimable que vous me faites de me recevoir chaque joiu', et je l'accepte avec recon-

A MADAMK D'ALBANY. 197

naissance, jo me sentirai honoré de toutes les connaissances que vous me ferez faire, je vwis en remercie par avance, mais c'est vous que je désire de voir, c'est vous que j'ai besoin d'entendre. Je ne puis juger comme vous que les livres valent mieux que les hommes, j'aime presque toujours mieux les hommes que leurs livres, j'aime souvent mieux que tous les livres des hommes qui n'ont jamais écrit; cette conversation si riche et si variée que je trouve chez vous m'apprend bien plus de choses que ce qu'un auteur ne dit jamais sans apprêt, jamais par conséquent avec l'entier abandon de la vérité. M. de Souza, que vous prenez pour exemple, serait peut-être justement un de ceux que j'aurais choisis; j aime en môme temps et son caractère et sa profonde instruction, mais je doute fort que, s'il faisait un livre, il fût ou intéressant ou instructif. Chaque auteur a sa méthode à laquelle il sacrifie souvent le fond de ses idées, son système particulier qu il poursuit, et pour lequel il ne meta profit qu'une petite partie de ses richesses : d'après les particularités, quelquefois les défauts de son esprit, il explique longuement ce que tout le monde comprend de reste, il regarde comme entendu ce que personne ne comprend, il ne counnunique aux autres que ce qui lui a paru nouveau, et c'est souvent ce à quoi il est accoutumé qui est plus digne de remarque. La conversation de gens d'esprit est plus logique que le livre d'aucun deux, parce que chacun est entraîné par tous les autres, que chacun est sans cesse ramené à ce qui excite la curiosité de tous, que chacun est appelé à produire ce qu'il sait plutôt que ce qu'il veut montrer, lion Dieu! ce n'est pas à vous,

198 LETTRES DE SISMONDl

madame, qu'il est besoin d'étaler les avantages d'un art que vous possédez si bien, mais vous êtes blasée sur une jouissance que vous avez reçue et donnée sans cesse. Ce serait donc au printemps que vous retourneriez à Paris? Je voudrais que vous fussiez amenée à différer ce voyage jusqu'en automne, pour y trouver réunie cette société qu'après tout vous aimez, et qui se disperse au mois de mai. Ce sera au mois de janvier de l'autre année que j'y retournerai, si je puis disposer de mon avenir ; mais que ces projets sont insensés quand je n'arrive pas à savoir ce que je ferai dans quinze jours d'ici ! — Vous avez vu par les gazettes la mort du fils de mon amie ; c'était le second et de beaucoup le moins intéressant. On a des nouyelles d'elle jusqu'au \8 août, et l'on sait qu'elle a bien supporté cette perte, même trop bien. Ah! madame, que j'ai d'envie de vous revoir! Que je souhaite être auprès de vous, avant que vous ayez le temps de me répondre ! et c'est bien possible. Mais quand j'aurai pris un parti, je vous l'écrirai. »

« Pescia, 0 octobre 1815.

« C'est de tout près de vous que je vous écris aujourd'hui, madame ; je suis arrivé ici samedi '2. En venant très-rapidement, je n'ai été que huit jours en route, et je n'ai point passé par Florence, mais après le bonheur d'embrasser ma mère, et de la retrouver en bonne santé, une des premières choses que je demande à ce pays-ci, c'est de me donner de vos nouvelles. Je suis impatient d'en recevoir ; les lettres que vous avez eu la bonté de

A MADAME DALDANY. 199

m'écrire, celles je vous ai écrites se sont toutes retardées, en soi'te que je me trouvais de deux cents lieues plus éloigné de vous que je n'aurais dû l'être. Celte séparation n'a fait que redoubler mon désir de vous voir. Il y a tant de choses dont je voudrais parler avec vous, dont je voudrais vous entendre parler; des espérances nouvelles assaisonnées de tant de craintes se présentent à nous; le bonheur que je vous dois de connaître vos amis a établi, ce me semble, tant de nouveaux rapports que je soupire après le plaisir de vous voir. Vous avez fait ce me semble, madame, des liaisons plus intimes que vous n'en aviez auparavant dans lÉtat de Lucques. Vous y avez passé quelque temps à la campagne, et il me semble probable que vous y retournerez encore dans la saison où les maisons de campagne des Lucquois sont si brillantes, et la société si animée. Ce serait une bien bonne fortune pour moi, nous ne sommes pas ici à plus de dix ou douze milles des maisons Santini, Lucchesini, elc. Si vous y allez en effet cet automne, non-seulement je vous demanderais la permission de vous y aller rendre mes devoirs, je pourrais en quelque sorte profiler du voisinage. 11 me semble aussi que vous passez vos hivers de préférence à Pise, et j'espère aussi aller vous y voir. Permettez-moi donc de vous demander votre marche, pour tâcher d'y conformer la mienne. Pour moi j'arrive ici avec le désir de donner à ma mère le plus de temps possible, et le besoin cependant de consulter quelques bibliothèques, et d'aller faire quelques travaux dans les diverses villes de Toscane; avec le besoin non moins impérieux de vous voir et de vous entendre. J'arrive à présent même et ce n'est pas encore le moment

200 LETTRES DE SISMOlSni

de projeter de longues absences. C'est cependant celui peut-être où il y a le plus de choses à dire et à n'écrire point, celui où l'on aurait le plus besoin de se consulter, et où il est le plus difficile avec toutes les aides de prévoir l'avenir. Mais après tout, ce n'est ni les conseils à prendre, ni les nouvelles à donner, ni les amis communs à passer en revue qui me font désirer de vous voir, c'est vous, madame, que je suis impatient de retrouver, el je le serais également, je crois, dans tous les temps, dans toutes les circonstances. Daignez agréer l'assurance de mon profond respect, comme de mon vif attachement. »

« Pescia, 15 octobre ISl,').

« Qu'il y a de bonté dans votre lettre, madame, et que j'en suis reconnaissant ! elle me donne une envie extrême, un besoin d'aller auprès de vous pour vous remercier encore, pour vous dire comme je vous aime. J'aurais bien voulu trouver un mot plus respectueux pour dire la même chose, mais il n'aurait jamais rendu tout ce que je sens. C'a été une grande joie pour moi de voir revenir sitôt votre réponse, et de senlir ainsi que nous étions de nouveau presqu'à portée de causer. Il est vrai que par la persécution qu'ont éprouvée nos lettres, on avait encore augmenté bien fort la distance. Vous aviez donc eu la bonté de m'écrire encore le 10 septembre, je ne suis parti que le 25, et j'aurais eu amplement le temps de recevoir cette lettre si elle avait fait son cours naturel. Elle aurait probablement, si je l'avais reçue, contribué à m.'encourager à faire ce que j'ai fait, je n'étais pas sans des inquiétudes

A MADAME D ALlîANY. '201

assez vives en parlant de Genève, je nie suis calmé en arrivant ici, sans qu'il me fût trop possible de dire pourquoi. Il semble, il est vrai, que la question se décide loin de nous, mais il y a un événement très-possible, très-souvent présenta notre pensée, qui, au moment où on l'apprendrait, exciterait partout une fermentation Irès-vive. Je préférerais n'être point alors dans une trèS' petite ville. Mais tout cela est peut-être encore bien loin. Bon Dieu ! que je plains madame de Souza ! ({ue je plains tout le monde ! car qui n'a pas quelque douleur personnelle dans ce chaos de souffrances? elle, du moins, ne peut pas être souvent ni longtemps privée de nouvelles : son fds lui écrit avec une grande régularité ; il est presque toujours à portée du quartier général et de la poste, et pendant son silence même la gazette donnerait de ses nouvelles. Mais combien j'ai vu de mères, de tous les côtés, qui passaient de longues semaines après les batailles sans avoir aucune nouvelle de leurs lils! J'avais vu quelquefois ce M. de Bérenger, dont les gazettes ont annoncé la mort, et sa jeune femme'était tout à fait agréable. M. Gallois m'avait écrit, très-peu avant mon départ, qu'il renonçait à son voyage d'Italie; il a renoncé aussi, ensuite d'un malentendu, à faire un voyage en Suisse. L'année n'était pas plus favorable par les saisons que par les circonstances. Si l'on faisait la paix cet hiver, ce qui après tout est encore possible, peut être renverrait-il ce voyage au printemps prochain, etje ferai bien ce que je pourrai pour l'y déterminer. C'est un homme d'une société charmante; c'est bien lui et non point moi qui vous porterait tout Paris dans sa conversation. — Puisque je n'ai point l'es-

pérance, madanio, que vous veniez dans les maisons de campagne lucquoises de notre voisinage, je ferai ma première course à Florence dans un mois Pendant que la saison est encore belle et la campagne encore feuillée, j'en profite pour faire avec ma mère quelques courses dans nos environs; quand je suis absent, elle est comme prisonnière, et je veux qu'elle jouisse bien avec moi de ce mois d'octobre. D'ailleurs vous avez ou la bonté de me promettre que vous me feriez connaître de M. de Lucchesini, je voudrais qu'il fut à Florence quand j'y irai. — Vous y avez donc à présent M. de Forbin, que vous appelez Baron-chambellan-peintre; est-ce le même que je connais comme saint, romancier etpoëte?Ce sont bien des choses pour un homme. Je crois que c'est Forbin Janson. il est moitié de l'école de M. de Chateaubriand, moitié de celle de madame de Staël. Il a lu beaucoup de petits romans dans la société cet hiver, et j'ai vu plusieurs de ses auditeurs, qui disaient beaucoup de bien de ses tableaux qu'ils ne connaissaient pas, pour compenser leur sévérité sur ses contes qu'ils connaissaient trop. Je l'ai rencontré plusieurs fois chez M. de Loménie, et sa conversation est assez agréable, mais non pas sans mélange de cagoterie, que le ton de la maison exigeait peut-être. 11 doit avoir un frère qui s'est fait prêtre, et dont j'ai vu une lettre écrite comme l'aurait fait un capucin. Tout cela ne me préparait point à des tableaux de sa main, vendus dix mille francs, et en Italie. A propos d'argent^ je suis honteux de ce que vous avez voulu payer une part déport pour vos huit ou dix volumes; sans doute le port de la caisse de Florence à Pescia fait amplement et plus

A MADAME D'ALDANY. 205

qii'amploment votre part. Vous aviez raison de dire que vous faisiez tout ce qui est affaire avec une régularité parfaite; recevez-en, je vous prie, mes remercîments, car dans le vrai, je vous ai donné tous les ennuis du ballot avec une indiscrétion dont je suis confus. Ma mère se joint à mes remercîments, elle est bien touchée de la bonté que vous avez de nous offrir les nouveautés que vous recevriez de Paris, lorsqu'elles en vaudiaient la peine. Elle se sentirait très-flatlée de vous être présentée, et cependant ce ne serait point sans quelque mélange de crainte. La longue solitude l'a rendue timide, elle se sent rouillée, tandis que je suis au contraire confondu de ce qu'elle a pu se maintenir dans une société, dans un train de vie qui me semblent faits pour détruire tous les ressorts de l'esprit. — Je travaille à présent à côté d'elle à la continuation de mon Histoire des républiques italiennes ; j'en ai encore quatre volumes à faire pour la finir. J'en ai ébauché deux qui seront prêts à être publiés dans quinze mois. Si j'avais suspendu longtemps cet ouvrage, j'aurais paru y renoncer, et j'ai de l'affection pour cette histoire, qui présente dans le quinzième siècle des développements de caractère bien singuliers. Cependant j'ai promis la littérature du Nord, et j'y reviendrai ensuite. Ces projets avec lesquels je mesure presqu'une moitié de ma vie, la remplissent d'une manière agréable, car c'est le temps de la composition qui est vraiment le temps heureux. — J'é^ crirai au libraire de Genève de se procurer la troisième partie des Mémoires de Gœthe dès qu'elle paraîtra, pour vous la faire parvenir. Mais j'ai peine à croire, qu'au milieu des armées et delà désolation universelle, Gœthe ait

201 M^TTUES Dt SlSMONDl

trouvé le loisir de publier quelque chose, ou ses compatriotes celui de le lire. Daignez présenter nos hommages à M. Fabre, et croire à mon tendre et respectueux attachement. »

« Pescia, 31 octobre J8lô.

« Il est vrai, madame, qne la crise dans laquelle nous vivons, nous rend incapables de causer, d'écouter, d'écrire. En prenant la plume, il me semble toujours que, puisque je ne parlerai pas libreinent de ce qui nous occupe, je n'aurai plus rien à dire de digne de vous. Spectateurs de celte effrayante table de jeu, où notre vie, notre fortune, notre liberté, non pas d'agir seulement, mais même de penser, dépendent d'un coup de dés, comment n'être pas maîtrisés par celte terrible idée? Comment ne pas trembler surtout d'un jeu où l'on ne joue point, hélas ! quitte ou doidjle, car il n'y aura de quitte pour personne, et chacun pourra se dire heureux s'il n'a fait que doubler sa perte à la fin de la partie? Cette idée ne me lais?;e point de repos, les lettres que je reçois quelquefois de lieux plus rapprochés du théâtre de la guerre augmentent cette compassion douloureuse pour cette malheureuse race humaine; ainsi, madame Brun m'a fait de Copenhague un tableau delà désolation du Mecklembourg par les Russes, qui fait frémir. Se peut-il que cette clameur qui s'élève de tous les points de cette terre ensanglantée, pour demander la paix, ne soit pas enfin exaucée? De tout ce qui a été tué je ne connaissais, et encore bien légèrement, que ce M. de Bérenger et sa jolie femme, mais il y a cent personnes de ma connaissance dont on n'a point denou-

A MADAME D'ALBAiNY. 205

velles et dont on est on peine: il y en a dans l'armée, il y en a dans les pays pris et repris et cent fois ravagés; quelques-uns seront morts peut-être, beaucoup seront ruinés et je n'ai point de prétentions à la philosophie sur le malheur de perdre son bien. J'y ai passé il y a plus de vingt ans pour plus des trois quarts du mien, et je m'affligerais très-sérieusement si je perdais ce qui reste. De tous côtés je n'entends retentir autour de moi que des malheurs semblables, mais la plus cruelle de toutes ces révolutions de foitune est celle qui vient d'atteindre une de mes meilleures amies, et l'amie intime de Corinne. Anglaise, et fdle d'un père qui, à une fortune fort honnête, avait ajouté les bénéfices d'un long séjour dans les Indes, elle croyait, comme tout le public, qu'il laisserait à sa mort 80,000 liv. sterling, près de deux millions, qu'on lui avait connus à son retour. Elle vivait dans cette croyance avec peu d'économie et dépensant souvent sa pension annuelle, lorsqu'une lettre qu'elle reçoit lui apprend que son père s'est si bien ruiné par un désordre insensé, qu'après avoir mangé la totalité de sa fortune et avoir contracté des dettes, il s'est coupé la gorge; en sorte que du jour au lendemain, elle s'est trouvée au-dessous de rien, obligée de vivre des leçons qu'elle donne. Dans cette souffrance, dans celte attente continuelle de inalheui's publics et privés, j'ai toujours le bouillonnement d'une curiosité douloureuse en recevant et en ouvrant mes lettres. Quand elles ne sont pleines que de littérature, comme une que je reçus hier sur la question déjuger si Macpherson était l'auteur ou le traducteur des poésies dites d'Ossian, ce n'est pas sans un mouvement d'impa-

'206 LETTRES DE SISÎIONDI

tience que je les lis ; c'est iiien de cela qu'il s'agit aujourd'hui! Celles où je trouve un peu d'amitié font du bien dans tous les temps, et calment toutes les agilations. C'est pour cela, madame, que les vôtres me sont si précieuses. C'est pour cela, mais pour mille autres raisons encore; car on y trouve tout, et le sentiment, et la pensée, et la saine philosophie de la raison, et l'empreinte d'une âme élevée. Je suis bien fâché de vous dire que ma mère ne vous croit pas, dans les démentis que vous donnez à votre réputation d'espril; comme je lui ai lu vos lettres, elle s'est trouvée à portée d'en juger par elle-même. Au reste, elle aurait bien tort de s'effrayer de cetle réputation, ce n'est jamais l'esprit qui rend sévère. Sa timidité est universelle, elle est l'effet d'une longue solitude, du dépaysement hors de sa langue, et de l'habitude de pensées tristes. J'espère bien que l'occasion viendra de vous la faire connaître. Mais j'aurai auparavant le bonheur de vous revoir. Je pense qu'à la Saint-Martin les vacances sont finies, que les bibliothèques se rouvrent, que les absents reviennent de la campagne, et c'est en effet vers le milieu de novembre que je compte avoir l'honneur de vous rendre mes devoirs. Recevez en attendant l'assurance de mon respectueux attachement, et daignez piésenter mes hommages à M. Fabre. »

>c Pescia, 25 novembre 1815.

« 11 n'y a que deux jours que je vous ai quittée, madame, et déjà j'entends raconter de Florence des nouvelles étranges qui me donnent quelque inquiétude, encore que je n'en croie pas un mot ; car on a beau refuser toute foi au

A MADAME DALBANY. 207

récit de choses fâcheuses, s'en être occupé suffit pour mettre l'espuit dans une situation pénible. Le courrier de Florence nous a manqué ce matin, et cela a suffi pour faire naître mille bruits de mouvements populaires. Je sais bien que lors même qu'ils auraient de la réalité, ils ne vous atteindraient pas, mais vous pourriez souffrir des contre-coups. J'espère que rien de semblable ne vous menace, que rien ne dérangera ce calme philosophique que vous avez su choisir; je n'avais jamais encore été initié comme dans ce petit voyage à votre vie intérieure ; il me semble que ces huit jours m'ont donné occasion de vous connaître bien mieux encore, et par conséquent de vous aimer davantage. Dans ces longues conversations auxquelles vous avez eu la bonté de m'admettre, nous avons repassé en revue presque tous nos sentiments et presque toutes nos opinions; je connais à présent et vos pensées et vos occupations et vos habitudes, et je porte envie à ceux qui peuvent s'enrichir des premières et partager les secondes. Il me semble que d'avoir déjà tant causé nous fournirait des sujets pour causer davantage encore, et je garde un trop doux souvenir de ces huit jours, pour ne pas espérer les voir recommencer dans le cours de cet hiver. « J'ai tout de suite commencé à lire avec ma mère la Prvicesse de Clèves; y a'una]s\)roii[er sans retard de\ahonlé que vous aviez eue de me prêter des livres et m'occuper surtout d'un de ceux dont vous m'aviez parlé avec éloge : il me semblait que c'était continuer notre conversation. Mais je ne saurais dire comme je suis frappé de la différence de ton et de manière entre ce roman là et ceux de nos jours. Ceux-là demandaient beaucoup plus le talent

de l'historien, ceux d'aujourd'hui le talent de l'auteur de eomédie. Dans la iioblesse du récit, dans fe distribution du sujet, dans l'invention, il est peut-êlre fort supérieur aux romanciers modernes; il me paraîtfort inférieur dans le dialogue, toutes les fois qu'il en introduit aucun. Il y a quelque chose de formaliste et d'empesé dans les propos que l'auteur prêle à chaque personnage. 11 me semble que de tous les arts, celui qui a fait le plus de progrès, c'est celui de la conversation ; je crois qu'on cause mieux aujourd'hui qu'on ne faisait au temps de Louis XIV, et qu'alors encore on causait mieux qu'on n'aurait fait au temps deBoccace, car toutes les conversations qu'il rapporte dans ces contes si célèbres me paraissent bien autrement ennuyeuses encore. Dans le vrai, c'est que causer est devenu chaque jour davantage le but de la vie, tandis, qu'autrefois ce n'en était que le délassement.

« J'ai reçu aujourd'hui par la poste quelques petits ouvrages de M. Dupont de Nemours. Il y a de petits mémoires sur différents sujets presque tous religieux et philosophiques, présentés sous cette forme piquante et originale qui lui est propre. Le premier est ml'ûulé Pour^quoi l-iiphpart des chemins sont toiius; avec le mélange d'une plaisanterie légère et gracieuse, il expose avec justesse l'origine des abus, et les causes qui les rendent respectables; en dix ou douze pages il a rassemblé beaucoup d'idées aussi justes que piquantes. Mais il abandonne presque toujours son sujet après y avoir à peine touché, et longtemps avant d'en avoir fait une application sérieuse; il semble un enfant, qui apiès avoir reçu et renvoyé sa paume deux ou trois fois avec une grande adresse, la lance si loin qu'il

la perd de vue, et n'y songe pins. Il m'a envoyé encore nn mémoire sur l'éducation nationale dans les États-Unis, puis la traduction en vers de dix syllabes des trois premieis chants de l'Arioste. J'ai reçu loutcela aujourd'iun,et je n'ai pas eu le temps d'en lire grand'chose, mais il me semble (ju'il y a dans la versification beaucoup de grâce et de facilité. Je vous fais le compte do mes richesses, madame, parce que vous y avez droit ; si dans tout cela quelque chose vous lente, si vous voulez sa Philosophie de l'univers que'fai aussi, vous n'avez qu'à dire. Et puis il faut bien que je vous parle de livres, je vous ennuyerais mortellement si je ne vous entretenais d'autre chose que de ma reconnaissance et de mon attachement, et le sol de Pescia ne produit ni événements ni pensées. Daignez me rappeler aux membres divers de voire société, exprimer à M. Fabre tout le plaisir que j'ai en à le connaître davantage, et croire que mes sentiments pour vous égalent mou respect. »

« Pescia, 19 décembre ISIÔ.

« Vous savez, madame, comme je désire toujours vos lettres, mais dans les moments d'agitation, dans la crainte ou l'inquiétude, elles me deviennent plus précieuses entière, et tous les événements de cette semaine me faisaient désirer vivement de vos nouvelles. Jamais en effet je ne m'étais moins attendu aux visites que nous avons eues coup sur coup : celle de Lucques ne semblait presque qu'une plaisanterie, quoiqu'elle ait compromis beaucoup de gens même ici, qui ont pris les déserteurs qui en revenaient pour une avant-garde triomphante, et qui les

ont accueillis avec des vociférations, bientôt après dénoncées. Mais le débarquement de Livourne était tout autrement inquiétant : il a déjà causé assez de dommage dans le faubourg, il pourrait bien en causer davantage, si le commandant prend des mesures pour se mettre en état de défense. Ce qu'il y a de plus triste à toutes ces souffrances partielles, à toutes les ruines qui s'ensuivent, c'est qu'elles ne peuvent mener à aucun résultat. Qui que ce soit qui l'emporte en hiver, cela ne décide rien pour le sort de la campagne prochaine. Ce n'est qu'au mois de mai et de juin que les grandes ai-mées s'avanceront, se rencontreront, et que leurs batailles décideront à qui des deux restera l'Italie. Les espérances de paix dont on nous entre! enait semblent s'évanouir, on ne nous parle plus de ce congrès de Mannheim dont les lettres de Paris étaient pleines au 20 novembre. On ne distingue plus rien dans aucune des nouvelles qu'on donne; je ne sais ce que je dois croire de cette révolution de Hollande annoncée à la fin de novembre et point confirmée depuis. Tout est confus, tout est sombre, et l'on est trop heureux encore de se réfugier dans des spéculations générales, pour éviter de si tristes et de si fatigantes réalités. Je comprends fort bien le mouvement d'indignation qui avait inspiré au comte Alfieri ce cri contre la multitude, pane e bastone; il ne voyait que les furieux qui avaient souillé, qui avaient abattu le système auquel il avait attaché ses plus nobles pensées. Il accusait les misérables tant qu'ils étaient puissants; depuis que leur règne est fini, son indignation se serait calmée, et changée doucement en un jugement sur la race humaine tout entière. Alors il l'aurait plainte au

lieu de la haïr. Les passions féroces auxquelles la muUilucle s'est abandonnée en France pondant la Révolution, à Naples pendant la contre-révolution, en Espagne, en Allemagne pendant des guerres religieuses, en Palestine, dans l'Albigeois, au Mexique et au Pérou, pendant les diverses espèces de croisades, n'ont point été le partage seulement des gens sans propriété; les grands, les riches, les savants, les ont le plus souvent communiquées au peuple. Partout elles sont devenues épouvantables, parce que le sentiment moral, qui est un frein suffisant pour les âmes honnêtes, lorsqu'il s'appuie sur l'opinion publique, est sans force lorsqu'il doit lutter contre elle, et que le propre du fanatisme est de créer une opinion publique au sens contraire de la morale. Pendant qu'a duré cette fermentation, il y a eu un temps où personne n'a voulu croire que les sarrasins, que les juifs, que les patérins, que les idolâtres, que les aristocrates, que les Giacobini (qui n'étaient point des jacobins français), eussent le droit et les privilèges de l'humanité. Tout ce qui pouvait parler ou écrire prêchait comme morale la subversion de la morale à leur égard. Tous ceux qui dans tous les rangs de la société n'ont pas la force de penser ou de sentir par euxmêmes, et c'est l'immense majorité, étaient entraînés par cet assentiment universel; ceux niéme qui avaient plus d'esprit ou d'indépendance dans le caractère déviaient l)lus ou moins de leurs principes; aucun ne demeurait à sa place, et quiconque ne suivait pas le torrent s'enrôlait sous les bannières d'un parti, pour se donner l'appui d'une autre opinion publique, contre l'opinion dominante. Il y a deux cents ans que dans toute l'Furope on n'aurait pas

trouvé un seul individu qui, enson âme elconscience, n'eût décidé qu'il fallait brider un athée, à moins que cet individu ne fût athée lui-même. 11 y a vingt ans qu'on ne trouvait pas en France un homme dont la profession de foi ne fût la persécution à outrance des aristocrates, à moins qu'il ne fût aristocrate lui-môme. U y a pourtant une morale éternelle, immuable, indépendante de ces passions de la multitude; on en a la preuve dans ces affreuses révolutions mêmes, puisque les plus forcenés y reviennent, dès que le calme leur est rendu. Ceux même dont le nom est voué à l'opprobre le plus ineffaçable, lesTallien, Couthon, Danton, Robespierre peut-être n'étaient pas perdus jusqu'au fond du cœur. On avait pu le voir dans leur vie précédente, quelques-uns en ont même donné des signes au milieu de leur ivresse de sang. Mais le sentiment moral ne nous dirige vers la vertu, comme l'aiguille aimantée ne se tourne vers le pôle, que dans le calme. Tandis que la boussole est ballottée, elle se tourne irrésolue vers tous les points du compas, et notre éblouissement nous fait aussi quelquefois chercher la vertu dans le crime. — On a fait quelquefois de très- grandes et de très-belles choses avec le fanatisme, comme on en a fait avec toutes les passions; mais c'est de toutes les armes la plus dangereuse. Affligeons-nous de cette faiblesse, défions -nous-en, et admirons cependant encore ce beau mobile qui reste dans l'espèce humaine, et qui la ramène toujours au bien après tant d'égarements. — De tout cela je ne conclus rien sur lautorilé à donner à la populace, je la crois ramenée aussi constamment que les autres classes à des sentiments honnêtes. 11 y a plusieurs vertus du pauvre que j'admire

plus que toutes celles des riches. Mais ni les sentiments ni les vertus ne suffisent pour gouverner, il faut des pensées et des combinaisons, et leur éducation, l'emploi habituel de leur temps ne mettent ni les pensées, ni les hautes combinaisons, ni les vastes connaissances à leur portée... Ah ! Rabelais que j'oubliais ! je n'ose pas dire qu'il me fait quelquefois rire à mouiir, je crains de donner bien mauvaise idée de mon goût, car il est impossible de le braver et de le blesser plus constamment qu'il ne fait. Mais il y a en revanche une verve de gaieté, une originalité, et quelquefois une vérité de caractère qu'on n'a point égalées. 11 faut, en le lisant, déposer l'idée de le juger, il ne pourrait plus alors vous séduire; il ne faut point se demander quel est son bul; le plus souvent il n'en a pas. Il rêve gai, et il faut s'associer à son rêve, mais quelquefois il sort de là les plaisanteries les plus pit{uantes sur la pédanterie de son siècle, sur les divers états de la société, et alors leur parfaite vérité les rend plus originales encore. Il faut qu'il soit bien riche, puisqu'il en a tant enrichis d'autres, puisqu'il a été tant pillé. La Fontaine et Molière s'en étaient nourris. Mais au reste je n'ai jamais vu de femmes s'en accommoder. Son langage baroque, son latin, ses singeries sur l'érudition portent la gaieté dans nos études les plus sérieuses, mais tdut cela est perdu pour tous ceux qui n'ont point connu les Savanlas dont il se moque. Ses polissonneries en général ne sont pas seulement indécentes, mais dégoûtantes; les femmes ne peuvent pns y être tout à fait indifférentes, et dés qu'on y donne trop d'attention, on en est rebuté. D'ailleurs les trois caractères si originaux de Falstaff, de Sancho Pança

et de Paiiurge, qu'on a souvent mis en opposition, ont tous trois également déplu, je crois, à toutes les femmes. « Bon Dieu ! quelle longue lettre ! pardon mille fois de mes bavardages; conservez-moi vos bontés, rappelezmoi à MM. Fabre, et croyez à mon respectueux attachement. »

« Pescia (sans date).

