‹ Lettres inédites de Jean Jacques Rousseau à Marc Michel ReyChapitre 26 sur 36 · CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

CONTRAT SOCIAL

jLes lettres qui forment cette partie de notre recueil datent de la période de la vie de Rousseau , où parurent les deux ouvrages qui ont le plus remué le monde. Après le succès de ses premiers écrits , poursuivant la carrière littéraire où, selon sa propre expression, de dispute en dispute il s'était engagé , il arrive dans X Emile et le Contrat Social aux dernières conséquences de ce qu'il avait soutenu dans son premier Discours devant l'Académie de Dijon.

Quant à Y Emile, on se rappelle que l'auteur, sur les instances de Madame de Luxembourg, avait laissé à cette dame le soin de faire inijnïmer cet ouvrage. Il avait exigé seulement que l'impression se fit en Hollande par le libraire Jean Néaulme, dont il avait fait la connaissance chez le libraire Guérin au village de Saint-Briee à un quart de lieue de l'Hermitage. Sachant que son

manuscrit contenait des choses tellement hardies, que l'ouvrage entier ne pourrait jamais être permis en France, il avait fait son livre pour être imprimé en Hollande. Mais pendant son séjour à l'Hermitage n'ayant j)as entretenu ses relations avec Rey, Guérin l'avait pressé de traiter avec Néauline. On commença par en faire deux éditions à la fois, l'une chez Ducliesne à Paris, l'autre chez Néaulme à Amsterdam. Mais le libraire de Paris se trouvant à chaque pas arrêté par les observations d'un Censeur, que la Direction de la Librairie lui avait imposé , et INeaulme par la crainte de publier un livre dangereux, Rousseau reconnut qu'il avait eu tort de ne pas confier son manuscrit à Rey, et celui-ci redoubla de zèle pour s'attacher un auteur dont les écrits lui procuraient de si grands avantages. On en trouvera les preuves dans la partie de notre recueil, qui a rapport à la publication du Contrat Social.

Rey a fait de ce dernier ouvrage deux éditions en même temps, l'une grand in 8°. dont l'auteur a vu les épreuves, l'autre in 12°. Il est intitulé: "du Contrat Social ou Principes <lu Droit Politique, par J. J. Rousseau, citoyen de Genève. — Foederis aequas Dimmus leges. Aeneid. XI. A Amsterdam chez Marc Michel Rey. MDCCLXII." — Dans le titre de la petite édition il y a une fuite d'impression Decamus au lieu de Dicamus.

A Montmorenci, lo 9 Aoust 1761.

Puisque vous avez fait, Monsieur, sans ma participation une édition de mes ouvrages, même de ceux qui ne vous appartiennent pas , et que par un privilège obtenu (1 ) vous m'avez dépouillé autant qu'il étoit en vous du droit de les faire imprimer où il me plairoit, vous devez vous soucier tout aussi peu de mon agrément pour l'exécution que pour l'entreprise; et, que l'édition me paroisse bien ou mal faite, c'est ce qui sûrement vous est très-égal. D'ailleurs, vous étant mon libraire, si je gardois le silence, tout le monde supposerait que cette édition s'est faite sous mes yeux, et l'on m'en imputeroit les fautes ; on supposerait que je n'ai pas voulu corriger les endroits qui demandent correction. Ainsi vous avez dû supposer que, bonne ou mauvaise, cette édition ne passerait pas sans être desavouée; vous avez pris votre parti là-dessus, et Y envoi que vous voulez me faire d'un exemplaire me parait la chose du monde la plus inutile.

Je n'ai point répondu à vos précédentes lettres parce que depuis longtems je suis malade , peu en état d'écrire, et que vous les avez remplies de choses si peu sensées que le silence est la seule réponse qui leur convient.

(') Le Privilège accordé par les Etats de Hollande est du 29 Janvier L761. Le titre du Recueil est Oeuvres diverses de Mr. J. J. Rousseau. Les deux premiers volumes, grand in-douze , contiennent le Discours sur le rétablissement des sciences et des arts, avec trois réponses de l'auteur à diverses critiques, Narcisse, lettre sur la Musique Françoise, le Devin du Village, discours sur V Economie Politique, Projets de Paix perpétuelle, discours sur l'inégalité, lettre à Mr. d'Alenibert H lettre de celui-ci eu réponse. Ces deux volumes ont été suivis par le Contrat Social, la réimpression delà Nouvelle Héloïse ■ •( de l'Emile.

