‹ Lettres inédites de J.C.L. de SismondiChapitre 6 sur 11 · A MADAME LA COMTESSE D'ALBANÏ · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE D'ALBANÏ

Madame de Staël avait connu madame d'Albany en 1788, à l'époque où la royale comtesse était venue s'installer dans la capitale de la France en compagnie d'Alfieri. Depuis cette date, leurs relations, interrompues par la distance et les événements, se renouèrent à plusieurs reprises, l'auteur de Corinne ne négligeant aucune occasion de se rappeler soit directement, soit par ses amis, au souvenir de la reine de Florence. On a vu par la correspondance de Sismondi les rapports établis pendant une dizaine d'années entre le château de Goppet et l'hôtel du Lungarno. Les lettres de madame de Slaël à madame d'Albany que possède la bibliothèque du musée Fabre appartiennent, sauf une seule, aux deux dernières années de sa vie (1815-1817). Nous en donnons ici quelques-unes qui ne sont pas san.s inlérèl pour l'histoire de ses idées. On ne

s'étonnera pas sans doute que l'auteur de Dix années d'exil^ pendant la crise des cent- jours, voyant Sismondi se rattacher à l'Empereur comme au défenseur de la France, au représentant de la Révolution, et se fier à la transformation du dictateur en souverain constilutioimel, ait eu avec lui par lettres ce qu'elle nomme des querelles terribles. On ne sera pas surpris davantage qu'elle prononce encore des paroles amères, violentes, au moment où le glorieux vaincu de Waterloo recevait du malheur une consécration nouvelle. Ce qui est plus digne de remarque, c'est le jugement de madame de Staël sur la Restauration. Le gouvernement des émigrés lui paraît si odieux qu'elle se contredit sans hésiter et donne raison à Sismondi : « La France, la France ! dans quel état elle est !... tout valait mieux pour elle que l'état où elle est réduite aujourd'hui! )) (8 et '20 décembre 1815.) On remarquera aussi avec quelle sollicitude madame de Slaël, déjà souffrante du mal qui devait l'emporter, préoccupée de la santé des êtres les plus chers, attristée de la situation de la France et des dangers de l'avenir, surmonte tant de causes d'abattement pour s'occuper des intérêts financiers de la comtesse. Madame d'Albany, dans les périodes précédentes, s'élait montrée plus d'une fois injuste pour l'auteur de Corinne; madame de Staël était une nature généreuse, toujours prête à aimer et à se dévouer pour ceux qu'elle aimait. t)e même qu'elle glorifiait Goethe et Schiller dans toute l'effusion de son cœur sans remarquer seulement que les deux poètes l'avaient assez mal accueillie à Weimar, elle se donnait tout entière à madame d'Albarty, sans soupçonner que la comtesse, un peu altiére

parfois, avait dédaigné en elle la fille de Neckcr et de la Révolution.

« l'ise 1" décembre 1815.

« Je suis ici, madame, tout impatiente de vous voir, mais retenue par l'arrivée de mon fils, par la maladie d'un ami ' et par l'expectation iVnne dispense de Rome, mais ceci est pour vous seule. Quand les circonstances me le permettront, j'irai à Florence ou plutôt j'irai chez vous, car vous êtes Florence pour moi. — J'ai vu à Milan monseigneur de Brème, qui m'a remis une lettre de vous, madame, et qui m'a plu singulièrement. Pouvait-il en être autrement d'une personne qui avait votre protection? Dites-moi quels sont vos projets pour cet hiver. Je voudrais-bien que l'on vous ordonnât l'air de Pise, mais je ne m'en flatte pas ; il faut donc que j'aille à vos pieds, et mon cœur y est bien disposé.

« Agréez mes hommages respectueux,

« N. DE STAEI,. J)

' On devine qu'il s'agil ici du second mari de madame de Stacl, il. de Rocca, dont l'union avec elle tut tenue secrète si longtemps. Une personne dont il est souvent parlé dans les lettres de Sismonili et de Bonstetten, madame Frédérique Brun, poète aimable en langue allemande, et très-fètée dans la haute société danoise, à laquelle elle appartenait par son mari, a donné quelques détails peu connus sUr la jeunesse de M. de RocCa. On peut s'en fier au témoiynagne de madame Brun; eLc a vécu longtemps à Genève, elle était du cercle intime de Coppet, et elle admirait sincèrement madame de Staël, qui a cité sou nonl avec éloge dans une note de Cot'iiiiw. Je traduis cette page de madaiile Brun :

« C'est dans l'été de ISOU que nous limes, à Coligny la connais-

■' Pise, ce 8 décembre 1815.