« On dirait, madame, que la poste est déterminée à faire languir notre correspondance. Elle met toujours trois fois plus de temps à nous rendre respectivement nos lettres qu'il ne serait nécessaire, eu égard à la distance. Cela devrait changer au 1'' janvier, puisqu'on nous annonce qu'alors le courrier de Gênes à Rome passera par notre ville, en sorte que la correspondance avec Florence ne se fera plus par ricochet, mais j'y compte peu. En attendant, je vais essayer d'un de nospivcaccios *, puisque ce n'est que par eux que je puis envoyer la Philosophie de M. Dupont. Ma mère me charge de vous dire, madame, qu'elle est persuadée que ce livre ne vous satisfera point. Elle vous croit quelque chose de plus ferme et peut-être de plus sévère dans la raison; elle est persuadée que vous n'approuverez point le mélange des vérités fondamentales qu'il établit par toute la force dq raisonnement avec les rêves d'une imagination brillante; elle trouve que les idées ne sont pas suffisamment coordonnées et que le livre est trop petit, et comme volume et comme pensée, pour un sujet aussi vaste et un litre aussi pompeux. Je

' Courriers, nies.^affers.

trouve ses critiques fondées et je m'attends aux vôtres, et cependant c'est un ouvrage qui me plaît beaucoup. Il me l'ait penser et jouir en même temps. On est amené naturellement à développer ce qu'il indique, et toujours en aimant lauteur. Ce qu'il y a de plus marquant dans son système, l'avantage de la douleur, le bien qui naît du mal, est aussi la partie où je me trouve le plus en harmonie avec lui, et il me semble ce[iendant que plusieurs de ses idées sur ce sujet sont fort nouvelles et ont de plus un grand mérite d'expression. M. Dupont a souvent l'éloquence du cœur pour échauffer son esprit. Je lui sais gré encore d'avoir reconnu une âme dans tout ce qui a vie, dans tout le règne organique de la nature. J'aime beaucoup les animaux, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, à la réserve du seul tigre impérial. Mais quand je ne les aimerais point, je ne conçois pas qu'on puisse considérer l'instinct comme un attribut de la matière et non point la pensée. La division d'esprit et de matière se présente à moi aussi évidemment dans un chien que dans un homme. C'est parce que nous mêlons toujours à notre philosophie des notions empruntées d'une religion dogmatique, que nous avons rendu toutes ces questions obscures; en laissant de côté les sentences des théologiens, on trouverait bientôt que les matérialistes et les spirilualistes expriment les mêmes idées par des mots différents, et que la distance réelle entre eux n'est pas assez grande pour qu'il vaille la peine de disputer.

« J'ai en effet remarqué, madame, que vous avez plus mauvaise opinion des hommes que moi; jem'en afflige, car cela veut dire que vous avez plus souffert par eux. Ce-

216 LETTUES DE SISMOÎSDI

pendant vous croyez les femmes meilleures que les hommes, et je suis bien pleinement de voire avis; mais celte préférence est venue de ce que vous jugez les hommes d'après les autres et les femmes d'après vous-même. Vous voyez seule^ient les uns et vous sentez les autres. El cela confirme encore ma croyance, qu'il n'y a pas un être humain qui ne gagne à ce que, pour le juger, on prenne son point de vue de l'intérieur. J"ai reçu aussi des confidences humiliantes pour la nature humaine, maisj'ai plus souvent été frappé de vertus inattendues, de scrupules demeurés inébranlables là où je les croyais tous détruits. Je me suis souventrècrié : oùla délicatesse va-t-elle se nicher? etbien qu'elle me parût absurde, j'aime mieux encore qu'elle existe quelque part que point du tout.

« Vous seriez toute bonne, madame, de vouloir bien me communiquer les nouvelles un peu marquantes, quand il y en aura.

« Hélas! je n'ai rien à vous offrir en retour; ce n'est pas un pays où il naisse rien et doù il parte rien. Vous voyez que ce que j'ai de plus frais à vous offrir comme nouvelle, ce sont des systèmes sur l'esprit et sur la matière; mais ce qui n'est pas plus nouveau et qui m'occupe cependant bien davantage, c'est mon attachement extrême pour vous, ma vive reconnaissance et mon désir de vous revoir. Témoignez aussi mon attachement à M. Fabre, qui n'est pas, je crois, un juge de l'espèce humaine moins sévère que vous. Je voudrais être rappelé au souvenir de madame d'Unruhe et de lady King, et je suis bien sensible à celui de M. Micah.

.V MADAME i» AL ri A > Y. '217 '

n l'escia, 10 jaiivirr ISM.

« J'éprouve, madame, de mortelles inquiétudes, el les miennes ne vont jamais sans un mélange de passion. La colère me console du chagrin, et l'indignation me distrait de mes soucis. J'avais eu plusieurs lettres de Genève et de Suisse qui me peignaient le bonheur dont on jouissait encore dans cette enceinte respectée, l'aisance universelle, fruit de la sagesse et de la liberté, l'amour de la patrie et du gouvernement sous lequel on vivait depuis dix ans, le zèle avec lequel tous les cantons avaient proclamé la neutralité, et s'étaient mis en mouvement pour la défendre. Une lettre de Vency, du 18 décembre, m'annonçait qu'indépendamment des assurances officielles que les puissances coalisées avaient données de respecter la neutralité, la grande-duchesse de Weimar avait écrit à la femme qui l'a élevée, pour lui en renouveler l'assurance, au nom de son fi'ére, l'empereur Alexandre, qui était ;iuprès d'elle; et toutes ces déclarations ont été suivies d'une indigne trahison, qui rejette de l'opprobre même sur le nom suisse, car si les cantons et la Diète ont été unanimes dans leurs vœux, le Landamnian Reinhardl n'est pas innocent. Les Suisses ne lui [)ardonneront jamais de n'avoir pas fait de résistance; il devait un combat à l'honneur national, el il est bien probable que la fermeté seule de s'y préparer aurait sauvé à sa patrie et cette invasion et celle honte. C'est dans un moment semblable que j'approuve hautement M. Foscolo. Il n'a point servi le gouvernement pendant sa puissance, il n'a lecherché de lui ni honneurs ni richesses; mais, au moment où il menace ruine, au mois

218 LETTRES DE SISMONUI

ment où ses dangers Ibnl oublier ses fautes, et où ses adversaires nous détrompent de nos imprudentes illusions ; lorsque gonflés de succès inaccoutumés pour eux, ils ne laissent entrevoir aucune espérance de paix, ils se refusent à toutes les conditions, même à celles qu'ils ont offertes, j'aime à voir un ancien ennemi de la tyrannie oublier ses ressentiments, se joindre à celui même qu'il n'estime pas, pour repousser l'étranger moins estimable encore. Il y a dans l'invasion du prince Schwarzenberg quelques chances heureuses pour ma patrie, mais il y en a de terribles contre elle. Il doit être entré à Genève le 29, car on n'y avait point de forces, et on n'y préparait aucune résistance. J'aurais donné beaucoup démon sang pour rendre à ma patrie son antique et glorieuse liberté, mais je n'aurais jamais consenti à l'acheter au prix de l'honneur de la Suisse. D'ailleurs, on ne peut attendre de bonnes choses que d'une bonne source. Une renaissance fondée sur une trahison ne trouvera de garantie dans aucun serment, dans aucun traité. D'autre part, quel discours que celui de Fontanes ! quel manque de convenance de faire tant le roi, lorsqu'il fallait ne se montrer que comme le général longtemps heureux qui avait défendu la France, ne voir qu'elle, ne parler que d'elle, et faire oublier qu'il avait osé parler de sa gloire, de ses projets, et non de ceux des Fiançais ! Ne sait-il pas que son titre était la victoire, qu'il le perd avec les revers?

« Je vous renvoie tous les roinajis, madame, avec de vifs remercîments, et de moi, et de de ma mère, et ma sœui". Dans tous les temps la lecture en aurait été agréable; mais au milieu des inquiétudes du moment, lorsqu'il faut trem-

Mer tour à lour pour tous ceux qu'on aiine, pour ses biens, pour sa liberté, lorsque cbaque lettre qu'on reçoit apporte une double émotion, et par des nialbeurs inattendus qu'elle vous révèle, et par la crainte que cette lettre ne soit la dernière, et que toutes les communications les plus précieuses ne soient coupées l'une ai)rès l'autre, on est trop heureux de trouver une distraction complète dans l'intérêt romanesque, de vivre absolument en dehors de ce monde, avec les fils de l'imagination. Celle de madame de Souza est charmante. Le mérite des trois romans dépasse de beaucoup ce que m'aurait fait prévoir l'esprit qu'elle met dans la société, mais surtout le dernier, Eugénie et Mathilde, me paraît un tableau admirable de l'émigration, un tableau historique qui peint la nation française dans une de ses plus grandes crises, qui montre sous le jour le plus vrai ses défauts et ses vertus, qui a un charme de naturel et un intérêt que je n'ai trouvés nulle part. On y sent en même temps l'histoire, le voyage et le roman, et le mélange est fait avec tant d'art, que les trois mérites ne se nuisent jamais l'un à l'autre. J'ai écrit à madame de Souza pour la remercier du plaisir infini que ce livre m'avait fait. Depuis que nous avons fini cette lecture, nous venons de connnencer en famille Villers, De l'esprit et de Vinfluence de la réformation. Il y a au commencement un peu de cet embarras allemand dans les idées, un peu trop de métaphysique subtile; mais, quand il entre ensuite en matière, il avance avec fermeté au travers d un beau plan, et il l'a traité avec autant de sagesse et de justesse que d'élévation. Nous en avons, je pense, encore pour quinze jours à le finir; il nous est difficile d'aller vite dans les lectures

220 LETTHES DE SISMUNDl

que nous faisons en famille. L'avez-vous lu? avez-vous lu rieeren, De r influence des croisades? ce sont deux bons ouvrages sur lesquels je voudrais rappeler votre attention, je les ai tous deux à votre service. 11 me semble qu'ils entrent l'un et l'autre dans le plan de lectures que vous vous êtes prescrit. Pour joindre ces livres à ma lettre, je les remets encore aujourd'hui au procaccio^ mais désormais, autant que ceci durera, notre comniunication sera beaucoup plus sûre et plus rapide par la poste. Elle part à présent direct! nient de Florence pour Pescia les mardi, jeudi et samedi à ijuatre heures après midi, et elle arrive dans la nuit; elle repart aussi d'ici dans la nuit, et vous devez la recevoir les mercredi, vendredi et dimanche de bonne heure. C'est la vie tout entière aujourd'hui que la poste. J'ai la fièvre trois fois par semaine en l'attendant. Celle de dimauche matin, dont j'attendais quelque chose, ne m'a rien apporté. Que je vous envie, madame, le bonheur de savoir vous distraire en vous appliquant fortement à quelque chose ! 11 est vrai aussi que vous n'avez pas des intérêts si directs, si intimes et si innnédiatement compromis. Vous ne pensez pas comme moi qu'il y a peutêtre déjà un événement arrivé, qui peut me rendre profondément malheureux, et que je ne sais pas encore. De grâce, informez-moi de ce que vous saurez. Pensez à moi avec indulgence, même quand nous ne serions point d'accord, et conservez-moi votre amitié. »

« Pescia, 20 janvier l si 4.

« Vous êtes toute bonne, madame, de me reprocher mon silence ; en vérité , mes lettres me semblent et si

A MADAME D'ALRANY. 221

vides et si tristes, j'ai tant de chagrin, de crainte et d'humeur, que j'ai bien plus besoin d'indulgence pour celles que j'écris que pour celles que je n'écris pas. Depuis tout près d'un mois je suis privé de foute communication avec ma patrie et mes affaires, je suis peut-être ruiné à l'heure qu'il est, sans en rien savoir, et je ne vois encore aucune espérance de rouvrir cette communication; rien n'avance vers cette paix tant désirée. Je n'admets pas, je l'avoue, le principe que vous me rappelez : Qui veut la fin veut les moyens. C'est une règle dont l'abus serait trop facile; il n'y a lien qu'elle ne pût excuser; mais d'ailleurs je n'ai probablement point le même but que ceux qui agissent, et j-e ne crois pas leurs moyens bons pour le but qu'ils ont eu. C'est la paix que je désire et non la victoire, la paix fondée sur l'équiUbre des puissances, et non sur le renversement d'aucune. La révolution de la Suisse me fait autant de peine que son invasion; la constitution, fondée sur l'acte de médiation, est la meflleure qu'ail eue la Suisse depuis qu'elle existe ; celle qu'on lui rend par force ne pouvait se maintenir que par son antiquité; elle est détestable dés qu'elle est redevenue neuve. Les coalisés voudraient faire une contre-révolution en France comme en Suisse ; je serais bien fâché qu'ils y réussissent, et de plus il me semble qu'ils n'en prennent pas trop le chemin ; leur situation est déjà bien moins brillante qu'elle n'était il y a quinze jours, et elle pourrait bien se gâter furieusement encore, .le vois qu'on le croit à Paris. Les fonds remontent et les troupes marchent. « Pour Dieu, chassons, s'il est possible, de notre pensée cette triste politique. Je ne rêve que sang et que

222 LETTRES DE SISMONDT

ruine. Les lettres que je reçois sont pleines de terreur et de désolation ; chacune de mes amies attend à son tour la perte de toute sa fortune. A une soif ardente pour les nouvelles, je joins une terreur extrême de tous les raisonnements, de toutes les conjectures ; comme il n'y a aucun résultat qui ne doive faire du mal, les souhaits contraires me font également peur. Je voudrais me sauver de la région des faits dans celle de la pensée: mais il est difficile d'y parvenir sans distraction. Les choses mêmes qui pourraient blesser ma vanité ne me touchent plus guère; il y a bien autre chose en jeu que la vanité. Vous avez pu voir qu'un second article du Journal de FErnpire me traite encore assez sévèrement. C'est une chose tout à fait singulière que cette orthodoxie française sur les trois unités. Je puis avoir proféré une hérésie contre cette trinité littélaire; mais ce n'est là, après tout, ni le but de mon livre, ni la sonnne de toute littérature. On dirait que j'ai attaqué la'doctrine par excellence, parce que j'ai parlé avec irrévérence de l'autorité d'Aristole en fait de tragédies. Que fait la trinité tragique cependant à la littérature provençale et à la portugaise, où il n'y a point de théâtre? que fait-elle à l'épopée, à la poésie lyrique, à la pastorale, aux romans chez les Italiens et les Espagnols? Les neuf dixièmes de mon ouvrage n'ont que faire avec cette doctiine que Dussaulx me reproche tant, et dans le dernier dixième restant j'ai présenté les deux opinions sans faire pencher la balance. Il faut que je me tienne en garde contre l'impatience que jne donne cette manière de disputer, car on me ferait aisément, pour soutenir mon prétendu dire, aller beaucoup plus loin que je ne voulais, et

A MADAME n'ALr.A>'Y. 225

111(3 jeter dans un parti après avoir voulu être neutre. Je suis fort curieux de voir les critiques allemands, qui me reprocheront à leur tour ma partialité pour les règles françaises. Je sais que Bouterwek a 7'ecensé^ mon ouvrage pour V AUgemeine Litcratiir-Zeitung , mais je n'ai point pu le voir. Parmi les livres qui occupent aujourd'hui Paris, tout le monde me parle du roman de Picard, et personne ne le loue. C'est un livre triste comme une élude trop vraie de la vie; on se plaint de s'y trouver trop longtemps en mauvaise compagnie. Je ne le connais que par les extraits des journaux, et ceux-là me donnent quelque curiosité de le voir, mais aucun attrait. M. de Sabran disait que dans ce roman il rùj a de bien fait que le bossu. Il paraît, en effet, que le caractère du cousin bossu est fort piquant. M. de Salabeiry, mon collaborateur à la Biographie, a enfin publié son Histoire des Turcs. J'ai peur que ce ne soit un ouvrage composé un peu légèrement; ceux qui ont vécu avec lui en parlent beaucoup plus comme d'un homme du monde que comme d'un érudit. Je ne lui vois encore de rapport avec les Turcs que la pluralité des femmes ou maîtresses. 11 faudrait un très-grand travail iiour arriver aux vraies sources de son histoire; mais autant que j'en puis juger par ce que j'ai vu de lui, il écrit agréablement, et Ses tableaux parlent à rimagination. — Vous voyez, madame, que jem'efforce d'échapper à ma pensée. Ah ! que je parlerais bien mieux du fond du cœur si nous avions la paix! Mais dans le fond du cœur jen'ai aujourd'hui rien debon à montrer que mon tendre attachement et mon respect pour vous. » * C'est le mot allemand recensiren, rendre compte d'un ouvrage.

LETTRES DE SISMOîSDI

« Pescia, 2 février 1814,

'( Je vous trouve bien heureuse et bien forte, madame, de savoir rester, comme vous le dites, à la fenêtre, de voir passer les événements sans permettre qu'ils vous agitent fortement, et de savoir les exclure de votre pensée toute la journée, pour ne leur donner d'attention que pendant que vous vivez dans la société. Vous devez en partie cet avantage à ce que vos vœux et vos sentiments ne sont point partagés ; vous avez un seul désir, constant, bien circonscrit et toujours le même. Je suis tout au contraire. Je connais beaucoup mieux ce que je déteste que ce que je désire; ou plutôt cette dernière chose, que je connais bien aussi, n'est nullement à ma portée. Il y a un homme pour lequel j'ai une forte aversion, qui n'a point changé; mais il n'y a pas un de ses adversaires pour lequel j'aie de l'affection ou de l'estime; et vraiment, ni dans les revers, ni dans les succès, ils n'ont rien fait pour la mériter. Cet homme a professé des principes qui me font bouillir le sang lorsque je les rencontre dans quelques écrits; mais ce n'est nulU'ment à ces principes qu'en veulent ses adversaires; au contraire, c'est peut-être parla même qu'il a le plus de rapport avec eux. Son arrogance m'a été insupportable pendant de longues années; mais l'arrogance de ceux qui ont été si humbles pendant ces nrêmes années me révolte peut-être encore plus. Quant aux nations, je n'estime hautement que l'anglaise, et C( pendant je ne me fierais pas entièrement à sa prudence; je crois que, par emportement, par obstination, elle dépasse sou-

A MADAME DALTÎANY. 22^

V(Mit son but. Aprùs celle-là, qui me semble hors de pair, entre toutes les autres, c'est la française que je préfère. Je souffre pour elle lorsqu'elle souffre, et encore que je ne sois point Français, mon orgueil se révolte quand son honneur même est compromis. Je pourrais bien dire que je méprise infiniment plus les Italiens que je n'aime les Français; ce sentiment se renforce ici tous les jours pour les voir de trop près, et il nv empêche absolument de m'as- . socier à leurs souhaits. Ici, dejjuis tjuele gouvernement est ébranlé, je les vois lâchement faire la cour à la plus basse populace. Un charpentier et un faiseur de paniers sont à présent les rois de Pescia; comme on croit qu'ils peuvent ameuter ou apaiser à leur gré leurs compagnons de cabarets, on les encense, on leur fait des présents, on se réjouit lorsqu'ils font les bons princes ou qu'ils mettent des bornes à leurs menaces, et, parmi les propriétaires qui les craignent, il n'a pas été possible d'élablii" une garde nationale, ou le moindre moyen de compression et de défense des personnes et des propriétés. Dieu sait comment nous traverserons la crise qui commence! peutêtre cependant ne sera-t-elle ni si longue ni si fâcheuse qu'on pourrait le croire; les événements étranges que nous voyons ressemblent plus aux consé(|uences des préliminaires de paix qu'à une invasion hostile. — Je suis bien reconnaissant de l'intérêt que vous voulez bien prendre à mes soucis de fortune; je n'ai point chez des banquiers une somme assez forte pour que sa perte pût me déranger, mais la plus grande partie de notre bien consiste dans des maisons en ville, et si nous avions le malheur de soutenir un siège à Genève, outre les maux

ir.

220 LETTRES DE SISMO.NDl

affreux qui eu résulteraieut pour ma patrie, je serais trèsprobablement ruiné. Mes biens de campagne sont aussi sur la route des armées, et j'ai Tassez mince satisfaction de voir nommer ces endroits dans les gazeltes. Au reste, vous avez bien raison, le sentiment entre encore pour beaucoup dans ma politique ; il y a tant de gens que j'aime, pour qui je souffre, que des idées abstraites ne suffisent point pour m'en consoler. Ne croyez point cependant, madame, que, pour avoir partagé mes affections, j'aime faiblement ceux que j'aime; vous auriez, je vous assure, moins de droit que personne de me le reprocher.

« Je suis bien loin de penser jamais à répondre aux critiques des journalistes ; et comme politique, et comme dignité, le silence est avec eux de beaucoup le meilleur parti. Au reste, celles que j'ai essuyées ne sont point de nature à exciter cette espèce d'impatience qui fait quelquefois manquer à de sages résolutions. Je ne suis point de l'avis de M. Dussaulx, mais je suis fort content de ses manières avec moi.

« Nous lisons à présent en famille le Voyage de Mirxa Abu-Taleh. C'est un noble persan qui vint en 1801 en Angleterre, et qui raconte avec beaucoup de naïveté les impressions qu'il a reçues de l'Europe. Il y a dans la manière de juger d'une nation complètement différente de nous quelque chose de si piquant, que ce cadre a souvent été pris par des Européens, qui même avec beaucoup d'esprit n'ont fait alors que des livres assez médiocres. Ceci est bien réellement l'ouvrage d'un musulman, et de plus d'un honuTie d'esprit; ses impressions sont vraies et simples: il fait penser que nous sommes beaucoup moins

loin th; ces peuples que nous ne nous le fiyiu'ons, taudis que tous les écrivains apocryphes, qui se sont donnés pour Orientaux, ont cherché à élargir cette distance. Nous voir nous-mêmes de la place d'autrui ; comparer ensuite les vrais sentiments des autres avec les préjugés que nous avons sur eux, ce sont deux exercices également philosophiques. Ce n'est pas alors l'ouvrage qu'il s'agit de juger; c'est nous-même qui, en le lisant, faisons à son sujet dans notre tête un ouvrage instructif. Vous voyez que je passe en revue mes livres pour avoir occasion de vous les offrir, et que je ne néglige pas en même temps de faire valoir ma marchandise. C'est qne je serais toujours heureux do faire une chose qui piU vous être agréable, et que j'ai peu de chances pour l'espérer.

« Soyez assez bonne pour me rappeler au souvenir de M. Fabre, pour me pardonner, s'il y a lieu, mes inconséquences, et pour me conserver l'amitié dont vous m'honorez. ))

« rescia, 20 février 1814.

« Parmi beaucoup d'antres sujets d'inquiétude, je m'inquiétais aussi, madame, de n'avoir point depuis longtemps de lettres de vous; jugez donc avec quel plaisir la vôtre du 8 au 15 a été accueillie, et cependant elle n'est pas loute tranquillisante, puisque je vous y vois d'abord souffrant d'un gros rhume et d'un violent mal de tête, et ensuite regardant avec assez de défiance les canons braqués contre votre bibliothèque. Je croyais d'abord pouvoii'bien vous répondre qu'il ne s'y brûlerait pas une amorce; les ménagements réciproques, la correspondance qui con-

228 LETTRES DE SISMOXDI

liiiLic, me paraissent assez indiquer que tout s'est fait de concert, et que Napoléon n'a pas été fâché de laisser occuper à son beau-frère une place dans la coalition, pour être assuré qu'à la paix très-prochaine on ne demanderait pas sa déposition. Les choses qui se sont passées ici sous )ios yeux confirment dans l'opinion que cette guerre-ci tout au moins se fera sans effusion de sang. Mais voilà ce hombardement de la forteresse d'Ancône, auquel je ne m'attendais pas, et qui vient troubler ma tranquillité ; je tremble aujourd'hui que, pour que la pièce soit complète, on ne veuille vous gratifier aussi de quelques salves d'arlillerie. Bon Dieu, que la paix fait besoin pour mettre un terme à une si fâcheuse comédie! Nous avons passé ici une forl mauvaise semaine, mais je crois aujourd'hui tous les dangers finis. Maidi, quand les Napolitains entrèrent dans h' val deNervole et qu'ils en chassérentle corps de Français posté en avant de Borgo à Buggiano, il y eut de très-beaux faits de cette guerre anodine, une surprise qui manqua seulement de deux minutes, quelques fort belles charges de cavalerie, une retraite des Français fort bien entendue; tout allait le mieux du monde et personne n'était encore égratigné, lorsque les Français, impatienlés d'être chassés comme des polissons, firent une décharge sur les lanciers ([ui les chargeaient, en tuèrent deux et blessèrent un troisième. Toute la colonne fit aussitôt volte-face en criant : Tradimeutù ! trndimentol Annatevi, cittadini, sinmo traditil Ici, où l'on n'est guère accoutumé aux combats, on trouva tout simple que des soldats se plaignissent de trahison quand l'ennemi les tuait dans une escarmouche ; tout simple que la princesse fît faire le lendemain matin des

excuses d'un évéïienient contraire à ses ordres. Pour moi, je n'aurais pas laissé que de trouver l'histoire bouffonne, si j'avais eu envie de rire ; à vrai dire, je n'en étais alors nullement en Irain; le tocsin sonnait par ordre des Napolitains au Borgo et dans tous les villages voisins, les paysans, armés et mêlés à la plus effroyable canaille, menaçaient tout ce qu'il leur plaisait d'appeler jacobin. Pendant trente-six heures environ ces bandes révolutionnaires, qui me retraçaient toute la fureur du peuple pendant la Terreur, furent maîtresses du val de Nervole. Loin d'être calmées par l'arrivée de la colonne napolitaine, le désordre fut encore augmenté, les officiers comme les soldats ne prêtant l'oreille qu'à ce qu'il y avait de plus vil dans la populace, traitant avec une arrogance et des menaces insultantes tous les magistrats, tous les députés de la communauté, bouleversant toutes les maisons, et prodiguant à tout le monde sans exception le titre de jacobin : ce fut un miracle si une moitié des habitants ne fut pas pillée et massacrée par l'autre. Aussi ces hôtes si désirés ontils laissé d'eux une mémoire assez fâcheuse. En mon particulier, je n'ai rien eu à souffrir. Comme je demeure hors de la ville, et par un chemin assez difficile, je n'ai vu ni Napolitains ni révolutionnaires. Si je m'étais trouvé sur leur passage, je n'en aurais pas été quitte à si bon marché; parler français et n'être pas catholique étaient deux furieux titres de réprobation. J'enjoignais un troisième, c'est l'horreur que m'inspirent ces scènes-là, horreur que j'aurais mal dissimulée. Dieu merci, la chose est finie, je l'espère, pour la Toscane, et elle ne tardera pas, je crois, à l'être pour l'Europe entière. Les bases que vous avez

pu voir dans le petit écrit, intitulé le Monitniî' supprimé, et qui sont adoptées des deux parts, sont honorables pour tous, sont modérées, et de nature à promettre une paix durable, car la paix ne dure qu'autant que le vaincu luimême est content, .le ne suis pas de l'avis du peuple, qui semble, en effet, se déclarer pour ses anciens gouvernements: tous ceux qui existaient dans toute l'Italie avant la révolution devaient être bien mauvais pour avoir fait des hommes aussi méprisables. Qu'on fasse de l'Italie un royaume ou une confédération, je voudrais surtout qu'on s'éloignât de ce qui était. Je ne voudrais ni de Ferdinand, ni moins encore de la reine d'Étrurie ; ici on les voudrait, je crois, tous deux à la fois. J'aurais une bien grande curiosité de voir cette constitution d'Espagne dont vous me parlez ; le moment ne viendra-t-il donc pas où l'on saura ce qui se passe hors du cercle étroit où l'on est enfermé? — Les lettres que je reçois de Paris sont désastreuses, une moitié des pro|iriétaires, n'ayant plus de communications avec leurs biens, se trouvent sans le sou. Le nombre des faiUites est très-grand, celle de Gros-Davillier me fait beaucoup de peine ; je connaissais l'un des chefs de cette maison, c'était un homme fort estimable, et sa ruine entraînera celle de beaucoup de gens à qui je m'intéresse. La nouvelle de la grande déroute de Bonaparte, le 1" février, s'est heureusement réduite à fort peu de chose ; j'espère donc que tant d'amis qui me sont si chers ne seront ni ruinés, ni obligés de s'enfuir, ni insultés par une soldatesque qui est toujours bien redoutable ; la p'iix viendra avant de si cruels événements. — P>on Dieu! je n'ai parlé que de politique; pardon, mille fois pardon,

madame, mais la pensée est là tout entière; en vérité, . toute la vie y est aussi. Ra[)|)elez-moi à MM. Fabre et recevez l'assurance de tout mon respect et de tout mon dévouement. »

« Pescia, l.i mars 1814.

