A MADAME LA COMTESSE D'ALBANY
iMadame de Flahaiil, dont le mari est mort en 9o sur l'échafaud de la Terreur, et qui est devenue plus tard madame de Souza, était déjà mi des ornements de la société parisienne, quand la comtesse d'Âlbany vint tenir une espèce de cour dans son hôtel de la rue de Bourgogne, à la veille de là Révolution. C'est alors que l'élégant auteur d'Adèle de Sénunge entra en relations avec la veuve de Charles-Edouard. Leur amitié dut être trèsvive dès les premiers jours; madame d'Albany, plus âgée de dix ans, appelait madame de Flahaut son enfant gâtée. « Je n'étais que votre sœur cadette, » lui ré\>ondV enfatit avec grâce, en évoquant ce souvenir après une longue suite d'années. Madame de Flahaut était logée au Louvre; ce logement du Louvre devait leur rappeler à l'une et à l'autre bien des heures de causerie à cœur ouvert, bien
des témoignages d'affection et de confiance, puisque après un quart de siècle madame de Souza, tout heureuse d'une lettre qu'elle vient de recevoir, s'écrie : « Je me suis crue encore au Louvre. » On voit aussi, dans une page datée de 1825 que madame d'Albany, dès le i 0 août 1792, décidée à quitter immédiatement Paris et la France, avait proposé à madame de Flahaut de l'emmener avec elle en Italie. Nous avons raconté ailleurs le départ d'Alfîeri et de la comtesse; madame de Flahaut n'avait pas accepté l'offre de son amie ; ce fut en Angleterre qu'elle chercha un asile, ce fut à Londres qu'elle pubha, l'année suivante, ce délicieux roman iVAdèle de Sénamjc, composé au milieu des premiers éclats de la tempête et dont madame d'Albany, bien certainement, avait reçu la confidence.
Tels hircnt, dès le début, les rapports de madame de Flahaut avec la veuve de Charles-Edouard. Les papiers que nous avons entre les mains ne nous donnent aucun indice sur la correspondance qui dut s'établir entre elles pendant la fin de la Révolution et le commencement de l'Empire. Il y a là pour nous une interruption de dix-sept ans. Tandis que njadame d'Albany, installée à Florence avec l'ombrageux Alfieri, s'appliquait comme une sœur infirmière à panser les plaies de cette âme ulcérée, ma^ dame de Flahaut était conduite par sa destinée on Suisse d'abord, puis à Hambourg, au sein de cette nature septentrionale dont elle a décrit en quelques traits les riches pâturages, les lacs aux eaux pâles, et ces ga%ons toujours verts qui se -perdent sous les Vagîtes ^ Que faisait-elle pen-
' Eugénie et MattiildC) chapitre lxv.
danl celte vie errante? ce qu'elle fera plus tard au milieu des fureurs de la réaction royaliste ; elle échappait par la fiction aux chagrins de la réalité. « Pour moi, écrivaitelle en 1814, je me suis mise à faire un ruman ; cela m'amuse et me distrait. » Emilie et Alpho)tse, ainsi que Charles et Marie, l'avaient ainsi distraite et anuiséc pendant les longs ennuis de l'exil; le premier de ces romans a paru en 1799, le second en 180J .
Quand Âlfieri mourut (1805), il y avait un an que madame de Flahaut avait changé de nom en épousant un noble et savant gentilhomme portugais, le comte de Souza-Botelho. Parmi les témoignages de sympathie adressés à la comtesse à l'occasion de la perte qu'elle venait de faire, nous trouvons des lettres de madame de Staël, de M. de Chateaubriand, de M. d'Ansse de Yilloison, de l'abbé de Caluso, d'Ugo Foscolo, nous ne rencontrons aucun souvenir de madame de Souza. Sa lettre s'est-elle perdue? ou bien faut-il attribuer son silence à ces dix années de voyages, de vicissitudes, à cette révolution qui, en détruisant tout un monde, avait rompu les fils légers de tant de destinées particulières? Ce qu'il y a de certain c'est que madame d'Âlbany, en 1809, ayant été mandée à Paris par l' Empereur ^ le fd se retrouva ou se renoua sans efforts, comme s'il n'y avait pas eu un intervalle de dix-sept années entre les adieux et le retour.
Quelle joie de se revoir! que de confidences à échanger! Madame de Souza, ses lettres nous l'attestent, se lia plus étroitement que jamais avec celle que le malheur avait rendue si douce, si indulgente, et qui essayait de faire revivre à Florence les spirituels salons du dix-
huitième siècle. Madame d'Âlbany était fort assidue à l'hôtel de Souza, elle en connaissait familièrement tous les hôtes, et tous étaient sous le charme. La casa, c'était le terme emprunté aux habitudes florentines, raffolait de la veuve de Charles-Edouard. Au coup de midi, elle arrivait et passait la matinée entière à causer dans le salon ou parmi les rosiers du jardin ; madame de Souza était si fière de ses roses! Et puis, c'était l'instant où l'idéale J'amille du romancier allait s'enrichir d'un groupe nouveau de figures aimables. Adèle, Emilie, Marie, Athénaïs allaient avoir deux sœurs, Mathilde et Eugénie. Ce récit auquel madame de Souza mettait alors la dernière main, Eugénie et Mathilde, comment croire qu'elle ne l'ait pas communiqué à son amie? elle le lui avait lu, et si bien lu que la comtesse l'appelait le chef-d^ œuvre; le mot était consacré dans le petit cercle intime. Si vous rencontrez ce mot le chef-d'œuvre dans les lettres de madame de Souza vers la fin de 1810 ou bien aux premieis mois de 1811, sachez qu'il est question d'Eugénie et Mathilde. Le 19 décembre 1810, quelques mois après le dépari de madame d'Albany, elle lui donne de ses nouvelles et lui dit : « Je ne suis pas encore décidée à qui je donnerai le chefd'œuvre, ni quand je le ferai imprimer, je veux laisser passer Chateaubriand... » Chateaubriand avait publié les Mnrtgrs en 1809, il venait d'en donner une seconde édition en 1810, et le bruit des critiques d'Hofman, augmenté par les réponses de l'autenr, n'était pas encore apaisé; il fallait une heure plus calme pour présenter discrètement à un public choisi les deux sœurs d'Adèle de Sénange. Madame d'Âlbany avait donc vu grandir Eugénie
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et Mathilde au milieu des roses du petit jardin; M. Fal)re, occupé au musée ou dans les ateliers de ses confrères, ne lira le joli volnme qu'à Florence, et c'est pour cela que madame de Souza lui demande dans une de ses lettres : « Avez-vous lu Eugénie et MatJnlde? avez-vous pleuré? » Cette question est pour lui, pour lui seul ; quant à la comtesse, on sait déjà ce qu'elle pense. Ainsi, causeries, souvenirs, confidences, lectures secrètes du chef d'œuvre, remplissaient les matinées à l'hôtel de Souza. C'étaient ensuite de petits dîners, très-simples, mais exquis ; avec le cercle peu nombreux et tout à fait intime des habitués de la casa, la comtesse et M. Fabre étaient les seuls invités.
