SUR LES THEATRES
Après la publication du Discours sur VinégaliU la correspondance est interrompue pendant près de trois ans. Dans cet intervalle } Rousseau, habitant l'Hermitage, n'a fait imprimer aucun ouvrage séparément. Il travaillait à ses Institutions Politiques, et lorsqu'il quitta cette demeure le 15 Décembre 1757; h Nouvelle Héloïse était loin d'être achevée. Cependant peu de jours avant son départ de l'Hermitag'e ayant reçu la visite de Rey, il lui lut une partie des lettres de Julie ; et un nouvel engagement pour l'impression de ses écrits en Hollande fut le résultat de cet entretien. La partie de l'Encyclopédie où se trouve l'article Genève venait alors de paraître, mais Rousseau ne la reçut qu'après son établissement à Montmorency. Dans cet article, d'Alemr bert, qui en était l'auteur, attaqua les Genevois particulièrement sur deux points: il compromit
les pasteurs de la cité de Calvin en faisant de leur religion un soeinianisme parfait rejetant tout ce qu'on appelle mystère révélé, et au sujet des théâtres on y lisait le passag*e suivant: "On ne "souffre point de comédie à Genève : ce n'est pas "qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, "mais on craint le goût de la parure, la dissipation, le libertinage que les troupes de comé- "diens apportent avec elles. Cependant ne serait-il "pas possible de remédier à cet inconvénient par "des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen, Genève "aurait des sj)ectacles et conserverait ses mœurs : "les représentations théâtrales formeraient le g*oût "des citoyens, leur donneraient une finesse de "tact, une délicatesse de sentiments qu'il est bien "difficile d'acquérir sans ce secours." —
Ce passage était évidemment écrit sous les inspirations de Voltaire, qui s'étant fixé en 1755 à Ferney et voulant introduire des représentations théâtrales dans les murs de Genève, rencontra une forte opposition de la part des amis des anciennes coutumes de la République dans le Conseil d'Etat et le Consistoire. Rousseau, ayant lu l'article , "indigné — comme il écrit — "de tout ce manège de séduction dans sa patrie" ne voulait pas, parceque son nom se trouvait parmi ceux des auteurs de l'Encyclopédie qu'on lui imputât d'autres sentiments que les siens. Dans sa Lettre à d'Alembert il désapprouve l'introduction d'un théâtre de comédie au sein
d'une République dont la sauvegarde était, à son avis , la dignité personnelle et la sévérité des mœurs. Le titre de son ouvrage est ainsi conçu: "J. J. Rousseau citoyen de Genève à M. d'Alem- "bert, de l'Académie Françoise, de l'Académie "Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, "de la Société Royale de Londres, de l'Acadé- "mie Royale des Belles-Lettres de Suède, et de "l'Institut de Bologne, sur son Article Genève "dans le VIIrae Volume de l'Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre "de Comédie en cette ville. — DU meliora piis, "erroremque hostibus illum. — A Amsterdam, "chez Marc Michel Rey. MDCCLVIII." On voit que par ce titre même il fait valoir sa simple qualité de citoyen de Genève contre les prétentions d'un membre de plusieurs Académies, et tout en exagérant le danger, il en avertit sa patrie, en prenant pour épigraphe le vers de Virgile, où, après avoir indiqué comment le vin, au lieu d'être un remède, amène les dernières horreurs de la peste, le poè'te ajoute cette imprécation: "Dii meliora piis erroremque hostibus illum." (Georg. L. III. vs. 513.)
La Lettre à d'Alembert eut un succès immense, et Voltaire en prit occasion pour couvrir Rousseau d'injures. Ce ne fut qu'en 1766 et secondé par la pression de la Diplomatie Française que Voltaire réussit à établir le premier théâtre •à Genève.
A Montmorexci le 9 Mars 1758.
Je suis si malade, mon cher Rey, que je ne pourrai vous écrire une longue lettre, et qu'à moins d'un miracle, je ne vous écrirai pas longtemps ('). C'est vous dire assez qu'il n'est pas question de voyage. D'ailleurs, votre proposition m'eût fort convenu, et ne doutez pas que si Dieu me rendoit la santé, je n'allasse avec plaisir vivre et travailler avec vous.
Mes Principes du droit de la guerre ne sont point prêts. Mais j'ai un autre ouvrage qui l'est, que je vous offre à la place, et qui bien que plus petit de Volume, vous doit , à mon avis , convenir encore mieux. Je ne puis pas, mon cher, vous en dire le titre; et je vous demanderai même le plus profond secret quand vous en serez dépositaire. Il ne me convient pas non plus de faire une estimation de l'ouvrage. Tout ce dont je puis vous assurer c'est que le sujet en est agréable, et que quoiqu'il intéresse notre patrie (2) en particulier il est fait pour plaire à tout le monde et pour trouver des lecteurs dans tous les états, à moins qu'on soit rebuté par la faute de l'Auteur. Vous me donnerez trente Louis de mon manuscrit, et comme vous ne pouvez l'imprimer qu'en Juin, vous voudrez bien me faire d'avance un mot de réponse afin que je prépare une copie au net pour vous être livrée en Mai.
A l'égard de l'autre manuscrit , je consens à le garder jusqu'en .Janvier prochain. Si je vis encore et (pie je sois mieux, j'irai peut être y veiller moi-même. Si je,
(t) Au commencement 'lu dixième Livre ili's Confessions on trouve lea détails de .«n position.
(2) Roy était natif de Genève.
ne suis plus, comme il y a grande apparence, j'aurai soin de le déposer en des mains qui puissent vous le faire passer, et par la môme voye vous pourrez recevoir aussi la collection pour une édition générale. Par quelque voye que vous me répondiez, ayez soin que votre lettre soit plus soigneusement fermée que la précédente, et gardez-moi le secret sur le manuscrit que je vous offre. Adieu, mon cher Rey, il me semble que je regrette un peu plus la vie, depuis que vous m'avez donné Vidée d'aller la passer avec vous. Je salue votre digne et respectable femme, et vous embrasse de tout mon cœur. MIIe. Le Vasseur vous remercie de vos bontés et vous assure de son respect. Sa mère est à Paris.
A Montmorenci le 15 Avril 17")H.
Je ne saurois vous dire, mon cher Rey, que je suis mieux ; au contraire mon mal fait toujours du progrès . mais je m'accoutume à souffrir, et cela revient presque au même; je n'ai plus besoin de remèdes, mais de patience jusqu'à la fin de ma vie, qui vraisemblablement ne doit pas être fort éloignée. Votre souvenir et votre amitié sont une consolation pour moi, et puisque vous vous intéressez à mon état je vous en donnerai volontiers des nouvelles de tems en tems.
Mon manuscrit est prêt('); vous le ferez retirer quand il vous plaira, ou s'il le faut absolument, je tâcherai de le porter à Paris. Je vous prie seulement dans l'un
(*) Il avait composé la Lettre dans l'espace de trois semaines, au m Février, pendant un hiver assez rude, dans un donjon ouvert, qu'il avait au bout du jardin où était son habitation m Montmorency [Conf, L. X.) C'est donc après l'avoir retouchée ei mise au nel çrn'il écrit: "mon manuscrit est prêt."
et l'autre cas de m'avertir quelques jours à l'avance, afin que je le relise avant de le donner. Non seulement vous pourrez me nommer, mais mon nom y sera et en fera même le titre; le profond secret que je voua demande est seulement jusqu'au moment de la publication , et cela , comme vous pourrez voir par le manuscrit, par les raisons les plus importantes pour l'ouvrage et pour l'auteur. Je vous repète (') qu'il sera remis cacheté à votre correspondant sans avoir été vu que de moi seul, je souhaiterais même que ce correspondant fût sûr et ne fût pas françois ; j'exclus surtout nommément Mrs. Diderot et De Leyre (2). Ne m'écrivez plus, non plus , sous le pli de ce dernier ; votre correspondant à Paris peut m'envoyer vos lettres par la poste AMontmorenci et s'il le faut , vous pouvez nie les y adresser vous-même.
Vous m'avez promis d'imprimer mon ouvrage dans le mois de Juin; je n'imagine pas que vous me fassiez traîner comme l'autre fois; mais si vous me manquiez de parole, vous me réduiriez au desespoir, et vous porteriez un grand préjudice à vous-même; car c'est un ouvrage du moment qui ne sera plus rien, 'donné hors de son tems. Je vous conjure de songer à cela et de vous arranger si bien qu'il n'y ait plus de mauvaises excuses. Je n'ose parler de la correction; j'en tremble
d'avance. Ah! si j'avois des forces! Mais c'est
une folie d'y penser dans l'état où je suis. Nous verrons le printems prochain , si je vis encore.
Adieu, mon cher, mille reinercîmens et respects à Madame Etey et recevez ceux de M"'-. Le Vasseur. Vous avez des ennemis en ce pays-ci, car on n'y dit pas du bien de vous. Cependant si je vous trouve exact et
(i) Il semble donc qu'entre la précédente el celle-ci . il 3 ;i une lcftre perdue. (2) Voyez sa lettre à Deleyre du 3 Oct. 1758.
franc dans tous vos procédés, comme je l'espère, tau t que je vous conviendrai, nous ne nous quitterons plus, en dépit d'eux; je vous embrasse de tout mon cœur
J. J. Rousseau.
A Montmobenci le 14 May 17")ft.