Je n'ai qu'un seul exemplaire du Devin du village dont je ne veux pas me défaire , et les corrections que vous demandez demandent une attention et des soins que je ne suis pas à présent en état d'y donner.

Je ne puis rien vous dire sur la part que vous souhaitez de prendre à l'impression du traité de l'éducation; ce n'est point moi qui me mêle de cette entreprise, et je ne sais si ceux qui s'en mêlent pensent assez bien de vos procédés pour vouloir vous y donner part; quant à moi je ne m'y opposerai point et toute votre conduite passée n'a pu détruire encore ma bienveillance et mon inclination pour vous.

Mon traité du Droit Politique est au net et en état de paroitre. Tous les sujets de plainte que vous m'avez donnés ne m'empêchent point de me souvenir de rengagement que j'ai pris avec vous et des raisons de retour d'honnêteté qui me l'ont fait prendre. Si cet ouvrage vous convient et que vous vous engagiez à le faire exécuter diligemment et avec soin, vous pouvez le faire retirer au prix convenu; car (''tant copié sur du plus fort papier d'hollande le volume est t rop gros pour être envoyé par la poste ('), et je ne veux pas m'en dessaisir sans argent. Comme il est divisé par livres et chapitres, il faudra prendre un format 8°. et surtout de beau papier, car j'ai à cœur la belle exécution de cet ouvrage, le dernier qui sortira de mes mains, fie n'ai pas besoin de vous réitérer (pie je nie réserve le droit de l'insérer dans le recueil de mes écrits; cela étant convenu de

(') On verra par les lettres qui suivent qu'il B'agii du manuscrit 'pie Rous- Beau a rein;-- au Ministre Duvoisin pour L'envoyer à Etey, el don< il raconte l'aventure au Livre XImedea Confessions. Ce qu'il qualifie ici de gros volume, dans son récil il le «lit si petit qu'il ne remplissait pas la poche île M. Duvoisin. Or, ce qui excède les proportions d'un paquet destiné pour la peul très bien se dire pi de la capacité d'une poche

tous les autres. Répondez-moi promptement , je vous prie; comme ce livre est cité dans le traité de l'éducation, il convient qu'il paroisse auparavant, et je n'ai que le tems qu'il faut pour cela. Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci , le 2 7'"';' 1761.

Vous prétendez , Monsieur , dans votre lettre du 17 Aoust que parce que d'autres libraires vous contrefont comme vous les contrefaites , vous êtes en droit de vous emparer de tous mes ouvrages , même de ceux qui ne sont pas à vous , et de m'ôter autant qu'en vous est, par un privilège, le droit de les faire imprimer où il me plait; de sorte que vous voilà en Hollande seul propriétaire de tous mes ouvrages , et ce qu'il y a d'inconcevable est l'air d'assurance avec lequel vous me soutenez que tout cela vous appartient légitimement, quoique des ouvrages mêmes dont j'ai traité avec vous j'aye eu toujours soin de me réserver le droit d'en faire une édition générale et d'y faire entrer tous ceux que je vous ai cédés. Est-ce donc là , Monsieur, la manière dont vous répondez à l'honnêteté que j'ai eue d'employer tout mon crédit pour empêcher en ce pays la contrefaction des dits ouvrages, soins que j'ai remplis par bonté , par amitié pour vous , sans que vous eussiez aucun droit de l'exiger. Ce qui ne vous a pas empêché de venir tout en furie, sur le simple soupçon d'une édition de la Julie qui ne s'est point faite, nie soutenir que ma probité étoit engagée A empêcher absolument cette édition. 11 est certain que je L'ai