En échange des plaisirs de l'esprit, madame d'Albany, fort initiée aux choses de l'art sous la direction de M. Fabre, inoculait à son amie la passion des tableaux. Un jour, à propos, d'un Titien qu'une personne considérable lui a envoyé de fort loin, et qui lui est arrivé avec de tels dommages qu'elle ne sait comment y porter remède : « Ah! écrit-elle gaiement, je suis fort empêtrée, ma chère amie, avec cette passion de tableaux que vous m'avez inoculée. » M. de Flahaut, son fils, le brillant aide de camp de l'Empereur, écrit de son côté : « Si M. Fabre ne revient pas, je ne sais ce que nous deviendrons avec notre passion de peinture. Nous achetons à qui mieux mieux... » Il y a des jours où elle est toute fière de ses acquisitions : « Vous saurez, monsieur Fabre, que je possède à moi trente-huit tableaux, et plusieurs de valeur considérable; je brûle de vous montrer mes trésors, sans compter le plaisir que j'aurai à vous revoir. Le connais-
seur Talleyrand est toujours enchanté de mon Carlo Dolci. » Et ailleurs, avec plus de détails, en ne parlant que des œuvres magistrales : « Savez-vous, monsieur Fabre, que j'ai un Titien donné par la dame de Malmaison \ cinq pieds un pouce de large, quatre pieds de haut, — un Garofalo, — un Teniers, — un Ostade, — un Terburg, — sans compter ceux que son fils m'a envoyés? en tout, dans mon appartement, vingt et un tableaux de grands maîtres, et chez mon fds, qui depuis sa dignité a pris l'appartement du premier, onze tableaux, aussi de grands maîtres. Que dites-vous de cela, monsieur? »
Voilà les passions que les deux Florentins, le peintre et la comtesse, avaient éveillées dans le cœur des habitants de la casa. Mais pourquoi parler de Titien ou de Van Ostade? madame d'Âlbany avait laissé à ses hôtes une image qui effaçait toutes les peintures données par l'impératrice Joséphine et par le prince Eugène, c'était son image à elle-même, type de bonté, d'indulgence, de douceur sereine, vivant souvenir gravé dans tous les cœurs. Un jour, madame de Souza, citant par leurs noms tous les habitués du cercle intime, ajoute aussitôt : « Tout cela ne parle de vous qu'en disant : Cette bonne madame d'Alhauij; jamais on ne dit votre nom simplement. Cette bonne est comme un titre qu'on ne peut omettre... « Une autre fois, parlant d'elle à M. Fabre, elle l'appelle, sans autre
1 II y a dans le texte la dame de M. M...; mais d'autres passages où le mot est en toutes lettres, ne laissent aucun doute sur le sens de cette abréviation. Nous savons d'ailleurs, par la suite de la correspondance, (\ue le prince Eugène avait envoyé d'Italie plusieurs tableaux à madame de Souza.
désignation, « la Irès-boinio. » Madame d'Albany, en retournant à Florence (novembre 1810), avait promis à son amie de revenir la voir dans la saison des roses; le rendez-vous était fixé au 1^' juin 1811. Hélas! ni ce l''''juin tant attendu, ni les printemps qui suivirent ne tinrent les engagements de l'indolente souveraine. La reine de Florence ne pouvait se décider à quitter son salon, si ce n'est pour passer l'été dans les montagnes, près des sources salutaires. Madame de Souza ne se décourage point; pendant treize années (1811-18'24), elle ne cesse de lui rappeler sa promesse, et avec quelle vivacité de langage! avec quelle tendresse impatiente ! « Partez-vous ? étcsvous partie ?. . . Venez. . . , arrivez.. . , je ne sais dire autre chose. » Un mois encore avant la mort de la comtesse, le 22 décembre 1825, elle lui adresse ces tendres paroles : « J'aimerais mieux voir arriver dans ma chambre cette figure si sereine, ces yeux qui rient, que tous les tableaux de Raphaël. »
Une amitié si parfaite unissait les deux femmes qu'aucun des événements de leur famille ne pouvait leur être indifférent. Les confidences d'Adèle (c'est ainsi qu'elle signe le plus souvent), les confidences d'Adèle à la royale comtesse sont remplies des détails les plus touchants sur sa vie de chaque jour et ses émotions domestiques. Qu'on lise par exemple les dernières lettres de 1812, qu'on lise le billet du 7 août 1810, et qu'on se demande si ce n'est pas là le commentaire éploré d'Eugénie et Muthilde. Est-il possible d'entendre ces gémissements sans se rappeler les pages si tendres, si vives, où madame de Souza interrompt son récit pour laisser un libre cours à ses
angoisses maternelles? «Il part pour l'armée!... douleur inexprimable! inquiétude sans repos, sans relâche! Inquiétude qui s'attache au cœur et le déchire ! . . . Cependant, si, après sa première campagne, il revient du tumulte du camp, avide de gloire et pourtant satisfciit, dans votre paisible demeure; s'il est encore doux et facile pour vos anciens domestiques, soigneux et gai avec vos vieux amis; si son regard serein, son rire encore enfant, sa tendresse attentive et soumise vous font sentir qu'il se plaît près de vous... oh! heureuse, heureuse mère! » La mère du jeune et brillant aide de camp de l'empereur se demandait-elle si ces effusions plairaient ou déplairaient au puissant génie qui avait besoin alors de toutes les forces de la France pour lutter contre l'Europe? Non, certes ; elle laissait parler son cœur, car nulle âme ne fut plus sincère, plus encline à se montrer telle que Dieu l'avait faite, plus ingénument contiante dans tous les sentiments purs; madame de Souza était mère avant tout. Dans une étude pleine de finesse et de charme sur l'auteur d'Adèle de SéAiange, après avoir signalé le passage dont nous venons de citer les dernières ligues, M. Sainte-Beuve ajoute : « Ceci s'imprimait en 1811. Bonaparte, dit-on, lut quelcjue chose duhvre et fut mécontent. » L'empereur eût été mieux édifié sur les sentiments de madame de Souza, s'il avait pu lire sa correspondance avec madame d'Albany; à côté des craintes de la pauvre mère il aurait vu sa confiance impcrluibable dans l'issue de cette terrible lutte. Elle a des accents où éclate sa foi patriotique. « Ah ! s'ècrie-t-elle à la veille de Leipzig, le succès de l'empereur n'est pas douteux; sa gloire, son génie ré-
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pondent de la victoire. » Mais, tandis que le maître, à l'entendre, est si visiblement protégé par le cortège de ses triomphes, à quels périls, hélas! ne sont-ils pas exposés « ces pauvres petits gringalets d'aides de camp? ))
Une circonstance qu'il faut noter donne plus de prix encore à cette amitié si vive, si franche, de madame de Souza et de madame d'Albany. La veuve de Charles- Edouard, malgré sa prudence, était fort hostile à l'Empire, et les lettres de Sismondi nous ont fait deviner les reproches qu'elle adressait, en 1815, au défenseur de l'acte additiomiel; madame de Souza, sans s'occuper de politique, était dans le camp opposé, son fils, M. de Fiahaut, ayant conquis tous ses grades dans nos grandes guerres et mérilé un poste de confiance auprès de l'Empereur. La différence des opinions, ou du moins des sentiments, n'altéra en rien leur affection mutuelle. Une seule fois, en 1815, une calomnie insérée au MonUnir, assombrit de quelques nuages le ciel limpide et bleu où s'unissaient leurs pensées. M. de Flahaut, dont la conduite en 1814 avait été un modèle de loyauté, fut accusé d'avoir préparé secrètement le 20 mars 1815. On sait aujourd'hui que la conspiration attribuée à quelques hommes fut l'œuvre delà Franco entière; ou plutôt, que signifie ce mot de conspiration? il y eut les insolences de la cour et la revanche subite de la patrie; humiliée et indignée, la France de 1815 appartenait d'avance au captif do File d'Elbe. Madame de Souza n'eut pas de peine à justifier son fils, et tout offensée qu'elle fût, elle ne permit pas à la passion d'effleurer une minute les sentiments qu'elle
avait voués à son amie. La lettre même où elle se plaint avec larmes est encore plus tendre qu'attristée.