Il y a un mois que je vous écrivis pour vous donner de mes nouvelles, comme vous aviez paru le désirer, [tour vous dire que mon manuscrit étoit prêt, et pour vous prier de le mire retirer de manière que le secret m'en fût gardé jusqu'au moment de la publication. Au surplus, je vous disois que je prétendois si peu garder l'anonyme que mon nom commençoit le titre même de l'ouvrage. Enfin je vous exposois la raison pour laquelle je désirois que pour cette fois vous me tinssiez parole et que cet écrit fût imprimé le plus promptement qu'il se pourroit et dans le mois de Juin comme vous me l'aviez promis. Depuis ce tems je n'ai point entendu parler de vous, d'où je conclus ou que ma lettre ne vous sera pas parvenue ou que votre réponse est égarée, car de supposer que vous me laissiez dans l'attente sans pouvoir disposer de mon manuscrit, c'est ce qui n'est pas imaginable et que je ne saurais penser de vous. Je prends donc 1© parti de faire mettre pour plus de sûreté cette lettre à Paris à la grande Poste , et quant à votre réponse, vous pouvez l'adresser à Monsieur Coindet (') chez M. Vernet Banquier rite Michel-
(') On connaît le portrait que l'auteur dea Confessions a donné de son compatriote Coindet, jeune homme de goût qui a été chargé du dessin et de la gravure des planches de la Nouvelle Héloïse, bon garçon, mais qui nait à l'affût de tous les protecteurs de son ami Rousseau. Parmi les quatre lettres publiées de Rousseau à Coindet, il y a un chef-d'œuvre : r'c>t la lettre de Wootton du 21 .Mars 1766.
h'- Comte n Paria. Après avoir attendu le temps suffisant pour que cette réponse puisse me parvenir, si je n'en reçois point, je me tiendrai libre de tout engagement avec vous, et me consolerai du tems que vous tn'avez fait perdre en le sacrifiant à ma parole et à l'honnêteté. Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
Depuis ma lettre écrite, j'ai pris d'autres mesures pour hâter soit avec vous, soit avec d'autres, l'exécution d'un ouvrage dont le sujet souffre du retard de sa publication. J'envoye mon manuscrit en Hollande, et il vous sera remis par la même personne qui vous remettra cette lettre; vous pouvez le garder et l'examiner durant vingt-quatre heures au bout desquelles vous aurez la bonté de le rendre, s'il ne vous convient pas, enveloppé et cacheté comme il vous sera remis; s'il vous convient, vous en remettrez le prix à la même personne , et v< >us garderez l'ouvrage, à condition de ne perdre pas un moment pour l'impression et la publication ; soit que vous vous en accommodiez ou non , je crois parler à un honnête homme et je vous demande un secret inviolable sur le titre et le contenu. Adieu, répondezmoi, je vous prie, par la même voye.
A Montmorenci le .°>1 May 1758.
Vous m'avez fait faire de mauvais sang, mon cher Kcy, dans un tems où je n'avois pas besoin d'ajouter de nouvelles inquiétudes à nies maux et à mes afflictions de toute espèce. L'attente et l'incertitude sont les
fléaux de nia vie, la pauvreté n'est rien auprès des peines de l'âme et j'aimerois beaucoup mieux que vous eussiez été moins exact à me payer et un peu plus à m'écrira Soyez le du moins à l'exécution de vus promesses et dédommagez-moi de vos lenteurs passées par votre diligence et votre attention à l'avenir.
Je n'ai pas dessein de vous imposer un silence qui vous puisse être préjudiciable, je me borne sur le secret que je vous ai recommandé à deux choses: la première que vous ne le rompiez que le plus tard qu'il se pourra sans nuire à vos intérêts; la seconde qu'avant d'écrire soit ici, soit à Genève, soit à vos correspondans , vous m'écriviez à moi préalablement, afin que je prenne les devants auprès de M. d'Alembert, et qu'il apprenne de moi le premier que j'ai écrit contre lui, car c'est là la première et la principale raison du silence que j'exige de vous. Au surplus je ne m'oppose point à la requête que vous voulez présenter à Genève pourvu qu'elle soit en votre seul nom , et que je n'y entre pour rien. Quant à M. de Malesherbes , je doute qu'il accorde l'entrée de cet ouvrage; il est vrai que je doutois aussi pour le précédent et qu'il l'a accordée contre mon attente; puissiez-vous être aussi heureux cette fois.
La correction de l'ouvrage que vous allez imprimer m'importe et m'inquiète plus que je ne saurois vous dire. 11 m'est impossible quant à présent d'aller y veiller; mais il ne l'est pas que vous me fassiez parvenir les épreuves comme ci-devant, et j'aurai soin de vous renvoyer les corrections l'ordinaire suivant aussi exactement que si j'étois à Paris. M. Coindet vous enverra L'adresse dont il faut vous servir pour cela , et si l'ouvrage est en train avant que sa lettre vous arrive, vous pourrez eu attendant vous servir de la même adresse cidevant employée de M. Dupin de Chenonceaux fermier
général du Rot/, à Pilote! des fermes à Paris. Quand même les épreuves ne pourraient me parvenir à tems, ou que vous ne pourriez attendre les corrections pour faire tirer, il faudrait toujours m'envoyer ces mêmes épreuves afin qu'on pût du moins réparer par des cartons les fautes essentielles qu'il importe le plus de ne pas laisser passer. Voici en attendant quelques cliangemens que je vous prie de faire sur la copie avec toute l'attention possible. Donnez-vous, je vous en prie, la patience de les faire à tête reposée et de bien vous assurer du sens auparavant; car s'il y en avoil quelqu'un que vous ne comprissiez pas bien, il vaudrait mieux l'omettre que le faire de travers. Lisez aussi la remarque qui est à la fin de la feuille (').
Vous n'oublierez pas que vous m'avez promis soixante exemplaires dont la moitié est pour Paris et l'autre pour Genève. S'il ne vous est pas trop onéreux d'en faire tirer une demi-douzaine en beau papier, vous m'obligerez beaucoup.
J'apprends que M. Coindet a receu la lettre de change et je ne doute pas qu'il n'y soit fait honneur, ainsi je vous en remercie comme d'une chose receùe, et l'on a dû vous dire en vous remettant le manuscrit que vous auriez pu ne donner de l'argent quïi votre commodité. Je suis fâché qu'il vous en ait coûté pour le port; c'est encore une chose que je n'exigeois pas et ce n'est pas ma faute si le pacquet ne vous est pas parvenu tout à l'ait franc. Adieu; mes amitiés à Madame Rey. Je compte sur vos promesses; souvenez-vous que ce qui m'intéresse le plus an monde est actuellement dans vos mains.
1 1 1 .li' n'ai |'a.- trom é cetli li
A MoxTMOUENCi le 17 Juin 1758.
Je receus seulement hier, mon cher Rey, votre paequet et votre lettre du 6. Ils passent par les mains d'une femme, et les retards sont inévitables par cette voye , à cause de la négligence ordinaire à ce sexe. D'ailleurs on s'est plaint de la grosseur du pacquet, et vous avez eu d'autant plus de tort d'y mettre votre Supplément, (') dont pourtant je vous remercie, que naturellement vous deviez supposer qu'il ne m'étoit pas inconnu. Ne vous servez donc plus de cette adresse, ou faites vos pacquets d'une feuille ou deux tout au plus. M. Coindet a dû vous envoyer d'autres adresses entre lesquelles vous pourrez partager vos envois afin que personne ne soit surchargé.
Je vois que vous vous faites quelque reproche secret sur mon compte et la peine qu'il paroit vous faire me donne meilleure opinion de votre caractère que si vous n'aviez eu aucun tort avec moi. Mon cher Rey, si cet aveu vous coûte je ne l'exige pas de vous et ne vous en aimerai pas moins; mais jamais homme qui versa son cœur dans le mien ne se repentit de sa droiture et de sa franchise. Hélas ! que mon anie trop confiante n'en peut-elle dire autant des autres.
J'ai bien du chagrin que mes changemens n'aient pu arriver à tems et que je ne puisse revoir vos épreuves. Je suis assez content de la correction, et comme il faut être juste, je me fais un plaisir de vous le dire. Je vous prie même d'en remercier de nia part celui qui revoii nie
I ' • Vbj ez la note 2 à la lettre suivant)
feuilles; il a de l'intelligence et de l'attention. 11 va pourtant des petits points ajoutés après certains mots aux pages 27 et 48. Je vois bien pourquoi on les a mis, surtout ces derniers, mais je ne les aime pas, (') et je vous prie qu'on n'en mette plus , si ce n'est qu'on les trouve dans la copie; je trouve aussi les virgules trop multipliées, il ne faut pas dans la même phrase marquer des mêmes signes des divisions différentes; cela I nouille tout à fait le sens.