I' Puisque vous avez l'extrême bonté, madame, de vous intéresser à ma fille, je prends la liberté de vous demander d'écrire un mot au cardinal Gonsalvi. Je me suis adressée à lui de Gènes, le 22 novembre, en le priant de me répondre à Pise, et je n'ai encore rien reçu de lui. Ma lettre en renfermait une autre du prince Stenhemberg, ambassadeur à Turin ; tout cela pourrait-il être perdu? — Le duc de Broglie m'écrit lettre sur lettre pour arriver ici, et je n'ose pas le lui permettre que cette dispense ne soit obtenue. Je vais encore vous importuner d'une question :

sanco du jeune Iloceii, un bel adolescoiU de dix-huit à vingt ans. Il avait la plus magnilique tête que j'aie jamais vue, et nous l'aimions tous pour l'innocence de son âme, ainsi que pour la franchise grandiose de son être. [Die Vnschuld seiner Seele mid die grossartige Offenheit seiitesWesi'ns.)ll fut reçu, vers cette époque à l'École po- Ijtechnique à Pari^, il y puisa l'esprit militaire et alla prendre part à la guerre d'extermination qui se faisait en Espagne. Rocca fut grièvement blessé dans un combat, et déjà il gisait sur le terrain en proie au sommeil de l'agonie, quand une jeune Espagnole l'aperçut, et, frappée de sa beauté, ne put se résoudre à croire qu'il fût mort. Par une résolution subite, elle réussit à le soustraire aux femmes qui égorgeaient les blessés, en le faisant placer connue un mort devant l'autel d'une chapelle voisine. Elle veilla là auprès du trépassé (il semblait tel à tous les yeux) jusqu'à ce que la foule eut disparu, pui^elle le ht transpoitcr secrètement dans sa demeure où elle pansa ses blessures et le rappela à la vie par des remèdes énergicpies. Six semaines durant, la charmante créature fut sa seule garde-malade. Quand ses douleurs le tounneniaient, elle lui chantait des chansons en s'accompagnant sur la guitare. Rocca se rétablit et revint au pays natal, portant une jambe de bois, les bras et les épaules gravement meurtris: il arriva à Genève en "1811, il y vit avec son jeune cœur enthousiaste la première fennnc de son temps et l'épousa. »

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lord Bai'sliersk a-t-il ou non une chapelle anglaise à Florence? — Voyez combien j'ai de confiance dans votre parfaite bonté; mais il est aussi doux qu'honorable pour ma fille d'entrer dans le monde sous votre protection. — J'ai vu hier le grand-duc, et sa simplicité parfaite m'a fort intéressée. Du reste, Pise est the most dull place dont l'imagination puisse se faire l'idée, si toutefois elle travaillait dans ce genre. Je ne bouge pas néanmoins jusqu'à l'arrivée de mon fils et de la dispense. Mais il y a bien du mérite à être si près de vous sans tout quitter pour jouir de votre société si douce et si éclairée. Je suis de votre avis sur Sismondi, c'est un homme de la meilleure foi du monde; nous avons eu des querelles terribles par lettres sur Bonaparte ; il a vu la liberté là où elle était impossible. Mais il faut convenir aussi que pour la France tout valait mieux que l'étal où elle est réduite actuellement. — Enfin je parlerai de tout cela au coin de votre feu et de votre soleil, madame, et je me réchauffe, en attendant, en vous baisant les mains de tout mon cœur et de tout mon respect .

« N. DE SïAEl.. »

" l'ise, ce 20 décembre 1810.

