‹ Lettres inédites de Jean Jacques Rousseau à Marc Michel ReyChapitre 27 sur 36 · SI · texte numérisé non relu

SI

A Montmorenci, le 13 Janvr. 1762.

Je reçois à l'instant, mon cher Rey, votre lettre du 7 par laquelle j'apprends avec effroi le parti que vous prenez de ne plus m'envoyer d'épreuves. Je vous avoue que cette résolution me fait trembler. 0 mon ouvrage! mon cher ouvrage! que va-t-il devenir, à moins que vous n'ayez choisi pour le revoir le plus honnête, le plus patient et le plus intelligent des hommes? Sur des matières si graves on n'a jamais assez tout pesé, et je sens bien que le dernier coup d'œil que j'aurois jeté sur cet écrit y étoit absolument nécessaire. Mon cher Rey. soyez de la dernière attention, je vous conjure, et si malgré cela il nous faut Av> cartons, comme je n'en doute point, préparez vous du moins l\ les faire de lionne grâce et même à faire couper le feuillet cartonné de

peur qu'on ne néglige d'y substituer le carton. Je vous

avoue que je suis dans les plus grandes alarmes sur votre résolution sans pourtant vous en savoir mauvais gré : car je sens combien d'embarras, de lenteurs et de fraix cela peut épargner. Si je suis trompé en bien sur l'exactitude, je vous en saurai gré toute ma vie.

Vous me dites de vous envoyer mes additions: mais comment faire? J'en trouve plusieurs sur mon brouillon, mais je ne me souviens plus de celles que je vous ai envoyées, et je ne sais plus comment indiquer les autres sur votre manuscrit. Les épreuves me rendoient plus confiant, bien sûr s'il y avoit quelque qui-pro-quo de l'y corriger. N'ayant plus cette ressource, je n'ose plus rien vous envoyer, et l'ouvrage restera défectueux à bien des égards.

Ne manquez pas du moins de m'envoyer régulièrement les bonnes feuilles, afin que s'il s'y trouve des fautes essentielles nous soyons à tems de les corriger par des cartons ou par un errata. Je vous embrasse

J. J. Rousseau.

S'il vous vient quelque doute important, écrivez-moi, et suspendez le tirage de cette feuille-là, jusqu'à ma réponse.

Ce 23 Janvier 1762.

Voici, mon cher Ivey, les ('preuves F et G (pie j'ai receues hier au soir avec votre lettre du 18. J'ai reçu aussi la bonne feuille A et j'attends B comme vous me le marquez.

Je suis touché et charmé de votre procédé ;ï l'égard

de Mlle Le Vasseur et je vous réponds que je m'en servirai utilement, et honorablement pour vous, pour fermer la bouche à tous ceux qui pourront me reprocher de renouer avec vous après les mécontentemens passés. J'espère que cette affaire publiée en ce pays-ci, comme elle le sera par mes soins lorsqu'elle sera terminée, changera bien avantageusement l'opinion qu'on y a de vous.

Vous savez, comme je vous l'ai dit bien des fois, que dans les infirmités dont Dieu m'afflige, ne pouvant plus travailler, je n'ai pour ressource le reste des jours qu'il lui plaira me laisser sur terre que le produit de mes écrits et du recueil général que je compte en donner dans trois ans si je vis jusqu'à ce temps-là. Je dois vous dire encore que dans mon traité avec Duchesne, on y a inséré une clause de préférence en sa faveur pour la dite Edition. Je laissai cette clause en ce tems-là, ayant en quelque sorte rompu avec vous. et quand nous avons renoué il n'étoit plus tems de l'ôter. Cependant comme elle est couchée d'une manière qui ne m'engage pas beaucoup, j'en tiendrais peu de compte si je n'étois pas content de l'exécution du livre qu'il a entre les mains: de [dus, en lui faisant bon parti de mon Dictionnaire de musique qui fait une affaire à part, j'espère le faire aisément renoncer au reste: et le pis aller seroit enfin, s'il n'y avoit pas moyen «le faire autrement, d'imprimer à la fois, au moyen d'un accord à faire entre vous, ce recueil à Paris et à Amsterdam: bien sûrs, je pense, d'un débit suffisant des deux côtés, et de prévenir aussi par là bien des contrefactions. Quoiqu'il en soit, j'ai cru vous devoir toutes ees explications afin que vous sentiez que ce que vous voulez faire pour M"! Le Vasseur, doit être , comme vous entendez vous-même, indépendant de tout engagement