Vous me parlez de recommencer tout de nouveau, comme si vous ignoriez combien je crains de vous constituer en frais. Ne parlons plus de choses impossibles. Je me passerai d'épreuves , puisqu'il le faut , excepté seulement la Préface dont il faut m' envoyer une épreuve absolument, parce qu'il y a des changemens indispensables que je ne saurois l'aire sans cela, n'en ayant pas une copie exacte. Faites donc composer cette préface d'avance, je vous prie, afin que j'aye le teins de la revoir a mon aise sans causer de retard à l'exécution du reste.
J'espère que vous serez à tems d'employer ce que je vous envoyé, et surtout la note latine que je voudrais bien voir à sa place (2). A l'égard des autres changemens et additions, vous pourrez, comme vous le proposez, en faire une espèce d'errata à la lin de l'ouvrage, en disant par un avis en votre nom, qu'ayant receu ces additions et changemens trop tard pour être em-
;'i Pag. 27. "Le Théâtre rend lu vertu aimable... Il opère un grand prodige défaire ci '/ne In nature et lu raison finit avant lui! Les
médians sont hais sur lu .•«■eue... Sont-ils aimés dans lu S
l'iuj. is. Non... je le soutiens." On ;i reproduit les pointa dans les éditions ultérieures.
i ) Bile se trouve pag. 828. i V-t i;i traduction latine 'l'un Platon 'le ll,r /.il, III
ployés dans le texte , vous croyez faire plaisir à l'auteur et au public de les placer à la fin (').
Si M. de Maleslierbes vous refusoit l'entrée de cet ouvrage, vous seriez bien injuste de vous en prendre à moi après la conversation que nous avons eiie là-dessus cet hiver à FHermitage (2) : mais après tout, excepté la note b page 6 (3) que j'aurois adoucie par égard pour vous si j'avois eu les épreuves, cet ouvrage n'est point comparable en hardiesse au précédent , tout au plus on pourra exiger de vous quelque cartons, et autant que mes sentimens et la matière le pourront souffrir vous me trouverez toujours prêt à consentir à tout ce qui favorisera vos intérêts. Au reste on sera toujours à tems de recourir à cet expédient si l'on y est forcé, il n'est point à propos d'en parler d'avance.
J*ai receu bien exactement l'argent de votre lettre de change. Il est très sûr que vous étiez le maitre de rassembler cet argent à votre commodité, et que cela étoit spécifié dans la lettre au correspondant qui vous remit le MSc. Le terme des vingt-quatre heures tomboit seulement sur la nécessité de vous déterminer, et vous conviendrez qu'il n'y avoit rien là que de raisonnable et d'honnête.
Adieu, recevez les remercîmens et respects de M11.6 Le Vasseur, et assurez des miens Madame Rey.
(!) C'est ec qu'il a fait. Les additions, qu'on a fait entrer depuis dans le texte même , sont précédées dans l'édition originale de l'avis suivant : " Mr. Rousseau m' ayant adressé les corrections et les additions suivantes pour être placées en leur lieu , je n'ai pu les y faire entrer, ces feuilles étant déjà toutes imprimées. Je crois faire plaisir au public et remplir les vues de V Auteur en les ajoutant à la fin de son ouvrage. A Amsterdam le 15 Juillet 1758."
(2) La conversation à l'Hermitage doit avoir eu rapport à l'entrée de ses ouvrages en France en général.
P) C'est la note qui commence ainsi; ••// Jàut se ressouvenir que j'ai a répondre à an Auteur oui n'est pas Protestant."
Permettez moi de vous recommander derechef la plus sévère exactitude. Si vous saviez combien il m'importe que cet ouvrage soit correctement imprimé, j'espère de votre bon cœur que vous ne regretteriez pas la peine que vous prendrez pour cela.
A Montmorenci, le 21 Juin 175S.
J'ai receu, Monsieur, vos cinq premières feuilles, et je suppose que F et G seront arrivées par le Courrier d'avant-hier, mais elles ne me sont pas encore parvenues. Je continue à être content de la correction , cependant la dernière me paroit un j)eu moins bien, et je voudrois fort que vous ne vous négligeassiez pas en avançant.
Je vous envoyé un changement pour la fin de la préface que je vous prie de substituer à celle qui y est. Comme je n'en ai pas une copie exacte ni exactement cotée, je ne sais pas bien la page et l'alinéa où ce changement se rapporte; tout ce que je sais c'est que cet alinéa qu'il faut supprimer, ainsi que tout ce qui suit, commence par les mêmes mots que ce que je vous envoyé pour y être substitué. La difficulté des envois me fait renoncer à l'épreuve même de la préface. J'espère mon cher Rey, que je ne me repentirai pas de cette confiance. Vous ave/ trop de jugement pour ne pas sentir combien il m'importe que ce morceau soit de la dernière correction. J'aimerois mieux qu'il y eut cent fautes dans l'ouvrage q'une seule dans la préface. J'attends <I<mic de votre amitié pour moi que vous voudrez bien y donner toute votre attention.
Votre correction de tort pour tour est très-bien ('), et je vous en remercie. Je vous en remercierais de meilleur cœur encore si je ne craignois de vous encourager à en faire d'autres. Pour Dieu, laissez plustôt ce qui est mal dans le manuscrit, car vous pourriez y substituer quelque mieux qui me désoleroit.
Vous trouverez une autre addition derrière la feuille ci-jointe que vous pourrez insérer dans son rang parmi celles dont vous ferez la note à la fin de l'ouvrage;
à moins que vous ne soyez encore à tems je
ne sais ce que je dis, j'ai déjà la feuille.
Je vous réitère la prière de ne plus m'envoyer de pacquets par la voye de M. de Chenonceaux. La grosseur du premier nous a ôté cette ressource. Puisque ce ne sont point des épreuves, ces envois ne sont plus si pressés. J'aime mieux que vous attendiez quelque occasion favorable et les recevoir plus tard, que d'importuner les gens.
Je n'ai point encore écrit à M. d'Alembert, en lui écrivant , je ne manquerai pas de lui parler de vous.
Je connoissois le Supplément aux Journaux que vous m'avez envoyé, et j'en avois déjà dit mon avis à l'Auteur. Hors un ton de satyre que je n'aime pas, j'y trouve du jugement et le style en est plein de chaleur; mais il est inutile d'en parler plus au long, l'auteur occupe une place qui ne saurait se concilier avec la continuation de cet ouvrage. J'ai peur que vous n'ayez de la peine à le remplacer {-).
(') Probablement dans le passage qui se trouve pag. CO: "le tort tic Molière n'est pas d'avoir fait du Misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles."
{") Au sujet du Supplément aux Journaux voici l'extrai< d'une Lettre écrite àRey eu date du 28 Sept. L758: J'ai lu votre Supplément. Me permettez-vous di vous dire librement ce (pie feu pen.tr.' il y a tir l'esprit par-ci pur la, mais sur le tout c'est un mauvais ouvrage, et qui s'il
Adieu, mon cher Rey, je ne saurois vous dire combien je suis charmé de n'avoir point à me plaindre, et à vous inquiéter. Au reste il y aura désormais de la générosité à vous de bien mire en ce point, car fissiez vous mal, j'ai résolu de ne plus me fâcher de rien. Si vous aviez quelque chose de pressé à me dire, il n'y a point d'inconvénient que vous m'écriviez directement par la poste.
A Moxtmokenci le 23 Juin 1758.
Je recuis à l'instant, mon cher Rey, avec votre lettre du 15, la fin de la préface, le carton et la dernière feuille , le tout en épreuve que je vous renvoyé corrigée, excepté le dernier feuillet de la préface qui est bien. L'errata ne contient pas le quart de ce qu'il devroit avoir. Mais il faudroit tout relire, et je n'en ai ni le
continuait sur ce ton là pourvoit vous attirer des affaires désagréables. Une critique tranchante, injuste , sans ménagement, l'impiété répandue à pleines mains, un acharnement général contre tout le monde;... en vérité l'Auteur n'y pense pu-. Surtout il est bien étrange que dans une fueille qui doit servir comme de supplément au Journal dis Savons et aux mémoires de Trévoux il décrie ces deux ouvrages comme étant tout ce qu'il y a île plus mauvais. Croit-il que vous êtes intéressé à faire tomber des ouvrages périodiques que vous imprimez vous-même? En vérité cela est de bien mauvais sens. En vous procurant un petit profit, il vous coupe la gorge in effet. Ce rCest j>as léi ce que cous demandiez. Fous désiriez sans doute une critique sage et mesurée de ces deux journaux (et assuré/ut ni toi pourroit in faire une telle) et ensuite quelques
anecdotes de Littérature oui ne s'y trouvent point. Mois l'Auteur a paru ne couloir sacrifier qu'à soi envie et à son goût pour le persifflage." — La Letti e I d'un personnage qui, Bans être auteur, n'a pas été pour rien dans le mouvemenl littéraire de son temps, el qu'il l'an. Irait faire connaître s'il s'agissait de l'histoire de la Librairie en Hollande au dix-huitième siècle.
teins, ni le courage. Je suis convaincu que vous avez fait de votre mieux, et c'est assez pour que je sois content. La seule faute qui me tient encore au cœur est sont pour sent de la page 155: elle est corrigée dans l'errata; mais je vous avoue que je voudrais bien qu'elle pût l'être dans le texte (1).