« Combien je vous remercie, madame, de votre inépiiisable bonté! Vous me dites qu'on veut me faire plaisir, l't moi je dis que votre recommandation est toute-puissante, et c'est à elle que je me fie. J'attends de Paris la requête que le cardinal me demande, et j'espère que le duc de Broghe pourra être ici le 1" de février, parce ijue j'es-

lime que ce temps est nécessaire pour avoir la dispense. Alors nous irons tous à vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise. La princesse Rospigliosi, qui vous connaît et qui vous admire, est en fennnes la seule avec qui j'aime à causer. Il y a deux ou trois hommes d'esprit et de sens ; du reste, c'est une ignorance dans les nobles dont je ne me faisais pas l'idée. Vous dites avec raison qu'on est aussi libre ici que dans une république ; cerlainement, si la liberté est une chose négative, il fle s'y fait aucun mal quelconque; mais où est l'émulation? où est le mobile de la distinction dans les hommes? je conviens avec vous que c'est un grand bonheur pour l'Europe que l'affranchissement de Bonaparte et qu'un peu de bêtise dont on est assez généralement menacé vaut mieux que la tyrannie ; mais la France, la France ! Dans quel état elle est ! et quelle bizarre idée de lui donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôlant à ce pauvie bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire aimer ! Car les contributions et les troupes étrangères se confondent avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards trés-affligés. J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux débarquement de Bonaparte m'est arrivée : S'il triomphe^ c'en est fait de toute liberté en France; s'il est battu, c'en est fait de toute indépendance. JN'avais-je pas raison? et ce débarquement, à qui s'en prendre, si ce n'est à ceux qui l'ont nn:? à l'île d'Flbe? nous n'avons cessé de nous en plaindre à Paris tout l'hiver. Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait menée vingt années à la victoire? Pourquoi l'exposer à cette situation? et pourquoi punir si sévèrement lu

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France des fautes qu'on lui a fait commettre? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814 qu'en 1815 ; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière dite à vous ; ai-je raison? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle. — j'aurai beaucoup de plaisir à revoir M. et madame de Lucchesini, mais rien n'égalera celui que je sentirai près de vous.

« Mille respects.

« N. DE Staël. »

« l'ise, ce 12 janvier 1816.

« Je voulais vous écrire, madame, pour vous remercier de la dispense de Rome, car je me plais à penser que c'est en grande partie à votre aimable ascendant que je dois la rapide réponse du cardinal. La permission du départ pour M. de Broglie est partie il y a huit jours, et j'ai écrit à un négociant, M. S..., pour avoir une maison à Florence le 1*"' de février. Je voudrais qu'elle fût (out prés de la vôtre, mais y en a-t-il une à louer par mois dans une aussi belle exposition? C'est à Florence que j'attendrai des nouvelles de la peste, et si elle m'enferme avec vous comme du temps de Boccace, j'en prendrai doucement mon parti. Nous disputerons un peu en faveur de la pauvre France. Je suis bien sûre que son malheur vous rend plus favorable à sa cause ; on ne peut, dans les temps de faction, aimer que les battus. On me mande de Paris que mon ami .Mathieu de Montmorency est du nombre des candidats pour le ministère. Je ne m'en réjouis pas du tout.

« Je serai vraiment ravie de vous revoir, et celte arrivée à Florence se présentée moi comme une résurrection de mon esprit en présence du vôtre.

« Mille respects. — La duchesse de Devonshire m'écrit qu'elle vous préfère à la princesse Charlotte. Dans ce moment de légitimité, ne pourriez-vous pas vous refaire reine d'Angleterre? Je vous baise les mains en signe de ovauté,

« N. DE Staël. »

« Pise, ce 7 février 1816.

« On m'offre une maison , hseule assez grande pour contenir toute ma famille, qui l'appelle le Casino Stroz^zi, antica casa Riccardi. — Seriez-vous assez bonne pour me dire, madame, si l'éloignement, le seul inconvénient de celte maison, est vraiment de nature à séparer de la société? Je sais bien qu'ayant des chevaux, ils me mèneront toujours chez vous; ainsi le reste ne m'importe guère. Cependant un mot sur cela par le retour du courrier, si vous n'en êtes pas trop importunée. Mon fils et M. de Broglie arrivent dimanche prochain. — Ma fille demande s'il est vrai que vous donnez un bal le samedi gras. Cette pensée est venue se mêler à nos grands calculs; elle n'est pas frivole, quand c'est chez vous que l'on danse.