Mais il est temps de laisser parler madame de Souza. Ses lettres à madame d'Albany, conservées au musée Fabre, sont presque aussi nombreuses que celles de Sisnioiidi; nous en donnons quelques fragments qui intér( ssent l'histoire de l'époque et qui peignent sous un nouveau jour l'exquise sensibilité d'une âme d'élite.
« 18 janvier 1811.
«... Ma chère amie, je me sens d'un tranquille, d'une certitude, de pouvoir toujours m'appuyer sur votre cœur, me réfugier près de vous si j'avais des peines. Prés de vous, mes défauts trouveraient de l'indulgence, mes qualités de l'affection; enfin, avec vous, je suis moi, telle que Dieu m'a faite, sans crainte de perdre votre amitié, sans désirer me faire 'meilleure que je ne suis, sans le faux-semblant de me dire plus mauvaise que je ne crois l'être; je suis moi, et vous pourriez voir mon cœur à jour sans que je voulusse être connue par vous autrement que je ne me connais moi-même Ma bonne amie, quel bien votre amitié me fait ! et quel bonheur de se dire à tous les instants : 11 y a une âme qui recevra toutes les impressions de la mienne! — kdie.u, chère, chère amie, au mois de juin. Oh! c'est pour moi, cette année, que le printemps sera vraiment la saison des roses. »
« 16 février 1811.
« Il y a bien longtemps que je ne vous ait écrit, ma bonne et chère amie, parce que je suis toute à travers la correction de mes épreuves, que j'en meurs de fatigue et d'ennui'. Mais je compte si bien sur votre amitié, que je vous écris aujourd'hui seulement pour vous dire que je souffrotte un peu, mais que ce n'est rien, ■ — et que je vous aime de toute mon âme. La casa vous honore, vous altend, n'a qu'un cri après vous.
« ... Ma bonne, mon excellente amie, je vous quitte ponr les points, les virgules. Le premier volume est déjà imprimé, mais j'en ai encore deux. Je dis comme les femmes en travail : je ne ferai plus d'enfants.
« Je vous aime de toute mon âme, je vous embrasse de tout mon cœur, et je suis bien émue, bien heureuse, en pensant au mois de juin, ma bonne amie. »
« i mars 1811.
« Ma bonne, mon excellente amie, je vous aime de toute mon âme, et je suis si fatiguée de ma chasse aux mots, que je n'ai que le temps et la force de vous répéter que je vous aime et que je me porte bien. J'ai déjà deux volumes d'imprimés; à la fin du mois, je vous dépêcherai ces petites- que je mets sous votre protection, si on
* Madame de Soiiza a imblié, en l<Stl, un de ses principaux romans, Eugénie et Mathilde.
- Les deux héroïnes du roman, Eugénie et Malhilde.
veut les critiquer chez vous. — Florence est une si petite ville en comparaison de notre capitale du monde, que j'ai manqué dire dans voire endroit.
« ... La casa vous aime, vous honore, vous attend; mes beaux jours commenceront au mois de juin.
« Ma bonne, bonne amie, je vous embrasse encore, et je me trouve bien étonnée de savoir mettre des points sur les i, moi qui ne suis guère pointilleuse.
« Mille et mille compUments à M. Fabre. — Nous avons le plus beau temps du monde. Ma chère amie, que je serai heureuse de vous revoir! »
■< Avril 1811.
«... La cûsft a jeté les hauts cris quand je lui ai dit votre mauvaise pensée. Tous sont à vos pieds pour résister à cette apparence de raison qui fait que l'on se sacrifie toute sa vie... Ah ! ma bonne amie, revenez, je vous en conjure. Vous serez mieux ici qu'où vous êtes, sous tous les rapports.
« Monsieur Fabre, revenez-nous, ramenez-la; vous ne savez pas combien nous la soignerons, et comme nous vous soignerons aussi, d'abord par estime pour vous, mais aussi parce que vous nous la ramènerez, et que, par là, vous m'aurez fait le plus grand plaisir que je puisse avoir en ce monde. Répondez-moi vous-même et rassurez-moi.— Avez-vous lu Eugénie et Mathilde? Avez-vous pleuré? Cela me dira plus qu'aucun éloge.
« Mon Dieu! mon Dieu! quelle vilaine pensée elle a eue là! Je voudrais écrire tout aniour de sa chambre : l'"' de
juin. Voîis l'ave» 'promis. Lisez bien alteiitiveinent ma lettre à elle, vous verrez qu'elle peut et doit revenir.
« Mille complinicnts de la casa et de tous les habitués, mais de moi avant tous les autres. Oh ! j'espère que vous reviendrez. Hors le soleil, vous serez tous deux mieux ici, je puis vous l'assurer, n
« 15 mai 1811.
« ... Je vois, ma très-chère amie, que vous remettez votre voyage au moins pour six mois, et alors voudrezvous voyager l'hiver? Ce sera donc seulement au printemps que je puis vous espérer. Enfin, vous promettez de venir, mais tiendrez-vous votre promesse? Le 1'^^'" de juin me fait peur. Ou'il sera triste ce 1*'' de juin que j'attendais avec tant d'impatience! Le petit jardin est plein de roses, et je pensais que vous le verriez dans toute sa parure, que M. Fabre y trouverait de belles fleurs pour ses portraits, et tout cela passera sans vous voir; c'est bien, bien triste, je vous assure...
tf Je conçois vos raisons, mais je vous aimerais un peu moins de raison... Mandez-moi donc dans votre première lettre un jour que je puisse placer dans mon cœur à la place de ce 1*'" de juin attendu avec tant d'impatience; donnez-moi un jour, un mois sur lequel je m'appuie; si vous saviez, mon excellente amie, combien je me réjouissais de ce l*"'' de juin! 11 m'arrivait de m'en frotter les mains toute seule dans ma chambre. Ah! ma bonne amie, j'en aime un peu moins la raison. Cette daine et ses amis, le courage, la patience, sont de grandes vertus dont je voudrais n'avoir jamais besoin.