M. d'Alembert m'a fait dire que M. de Malesherbes lui avoit envoyé les feuilles pour lui demander son avis et que vous auriez la permission, ainsi je tiens cette affaire faite.
Vous me dites que vos envois pour Genève et Paris partiront le premier d'Août; j'ai peine à croire qu'ils soient prêts pour ce tems-là. Quoi qu'il en soit, je vous prie de joindre au premier, vingt-cinq de mes exemplaires, dont un en beau papier, sur le titre duquel, afin qu'il ne puisse être changé, vous écrirez Pour la Bibliothèque de Genève. Vous adresserez le tout à M. le ministre Vernes.
Les 35 autres exemplaires, vous les joindrez, s'il vous plaît sous mon adresse, à votre envoi pour Paris. (Je vous prie qu'ils soient brochés.) Vous aurez la bonté de me marquer le nom et l'adresse de votre correspondant et le tems à peu près de l'arrivée, afin que je les fasse retirer chez lui par notre messager.
Je ne suis pas assez fou pour exiger une édition sans faute, je n'en sache point de telle; mais je voudrais qu'on ne corrigeât pas mes fautes à moi, sans savoir s'il me convient qu'elles soient corrigées, ce qui n'empêche pas , comme je vous le répète de bon cœur, qu'à tout prendre, je ne sois fort content, surtout de votre complaisance et de votre bonne volonté. Quant à ce que vous me marquez que vous renoncez à l'édition de
(') "Elle l'est an moyen 'l'un carton
mes écrits (qui no sont pas mes œuvres) à moins que je n'aille les corriger, j'ai pris cela dans le sens obligeant. Mais cette Edition n'est pas maintenant celle qui me tient le plus au cœur. Commençons par nous débarrasser de celle-ci avant de parler d'une autre.
J'attends encore la feuille de l'épreuve que je vous renvoyé, et celle de la préface quand elle sera tirée. N'oubliez pas surtout l'exemplaire par la poste à M. d'Alembert, ce qui réduira à 34 l'envoy de Paris. Bonjour, mon cher Rey, je vous embrasse de tout mon cœur.
A Montmorknci le 28 Juin 1758.
Je reçois à l'instant avec la feuille K votre lettre du 22 par laquelle vous me marquez n'en avoir pas receu des miennes depuis celle en date du 6. Je vous en ai pourtant écrit plusieurs depuis; dans l'une je vous envoyois une note latine pour être ajoutée à la page 136 du MSc. (') dans une autre j'avois joint une lin de préface à substituer à celle que vous avez (2). Si vous n'avez pas receu ces lettres , suspendez , et marquez-le moi, afin que je vous renvoyé ces changemens et additions, surtout par raport à la préface qu'il ne faut absolument point imprimer telle que je vous l'avois d'abord envoyée.
J'étois content de la correction de vos premières feuilles; il n'en est pas de même des dernières; les fautes vont en augmentant et si ce progrès continue.
(i) C'e8l la lettre du I .' Juin que I r<-\ n'avail reçue que le '!'■'■■ m i 'est lu lettre 'lu 21 Juin que Ro\ ne pouvait avoir le 22.
la fin de l'ouvrage ne sera pas reconnoissable. Eu voici quelques unes qui peuvent se corriger à la plume ou au canif; et une pour laquelle il faut absolument un carton.
Feuille C, pag. 42, ligne 6 qrand-maitre. Effacez le tiret avec un canif (*).
Feuille H, page 114 pénultième ligne. Changez le premiers/s en point. Cette correction est indispensable par plusieurs raisons que je n'ai pas le tems de détailler, et comme il n'est pas possible d'espérer que vous ayez la patience de faire ce changement à la plume , et qu'un errata ne suffit pas, je vous demande ici un carton, avec cette ligne ainsi rétablie
nous fera point de mal, si plus rien ne nous (2).
Feuille K, p. 150, ligne 3, celle ajoutez une s celles car ce pronom ne se rapporte pas au mot vie, mais au mot mœurs (3).
Page suivante 151, ligne 7 en remontant Ces pourquoi, il faut Tes pourquoi; changez donc le C majuscule en un T.
Les deux dernières corrections peuvent se faire aisément à la plume (4).
P. 156, ligne 2, est coupable, est dépravée, il faut est coupable et dépravée. Il suffit de mettre cette dernière correction en errata (s).
J'ai souligné les mots du texte non pas pour les mettre en Italique mais pour les distinguer de ce que je vous écris.
(') La correction est marquée dans l' Errata à la fin du volume.
(2) Le carton a été accordé.
(3) La correction est dans l'Errata.
(■*) On voit que Rey n'aimait pas les corrections à la plume. Il a marqué la dernière aussi dans l'Errata.
(5) Il a donné un carton, parceque la faute suivante que l'auteur indique, -c trouvant p. 155, les deux corrections on I pu être faites en réimprimant le même feuillet.
Page précédente 155, ligne 10 de la note, qui ne sont il faut, qui ne sent; ce contresens est insupportable, à l'aide d'un trait de plume et d'un petit coup de canif j'ai facilement changé cet o en e sur ma feuille, si vous n'aviez pas la patience d'en foire autant à toutes, il faudroit encore un carton (').
Je me borne à ce petit nombre de corrections , parce que ce sont celles que j'ai le plus à cœur, et que j'espère que vous voudrez bien y faire attention.
Adieu, mon cher Monsieur, si vous avez receu mes lettres, accusez m'en au plustôt la réception, je vous prie, afin de me tirer d'inquiétude. Si vous ne les avez pas receùes, marquez-le moi promptement afin que j'y supplée sans délai. Je vous embrasse de tout mon cœur.
J'oubliois de vous dire que j'ai écrit à M. d'Alembert et que je lui ai parlé de vous selon votre intention. Il doit être content de ce que je lui ai dit en votre nom (2).
Je vous ai marqué dans mes précédentes de ne pins m'envoyer vos pacquets à l'adresse de M. de Chenonceaux ; je vous en réitère la prière. 11 vaut mieux suspendre vos envois jusqu'à d'autres occasions. Quant à vos lettres vous pouvez les adresser à M. Coindel ou à moi en droiture.
(•) Le carton y est.
(2) Rousseau avait écril à d'Alemberi trois jours auparavant. Cette lettre, datée du 25 Juin 1758 esl imprimée dans le recueil de m>s ouvrages. 11 n'y a pas un seul mot au sujel de Rey. Peut-être était-ce dans an post-scriptum qu'on n'a pas jugé a propos de publier.
A Montmorency, le 5 Juillet 1758.
Ne recevant plus rien de vous , mon cher Rey, j'en conclus que vous avez enfin receu les lettres par lesquelles je vous marquois de ne plus m'envoyer de feuilles à l'adresse de M. de Clienonceaux ; mais cela ne devroit pas pourtant vous empêcher de m'écrire.
Ne manquez pas , je vous prie , aussitôt que l'ouvrage sera fini et avant la publication, d'envoyer par la poste un de mes exemplaires à M. d'Alembert, et de l'adresser à M. de Malesherbes, qu'il en a prévenu, et qui le lui fera remettre.
Je voudrois bien que vous pussiez trouver quelque voye sûre pour en faire tenir un autre exemplaire à M. de St. Lambert ' , chez Made. de St. Lambert à Nancy. Je voudrois, s'il étoit possible, que cet exemplaire lui arrivât franc de port, et que vous me donnassiez avis de ce que ce port auroit coûté, afin que je vous le fisse rembourser, enfin, je voudrois que vous prissiez la peine de donner avis à M. de St. Lambert de cet envoi que vous lui faites de ma part, afin qu'il le fît retirer. Tout cela suppose quelque occasion pour cet envoi, si vous n'avez nulle relation avec Nancy, j'attendrai que M. de St. Lambert revienne, ou je lui enverrai cet écrit d'ici (1).
Ne recevant plus de feuilles ni de lettres, je n'ai plus rien à vous dire sinon que j'attends de vos nouvelles, et que j'espère que vous aurez fait attention aux chan-
(') C'est ce qu'il a fait. Il écrit au Xm' livre des Confessions: "Si tôt que mon ouvrage fut imprimé et que f en eus de.? exemplaires j'en envoyai
un à St. Lambert.'' On se rappelle ce qui s'est passé entre l'auteur et St. Lambert au -Mijot île cet envoi.
gemens et corrections que je vous ai envoyés. N'oubliez pas le carton p. 114, et par occasion ayez soin d'ajouter dans cette même page, ligne 3, une virgule après le mot bons, (*).