« Mille respects à ma souveraine.

u Necrer de Staël. »

« l'ise, ce 20 février 1816. »

« Ma fille a élé mariée ce matin, madame, et j'éprouve

A MAUAMK iJ'ALr.ANV. 3:.".

le besoin de vous rainener. — l'enneltez queii alleiidaul mon fils porte mon j-espectiieiix honinuiye à vos pieds.

(( N. de Staël. »

« Turin, juin ISIG.

Il me semble que je ne puis être à Turin, deai' Majesty, sans vous écrire. — C'est ici qu'est né celui à qui vous avez donné la force du bonheur, et l'on me dit de tous les côtés que son ami, l'abbé de Caluso, rendait un éclatant témoignage au bien que vous avez fait à son cœur. — Cette ville est sérieuse, et je conçois qu'on peut s'y ennuyer; cependant j'y ai rencontré des gens d'esprit, et s'il y a plus de préjugés nobiliaires qu'à Florence, il me semble aussi qu'il y a plus de lumières et d'mtérêt aux affaires européennes dans le second rang. — Je ne sais si je pourrai partir demain, la pluie m'inquiète pour le passage du mont Cenis, car mon malade, qui se met à vos pieds, souffre déjà de l'air des Alpes. — J'ai trouvé ici le livre supprimé de l'abbé de Pradt sur le 51 mars 1814; s'il vous arrive, lisez-le, c'est la vérité même. — Je ne puis voir des livres sans penser que je n'ai vécu intellectuellement que par vous à Florence. — Je vais encore vous demander deux services, et puis peut-être bien d'autres par la suite. Voulez-vous dire au général Hitroi'f que j'ai reçu des renseignements de Lausanne sur M. Gindrot, que sa grand'mère a choisi pour instituteur de son petit-fils, et qu'ils sont tous à son avantage? il faut que le général l'écrive à sa femme. J'ai écrit un petit mot audit général pour lui recommander de Bologne le comte Gon-

falonieri, de Milan. — Jai trouvé ici le prince Kasiowski, qui m'a reçu admirablement; c'est vraiment un Russe qui \ous plairait par ses connaissances et sa manière ouverte de s'exprimer. — Ce n'est pas tout ; si vous daignez me répondre à Coppet, donnez-moi des nouvelles de la famille anglaise établie chez le marquis Bartolini, l'archidiacre Lasey qui a marié ma fille. Sa femme malade est une personne qui m'intéresse beaucoup. Hélas! vous savez le malheur du pauvre Smith; mon Dieu ! que cette maladiede poitrine est un terrible fléau! — Je me suis pour la première fois séparée de ma fille à Milan. Dieu veuille que j'arrive bientôt auprès d'elle! — Il m'a semblé que vous m'aviez quittée froidement, et j'espérais un billet le jour de mon départ. — Ai-je eu tort?

« Mes tendres respects. »

« Coppet, ce 15 août 1816.

« Je ne voudrais pas, dear queen, que vous m'oubliassiez tout à fait, et je me rappelle de temps en temps à votre souvenir jusqu'à ce que je revienne vers vous, ce qui, j'espèi'e, aura lieu dans une année. — L'état de ma fille me fait aller à Paris pour cet hiver, et, Dieu merci, la santé de M. de Rocca est assez améliorée pour que je puisse l'y mener. Je crois donc nos projets arrêtés, mais il ne l'est pas moins que nous irons à Florence, le mois de septembre de l'année prochaine. — C'est alors que je vous diiTianderai votre puissant intérêt pour mon voyage de Grèce; je suis sûre que vous connaissez là quelque archimandrite qui me recevra bien envotre honneur. —