empêchée ainsi que la contre faction de la lettre a M. cl' Alembert , et il est certain que je n'étois point obligé à cela. Je vous apprends, Monsieur, puisque nous l'ignorez, que, quand je vous ai vendu un manuscrit, c'est votre affaire et non pas la mienne d'empêcher qu'on ne contrefasse ailleurs votre édition. Mon devoir à la plus grande rigueur est seulement de ne favoriser ces contrefactions en aucune manière, et c'est aussi ce que j'ai été bien éloigne de faire jusqu'à présent, et que je ne ferai point à l'avenir. Mais quant à l'édition générale de mes ouvragés, elle n'est point votre bien mais le mien, tant parce qu'elle en contient beaucoup qui ne vous ont jamais appartenu, que parce tnie je me la suis toujours réservée, et qu'il n'y a dans les marcliés que ce qu'on y met. Cette édition. Monsieur, me tient fort au cœur, soit pour ma réputation, à cause de l'exactitude et de la correction que j'espère y mettre ; soit pour mon aisance, étant ma dernière ressource pour avoir du pain quand mes infirmités nie laissent hors d'état d'en gagner. Si dans le teins, vous voulez entrer dans les arrangemeus qui se prendront pour la faire, je vous y verrai concourrir avec plaisir, et 'Cspère cpie vous vous en trouverez bien. Si clans la rigueur de votre usurpation vous voulez faire valoir votre privilège, il faudra bien tâcher de se passer de vous.

.J'ai un exemplaire revu et corrigé avec soin pour une nouvelle édition de L'Héloïse; il y a même quelques petits changemens , retranchemens et additions. Je consens de bon cœur à vous l'envoyer; quand vous voudrez faire votre édition, vous n'aurez qu'à me marquer par quelle voye. Duresteje n'entends pas refaire cet ouvrage; il n'est point destiné- pour les jeunes gens.

A fégard de mon truite du Droit Politique je me

contente qu'il soit public en Mars 1762, pourvu qu'au moins une fois en votre vie vous me teniez parole. Je vous recommande derechef cette édition qui me tient au cœur. A l'égard du manuscrit il est tout prêt et vous le ferez retirer quand il vous plaira , rien ne presse. Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur, et souhaite que nous nous entendions mieux à l'avenir que par le passé.

J. J. Rousseau.

A Montmokenci, le 14 8b™ 1761.

(Je n'est point par dédain , Monsieur, que je n'ai pas accepté le tonnelet de hareng que vous m'aviez envoyé par M. Hérissant, mais comme je ne suis point à présent en état de manger du hareng, c'eût été un présenl perdu; je ne vous en suis pas moins obligé que si je Pavois receu.

J'aimerois beaucoup mieux que vous fissiez retirer le manuscrit chez moi, et que l'argent me fût remis par la même personne, car j'ai de la répugnance à aventurer ainsi un manuscrit plus ample et plus correct que le brouillon qui m'en reste, et que je ne pourrois plus rétablir tel qu'il est s'il venoit à s'égarer; d'ailleurs je manque en cette saison d'occasions pour faire retirer commodément de l'argent à Paris. Cependant faites comme il vous plaira, je tâcherai de m'accommoder à ce qui vous conviendra le mieux: mais si vous prenez le parti de m'envoyer l'argent par lettre de change, je vous prie de le partager en deux, à divers jours d'échéance; parce que notre messager est un homme très-sûr. mais que le chemin ne l'est pas. surtoui eu cette saison qu'il

revient de nuit , et qu'il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier.

Je vous ferai parvenir aussi par M. Le Clerc ou par la voye que vous aurez prise, mon exemplaire corrigé de la Nouvelle Héloïse ; vous vous moquez de nr offrir de l'argent pour cela. Si vous voulez m'en envoyer quelques exemplaires, à la bonne heure: si je trouve votre nouvelle édition belle et bien correcte , je la prônerai dans ce pays-ci et je tacherai de l'y faire rechercher.

Faire une édition générale de mes écrits d'ici à quinze mois , c'est trop tôt; je ne saurais être prêt pour ce tems-là, et d'ailleurs il faut laisser le tems au traité de Téducation , et aux Principes du Droit Politique , de paroi tre et de se débiter. Ce seroit voler le libraire chargé du premier ouvrage que de ne pas lui laisser le tems d'épuiser l'édition pour laquelle il a traité.

Je suis fort sensible au souvenir de M. Auboin ; quand vous le verrez ou que vous aurez occasion de lui écrire je vous prie de lui dire bien des choses pour moi. Bonjour, Monsieur, malgré les orages passés j'oublie tout et je vous embrasse d'aussi bon cœur que jamais.

J. J. Rousseat.

.le m'apperçois que le dos de la feuille que j'ai prise est griffonnée ; je vous prie de pardonner cet le étourderie (1).