Je vous recommande aussi Yo à changer en e p. 155, lio-ne 10 de la note (2). Si vous n'avez pas la patience ou le tems de faire les cliangemens indiqués sur tous les exemplaires , faites-les au moins sur ceux que vous destinerez pour Paris et pour Genève, encore pouvezvous vous en dispenser pour les miens; je les y ferai moi-même ouïes y ferai faire. J'ai regret à votre peine; je la voudrois épargner; mais quand on n*est pas déjà trop beau, il est bien triste d'être encore défiguré.
Adieu, mon cher Rey, je vous embrasse et vous charge de mes honneurs à Madame Rev.
A Montmorenci, le 8 Juillet 1758.
Je n'ai receu qu'avant-hier , mon cher Rey. votre parquet adressé à M. Coindet, contenant les deux feuilles M et N, la Préface, et un mot de lettre du 28. A l'égard de la feuille L que vous dites m'avoir envoyée par M. Dupin, elle ne m'est point parvenue, et si vous y aviez joint quelque chose par écrit qu'il importe que je sache, vous ferez bien de me le répéter. .l'ai bien peur que vous n'ayez confondu M. Dupin fermier général avec M. Dupin de Chenonceaux aussi fermier général. Si vous aviez suivi exactement l'adresse
(') Le carton n'a pas été oublié et la virgule y est ajoutée.
(2) Voyez la lettre précédente p. 4-.
que je vous ai envoyée, cela ne seroit pas arrivé. J'enverrai demain à Paris exprès pour m'informer de ce pacquet. Ne vous pressez pas de me renvoyer la feuille L , jusqu'à ce que je vous marque par un autre courrier si en effet la pr.e est perdue sans retour.
Voici de nouvelles corrections non moins indispensables que les précédentes, mais j'ai moins de regret à votre peine depuis que je vois que vos fautes viennent d'avoir voulu corriger les miennes et de vous être mis en tête qu'on parle mieux françois à Amsterdam qu'à Paris. Au reste afin que vous ne m'accusiez ni d'humeur ni d'entêtement, je veux bien vous rendre raison des leçons que je suis forcé de rétablir.
1. Préface. Page xvm, pénultième ligne, accueillerez il faut accueillirez comme j'avois mis premièrement parceque c'est l'usage des gens qui parlent bien, et puis parceque l'analogie le demande , attendu qu'on ne dit pas vous /aillerez et vous cueillerez ; enfin parceque la pénultième syllabe de ce mot doit être appuyée par un accent, et qu'un e muet n'en sauroit comporter. Changez donc cet e en i. Cette faute est si choquante à la place où elle est que , si malheureusement la Préface étoit déjà tirée, il faudroit absolument un carton pour rétablir ce mot (1).
Comme j'espère qu'elle ne l'est pas, je vous prie aussi, même page, ligne 6, de mettre simplement Lecteur. au singulier, et d'ôter VO (2).
(') La Préface n'était pas encore tirée. On y lit en effet accueillirez. Dans la lettre qui suit , il insiste de nouveau à ne pas oublier de mettre ainsi. Voir encore le N°. 29. On voit donc combien on a eu tort, dans les éditions qui ont succédé à l'édition originale, d'y substituer accueillerez. Dès à présent, dans les éditions qui suivront, il faudra rétablir la leçon de la copie de l'auteur, qu'il a défendue si chaudement.
(2) C'es< ce qu'il y a.
Je voudrais Lieu encore que vous pussiez faire en sorte que la citation latine de la page xvi n'eut pas besoin de tourner (').
2. Page 186 , ligne 5 en remontant , femmes , je n'avois point mis cette s, ôtez-la; vous me direz qu'elle est fort indifférente, et vous avez raison quant au sens; niais outre que le singulier est plus élégant, ce plurier ajoute dans la phrase une syllabe qui en gâte absolument l'harmonie, et l'harmonie me paroit d'une si grandi1 importance en fait de style que je la mets immédiate ment après la clarté, même avant la correction (?).
3, Page 181 , ligne 4, javois mis, il faudra, vous ave/, mis, il faudrait. Ce changement , non plus , n'altère pas le sens, et c'est tant pis, car on ne le prendra pas pour une faute d'impression. Or, voyez quelle chaîne de so- Lécismes il étend sur les tems qui suivent. Rétablissez donc il faudrait), comme vous pourrez, et ne vous en prenez qu'à vous même de la peine que je vous donne malgré moi. Quand l'ouvrage sera fini, je vous enverrai la note des fautes dont je ne vous parle pas, et vous en serez étonné.
Vous avez tort de m'envoyer vos pacquets par la poste à vos fraix, puisque ces pacquets n'étant pas des épreuves, j'aurois attendu patiemment, comme je vous l'ai marqué, que vous trouvassiez quelque occasion pour me les faire tenir. Heureusement nous approchons de la fin, et je ne pense par qu'il vous reste encore beaucoup d'envois à me faire par la poste.
Quand vous serez prêt à faire vos envois je vous
(i) C'est le passage du livre «le l'Ecclésiastique que Rousseau avaii pour annoncer publiquement sa rupture avec Diderot. La uotese lit eu entier à la page xv.
(2) Rej y a pourvu en mettant dans ['Errata "femmes lises femme."
f3) Il y esl pourvu dans l' Errata.
marquerai comment je souhaite de partager mes exemplaires; en attendant, je vous prie de ne pas oublier M. d'Alembert avant que l'ouvrage paroisse (f), ni, s'il y a moyen, M. de St. Lambert à Nancy quand il paroitra. Adieu, mon cher Rey, je vous embrasse de tout mon cœur.
A Montmorencj, le 12 Juillet 1758.
Je reçois à l'instant, mon cher Rey, la feuille P et j'ai receu toutes les précédentes.
Je ne me rends pas sur le Tes pourquoi de la page 151 (2), je suis sûr d'avoir fait un T, mais peut-être assez ressemblant à un C pour qu'on ait pu confondre. C'est l'affaire d'un trait de plume au haut de la lettre. A l'égard de plus pour point p. 114 (3) je ne doute pas que la faute ne vienne de moi , puisque vous me le dites. Je voudrois bien pourtant qu'elle fût corrigée, et si vous consentez d'y faire un carton , je consens de bon cœur d'en porter les fraix.
Je suis fort content des dernières feuilles ; elles ont autant d'exactitude qu'on en doit raisonnablement attendre. Voici tout ce que j'ajouterai quant à présent aux corrections que je vous ai ci-devant envoyées.
(') Il ne l'a pas oublié, témoin deux lettres autographes de d'Alembert, datées du 18 Juillet et du 1 Septembre. Dans la première il remercie Rey de l'envoi d'une partie de l'ouvrage de Rousseau et le prie de ne point perdre de temps à lui envoyer le reste; dans l'autre il lui mande qu'il a écrit à M. de Malesherbea pour le prier de vouloir donner la permission d'introduire librement l'ouvrage en France.
(2) Voyez la note 4 au N°. 2ï> , p. 47. Voyez le X". 25, note 2, p. 47.
P. 167, dernière ligne îfis, lisez Jils (').
P. 170, 7e ligne en remontant; grand lisez grands.
P. 175, lig. 8, vingt-quatre. Il faut un tiret.
Tout cela n'est rien, et vaut à peine le soin d'être mis en errata. Il n'en est pas de même de la correction suivante à mettre à la fin parmi les changemens. Je vous l'ai peut-être déjà envoyée, mais comme je n'en suis pas sûr, je vous la renvoyé afin qu'elle ne soit pas omise , en convenant que la bévue est de moi.
P. 207, ligne première de la note. Platon dans sa République. Lisez , Platon dans ses Loix (-).
Voici encore une correction qui n'est pas importante , mais si facile à faire que ce n'est pas la peine de laisser une phrase louche. P. 240 , lig. 4 en remontant rendez les, ajoutez un tiret, rendez-les; comme c'est la dernière page de la feuille, ce tiret peut très facilement s'ajouter en la pliant (3).
Au sujet de la préface je vous sais bien mauvais gré de ne m'avoir dit clairement si ce que vous m'avez envoyé étoit une feuille ou une épreuve ; car dans le dernier cas , j'aurois fait bien des changemens , avec lesquels j'ai craint de vous embrouiller ou chagriner dans le premier. C'est une affaire faite, il n'y faut pins penser. Toutefois de manière ou d'autre n'oubliez pas accueillirez au lieu d? accueillerez dans la pénultième ligne.
Pag. 230, prc. ligne de la note; il y a deux lettres omises au mot cuiller. H falloit selon le manuscrit met i re cuillier dans le texte, et cuillère ou cuillière qui est le vrai mot, dans la note, bagatelle pour L'errata (*).
(i) Cette correction et les Jeux qui suivent son) indiquées dans l' Errata. (2) La correct ion se trouve dans l'Avis de l'imprimeur dont j'ai fait mention au N°. 22, page -11. note 1.
(*) Elle est dans l'Errata.
(l) Elle v est.
Je vous remercie de l'intérêt que vous voulez Lien prendre à mon état. Je suis toujours mieux l'été , cependant le mal fait son progrès et naturellement l'hiver prochain ne doit pas me laisser revoir le printems. Si Dieu me laisse vivre , je suis bien éloigné de renoncer à notre projet ; mais commençons par nous tirer de l'affaire qui nous occupe et puis nous parlerons d'autre chose.