« ... Les voieurs sont entrés cette nuit dans mon jardin par chez la voisine Minette, qu'ils ont volée; moi, j'imagine qu'ils voulaient seulement admirer mes roses. Cependant j'aurai bien un peu d'inquiétude pendant quelques nuits, et puis je redormirai tranquille. C'est comme cela de toutes choses.
« Mille et mille compliments à M. Fabre. Je lui sais bien gré d'avoir pleuré h Eugénie ; je le remercie de son petit mot dans votre lettre, et je voudrais bien qu'il ne fît pas si grand cas de votre raison. ■ — Ma bonne amie, que ce 1'"' de juin sera triste, et je croyais qu'il serait si heureux pour moi ! »
«Août 1811.
ft ... Il me faut d'autres élrennes, et je vous demande votre portrait par M. Fabre. Je vous en prie, je vous le demande comme ce qui me fera le plus de plaisir; ne me dites pas non. — Monsieur Fabre, je vous en supplie, forcez-la à se tenir, et donnez-moi cette bonne, cette franche expression du plus excellent cœur qui fut jamais. Vous me ferez le plus vif plaisir, je vous en supplie. Votre talent et son portrait, je serai mille fois contente. C'est à vous, monsieur Fabre, que je fais cette prière. Ne lui laissez point dire de ces phrases : A mon âge ! quelle folie! etc. Je l'aime, je la veux comme elle est, et mon amitié n'a pas besoin des parures de sa jeunesse. Je la veux bonne comme elle était quand elle venait me voir. Enfin, je vous prie tous deux, ne me refusez pas. Je le désire tant, je vous en supplie si bien de tout mon cœur, que j'y compte pour mes étremies. »
A MADAME DALBANY. 375
21 septembre 1811.
(( Que je vous remercie, ma Irès-chère amie, de votre bonne lettre, bonne comme vous ! Mais je n'entends ni ne reçois ce que vous me dites sur votre jiortrait. Je veux que M. Fabre fasse passer à la postérité cette excellente figure où règne tant de bonté. Son attachement pour vous l'inspirera, et je suis sûre que jamais il n'aura fait un meilleur portrait. Point de vos phrases sur la vieillesse; chaque âge a sa beauté particulière, et M. Fabre le sait bien. Moi, je veux un portrait de vous, telle que vous êtes. Peut-être un chapeau plus requinqué que celui de vos visites du matin, encore l'aimerais-je comme cela. Je vous prie, je vous supplie, que cela ni'arrive avec vous, si vous revenez, ou sans vous, si vous restez jusqu'au mois de mai... Monsieur Fabre, je vous en prie, qu'il reste un beau portrait de notre amie, et que mes petits-enfants le regardent avec attachement. Est-ce que je ne m'avise pas, moi, qui ne suis pas la moitié si bonne qu'elle, de désirer aussi laisser ma figure à ces petits? Je vous en prie, mon cher monsieur, signalez-vous, et que l'on reconnaisse que c'est le (jénie ami qui a peint cette bonne âme, celte âme divine que nous aimons tant. Ce sera votre chef-d'œuvre, j'en suis sûre, et vous vous devex, cela. Peut-être ensuite que si vous faites une merveille, vous ne voudrez plus me la donner, mais au moins que sa figure existe, telle que je la peindrais si je pouvais...
(( Adieu, ma bonne, mon excellente amie. Votre portrait pour mes étrennes, voilà le dernier mot de votre en-
fant gâtée, comme vous aviez la bonté de me dire aux jours de notre jeunesse, car je suis votre sœur cadette ci voilà tout. Je vous aime de toute mon âme.
« Adèle. »
« 7 novembre 1811.
«... Monsieur Fabre, c'est à vous que je m'adresse : avez-vous commencé le portrait de noire amie? Comment la représentez-vous? avec des mains, avec des pieds ou jusqu'aux genoux? Donnez-lui cette expression de bonté, et ne la laissez pas rêver, car alors elle prend un de ces airs à cent lieues de là que je ne veux pas qu'elle ait. Parlez-lui de ses amies, parlez-lui delà casa, enfin donnez-lamoi telle qu'elle est, quand elle me dit : Bonjour, ma chère. — Mon Dieu, que je serai contente quand je vous reveri'ai! Ce sera là le portrait que je gaiderai, connue son amitié, pour la joie et le bonheur de ma vieillesse. »
cr 20 décembre 181 1.
« Que je vous remercie, ma chère amie, des belles étrennes que vous me promettez! Votre portrait ne me quittera jamais; il sera dans ma chambre avec celui de mon fils...
« Je vous remercie aussi, monsieur Fabre, et je m'en rapporte bien à votre attachement, à votre connaissance de cette âme divine, pour me la donner telle que je l'aime depuis tant d'années. Votre talent suffit pour faire un bel ouvrage que tous les amateurs se disputeraient, mais vo-
A MADAME D'ALDANY. Ô77
tro attachement y ajoutera tout ce qui doit contenter l'amitié.
« ... Je suis tout entière dans les lettres de madame du Deffant '; quelle méchante personne ! Chacun y trouve son paquet. Ma pauvre madame d'Angevillers y est bien maltraitée. Les beaux fruits dont elle l'accablait auraient dû l'adoucir. Une seule fois elle dit qu'elle est bonne, et dans vingt endroits elle la couvre de ridicule. Voilà ce qui s'appelle de la méchanceté; c'est lorsque le mauvais œil est plus preste que le bon; lorsque, par une pente naturelle, on ne voit jamais que les défauts, et qu'aucun principe ne vous fait, garder le silence sur ces belles découvertes. Pour me refaire, je lis Nicole : Sur les moijeiis de conserver la paix avec les hoîiunesj et j'espère que, d'un côté, la tristesse que me laisse cette disposition de madame du Deffant (tout en admirant ses lettres) ; et, de l'autre, cette pensée que l'indulgence, la bienveillance sont un meilleur esprit de conduite ; — ces deux antidotes ou antipodes de madame du Deffant et de Nicole me rendront, j'espère, plus aveugle que jamais sur les fautes des autres. Eh! mon Dieu, qui n'a ou n'a eu les siennes? et qui ne croit avoir eu sa bonne raison poui tout ce qu'il a fait?
« Ma bonne, bien bonne amie, revenez-moi, car il n'y
a que vous de parfaitement bonne la casa vous pié-
senle ses hommages. Le jour de l'an, nous dînerons ensemble, et la première santé bue sera la vôtre. Vax parlant
* Il s'agil (Je la correspondance avec ^Valpole qui venait d'èlrc» publiée en Angleterre, Ixtlres do la marquise du Dcf/aiit à Horace Walpole de \1C>C, à 1780. Londres, 1810, 4 vol. in-18.