(') Puisque d'un écrivain tel que Rousseau fcoul jusqu'au griffonnage peut avoir il'' L'intérêt . le voici: "le livre est à ses ordres ainsi que l'auteur; je rassemblera'/ même tout ee i/iii se trouvera (te parties éparseS pour éviter la peine de les faire copiei .et je souhaite que ces essais de ma jeunesse..."

A Montmorenci, le 31 8br.e 1761.

J'attends, Monsieur, jeudi prochain M. Duvoisin qui veut bien m'apporter lui-même l'argent en question, dont je lui ferai quittance comme vous le désirez. En attendant je prépare le pacquet ci-joint dans lequel vous trouverez le manuscrit en question et l'exemplaire corrigé de la Nouvelle Héloïse. Je vous prie de me tenir averti du tems où vous voudrez commencer d'imprimer, et je vous recommande l'exécution de ce dernier ouvrage.

Je connois M. Brown; je verrai avec plaisir son ouvrage; je vous remercie de vouloir bien me l'envoyer.

A l'égard des entreprises dont vous me parlez je n'y puis songer qu'après m'être débarrassé du traité de l'éducation qui n'est pas encore en train. Je suis bien aise aussi de voir comment vous vous comporterez au sujet de ce dernier ouvrage, et si je suis content j'espère que ce ne sera ni la dernière ni la plus importante affaire que nous aurons à traiter ensemble.

Je suis fâclié que la santé de Mad. Rey ne soit pas bonne , conservez la vôtre , car quand on l'a perdue on ne la recouvre pas aisément. Pour moi je ne fais plus que languir et joindre un jour à l'autre, sans savoir quand cela finira. Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci, le 7 9b,;e 1761.

Hier, Monsieur Duvoisin prit la peine de venir m'apporter les mille francs dont je lui fis un rcceu comme vous l'avez désiré; je lui remis le manuscrit enveloppé

et cacheté, avec l'exemplaire corrigé de la Nouvelle Héloïse , et il me promit de vous envoyer le tout bien enveloppé et conditionné la semaine prochaine. Il me demanda de quoi traitoit l'ouvrage qu'il jugea que contenoit le pacquet que je lui remis , je lui dis , de matière de politique, et nous en restâmes là sur ce point. Ainsi , Monsieur, voilà une affaire arrangée ; vous trouverez le manuscrit très-net, en très-bon état; reste à voir si vous voulez au moins pour cette fois que je me loue de l'exécution dans ce qui vous regarde; surtout quant à la diligence et à la correction. Il faudra penser d'avance au moyen de me faire parvenir les épreuves ; car directement par la poste les fraix en sont excessifs.

A propos de votre nouvelle édition du Roman , Duchesne doit vous proposer un arrangement qui me paroit d'autant plus convenable que cela vous sauveroit une autre édition que lui ou d'autres ne manqueront pas de faire en ce pays ('), c'est d'échanger avec vous des estampes contre des exemplaires. Des planches contrefaites n'approcheront jamais de la perfection des siennes, et de plus il y en aura deux nouvelles dont je lui ai promis les sujets, savoir un frontispice à la tête du premier tome, et un autre sujet à la place de la dernière qui ne vaut rien. Que cela vous convienne ou non, ce dont je vous prie instamment c'est que cette dernière édition soit belle et correcte; au moyen de quoi elle anéantira Imites les autres, et elle aura cours partout comme la première.

Bonjour, Monsieur; je vous recommande tout denou-

(i) Dans mu- lettre du I Mnvs 1768 Duohesne écrii à Rey: J'apprends par M. Néaulme que vous dites que je vous ai contrefait VHêloîse: j'aurais pu le faire comme Lyon, Rouen, Bordeaux, Avignon, Liège <i mitres lieux, peut-être même chez vous, l'ont fait; mais rein n'est pas

veau mon dernier ouvrage; quoiqu'il ne soit pas de nature à se répandre aussi promptement qu'un roman, j'espère qu'il ne s'usera pas de même et que ce sera un livre pour tous les tems , s'il n'est pas rebuté par le public. Le format de la lettre à M. d'Alembert et même un caractère un peu plus gros y pourroit être convenable. Je m'en rapporte là-dessus à votre choix: mais surtout de beau papier. Je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci, le 29 9b^ 1761.