Adieu, mon cher Rey, mes honneurs et amitiés à Madame Rey. M1Ie. Le Vasseur vous assure de son respect et moi je vous embrasse de tout mon cœur.
Comme je suis prompt et que chaque faute que j'apperçois me donne un moment d'humeur qui passe, je suis bien aise de vous répéter à vous et à votre ami, que je salue et remercie, qu'à tout prendre je suis fort content de la correction. Il s'en faut beaucoup que l'autre Discours ne soit aussi bien.
A Montmorenci, le 20 Juillet 1758.
Après un ordinaire d'interruption j'ai receu par M. Coindet la feuille Q tout ouverte ; en sorte que sans savoir s'il me convient qu'il les voye, il ne tient pus à vous que mes feuilles ne courent tout Paris avant de me parvenir. Passons. Vous me dites dans votre lettre du 29 du mois dernier (pie vous donnez trop d'attention aux petits changemens qu'on fait pour qu'ils si lient mauvais, et que s'il arrive qu'on puisse se tromper vous suivrez plustôt ma copie. Si tout cela est. bien vrai, prenez donc la peine de me justifier le changement suivant p. 243, ligne 1<>, y// pèse tout à la
balance du jugement , jusqu'à la plaisanterie. Pour éviter cette queue traînante j'avois mis, qui pèse tout jusqu'à la plaisanterie à la balance du jugement. Je trouve ma phrase élégante et harmonieuse, la vôtre dure et plate. A moins que vous ne me donniez une bonne raison de cette correction, je vous prie de rétablir par un carton la leçon de ma copie ('). Dans le même carton p. 224, ligne 11, connu, il faut conçu ou conceu; est-ce encore là une correction de votre façon, et avez-vous jamais entendu dire, conno'dre pourquoi fyc? (s).
Autre correction , page suivante 245 ligne 3. J'avois mis , Elle ne doit donc point ajouter fyc. comme la conséquence ne s'est pas trouvée assez claire pour vous , vous avez supprimé le donc (3). En vérité, je ne sais plus si je suis un Auteur qu'on imprime ou un Ecolier que l'on corrige. Eh ! Monsieur Rey, laissez-moi porter mes fautes , sans y en ajouter encore de votre façon.
Vous dites que vous attendez ma réponse sur la préface. Je n'ai pas perdu un moment pour vous répondre là-dessus, et j'y suis revenu dans deux lettres: je vous dis donc pour la troisième fois que vous pouvez la tirer telle qu'elle est, excepté le mot accueillerez dernière page pénultième ligne, au lieu duquel il faut accueil! irez; excepté encore, 0 Lecteurs, même page, 4e ligne en remontant, à la place de quoi il faut simplement, Lecteur; enfin, excepté le partage de la citation latine entre deux pages, que je voudrois faire entrer tout entier dans la page xv ( ; ).
Je vous ai parlé de M. d'Alembert , et de L'exem-
(M Le carton y est avec la leçon de l'auteur. Voyez les raisons du correcteur et la réponse de Rousseau au No. 30.
(3) Le même oarton a rétabli conçu.
(■') Le mol (Imir n'y esl pas, et la suppression, l'aile eu dépil de l'auteur, n'étant pas marquée dans l'Brrata, >'est propagée dans toutes !<•- éditions,
(•)) Voyez au N". 87, page •"■'-'. la note 1.
plaire qu'il attend par la poste à l'adresse de M. de Malesherbes ; je vous ai encore parlé de celui que je vous ai prié, si vous en trouviez l'occasion, de faire tenir à M. le Marquis de Sf. Lambert à Nancy. Vous ne me répondez rien à tout cela ('). Je vous ai tant écrit de lettres que je n'en sais pas le compte, et j'ai j)eur qu'il n'y en ait de perdues.
Adieu , mon cher Rey , à présent que je vous ai un peu querellé, je vous embrasse de tout mon cœur, et je sens bien que c'est votre tour d'être facile ; car on boude toujours quand on a tort, c'est la règle. S'il ne faut pour vous appaiser que supprimer le carton , j'y consens de bon cœur, à condition pourtant que vous mettrez conçu dans l'errata.
A Montmorenci , le 10 A oust 1758.
Votre silence inattendu , mon cher Rey , m'oblige à vous rapeler l'état où est demeurée notre correspondance afin que nous puissions nous entendre.
La dernière lettre que je vous ai écrite étoit du 23 Juillet et dut être mise a la poste le lendemain, jour de Courrier, par M. Coindet à qui je la remis en main popre. Cette lettre contenoit l'épreuve de la feuille R avec celle du carton, corrigées, et des dispositions sur l'envoy de mes exemplaires que je supposois devoir partir avec les vôtres le pr. de ce mois, comme vous me l'aviez promis.
Le lendemain du départ de nia lettre, j'en receus une
(') Yovcz au N°. 27. p. 58, note I.
de vous, sans date, dans laquelle vous nie disiez qu'au moyen de l'attention que je de vois faire aux dates de vos lettres il étoit inutile de me répondre à bien des choses. Vous m'annonciez encore la feuille du titre, ou avec votre lettre, dans laquelle elle ne s'est point trouvée, ou avec la lettre R tirée, dont vous attendiez l'épreuve que vous avez dû recevoir.
Dans cette même lettre étoit la réponse de M. le Correcteur, à laquelle je viendrai tout à l'heure. Depuis ce tems, je n'ai receu ni la feuille du titre, ni la lettre R, ni aucune lettre de vous. Seulement M. d'Alembert m'a fait dire il y a plus de huit jours qu'il avoit receu l'ouvrage entier, ce qui m'a fait voir qu'il étoit mieux servi que moi. Vous m'enverrez le reste des feuilles à votre commodité, et m'expliquerez quand il vous plaira toutes ces Enigmes. Je vous avoue que je ne serois pas fâché d'apprendre enfin ce qu'est devenu mon ouvrage.
Je vous dirai que je crois les intentions de M. le Correcteur meilleures que ses raisons et qu'il eût peut-être mieux valu ne point faire de réponse que d'en faire une pareille. Il est question de l'inversion qu'il a jugé à propos de faire p. 243, 1. 16 (').
Il dit que mon tour de phrase formoit un hiatus violent. Il n'y a dans cette phrase aucune espèce d'Hiatus. Au contraire , il y a élision , comme il arrive dans la langue françoise toutes les fois qu'un mot finissant par un e muet est suivi d'un autre mot commençant par une voyelle.
Il dit que rien n'est plus dur «pie ces 1 syllabes réunies, santerie à: je réponds que je n'y trouve pas la moindre dureté et que j'ai peine à croire que per-
') Voyez au ft". 38, p. r>r>. 1m unie 1.
sonne au monde y en trouve; je réponds encore que toutes les fois qu'il s'agit de nombre et d'harmonie , il faut entendre les sons et les quantités dans leur phrase entière puisque leur effet à l'oreille dépend de ce qui précède et de ce qui suit. Or lisez ces 4 syllabes dans ma phrase et vous les trouverez très-bien cadencées.
Il dit que son tour ni le mien ne sont pas tolérables, cet aveu seul le condamne. Car s'il est jamais permis de toucher au texte d'un auteur contre son gré , il faut au moins que ce ne soit que pour faire parfaitement bien ; mais comment peut-on se permettre une correction qui de l'aveu même de celui qui la fait n'est pas tolérable ?
C'étoit, dit-il, pour faire éviter le bâillement. Mais il n'y a point de bâillement dans ma phrase; il a donc fait mal pour ôter une faute qui n'existoit pas. Bien loin d'accorder que mon tour ne soit pas tolérable, je le soutiens élégant , harmonieux , régulier ; je n'ose rien dire du sien , sinon que je suis sur ce point de son avis. Comme c'est ici une question de fait, j'offre à M. le Correcteur de faire avec lui le pari qu'il lui plaira; de soumettre ma phrase et le jugement qu'il en porte à celui de l'Académie françoise; si elle me condamne , j'aurai perdu.
Si M. votre ami a quelque chose à répliquer à cela, je le prie de le faire ; sinon je voudrois qu'il convînt franchement qu'il a tort. Au reste toutes les fois qu'il sera question de science et de raison je suis prêt à déférer à ses lumières. Mais quand il s'agit de style, je veux qu'on me laisse le mien jusques dans mes fautes. A ces conditions je me tiendrai toujours fort honoré qu'il daigne revoir mes ouvrages et m'en dire son avis.
Adieu, mon cher Rcy, j'attends de vos nouvelles à votre loisir et vous embrasse de tout mon cœur.
J. J. ROUSSEAI •
A Montmorenci , le 6 7bre 1758.