(i J'ai reçu, madame, par le dernier courrier votre aimable lettre. Dans tous les temps elles ont pour moi le plus grand prix, mais il me semble qu'elle en acquièrent encore davantage à présent que toute autre correspondance a cessé. Non plus que vous, je ne reçois de lettres de nulle part, et cependant je ne puis pas douter qu'on ne m'écrive de Genève et de Suisse, et pour des communications d'amitiéet pour des affaires ; de l'autre côté il est certain que le courrier de Paris arrive encore, et cependant rien ne vient. Il semble qu'on s'acbarne à nous laisser dans ce doute, dans cette obscurité que font naître toutes les contradictions entre le peu que nous pouvons voir. Vous avez bien raison de sortir de l'état pénible où nous tient le présent par la porte du passé et non par celle de l'avenir. Quand on a assez de sang-froid pour lire l'histoire dans des moments comme celui-cn, on y trouve infiniment plus de repos, de nourriture, que dans les vaines conjectures auxquelles nous sommes ramenés sans cesse. Je me suis, comme vous, beaucoup occupé dans ces derniers temps du siècle de Louis XIV, non pas dans Voltaire, que je n'aime pas, mais dans tous les mémoires d(; son temps, et dans une histoire très-bien faite de la diplomatie française, de M. Baxi de Flassan. Les rapports sont en effet trè.'ï-souveni frappants, mais les différences ne le sont

pas moins. L'arrogance de Louis XIV, et une vanité toute égoïste, toute pointilleuse, toute pleine de petitesses, au jnoment où il n'entretenait l'Europe que de sa gloire, forment l'un des caractères qui me blessent le plus ; la longue patience de l'Europe fut lassée par tant d'outrages, tant de mauvaise foi dans tous ses traités, une ambition si désordonnée dans toutes ses guerres. Son dernier acte de mauvaise foi, l'acceplation de la succession d'Espagne, après des renonciations sanctionnées par tant de serments, après deux traités solennels pour partager les Étals de Cbarles 11 de manière à maintenir la paix et l'équilibre de l'Europe, donna enfin l'essor à une indignation si longtemps comprimée. Ce fut, alors comme aujourd'bui, une guerre déclarée par toutes les nations à l'ambition d'un homme; de même tous les revers furent amenés nécessairement par l'ivresse des succès précédents; de même l'épuisement des victoires livra la France à seseimemis. Mais alors non plus je ne lis pas sans attendrissement les efforts généreux de cette nation pour sauver son honneur et son indépendance; alors aussi, quoique Louis XIV soit ma bête d'aversion, je ne commence à connaître en lui quelque grandeur que dans ses revers. Les ennemis, comme il arrive toujours, sont entraînés par leur haine et par l'ivresse de la victoire fort au delà du but qu'ils s'étaient proposé et auquel la prudence aurait dû les attacher; ils veulent l'humilier jusqu'au déshonneur, sous prétexte de limiter la prépondérance de la France, ils veulent l'accabler, et les succès de Villars et de Vendôme sauvent l'Europe de ceux même qui s'étaient armés pour la sauver. Ce ne sont pas précisément les événemenis qui se ressem-

A MADAME D'ALBAISY. 25,1

blent, car il serait facile de faire ressortir de très-grandes différences, ce sont les passions humaines qui onttoujours le même caractère, etdontla marche est d'autant plus aisément prévue, qu'elles sont partagées par une plus grande masse d'individus. Le caractère personnel modifie les passions des princes ou des généraux, et altère en conséquence leur conduite, mais tous les caractères individuels disparaissent dans les passions populaires, les différences se compensent, le sentiment national modifie seul le sentiment de l'homme, et, dans des circonstances données, une nation se ressemble beaucoup plus à elle-même, non-seulement que deux individus, mais que le même homme ne se ressemble à lui-même à quelque distance de temps.

« Je ne sais ce qui excitera le plus ma curiosité, des livres nouveaux d'Angleterre, ou des journaux littéraires, ou des journaux politiques. Je voudrais bien voir le monde par un autre côté et sous le point de vue qu'on a au delà de la mer. Jusqu'à présent les journaux italiens et ce qu'ils rapportent des journaux allemands ne me satisfont nullement. Ces Anglais ({ui arrivent nous apporteront-ils une collection des Monthly et des Critical Review ? J'aimerais encore mieux cela que leur sucre et leur café, que je suis loin cependant de dédaigner. J'en ai eu quelques-uns à Paris ; j'ai trouvé dans les ouvrages qu'ils analysaient beaucoup de faits qui nous sont presque absolument inconnus, mais très-peu de pensées. Il est vrai que le hasard pourrait fort bien m'avoir fait tomber sur les numéros les moins substantiels.

H Ma mère est bien reconnaissante, madame, de l'intérêt que vous voulez bien prendre à sa santé, elle a payé

comme tout le monde son tribut de rhumes et de petite fièvre à la mauvaise année. Mais elle est assez bien à présent. Daignez recevoir avec ses remercîments ses vœux pour votre bien-être et les miens, et croire à tout mon respect comme à mon tendre attachement. »

« 17 mars 181i.

« Voilà donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragédie commencé : selon toute apparence, nous marchons rapidement au dénoùment; le sénat, assemblé à Paris sous les yeux des armées étrangères, déposera l'Empereur, il proclamera le roi avec ou sans conditions; il acceptera, au nom de la France, la paix qu'on voudra bien lui donner; il attendra de la générosité des puissances coalisées qu'elles retirent leurs armées, ce qui pourrait bien n'être pas si prompt; mais, en attendant, il sera obéi par les armées françaises et par toute la France. Ce météore flamboyant a éclaté : le magicien a prononcé les paroles sacramentales qui détruisent l'enchantement; tout est fini ; il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte mourra; il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce sera le partage delà France, ou la guerre civile, ou le despotisme, ou l'anarchie, ou enfin la paix et la liberté que les pioclamations du jour faisaient espérer. 11 n'y a qu'une bonne chance contre mi millier de mauvaises; c'était une grande raison à tous ceux qui aiment la France pour ne pas vouloir que ce terrible dé fût jeté : il est en l'air : il ne reste plus à présent qu'à faire des vœux pour qu'il tombe bien. Sans doute l'intérêt

A MADAME [) ALIIANY. 2ô5

bien entendu des coalisés serait encore aujourd'hui même d'accord avec celui de la France et de l'humanité. Mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera écouté? Quidquid délirant reges..., et pourquoi finiraient-ils de délirer? Entre les différentes constitutions dont la France a essayé, je crois la dernière une des moins bonnes, et surtout une des moins libres; c'est cependant à celle-là que je voudrais m'en tenir, en mettant un Bourbon à la place de Bonaparte, et rassemblant seulement le Tribunal. Tout existe, tout est préparé, et le changement se ferait avec le moins de révolution possible, c'est-à-dire avec le moins de convulsion et de souffrance. Cette constitution ne mettait qu'une pauvre carrière aux usurpations et aux caprices d'un homme aussi redoutable que Bonaparte. Mais Monsieur est à une furieuse distance et de son caractère et de ses talents; et ce qui n'était que toile d'araignée pour un homniefort entre les foris, pourrait bien valoir des chaînes d'acier pour un homme faible entre les faibles, si du moins l'opinion publique seconde les défenseurs de la liberté. Faire encore une fois l'essai d'une constitution toute nouvelle me paraîtrait le comble de l'imprudence et de la déraison ; ne fût-ce que parce qu'une constitution, comme le vin, n'acquiert sa force qu'après avoir fermenté et vieilli. De toutes les constitutions nées pendant la Révolution, la seule qui présentât quelques combinaisons sages était celle du Directoire; mais outre que tous ses éléments sont aussi dispersés que si elle n'eût jamais existé, pour l'adapter à une monarchie, il faudrait des changements qui en feraient un système tout nouveau ; les deux ou trois autres ne valent pas la

peine d'être nommées. J'ai souvent entendu parler de l'antique constitution de la monarchie; mais je n'ai jamais vu deux personnes qui l'entendissent de la même manière. Il n'y a point moyen de prendre pour base ce qui est si loin d'êlre arrêté. Quant à l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publié quatorze volumes sous son règne, presque tous avec le but de combattre son système et sa politique, et sans avoir à me reprocher ni une flatterie, ni même un mot de louange bien que conforme à la vérité; mais, au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple dans l'univers, je ne puis plus être frappé que de ses grandes qualités. Sa folie était de celles que la nôtre n"a que trop longtemps qualifiées du nom de grandeur d'âme. Les ressorts par lesquels il maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des guerriers, il a été avare de supplices, plus non pas seulement qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus célèbres : aucune basse dissimulation, aucun soupçon de poison ne souilleront sa mémoire. Sa réputation militaire ne sera de longtemps égalée, et Dieu veuille nous préserver de voir jamais personne y prétendre! Ses campagnes de Russie et de Saxe seront de grandes taches à cette gloire, mais sa campagne d'hiver, en France, a été fort belle, et si la nation n'avait pas élé tellement lasse de lui, qu'à tout risque elle l'a" abandonné, sa position était encore assez brillante pour mettre de son côté les meilleures chances de succès. Nos amis semblent à l'abri des malheurs per-

A JIADAME DALBANY. " '237

sonnels, du pillage et de l'incendie ; c'est beaucoup, après toutes les terreurs que la silualion de la France pouvait faire concevoir; mais que l'avenir est encore troublé! On dit que celui de la Toscane va être fixé, qu'un prince Lichtenstein va en prendre possession au nom de Ferdinand : j'en ai connu deux, le prince Jean, chef de la famille, et le prince Maurice, d'une l)ranche cadette ; est-ce l'un ou l'autre? Peut-être ferai-je fort sagement quand ils arriveront d'aller me mettre sous leur protection.

(( Je ne voulais dire qu'un mot de politique, et m'en voilà déjà à m 1 troisième page ; je voulais me hâter de passer à vous remercier de tout ce que vous avez la bonté de me dire pour ma mère, et de l'intérêt si aimable que vous daignez prendre à ma santé, et je n'en ai pas encore dit un mot. 11 est vrai que, pendant ce temps-là, ma mère écrit de son côté pour vous remercier; elle est encore bien faible, elle a beaucoup soulfert et elle souffre encore, sa main est toute tremblante, et son âme est tremblante aussi, car le moindre choc lui donne une violente émotion; elle fait cependant des progrès; elle alternera votre remède avec les bouillons d'herbe que lui ordonnait le médecin, et elle aura plus de confiance en celui que votre bonté lui commuriique qu'en tous les avis de la faculté. Je profite pour une seule lettre de la bonté que vous avez de m'offrir une occasion pour l'Allemagne. Demandez à M. de Wint de vouloir bien mettre celle-ci à la poste, quand il sera sur les terres d'Autriche. J'espère avoir, par un banquier, des moyens d'écrire à Genève, et je vais en profiter. Et puis je pense que de nouvelles communications sont sur le point de s'ouvrir. La derniéie

lettre que j'ai reçue moi-même de Paris est du J 1 mars; la dernière dont j'aie connaissance est du 25 mars ; à si peu de distance, on était bien loin encore de prévoir ce qui est arrivé. Daignez recevoir encore, madame, et mes vifs remercîments et l'assurance de mon respectueux attachement. Rappelez-moi au bon souvenir de M. Fabre, et croyez-moi bien réellement tout à vous.»

<. 27 mars ISii.

(( J'aurais eu une grande curiosité, madame, de voir sir Ilumphry Davy; il arrivait à Paris justement comme je partais de Genève, et cette arrivée, attendue avec beaucoup d'impatience par mes amis, surtout M. Pictet, dérangea même un peu mon voyage. Vous avez la bonté de satisfaire en partie ma curiosité en me répétant ce qu'il vous a dit de mon amie ; sa maigreur, sa pâleur sont bien extraordinaires après l'état où je l'ai vue, mais elle a un tempérament d'une force remarquable ; la santé d'une autre femme aurait été minée sans retour après tout ce qu'elle a souffert. J'avais vu en manuscrit le petit ouvrage sur le suicide, et, pour dire vrai, j'avais disputé contre dans son ensemble et dans tous ses détails. Je n'aime pas les palinodies; lorsqu'on change d'avis, il me semble qu'on n'est pas tenu à en informer le public. Ce n'est pas <juo je ne comprenne fori bien comment, avec le progrès des réflexions, de sa propre expérience, de la marche des faits qu'on n'avait vus qu'en embryon, du développement du caractère des hommes qu'on avait préjugé sur des premières apparences, on modifie ses opinions, son parti, peut-être même ses principes. Vouloir interdire ce

A MADAME D ALUANV. 2J9

changement, c'est préférer le préjugé anx lumières, c'est vouloir que l'esprit soit slationuaire ou plutôt qu'il ne soit pas. Car qui dit correction emporte changement. Mais un écrivain, s'il veut influer sur le public, doit s'étudier à faire voir que, s'il change dans une partie de ses idées ou de ses jugements, c'est pour rester plus fidèle à ses principes fondanîenlaux. S'il n'en est pas ainsi, si ses principes mêmes ont changé, s'il était tombé dans une erreur qu'il reconnaisse, il doit s'abstenir d'occuper le public d'un sujet sur lequel son suffrage n'a plus de poids. Aux yeux du public qui fait abstraction des temps, son suffrage d'aujourd'hui est annulé par celui d'avanthier, et c'est bien pis, si, à chaque époque, l'auteur a parlé conformément à la' mode régnante. C'est ainsi que les palinodies de la Harpe me font prendre en dégoût un livre d'ailleurs si agréable. Quant à l'opinion particulière de madame de Staël sur le suicide, je trouvais toujours qu'elle était prise dans son caractère et non dans son raisonnement. Elle est excessivement poltronne, et les femmes ne sont point obhgées d'être faites autrement. Au commencement, elle avait une très-grande peur de la mort, à présent on a réussi à lui faire plus peur encore du diable, ou, si vous voulez, du jugement dernier : lu peur n'est pas de la logique. Quand, dans sa jeunesse, elle était ébranlée par cette grande peur de la mort, elle était confondue d'admiration devant tous ceux qui osaient la braver; le suicide et le duel lui paraissaient le nec pluf> ultra de l'héroïsme; elle a fait certainement du mal par son enthousiasme éloquent pour ces actions qui ne demandent après tout qu'une dose de courage fort coin-

mune, et qui ne sont nullement réservées aux grandes âmes. Mais, depuis que ses convertisseurs l'ont remplie d'une terreur bien plus grande pour ce qui viendra après la mort, elle n'a, plus eu l'esprit assez calme pour examiner si, dans le système même le plus religieux, le suicide ne devait pas être permis tout comme le duel, dans le cas de défense naturelle. Défense quelquefois nécessaire de notre honneur, défense souvent permise de notre repos, préservatif toujours mis à Jiotre portée par la nature contre les douleurs intolérables auxquelles les lois mêmes de la nature peuvent nous exposer, le suicide n'est le plus souvent pas plus digne d'admiration que de blâme, pas plus qu'une amputation cruelle à laquelle on se soumet pour son pi opre intérêt. C'est un de ces mille remèdes mis à notre portée, et, pour dire vrai, c'est le plus énergique. Je ne trouvais pas que, dans tout ce petit traité, madame de Staël raisonnât ni avec justesse, ni avec une complète bonne foi, mais il y avait de l'éloquence et de la sensibilité, et c'est en effet des émotions qu'on lui demande plus que de la persuasion. Je serai pourtant bien curieux de voir de nouveau et ce petit ouvrage, et son Allemagne, et surtout la préface qu'elle a faite depuis son départ, et qu'on dit très-remarquable. J'espère bien recourir à vous, madame, et pour ces ouvrages et pour les autres que vous avez demandés d'Angleterre, si vous les avez lus avant que je quitte ce pays. UAnnual Register est, en effet, un excellent meuble de bibliothèque; c'est probablement comme cela que vous en ferez usage, plus pour le consulter que pour le lire, car, en essayant de le prendre de suite, je l'ai trouvé une fois bien pesant. Il me

A MADAME D ALliANY. 'J4l

seiuble que les dernières années que j'en connaisse, 1495 ou 9(), étaient écrites tout à fait clans le sens de l'opposition. Mais ce qui aurait un intérêt prodigieux, qui abonde en Ângieteire et qui nous est absolument inconnu, c'est tout ce qui est relatif à l'affranchissement des colonies espagnoles, à la naissance de ces Etats si puissants et si heureusement situés, dont le jour est venu, tandis que notre vieille Europe se brise en poudre. Vous m'avez parlé de la constitution nouvelle des Espagnols. C'est une chose encore que je désirerais infiniment connaître; n'arriverons-nous donc jamais à avoir par nos gazettes quelque notion de ce qui se passe au delà des mers? Celle de Toscane n'a pas le sens commun. — Bon Dieu! que j'ai fait un grand effort pour écrire trois pages sans parler des événements de France, et de la terreur que je ressens pour tous ceux que j'aime dans ce pays! — Je ne me souviens plus quels petits vers a faits M. Aignan, j'en ai entendu parler sans jamais les lire. La loi de l'Institut est de n'admettre de membres que ceux qui résident à Paris; tous ceux qui n'y ont pas un domicile fixe ne sont que correspondants, et je le suis, mais de la troisième classe, qui est plus de mon ressort. Il a été comme décidé celte année qu'un membre d'une classe, ayant droit de séance également dans toutes trois, ne pouvait pas être reçu dans une autre classe : cette opinion empêche la nomination de M. de Choiseul-Goufiier à la place de Delille.

u Je continue à ne recevoir pas une lettre de Genève, pas une lettre de Suisse, pas une lettre d'Allemagne. Les gazettes de ces deux derniers pays viennent-elles comniu-

nément à Florence'.' Quel besoin nous avons tous de paix ! quelle douleur non interrompue que cette guerre! Mais les conditions de cette paix ne peuvent pas être seulement les limites de la France; il faut y joindre mie certaine distribution du reste de l'Europe qui rétablisse la balance. Toutes les grandeurs sont relatives, et la France dans ses anciennes limiles, ayant perdu toutes ses colonies et toute sa marine, la France sans un seul allié, ne serait plus l'égale ni de la Russie, si démesurément étendue, ni de l'Autriche qui cherche à dominer sur loute l'Italie, ni de l'Angleterre, maîtresse en même temps des dix-sept provinces des Pays-Bas. Peut-être bien faudra-t-il se soumettre à ces conditions ; mais, comme elles rompent l'équilibre de lEurope, elles ramèneraient nécessairement la guerre.

(( Je félicite Florence d'avoir M. Strozzi pour préfet. Tous les choix dont j'entends parler paraissent faits dans un fort bon esprit ; mais que pourront-ils faire, et combien durera leur pouvoir? Daignez remercier MM. Fabre de leur bon souvenir, et recevoir l'assurance de mon respectueux et inviolable attachement. Ma mère se met aussi à vos pieds. »

« l'escia, 10 avril 1814.

« Je n'ai point répondu, madame, pendant plus de dix jours à votre aimable lettre, je les ai passés dans l'inquiétude et la souffrance; ma mère a éfé assez sérieusement malade, je voyais recommencerions les symptômes de la fièvre bilieuse qu'elle eut il y a deux ans; c'était le même accablement, le même dégoût universel, la même

A MADAME D'ALr.ANY. 245

prostration de forces; enfin l'iunneur a pris son issue par deux érysipèles qui l'ont frappée coup sur coup à la tête, et qui ne sont pas encore finis, quoiqu'elle soit à présent, Dieu merci, beaucoup mieux. La lièvre a passé, la douleur aussi, mais la faiblesse demeure, et cette extrême irritabilité nerveuse, qui expose sans cesse à de nouveaux accidents, par quelque cause inattendue. Ce mal est toujours, dit-on, la conséquence des émotions et des inquiétudes; je ne comprends pas comment quelqu'un peut aujourd'hui en être exempt. La mienne porte à présent sur tous les intérêts publics et tous les intérêts privés, et les ténèbres dans lesquelles nous vivons l'augmente. En effet je voudrais commevous, madame, pouvoir transportertoule mon attention sur quelque autre partie du monde, puisque nous connaissons si mal celle où nous sommes et que ce que nous en savons est si peu satisfaisant. Je ne connais de sir Williams Jones que ses premiers essais sur la poésie orientale, c'était un ouvrage de sa jeunesse, avant même, je crois, qu'il eût passé aux Indes; il est beaucoup plus savant qu'amusant, et, s'il est permis de juger du tout par une aussi petite partie, je crois que l'ensemble de ses œuvres que vous faites venir no vous donnera pas une entière satisfaction. 11 est, ce me semble, a great scholar, et pas du tout un philosophe; il a une admirable facilité pour apprendre les langues, pour saisir leurs rapports et leurs difféiences, pour se plier à leur génie; il a cette susceptibilité d'émotions variées, qui lui fait goûter des beautés tout à fait étrangères à nos habitudes et à nos idées; et cependant il ne me semble pas qu'il les juge, ni d'un point de vue bien élevé comme

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théorie, ni avec une impartialité qui inspire beaucoup de confiance. Tous les orientalistes, après tout, me paraissent s'être passionnés pour les livres de l'Orient, bien plus en raison de la peine qu'ils ont dû prendre pour les lire que de leur beauté intrinsèque. On y trouve une grande richesse d'imagination, mais rarement une raison solide. Leur poésie n'est jamais exempte d'extravagance ou leur philosophie de rêverie; les Asiatiques sont, il est vrai, les inventeurs de la métaphysique, de toutes les cosmogonies, et de presque toutes les religions, mais je ne trouve pas qu'aucune de ces inventions, dont ils se glorifient, satisfasse trop l'esprit. Des peuples qui ne sont jamais parvenus à savoir se gouverner, même tolérablement, doivent être en effet bien éloignés d'être les premiers des hommes. Mais puisque vous êtes déterminée à les étudier, il me semble que vous trouveriez plus de satisfaction dans les Transactions de la Société de Calcutta. Là on retrouve, si je ne me trompe, une instruction beaucoup plus variée sur tous les objets que l'Orient présente à notre observation. « Il semble, madame, que vous avez encore à Florence une petite lucarne ouverte sur le reste du monde pour lobserver; pour nous, depuis que le courrier de Gênes ne passe plus, et que celui d'Allemagne n'arrive point, on ne sert que quelques privilégiés, nous ne voyons plus rien, nous ne savons plus rien, et nous avons la tête dans un sac. Vous avez eu la bonté de me promettre les nouvelles que vous recevriez de France par les voyageurs; une autre grâce presque de même nature, que je vous demande, c'est de me taire savoir les occasions d'écrire en France par des voyageurs, qui pourraient se présenter à vous. Il

A MADAME DALCANY. 2'»5

mo semble qu'il n'y en a pas un de ceux qui reparlent pour leur patrie, dont on ne pût obtenir qu'ils se chargeassent de lettres ouvertes, et de nature à ne pouvoir les compromettre, et cependant ce serait une grande consolation de pouvoir écrire encore. — Je n'ai vu de la constitution d'Espagne que le serment du roi qu'a rapporté la Gazette, et cet échantillon ne me plaît guère. S'engager à ne permettre aucune autre religion que la sienne, c'est s'engager à punir pour des opinions; ce peuple est encore bien barbare, qui considère l'intolérance comme un droit. La liberté des opinions passe de beaucoup avant l'opinion des actions; la première n'est jamais nuisible aux autres comme la seconde, et il faut dos mesures bien plus violentes et bien plus arbitraires pour la réprimer. Mais ce peuple arrive seulement aujourd'hui à l'année 1789 et il y arrive avec beaucoup moins de lumières que les Français; voyons s'il jouera mieux son rôle, et si les étrangers sauront mieux, de leur côté, éviter d'augmenter l'incendie en croyant l'éteindre. La Gazette de jeudi, que je reçois à présent, confirme encore l'idée que je m'étais formée de l'orageuse assemblée nationale d'Espagne, de ses soupçons, de ses mesures et de son langage révolutionnaire. Mais nos gazettes ne donnent de suite à rien, elles nous montrent un fait étrange, sans dire jamais ni ce qui précède, ni ce qui suit. Jamais on n'avait eu une intention plus marquée d'égarer le public et de l'emyêcher de juger de rien. Je n'en lis pas une cependant qui ne me fasse bouillir le sang; la proclamation de Schwarzenberg, la translation do Vandamnie au delà de Khazan, ces barbaries inutiles dont on se vante, me donnent un

240 LETTRES DE SISMOISDI

accès de fièvre chaque fois que je lis les papiers; la maudite race que les hommes! que ceux surtout qui commandent aux autres ! Vous me reprochiez, madame, d'aimer trop de gens; il me semhle que le nombre de ceux que je déteste ou que je méprise n'est guère moindre. Laissez-moi passer de ces déclarations de haine et de rancune pourtant de chefs et de puissants à celles d'un respect, d'un dévouement et d'un attachement inviolables pour une reine aussi, mais pour une reine qui n'a jamais ordonné le mal. C'est peut-être la seule au monde. »

« Pescia, l"' mai ISU.