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Nous venons d'avoir ici la grande-duchesse Catherine et son époux le prince de Wurtemberg. Dites au général Ilit! ofi' qu'elle m'a demandé de ses nouvelles avec intérêt. L'un et l'autre se laissent aller à dire beaucoup de mal des Français, mais le prince surtout est d'une violence qui force à lui rappeler que sous Napoléon il s'est montré plus doux. — Nous avons ici beaucoup d'Anglais; mais lord Byron, que presque personne, excepté moi, ne voit, est pourtant celui qui occupe le plus tout le monde. Si Indy Burghersh était ici, nous parlerions beaucoup de tout ce qu'il m'a dit, mais je ne suis pas sûre que vous aimiez ce commérage britannique. — Madame Lamb, qui va rejoindre notre duchesse, vous plaira beaucoup. Elle a de la grâce et de l'esprit, c'est une personne de choix. Ne savez-vous aucune nouvelle de M. de Blacas? Va-t-il à Paris? La nouvelle session de la chambre ardente des députés à Paris va produire du mouvement dans les esprits; à présent ils semblent assez tranquilles, quoique peu contents.— Osera\-je\oi}s\)r'wYdeû\re, sans qu'onsachejnmais que je vous l'ai demandé, ce que devient mademoiselle Nina Hartel, une Allemande que connaît M. de Lagerswerd? cela m'intéresse à cause de Schlegel. — Je suis honteuse d'avoir osé vous faire tant de questions, et je voudrais bien que vous m'y répondissiez en me donnant quelques ordres quand je serai à Paris. — Croyez au moins, madame, que personne ne ressent pourvousun respect plus tendre que moi. Ma fille et mes amis se mettent à vos pieds.

« Monseigneur de Brème est ici, et à mon grand regret il va me quitter. Qu'avez-vous dit de son livre qu'il vous

a envoyé? Je suis bien louchée du zèle qu'il a montré pour luoi, et j'espère qu'il ne lui vaudra que des applaudissements. — Que dit-on de tout cela à Florence? qu'en dites-vous surtout, vous, ma souveraine? que n'estce aujourd'hui mardi à deux heures?

(( Mes mille respects,

« N. DE St. ))

« Paris, ce 10 décembre 181G.

« M. de Richelieu m'a dit, ma souveraine, que votre demande au roi était de toute justice et qu'elle réussirait. Il ne s'agit maintenant que de la suivi'e, et c'est ce que je ferai ; bien que dans mon opinion il suffise de votre nom pour tout arranger, j'aime à être la mouche de votre char. Votre ami Sabalhier vous est bien dévoué; mais qui ne se fait pas honneur de vous connaître et de vous révérer? — M. de Piocca demande une petite place à vos pieds. — Ma fille est bien; dès qu'elle sera accouchée, je retournerai en Suisse. Croiriez-vous que Paris ne me plaît pas? on m'y traite avec beaucoup de bienveillance, j'y vois beaucoup de monde, mais quelque chose pèse sur l'air, qu'on ne peut supporter. Personne ne dit ce qu'il pense, et la nation elle-même semble cacher ses souffrances par prudence. Au reste, je crains que vous ne nous aimiez pas vivement, mais au moins croyez que les Français seront toujouis plus en état de vous juger que personne.

(> Dans dix mois, je me flalte d'être auprès de vous, et

A MADAME D'ALHAiNY. 'hl

je VOUS demande do iiio recevoir un uiardi. J'aime à fêler ce souvenir.

(( N. Staei,. »

'< 27 janvier ISH. Paris, rue Royale, n' G.

« Nous avons été bien heureux, ma chère souveraine, du succès de votre affaire. Vous allez avoir beaucoup d'argent, et de l'argent que vous aviez noblement refusé dans un autre temps. — Il faut rendre justice à ce pauvre abbé Sabathier, il a mis à votre affaire un zèle utile et constant, et comme il est impossible de lui faire payer les désastres des Anglais, je me flatte un peu que vous serez pour lui un général ami qui réparera les désastres des conquérants. — C'est une circonstance bien heureuse que le succès de votre affaire, et en vérité, quoique nous ayons tous fait notre devoir, le bien est venu de votre nom et du respect qu'il inspire. — Je n'aime pas beaucoup ce pays-ci, quoiqu'il soit plus tolérable cette année que l'autre; on est si près de se haïr et si loin de s'aimer, qu'il n'y a que du mal à éviter, et ce n'est pas un but suffisant d'émulation. 11 ne m'en coûtera donc pas d'aller à vos pieds cet automne et de continuer ma route vers le Midi. — Vous avez eu la bonté d'écrire quelques mots sur le procès que Tarchi fait à M. de Rocca. Il est si injuste, que j'aime mieux dépenser de l'argent que me soumettre. — J'espère que votre Romanelli me défendra bien, s'il sait surtout que vous voulez bien me protéger. — J'ai vu hier M. Bariiig, qui nous apporte de l'argent en ami, mais cependant pas en étourdi. — La pauvre France est ruinée

pour longtemps. M. Belhmann arrive aussi de Francfort : là où il y a des corps morts, les aigles s assemhleront , dit la Bible. — Ne voulez-vous pas aller à Rome cet automne ou cet hiver'? Ce serait bien mon intérêt. — Le duc de Wellington donne de belles fêtes, et on l'aime beaucoup à Paris cette année, parce qu'on espère qu'il va retirer trente mille hommes.

