ÉTAIT SOUS PRESSE
Aucun ouvrage de Rousseau n'a rempli autant de moments de sa vie, que la Nouvelle Héloise. Pendant l'été de 1756 il jeta sur le papier quelques lettres sans suite et sans liaison, fruits de ses souvenirs de jeunesse et de son imagination. Il esquissa ensuite le plan pour en faire un ouvrage en règle. Pendant deux ans, tournant et retournant ses rêveries dans sa tête, il prit un intérêt d'enfant à mettre ses brouillons au net sur le plus beau papier doré, employant de la poudre d'azur et d'argent pour sécher l'écriture, et de la nonpareille bleue pour coudre ses cahiers. A peine avait-il achevé son roman, qu'il en fit une copie pour Madame d'Houdetot et une autre pour Madame de Luxembourg-. Ayant résolu de publier ce qu'il appelle, "une espèce de ces livres efféminés, qu'il avait si durement censurés", cette résolution h- jeta dans un trouble que ne lui donna jamnis aucun do ses
écrits. L'incertitude du succès que son livre aurait auprès du public le mit dans une exaltation continuelle pendant les vingt mois que la presse de Rey fut à l'imprimer. Après la publication , il y fit de nouveaux changements. Enfin, dans la Correspondance que nous publions pour la première fois, il affirme, que dans un âge plus avancé, alors qu'il ne se souvenait presque plus du contenu de l'Emile , sa Julie était le seul ouvrage qu'il relisait avec plaisir.
La prédilection que Rousseau avait pour cet ouvrage ayant dû donner un essor particulier aux mouvements de son esprit , il est à regretter que les lettres à Rey n'offrent que peu de détails de ce qui se passait en lui pendant qu'il y mettait la dernière main. La correspondance eût porté bien d'autres traces , et plus instructives, de ses efforts pour faire de son texte un chefd'œuvre de diction , si la facilité de l'envoi do épreuves, qui se misait par l'intermédiaire de M. de Malcslierbes , ne lui eût pas donné l'occasion de marquer amplement en marge de chaque épreuve tout ce qui avait rapport à la correction de son livre, au lieu d'envoyer d'avance dan- ses lettres à Rey les changements qu'il méditait. Or, ces épreuves ont disparu avec Le manuscrit sur lequel ont travaillé les compositeurs.
Cependant les lettres à Rey jettent une lumière suffisante sur la marche de la composition du texte en général. On a remarqué que les deux copies de la Nouvelle Héloïse qui existent en
France , écrites de la main de l'auteur, offrent presque à chaque page de nombreuses différences avec le texte imprimé. La Correspondance l'explique: Rousseau avait copié fidèlement son manuscrit pour Madame d'Houdetot et pour Madame de Luxembourg", mais dans une nouvelle copie qu'il a faite pour Rey il a introduit de nombreux changements, et peu après la publication, il a encore indiqué sur un de ses exemplaires des changements assez considérables pour une nouvelle édition.
Un engagement préalable entre Rousseau et Rey au sujet de la Nouvelle Héloïse avait été fait à l'Hermitage au mois de Novembre 1758. Les propositions ultérieures de Fauteur se trouvent dans la lettre N°. 35 , que j'ai rangée parmi celles relatives à la Lettre à d'Alembert, parce qu'elle contient un supplément à cet ouvrage. Les envois de la copie ont commencé au mois d'Avril de 1759. Le premier envoi contenait un modèle de titre sur une feuille in-8°, la seule de la copie qui ait été retrouvée. On y voit deux variantes, moderne et aux pieds. Voici comment Rousseau avait d'abord tracé le titre pour l'im-
ï'vimeUr: JULIE
ou