378 LETTRES DE MADAME DE SOUZa
de toasts, le prince Kurakin a donné un grand dîner le jour de la naissance de l'empereur de Russie. Il n'y avait prié que ce qu'il y a de plus considérable en Français, généraux, maréchaux, minisires, el, pas un membre du corps diplomatique. La première santé qu'il a portée a été : A l'amitié inaltérable des deux emj)ereurs !
« Adieu encore, ma très-bonne... je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. »
« 28 janvier 1812.
« Ma bonne et chère amie, vous apprendrez avec plaisir que mon fils est nommé aide de camp de S. M. l'Empereur. Je l'attends à toute minute, et vous jugez de ma joie. Oh ! mon Dieu ! que je serais heureuse que le premier repas qu'il prendra chez moi fût avec vous et à un de ces petits dîners que vous aimez ! Voilà une bien belle place qui excitera bien des jalousies; notre enfant aura à se faire pardonner son succès par les envieux et à le mériter vis-à-vis de l'empereur. Du reste, tout le monde dit du bien de lui, et vraiment il s'est fait estimer et aimer dans cette campagne ; il est tout mon bonheur.
« Mais quand donc nous reviendrez-vous ? On parle (c'est-à-dire Paris) du départ de l'empereur au mois de mars; vous ne serez sûrement p'as ici, mais au moins y viendrez-vous pour que je vous donne mes premières roses?...
« Adieu, ma bonne, ma chère amie, je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure. Dites-moi quand vous reviendrez.
A MADAME D'ALBAiNY. 579
« La casa vous offre mille hommages. Votre souvenir nous est aussi vif que lorsque vous étiez présente, soyezen bien sûre.
.< 21 avril 1S12.
« Enfin, ma très-bonne amie, nous touchons au mois de mai, et j'espère que votre première lettre me dira quand je vous reverrai...
« Je suis bien triste, j'aurai bien besoin de vos consolations, car on parle sans cesse de départ, et depuis six semaines c'est toujours d'une semaiiie à l'autre que je crains d'avoir à me séparer de mon fds. Combien j'aurai besoin de vous, ma très-bonne amie, dans un moment où tant do dangers, un si grand éloignement, rendent l'absence plus cruelle! Enfin je suis bien, bien triste, et je sens encore dans mon cœur des mouveinents de joie en pensant à votre retour. Jugez si je vous aime !
. . . . On a beaucoup crié famine, et je puis vous assurer que Paris est approvisionné pour un an. Dans les campagnes, chacun fait des efforts pour arriver à la moisson, et l'on y parviendra. Venez, venez, et je vous ferai casser une croûte avec les anciens amis de la casa.
« Mille compliments à M. Fabre; j'aurai aussi bien du plaisir à le revoir. J'attends votre poi trait avec bien de l'impatience; il aura la plus belle place de ma chambre. Oh ! ma bonne amie, que j'aurai du plaisir à vous revoir, à regarder à ma pendule si cette heure de midi arrive, et avec elle si vous arrivez. Nous nous promènerons tous les matins et nous ferons ensuite de petits diners où il
380 LETTRES DE MADAÎÎE DE SOl'ZA
n'y aura que trois plats, mais excellents. Adieu, ma bonne
et chère amie; puisse cette lettre vous trouver faisant vos
paquets ! Adieu encore, mais pas pour longtemps à ce
que j'espère. Je vous aime, je vous embrasse de tout mon
cœur.
« Arrivez, arrivez, j'écrirais dix pages que je ne dirais pas autre chose; et n'écoutez pas les alarmistes, nous sommes trés-traiiquilles et encore fort gaies dans ce beau Paris où je vous attends. Le i'i de mai est ma fête; que j'aurais de plaisir à la passer avec vous ! »
« 19 mai 18b2.
« Point do vos nouvelles, ma chère amie. Madame votre sœur dit que vous êtes en route; moi je ne m'en flatte pas. Cependant elle prétend que votre retour est absolument nécessaire. Entendez-vous ce mot : nécessaire? je ne l'ai jamais aimé, — et entre nécessaire et impossible, je donnerais le choix pour une épingle, tant je hais tout ce qui me commande! — sauf dans ce moment où je le trouve charmant s'il vous ramène, et si vous ne nous alléguez aucune impossibilité.
« J'avoue cependant que lout ce qui sent la contrainte me déplairait fort à votre place ; mais, mon excellente amie, pensez au plaisir extrême que j'aurai à vous revoir, pensez aussi combien je suis seule et malheureuse ; mon fils est parti, et Dieu sait quand il reviendra! Mettez donc un peu hors de votre tète ce mot nécessaire, et reveneznous comme si vous voyagiez de votre plein estoc et que vous fissiez une course de plaisir. D'ailleurs, il me faut
A MAl>AiME 1» ALbAiNV. 381
mes étieniies, vous me les avez promises; je veux voire portrait; je veux, dans mes rêvasseries, l'egarder cette excellente figure où règne tant de douceur et de bonté.
« . . . . Me voilà pour six mois dans les transes conliiuielles. Oh ! si vous étiez près de moi, je vous parlerais de mes peines et vous me répondriez par de la raison et de l'espérance, car moi toute seule je ne trouve que des inquiétudes.
« Comment se porte M. Fabre? Je le prie d'aimer Paris, qui cependant est une vraie solitude dans ce moment, et d'y revenir avec la moitié autant de plaisir que j'aurai à lui donner encore ces petits dîners qu'il paraissait aimer, malgré leur exiguïté. Voilà un mot, je crois, de ma façon.
« . . . . Adieu, ma bonne, ma chère amie, reveneznous le plus tôt possible, et quand je pense que ce sera pour rester toujours, mon cœur en saute de joie. Revenez-nous, voilà le mois de mai, vous ne pouvez plus tarder sans manquer à toutes vos paroles, et vous n'en êtes l)as capable. Je vous aime, je vous embrasse de tout, tout mon cœur.
« Adèle. »
« ^5 septembre 181 '2.
« Ma chère amie, la tête me tourne. Depuis huit jours on annonçait une grande bataille, et je ne vivais pas. Cela ne m'a pas empêchée de penser à vous... Charles est sain et sauf de cette bataille, et j'en remercie Dieu de tout mon cœur, car elle a duré dix heures'. Mais je crains
' I.a bataille de la Moscowa, gagnée par l'eniiieieur le 7 scpfeui- In-e 1S12, ef qui invcérla rie huit jdiirs iiolic ciiln'c à Moscou.
qu'il n'en faille une aulre avant Moscou. L'empereur a été, comme toujours, victorieux sur tous les points; aussi n'est-ce que pour les individus que l'on tremble. Ma bonne, ma chère amie, priez pour inoi, car je suis bien malheureuse, et aimez-moi, car je vous aime de toutes les affections de mon âme. Je n'ai pas la force d'écrire davantage. »
« 28 octobre 1812.