« Mille et mille respects, »

« M. de Rocca, qui est mieux, ne parle que du bonheur de vous revoir celte année.

« Paris, ce 9 avril 1S17, rue Royale.

(( Du fond de mon lit, ma chère souveraine, je n'ai pas cessé de m'intéresser à ce qui vous touche. Notre pauvre abbé ne peut plus s'en mêler, mais je suis très-loin d'y renoncer. Il vous est arrivé la même chose qu'à moi il y V a deux ans : la commission française a rejeté votre demande, mais, comme le roi l'avait agréée, M. de Richelieu avant-hier m'a promis un dédommagement pour vous sur la liste civile. Ayez donc la bonté de me répondre confidentiellement, courrier par courrier, si vous aimeriez mieux une pension qu'un capital (moi je serais plus d'avis de ce dernier), et à quelle somme vous l'estimeriez, dans votre impartialité. J'ai été obligée d'emprunter la main de ma tille pour vous écrire, car l'excès de la fièvre m'a ôté l'usage des mains et des pieds; mais j'attache une grande importance à contribuer, ne fût-ce que comme la mouche du coche, à ce qui peut vous être agréable et à ce qui vous est dû. Je dois dire que cela n'est pas difficile, car

le duc de Richelieu, en particulier, est plein d'empressement et de considération pour vous.

(La fille de madame de Staël, qui tenait la plume pour sa mère, ajoute ces mots : )

« Je suis bien heureuse d'avoir cette occasion de présenter mon respect à madame d'Albany.

« Aliî. Staël de Broglie, »

« Ce mardi 15 avril 181". Paris, rue lloyale, ri° G.

u Je laisse à M. Rocca, ma chère souveraine, le plaisir el l'honneur de vous remercier de la lettre que vous avez bien voulu lui écrire, mais moi je me charge de la partie des affaires, tout infirme que je suis, parce que j'en ai pris l'habitude dans mes propres difficultés. L'ambassadeur d'Angleterre est venu hier chez moi, et nous avons parlé avec le plus vif intérêt de ce qui vous concerne. Voici la question : voulez vous demander vous-même à sir Charles Stuait qu'il vous déclare sujette britannique? Alors il écrira à son gouvernement pour en obtenir la permission, et vous serez comprise dans le décret qui permet de payer les Anglais, mais si- j'ose vous dire mon avis, je vous trouve une trop grande dame pour être sujette, et je ne concevrais pas comment on pourrait vous déclarer telle. Je ne sais pas encore si cela même suffirait pour lever les difficultés du côté de la commission française. 11 me semble donc beaucoup mieux de s'en tenir à ce que M. de Richelieu offre lui-même, ce que je vous ai mandé dans ma dernière lettre, un dédommagement donné par le roi sur sa liste civile; vous traiterez ainsi de couronne

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à couronne, et cela sera plus prompt et plus sûr. Au reste, donnez-moi vos ordres; adressez-moi une lettre pour M. de Richelieu, et croyez que je m'en occuperai avec tout le zèle et l'empressement possible, il faut que nous réussissions. Mille tendres respects,

(De la main de M. de Rocca).

« Madame de Staël ne pouvant pas encore signer, tant elle est faible, je pi'ends, madame, la liberté d'aposliller celte lettre qu'elle vient de dicter à son secrétaire. — Si je n'étais moi-même très-souffrant depuis trois jours, ayant une très-forte fièvre, je vous aurais écrit sur vos affaires. Je vous remercie, madame, de votre lettre du 1"^'' avril que je reçois dans cet instant même. — Nous espérons que madame de Staël sera en état de partir pour la Suisse vers les premiers jours de mai; et vers la fin du mois d'octobre nous irons, je l'espère, vous offrir nos respectueux hommages au milieu de votre cour à Florence. J'ai l'honneur d'être, en attendant, madame, avec le plus profond respect, votre très-dévoué

(' Ai.nKRT Rocca. »

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