« Ma mère est si flattée et si reconnaissante de votre lettre, madimie, que je dois commencer la mienne par vous en remercier en son nom; elle n'y réplique pas, pour ne pas avoir l'air de prétendre à vous engager à une nouvehe correspondance, mais elle est bien aussi sensible à tout ce qu'elle contient d'obligeant, que glorieuse de se trouver si bien d'accord avec vous. 11 est vrai que je le suis moins; l'émotion d'une si grande catastrophe me fait un peu oublier le passé : le présent, l'avenir, remplissent bien plus ma pensée ; * je crains pour les plus forts l'ivresse du pouvoir à laquelle si peu de têtes résistent, je la crains encore après la modération vraiment digne des plus grands éloges du premier moment. J'évitais de toutes mes forces d'être confondu avec la nalion dont je parle la langue, pendant ses triomphes; mais je sens vivement dans ses revers, combien je lui suis attaché, combien je souffre de sa souffrance, combien je suis bu-

iiiilié de son huaiiliation.- L'indépendance du gouvernement et les droits politiques font les peuples; la langue et l'origine commune font les nations. Je fais donc partie, que je le veuille ou non, du peuple genevois et de la nation française, comme un Toscan appartient à la nation italienne, comme un Suisse à la nalion allemande, comme un Américain à la nation anglaise. Mille intérêts communs, mille souvenirs d'enfance, mille rapports d'opinion, lient ceux qui parlent une même langue, qui possèdent une même littérature, qui défendent un même honneur national. Je souffre donc au dedans de moi, sans même songer à mes amis, de la seule pensée que les Français n'auront leurs propres lois, une liberté, un gouvernements eux que sous le bon plaisir des étrangers; ou que leur défaile est un anéantissement total, qui les laisse à la merci de leurs ennemis, quelque généreux qu'ils soient. Je ne suis pas bien sûr que madame de Staël partage ce sentiment, mais je réponds de l'impression que recevront ses amis, dont les vœux étaient auparavant si pleinement d'accord avec les vôtres, madame, avec les siens et avec les miens. Les femmes, plus passionnées que nous dans tous les partis qu'elles embrassent, sont d'autre part beaucoup moins susceptibles de cet esprit national; l'obéissance les révolte moins, et comme ce n'est pas leur vertu, mais la nôtre, qui parait compromise par des défaites suivies d'une absolue dépendance, elles s'en sentent moins que nous humiliées. Au reste, tout ce que nous voyons jusqu'à présent semble promettre que les coahsés n'abuseront pas de leur victoire. La conduite d'Alexandre est fort noble et fort libérale, tous les actes du gouvernement provisoire sont

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remarquables par leur sagesse et leur modération; il a conservé toute la dignité que pouvait permettre la circonstance. Et la constitution est plus sage, plus libre, mieux accommodée aux temps, qu'aucune autre de celles que nous avons vues se succéder rapidement. Mais jusqu'à ce que nous ayons vu l'acceptation et le serment de Monsieur, la paix signée, et la retraite des troupes étrangères, je ne serai pas tranquille. Ce n'est guère dans les premiers mois que le mot d'indemnité est prononcé, je tremble du moment où nous devons l'entendre.

.le vois qu'au lieu de Lichtenstein, dont on m'avait parlé, c'est un comte de Stahremberg qui est venu à Florence; est-ce celui qui a été ambassadeur en Angleterre? De tous les Viennois que j'avais vus dans la société de madame de Staël, c'était celui dont la conversation était la plus brillante et la plus animée. Il ne serait point étranger aux idées libérales, et, si l'on pouvait former l'espérance de voir la Toscane participer aux avantages d'un gouvernement représentalif, il serait porté plus qu'un autre à l'établir. Mais il y a dans ce peuple une paresse d'âme, une dégradation de sentiments, qui fait legarder aux Toscans comme une souffrance l'obligation d'avoir une volonté. Ils ne veulent de motu poprio que dans leur souverain; eux-mêmes n'ont ni sentiment, ni mouvement qui leur soit propre. — Je m'étais flatté que la capitulation de Gênes nous rouvrirait les communications avec la France, mais j'avais été trop vite dans mes espérances, il ne vient encore rien de ce côté, le veux essayer d'écrire à Paris par Milan et Genève, mais encore faut-il pour cela que le courrier de Milan passe, et je n'en suis pas assuré. Avez-

A MADAME D' AL BAN Y, tîW

VOUS eu, madame, des nouvelles de M. Foscolo? a-t-il été atteint, par tous ces désastres? et qu'espère-t-il pour luimême et pour sa patrie? Le premier sentiment est celui d'en avoir une, sentiment rare en Italie. J'attends toujours avec anxiété des nouvelles de la mienne, et je n'en reçois point encore. Toute notre espérance, c'est d'être agrégés à la confédération helvétique, mais.celle-là de son côté semble aujourd'hui manquer de sagesse. Ah ! il y a encore dans le monde assez de mal et de craintes pour vivre sur les épines. C'est du milieu de ce fagot d'épines que j'élève ma voix pour vous assurer, madame, d'un attachement qui égale mon profond respect. — M. Fabre ne se seiit-il pas redevenir Français dans ce moment-ci? »

« Pescia, 16 mai 1811.

Je suis tout chagriné, madame, de ne plus recevoir de vos nouvelles, je n'en ai plus eu depuis ma lettre du 1*^' mai; par le temps qui court, c'est plus d'espace qu'il n'en faut pour voir tomber un ou deux empires. Chaque semaine on fait l'essai de verres si nouveaux dans cette terrible lanterne magique, que je commence à regretter de n'être pas mieux placé pour le spectacle, et de ne pas mieux voir. Il est vrai qu'il est difficile de rien comprendre à ce qui se passe, ou de rien juger sur ce qu'on peut saisir de ce petit coin de terre; les impressions que je reçois des gens du pays, et qui ne sont cependant point du lout les leurs, influent sur ma manière de juger ; je ne puis éviter ici de moccuper un peu trop de l'Italie ; le point de vue que je trouverai à Genève sera, je l'espère, plus

250 LETTRES DE STSMOISPI

consolant, il sera plus net aussi, je pense. 11 faut qu'il y ait quelque motif que je ne puis comprendre pour qu'on ne permette point encore l'arrivée des journaux et des lettres de Paris, mais je ne saurais dire à quel point cette obscurité profonde où l'on nous retient, cette séparation si absolue d'une partie de ceux que nous aimons, me tourmente. Le jour du courrier est toujours pour moi depuis bien longtemps comme un jour de fièvre ; j'en perds le plus souvent le sommeil dans la nuit qui précède ; à mesure que l'heure où l'on va délivrer les lettres approche, je m'agite et je me trouble davantage, je suis forcé de suivre bientôt moi-même le messager que j'ai envoyé à la posie pour prendre mes lettres, et j'arrive presque toujours à temps au bureau pour entendre dire qu'il n'y a rien; et puis, au bout de trois jours, la même peine recommence avec moins d'espérance.

« Ce n'est pas que je n'aie eu dans ce mois-ci quelques leltres de Suisse et quelques lettres de Genève; les dernières m'ont annoncé beaucoup de pertes d'argent, de contributions extraordinaires, de logements, etc., mais pas de ruine pour moi, tandis que parmi mes amis il y en a de beaucoup plus malheureux. L'un entre autres dont la charmante maison sur le confluent du Rhône a été changée en redoute. On a enlevé le toit et crénelé les murs, pour en faire comme une forteresse. Je tremble pour ceux dont je ne sais rien ; je tremble pour les conséquences des fièvres nerveuses, qui ont enlevé plusieurs des hommes les plus distingués, et je ne sais pas les noms de toutes les victimes. Ces détails si cruels et qui laissent cependant encore tant de parties obscures, redoublent

A MADAME D ALKAiNY. liai

mon inquiétude pour mes amis de Paris, dont je ne sais plus absolument rien depuis le 1') mars. Aussi, quelque regret que j'aie à quitter ma mère et ma sœur, je suis dévoré de l'impatience d'arriver, de questionner, d'écouter, de lire. Je partirai probablement d'ici le 28 de ce mois, avec l'intention de passer à Livourne la journée du 29 avec ma mère et ma sœur, pour y faire notre communion; mais je ne sais pas bien 'quelle route je suivrai ensuite; je penche pour celle de Gênes, si le courrier peut se charger de mes effets et de moi ; si, au contraire, je trouvais à Florence ou à Livourne quelqu'un qui eût une chaise et qui voulût courir la poste à frais communs, je prendrais la route de Lombardie, et j'aurais alors l'avantage de vous revoir. Dans tous les cas, soyez si bonne, madame, que de m'écrire sans retard, pour que je ne perde pas tout ensemble et l'espérance de vous voir et celle de recevoir vos lettres.

« 11 me semble que les événements se chargent d'expliquer ce changement dans nos opinions et nos désirs qui vous avait étonnée de ma part. J'ai toujours la même aversion pour la toute-puissance partout où elle se trouve, parce qu'en effet je la vois partout également immodérée dans son ambition et son orgueil. La magnanimité qui paraît à la première victoire laisse déjà percer des vues chaque jour plus égoïstes, les espérances d'indépendance nationale s'évanouissent pour l'Italie, celles de limites à l'autorité absolue s'oublient ; on ne parle plus que de grands partages où chacun des grands compte s'agrandir encore, où les petits seront trop heureux si on les laisse vivre. On pourra voyager des postes de Genève à celles

2Ô'2 l^ETÏRES DE SISMONDI

de Belgrade, loiijoui s sur les terres de l'Autriche, et de celles de ses archiducs ; et quelle iudépeiidaiice espérer alors pour les princes d'Allemagne ou pour ce qui restera de l'Italie? Les grands, que HicheHeu a forcés de servir dans l'armée de Louis Xlll, disaient : Vous verrez que nous se)'0)is si bêtes que nous prendroîis la Rochelle? Bien des gens pourraient en dire autant aujourd'hui, et à plus juste lilre; et je mets au piAnier rang parmi eux ceux de l'Angleterre, grande directrice de la Ligue il y a six mois, et qui aujourd'hui ne l'est plus et ne peut plus l'être. Plusieurs accusent aussi l'Angleterre d'une politique perfide ; elle en est si éloignée, que son cabinet est au contraire le plus passionné de tous, celui qui s'obstine le plus à ses projets, encore que les circonstances soient changées, celui qui est le plus exposé à dépasser son but par ses efforts. Tel fut le caractère et la faute du parti whig autour de Marlborough,tel fut celui du grand Chalham. Ils ont répété avec la même passion que Caton autrefois : delenda Carthago. Si j'avais été sénateur de Borne ou de Londres, j'aurais dit au contraire : 11 faut sauver, il faut rebâtir Carlhage, car Cartilage était plus nécessaire à Borne qu'à elle-même. Mais je me laisse toujours entrainei' à vous écrire de longues diatribes de pohtique. On dirait que je veux m'emparer des fonctions de ministre des affaires étrangères de Votre Majesté. Pardonnez -le, madame, en y reconnaissant ce besoin de réfléchir ce besoin d'aller jusqu'au fond de tous les sujets, que vous donnez à tous ceux qui vous approchent. En même temps, daignez croire que ce ne sera pas sans un regret bien vif que je m'éloignerai de vous, et que je perdrai l'espérance

de profiler davantage cette aiiiiée de votre voisinage. Laissez moi emporter celle de retrouver en vous à mon retour la même bienveillance, comme je rapporterai sans doute cl le même respect et le même al lâchement . Présentez mes hommages à M. Fabre. Si je passe à Milan, et si M. Foscolo y est à présent, je serais charmé de le voir; soyez assez bonne pour me doinier son adresse. Ayez aussi la bonté de me dire si vous avez su que madame Récamier, que M. de Chabot elles autres Français de marque qui étaient à Rome se sont mis en route pour retourner à Paris. Ma mère demande à être rappelée à votre souvenir cl à votre bienveillance ; sa santé commence à se bien remettre, mais je m'afflige de la solitude où je vais la laisser. »

. Pescia, 20 mai ISl-l-

!( Je suis bien irrité contre la poste, madame, qui m'a privé d'une de vos lettres; celle du 10 mai, dont vous me parlez, ne m'est jamais parvenue. Elle est allée se joindre à tant d'autres qui me manquent de tous les côtés; il y a bien du malheur à perdre jusqu'à celles qui n'ont à faire qu'un trajet si court. Celle irrégularité me donne de l'inquiétude au moment où je vais mettre entre nous une distance beaucoup plus grande. Je pars dimanche, et après avoir passé deux jours à Livourne, je rejoindrai à Lucquos le courrier, avec lequel j'irai au moins jusqu'à Gênes, en sorte queje n'aurai point l'honneur de vous revoir cette année; je ne sais pas bien encore comment je continuerai mon voyage, mais je m'efforcerai de le faire le plus rapidement possible. Pour effacer le chagrin départir, il faut

254 LETTRES DE SISMONDl

mettre bientôt après le plaisir d'arriver ; il sera rendu plus vif encore par les lettres que j'espère trouver à Genève. J'ose me flatter, madame, que vous me ferez l'honneur de m'y donner aussi de vos nouvelles : peut-être nous retrouverons-nous plus d'accord sur la seule chose sur laquelle nous soyons en différend quand je ne verrai plus le monde connue ici, par un petit trou, et que je pourrai mieux juger de l'ensemble des événements. Pendant ce temps vous prouverez le gouvernement autrichien, et moi je verrai si c'est avec raison qu'on nous flatte de faire renaître celui de nos ancêtres. Le premier est un de ceux que je redoute le plus, persuadé que les hommes sont toujours l'ouvrage du gouvernement. C'est dans le caractère et l'esprit des Autrichiens, par opposition à celui des Saxons, des Prussiens et de tout le reste des Allemands, que je cherche d'abord ce que je dois penser de la cour de Vienne. Après ce premier examen, leur poHce défiante et jalouse, leur aversion pour les lumières, et les entraves qu'ils mettent à loule espèce de circulation des livres et d'idées, m'expliquent le fait qui m'a d'abord frappé dans la masse du peuple. Mais tout cela est renvoyé à un nouvel examen, et je vais être plus que jamais à portée de le faire.

« J'ai reçu aujourd'hui d'une manière indirecte des nouvelles de madame de Staël. Le 15 avril elle était encore à Londres, mais elle projetait de se trouver à Paris au bout de deux mois; cependant elle regrettait un voyage d'Ecosse qu'elle avait médité auparavant, et elle ne se déterminait qu'avec beaucoup de peine à voir Paris, pendant qu'il Y avait encore en France des troupes étrangères.

A MADAME D'ALDANY. 255

J'apprends avec un plaisir fort vif que ses impressions ont été en tout conformes aux miennes. Dès que les Allemands ont passé le Uhin, elle n'a plus désiré que la paix avec Bonaparte, et elle a senti avec une profonde douleur l'humiliation de la France et sa dépeiulance. Tout ressentiment personnel, toute haine, quelque motivée qu'elle fût, a cédé au sentiment fondamental d'une Française; elle n'a plus considéré que l'indépendance etThoimeur delà France. C'est ce sentiment national, madame, que vous ne pouvez point partager et qui vous fait considérer d'un œil si différent des événements sur lesquels nous paraissions d'accord autrefois. — Je n'ai point vu ni entendu parler -de l'ouvrage de M. de Chateaubriand. On m'écrit qu'une brochure de Benjamin Constant, intitulée De l'esprit d'usurpation, imprimée d'abord à Hanovre et réimprimée à Paris, y a un grand succès ; que cependant on peut lui reprocher un abus d'esprit, et plus d'étalage d'idées brillantes que de suite. Je serai bientôt en état, je l'espère, de vous parler et de nouvelles littéraires et de choses plus intéressantes autrement que sur des ouï-dire. J'admire votre complaisance et votre extrême bonté d'avoir supporté si longtemps une correspondance aussi illisible que l'était nécessairement devenue la mienne dans ma solitude; et je vous demande en grâce de daigner me conserver la même bienveillance pour un temps où je ne puis vous entretenir d'autre chose que de mes ennuis et de ma tristesse. .\yeS5 la bonté de me rappeler au bon souvenir de M. Fabre, et de croire au profond respect comme à l'attachement inab térable que je vous ai Voués, n

'1'j6 lettres de sismondi

n Genève, 26 juin 1814.

« Vraiment, madame, on dirait que nous avons fait la gageure de faire durer notre dispute en évitant de nous entendre; c'est comme les duels du lhéàlre,oùron porte toujours le coup là où l'on sait bien cpie n'est pas l'adversaire. Vous m'attaquez sur Bonaparte; je n'ai garde de me défendre, ou plutôt de le défendre, il n'y a rien de commun entre sa cause et la mienne. Moi, je riposte sur les alliés, et leur prétendue magnanimité qui me touche si peu ; à cela vous répliquez sans parler des alliés, toujours sur Bonaparte, et moi en duplique je reviens à la charge sur les Autrichiens, sur le pape, le roi de Piémont, le roi d'Kspagnc. Dans le fond, peut-être que nous sommes pleinement d'accord. Je ne vois pas que, dans une correspondance assez longue sur ce sujet, nous ayons jamais soutenu des opinions contradictoires. J'admets sans restiiction tout ce que vous dites de Bonaparte; qui sait si ^ous n'admettez pas tout ce que je dis, et même tout ce que je pense des alliés, qui, je crois, ne le sont plus guère? mais seulement vous regardez toujours le fiasse, moi je regarde toujours l'avenir; chacun de nous trouve que le diable a une bien grande part à ce qu'il a sous les yeux ; il est assez probable que nous avons tous deux raison. — J'ai fait un voyage fort curieux, j'ai tiaversé toute la rivière de Gènes, puis une partie du Piémont, le Milanais, et enfin huit des cantons suisses; j'ai beaucoup observé les traces des armées, les dispositions desliabilanls, la fermentation qu'on entrelient dans plus d'un lieu à dessein, et fjui semble menacer de toutes

A MADAME DALUANY. 2:>1

paris de révolutions nouvelles; cet état enfin d'uttente universelle et d'incertitude sur le sort de l'Europe entière : tout cela n'a fait que me confirmer dans mon sens que je n'ai aucun lieu de croire èlre contraire au vôtre. Il me parait évident que le vin de la vicloire porte à la tète, et ce que j'observe dans les hommes d'aujourd'hui n'est que la confirmation de ce que vous avez observé dans l'homme d'hier. — J'ai doinié l'ordre au libraire d'ici (J. J. Paschoud) de faire partir pour vous un exemplaire de V Allemagne, de madame de Staël. Il doit faire, dans peu de jours, partir un ballot de livres pour le comte Bardi, à Florence. Il y joindra cet exemplaire, s'il ne trouve pas auparavant une occasion pour Turin; mais les communications sont devenues à présent si rares et si difficiles que, par l'une ou par l'autre voie, le livre risque également de demeurer longtemps en chemin. Les journaux commencent à en rendre compte, et le même Dussaulx,qui m'avait traité assez rudement, l'allaque avec peu de ménagements, et moins encore de sens et de goût. 11 se figure être un juge sur son tribunal, devant lequel on traduit des prévenus tremblants; il se trompe fort; tout au plus pouvons-nous le reconnaître pour l'avocat de la partie adverse. Je dis nous, puisque, dans chacune de ses attaques contre madame de Staël, il m*a associé à elle. Avec tout cela, ce Dussaulx est encore le plus spirituel de ceux qui écrivent aujourd'hui dans les journaux. La plupart sont d'une platitude à ne pas pouvoir les lire. Je n'ai lu jusqu'à présent que la préface de madame de Staël, parce que le livre, à de légers changements près, me paraît celui que j'avais lu à plusieurs reprises dans l'édition

supprimée. Il a un succès très-général, et qu'il ne faut point juger d'après quelques attaques de journalistes; on le lit à Paris avec passion. L'auteur y a joué un rôle trèsbrillant, surtout pendant que tous les souverains y étaient. Mais elle s'en lasse cependant, et, dans moins d'un mois, elle reviendra ici. Elle croyait, si elle pouvait jamais habiter Paris, ne pas dépasser de dix ans les barrières, et voilà que cet attrait de la Suisse qu'elle sentait, quoiqu'elle n'en voulût pas convenir, la rappelle déjà. Il me paraît probable que, si elle jouit désormais d'une liberté entière, elle partagera ses années entre Paris et Coppet. Je voudrais bien n'avoir de même que deux parts à faire de mon temps; c'est la Toscane qui me tourmente. Le séjour de Pescia est d'une tristesse qui me tue, mais dès que j'ai quitté ma mère, j'en sens des regrets et des remords. Je l'ai laissée en très-bonne santé. Dieu veuille que notre correspondance ne soit point entravée! c'est à cette régularité de la poste, qui ne dépend point de nous, que tient son repos; et je crois que, jusqu'à présent, cette poste ne laisse point parvenir les journaux français en Toscane, Daignez, madame, me rappeler au souvenir de MM. Fabre, et recevoir l'assurance de mon profond respect et de mon dévouement inaltérable. »

0 Genève, 0 octobre 1814.

« Sans doute, madame, qu'il s'est perdu quelque lettre entre nous, car je trouve bien long le temps que j'ai passé sans recevoir de vos nouvelles. Je me flatte cependant que dans l'intervalle vous aurez reçu le livre de madame de

A MADAME D'ALDANY. 25'J

Staël, queje vous envoyai dans un ballot adiessé au comte Bardi. J'essaye aussi de vous envoyei', par la poste, une brochure que je viens de publier sur la traite des nègres, mais je ne sais trop si je puis compter que les imprimés circulent librement dans votre Toscane. Dans votre dernière lettre, vous étiez encore toute triomphante des changements survenus, pleine d'espérance pour l'avenir et d'horreur pour le passé; mes dispositions étaient assez différentes: j'avais beaucoup d'indulgence pour le pouvoir tombé que je ne craignais plus, beaucoup de défiance de celui queje voyais naître. J'ai bien peur que, comme il arrive le plus souvent, nous ne nous soyons chacun confirmé dans notre opinion. Je vois avec une douleur croissante ce qui se fait dans l'Europe, la France seule exceptée. Je comprends la haine contre un monarque d'une ambition forcenée, mais elle n'égale pas le mépris pour des souverains imbéciles, et je ne sais si l'indignation ou le chagrin l'emporte lorsque je vois tant de rois, tant de gouvernements se rétablir par le seul mérite de leur bêtise et de leur profonde incapacité. Je doute fort que ce mérite, dont on fait tant de cas aujourd'hui, et pour lequel on montre tant de reconnaissance, continue longtemps à plaire aux nalions, et ce reflux si violent vers le despotisme est à nos yeux le présage de nouvelles révolutions; alors, peut-être, madame, reconnnenceronsnous à nous sentir pleinement d'accord, et, jusqu'alors, je l'espère bien, notre dissentiment ne refroidira point l'amitié dont vous avez daigné m'honorer.

« Nous nous trouvons bientôt avoir rien dans la même société. Pendant ces trois mois, je n'ai presque vu que

des Anglais. Londres tout entière s'était transportée sur le continent, et presque entière elle a passé à Genève. Tout ce qu'il y avait de distingué, comme beauté ou comme esprit parmi les femmes, comme considération ou comme talent parmi les hommes, la moitié des pairs ou des membres du Parlement, a défdé par Genève : après avoir visité la Suisse, et avoir passé un mois avec nous, ils s'acheminent tous vers l'Italie, et presque tous se proposent de vous voir, et comptent sur l'honneur d'être présentés chez vous. Vous devez déjà avoir revu sir Humphry Davy et sa femme, que je trouve incomparablement plus aimable et plus distinguée que lui. Dans peu de jours, vous verrez arriver lord and lady Holiand, qui, je crois, ont aussi déjà l'avantage de vous connaître, et qui, s'ds se fixent à Florence ou à Pise, y feront un centre fort agréable de société. Lady Holiand est une femme de beaucoup d'esprit et de finesse, lord Holiand semble être de tous les Anglais le plus aimé et le plus considéré; je n'ai pas vu un homme, pas une femme, qui n'en parlât avec enthousiasme. Ils ont avec eux un docteur Allen qui est un homme d'un esprit très-distingué. Vous aurez aussi bientôt la princesse de Galles, qui a eu le bon goût de composer sa cour d'hommes non moins remarquables par leur esprit que par leur figure. Trois d'entre ses chambellans ont été à Athènes, tous trois ont une conversation très-agréable et Irès-spirituelle. Lady Elisabeth Forbes, sa dame d'honneur de service actuel, est cruellement laide, mais c'est aussi une personne d'un esprit distingué. Ce malin, je viens d'embarquer, pour la Toscane, la comtesse de Weslmoreland, qui ne respire que

A MADAME D'AI,I!A!S Y. ':Gl

musiquo, que danse, que représentation. C'est une des feinnies les plus éloquentes de l'Angleterre, ce qui ne veut pas dire tout à fait la même chose que babillarde, car elle parle très-bien et d'une manière très-élégante dans toutes les langues, mais il est vrai qu'elle ne finit jamais. Enfin, vous verrez arriver peu après lord Lucan et ses trois charmantes filles, lady Cuningham et sa fille, lady Benning, mistress Macdonald et je ne sais combien d'autres avec lesquelles j'ai passé très-agréablement mon automne. Je serai bien heureux si en vous trouvant cet hiver dans cette société, elle vous donne quelquefois occasion de parler de moi. Pour à présent, en vous les annonçant toutes, je parlais à peu près comme si je montrais la lanterne magique. J'aurai bien du plaisir quand en terminant mon exJnbition, je pourrai à mon tour entrer dans votre salon. Mais cette jouissance est encore différée pour moi d'une année tout entière. En attendant, daignez croire à mon respectueux attachement comme à ma reconnaissance.»

« Il y a peu de jours, madame, que je vous parlais de l'aimable société anglaise qui nous allait quitter pour passer en Italie, et que je vous nommais particulièrement M. Macdonald, membre du Pailement, et sa femme, comme des gens que je voyais partir avec autant de regret que vous auriez vous-même du plaisir à les connaître. Aujourd'hui ils me demandent de les iniroduire moimême auprès de vous, et je me sens bien flatté de cette préférence qu'ils m'accordent. Sans doute ils n'auraient

point vécu à Florence sans vous être présentés, et vous ne les auriez point vus sans désirer les voir encore. Je n'ai donc pas beaucoup de mérite, dans une liaison qui se serait faite sans moi, mais elle sera, j'en suis sûr, assez agréable aux uns et aux autres pour que je me trouve heureux d'y avoir quelque part. M. Macdonald a la bonté de se charger pour vous de ma brochure sur la traite des nègres; une lettre de ma mère m'a empêché de la mettre à la poste, en m'apprenant qu'un imprimé que je lui avais envoyé ne lui est point pai'venu. Pendant que la foule des Anglaises vous arrive, vous venez de laisser partir une de celles que j'avais connues chez vous. Je viens de voir ce matin lady Wing, à présent madame de Ricci, et tout dernièrement niadame de Wilzingerode. Les trois ne font qu'une, ce qui ne laisse pas que d'être un peu plus clair que le dogme de \a Trinité. Elle était partie vendredi de Florence, et elle m'a assuré qu'à cette date si récente vous vous portiez bien. Dans trois jours elle sera à Paris, et dans trois mois de retour à Florence. Je serais bien heureux d'avoir la même perspective; mais je dois ajourner à une année entière l'espérance de vous revoir! Permettez moi d'espérer que je retrouverai alors en vous la même amitié, et que l'aimable couple que je vous adresse aujourd'hui, en vous entretenant quelquefois de moi, contribuera à entretenir cetle prévention favorable que vous avez conçue de moi, et à laquelle j'attache tant de prix. Daignez me rappeler au bon souvenir de M. Fabre, et nie croire, avec un profond respect, madame, voire très-humble et très- obéissant serviteur.

« J. ClI. SlSMOiNDI. »

A MADAME D'ALBAKY, 205

a Genève, 8 novembre 1811.