(( Ma bonne, ma chère amie, j'ai reçu votre portrait avec une reconnaissance et un plaisir indicibles. La voisine le trouve charmant ; tout le monde se récrie sur ce bonnet, ce châle, faits d'uive main admirable. On trouve ma bonne amie un pou sérieuse, maison dit : « C'est sa faute ! )) et tout le monde admire le pinceau de M. Fabrc. Et ces chairs admirables ! Enfin je suis bien contente, et je le remercie aussi de tout mon cœur. Votre portrait sera près de mon fauteuil et ne me quittera jamais
« La casa vous offre ses respectueux et tendres hom-= mages. Chacun a pris, tourné, examiné, envié votre portrait, et tout le monde m'a chargé de comphmenter M. Fabre et de remercier mon excellente amie...
« Encore mille remcrcîmcnts à vous, mon excellente amie, et à M. Fabre. Nous avons bu à votre santé, à la sienne, le lendemain de l'arrivée du porirait dans la maison ; mais c'est à votre retour que j'aurais bu, à en perdre un peu la raison, si vous m'aviez désigné cet heureux jour. »
« li décembre 1812.
« J'ai été bien malheureuse depuis les lettres du 12, c'est-à-dire depuis un mois, ma très-excellente amie : je n'ai plus tu un mot de mon fils. Enfin, hier, il est arrivé à ma voisine une lettre du 'il, qui dit : Charles se porte bien. J'ai un peu respiré et aussitôt je vous écris. Que je souffre en pensant au froid qu'il doit éprouver! Nous avons un hiver qui commence d'une manière terrible. La rivière est prise, le froid est accompagné de vent; et tout cela est du printemps en comparaison de cette indigne Russie, pays abandonné de Dieu et du soleil. Je n'ai pas encore de lettres de mon fils, mais enfin il se portait bien le 27. Que de grâces à rendre à Dieu ! car enfin ses rhumatismes pouvaient le prendre, et que serait-il devenu dans ce mouvement latéral où il ne s'agit d'espérer feu ni lieu? Qu'il souffre, ma bonne amie, et que je souffre pour lui !
« . . . . Croiriez-vous que je n'ai pas encore été au salon ? je ne sors pas de mon fauteuil, j'y rêve, je gémis, je vois un désert de neige, je calcule tous les maux qui en peuvent arriver et je me couche sans avoir pu respirer. Si vous étiez ici, j'aurais quelques moments de consolalion ; mais vous êtes si loin que je ne puis même pas espérer vous revoir si je succombais à tant de peines...
« Ma chère, ma très-chère, .où est-il à l'heure où je vous parle et où je vous écris grelottant auprès de mon feu ? 11 faut tout le génie et toute la puissance de l'empereur pour les ramener à bon port.
LETTRES DE MADAME DE bUUZA
« "Il décembre I81'2.
« Enfin, ma chère amie, après un mois d'attente et d'angoisses, j'ai reçu une lettre de mon fils du 6 décembre ; l'Empereur avait bien voulu le nommer général le 5, et Charles se portait bien. Mais comme ils ont dû souffrir par ce froid! Le 9, le thermomètre était à 22 degrés, et il ne s'arrêtera pas là. Le prince de Neufchâtel est resté à l'armée, par conséquent Charles aussi, mais enfin ils vont trouver des quartiers d'hiver : il souffre de son rhumatisme, mais cependant il va toujours.
« Pour moi, je ne suis pas encore remise des inquiétudes affreuses que j'ai eues pendant ce mois entier où j'ai été sans nouvelles, et personne ne nommant Charles. Enfin j'ai cruellement souffert, et combien j'aurais eu besoin de me sentir près de vous! Actuellement qu'il n'y a plus de Cosaques entre lui et moi, j'espère avoir des nouvelles plus souvent.
« Adieu, ma bonne et chère amie, je vous aime de tout, tout mon cœur. La casa vous offre mille hommages. Tous les jours de petits dîners nous buvons à votre santé et nous vous regrettons.
« Mille compliments à M. Fabre. Lebrun a trouvé votre portrait peint comme un ange; il est resté dans l'admiration de la chair, des détails ; enfin il disait entre ses dents inie multitude de petits mots d'admiration qui ont fini par : « On ne peint plus comme cela. » — Ma bonne amie, je vous remercie encore de toute mon âme, comme je vous aime, d
A MADAME DALBA^'Y. 385
c< 14 mai 1S13.
« . . . . J'aime beaucoup votre M. Sismondi ; il est si naturel, si simple, au milieu de tant de connaissances et d'ouvrages qui ont demandé tant de travail et de lectures ! C'est une personne à qui je puis parler de mes roses, et qui, sans s'en douter, m'a fait une réponse, l'autre jour, qui m'a été au cœur. Il se promenait, regardait mes roses, et je lui disais : « C'est incroyalde ce que « je perds de temps dans ce petit jardin. — Oh! je « connais bien cela, me répondit-il, car je vois ma mère « passer bien du temps dans le sien. » — Ainsi, ma chère amie, ce que l'ait sa mère est bien fait. J'ai laissé passer cela sans rien dire, mais je l'en ai mieux aimé.
« Tout son dernier ouvrage est bien, est bon et instructif, mais il y a des pages qui vous feront bien plaisir; celles sur la fin de cette littérature arabe laissent une impression mélancolique que je préfère à toutes les pages de Chateaubriand. »
« 7 août 181".
« Je suis bien triste, bien inquiète. Oh! c'est dans ce moment que j'aurais besoin de vous voir et d'être consolée, IranquiUisée par vous! Si l'on voyait son fils courir sur le bord d'un précipice, les passants, les amis ne s'étonneraient pas des cris et de l'effroi d'une mère ; à la guerre, il est toujours sur le bord d'un affreux précipice ; il est toujours dans un immense danger, et cependant on dit à cette pauvre mère : Ne pleurez pas, ne criez pas, ce
n'est rien. Ah! ma chère, le succès de l'empereur n'est pas douteux ; sa gloire, son génie répondent de la victoire; mais CCS pauvres petits gringalets d'aides de camp, oli ! qu'ils sont exposés !
« Je vous aime, je vous embrasse de tout mon cœur, je vous désire à tous les instants, je pense qu'il serait bien heureux pour moi et très -bon pour vous de revenir. Croyez, ma très-chère, que ce souhait vous a sincèrement et sérieusement pour objet. Mille compliments à M. Fabre, et à vous, ma bonne, mon excellente amie, les assurances du plus parfait attachement. La casa vous offre mille respects. Je n'ai pas le courage de vous en écrire davantage, mon cœur est trop plein. »
« 2G mai 18U.
« .... Je voudrais bien que tout ce qui est ici eût pris l'habitude de lire l'histoire comme vous ^ Voilà tout ce que je puis répondre à voire grande lettre. Pour moi, je me suis mise à faire un roman, cela m'amuse et me distrait.