Depuis votre lettre du 21 Aoust, mon cher Rey, que j'ai receue en son tems , j'attendois chaque ordinaire des nouvelles de la réponse de M. de Malesherbes à votre dernière lettre : mais n'en recevant point, je suppose que vous n'en avez point receu vous-même, et il me reste toute l'inquiétude d'un événement que je crains qui ne tourne à votre préjudice. N'ayant plus, et ne voulant plus avoir aucun commerce avec Paris, j'ignore absolument ce qui s'y passe; mais je ne puis douter que je n'y aye beaucoup d'ennemis irréconciliables , d'autant plus dangereux que sous un air d'amitié ils se cachent pour me nuire et ne me pardonneront jamais le mal qu'ils m'ont fait; ils me trahissent à couvert; moi je les méprise ouvertement, ce n'est pas le moyen d'être épargné. Si vous receviez les coups qu'on me porte, ce peut bien être pour moi une affliction de plus; mais comme je n'ai nul moyen de les parer, et qu'il n'y a point de ma faute dans votre malheur, je ne puis que vous en plaindre et non pas y remédier. Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de tout cela, telles qu'elles puissent être; l'inquiétude et le doute sont toujours pour moi pires que le mal.
Je suis mieux que cet hiver; mais c'est un mieux qui tient à la saison et je vous avoue que je doutefort que l'hiver prochain se passe sans quelque accident qui rompe les projets de voyage que je pourrois avoir laits d'avance. D'ailleurs, simon malheur vous poursuit, il ne convient pas que j'aille vous exposer à de nouvelles pertes, et il n'est pus apparent que nous soyons mieux traités une nuire fois que celle-ci. Au surplus,
mon dessein d'aller vous voir est toujours le même ; mais je ne veux m'y livrer que d'une manière satisfaisante pour tous deux, et, encore une fois, il faut voir le succès du présent ouvrage avant de parler d'une autre entreprise.
Adieu, mon cher Rey, vous pouvez continuer à m'écrire en droiture, surtout si vous avez quelque chose d'agréable à me dire; car pour des chagrins inutiles , je vous avoue que j'en ai autant que j'en puis porter. Adieu derechef, mille amitiés à Madame Rey, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Mlle Le Vasseur vous remercie de l'honneur de votre souvenir et vous assure de son respect.
A MoxT.MORENcr, le 13 7br.° 1751.
Votre billet du 3 de ce mois m'a tranquillisé en partie. Cependant il me revient de toutes parts que beaucoup de gens ont lu mon ouvrage et qu'il est comme publié à Paris. De sorte que quand vos exemplaires arriveront, il sera déjà usé et personne ne s'en souciera plus. Je ne doute pas môme qu'il n'en paroisse des critiques avant l'ouvrage. Je ne sais si cet arrangement peut être utile au libraire; mais je sais qu'il ne peut être agréable à l'auteur, ni avantageux à l'effet du livre. Je n'assure pas non plus qu'il y ait à cela de votre faute, tout ce dont je suis sûr c'est qu'il n'y a pas de la mienne; puisque non seulement les feuilles que vous m'avez envoyées ne sont pas sorties de mes mains , mais que je ne les ai lues à pas une ame, pas même à M. Coindet An surplus je ré-
ponds bien de M. d'Alembert , mais non pas des gens à qui il peut avoir prêté un écrit. Quand je vous priois de lui envoyer un exemplaire avant la publication , je n'entendois pas trois mois d'avance. Autre chose encore, c'est que je doute que M. Durand se charge de vos exemplaires, attendu qu'il est le libraire de M. Diderot, et que j'ai découvert depuis l'hiver dernier que le Philosophe Diderot tient des discours horribles de son ami Rousseau et lui fait en secret tout le mal qu'il peut. Or, moi qui ne fais rien en secret de ce qui regarde autrui, j'ai rompu ouvertement. Je sens bien qu'en tout je suis porté à mettre les choses au pis , ce système n'est pas consolant, mais il est 1<> fruit de l'expérience.
Je n'entens rien à votre projet de réimprimer une partie de mes écrits déjà publiés, et d'omettre les autres, et précisément ceux qui ont eu le plus grand succès, comme la réponse au Roi de Pologne, la Préface de Narcisse &c. Vous savez que mon dessein est de faire une Edition générale, d'y joindre plusieurs pièces nouvelles que j'ai en manuscrit et plusieurs additions que j'ai faites à ce qui est déjà imprimé. Si vous voulez vous charger de cette édition, comme nous en étions convenus, je vous enverrai des manuscrits bien nets, et des exemplaires bien corrigés. J'estime que le tout fera quatre bons volumes in-douze. Si cette entreprise vous convient, il n'est question que de nous arranger pour cela; je passerai l'hiver à mettre le tout en ordre, et vous pourrez avoir la copie avant Pâques. Si vous vous obstinez à votre petite édition incomplette, je ne m'y oppose pas, et j'offre même de la revoir. Mais vous ne trouverez pas mauvais que je lasse lu mienne de mon côté. Car je vous avoue que n'étanl plus en état de travailler, ce m'est une idée douce de
laisser avant ma mort un bon recueil de ce que j'ai fait. Au reste, l'ouvrage dont je vous ai lu quelques morceaux est entièrement achevé , il est en six parties , et si vous aimiez mieux commencer par celui-là, cela dépendra de vous.
Répondez-moi naturellement sur tout cela; usez avec moi de ma franchise. Déterminez-vous sur le mieux pour votre avantage et croyez que je serai toujours content de ce qui vous conviendra.
Je ne puis rien vous dire sur mon voyage auprès de vous, que le tems de le faire ne soit venu. Je suis faible; l'hiver m'ôtera infailliblement le peu de forces que l'été m'a rendues, je ne puis croire qu'au printems je sois en état de me déplacer. D'ailleurs ce voyage ne peut qu'être extrêmement dispendieux, je ne puis le faire à demeure qu'après avoir vu par moi-même si le séjour me convient ; il faut donc compter sur le retour. Menant Mlle Le Vasseur , c'est une double dépense, et où mettre mes meubles , que faire de mon petit ménage. Ne la menant pas , le petit ménage va toujours son train, le loyer court toujours, celui de la bonne vieille, beaucoup d'autres dépenses que je ne puis éviter. Tout cela m'effraye: je crois que le parti le plus sage est de rester dans ma solitude, de vous envoyer des copies bien nettes, de faire un bon accord avec le correcteur auquel je ferai à chaque ouvrage un présent pour ma part quand je serai content de lui; enfin de chercher pour l'envoy des épreuves quelque voye gratuite qui ne sera pas difficile à trouver. Voilà mon avis : mandez-moi le votre sur tout cela. Adieu, Monsieur et Madame Rey, je vous salue et vous aime tous ileux de tout mon cœur.
A Montmobenci, le 24 81":' 1758.
J'ai receu, mon cher Rey, le 19 de ce mois votre lettre du 12 par laquelle vous m'annoncez l'arrivée de mon ouvrage à Paris. En effet il y est en vente depuis le 2 de ce mois, je l'appris le 7, par hasard; le 8 et le 9, je fis retirer mes exemplaires ; ils ont été distribués les jours suivans, et tous ceux à qui j'en ai fait présent ne m'en ont su aucun gré parce qu'ils en avoient déjà, et qu'ils ont peine à s'imaginer qu'un ouvrage se publie huit jours avant que l'auteur en sache rien et qu'il ait ses propres exemplaires.
Un libraire de Paris est venu me voir et me proposer de consentir qu'il réimprimât ce dernier écrit. J'ai dit ce qu'il falloit ; cependant je le crois disposé à passer outre ; ainsi j'ai cru devoir vous en avertir, afin que vous puissiez prendre là-dessus les mesures qui vous paroitront convenables. Au reste, quoiqu'en livrant un Manuscrit à un libraire, je ne prétende pas m'ôter le droit après la première édition de le réimprimer de un ni côté toutes les fois qu'il me conviendra, vous pouvez être sûr qu'à l'égard de ce qui s'est imprimé chez vous, je n'userai jamais de ce droit sans vous en avertir d'avance, et jamais en aucune manière, quand vous en userez honnêtement avec moi.
On me fait de Genève de justes plaintes d'y voir arriver mon écrit si tard, et publier plus tard qu'à Paris. Quand je leur dis que la balle a resté deux mois et demi en route et que vous avez prévu d'avance qu'elle y rcsteroit ce teins là, on me répond que cela n'est pas possible, et l'on attribue tout cela à prétexte et à mauvaise volonté de nia part; mon cher Key. j'ai
la discrétion de ne vous faire aucune plainte, mais il nie semble qu'à bien des égards j'avois mérité plus d'estime, plus de confiance et de meilleurs procédés.
Vous n'avez pas besoin de moi pour réimprimer ce dernier ouvrage; il suffira d'y faire rentrer les changemens et corrections qui sont à la fin, et d'avoir sur le tout , si vous pouvez , plus d'exactitude qu'à l'ordinaire.
A l'égard du recueil général, je vous répète que tout sera prêt à Pâques prochain , et que si même vous voulez commencer plustût, vous en serez le maître. Je suis d'avis de mettre au premier volume les pièces de Théâtre et autres petits ouvrages, afin qu'on trouve toujours mieux en avançant ('). Le quatrième tome contiendra l'ouvrage que vous venez d'imprimer , et une autre pièce encore manuscrite sur le même sujet, que je viens d'achever.