« J'espère, madame, que ma brochure sur les nègres vous est parvenue, avec le joli couple qui s'était chargé de vous la porter, M. et madame Macdonald; ils élaienl faits pour donner du prix à la petite commission qu'ils voulaient bien prendre, et je suis sûr que vous aurez eu du plaisir à les voir. Le mari est animé des plus nobles sentiments, il a Tâme élevée et l'esprit dégagé de préjugés ; elle, est toute gentille et tout aimable. De méchantes langues semblent vouloir vous faire croire que je n'aime pas les Anglais; j'ai bien peur, au contraire, d'avoir à me justifier de les aimer un peu trop. C'est la société peut-être (jui a le plus d'attrait pour moi. Je suis toujours sûr de trouver chez tous, au fond du cœur, de ces pensées et de ces sentiments dominants avec lesquels je serai pleinement d'accord. L'on peut varier de mille manières dans les appHcations, mais avec eux on est sûr de se rencontrer toujours dans les principes, parce que ces principes ont été assis sur une longue et sûre pratique. Il en est tout autrement et des Allemands, et des Italiens, et des Français ; les uns par rêverie, d'autres par inexpérience, d'autres enfin par l'ambition d'avoir un système à eux, commencent toujours par contredire ce qui devrait être la base du raisonnement. On trouve assez d'agrément à causer avec ces esprits irrèguliers qui présentent des résultats inattendus, mais la ferme raison anglaise inspire une fout autre confiance. J'ai regiet que vous ne m'ayez pas nommé davantage ceux que vous aviez près de vous.

d'autant plus qu'on a fait courir ici les* bruits les plus alarmants, de vols et d'assassinats, sur presque chacun d'eux; bruits qui, je l'espère, sont tous sans fondement. Vous auriez cependant nommé sans doute lord et lady Ilolland, s'ils étaient déjà arrivés. Et je ne doute pas que vous ne partageassiez cet attachement pour lord Holland, qui semble contagieux, car personne n'y échappe. Pour sa femme, c'est autre chose ; je ne saurais trop prévoir si elle ' ous plaira, ou le contraire, et cependant ellf, a sûrement beaucoup d'esprit. Du moins j'apprends avec plaisir que lady Davy est auprès de vous. Vous avez l'air, madame, de préférer le mari et moi la femme, c'est dans l'ordre. Je ne nie point ses rares talents, mais il ne les a jamais mis à ma portée; il a semblé se piquer ici de ne jamais parler science, et sur les autres sujets je lui trouvais l'esprit peu juste, et médiocrement instruit; tandis que lady Davy est à mes yeux une des personnes au monde dont la conversation est la plus animée, la plus facile et la plus variée; il n'y a aucun sujet auquel elle ne s'attache avec beaucoup d'intérêt, et dont elle ne tire une foule d'idées neuves. On l'appelait, dit-on, la Corinne d'Ecosse, et l'on avait raison. Je l'aime infiniment, mais je lui en veux un peu de vous avoir fait de mauvaises histoires de moi. Son mari a une manière peu agréable de disputer, nous nous sommes quelquefois heurtés, et elle en conserve de la rancune, comme s'il y avait une grande divergence dans nos [ii'incipes, tandis qu'au fond nous sommes assez d'accord. Vous le verrez déjà par ma brochure sur les nègres, pour lesquels je penche entre les Anglais et les Français, et vous le verrez bien davantage par de nouvelles réflexions

sur la Iraile que je publierai la semaine prochaine, et où je traite la question relativement à l'Afrique. Mais je ne sais pas trop comment je m'y prendrai pour vous les envoyer, car nous n'avons plus d'Anglais qui partent pour l'Italie, et je crois que la poste ne se charge point des imprimés. Quant à ma brochure genevoise, elle ne doit pas passer les murs de la Pieve di Calvino, elle n a pas d'intérêt au delà, et elle n'y serait pas comprise. Le parlement de notre petite république est assemblé, et je m'exerce à y parler, car nous avons interdit les discours écrits, et je n'ai point d'habitude pour improviser. Cependant je commence et j'cspére l'acquérir. Après avoir été partie de la grande nation, notre Genève nous parait beaucoup plus petite qu'autrefois, et je ne puis me défendre de la pensée, lorsque nous nous agitons le plus,' que nous sommes comme les petites filles qui font le jeu des madames. Cependant les passions qui sont excitées sont bien de bon aloi, et nous avons vu, par exemple, de la belle et bonne calomnie égale en qualité à celle des plus grands étals de l'Europe. Je compte prendre de tout cela encore près de deux mois, et puis j'irai à Paris, au commencement de janvier, pour imprimer deux volumes de mon histoire. L'Allemagne de madame de Staël m'a coûté dix-huit francs; si vous avez la bonté de les envoyer à ma mère, vous savez, madame, qu'une lettre de vous lui fera beaucoup de plaisir. Vous vîtes l'hiver passé comme elle était empressée de vous dire qu'elle jtartageait tous vos sentiments. Quoique nous nous écrivions tous les huit jours de part et d'autre, il y a un grand retard dans notre correspondance, que j'attribue aux neiges.

Sa dernière lettre m'a manqué, et dans la précédente elle se plaignait qu'elle lui manquait aussi. — Je pense que la princesse de Galles vous arrive aussi, car la grande lanterne magique passe toute par votre salon. Elle a été extrêmement gracieuse pour moi, et je lui en dois de la reconnaissance, mais je ne m'attendais pas à sa figure. Dans sa cour vous trouverez des gens assez spirituels, si vous ne vous choquez pas du ton trop goguenard de sir W. Gyll. Je me félicite fort d'apprendre que vous viendrez à Paris ce printemps; je compte bien y rester au moins jusqu'au mois de mai et j'aurai par conséquent le bonheur de vous y voir; et puis je pense bien que vous retournerez pour l'hiver à Florence, et que je vous y retrouverai encore. Daignez présenter mes compliments à MM. Fabre, el mes respects à lady Davy et lady Holland, et croyez à mon attachement et à ma reconnaissance comme à mon respect. »

" Genève, 11 décembre 181i.

«Je reçois dans ce moment même, madame, voire lettre du 29, qui m'arrive avec une lettre de ma mère de six jours plus vieille. C'est une chose déplorable que nos postes; le désordre qui s'y est jeté cette année est plus grand que celui que nous éprouvions au fort de la guerre. Il équivaut à une distance de cent lieues de plus entre la Toscane et Genève : l'impossibilité d'envoyer les livres par la poste est une autre barrière qui m'afflige. Il ne vaut pas la peine, pour une misérable brochure de trois feuilles, d'en embarrasser votre correspondant de Turin, et de vous faire payer dix fois plus de port qu'elle ne vaut.

A MADAME D'ALDANY. 207

J'attendrai une occasion. Ce n'est pas, d'autre part, que les occasions ne m'aient bien mal servi. Je n'ai pas chargé moins de quatre familles anglaises de quatre paquets de livres pour ma mère : toutes quatre ont gardé les paquets. Colle qui me dérange le plus est lady lloUand : elle avait une montre pour madame Forti, née Bentivoglio, que vous connaissez, un paquet de lettres d'une amie pour ma sœur, enfin les (rois volumes de l'Allemagne de madame de Staël, pour ma mère, et il parait qu'elle à emporté tout cela au fin fond de l'Italie. J'aurais bien envie de recourir à votre bonté, madame, et de vous prier de prêter à ma mère votre exemplaire de l Allemagne, puisque le sien va se promener à Naples, ou je ne sais où. Lady HoUnnd est en effet une femme de beaucoup d'esprit, mais elle a réduit l'égoïsme en système, et son esprit de domination, de même qu'une certaine sécheresse de cœur, nuisent beaucoup à son amabihté. Elle sait que beaucoup de gens lui refusent de la considération, et elle est disposée à s'en venger. Aussi ce ne sont pas des faiblesses de cœur qu'on lui reproche, mais plutôt des duretés de cœur, et si son mari n'était pas un des hommes les plus spirituels, les plus aimables, et les plus nobles par son caractère de l'Angleterre, elle aurait eu de la peine à s'en relever. Elle a été fort obligeante pour moi, et je me sens mal à mon aise comme si j'étais ingrat pour elle. Je me suis furieusement éloigné de son enthousiasme; mais je suis, d'autre part, étonné devons voir vous arrêter toujours sur le passé, tandis que c'est le présent seul qui importe. Ouandces grands acteurs sortent de dessus la scène et qu'ils posent leurs habits de théâtre, il me

semble que toute la passion cesse à leur égard. Ils redeviennent des hommes, le héros de la tragédie ne leur est plus rien, et l'on ne juge plus la pièce que sous le rapport de l'art. Mais les femmes mêlent un sentiment plus vif à tous leurs jugements, et il y a toujours la part de la passion dans leur politique. Regardez-y bien, madame; votre haine n'est-elle pas aussi éloignée de votre système de philosophie, que l'enthousiasme de lady HoUand? — Vous remarquez cependant aujourd'hui avec regret le retour violent des préjugés. Je ne partage point la consolation que vous lirez de la comparaison avec les Grecs; la superstition de ceux-ci était sans mélange d'intolérance, et presque aussi sans mélange de crainte. Aussi n'avilissait-elle point les âmes. Mais vous pourriez bien aussi ne pas partager ma consolation, c'est que ce reflux sera de courte dui'ée. Tout ce que Ton construit à présent me parait bâti sur le sable ; l'esprit des peuples suit un mouvement très-différent de l'esprit des cours, et la cause des lumières n'est pas perdue; mais Dieu sait par quelles secousses il nous faudra passer, et à quel prix, peut-être extravagant, nous achèterons un meilleur ordre de choses !

« M.Wardesten effet un des hommes les plus spirituels d'Angleterre, je ne l'ai vu qu'une fois, et il m'est resté de lui deux ou trois de ces rédactions brillantes, qui lui échappaient dans la vivacité de la conversation, et qui n'appartiennent qu'aux hommes supérieurs. On lui l'cprochc de manquer de principes en politique, et puis celle causticité qui vous a déplu. Paimi les chambellans de la princesse, j'aurais cru que le docteur Holland vous au-

A MADAME DALBANY. 209

rait plu mieux que sir W. Gyll. Vous avez donc toujours lord Lucan et ses trois charinanLos filles. Je ne connais pas de figures plus faites pour faire tourner les tètes. Je serais tout disposé à croire que lady Elisabeth est une femme d'un esprit supérieur. 11 est vrai que ses yeux, sa bouche, toute sa personne me paraissaient également éloquents, lors même qu'elle ne disait rien. Je suis étonné qu'ils n'aient pas continué leur route pour Naples. Voilà encore une de mes commissions non exécutée! ils avaient un paquet de moi pour le général Filangieri. Us promettent de passer l'été à Genève. — Je crois qu'on vous a mal informée sur madame de Staël. Elle aurait peut-être désiré la Régence, et c'était le sentiment de la moitié de la France, mais dans tout ce qui s'est passé dans cette occasion, elle a montré du caractère plus que de la politique, et de l'élévation plus que de l'esprit. Je ne me suis point réservé déplace pour vous dire, madame, avec quel vif sentiment d'attachement et de respect je vous suis dévoué, b

» Paris, le 2 mars 1815.

« Je viens d'apprendre, madame, de lady Elisabeth l'.ingham, que le hasard a conduite dans l'hôtel même où je loge, que les lettres de France et d'Angleterre ne sont point arrivées à Florence pendant ces six dernières semaines. Déjà je m'apercevais que les lettres que j'écrivais à ma mère par la route directe ne lui arrivaient point non plus. Heureusement que celle de Suisse nous est encore ouverte, et je m'empresse d'en profiter pour

VOUS dire combien, malgré cette interruption de notre correspondance, je me réjouis de l'espérance de vous voir ici, de profiter encore de votre conversation, dussions-nous aussi disputer encore. Notre dissentiment tient à ce que vous vous attachez aux personnes et moi aux principes. Nous sommes chacun fidèle à l'objet primitif de notre attachement ou de notre haine, moi aux choses, vous aux gens. Moi, je continue à professer le même culte pour les idées libérales, la même hoi^reur pour les idées serviles , le même amour pour la liberté civile et religieuse , le même mépris et la même haine pour l'intolérance et la doctrine de l'obéissance passive. Vous, madame, vous conservez les mêmes sentiments pour les gens, dans quelque situation qu'ils soient. Ceu.\ que vous avez plaints et révérés dans le malheur, vous les aimez aussi dans la prospérité ; ceux que vous avez exécrés quand ils exerçaient la tyrannie, vous les exécrez encore quand ils sont tombés. Vous conservez au pape sur le trône l'admiration qu'il avait gagnée dans sa prison, vous êtes également fidèle aux rois fugitifs, aux émigrés et aux prêtres, encore qu'ils ne soient plus à plaindre. Vous sentez autant d'irritation contre l'empereur que quand tout le monde, vous exceptée, rampait devant lui. En comparant ces deux manières de fidélité, l'une aux principes, l'autre aux personnes, je remarquerai, quoique vous en puissiez dire, que la vôtre est beaucoup plus passionnée, beaucoup plus jeune que la mienne, et que, quelques efforts que vous ayez faits pour vous calmer par l'étude de la philosophie et une longue retraite, vous avez encore le cœur plus chaud et les sentiments plus ardents que

A MADAML D'ALIÎANY. 271

celui que vous accusiez quelquefois de trop de jeunesse. « Il faut convenir que cette jeunesse que je renie, je la sens encore vivement en moi lorsqu'il s'agit de rendre un culte à la beauté. Ce n'est pas sans une sorte d'émotion dont je ne suis pas maître que je songe que lady Elisabeth dort à présent au-dessus de ma tête. Elle a fait, ainsi que son père, très-heureusement, mais très-rapidement son voyage. Elle est arrivée avant-hier, et elle repartira demain 5 mars. M. Vernon est bien heureux. Elle m'a parlé beaucoup de vous, elle m'a dit que vous leur donniez de petits bals, qu'aucune maison n'était plus agréable que la vôtre, qu'aucune maîtresse de maison n'était plus aimable. Personne ne pouvait mieux que moi sentir combien tout ce qu'elle disait était vrai, mais dans la vivacité de sentiment avec laquelle elle l'exprimait, je ne pouvais m'empêcher de chercher aussi les souvenirs d'un amour heureux, et de penser que M. Vernon n'était pas un des moindres ornements de ces bals.

(( Je n'ai vu des poëmes de Lucien que quelques strophes qui ne me donnent aucune envie d'en voir davantage; il n'y a ni talent dans la conception générale, ni mérite de poésie dans les détails, mais une capucinade, uue hypocrisie absolument rebutantes. C'est encore un homme à qui la persécution seyait bien. Lorsqu'il souffrait, c'était quelque chose; depuis qu'il jouit, ce n'est rien. Depuis son retour sur le continent, il manque également de dignité et de vérité ; il est devenu à mes yeux tout à fait méprisable.

« A combien de gens il faudrait souhaiter des malheurs pour leur plus grand bien! Ce bourreau qui coupait

la télé, je crois, à Conradin, et qui lui disait : Perdojii, Maesta, tntto quel che .H [à, si fà per vostro bene, ne disait point une absurdité. Conradin n'aurait été peut-être qu'un jeune homme d'ssolu, un homme fait fainéant, un vieillard imbécile, s'il n'avait pas eu le bonheur d'avoir le cou coupé à temps. D'autres n'auraient été renommés que par la fluctuation de leur ministère, les intrigues de leur femme, la ruine de leurs finances, la pusillanimité de leur caractère et l'incapacité de leur esprit, si un bon martyre ne les avait mis au nombre des saints, et si on n'avait dirigé sur eux le plus vif intérêt. Qu'on est souvent ingrat pour ceux qui vous font le plus de bien! Car, après tout, qu'est-ce que cette vétille, le bonheur et le repos, à côté de la gloire? Mais j'oubHe que vous avez quelque disposition au matérialisme, et que vous comptez le corps pour quelque chose. — J'ai très-peu vu cette année madame de la Borde; je vois un peu plus souvent madame de Souza. Elle aura un grand plaisir de vous revoir. Madame de Staël sera probablement, avant votre arrivée, partie pour Coppet, où se fera, je pense, le mariage de sa fille avec le duc de Broglie. Pour que votre lettre me parvienne, adressez-la-moi à Genève, comme si j'y étais encore : les commis de la poste savent ce qu'ils en doivent faire. Adieu, madame, croyez à mon inaltérable attachement autant qu'à mon respect.»

. rise, 16 février 181C.

« Je ne voulais, madame, me présenter à vous qu'avec trois volumes à la main, je voulais les porter comme une

A MADAME DALBANY. '273

offrande expiatoire, je sentais fort bien que vous auriez vivement blâmé ce que j'ai pensé et écrit dans celle année. Notre jugement sur quelques personnes bistoriques est diiïérent, notre jugement sur les résultats actuels est peut-être différent encore, mais j'avais la confiance d'en appeler avec vous aux idées générales, de vouloir fixer votre attention sur une partie de mon Histoire, publiée au mois de juillet de celte année, et je ne doutais plus alors de votre approbation pour ce que vous avez approuvé en moi précédemment, de notre accoid sur des pensées, sur un système dans lequel je n'ai point varié, et qui a contribué à me gagner votre amilié dans un temps où des événements trop rapprochés de nous n'excitaient en nous ni passion ni illusion. Depuis trois mois, je suis à l'affût de tous les voyageurs partant pour l'Italie, afin de leur remettre pour vous ces livres et une lettre, et déjà dix occasions, dont je me croyais assuré, m'ont manqué. Vous savez combien il est difficile désor-' mais de faire arriver des livres en Italie, el que le roi gardien des Alpes ne s'occupe à les défendre que contre les invasions de la pensée. Enfin, je viens d'arriver moimême beaucoup plus tût que je n'avais compté le faire ; mais MM. de Broglie et de Staël, qui m'ont donné place dans leur voilure, n'ont pu y recevoir un seul livre avec moi. Madame de Staël m'a cependant promis de vous remettre son exemplaire dès son arrivée à Florence, et je le lui rendrai à Genève. Je suis seulement depuis hier au|)iés d'elle; j'avais passé [lar Pescia, où j'avais séjourné Iniil jours auprès de ma mère; dans huit jours j'y retoiirnrrai. M.iis dans un mois ou hi.\ semaines, je compte faire

une course à Florence ; j'espère alors vous voir, j'espère encore vous trouver bonne pour moi, comme vous l'avez toujours été. Votre esprit est Irop philosophique pour que vous ne compreniez pas les deux manières de juger et de sentir, dont l'une tient à la vivavité des impressions présentes, et l'autre à la vivacité des impressions passées, et dussions-nous pousser chacun notre manière propre à l'extrême, vous avez trop de bonté aussi bien que d'étendue dans l'esprit pour ne pas tolérer des opinions qui ne sont pas les vôtres.

« Si vous avez la bonté de me répondre, que ce soit à Pescia; j'aime encore mieux retarder de quelques jours le plaisir d'avoir une lettre de vous, que de m'exposer à la perdre. Quelle que soit celte réponse, elle ne peut changer ni mon profond respect, ni mon inviolable attachement.

« Daignez me croire, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« J. C. DE SlSMONDI. »

« Pescia, 20 février 1816.

« Je pourrais Vous répondre, madame, avecles paroles d'Alfieri sur la reconnaissance que vous demandez de moi à cause du mal qu'on ne m'a pas fait. Mais il me semble plus naturel encore de vous faire remarquer que ce n'est rien préjuger sur la disposition vindicative d'un homme, que de ne pas supposer qu'il se vengera de quelqu'un qui ne l'a jamais offensé; Or, je n'ai jamais rien eu à démêler avec celui que vous indiquez; je n'ai jamais parlé de lui

et j'y ai rarement pensé; et c'est précisément parce que j'y songe fort peu, parce que je suis à son égard en dehors de toute action possible, que je crois pouvoir à mon tour compter sur son indifférence. Quant au plus ou moins de goût que ces messieurs peuvent avoir pour les livres et la littérature, nous pourrions avec avantage nous attaquer réciproquement, et nous serions beaucoup plus embarrassés pour nous défendre. Mais quel résultat pourrions-nous attendre de ce petit combat, lorsque nous savons bien l'un de l'autre que nous n'aimons ni les uns ni les autres, et que notre différend est seulement sur celui que nous craignons le plus ? Or, à cet égard, il y a peu de chances en effet que nous fassions l'un sur l'autre aucune impression; car, comme vous le dites fort bien, madame, il y a vingt-sept ans que vous persistez dans la même opinion, devenue pour vous un sentiment, sur les personnes ; et il y a précisément tout autant de temps que je persiste dans la mienne, qui est aussi un sentiment, sur les choses. En amitié, on se fait un mérite de conserver toujours le même sentiment sur une personne, quelque modification que subisse le caractère de celte personne. En politi(|ue, on s'en peut faire un aussi de demeurer toujours attaché aux mêmes principes, quelles que soient les personnes dont l'intérêt vienne à se trouver réuni avec leur défense. Nous avons donc l'un et l'autre transformé à nos propres yeux notre constance en devoir; il n'est point probable que nous venions à l'ébranler réciproquement; aussi j'accepte de tout mon cœur la proposition de n'en plus parler.

« Vous aurez vu dés samedi dernier madame de Staël ar-

river à Florence. Je royreltais de lui voir quitter le climat de Pise, que je crois bien meilleur que le vôtre à l'approche des vents du mois de mars ; mais elle était impatiente de changer de place, et l'espérance de vous voir paraissait entrer pour beaucoup dans son désir de faire un établissement à Florence. Elle a un besoin toujours renaissant d'une société spirituelle, nourrie en même temps et de pensées et de sentiments. Elle vous fera connaître son gendre, qui est un homme de beaucoup d'espiil et d'un noble caractère. Mais, au resie, sa famille tout entière sera nouvelle pour vous ; son fils et sa fille étaient encore enfants à son premier voyage en Italie. C'est de celte époque que date l'avantage que j'ai eu de vous connaître, madame, et ils sont pour moi des monuments de la longue durée des sentiments que je vous ai voués. Ces sentiments se sont conservés sans altération pendant de longues années, daignez croire qu'ils ne changeront point davantage à l'avenir. Ma mère est infiniment sensible à votre souvenir, et elle vous prie de vouloir bien lui conserver votre bienveillance. — Qu'est devenu M. Foscolo, qui m'a écrit il y a une année une lettre que je n'ai reçue qu'après plus d'un mois, et qui n'aura sûrement point reçu ma réponse?

« J'espère avoir l'honneur do vous rendre mes devoirs à Florence au commencement d'avril. C'est l'époque que j'ai fixée pour aller rendre à madame de Staël une seconde visile; elle me sera doublement agréable, puisque j'aurai l'avanlasTe de vous retrouver. »

- rescia, 9 juin 1816.

« Vous avez eu la bonté, madame, de dire à madame do Slaël que vous vous aperceviez bien que vous ne receviez plus de lellros de moi. Permettez-moi de prendre

coite phrase obligeante pour une invitation de vous écrire encore, car de mon côté je m'étais fort bien aperçu que vous ne me demandiez plus de lettres. Après tout, dans ma profonde solitude, n'ayant rien qui puisse renouveler mes idées, ne recevant de détails sur rien, j'ai lieu de craindre que mes lettres ne soient mortellement ennuyeuscset j'ai besoin d'une permission très-expresse pour renouer une correspondance. Le sentiment de celte solitude si profonde dans laquelle je vis, me semble encore s'être aggravé depuis le départ de madame de Staël. On ne se voit guère plus à trente qu'à trois cents milles de distance, cependant il me semblait (ju'elle animait tout le rayon autour d'elle, et deux fois par semaine j'avais la chance de recevoir de Florence des détails qui m'intéressaient. A vous, madame, qui la voyiez presque tous les jours, elle laissera sans doute un vide plus réel. Il y" a une grande différence entre cette convei'sation si piquante, qui vous allait si bien, et le train quotidien d'une conversation florentine. C'est alors qu'on ne l'enleiul plus, qu'on sent tout le mouvement qu'elle donnait aux idées, qu'on s'aperçoit qu'elle faisait sentir davantage, penser plus profondément , qu'on vivait à cause d'elle d'une vie plus animée, et (pie, lors même qu'on ne partageait pas ses opinions, on était modifié par elle.

« Je n'ai point pu, et je le regrette, vous entendre cau-

lu

ser sur les autres membres de la société. Je les aime tous, quoiqu'à des degrés différents peut-être, à la réserve de M. Schlegel. Avec celui-ci, nous avons tant de points d'opposition et de mésintelligence, que la plus longue et la plus intime habitude entre nous ne peut pas prendre le nom d'amitié. Aussi je ne sais point comment s'est terminé le roman dont je le voyais le héros à Florence. Il m'y paraissait fort amoureux d'une demoiselle allemande qui ne semblait pas insensible à ses soins; dans toutes ses flammes je lui ai toujours vu mêler des projets de mariage ; cependant le temps pressait ; il ne sera pas resté en arrière, je pense ; il n'aura pas épousé avant de partir, il aura donc fallu plonger dans les larmes les beaux yeux de la demoiselle viennoise. Quel beau torrent de seiitimentahté allemande cela doit produire ! Et quel sombre nuage tout chargé de sonnets, de madrigaux et d'idylles menace ceux qui n'aiment pas les vers ! Ce débordement vaudra mieux cependant que les lettres interceptées qu'il avait publiées en Allemagne. Ne lui en avez-vous jamais rien dit?

« Quand j'eus l'honneur de vous voir à Florence, vous n'aviez point eu encore occasion de voir le duc de Broglie se développer. Je pense qu'un autre mois ne se sera pas passé sans que vous l'ayez mieux coiniu. Un esprit si juste, si logique, et soutenu de tant d'instruction est fait pour vous plaire, et quand vous aurez reconnu tout ce qu'il possède, cette indifférence absolue pour les suffrages des autres qui lui fait négliger toutes les occasions de se pioduire deviendra peut-être un mérite de plus à vos yeux.

« Daignez me dire comment vous remplissez le vide que vous laissera 'celte coterie ; vous avez sans doute des

Anglais de passage, mais il me semble qu'il n'y en a point d'aussi marquants par l'esprit cette année que ceux qui furent on tournée sur le continent l'année passée. Ceux que nous avions ici sont partis pour Gênes avec des amis et des parents qui leur sont arrivés de Florence; parmi eux est miss White, que vous connaissez. Je me suis engagé à leur faire parcourir à mon retour nos montagnes, qui sont assez dignes d'être vues; mais je désire fort que ce retour soit différé de quelques jours encore, pour que ma mère, qui est un peu malade, soit rétablie auparavant. Elle souffre d'un érysipèle accompagné d'un accès de fièvre. Cette maladie ajoute une nouvelle cause de tristesse à toutes celles que j'ai déjà. Elle n'a pas empêché ma mère de me charger très-expressément de vous présenter ses hommages. Daignez croire aussi, madame, que dans l'inquiétude et le chagrin, comme dans une disposition plus tranquille, je n'oublie jamais les sentiments inaltérables de reconnaissance, d'attachement et de respect que je vous ai voués. »

« Pescia, 20 juin ISIG.