« Madame de Staël est ici et son So^lon (ceci entre nous; ne me répondez même pas là-dessus) est déjà devenu un objet d'inquiétude.. On y parle beaucoup constitution et idées libérales. C'est dangereux dans ce moment, d'autant que le roi ne peut pas avoir de ces libéralités qui aplanissent les obstacles. Je ne l'ai pas encore vue... M. le duc d'Orléans est arrivé, il est bien raisonnable. »
' Tout ce qui est ici, c'est-à-dire évidemment les Bourbons et leur cour. On sait que l'entrée solennelle de Louis XVIII à Taris avait eu lieu le 5 mai 1814. Madame de Souza, qui venait de recevoir de
« Ce 11 (fin de 1814 au commencement de 1815).
« Je vois, ma chère et bien chère amie, que vous me reprochez mon petit papier; mais il m'est pkis commode, et que fait-il à la longueur des lettres, si les lignes sont plus rapprochées et l'écriture plus fine? Vous me dites encore que j'écris sans confiance ; mais croyez-vous que l'on n'ouvre plus les lettres à la poste ? Je vous ouvrirais toute mon âme, si je vous voyais. A présent, je dis seulement que je vous aime de tout mon cœur. Vous le savez, mais j'aime à vous le répéter, et si ce n'est pour votre plaisir, que ce soit pour le mien....
« D'ailleurs, que vous dire? Le roi est juste et bon, mais ses entours sont implacables. Tout ce qui avait un peu d'éclat depuis dix ans est relégué dans sa tanière. On ne s'embarrasse ni du mérite qui vous avait fait choisir, ni de la conduite noble et courageuse que vous avez tenue; tout est oublié. Je puis dire devant Dieu n'avoir jamais çianqué l'occasion d'obliger ; eh bien ! il est des gens dont la reconnaissance enthousiasmée me semblait trop forte, tant que j'ai été en position de les servir, et qui, du moment que le roi a dû revenir, n'ont pas plus pensé à moi que si je n'avais jamais existé. Le chapitre des ingratitudes fait mal au cœur. Qu'ai-je fait cependant, moi, étrangère, moi qui n'avais jamais été à la cour de l'empereur depuis neuf ans qu'il avait contribué à faire perdre la place de mon
madame d'Albany une grande lettre sur la chute de l'Empire, souhaite aux émigrés de connaître les enseignements de l'iiistoire aussi bien que sa spirituelle et studieuse amie. Pourquoi ne possédonsnous pas ces lettres de la comtesse?
mari? Mais mon fils a été son aide de camp; quel crime! Comme si la ligne militaire n'était pas de devoir, comme si cette place, qu'on ne demandait jamais, n'était pas toujours le prix de la bravoure, tandis que les places de cour.... Vous savez si j'ai jamais eu d'opinions, moi qui ne vis que par mes sentiments ! Oh ! celle-là m'a navrée ; je suis dégoûtée de la vie et du monde. Quand vous arriverez, je vous dirai : Aimez-moi si vous pouvez, mais vous aurez affaire à une âme malade, à un esprit ombrageux. Voilà mon état. Vous voyez, ma chère amie, que j'aurais aussi bien fait de m'en tenir à ma première page sans vous entr'ouvrir mon âme, car si je me laissais aller sur ce chapitre j'en écrirais de belles. Je m'arrête donc pour finir, comme j'ai commencé, par vous assurer que je vous aime de toute, toute mon âme. Mille choses bien aimables. »
« . . . . Je ne disputerai ni ne discuterai même point sur la politique. On m'a calomniée; la calomnie passera. Si elle ne passe pas, moi je passerai ; et au dernier jour, ce qui importe, c'est de n'avoir jamais causé un moment de peine à personne. C'est ce que je pourrai dire à Dieu, qui du moins voit le fond des cœurs !
« . . . . Quand la fièvre de l'esprit de parti sera passée, j'espère que vous viendrez voir Paris. Mesdames vos sœurs et vos amis le désirent bien vivement. Pour moi, vous en êtes bien sûre; et mou petit dîner et ma casa prendront un air de fête pour vous recevoir. »
A MADAME D'ALHANV. 7M)
« 9 septembre 1813.
« Cette lettre vous sera remise par le général Mackensie, qui iri'a demandé une lettre pour vous. On l'appelait le beau !\lackensie, mais ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il est bon et loyal chevalier.
« Je ne pense pas que vous songiez de sitôt à venir ici ; la terre est encore mouvante et les ceiulres brûlent encore. Je ne crois pas à des révoltes considérables ; mais la réaction est si forte qu'il y a des mécontents partout; les troupes (prussiennes surtout) ont si complètement exploité la France, qu'il n'y a que malheurs et malheureux. Cet hiver, le pauvre ne rencontrera que des pauvres, et je tremble pour ces temps, toujours difficiles à passer.
« Si le foi était venu seul en 1814, il n'y aurait point eu de 20 mars. Si dernièrement encore il était revenu seul, il n'y aurait point aujourd'hui d'inquiétudes. Mais sa cour est plus intolérante qu'elle n'a jamais été. A la suite de longues guerres, le péril n'est pas compté pour grand' chose, et beaucoup d'hommes aimeront mieux être pendus qu'humiliés, surtout par des gens qui n'ont jamais vu le feu. Si les nobles consentaient à n'être pas plus royalistes qiie le roi, on ferait de tout côté des concessions pour n'être que Français et bons Français ; mais les récriminations sortent de toutes parts, et de tous les côtés chacun lit son livre en tournant les feuilles non pas de gauche à droite, mais de droite à gauche '.Voilà, ma trés-chére,
* Cette même image se retrouve, plus complète et plus claire, dans l'élégante étude de M. Sainte-Beuve qui, sans doute, avait recueilli ce souvenir chez quelque habitué de la casa. « 1/ auteur
notre situation, et si elle n'annonce pas de grands troubles, au moins fait-elle présager beaucoup d'ennuis.
« . . . . Adieu, ma bonne et chère amie, je vous aime de tout mon cœur, de ce cœur qui en mourant pourra se dire : Il n'est personne à qui j'aie fait un moment de peine, personne de qui j'aie dit un mot qui pût affliger. Ce n'est pas assez pour vivre heureuse, mais cela suffit au moins pour mourir tranquille. )>
« Ce 10 décembre |1815?-1816?)
« . . .Ce qui nous occupe à Paris, c'est l'accident de ce pauvre abbé Morellet. C'est bien la peine d'arriver à quatre-vingt-huit ans pour être emporté par des chevaux de fiacre M Ce malheureux abbé venait de monter dans la
d'Eugène de Rothelin, dit l'habile portraitiste, goûte peu, on le coiigoit, les temps d'agitation et de disputes violentes. Un ami qui l'interrogeait, en 1814, sur l'état réel de la France jugée autrement que par les journaux, reçut cette réponse que l'état de la France ressemblait à un livre ouvert par le milieu, que les ultras y lisaient de droite à gauche au rebours pour tâcher de remonter au commencement, que les libéraux couraient de gauche à droite, se hâtant vers la fin, mais que personne ne lisait à la page où l'on était. » Critiques et portraits littéraires, tome II, p. 528 (1841).