M. Duvoisin m'a fait, Monsieur, le détail de l'accident qui lui est arrivé à la barrière et des suites de cet accident. Il m'en parle avec tant de regret que je ne puis me résoudre à lui témoigner toute la peine que cela m'a fait, mais elle est fort grande. Le meilleur remède à cela dépend de votre diligence, mais je n'en espère plus de vous. Cependant votre intérêt même y est très-grand; car plus on parlera d'avance de cet ouvrage et plus son entrée en France deviendra difficile. Au lieu que s'il étoit prêt sans qu'on en sût rien je ne doute point qu'il n'entrât sans peine.

Je remets à une autre fois la réponse à divers articles de votre lettre pour passer à un point plus important. Supposant l'exécution et publication de l'ouvrage qui est entre vos mains pour le tems où vous me l'avez promise, seriez-vous en état, si le cas y échoit, de faire une entreprise plus considérable pour le printems prochain, laquelle demande A la fois la plus grande diligence et le plus grand secrel ? car je VOUS avertis

qu'il est question de parer coup à une trame odieuse, et que tout seroit perdu si le moindre vent de votre entreprise parvenoit à un seul de vos confrères et à qui que ce soit. Au reste je n'imagine pas que dans le moment présent aucune entreprise piùsse être plus avantageuse au libraire, plus utile aux hommes et plus honorable à l'auteur que celle dont il est question. Mais je vous répète qu'elle n'est praticable qu'à force de diligence et de secret. Je ne m'engage point encore et je ne le puis pas sitôt; je vous consulte seulement pour savoir si je pourrois compter sur vous au besoin. Voyez , pensez , répondez et brûlez ma lettre.

Vous n'imagineriez pas que l'homme qui vous écrit est dans le plus triste état du monde; qu'un accident qui lui est arrivé il y a quelques jours doit naturellement lui abréger la vie et ne lui en laisser espérer que quelques mois ('). Toutefois cela ne diminue rien de mon zèle pour l'affaire que je vous propose ni n'en rend l'exécution impraticable. Je vous avoue même que je mourrois plus content si je la voyois en train.

J'approuve que vous m'adressiez les épreuves directement par la poste; c'est la voye la plus prompte et la plus sûre. Adieu , mon cher Rey. J'aime à penser que mes écrits et mon nom ont contribué à vous en faire un et à commencer votre fortune. Je vous dirai plus, c'est que je suis persuadé qu'il ne tiendra qu'à vous de l'achever avec moi; mais de grâce, devenez prudent et soigneux.

J. J. Rousseau.

(') On peut voir quel étaii cet accident dans la lettre qui suit et dans une autre à M. Moultou, en date du 12 Décembre, publiée dans ses Oeuyresj Partie Correspondance,

A Montmorenci, le 23 10,,r.e 1761.

L'accident qui probablement me coûtera la vie ne

tient point à la probité. On ne me force point à rien faire contre elle, et jamais on ne force un honnête homme à cela. C'est, Monsieur, une sonde qui s'est rompue au col de la vessie et dont la pièce restée au passage est le noyau d'une pierre dont le progrès commence à se faire sentir. La suite n'en est pas difficile à prévoir.

Il n'est plus question, j'espère, du projet dont je vous avois parlé, lequel étoit fondé sur un soupçon de trahison dont je croyois avoir des indices, et sur lequel je crois à présent m'être trompé. La suite ne tardera pas à m'apprendre à quoi m'en tenir, et si l'affaire tourne mal, je vous expliquerai le tout. Quant à présent je ne le puis sans m'exposer à compromettre injustement la réputation d'un honnête homme.

Je crains que mon mal empiré ne me mette hors d'état de revoir les épreuves de l'ouvrage qui est entre vos mains. En ce cas , il faudroit consulter sur les lieux un homme de lettres qui eût de l'intelligence, de la probité, de l'attention et de la bienveillance pour l'auteur : et vous tâcheriez de m'envoyer les bonnes feuilles par quelque voye moins dispendieuse que la poste , afin que s'il falloit absolument quelques cartons ou errata , on y fût à tems avant que le livre fût public. Donnez vos soins, je vous supplie, à la correction de cet ouvrage, car je crois qu'il en vaut la peine. Faites aussi attention qu'on n'aille pas mettre polit \ique au lieu àepolitie, partout où j'ai écrit ce dernier nx>t: mais qu'on suive partout le manuscrit à la

lettre, jusques dans les fautes. Vous le trouvez petii pour un volume; cependant il est copié sur le brouillon que vous avez jugé devoir en faire un , et même le chapitre sur la religion y a été ajouté depuis.