« Je ne saurais assez vous dire, madame, combien votre aimable lettre du 11 juin m'a causé de joie, combien j'y ai trouvé l'expression de votre ancienne bienveillance, et, j'ose le dire, de votre amitié. Ma mère, à qui je l'ai lue, qui, Dieu merci, est presque absolument rétablie, et qui est bien sensible à l'intérêt que vous avez piis à sa saiité, me charge aussi de vous dire combien elle est frappée, dans celte lettre, de votre finesse d'observation, et delà justesse de vos jugements sur les personnes... J'ai reçu il

y a trois jours les Lettres écrites d'Italie, par M. LuUin de Chàteauvieux. J'avais voulu, il y a trois ans, vous faire connaître l'auteur, qui est un homme d'un esprit extrêmement agréable ; je lui avais donné une lettre pour vous, et je ne sais par quelle mauvaise chance il ne put point avoir l'honneur de vous la présenter. Mais je vous recommande du moins son ouvrage ; ce sont deux petits volumes qui sont bien vite lus et qui contiennent sur l'Italie des choses très-neuves et très-bien observées. 11 avait, il est vrai, un but particulier dans son voyage, c'était l'agriculture qui l'attirait surtout, et, pour la mieux observer, il était sorti des routes que suit le grand troupeau des voyageurs, et il avait vu ce que trèï-peu de gens voient en Italie. Je doute, madame, que l'agriculture par elle-même vous intéresse beaucoup ; mais quand elle est observée par un esprit philosophique, dans ses rapports avec les mœurs et les lois de la nation, quand on y cherche moins ce qui rend les champs fertiles que les hommes heureux et dignes de l'être, elle reçoit de ce nouveau point de vue un intérêt tout particulier. M. de Chàteauvieux a, au reste, une disposition extrêmement bienveillante, et je ne serais pas étonné si vous trouviez qu'il juge les Italiens beaucoup plus favorablement qu'ils ne méritent. Il a aussi quelquefois un peu de prétention dans le style ; il est encore de ceux que l'école de Chateaubriand a gâtés, encore que personne, d'après son tour d'esprit, ne semblât mieux que lui fait pour la suivre. D'où vient donc, madame, qu'à de certaines époques la même espèce d'affectation devient la maladie de toutes les nations? Certainement Chateaubriand en France, Gœllie

el Novalis et Werner en AUeinagne, lord Ryron el Walter Scolt en Angleterre, ne se llgurent point être de la même école ; cependant c'est par le même point qne tous pèchent contre la vérité. ^ — Onattribne à Walter Scott ou à son frère un roman que vous avez lu sans doute, car il a pour vous un intérêt tout particulier : Waveriey or sixty years since. Je l'ai lu à Genève avec un intérêt extrême : aucun voyage, aucun ouvrage historique ne ferait mieux connaître l'Ecosse à cette époque si brillante et si aventureuse de l'entreprise du prince Charles-Edouard. Je désirerais beaucoup le faire connaître à ma mère. On assure qu'un autre roman du même auteur, venu depuis, lui est encore supérieur. — Quant à lord Byron, il a trop de génie pour qu'on ne désire pas de le voir, et trop de méchanceté et un orgueil trop susceptible pour qu'après l'avoir vu, on ne cherche pas à s'en tenir éloigné. J'en suis encore à la première période, et par conséquent je tâcherai bien de ne pas le laisser passer on Toscane sans le rencontrer. — Daignez me dire ce que c'est qu'une histoire de la littérature grecque et latine, dont on vient de publier un volume àPise; vaut-il la peine de l'acheter? — Je laisserai probablement passer les chaleurs avant de faire une nouvelle tournée à Florence ; mais n'y a-t-il point de chance que pendant ces chaleurs mêmes, vous alliez, madaïue, aux bains de Lucques, et que je puisse ainsi avoir le bonheur de vous rencontrer? Daignez cioii'e que c'est pour moi une fête toujours vivement désirée, et que je n'ai point besoin d'y avoir été préparé par une longue solitude pour savourer tout le plaisir de vous revoir et de vous entendre. »

. Pescia, 11 juillet ISIG.

(( Je voudrais, madaine,poiivoir répondre à vos aimables lettres, en vous donnant à mon tour quelques nouvelles du monde des vivants; il me semble qu'elles vaudraient toujours mieux que les miennes propres, car un des résultats de la vie si solitaire que je mène, c'est de n'avoir plus en moi de succession d'idées ; j'en reste, excepté sur les objets historiques qui font l'objet de mon travail, au point précis où j'en étais au moment où je suis entré dans ma retraite. Je n'y ajoute plus rien, je n'y altère plus rien; et j'admire d'autant plus la force de tête de ces philosophes qui se retiraient au désert pour penser, qu'il me semble, du moins pour les hommes ordinaires, que la solitude absolue tue la pensée par la cessation de tout exercice. Quelques lettres cependant me mettent encore en rapport avec loutce dont je suis si loin. Je n'en ai pas moins reçu de trois où l'on me parle de vous. — Une d'Auguste de Staël, dont la mère est arrivée à Coppet le 21 ou 22 juin, avec M. Rocca, dans un meilleur état de santé qu'on ne l'avait vu depuis longtemps. Elle-même compte toujours faire un voyage à Paris au 1'' septembre, et elle se fait une si forte illusion sur la santé de son ami, qu'elle voudrait éviter de retourner dans le Midi l'hiver prochain. Une autre personne, madame, qui parle de vousavecune constante reconnaissance, c'est madame Brun, dont j'ai eu unelettre de Copenhague du 8 juin. Elle est bien malheureuse; sa fille chérie Ida, mariée à M. de Bombclles, l'a quittée pour Dresde, où son mari est ambassadeur; tous les rêves del'imagination demadameBrun reposaientsur cette

fillo ; elle trouvait en elle le supplément de tout ce qui lui manquait à elle-même, et elle lui voyait exécuter dans les arts, auxquels ellerend unesorte de culte religieux, tout ce qu'elle n'avait pu concevoir dans sa pensée. Madame Brun me dit que la littérature danoise est aujourd'hui dans un grand état de fermentation ; on s'étonne du lieu où la fermentation littéraire va se nicher. Vraiment, il serait difficile de la trouver nulle part ailleurs en Europe. Mais, d'autre part, qui apprendra jamais le danois pour lire Baggessen, ou Ohlenschlaeger? Ce que je connais de ces deux hommes qui régnent aujourd'hui sur le Parnasse marécageux de Copenhague ne me donnerait pas grande envie d'apprendre leur langue. La troisième lettre où l'on me parlait de vous, madame, était de M. de Bonstetten, qui est toujours à Genève, et qui s'y conserve aussi gai et aussi jeune qu'il l'était autrefois. Un de ses cousins vient de mourir à Berne d'une indigestion d'ennui et d'impatience: il lui semble qu'il voit là sa destinée, s'il se hasardait à venir dans sa patrie.

« Lord Byron est encore à Genève ; il y est arrivé avec deux demoiselles de mœurs un peu suspectes, et un médecin italien : on a trouvé trop peu de respect pour la décence publique dans cette manière de voyager, et celte - offense jointe au ressentiment des Anglais contre lui, pour la manière dont il a traité sa feimne, a fait que toute la société a refusé de le voir. On raconte de lui des choses si odieuses, que toute espèce de sévérité contre lui paraît être bien méritée; seulement, il s'agit de savoir si cette exclusion ne vient pas plutôt du plaisir que sent toujours la médiocrité à exercer sa puissance sur un homme dis-

2Sl LETTRES DE SISMONDI

tiiigué. Quelle joie pour taut de petits esprits, dont la société se compose, d'avoir à exercer une sorte de censure sur un homme de la portée de lord Byron, et comme talent, et même comme rang dans le monde ! Vous voyez cependant, madame, que, s'il arrive à Florence au mois de septembre, comme il l'a annoncé, il y aura a précèdent, comme disent les Anglais, pour lui faire éprouver quelque mortification. Dans ce même roman de lady Caroline Lamb dont vous me parliez, on dit aussi qu'elle a publié les propres letlres que lord Byron lui a écrites, lorsqu'elle était amoureuse de lui et que lui se moquait d'elle. 11 faut convenir que quand les Anglaises se mêlent d'être folles, elles arrivent, dans cette carrière comme dans les antres, à un degré de perfection que n'atteignent point les pauvres têtes continentales. Elle fit aussi, il y a cinq ou six mois, la scène d'amour la plus bizarre à Benjamin Constant, comme il lisait devant elle le petit roman qu'il publie aujourd'hui, et qui, dit-on, est sa propre histoire à lui.

(( Voilà, madame, mes glanures : vous voyez que je vais les chercher bien loin de moi; mais en moi-même je ne trouve qu'une seule chose digne de vous èlre présentée, c'est l'expression d'un sentiment inaltérable de respect et d'attachement. Vous me donnez sans cesse aussi de nouveaux motifs d'ajouter à ma reconnaissance. Je voudrais avoir quelques livres nouveaux à vous ofhir en retour de ceux que vous me faites espérer de me prêter. Je crois que le flot d'Anglais qui nous arrivera en automne m'en apportera quelques-uns ; ils seront à vous comme à moi. Ma mère est bien réiablie; elle est vive-

mont sensible à l'inlérêt que vous avez pris à son indisposition. Daignez en recevoir aussi mes remercîments, et croire à mon profond respect cl à mon dévouement. »

« Pescia, l" août 1S16.

<( Je voulais, madame, répondre à la question que vons me faisiez l'honneur de me faire sur M. Biougham ; je savais depuis longtemps qu'il était dans Tintenlion de venir à Genève, mais on ne me parlait pas de lui. Enfin, une de mes amies m'écrit aujourd'hui qu'elle a dîné doux fois avec lui à Goppet. Mais elle n'a trouvé en lui ni cetîe force logique avec laquelle il conduit si admirablement les questions dont il est seul maître, ni celte impétuosilé qui a souvent tionblé les mesures de l'opposition, paico qu'd se soumet mal à la taclique des autres. Dans la société, il est demeuré fort taciturne. On ne dit point s'il a quelque intention de venir ensuite en Italie. Nous avions eu quelques relations ensemble à l'occasion de l'abolition de la traite. Je partage de tout mon cœur le désir qu'on force les États de Barbarie à renoncer à l'esclavage des chrétiens; mais encore ne voudrais-jepas pour cela qu'on les traitât à la façon de Barbarij. Ce sont des moyens très-peu persuasifs que de couler bas des vaisseaux et de brûler des villes. Il faut sans doute employer la force contre eux, mais, pour leur enseigner l'humanité, il faut la leur montrer. Ce n'est pas précisément ce que l'Europe a fait à leur égard. Les courses de l'ordre de Malte ont précédé les leurs; c'est ce brigandage chrétien qui força les représailles des Turcs, et qui développa les talents des Barberousse et des Dragut-Bey. Aujourd'hui, les États de

Barbarie ne sont plus gouvernés que par les descendants de ces pirates que nous avons en quelque sorte formés. Je désire ardemment qu'on les délivre d'une oppression effroyable; qu'on chasse les deys et les janissaires, qui ne vivent que de rapine; qu'on rende à la culture ce magnifique rivage si près de nous, et qui nous ferait tant de bien, s'il ne vous faisait pas du mal; qu'on rende à la sécurité et au bonheur ces malheureux habitants d'Alger, qui tremblent sous la férule do l'aga, Mais quand je vois faire tant de préparatifs pour brûler cette grande ville, je m'en afflige bien plus que ne fera son souverain, fort indifférent, après tout, aux malheurs de ses sujets.

« Vous êtes toute bonne, madame, de penser encore à m'enveyer dos livres; dans ce moment, je n'ai pas encore épuisé le petit fonds de ceux que j'avais apportés, ou que j'ai reçus depuis; dès qu'ils seront achevés, j'irai crier famine à votre porte, et je demanderai peut-être les romans avec bien autant d'empressement que tout le reste. J'ai lu ï Ambassade de Varsovie et le Congrès de M. de Pradt, mais pas V Espagne. J'ai rencontré aussi, une seule fois, l'auteur chez M. Morellet : il me semble qu'on ne peut pas lui refuser beaucoup d'esprit, mais en revanche on ne peut lui accorder aucune dignité de caractère. Dans ses écrits, il mêle le faux et le vrai, non-seulement sciemment, inais même à bonne intention ; il y a toujours la part du diable qu'il se croit obligé de mettre pour faire passer celle du bon génie. Et, en effet, il la fait passer ainsi. 11 fait parvenir, à des gens qui ne liraient point sans cela, des idées souvent saines, souvent utiles. Mais chacun s'aperçoit de ce mélange, et ne lui accorde

aucune confiance. C'est Gil-I]las devenu archevêque : ses sonnons peuvent être amusants., mais il aurait beau dire les plus saintes choses du monde, ils ne sauraient être édifiants.

« J'ai lu deux lettres de Twickenham, où l'on me parle beaucoup du calme, de la douce paix de cette maison, de son éloignement de toute intrigue, de la libéralité, de l'élévation d'esprit du chef, que tant de gens regardent comme un chef de parti, de sa modération parfaite, et de sa détermination de ne point revenir en France pour ne point donner de jalousie aux uns, d'espérances dangereuses aux autres. — Il est difficile, en effet, ce me semble, de se conduire avec plus de sagesse et de dignité dans une situation plus épineuse. — J'ai eu aussi aujourd'hui des nouvelles de madame de Staël, mais pas par elle. La santé de Roccacontinue à être meilleure, mais tout en laissant de cruelles inquiétudes pour l'avenir. Ma mère est bien sensible à l'intérêt que vous avez pris à sa santé ; elle continue à se bien porter. Daignez croire à sa reconnaissance comme à la mienne, à mon dévouement sans bornes et à mon profond respect. )>

« rescia, 29 août 18J6.

« Vous avez la bonté, madame, d'encourager le bavardage d'un solitaire qui ne voit rimi, qui n'est à portée de rien, qui, ne renouvelant point ses idées, ne peut rien apporter en échange pour celles des autres. Je suis reconnaissant de cette faveur, mais je veux me garder d'en abuser, et je dois craindre tout autant de vous fatiguer par de trop fréquentes lettres, que de me laisser oublier

288 LETTRES DE SISJIONDI

par mon silence. Déjà la moitié du temps que j'ai compté passer dans la solitude est écoulée ; et cette première moitié n'a pas été pénible, j'ai eu le bonheur d'avoir ici la société de trois femmes très-aimables, très-instruites, d'une conversation qui ne s'épuisait point et qui présentait des ressources infinies. C'étaient les dames anglaises que j'avais déterminées à passer l'été à Pescia. Mais la saison quellesnous avaient consacrée va finir; elles partiront dans un mois, et je sentirai alors bien douloureusement qu'on est exilé ici bien loin du pays de la pensée. Je voudrais que, parmi cette foule d'Anglais qui inondent le continent, il y en eût qui voulussent prendre ici leur place. Plusieurs familles anglaises ne viennent en Italie que pour chercher un plus beau climat, les jouissances de la campagne, et surtout l'économie. La plupait ont si peu de goût pour la société, qu'à peine aperçoivsnt-ils celle des lieux où ils voyagent. Et quant à la beauté de la campagne, au charme des promenades toujours nouvelles, aux caresses du soleil, je crois (ju'il y a peu de places en Toscane qui puissent le disputer à notue vallée. Il me semble surtout qu'il doit y avoir beaucoup de familles qui veulent vivre dans le Midi pour affermir leur santé, et qui, effrayées de ce que leurs compatriotes ont mis à Pise les logements et touti s les commodités de la vie à une sorte de folle enchère, seraient charmées de trouver une retraite où elles pussent se trouver riches avec une fortune médiocre. S'il s'en présente de tels chez vous, madame, qui vous demandent des informations, au moment où un nouvel essaim va nous arriver, adressez-lesmoi. Nous avons tous trois une telle soif pour une con-

A MADAME D'ALDAiNY. 289

voisalioli ultrainonlaine, un tel besoin de renouveler par quel([ues étrangers la société du pays, que nous leur ferions un bien meilleur accueil qu'ils ne trouveraient nulle part.

« Avant de m' enfermer moi-même pour l'hiver, je compte, il est vrai, faire aussi un petit voyage à Florence, d'abord pour vous voir, et puis dans le val d'Arno supérieur et à Rome. Je sens même un désir assez vif de pousser jusqu'à Naples et en Sicile; mais je crois fort que je ne le satisferai pas. J'ai besoin de parcourir une dernière fois les scènesprincipalesdemonffùtoM'e. Dans dixhuit mois, je compte pouvoir eu publier les cinq derniers volumes, et, en les écrivant, il convient souvent de rafraîchir la mémoire des lieux, d'éclaircir quelquefois les faits par l'inspection de la place où ils se passèrent. J'ai achevé, il y a peu de semaines, la première ébauche de ces cinq volumes. De ceux-là, il y en aura quatre qui mèneront mon Histoire jusqu'en 1550, époque où nonseulement Florence perdit sa liberté, mais où l'Italie entière perdit son indépendance. Le cinquième volume donnera un tableau rapide des événements qui se sont succédé dans cette contrée, depuis que les Italiens ont cessé de former une nation, en sorte que mon livre contiendra tout ce qu'il est essentiel de savoir sur l'Italie, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à nos jours. Tout cela est ébauché, mais le dernier fini demande encore beaucoup de travail et beaucoup de peine. — Aucune dos lettres que je reçois ne m'apprend rien qui vaille la peine de vous être répété; mais ce qu'il faut que je répète, parce qu'un sentiment inaltérable ne peut point

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trouver d'expressions nouvelles, c'est combien vivement je vous suis attaché, et quel entier dévouement se joint à mon profond respect. «

« l'escia, t) septembre ISlC.

« 11 n'y a point de livre, madame, que je désire voir connue le roman de M. de Constant ; il y a fort longtemps que j'en entends parler, même plus de deux ans avant qu'il ait songé à l'imprimer, et quoiqu il l'ait lu à une moitié de Paris, quoique nous y ayons beaucoup vécu dans la même société, et que je lui sois réellement fort attaché, je n'ai jamais été d'aucune de ces lectures. J'ai lieu de croire qu'il y a plusieurs portraits d'originaux que j'avais vus, et qu'il ne se souciait pas de m'avoir pour témoin prêt à juger de leur ressemblance. Depuis qu'il l'a publié, il lui aurait été difficile de me l'envoyer; nous sommes tous deux hors de notre domicile ordinaire, lui à Aix-la-Chapelle et moi ici, et nous ne nous écrivons point. Si vous avez donc la parfaite bonté de nous envoyer AdolpJw, nous le lirons à haute voix dans notre petite société anglo-génevoise, et au bout de bien peu de jours je vous le renverrai, avec les vifs remcrciments de nous lous.

« La mort du docteur Fabre aura sans doute été douloureuse pour vous, madame, surtout par la peine qu'elle aura faite à votre ami. 11 avait eu jusqu'à présent le bonheur de conserver un proche parent auprès de lui en pays étrang<n\ C'était comme une portion du sol de la patrie sur lequel il reposait encore. Au milieu des Italiens, il trouvait un homme qui parlait sa vraie langue, qui partageait ses opinions, ses sentiments, ses préjugés, et lui

A MADAME DALBANY. '2'Jl

rendait présents les souvenirs de son enfance. Le pays où l'on vit ne devient complètement étranp;er que quand de tels liens sont complélenienl l'ompus. Mais vous avez bien raison, madame, de piéférer qu'il n'ait pas traîné dans cet état déplorable où laisse une paralysie, entre la vie et la mort. Plus une personne me serait chère, et plus je craindrais pour elle cette espèce de dégradation, cette demi-mort qui affecte l'âme bien plus encore que le corps, et qui détruit toutes les facultés supérieures en ne laissant vivre que les faiblesses humaines.

« J'apprends que l'essaim d'Anglais dont nous avions prévu le vol vers l'Italie se met en effet en mouvement. M. Brougham est parti, et l'on annonce qu'il sera bientôt à Florence. Lord et lady Lansdownesont aussi sur le point de partir de Genève, et en même temps qu'eux, sans doute avec eux, un de mes amis, M. Dumont, dont vous connaissez peut-être les travaux sur la législation, le traité des peines et des récompenses, et un nouvel ouvrage qu'il a publié il y a deux ou trois mois sur les assemblées délibérantes. CCst l'homme de beaucoup le plus spirituel de Genève, et ce n'est pas assez dire, car, pendant plus de vingt ans qu'il a passés en Angleterre, il y a aussi été regardé comme l'un du cercle le plus étroit des hommes les plus spirituels d'Angleterre.

« Je ne doute pas que vous ne le voyiez à son passage, d'autant plus que madame de Staël, qui l'aime beaucoup, n'aura pas manqué de lui donner des lettres pour vous. J'espère qu'il viendra me voir ici, mais j'irai aussi le voir à Florence, et ce sera pour moi une occasion de me rapprocher de vous, madame. Les mois se passent, et, quoi-

que la distance soit petite, je ne l'ai point encore franchie, quelque désir que j'aie de vous revoir. La force des habitudes me relient à la niènie place, rien ne m'appelle pour le lendemain que la continuation du chapitre commencé la veille, mais cet attrait est si fort, que je ne puis y résister. Il y a plus d'un mois, peut-être plus de deux, que je projette une visite ta Lucques; ce n'est qu'une promenade, et je n'ai pas encore su trouver le moment de la faire. Peut-être cette force d'inertie est-elle augmentée par la crainte des nouvelles, par la crainte des conversations douloureuses. Les listes des tribunaux révolutionnaires de France durant cette nouvelle terreur me font horreur. Fallait-il donc que l'on ressuscitât de l'ancienne jusqu'aux prétendues conspirations de prison? Ces gens ont résolu d'avance de faire périr dans les supplices tous leurs ennemis, et ils ne sont pas scrupuleux sur les prétextes. — j'ai eu aussi des nouvelles de Coppet. Monsieur et madame de Broglie doivent être partis pour Paris le 4 septembre. Madame de Staël et Rocca resteront jusqu'à la fin du même mois. On dit celui-ci infiniment mieux. J'admire, mais je ne m'y fie pas. Adieu, madame, daignez croire à jna vive reconnaissance , à mou profond respect et à mon inaltérable attachement. )>

« Pescia, 19 septembre 1816.

« Vous êtes si régulière, madame, dans l'exécution de tout ce que vous annoncez, et vous avez mis en même temps tant de bonté à me promettre le roman de M. Constant, que, ne le recevant point aujourd'hui T^ârle procaccio, je ressens assez d'inquiétude que vous ne l'ayez remis à

A MADAME D'ALHANY. 293

quelque voyageur qui l'aura oublié. J'ai eu, il est vrai, cette crainte dès le moment où vous avez parlé de profiter d'une occasion. 11 n'y en a jamais aucune qui soit si sûre que celles des gens qui font leur métier pour de l'argent. Aussi, si le livre est toujours entre vos mains, ayez la bonté de le faire^ remettre à Poppini, procaccio de Pescia alla vigna , qui partira samedi avant midi. On m'avait dit que Benjamin Constant avait peint dans sa nouvelle la manière dont deux femmes se disputaient son cœur

« Quand j'aurai lu le livre, j'espère que je devinerai mieux les masques. Mais vous ne dites rien de ceux de Glenarvon; quel étrange roman et quelle horreur il donne pour le caractère de lord Byron ' ! C'est d'après ce

* Glenarvon, in three volumes. Tel est le titre de ce roman qui ne porte pas de nom d'auteur. J'ai sous les yeux l'exemplaire qui appartenait à madame d'Albany, et sur la première pag-e duquel on lit celte indication tracée de sa main : Madame iMmb, née Bemborough. C'est la seconde édition, datée de Londres, 1816. La première édition portait au frontispice ces deux vers anglais :

« He left a name le ail succeeding limes Link'd wilh one virtue and a thousand crimes. »

c'est-à-dire : « Il lègue à tous les siècles à venir un nom lié à une vertu et à mille crimes. » Ces vers, dans la seconde édition, sont remplacés par l'épigraphe en langue française que voici : « Les passions sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau; elles le submergent quelquefois, mais sans elles il ne saurait voguer. Tout est dangereux ici-bas et tout est nécessaire. » Le choix de la première épigi-aphe révélait chez l'auteur une inspiration agressive et menaçante; en y substituant la sentence que nous venons de citer, lady Lamb semblait surtout préoccupée du besoin de se justifier elle-même. On sait en effet que lady Caroline Lamb, fille du comte de Bemborough, et mariée à M. William Lamb, second fils de lord Melbourne, avait

'2<)i LEîTUES DE SISMONDI

livre, bien plus quo d'après la conduite du lord avec sa femme, que je commence à partager l'animadversion de tous ses compatriotes contre lui. 11 y a beaucoup de portraits qui sont faits avec un grand talent. Vous n'aurez

abandonné son mari pour le poète de Lara et du Corsaire. C'est après ce scandnle presque public, et quand elle se \it trahie par son amant, qu'elle crut se venger en écrivant Glenarvon. Ce livr,e souleva de bruyantes clameurs. Amis et ennemis de lord Byron, avec des sentiments bien opposés, reconnurent quelques traits de sa physionomie dans ce lord Glenarvon que ses passions poussent au crime, dans ce don Juan insolent et cruel qui a reçu du ciel des dons si merveilleux et qui en fait un inl'ernal usage. L'auteiu" a beau soutenir dans la préface que les ressemblances dont on s'est emparé si avidement, si ressemblances il y a [those resemblances, ifresemblances thry be, wliich hâve been recofjuized, acimitted, claimed witli so much eagerness...) sont fortuites et involontaires, il avoue pourtant que son livre n'a pas été composé en des heures de tranquillité, de réflexion sereine, mais sous l'impression de ressentiments douloureux et avec l'amertume d'une âme blessée : « Tliis work is nol tlie offspring ofcalm traiiqiùUHji and cool délibérât ion... itivas written under the pressure of affliction, with the fceliugs of resentment ivhich are excited by misrepresentation, and in the bitterness ofawouudedspirit. » 11 est bien évident que lady Lamb a voulu flétrir lord Byron en peignant ce tableau où don Juan a du sang aux mains et devient une noire figure de mélodrame. Sismondi a raison : c'est un roman étrange, une peinture horrible, et si le talent n'y manque pas, le fatras y abonde.

Lady Caroline Lamb avait eu la cruauté de publier celte violente et calomnieuse attaque au moment même où Byron, banni par la voix de l'opinion, avait quitté sa patrie pour n'y plus revenir. Dans une étude exquise sur Byron et la société anglaise (lievue des Deux Mondes, \" novembre 1850), M. Nisard a dit: « Le grand poêle partit comme Plalon voulait qu'on renvoyât les poètes de sa république imaginaire, avec une couronne de fleurs que l'Angleterre lui mettait au front en se le reprochant. » Le spirituel critique, au moment où il écrivait ces mots, oubliait Glenarvon, et ces allusions si ardemment saisies, si hautement proclamés, et ces cris de haine qui précédaient l'exilé dans tous les lieux où l'entraînait sa destinée errante. Quand

A MADAME D'AF,RAN\. 'iOn

pas eu besoin, madame, qu'on vous nommai lady IloUand dans la piiiicesse de Madagascar; mais nous faudra-t-il reconnaître également lady Oxford dans lady Mandeville, ou la présente duchesse de Devonshire dans lady Mar-

Byron vint à Genève, en 181G, on s'y occupait de Glenarvon aussi ardemment qu'en Angleterre. Je vois dans la Vie de Bijton, par Thomas Moore, que madame de Staël l'avait lu avant Byron lui-même et qu'elle lui en parla sans craindre de l'embarrasser. Le 22 juillet il écrivait à Murray : « Quant à Glenarvon, madame de Staël m'en a dit (il y a dix jours, à Coppel) de merveilleuses et lamentables choses. Moi, je n'en ai vu que l'épigraphe qui est pleine de promesses gracieuses : — 7/ lègue à tous les siècles à venir... Je n'ai pas même un soupçon du contenu et je n"en sais rien que par de vagues ouidire. » L'année suivante, Byron étant à Venise, Glenarvon le poursuit encore ; il se trouva un traducteur pour livrer l'œuvre accusatrice à la curiosité de la foule, et le censeur en ayant arrêté la publication comme injurieuse à un hôte illustre, Byron lui-même s'empressa de lever l'obstacle. « Une traduction italienne de Glenari;oK vient d'être imprimée à Venise, écrit-il à Moore le 7 août 1817. Le censeur, M. Petrotini, a refusé l'autorisation de la publier jusqu'à ce qu'il m'eût parlé à ce sujet. Je lui ai dit que je ne reconnaissais pas le moindre rapport entre ce livre et moi, mais que. quelles que pussent être les opinions sur ce point, jamais je ne voudrais prévenir ou arrêter la publication d'un livre quelconque, dans n'importe quelle langue, au nom de mon intérêt particulier; je le priai donc (malgré ses bonnes intentions) de permettre au pauvre traducteur de publier son travail. En conséquence, la chose suivra son cours. Vous pouvez dire cela de ma part à l'auteur, en lui faisant mes compliments. » Malgré ce légitime dédain, Byron avait senti la pointe de l'arme empoisonnée, puisqu'il parle ailleurs du moment si généreusement choisi par l'auteur pour la publication de son livi'e : the gênerons moment selected for the publication... the tiiiie was well chosen.