* En lisant cette exclamation, qui donne à une sympathie très-réelle un léger accent comique, on se rappelle involontairement cette page de Diderot dans laquelle la petite critique littéraire, la critique méticuleuse et timorée du dix-huitième siècle est comparée à une espèce de Rossinante montée par l'abbé Morellet en personne : « Si j'avais la critique à peindre, je la montrerais arrachant les plumes à Pégase et le pliant aux allures de l'.^cadémie. Il n'est plus, cet animal fougueux qui hennit, gratte la terre du pied, se cabre et déploie ses grandes ailes ; c'est une bête de somme, la monture de 'abbé Morellet , le prototype de la piéthode. » Pauvre bel esprit !
\oiture, ses nièces s'apprêtaient à le suivre, lorsque les chevaux prirent le mors aux dents et passèrent par-dessus une borne ; la voiture fut renversée, mais comme la portière était restée ouverte, l'abbé tomba en dehors et eut la voiture sur lui; on le releva de là le fémur cassé, ce dont il ne se doute pas; il ne croit avoir que des contusions. Dubois dit qu'il est impossible de lui remettre la cuisse ; ainsi, le voilà dans son Ut pour trois mois et, s'il en relève jamais, ne pouvant plus marcher qu'avec des béquilles.
« Du reste, il a conservé toute sa tête pendant et depuis l'événement. Vous voyez qu'il aurait peut-être été jusqu'à cent ans, ayant autant de forces. Je l'ai vu; il est aussi tranquille que si on l'avait mis dans ce ht pour dormir paisiblement....
« La casa vous offre mille hommages. »
« Paris, octobre 1817.
({ Ma très-chère amie, je vous prie de mettre dans votre bibliothèque le livre que M. de Souza vient de faire imprimer à ses frais, et qui ne doit pas être vendu. C'est un pur hommage qu'il offre à son pays, qui n'avait pas encore fait une belle édition du poëfe qui a si bien célébré la découverte de l'Inde et les temps de sa gloire. Si vous pouviez lire le dernier paragraphe dv ï Avertissement, vous y jugeriez quels ont été ses sentiments. C'est mon inaii qui vous l'offre...
« Notre Camoëns n'aura que deux cents exemplaires, et
avoir passé une vie si longue à plumer Pégase et mourir emporté par des chevaux de fiacre !
392 LETTRES DE ÎIADAME DE SOIIZA
c'est pour être envoyé dans toutes les bibliothèques publiques de l'Europe, et ensuite doiniè au très-petit nombre d'amis qui apprécieront cette noble et patriotique entreprise. Enfin, depuis cent cinquante ans, personne ne l'avait faite, et je ne crois point qu'il y ait d'exemple de particulier peu riche qui ait fait une si belle édition sans permettre qu'un seul exemplaire soit vendu. J'en suis fière, j'en suis heureuse, et tous les éloges qu'on donne ici à mon mari me font tellement redresser que j'aurai bientôt une tête altière et une taille de quinze ans. Toute à vous, ma très-chère. «
« Paris, 17) novembre 181".
« Je suis furieuse, ma très-chère amie. Il y a plus de six semaines que je vous ai écrit en vous envoyant un exemplaire de notre édition de Camoëns. M. de Souza a remis ma lettre et le volume dans une caisse adressée au comte Funschal, que le chargé d'affaires de Portugal ici a promis de lui faire passer. Je croyais le tout arrivé à sa destination, lorsque hier j'ai appris que ce monsieur avait encore cette caisse chez lui, en attendant avec une patience toute portugaise qu'il eût à envoyer un courrier en Italie. Croyez bien, ma très-chère amie, que vous avez élé une des premières personnes à qui j'ai pensé, ainsi que mon mafi, pour envoyer cet ouvrage qui a très-bien réussi et qui véritablement est le plus bel ouvrage qui soit sorti des presses françaises. Il n'y aura aucun exemplaire de vendu. C'est une espèce do monument que mon mari a voulu élever à sa patrie et au poète qui a si bien célébré les
A MADAME D'ALIÎANY. r,îr.
temps de la gloire portugaise. Il n'a fait tiivr que deux cents exemplaires (et, entre nous, cela lui coûte plus de soixante mille francs) ; il compte en donner à toutes les bibliothèques et académies des deux mondes, et en offrir à ses plus cbers amis ou aux particuliers qui auront de belles bibliothèques. A tous ces titres, vous deviez avoir les premiers exemplaires, et grâce à ce monsieur, malgré tous mes soins, les voilà encore à Paris : et Dieu sait combien ils y rentreront! Enfin, je suis furieuse, d'autant que j'espère que M. Fabre sera content des gravures. Je vous demande de lire le dernier paragraphe de V Avertissement et la Vie, qui est de mon mari ; avec l'italien, ce vous sera facile.
(( M. de Souza en a envoyé un exemplaire au Roi et aux grandes bibliothèques ici. Sa Majesté l'a accepté et fort admiré. Pendant trois jours il l'a montré à tous les courtisans, avouant que rien d'aussi beau n'était sorti des presses françaises. Voilà, j'espère, un succès ! et d'autant plus flatteur que MM. les courtisans ne s'y attendaient pas.
« . . . . Adieu, ma très-chère amie, vous connaissez mon ancien et parfait attachement pour vous. Que je serais contente de vous revoir, do vous avoir encore à notre petit dîner! Mille compliments à M. Fabre.
« 21 décembre 1817.
« Nous recevons à l'instant votre lettre du 5 décembre, ma très-chère amie, et je suis charmée que vous soyez contente de notre Camoëns. A mon avis, la plus belle
gravure comme travail est celle d'un nommé Toschi, de Parme'.
« Si vous pouviez imaginer ce qu'il en a coûté à mon mari de peines et d'argent depuis cinq ans, vous estimeriez plus encore cette entreprise. Que de fois il est resté cinq, six et sept heures chez M. Didot! Car ni l'imprijneur, ni le prote ne savaient la langue, et l'on imprimait l'ouvrage comme un tableau de mosaïque. Enfin, j'ai cru souvent que la santé de M. de Souza y succomberait. Nous ne nous vantons point de ce qu'il a coûté ; ce serait une folie sérieuse aux yeux des hommes froids, qui ne sentent point l'extrême satisfaction qu'une Ame noble et généreuse trouve à élever un monument à celui qui a chanté et illustré les temps de gloire de son pays. Pour moi, je n'ai eu d'autre mérite que de promettre à mon mari de diminuer toutes les dépenses de la maison le plus possible, afin que son fils ne trouvât point cette somme de moins dans sa fortune, et qu'elle fût prise tout entière dans nos économies, si nous vivions quelques années. , «... Gérard vient de faire un portrait de madame de Staël, qui est vraiment admirable C'est elle, sans être trop flattée, et cependant sans aucun des défauts de sa figure, mais c'est toute son expression. Vous le verrez ici et vous serez étonnée. Adieu encore, ma bien chère amie, croyez à l'attachement bien profond, bien sincère de votre
« Adèle. »
* Les planclies qui ornent celte édition monumentale des Liisiades ont été gravées d'après les dessins de Gérard, Guérin, Girodet, etc.