Au reste mon intention n'a jamais été que ce livre ne portât pas mon nom, mais seulement que le secret en fût gardé jusqu'à la publication. Mais à présent que la chose est sue à Paris, vous pouvez, si vous voulez, en parler à vos correspondais. Je me remets de tout à votre prudence et vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

J'ai déjà vu quelques feuilles du traité de l'éducation mais il va très-lentement. Si le vôtre pouvoit paroitre auparavant, vous feriez à mon avis un coup de partie: car il est à craindre si les deux ouvrages paroissent ensemble, que le petit ne soit étouffé par le grand.

A Montmorenci, 27 10,,r.c 17G1.

J'ai receu hier au soir, mon cher Rey, votre ('preuve A et je vous la renvoyé aujourdhui; Ton ne sauroit être plus diligent. J'ai répondu ci-devant à votre lettre du 7, ainsi je n'ajouterai rien, sinon que puisque vous avez commencé de m'envoyer les épreuves je vous prie de continuer: car je vois que votre correcteur est trèspeu attentif, et qu'elles ne peuvent se passer de mon inspection. A l'égard des bonnes feuilles, la poste est si dispendieuse qu'il ne faut s'en servir qu'au défaut de toute autre voye. A propos de cela, j'ai oublié de vous remercier et de vous charger de mes remercimens

pour M. Auboin pour la brochure que vous m'avez envoyée, mais ayant été mise à la poste à Paris, elle m'a coûté trente sols de port de Paris ici. Par le messager l'Epine elle ne m'eût coûté que 4 ou 5 sols.

Si le papier de l'épreuve est celui de l'édition, j'en suis fort aise et je vous en remercie ; si malheureusement il ne l'est pas , je vous prie au moins de faire tirer quelques uns de mes exemplaires sur ce même papier-là.

Vous avez ci-à-côté une petite addition que je vous prie de faire insérer soigneusement dans sa place ('). Je ne me souviens pas bien de la place où est le chapitre , mais vous le reconnaîtrez facilement^ à son titre dans la table qui est au commencement de la copie. J'aime mieux vous envoyer ainsi d'avance les additions quand elles me viennent , que de les mettre sur les épreuves , à cause des remaniemens.

Je crois que vous prenez un excellent parti en vous

hâtant d'imprimer afin que cet ouvrage paroisse avant

le traité de l'éducation. Vous avez tout le tems, si

vous n'en perdez point. Je vous embrasse de tout mon

cœur et salue Madame Rey. MHe Le Vasseur vous assure

de son respect.

J. J. Rousseau.

Ce 30 10'":c 1761.

Voilà , mon cher Rey, votre épreuve B que j'ai reçue avant hier avec une lettre sans date; je l'ai revue avec soin et j'espère n'y avoir point laissé de faute.

(') La moitié do la feuille sur laquelle l'addition était écrite, a été arrachée pour servir au compositeur.

11 n'en est pas de môme de l'épreuve A qu'il fallut renvoyer presque sur le champ pour ne pas perdre un Courrier et que je n'ai revue qu'avec distraction et souffrant beaucoup. Ce qui me console est que vous avez suppléé à l'attention que je n'y ai pu donner. Vous m'annoncez que je ne recevrai rien par le Courrier prochain à cause des fêtes; par conséquent je ne vous renverrai rien par le Courrier qui suivra celui-ci. Au reste comptez sur mon exactitude , et croyez que s'il arrive que vous ne receviez pas vos épreuves à jouinommé , ce ne sera jamais ma faute.

Quand je vous demandois des exemplaires sur ce papier, je ne l'a vois pas vu au jour; il est trop mince; vous m'en pouvez donner de plus fort qui ne soit pas moins fin, et je vous en serai obligé.

J'approuve fort vos changemens, mais je trouve le format trop large pour sa longueur. C'est un petit mal et je pense bien qu'il n'y a plus de remède.