M. Amédée Pichot, à propos des funérailles de lord Byron, a raconté comment lady Caroline Lamb, se ])romenant à cheval avec son mari sur la route de Nottingham, rencontra le cortège funèbre qui ramenait à Newstead-Abbey les cendres de l'illustre poète tombé sur

garet? Certainement, si l'auteur a peint la haute société de Londres comme elle est, son tableau n'est pas fait pour la rendre bien respectable. Il me semble que j'aurais bien autre chose à dire sur Glenarvon, car ce livre agile et laisse beaucoup de pensées. Mais je ne serais pas étonné que vous eussiez été rebutée par tout le fatras avec lequel il commence et il finit, et que vous ne le trouviez pas digne de tant d'attention. — Je trouve la remarque de Montaigne, sur la nécessité de faire un apprentissage pour

la broche de Missolonghi. Elle pâlit, ses veines se glacèrent, on la rapporta mourante en son château de Drocket-Hall, et quand elle parut se relever de cette terrible crise, elle y avait laissé sa raison. Hélas! la deslinco de l'auteur do Glenarvon est plus tragique et plus sombre que la sombre histoire née de la fièvre de son cœur. Lady Lamb avait représenté Glenarvon, c'est-à-dire lord Byron, poursuivi par les spccires de ses victimes comme le Hichard lit de Shakspeare; elle l'avait montré en proie à un frénétique délire, se débattant contre des visions épouvantables, et enfin se précipitant au fond de la mer sous une malédiction éternelle. Ce fut elle-même qui mourut folle, la pauvre fenmie, folio d'une incurable passion, folle damoiu" et de désespoir.

M. William Lamb fut repoussé une seconde fois par sa femme, car elle avait des moments à demi lucides où elle lui disait : « Partez, fuyez-moi, je vous ai trompé en me réconciliant avec vous, je l'aime encore, je l'ai toujours aimé... son ombre est dans ce château, il faut l'éloigner de moi ou me laisser seule avec lui. » Est-il nécessaire d'ajouter que le noble gentleman revenait souvent à Brocket-Hall, ne pouvant refuser ses soins et sa pitié à la malheureuse créature? Il hérita, en 1828, du tilre de lord Melbourne, devint ministre de l'intérieur en 1830, et chef du cabinet whig de 1855 à 1841. M. Guizot, qui eutàtrailer avec lui la question d'Orient en 1840, a décrit en quelques traits le mélange de sérieux et d'insouciance qui était le fond de son caractère [Mémoires, t. V, pages 9 et 45-50). Sa sœur a épousé lord Palmerston. On voit que les personnages mis en scène par l'auteur de Glenarvon ont pu être empruntés, comme le remarque Sismondi, aux plus hauts rangs de l'aristocratie britannique.

. A MADAME DALBANY. 297

gouverner ou pour régner, parfaitement juste. Mais c'est étrange, j'en tirerais une conclusion tout autre que celle que vous en déduisez'. Tant que le gouvernement a été un secret, ça été celui des francs-maçons; il ne cachait aucune connaissance réelle; ce n'est que depuis que le public s'en est emparé qu'on a créé les sciences de la statistique, de l'économie politique, de la jurisprudence, même des finances, et que les rois ej les ministres ont été eux-mêmes forcés (les derniers de tous, il est vrai) à les étudier. Daignez recevoir de nouveau l'expression de tout mon respect et de mon dévouement. »

■t Pescia, 30 septembre -18)6.

« Je suis tout à fait inquiet de vous, madame; je l'étais d'abord du livre que vous aviez eu la bonté de me promettre; je craignais qu'il ne se fût perdu, et c'est pourquoi je vous écrivis le 19 pour vous prévenir que je ne l'avais point reçu. Mais à présent mon inquiétude a bien changé d'objet; je crains que vous ne soyez malade. Ce silence ne vous ressemble point. Votre bonté m'a accoutumé à une ponctualité que je suis très-éloigné d'oser demander de vous, mais que je ne vois pas interrompre sans beaucoup de peine. Je n'ai malheureusement personne à Florence par qui je me puisse informer de votre santé. Mais, si vous vous portez bien, daignez me le dire; s'il en est

* Madame d'Albany lisait beaucoup Moutaigne. La bibliothèque du nmsée Fabre, à Montpelliei-, possède un exemplaire des Essais annoté de sa main.

autrement, une trop longue lettre à lire serait une fatigue pour vous que je veux vous épargner. »

« Pescia, ô octobre 1810.

« Je ne veux point laisser repartir le courrier, madame, ' sans vous dire qu'il m'a apporté en même temps ce matin et vos deux lettres et le livre que vous avez la bonté de m'envoyer. Je ne conçois point où ce dernier s'était arrêté, puisqu'il y a longtemps qu'il était hors de vos mains. Après l'avoir lu, je répondrai plus à loisir, et si je reconnais les masques, ce dont je commence à douter, je les nommerai. — Du moins vos deux lettres ont dissipé une inquiétude assez vive, et je ne voulais pas perdre un moment pour vous en remercier.

« Je suis charmé que vous ayez vu M. Dumont et que son esprit vous ait plu. Mais je m'étonne que vous ne me nommiez pas en même temps M. de Chateauvieux, qui est aussi à Florence, et dont la conversation animée, piquante et toujours nouvelle, est faite pour vous intéresser beaucoup. Quant à M. Dumont, il est difficile d'être plus pleinement d'accord dans nos principes que nous ne le sommes l'un avec l'autre. Nous avons différé seulement dans le jugement que nous avons porté d'un fait ; c'est-àdire que nos conjectures sur l'avenir, à l'occasion d'un grand événemeni, n'ont pas été les mêmes. Mais pour distinguer ce qu'il faut désirer et ce qu'il faut craindre, tant de données sont nécessaires, tant de circonstances diverses doivent entrer en balance, que mieux on s'entend sur les principes, plus on peut comprendre et se pardon-

nor l'un à l'autre une différence dans les conjectures. Dumont est un aussi inébranlable ami de la liberté que moi, et il la fait consister précisément dans les mêmes garanties; nnais il a cru qu'on avait des chances de l'obtenir des gouvernements qui invoquent leur légitimité, ou, en d'autres termes, leur droit divin ; non pas moi : voilà toute la différence entre nous.

« De grâce, dites-moi si cette miss White, à laquelle on me fait l'honneur de me marier, est à Florence. 11 y a précisément six mois que je l'ai vue, et depuis je n'en ai plus su de nouvelles. Un tel mariage doit sans doute être à l'italienne. Dans un autre pays, deux époux s'occuperaient un peu plus l'un de l'autre. Je ne comprends pas ce qui a pu faire naître ce brnit, et surtout lui faire faire le tour de l'Europe, car il a commencé en Irlande et m'est revenu de Paiis, de Bruxelles et de Genève. Ma mère est bien sensible à votre souvenir, madame, et vous supplie de vouloir bien lui conserver votre bienveillance. »

« Pescia, 14 octobre 18IG.

« J'ai gardé bien longtemps, madame, le petit roman (]ue vous avez eu la bonté de me prêter, quinze jours auraient pu suffire pour en lire quinze fois autant. Mais je savais que j'allais avoir une occasion sûre pour vous le renvoyer, celle des dames Allen, qui vous le remetiront, et que vous accueillîtes avec votre bonté ordinaire à leur premier passage à Florence, lorsqu'elles vous furent présentées par madame de Staël. J'ai profité de ce retard

r.00 LETTRES DE SISMONDI

pour lire deux fois Adolplie; vous trouverez que c'est beaucoup pour un ouvrage dont vous faites assez peu de cas, et dans lequel, à la vérité, on ne prend d'intérêt bien vif à personne. Mais l'analyse de tous les sentiments du cœur humain est si admirable, il y a tant de vérité dans la faiblesse du héros, tant d'esprit dans les observations, de pureté et de vigueur dans le style, que le livre se fait lire avec un plaisir infini. Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reco:mais l'auteur à chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très-possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre, mais, quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. 11 a évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne n'ont aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Mais à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour, on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est

trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.

« L'auteur n'avait point les mêmes l'aisons pour dissimuler les personnages secondaires. Aussi peut-on leur mettre des noms en passant. Le père de Benjamin était exactement tel qu'il l'a dépeint. La femme âgée avec laquelle il a vécu dans sa jeunesse, qu'il a beaucoup aimée, et qu'il a vue mourir, est une madame de Charrière, auteur de quelques jolis ro.nans. L'amie officieuse qui, prétendant le réconcilier avec EUénore, les brouille davantage, est madame Récamier. Le comte de P. est de pure invention, et, en effet, quoiqu'il semble d'abord un personnage important, l'auteur s'est dispensé de lui donner aucune physionomie, et ne lui fait non plus jouer aucun rôle.

« La malle du courrier qui contenait nos lettres d'hier a été volée en sortant de Florence. Je crains que les letlies que je désirais le plus recevoir ne soient perdues. J'espérais surtout qu'on me donneiait quelques éclaircissements sur celte affaire de M. de Chateaubriand, que je ne comprends pas bien, et sur la marche des nouvelles élections. 11 semble qu'il y a de nouveau quelques chances pour nous sauver du retour de la barbarie, mais j'ai bien peu d'espérance. Daignez agréer l'expression de mon respect et de toute ma reconnaissance.

(( Lundi soir. — Ma lettre était finie, madame, quand j'ai reçu celle que vous avez eu la bonté de m'écrire. Elle est du pelit nombre de celles qu'on a retrouvées. Ceux qui avaient volé la valise ont déchiré de rage le plus grand nombre des lettres. Jamais crime n'a été moins

profilable. Si c'est le coinle Fédor (lOlo^vkin que vous avez à Florence, il est certainement un des Russes les plus amusants que j'aie jaioais rencontrés. S'il n'était pas né Russe, il est très-possible qu'il eût eu aussi de la bonté et de la franchise. Mais comment ferait un individu pour s'élever tout seul contre les lois générales auxquelles toute sa nation est soumise? — Je félicite mon ami M. de Chateauvicux d'avoir l'avantage de vous voir souvent. J'espère l'avoir à mon tour incessamment. Je passerai à Florence le 1'' de novembre, en me rendant à Rome, où je compte passer deux ou trois mois. De nouveau recevez mes remercîments, ceux de ma mère, et l'expression de mon profond respect. »

« Pescia, i" novembre 1810.

«Vous êtes bien bonne, madame, de penser à m'onvoyer la brochure de Chateaubriand; j'en suis, en effet, fort curieux, sans avoir une grande idée de ses talents politiques. Son mérite est essentiellement le style, et une espèce de coloris qui nuit plutôt que de servir au raisonnement serré. D'ailleurs, rien ne s'accorde moins avec les notions positives, sur lesquelles la science des hommes est fondée, que ce goût rêveur et cette imaginai ion vaporeuse qui le tient toujours entre la prose et la poésie. Ce que vous me dites de cette brochure me montre cependant que cette fois il en appelle aux vrais principes. Il n'y a certainement rien de plus contraire aux principes d'un gouvernement constitutionnel, ou on pourrait seulement dire raisonnable, que cette censure des journaux, chargée d'abreuver périodiquement la nalion de mensonges et de

lui cacher la vèrilé, ou que ce ministère de police qui va chercher et punir sans cesse les opinions, les paroles que la loi ne défend pas. Mais il y a déjà quelque temps que les ultra-royalistes, se trouvant dane l'opposition, font usage des armes de la liberté, tandis que les modérés ministériels défendent les persécutés avec les maximes de la soumission absolue. Le chassé-croisé des opinions ne sera pas sans quelque avantage. La vérité sur toutes ces questions-là est si facile à saisir, quand on ne la déguise pas à dessein, que celles que les gens passionnés se jettent alternativement à la tête sans les croire finiront par tomber parmi le peuple et y prendre racine.

(( Si l'agriculture vous ennuie, madame, je suppose que vous aurez bien moins de goût encore pour l'économie politique, et que je vous ennuierais mortellement si je répondais à votre question : qu'est devenu l'argeiit? Il faudrait beaucoup de papier et de paroles pour faire comprendre que, pour les nations comme pour les particuliers, ce qui est dépensé n'existe plus; que la richesse se conserve, quand même son signe demeure dans la circulation, et que, par conséquent, il n'est point étrange qu'après une période où l'on a dépensé énormément, et où l'on dépense encore, sans aucune proportion avec ses revenus, tout le monde se trouve appauvri. C'est parce qu'on a dissipé, et qu'on dissipe encore toutes les fortunes nationales à maintenir des armées, et qu'en même temps on a suspendu l'action de toutes les forces reproductives, que la noblesse toscane se ruine, aussi bien que les gens aisés de tous les pays de l'Europe. Mais l'agriculture et l'économie poUtique ont beau nous nourrir et nous

504 LETTRES DE SÎSMONDI

être nécessaires, je comprends fort bien qne ni l'une ni l'autre ne sont amusantes. Il no me sornl)le pas avoir été partial pour ou contre les papes, quoique je le sois infiniment contre leur gouvernement. Ils sont hommes et ont les défauts des hommes, mais de plus ils ont et doivent avoir les défauts de leur place, les défauts que donne une éducation dirigée pendant toute leur vie à fin contraire de ce qu'on leur demande. Que dirions-nous d'un homme à qui on ferait apprendre toute sa vie et uniquement la musique, pour en faire ensuite son boulanger à quatre-vingts ans? Certainement nous ne pourrions attendre que de mauvais pain de lui, quand il ne connaîtrait ni la théorie ni la pratique de cet art, quelque simple qu'il soit, et qu'il n'aurait plus la force du corps nécessaire pour l'exercer. Cependant l'art de gouverner les hommes est un peu plus difficile que celui de faire du pain; il demande tout autant de force de corps, et un peu plus de théorie et de pratique; et il a moins encore de rapport avec la théologie scolastique que la boulangerie avec la musique. II est vrai qu'un pape, étonné de ne pas trouver plus de difficulté à mener cette barque dont il s'était elfrayé d'avance, s'écriait; Il mondo va dasè! Mais c'est que le plus souvent il va da sr à la maie heure, et il n'y a pas même besoin d'être pape pour l'y conduire. Dans les cinq derniers volumes de mon Histoire, que j'écris à présent, j'ai à passer en revue les plus scandaleux des papes qui ont siégé dans l'Église, à commencer par Alexandre Borgia, et j'en suis fâché, parce qu'il en résulte une monotonie qu'on peut attribuer à moi et non à l'histoire. Cependant, au fond de mon âme, je crois que leur influence a été beau-

A MADAME D'ALRANY. 505

coup moins pernicieuse que celle des papes honnêtes gens qui sont venus ensuite. Au milieu du seizième siècle commença avec Pie IV une succession de papes vraiment dévots, vraiment scrupuleux, et zélés pour la foi, mais dont le fanatisme seconda sans relâche celui de Philippe II, du duc d'Âlbe et des Guises, ranima l'inquisilion, couvrit l'Europe de bûchers, et accabla ensuite l'esprit liumaiii de chaînes. Ce sont ceux qui ont détruit l'Italie en pervertissant l'éducation; c'est à cause d'eux que cette nation, si richement douée par la nature, reste au-dessous de toutes les autres dans toutes les carrières que peut ouvrir la pensée.

'.< Si vous avez la bonté de m'envoyer Chateauljriand, ayez la bonté de l'envoyer cacheté (pour que persoime ne £oit tenté d'en escamoter la lecture) à la remise de Michel Pappini, précisément vis-à-vis de M. Lucchesini, un mercredi ou samedi matin; je le recevrai alors sûrement le lendemain, et le renverrai tout de suite. Mais je me recommande aussi, au nom de ma mère comme au mien, pour les trois romans de Waverley, Gmj Mnnnering et the Antiquary\ lorsque vous les recevrez. Us sont, je crois, ce qui a été écrit de mieux en Angleterre depuis plusieurs années. Ma mère est bien flattée de votre souvenir, et vous prie, madame, de lui conserver votre bienveillance, et moi je me mets à vos pieds. »

* Waverley, commencé par "SValter Scott en 1805, avait été publié en 1814; Guy Mannering l'avait suivi de près (1815), et {'Antiquaire venait de paraître l'année même où Sismondi écrivait cette lettre.

".00 !,ETTRES DE SISMONDl

« Dimanche soir, 24 novembre 1816.

« Le plaisir que vous m'avez procuré, madame, en me prêtant l'ouvrage de Chateaubriand, que je me hâte de vous renvoyer, a de beaucoup dépassé mon attente. Il est beaucoup plus fort de pensées, de justesse et de précision dans le style que je ne l'en croyais capable. Il y en a bien les trois quarts que je me ferais honneur de signer, el (je vous demande pardon de différer d'avec vous on sens contraire de votre attente) je signerais fort bien le post-scriptum, qui me paraît très-conséquent, et, quoique fort de style, trés-modéré de pensée. Mais c'est à dater du chapitre cinquante à la fin de l'ouvrage que l'auteur me paraît exagéré en tout ; non point de manière à mériter aucun châtiment, car l'ordonnance contre lui me paraît aussi injuste qu'impolilique, mais de manière à pei'die toute créance. Surtout il me paraît livré à la plus étrange de toutes les déceptions. 11 faut bien qu'il soit de bonne foi, car tous les conseils qu'il donne sont surtout dangereux pour lui-même. Il combat ceux qui disent que les royalistes sont en grande minorité en France, et que cette minorité est encore absolument incapable, et je ne saurais voir de meilleure preuve de cette minorité et de cette incapacité que son livre. La force des choses, la force de l'opinion, s'il faut l'en croire, a triomphé sans cesse de tous les projets de réaction des trois ministères, des royalistes et de la cour. La majorité dans ces trois ministères et la cour étaient bien royalistes, et il entasse les preuves de leur incapacité et de leurs grossières bévues.

Je ne croyais pas l'opinion, qu'il appelle révolutionnaire, si puissante qu'il m'a fait voir qu'elle l'était. Je suis d'ailleurs pleinement de sou avis, que les gens entachés par le terrorisme ou par la servitude doivent être écartés de toutes les places de confiance ; j'en écarterais seulement davantage encore ceux qui ont servi dans les rangs de l'étranger contre leur pays. Mais il me semble qu'il ne définit jamais clairement ce qui fait l'objet principal de son livre, les intérêts révolutionnaires. S'il entendait par là les intérêts personnels de tous ceux que la révolution a élevés aux places, il aurait mille fois raison, et l'erreur de la cour a été dès le commencement de vouloir gagner des hommes et perdre des principes. Mais il laisse entrevoir à plusieurs reprises que ce sont les principes même qu'il veut proscrire. Or il est absurde de vouloir les attaquer, en conservant et sanctifiant leur conséquence, de vouloir que la nation s'attache à la Charte, à la liberté de la presse, à l'empire de l'opinion sur la Chambre, et de la Chambre sur le ministère, et de ne pas vonloir ensuite que l'idée et le sentiment de la liberté, de l'égalité devant la loi ou dans la poursuite des places, de la souveraineté du peuple enfin, qui n'est et ne peut être antre chose que cet empire de l'opinion publique (pi'il a réclamé liii-niême, soient proscrites. Ce sont là les intérêls révolutionnaires qui ont fait naître la Révolution en 1 789, et qui renversèrent le roi il y a un an, parce que tout le monde y est attaché; les intérêts des ambitions p-ersonnelles, au contraire, ne remuent jamais qu'un nombre limité de personnes. Le vague dans les idées, la confusion, et l'exagération qui commencent au milieu du livre, me parais-

sent faire un contraste très-étrange avec la jurande netteté du commencement.

« Recevez de nouveau, madame, mes vifs remerciments et l'expression de mon profond respect, o

« Pescia, 22 décembre 1810.

« Peu de temps après avoir reçu l'aimable lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, madame, j'ai été faire à Pise visite à mes amis M. et madame Favre de Genève, et je les ai trouvés pénétrés du sentiment de vos bontés pour eux. M. Favre est non-seulement un homme instruit, mais un homme d'une érudition très-vaste et très-profonde. Dans le temps même où, beaucoup plus jeune, les habitudes de luxe que fait naître une trèsgrande fortune lui donnaient quelquefois un air évaporé, il passait les nuits à étudier les historiens grecs de Byzance, et à faire des recherches sur les points les plus obscurs de l'antiquité. Il est doué d'une très-forte mémoire, son esprit est juste, son cœur es! chaud, son caractère élevé : pourquoi n'a-t-il encore rien écrit qui lui fasse une réputation? Qu'est-ce qui lui manque? Je ne saurais le comprendre, et cependant tout ce trésor de connaissances est jusqu'à présent enfoui sans aucune utilité pour lui ou pour les autres. Sa femme est une des personnes que j'aime le plus; un caractère passionné perce dans tous ses discours comme dans ses regards, mais elle n'a jamais connu que les passions bienveillantes. Elle aimait son mari déjà depuis longtemps, avant le mariage, elle l'aime encore avec adoration, et tous deux don-

lient l'exemple de ce bonheur si rare mais si pur, du bonheur dans les affections. La morale est facile pour ceux qui sont si heureusement assortis. Je ne prétends pas dire qu ils n'eussent pas su la suivre aussi, quand même sou sentier aurait été plus pénible.

vi J'ai vu aussi à Pise un honnne dont le caractère moral et la réputation de vertus s'élève à l'égal des grands talents. C'est M. Horner qui s'est déjà acquis un si grand nom dans la carrière parlementaire, qui, en tenant la première place dans l'opposition, était considéré par tout le ministère, et qui étaitplus fait peut-être que M. Brougham pour mener avec sagesse et mesure le parti des bons principes ; mais la maladie l'a réduit bien bas, et, quoique je me flatte de le voir s'en relever, il sera bien difficile qu'il retrouve des poumons pour se faire entendre de nouveau sur les bancs de la Chambre des communes.

« La grande lanterne magique européenne continue à passer sous vos yeux, et même votre salon peut être considéré, madame, comme en étant une des premières loges. En sorte qu'il peut bien peu in'apparteuir dans mon désert de vous donner des nouvelles du monde des vivants. Cependant je veux essayer si dans les lettres que je rerois il n'y aurait rien qui {)ùt vous intéresser. Je ne sais, par exemple, jusqu'à quel point vous pouvez>ous

«oucier de savoir que

Tout ce commérage a peut-être bien peu d'intérêt pour vous, madame. — De Paris on m'écrit que Clarke paraît se réunir à la majorité du ministère, tandis que du Bouchage gardait son entêtement. Je ne ferais pas beaucoup de cas de l'une ou de l'autre conquête : le premier n'a

.JlO " LETTRES DE SISMONDI

(le principes que la vanité, le second de talent que la routine. Il est vrai qu'il m'a quelquefois si mortellement ennuyé et impatienté, que je pourrais bien n'être pas juste pour lui. — Le gouvernement anglais se prononce en France pour les ultra, le russe pour les ministériels, et le pauvre vaisseau, voguant sous ces deux vents contraires, est bien plus ballotté encore par les vagues populaires du mécontentement universel et des cris que la misère et le manque de blés au marcbé l'ait entendre, deux qu'on accuse d'être des rêveurs lorsqu'ils forment pour un grand pays, aussi bien que pour un petit, le souhait de Ginguené, pourraient bien demander si ce qu'on a mis à la place du gouvernement qu'ils désirent n'a pas, bien plus encore, tout l'air d'un mauvais rêve.

« Ma mère est bien sensible, madame, à votre obligeant souvenir, elle vous supplie de lui conserver votre bienveillance. Sa santé, depuis quelque temps, n'est pas bonne, et le chagrin qu'elle vient d'avoir, en apprenant la mort d'une de ses meilleures amies, à Genève, contribue encore à l'abattre. Daignez recevoir, avec ses remercîments, l'expression de mon profond respect el de mon inviolable dévouement. »

« Pescia, 12 janvier 1S17.

« j'étais sur le point de vous écrire, madame, au moment où j'ai reçu votre aimable lettre: je voulais prendre congé de vous, car ici, sans vous voir, je me sens dans votre voisinage; il me semble être seulement dans une maison.de campagne, tandis que vous êtes à la ville : Florence est noire cerltre; toutes nos Communications, toutes nbs affaires,

A MADAME DALBANY. 311

et souvent nos pensées, nous ramènent là. Au reste, avec foute {-elte préface, vous croirez peut-être que je vais au bout du monde, Poinl du tout, je pars seulement pour cette petite excursion de Rome que je projetais depuis longtemps. Un Anglais, que je connais fort légèrement, mais que des gens en qui j'ai la plus entière confiance disent très-instruit, très-spirituel, très-bon littérateur, très-aimable, a eu la bonté de me proposer une association pour faire cette course ensemble. Il a, à ce que me disent ses amis, un seul défaut, c'est une timidité si excessive, qu'il est sans exemple qu'on ait jamais pu l'engager ou à parler ou à écrire. Quand on lui adresse la parole, le son d'une voix humaine le trouble si fort, qu'il balbutie, il rougit et baisse la tête,. et s'il répond enfin, ce qui est douteux, il ne dit rien qui vaille. C'est un curieux défaut que cette shijness anglaise, qui s'accroît en raison du mérite, et qui prend tour à tour les formes de riiiibécillilé, de l'impertinence ou du remords. Je suis curieux de voir si mon compagnon de voyage sortira enfin avec moi de ses terreurs. Le têtc-à-tète de voyage u, dit-on, plus d'un rapport avec le tête-à-tête du mariage. On finit par s'y montrer avec tous les défauts qu'on cache dans le monde, mais aussi avec toutes les qualités qu'on ne yait pas y montrer. S'il ne se met pas à son aise avec moi, dans cinq ou six jours où nous ne nous perdrons pas de vue, que ferait-il dans d'autres lête-à-tète où il est important de mieux profiler de ses moinenls? Toute notre proviucea été dans l'éiiiotion poui' un malheureux paysan, généralement estimé, qui a voulu l'autre jour se tUer, et qui s'est jeté du haut du pont la tête la première sur les

cailloux de la rivière ; il a loiirué en l'air, et ne s'est point tué. Ce qui rend son histoire encore plus tragique, c'est que l'amour et le remords le portaient à ce suicide. Cet amour, il le sentait pour sa belle- sœur, et les choses avaient été, je crois, un peu bien loin. Je suis profondément touché de ce sentiment de honle et d'effroi qui suivaient l'inceste et qui lui faisaient croire qu'il n'était plus digne de vivre. Mais ce n'est point ainsi qu'on juge ici. Il aurait empoisonné son enfant pour qu'il n'y eût point de trace de la faute, ou assassiné son frère pour avoir sa femme, qu'on n'aurait senti que de la pitié pour lui; tandis que le suicide est à leurs yeux le plus horrible de tous les crimes. C'est pécher contre le très-saint égoïsme. Il ne me semble pas que ce soit le genre de péché auquel les Italiens sont le plus sujets, et ils n'ont pas lieu d'en craindre si fort la contagion.