Que si vous aimiez mieux commencer par l'ouvrage dont vous avez vu quelque chose, je l'aimerois mieux aussi. Il est fini, et contient six parties dont la première est la plus grande et la dernière la plus petite.
Voici mes conditions. Le recueil contiendra quatre volumes in-12°. Peut-être cinq; plusieurs nouvelles pièces, et quelques additions aux autres. Vous me donnerez pour cela soixante Louis (2).
Le prix des lettres est déjà fait à quinze Louis chaque partie, ce qui fait quatre-vingt-dix louis.
Si vous vous sentez en état d'entreprendre ces deux ouvrages et de les achever l'été prochain , que de mon côté je passe cet hiver aussi bien que j'ai passé l'été,
(1) Plus tard il a changé d'avis comme on verra par une note que je publierai ci-après parcequ'cllc date de l'an 1765.
(2) Rey a ('frit à cet endroit au crayon : "f en ay payé 55 Louis OU 1820 II.''
j'irai ce printems veiller moi-même à l'exécution, et si le séjour me convient je pourrai rester avec vous.
A l'égard des termes pour les envois réciproques, comme je ne suis pas si défiant que vous, et que je juge des autres âmes par la mienne, je vous enverrai de la copie quand il vous plaira et autant qu'il vous plaira, vous m'enverrez de votre côté de l'argent quand vous voudrez et ce que vous voudrez. Ma seule condition est que, soit que vous vous chargiez des deuxentreprises ou d'une des deux seulement, soit que j'aille auprès de vous ou que je demeure ici , le tout sera acquitté sans qu'il en manque un sol le premier de Septembre 1759. Je vous laisse réfléchir là-dessus. Vous pourrez me répondre à votre loisir. Mais je veux une réponse précise, et votre parole; je m'en tiens aussi sûr que si j'avois l'argent.
Adieu, mon cher Rey, mes amitiés et respects à Madame Rey. Mlle Le Vasseur vous remercie de l'honneur de vos complimens; elle vous fait les siens, et moi je vous embrasse de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
A Montmobenci, le 22 Fevr. 1759.
Ne voulant pas, Monsieur, être juge dans ma propre cause, avant d'user du droit que je crois avoir d'employer dans le recueil de mes écrits les deux que vous avez imprimés, j'ai résolu de consulter sur ce cas des gens désintéressés dont l'intégrité ne soit pas suspecte. Mais auparavant encore, ma répugnance à laisser à personne contre moi des mécontentemens même injustes. me porte à vous faire la proposition suivante.
Fixez sur l'argent que j'ai receu de vous quelle somme vous voulez que je vous rende afin que je puisse employer ces deux écrits dans mon recueil, sans que vous ayez mal fait vos affaires avec moi, ni que vous m'estimiez injuste envers vous. Ayez l'honnêteté, je vous prie, de me faire une prompte réponse, car je suis dans le cas d'avoir à prendre des arrangemens là-dessus. Bonjour, Monsieur, je vous souhaite tous les hiens possibles et j'assure Madame Rey de mon respect,
J. J. Rousseau.
A Montmorenci, le 14 Mars 175'.».
Je réponds, mon cher Rey, à votre lettre du 27 fev.
Vous n'agissez pas imprudemment de vous en remettre à ma discrétion au sujet de la réimpression des deux écrits de ma composition que vous avez imprimés, dans le recueil général que je désire faire. J'ai eu tort de ne m'être pas expliqué avec vous, et sur votre dernière lettre j'ai résolu de ne plus songer à ce recueil que nous ne nous soyons mieux expliqués ; car sûrement il y a du malentendu entre nous. Vous avez raison de ne vouloir pas payer deux fois les mêmes ouvrages; mais moi je n'ai pas tort de ne vouloir pas vous faire présent de deux ans de mon tems, car je n'ai de ressource pour vivre que mon travail, et tandis que je revois mes écrits, il faut que je dîne. Je prendrai la liberté d'ajouter que des pièces nouvelles dont je compte augmenter ce recueil il n'y a point de libraire, hors vous, dont je n'eusse à l'instant les soixante Louis que je vous demande pour le tout. Mais il n'est paf maintenant question de cela, venons an pins pressé
Je veux tenir l'engagement que j'ai pris avec vous au sujet de la Julie. J'ai examiné l'état du manuscrit, et ne le trouvant pas assez net pour vous être envoyé dans cet état, je prends le parti de le recopier en entier, et je vous enverrai la copie partie par partie à mesure qu'elle sera faite (1). Je compte que la première partie partira le dernier du mois prochain , et je tâcherai de vous envoyer les autres de mois en mois en sorte que vous ayez receu le tout dans le courant de novembre au plus tard.
De votre côté vous m'enverrez de l'argent à votre commodité , pourvu seulement que le tout soit acquitté avant la fin de l'année présente. Je me suis relâché de trois mois, je ne puis prolonger davantage; si vous n'êtes pas sûr de pouvoir remplir cette condition ne vous chargez pas de mon manuscrit. Voici les autres conditions que j'ajoute (2).
L'ouvrage sera imprimé en beau papier, avec le plus srrand soin , caractère et format dont nous conviendrons ;
vous m'enverrez les épreuves aux adresses que je vous donnerai, et vous attendrez pour faire tirer les feuilles que je vous renvoyé l'épreuve corrigée, ce que je ferai ponctuellement l'ordinaire après celui où je l'aurai receue.
On suivra exactement mon manuscrit, l'orthographe, la ponctuation, même les fautes, sans se mêler d'y rien corriger.
Vous ne ferez point paroitre l'ouvrage par parties.
(l) Voilà donc l'origine des nombreuses différences qu'on a remarquées entre les deux manuscrits autographes de la Noitrcllr Héloïse qui existent en France avec le texte imprimé. En recopiant son ouvrage il est impossible cra'un écrivain commo Rousseau ne corrige beaucoup. On verra la preuve qu'il l'a fait dans les N°? 54 el 56.
(s) L'honoraire était déjà ttxé à 90 Louis Voye N°. 88.
mais tout à la fois , et cela pour votre intérêt autant que pour le mien; attendu que les premières parties sont foibles et mauvaises , et qu'il n'y a que les dernières qui puissent les faire valoir.
Vous m'enverrez ici mes soixante exemplaires, je n'en destine aucun pour Genève , et je voudrois même que vous n'y en envoyassiez aucun pour votre compte.
Il me reste à vous dire pour prévenir de nouveaux malentendus, que j'ai fait un écrit sur les Romans que j'intitulerai peut-être, pré/ace de Julie, mais que je n'entens point imprimer avec cet ouvrage, et qui n'en doit faire partie en aucune manière; et que je me réserve le droit de faire imprimer où et quand bon me semblera comme un ouvrage appartenant à moi seul.
Si toutes ces conditions vous conviennent, je n'ai pas besoin de nouvelle réponse; si elles ne vous conviennent pas, ayez soin je vous prie de m'en prévenir avant le premier envoi.
Autre chose. Vous avez réimprimé ma lettre à M. d'Alembert; mais puisque vous ne m'en avez pas envoyé un exemplaire je me flatte que l'édition n'est pas encore publique. Quoi qu'il en soit, j'ai un changement à faire qui n'est pas considérable, mais qui m'importe. Je vous prie de vouloir bien faire un carton, même deux s'il le faut, pour cela, et avoir soin que ce carton soit à tous les exemplaires que vous enverrez en France. Que si vôtre envoi étoit déjà fait, je souhaite ni plus ni moins que le carton soit fait et mis à deux ou trois exemplaires que je vous prie de în'envoyer ainsi corrigés. C'est une affaire qui m'intéresse personnellement. Voici 1<- changement.
Page 7:î de la pM Edition, ligne 8, après ces
mois femmes sans mœurs , ôtez les huit lignes suivantes et substituez leur ce qui suit (4).
"Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossières équivoques, non moins proscrites par le goût que par l'honnêteté, qui firent longtems l'amusement des mauvaises compagnies , rembarras des personnes modestes (2) , et dont un meilleur ton, lent dans ses progrès, n'a pas encore purifié certaines provinces. D'autres auteurs, plus réservés (3) dans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues , se chargèrent d'encourager les filoux. Regnard un des moins libres (4) n'est pas le moins dangereux. C'est une chose incroyable &c."
Adieu, mon cher Rcy, je me réjouis de tout mon cœur du rétablissement de Madame votre Epouse, je l'assure de mon respect et vous embrasse bien sincèrement.
J. J. Rousseau.
(!) On voit quelle est l'origine Je la variante que M. Pétitain a remarquée dans le texte à l'endroit où se trouve ce passage. M. Didot dans son édition de 1801 a reproduit le texte de la première édition.
(2) Après avoir écrit ce mot, il l'a rayé pour le changer en chastes. Enfin il a rétabli modestes.
(3) Il avait écrit en premier lieu moins choquant.
i1' Au lieu do moins libres il avait écrit premièrement plus modestes
LETTRES