de ma part. Et je crois, au surplus, que vous me connoissez assez pour être sûr de toute ma volonté et des soins que je prendrai pour la mettre à exécution.

11 y a pour la publication de ma vie, même après ma mort, de grands obstacles qui ne sont pas faciles à lever, mais ne pourroit-on pas faire quelque chose d'équivalent qui satisferoit de même la curiosité du public et pourroit contenter également l'honnête désir que vous avez d'honorer ma mémoire? On ne peut pas traiter cela par lettres; nous n'en pouvons guères conférer qu'à votre premier voyage, si Dieu me conserve jusqu'à ce tems-là. Tous ces arrangemens-là ne sont pas l'a lia ire d'un jour.

Après m'être expliqué avec vous sur tout ceci, venons à rengagement qu'indépendamment de tout cela vous voulez bien prendre en faveur de M".e Le Vasseur. Avez-vous lu, mon cher Rey, la note que j'ai ajoutée dans le 3e tome de Julie, à l'exemplaire que je vous ai envoyé? Cette note contient la raison qui me fait désirer quelque changement dans l'arrangement de votre bienfait (1). J'aimerois mieux que la pension viagère que vous voulez lui faire fût moindre, et qu'elle commençât à courir d'une époque fixe indépendante de ma mort, comme par exemple qu'elle ne fut que de deux

(') La unie à la iHirc.W de lii Troisième partie, qui ne se trouve pas dans

la première édil on, ence ainsi: "Nos situations diverses déterminent

et changent malgré nous toutes les affections de nos coeurs: nous serons vicieux et méchants tant que iiiin.< aurons intt rêt à l'être, et malheureusement les chaînes dont /mus sommes chargés multiplient cet intérêt autour <!e //nus. L'effort de corriger te désordre de nos désirs est presque toujours vain, cl rarement il est vrai. Ce qu'il faut changer, c'est moins nos désirs que les situations qui les produisent. Si nous voulons devenir lions, ôtons hs rapports '/ni nous empêchent de l'être, il n'y a pas d'autre moyen. ./< /« voudrais pas pour tout nu monde avoir droit à In succession d' autrui , surtout di pei'sonnes qui dcoroient m'êtn chères} car que suis-/,- quel horrible voeu Vindigei ■ ' tn'arracher.''

cents francs ou cinquante écus , et qu'elle commençât à courir du p1'. Janvier 1763. Je sais bien que la pâture fille a le cœur trop bon pour aspirer au moment de jouir de sa pension, mais moi-même je me saurois en quelque sorte mauvais gré, ne faisant plus rien sur la terre , d'y être un obstacle à votre bienfait. En un mot, cet arrangement, s'il n'a rien qui vous répugne, me rendroit l'esprit plus content ; parlez-moi là-dessus à cœur ouvert à mon exemple.