« Je vous disais, madame, ce mariage de mademoiselle de Valence, sans la connaître, non plus que son père; celui-ci avait d'abord mérité assez de gloire quand il suivait la même carrière que la Fayette; ensuite il avait sans doute étrangement tourné. Mais il me semble que ce que les révolutions doivent le plus nous enseigner, c'est l'indulgence pour les opinions des autres. Il se trouve que nous ne les comprenons jamais entièrement. "Que de gens se croient conséquents, que tout le monde accuse d'avoir abandonné les uns leurs principes, les autres leurs amis, les troisièmes leurs espérances! Quand les hommes ne marchent pas dans le même sens que les choses, on ne peut pas être tidèle aux uns sans être infidèle aux autres. Mais ce n'est pas ainsi que je jugerais Fiévée; il a tou-

jours été constant et fidèle à l'argent et au pouvoir, je pourrais ajouter encore à la bassesse. Il a prêché le despotisme en faveur de l'empereur, puis du roi. C'est toujours pour lui une même chose, la récompense était là.

« Si vous me faites l'honneur de m'écrire, adressez-moi votre lettre à Rome, sans autre adresse. Il faut, je crois, dans toute l'Italie, faire prendre ses lettres à la poste. — Manière est beaucoup mieux; elle est fort sensible à votre intérêt. Recevez l'assurance de mon respectueux attachement. ))

« Peseta , lo mai 1S17.

« Madame, je crains bien de ne devoir accuser que moi si, pendant fort longtemps, je n'ai pas eu de vos nouvelles. Je ne saurais me souvenir de quel côté fut ma dernière lettre avant mon départ de Rome, mais je sais plutôt que, depuis mon retour ici, d'une part la tristesse et le découragement auxquels je m'abandonnais, d'autre part, la tâche presque infinie que je m étais imposée, me rendaient un très-mauvais correspondant. Je voulais terminer mon Histoire : j'avais cinq volumes à faire pour la compléter, et il me paraissait presque impossible de les achever dans les deux années qui se sont écoulées depuis que j'ai publié les trois derniers. Cependant j'y travaillais avec ardeur; mais, plus j'ai approché du but, plus cette ardeur s'est convertie en une sorte de manie; je ne me permettais plus une autre occupation, une autre pensée, un moment de relâche, je ne sortais plus, je ne me promenais plus, je ne parlais plus, et comme je voyais la misère effroyable qui tourmente ce malheureux pays ame-

iS

514 LETTRES DE SISMOINDI

ner à sa suite les maladies, que le typhus s'approchait, et qu'il se répandait enfin dans la province , je me disais surtout qu'il serait bien dommage d'en être atteint et de mourir avant d'avoir achevé mon ouvrage. Grâce au ciel, je suis arrivé au port. J'ai fini hier mon dernier volume, et mon ouvrage, fruit de vingt et un ans de travail, esj l'expression d'une seule pensée et d'un seul sentiment qui m'a animé toute ma vie. Il y a de la naïveté et presque de la niaiserie à moi à vous conter tout cela, puisque cette pensée et ce sentiment sont justement le point par lequel nous ne pouvons pas nous entendre. Mais vous m'avez accoutumé à compter sur votre indulgente amitié, malgré une différence marquée d'opinions; la fin de mon travail est peut-être le plus grand événement de ma vie, et d'ailleurs je vous dois quelque compte du silence absolu que j'ai gardé.

« Je me flatte de ne pas tarder longtemps encore d'avoir l'honneur de vous voir. Je partirai d'ici le 5 juin, pour retournera Genève; je passerai par Florence, où je ne compte pas, il est vrai, m'arrêter longtemps. Lady Jersey, que j'ai vue ici à son passage, m'a dit que vous aviez eu une lettre de la propre main de madame de Staël. C'est la meilleure nouvelle qu'on pût donner de sa santé; je n'en avais eu jusqu'à présent que d'indirectes, mais, après toute l'inquiétude quelle nous a donnée, j'espère que nous pouvons enfin compter sur son rétablissement.

« Lady Jersey m'a dit encore, madame, que vous comptiez faire un voyage à Paris, en sorte que je puis nourrir l'espérance de vous y rencontrer. Mais que deviendra la société de la pauvre ville de Florence si vous partez!

A MADAME DALRAISY. r)ir)

Voilà déjà madame Ilitlroff et madame Apponi qui, toutes deux, ont renoncé à tenir une maison . C'est un vrai malheur pour un pays où celte espèce de mouvement social est aussi étranger, que de le laisser s'interrompre; il n'est pas sûr qu'on puisse ensuite le recommencer quand on veut.

« Daignez recevoir l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

(( .1. Ch. L. de Sismondi. >)

« Paris, rue de Deaune n° 5, faubourg Saint-Germain, 50 décembre 1817.

« Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire ou celui de recevoir de vos lettres. Cependant j'ai su avec quelque régularité de vos nouvelles, et hier encore j'ai vu une lettre que vous adressiez à madame de Souza : c'était à l'occasion d'un hommage tout autrement brillant, tout autrement important que celui que j'ai l'honneur de vous annoncer aujourd'hui. M. de Souza vous avait envoyé son magnifique Camoëns', c'est en m'en tenant à une bien respectueuse dislance que j'ose

* M. de Souza venait de publier avec lieaucoup de soin et de luxe une édition des Lusiades, véritable monument élevé à la gloire de la poésie portugaise et chef-d'œuvre des presses de Didot. Os Lvsiadaa, poema epico de Lnis de Camôes. Nova ediçào, correcta e dada à liiz por dom José' Maria de Souza Bolellio. Pans, Didot, 4817, gr. in-4. Papier vélia et figures. — On verra plus bas. dans les lelti'es de madame de Souza, avec quelle vivacité et quelle délicatesse de sentiments l'aimable auteiu' d'Euf/ène de BoUu'lin s'est associée à l'œuvre de son mari.

VOUS prier d'accepter aussi mes cinq derniers volumes. Je suis convenu avec MM. Treuttel etNA^urtz que M. Piatli vous les remettrait à mesure qu'il les recevrait, trois d'abord, deux ensuite. Les premiers sont déjà en route depuis quelques jours, les seconds, qui termineront mon ouvrage, pourront partir, je crois, le 15 janvier; mais si je connais bien la manière de cheminer des ballots de librairie, il faut compter au moins deux mois depuis leur départ de Paris jusqu'à leur arrivée à Florence.

« Vous avez vu comme nous avons bravement combattu sur la liberté de la presse. Nous regrettons le jury et les journaux; mais qu'aucune exagération ne vous trompe sur la loi actuelle; avec toute sa prétendue gêne, je m'y trouve fort à mon aise, et je pense que vous conviendrez, en lisant mes cinq volumes, qu'on ne peut guère avoir envie d'en dire plus que je n'en dis.

« Je compte demeurer ici jusqu'au mois d'avril, ensuite j'irai probablement faire une courte excursion en Angleterre. Comme ce voyage est très-dispendieux, je crois bien que je n'y resterai pas longtemps. Quelques amis me pressent d'en revenir par le nord de l'Allemagne et même par Copenhague. Au moment où je termine un travail de vingt-deux ans, j'ai bien quelque envie de profiler de ma liberté pour voir le reste de l'Europe, avec ce qui me reste de jeunesse et de force. Cependant il est possible que le besoin de travailler me rappelle beaucoup plus tôt à mon bureau. Surfout il ne se passera jamais fort longtemps avant que je ne revoie la Toscane, où trop de sentiments me ramènent. Je me flatte d'y être reçu de nouveau par vous avec cette bienveillance à laquelle vous avez

daigné m'accoutumer. Je vous en demande la continuation, madame, et je vous prie d'accueillir l'assurance du profond respect et de l'inviolable attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble, très-obéissant serviteur,

« J. Ch. L. de Sismondi. ))

« Taris, S mars 1818, rue de Beaune, 5.

« J'ai honte, madame, de n'avoir pas profité avec plus d'empressement de l'invitation que vous m'avez faite de vous donner plus souvent de mes nouvelles ; mais ma vie se passe dans l'essoufflement, courant toujours après ce que je ne puis atteindre, et n'arrivant jamais à finir la tâche dont je me sens chargé. J'ai devant moi un nombre de lettres auxquelles je dois répondre, et vraiment, quand je vois nos gouvernements doubler le tarif des ports de lettres, je sens avec scrupule que mes paroles ne valent pas tout ce qu'elles coûtent à mes amis. J'espère que vous avez reçu à présent mes volumes : Treuttel et Wurtz les a envoyés à Piatti en deux ballots, partis l'un à la fin de décembre et l'autre à la fin de janvier. J'ai appris que, par négligence, il avait mis votre exemplaire et les deux destinés pour Pescia dans le ballot de janvier, mais je me flatte que, le sachant en route, il vous aura servie avec les premiers exemplaires qui lui seront arrivés. Voilà le pape qui leur fait une mauvaise réception en Italie, et qui met à l'index les premiers volumes le jour même , 22 décembre, où les derniers paraissent à Paris.

« Avec l'activité de votre esprit et votre goût pour la

318 LETTRES DE STSMONDl

lecture, je suis sûr que vous êtes à la suite de tout ce qui paraît ici d'intéressant. Excepté les Mémoires de madame d'Epinay, qui vous intéresseront en ramenant sous vos yeux une société que vous avez connue, il n'y a réellement rien de remarquable que les brochures de politique, et encore parmi celles-ci je ne signalerai que celles de Benjamin Constant, et celles pour et contre auxquelles a donné lieu la terreur de Lyon en 1815. L'expérience ne décide point mal sur la liberté de la presse. Moins on en avait, et plus les brochures qui n'étaient que hasardées avaient de succès. Aujourd'hui on ne sait gré à personne de casser les vitres, justement parce que personne ne les défend. La violence sans talent n'excite aucune curiosité, et les sottises (car il s'en imprime bien encore) tombent dans la boue sans qu'on les écoute. Les faits réveillent seuls une attention soutenue, et la brochure de Fabvier est une bonne action, parce qu'elle force à porter la lumière sur des événements scandaleux qui n'en étaient pas moins coimus, parce qu'on ne se les disait qu'à l'oreille, et qui, demeurés impunis, menaçaient l'existence même de la société. On est déjà bien avancé vers la liberté quand il n'y a aucun abus d'autorité qui puisse être dérobé à l'inspection du public; il n'est nullement besoin alors de déclamer contre, ni de descendre aux personnalités. — Vous aurez été sûrement beaucoup plus occupée à distance que nous de près du prétendu assassinat de Wellington. Le noble lord a été fort piqué de l'incrédulilé du public, fondée sur le sentiment universel : que fait aujourdliui à la France quil vive ou qu'il meure? et aussi par l'invraisemblance déboutes les

circonstances : un gros carrosse manqué à bout portant, l'inipossibilité de trouver nulle part trace de la balle, ou le pistolet ou le coupable. On croit universellement que ceux qui avaient voulu en faire une affaire avaient tiré seulement un pétard, pour s'exposer à une moindre punition s'ils étaient saisis. Plusieurs assurent que ce n'est qu'une gageure de lord Kinnaird, qui avait parié quatre mille livres sterling de se faire rappeler par le gouvernement français à cette époque précise. Il est en effet revenu, et reparti il y a trois jours ; mais sa contenance a été fort embarrassée , et sa conduite tout ensemble ridicule : la montagne n'a accoucbé que d'une souris. Une nouvelle farce a été jouée, il y a cinq jours, par un factionnaire, sous la terrasse, qui lâcba un coup de fusil, et qui couvinl ensuite que c'était une terreur panique. Je comprends que lord Wellington ait de l'humeur, f;ar il est sûr qu'au milieu de son hôtel, gardé comme une redoute en temps de guerre, il fait une figure ridicule. Le pauvre Rocca, dont vous me demandiez des nouvelles, mourait à peu près au temps où vous écriviez. Son malheur aurait été grand sans doute s'il avait eu un cœur pour le sentir; j'ai de grands doutes à cet égard'. 11 ne pouvait prendre un meilleur parti que de mourir. C'est dommage pour son honneur et celui de son amie qu'il ne l'ait pas fait plus tôt. Dès qu'il a cessé d'être conduit par la bride, sa déraison et son manque de sensibilité en sont devenus plus évidents. — Voilà tout à coup le jour

* tJne des amies de Sismondi, madame Frédérique Brun, jngenit loul autrement M. de Ro'cca. Nous citons plus loin ses paroles; il faut entendre tous les témoisiiaffes.

qui me manque ; il n'est pourtant que deux heures, mais un nuage noir crève sur noire tête. Depuis quelques jours nous avons un temps extravagant et des coups de vent comme on n'en a jamais entendu. Hier il pleuvait des cheminées, aujourd'hui j'ai peur que ce ne soit le tour des clochers. En attendant, et fussions-nous à la fin du monde, croyez, même pendant la catastrophe, à mon dévouement et à mon respect inébranlables. »

« Pescia, 28 juin 1819.

« Il est vrai, madame, qu'il s'est écoulé un temps infiniment long depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Je me le reproche, et cependant à cette première faute j'en ai encore ajouté une autre, celle de renvoyer de jour en jour de répliquer à votre aimable lettre du 7A mai. J'avais compté le faire au moment où je pourrais vous envoyer un petit écrit sur les préjugés, que je croyais recevoir chaque jour, puisque c'était parti longtemps avant moi de Paris, et qu'il ne m'est parvenu qu'hier. Cette attente a causé ma procrastinnlion, et il sy est joint une paresse de nouveau marié que je n'excuse point et qui cependant est peut-être la conséquence naturelle d'un si complet changement de vie et de ce que toutes les heures domestiques sont remplies si agréablement ^ Permettez-moi de joindre à ce petit écrit que je vous

* Sismondi avait épousé, en Angleterre, le 19 avril de cette année, la belle-sœur de sir James Mackintosh, miss Jessie Allen, qu'il avait connue à Florence quelques années auparavant, et dont il a déjà été question dans ces leUres.

envoie deux brochures d'Auguste de Stnrl, qu'il a publiées cet hiver. Je sais qu'il désirait vous en faire hommage, et qu'il y trouva alors quelque difficulté. Dans le doute si elles vous sont parvenues depuis, j'aurais de la joie à penser que je serais l'occasion de vous faire connaître que le fils d'une personne que vous avez aimée se montre digne de sa mère. II n'y a, il est vrai, aucun rapport entre la nature des deux talents, mais Auguste de Staël a de la sagesse dans les pensées, de la grâce et de la pureté dans le style. La duchesse de Devonshire avait de la bienveillance pour lui, elle lira peut-être ces brochures avec plaisir. Daignez la rem.ercier de son souvenir. J'eus du malheur de la manquer à Paris ; j'y arrivai peu avant son départ, et, le jour où j'allai lui rendre mes devoirs, j'entrai chez elle avec la duchesse de Broglie au moment où sa voiture sortait. Mais, au reste, je ne sais comment je vous donne une commission pour elle, il est bien probable qu'elle n'est plus à Florence. Je me figure qu'une autre de mes amies anglaises a encore à présent l'honneur de vous voir, car je la crois fixée à Florence, c'est lady Charlotte Campbell, dont je ne sais point le nom actuel. Je voudrais qu'elle sût combien je suis près d'elle, et combien je lui suis toujours tendrement attaché.

« Je désire, en effet, beaucoup avoir bientôt l'honneur de vous rendre mes devoirs à Florence. Je sens bien, que pour recommencer avec entrain ma correspondance, il faut commencer, comme disent les magnétiseurs, par se mettre en rapport. Il y a mille choses que je voudrais vous dire, mille choses que je voudrais entendre de vous, mais il faudrait s'accorder auparavant pour savoir où

j22 [,ETTRES de STSMONDI

reprendre la conversation, ce qui excite votre cnriosité, ce que vous vous souciez de dire. J'ai bien peur que l'Histoire de sir James Mackintosh que vous attendez ne soit retardée plus longtemps encore que ne l'annonce votre libraire : il est accablé à présent par les affaires publiques ; il était membre très-actif de quatre comités quand je l'ai vu, et l'hornino sur lequel l'opposition fixait le plus les regards. Vous savez de plus combien la société est pour lui une distraction puissante, et combien sa santé demande souvent de ménagements. Quant à la Vie de Crnmwell par Villemain, il me semble que tout le monde, et vous-même peut-être aussi, madame, la jugez un peu sévèrement. C'est un livre amusant et qui se fait lire avec avidité, même par ceux qui connaissent le mieux ce temps-là. Il a eu l'art de fondre dans son récit tant de fragments de lettres, de discours des personnages du temps, qu'il donne une couleur bien plus originale à toute cette époque que n'avait fait Hume. En général, nous avons peine à nous repiésenter cette épidémie religieuse qui avait saisi toute une un lion ; nous sommes enclins à supposer de l'hypocrisie dans une nature si différente de la nôtre, et nous ne faisons pas assez attention à la force qu'acquièrent quelques opinions dès que toutes les têtes s'en occupent.

« Ma mère paraît en effet très-heureuse de l'augmentation de sa famille; elle a reçu avec reconnaissance vos félicitations, et elle vous remercie de ce que vous vous souvenez d'elle. Ma femme, qui avait eu l'avantage de vous être présentée par madame de Staël, espère que vous voudrez bien lui permettre de renouveler cette connais-

sance sous un autre nom, mais malheureusement, malgré son envie, malgré la mienne , il faut consulter d'abord le soleil , qui , pendant ces mois brûlants , s'oppose aux voyages pour son besoin extrême de repos. Au commencement de l'automne j'espère pourtant que nous irons entrevoir le monde des vivants, car la solitude de Pescia est plus sévère que vous ne pouvez croire. Mais je crois que je ne me suis pas même réservé la place de vous dire quel inviolable attachement j'unis au profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« J. Ch. L. de SisMONDi. »

« Genève, 2 novembre 1823.

« Je suis reconnaissant et flatté, madame, de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 14 octobre. En vous adressant des étrangers, je vous demandais un service, comptant bien sur votre hospitalité comme sur votre bienveillance, mais je ne dois voire lettre qu'à un sentiment d'amitié, qu'au souvenir de votre ancienne bonté pour moi, et elle m'en est d'autant plus précieuse. J'y vois avec plaisir combien peu de choses sont changées dans vos habitudes et votre train de vie; je puis donc me représenter avec toute la vivacité de la réalité ce salon où quelquefois vous m'avez admis à voir passer en revue tout ce qu'il y avait de distingué en Europe, où souvent aussi vous m'avez admis, dans de longs tête-à-tête, à passer également en revue toutes les pensées et tous les souvenirs. Je voudrais pouvoir me dire que je vous y reverrai encore ;

j'ose à peine m'en flatter; en avançant en âge, en me trouvant heureux dans mon intérieur, le goût des voyages m'a presque absolument passé, les liens sacrés qui m'attachaient à Pescia n'existent plus, et, quelque plaisir que j eusse à y revoir ma sœur, j'aurais peine à surmonter pour cela les souvenirs douloureux qu'il me faudrait vaincre pour rentrer à Vaucluse *. Je m'occupe donc à arranger notre demeure, soit à la ville, soit à la campagne, comme si je ne devais plus la quitter. Je m'y complais comme vous à m'y voir entourer d'une assez bonne bibliothèque; mais il s'en faut bien que, comme la vôtre, elle se renouvelle sans cesse avec tout ce qui parait de distingué dans toutes les langues. Au contraire, elle s'enrichit surtout des écrivains du moyen âge, et, en promenant mes yeux sur ces in-folio, j'ai une sorte de plaisir bizarre à songer combien d'ennui est enfermé dans ces couvertures. — Vos Florentins commencent à présent à nous rendre un peu les visites que nous leur faisions autrefois; j'ai eu beaucoup de plaisir à voir ici le marquis Capponi, qui a eu la bonté de vous parler de moi ; je n'en ai pas moins à y voir aujourd'hui M. le marquis Joseph Pucci, qui a consacré sept ans à parcourir l'Europe avec un zélé dont la génération qui précédait la sienne aurait été bien peu capable. Sans doute la grande masse dort encore, et vit au jour le jour, la société manque d'intérêt, mais il y a cependant un progrés sensible dans les esprits ; ce mélange des nations, cet intérêt réciproque

* Vaucluse, ou Valchiusa, le domaine des environs de Pescia qu'il avait longtemps habile avec sa mère et où demeurai! encore sa sœur. Sa mère y était morte en 1S21.

avec lequel elles s'observent iiiuluelleineiit, iiiiiioiit par introduire chez toutes ce qui est mauvais, autant du moins que les lumières peuvent triompher à la longue des petites passions et des petits intérêts. — Je vous remercie vivement de Tintérêt que vous avez bien voulu prendre à mon Histoire. J'espère, en effet, qu'en avançant vers des temps qui aient plus de rapports avec le nôtre, elle parlera aussi un peu plus à notre imaginalion ou à notre sympathie, mais je n'en suis encore qu'au labourage; je succombe quehiuefuis à l'ennui, en défrichant ce terrain si aride, en lisant, en extrayant toutes ces chroniques, et le moment de la moisson paraît encore loin de moi. — Je porte fort peu d'envie à ceux qui vont aujourd'hui à Rome voir les fêles pontificales; les pompes, les cérémonies, sont ce qui m'intéresse le moins ; mais je voudrais pouvoir me faire une idée de ce que sera ce Léon Xll. La religion n'est plus une croyance peut-être, mais c'est une mode bien puissante , et en même temps un instrument de gouvernement dont on n'avait jamais fait un si grand usage. Celui qui sera le chef de cette religion peut donc avoir une influence qu'on était bien loin de prévoir quand on élut son prédécesseur. — Madame de Sismondi a été bien Hattée de votre souvenir, elle vous prie d'agréer ses hommages, et moi j'ai bien du plaisir à répétei- l'expression de celte reconnaissance et de cet attachement que je vous ai voués depuis bien des années. Daignez y compter, madame, et voir toujours en moi un de vos plus dévoués et obéissants serviteurs.

« J. Cii. L. de SisM0>.Di. »

A MADAME LA COMTESSE D'ALBAiNY

De tous les correspondants de madame d'Albany, dans les pays do langue française, le plus ancien est le spirituel et libéral patricien de Berne, l'auteur du voyage au pays da Latium^ le camarade de Jean de Muller, l'ami de Matthisson et de Frédérique Brun, l'hôte de madame de Staël et de M. de Sismondi, Charles-Victor de Bonstetten. Dés 1774, Bonstetten, voyageant à Rome, vit la jeune prmcesse dans le palais de son vieil époux Charles- Edouard et en devint amoureux; à partir de ce jour, il fut au premier rang de ses adorateurs, et, s'il faut l'en croire lui-même, il lui fit sa cour toute sa vie. C'est à une période bien postérieure que se lapporlent les huil lettres de Bonstetten à madame d'Albany qui appartiennent aujourd'hui au musée Fabre de Moiit[)ellier. La première est de 1808, la dernière de 1817. Nous les publions loutes

528 LETTRES DE M. DE BO î\ STETTEIN.

pour rendre hommage à la mémoire d'un homme peu connu chez nous, qui a servi la culture intellectuelle en Suisse et tenu une place considérable dans la société européenne. C'était un des derniers représentants du dix-huitième siècle; il en gardait .l'esprit, la vivacité, la grâce étincelante, comme aussi les préjugés et les sophismes. La grâce pourtant dominait tout, grâce frivole mais charmante, qui l'a fait aimer de tous ceux qui l'ont connu. Bonstetten était né à lîerne en 1745 ; il est mort à Genève à quatre-vingt-sept ans, après une longue et douloureuse agonie, le 3 février 1832.

A ceux de nos lecteurs qui désireraient des renseignements plus détaillés sur cette physionomie originale nous recommandons une étude fort intéressante du regrettable M. Aimé Steinlen {Charles-Victor de Bonstetten. Étude biographique et littéraire d'après des documents en partie inédits. Un vol. Lausanne, 1860) et les deux articles que M. Sainte-Deuve a consacrés à cet ouvrage dans ses Causeries du lundi (XIV'' volume, 18G1). 11 y a une biographie plus récente encore de M. de Bonstetten dont l'auteur est un écrivain de la Suisse allemande, M. Charles Morell {Karl von Bonstetten. Ein Schiveizerisches Zeit-iind Lebenshild nach den Qurlleu dargestellt. Winterthur, 1861.) Bien que ce livre ne justifie pas toutes les prétentions qu'il affiche, il mérite pourtant d'être consulté. M. Steinlen, chrétien et libéral , atténue certains traits du voltairiaiiisme de Bonstetten ; M. Morell, philosophe et démocrate, est plutôt porté à les accuser trop vivement. Il faut les lire tous les deux et conclure comme M. Steinlen. — Voici les huit lettres du nuiséo Fa])re.

A MADAME D'ALBANY. 32iî

« Genève 1'» juin 1808.

« Madame, mon libraire, Paschoud, de Genève, doit vous avoir expédié, par la voie de M. de Caluso, trois exemplaires de mon dernier ouvrage et un du Latiiim. Oserai-je vous prier de faire remettre de ma part un des trois exemplaires à M. de Gérando, qui se trouve dans ce moment à Florence de la part du gouvernement français? J'ai un plaisir infini de savoir M. de Gérando parmi vous; c'est un homme aussi distingué par sa probité que par ses lumières. Montesquieu a dit que la conquête laisse toujours à payer une dette immense pour s'acquitter envers la nature humaine . M. de Gérando est digne de s'acquitter de celte dette pour autant qu'un homme peut le faire. Dans ce moment, mon ambition est de voir placer M. de Sismondi à Florence ; on en a écrit à M. de Gérando ; c'est un honnue aussi éclairé qu'intégre, qui connaît bien la Toscane, et qui réunit des données très-rares dans ces circonstances, et qui, j'espère, n'échapperont pas à M. de Gérando.

« J'ai laissé derrière moi l'Italie bien souffrante pour trouver à Genève un pays qui a su se tirer des circonstances malheureuses qui ont menacé son bonheur. Genève se remonte; cette ville doit son état assez florissant à ses lumières, et surtout à l'éducation distinguée que cette ancienne république sait donner aux enfants. Les Toscans sont dignes d'imiter ce grand exemple, et de réparer les malheurs passés par l'avenir que l'éducation seule sait donner. J'ai été aujourd'hui à la fête des enfants; il fallait voir la jubilation de la ville. Le préfet, les autorités et

toute la troupe étaient rangés dan>s les rues pour y voir passer les enfants, rangés en classes, chaque classe précédée de ses régents; les autorités et les professeurs se sont joints à la procession des enfants pour aller à l'église de Saint-Pierre recevoir les prix en présence de toute la ville. Il y avait là les hommes les plus distingués, et dans le public un intérêt plus vif qu'à aucun spectacle. J'avais les larmes aux yeux. Après la distribution des prix, M. de Saussure a fait un discours sur la géologie bien intéressant, et tout digne de son nom. Il y a huit jours qu'on s'occupe des bons écoliers et des prix, comme à Paris on s'occupe des plus grandes places : il en résulte que Genève a su vaincre les circonstances qui ont paru l'abattre. J'espère que la Toscane, que Florence, TAlhènes de l'Italie, saura faire comme Genève.

(( J'oubliais de vous prier de donner le Latium et un exemplaire de mon dernier ouvrage à M. Grenville-Temple, que vous verrez sans doute, et qui, dans ce moment, doit être aux bains de Pise. Veuillez, je vous prie, madame, garder pour vous le troisième exemplaire.

(( Si vous voyez M. Strozzi ou quelque autre cultivateur, dites-leur de ma part de faire le voyage de Suisse pour voir à Hofroyl (près de Berne) un miracle d'économie, de culture, un établissement fait pour faire doubler le produit des terres, et après les premiers frais rendre les impôts mêmes légers. Tout Genève, la Suisse, l'Allemagne, et surtout la France, en sont occupés. Jugez ce que ce serait en Toscane si ses habitants voulaient employer leur esprit aux choses immédiatement utiles.

(f Si, comme je l'espère, vous voyez M. de Gérando,

A MADAME D'ALBANY. :î31

veuillez lui présenter mes respects, et me rappeler au souvenir de M. Fabre et de M. Slrozzi.

« Agréez, madame, l'hommage des sentiments les plus respectueux. .

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