Je vous remercie de vos souhaits de bonne année. Comme ma vie n'est plus marquée que par la souffrance, mon meilleur jour sera le dernier. Ne doutez pas réciproquement du sincère intérêt que je prends à vous et à votre famille. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie d'embrasser pour moi Madame Rey et vos enfans.

Voici un petit papier que je vous prie de faire tenir à M. Neaulme le plustôt qu'il se pourra. Du veste je vous confirme qu'il ne tient qu'à vous que L'ouvrage que vous imprimez se publie et lasso son effet avant que le traité de l'éducation soit en état de paroitre. Adieu, mon cher Eey, je vous salue de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

6 Janvier 1762.

Je vous renvoyé, mon cher Rey, l'épreuve C quej'ay receue hier avec votre lettre du 31 10bre. Je suis fort touché de votre bonne volonté pour Mlle Le Vasseur et je vous en remercie de tout mon cœur tant en son nom qu'au mien. Je ne crois point qu'une offre faite de si bonne grâce ait besoin quant à présent d'être assurée par un engagement, et il suffit que, pour ma tranquillité, je sache qu'en cas de malheur cette bonne et honnête tille trouvera en vous un bienfaiteur.

Comme il faut laisser faire leur effet aux deux ouvrages que j'ai maintenant sous presse et donner le tems aux éditions de se débiter, et que d'ailleurs je n'ai maintenant ni la santé ni le loisir de songer à une plus grande entreprise, je renvoyé à un autre tcms de conférer sur l'édition générale de mes écrits dans laquelle doivent entrer les changemens et nouvelles pièces qui peuvent la faire valoir. Si Dieu dispose de moi avant que mes arrangemens soient pris là-dessus, vous ne serez pas oublié pour cela, et je préviendrai làdessus de mes intentions ceux qui seront chargés de les exécuter. C'est même ce que j'avois déjà mit c< s tcms passés quand mon état empiré me menaçoit d'une mort plus prochaine que peut-être elle ne viendra. Je sais que des personnes qui me veulent du bien ont le dessein d'honorer ma mémoire par des écrits publics: mais pour ma vie il est difficile qu'elle soif mise en état de paroitre, parce qu'elle est mêlée de beaucoup de faits qui en sont inséparables et qui comprometfroient le serret d'autrui. il n'y a rien sur tout cela de mûr ni de décidé quant à présent; mais nous en reparlerons.

M. Duvoisin doit venir me voir aujourd'hui ou demain.

S'il vient aujourd'hui, je lui remettrai ce pacquet, sinon, je le mettrai ce soir à la poste à tout événement: car si malheureusement il étoit retenu demain encore, je n'y serois plus à tems , et je ne veux pas qu'un seul Courrier soit retardé par ma mute.

Vous avez ci-joint une seconde addition que je vous prie de faire insérer à sa place (1). Adieu, mon cher Rey, je vous embrasse de tout mon cœur.

Addition à insérer dans le chapitre intitulé: de la Monarchie entre l'alinéa qui commence par ces mots : Nous avons trouvé par les rapports généraux , el l'alinéa suivant qui commence par ceux-ci: Pour qu'un Etat monarchique, moyennant laquelle addition, il faut au premier de ces deux alinéa s'arrêter au mot substituts et retrancher les deux ou trois lignes qui suivent, jusqu'aux mots forme éludée inclusivement; puis interpoler l'alinéa qui suit.

Mettez si vous voulez la vignette du Discours sur l'inégalité. Mais il y a là une grosse jounue de liberté qui a l'air bien ignoble. Est-ce que le graveur ne pourroit pas la retoucher, et lui donner un peu plus de dignité (2).

(i) l,:i partie de la fouille qui contenail l'alinéa , .1 été retranchée.

("1 i:*'.\ .1 employé la vignette pour L'édition in-12°. Pour l'antre, grand in-8°., il en a fait graver, d'après le même dessein, une autre, où la Liberté est un peu moins joufflue.

0 Janvier 1762.

N'ayant point receu la lettre que vous dites m'avoir écrite par M. Duvoisin, je me contente en vous renvoyant l'épreuve D d'y joindre l'addition ci-dessous, que je vous prie d'insérer en son lieu, et je vous embrasse.

Dans le chapitre intitulé Des suffrages, l'alinéa qui commence par ces mots Je réponds que h. question doit être couché de la manière suivante, et la note ci-dessous y doit être ajoutée.

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