Vous voulez que je vous parle de mon état. Qu'auroisje de nouveau à vous en dire? Je souffre continuellement et surtout la nuit. Malgré l'accident qui m'est arrivé, je ne puis suspendre un seul jour l'usage des sondes sans que l'urine soit tout à lait supprimée. Vous parlez d'opération. Cela seroit bon si mon mal unique étoit cette sonde cassée; en ôtant la pièce je serois guéri; mais puisqu'indépendamment , je porte un mal de vessie depuis mon enfance, lequel ne fait qu'augmenter de jour en jour, vouloir tailler une vessie dans cet état, qu'est-ce faire autre que vouloir rester dans l'opération? Mort pour mort, j'en aime mieux une autre que celle-là. Quand je serois guéri de la pierre, je n'en serois pas moins infirme qu'auparavant. 11 n'est pas raisonable de tenter une opération en pareil cas. Mon cher Roy, il faut se résigner, se ménager, ne point se tourmenter, ne vouloir point guérir malgré La nature, et vivre en paix autant qu'il plaira à Dieu. Mille respects à Madame Rey; je vous embrasse tic tout mon cœur

J. J. Rousseau.

Je n'aime pas ces réglets en fleurons dont vous avez séparé le texte 'les note-:: L'œil les confond avec des lignes d'écriture; un réglel toul uni vaudroil beaucoup

loi;

mieux. Voici encore un petit papier pour M. Néaulme; je vous remercie de celui que vous m'avez fait parvenir.

Ce 4 Fevr. 1762.

Je suis surpris, mon cher Rey, qu'il reste tant d'épreuves en route, puisqu'aucune n'a été jusqu'ici retardée de mon côté. Vous me marquez de ne rien attendre par le Courrier prochain; cela étant, n'attendez donc rien non plus par celui qui suivra celui-ci.

Je n'ai rien à faire, quant à présent, au Discours sur l'inégalité ('), je voudrois seulement quïi chaque fois que vous réimprimez quelqu'un de mes écrits vous m'en envoyassiez deux ou trois exemplaires. Quant à la Julie, vous me ferez plaisir quand elle sera imprimée de m'en envoyer cinq ou six. Vous ne nie dites point si elle est sous presse.

J'ai eu le plaisir de voir 31. Duvoisin la semaine dernière: il pourra vous dire comment je lui ai parlé de vous.

Si vous pouviez m'envoyer les (''preuves deux à deux cela feroit quelque économie: car pour chaque épreuve ie pacquet me coule quarante sols de port, et il ne me coûte qu'un écu quand il y en a deux. Croiriez-vous qu'il m'en coûte cinq cents francs par an en ports do lettres? Tous les désœuvrés de Fiance et de L'Europe m'écrivent par la poste, et qui pis est exigent des réponses; tous les petits auteurs de Paris m'envoyent de

i'1 llcv faisait alors la réimpression de ce Discours. Il a Lnséri oetti non de L762 dan on premier recueil des Oeuvres Diverses, co recueil n'étant qu'un ;*s.~c m I ii :ilj-<- de quelques écrits do l'auteur tels qu'ils ont été imprimés

i \ ■ < la note p. l L5.

même leurs misérables brochures, me font payer 40 à 50 c. de port d'un présent que je ne payerois pas 10 c. chez le libraire et dont je ne donnerois pas un liard , et par dessus le marché il leur faut un remercîment.

Voici une addition importante que je vous prie de placer avec soin ('). Je vais toujours traînant sans beaucoup empirer; mais je ne puis plus absolument pisser qu'à l'aide de la sonde. Adieu.

17 Fevr. 1762.

Je n'ai pas encore receu, mon cher Rey, de bonne feuille par un ordinaire, et depuis que M. Duvoisin m'est venu voir, il ne m'a point non plus donné de ses nouvelles, mais comme il m'a jusqu'ici envoyé régulièrement les bonnes feuilles, je présume qu'il se porte bien. Pour moi je continue à mener la plus triste vie du monde , et je commence à trouver cela bien long ; la volonté de Dieu soit faite.

Vous ne m'avez point envoyé l'épreuve de votre vignette que vous m'aviez promise. Je dois vous prévenir <jue si vous y avez mis ma devise comme vous aviez fait autrefois, il la faut absolument ûter, parce qu'il y a déjà une épigraphe et qu'il n'en faut pas deux: ma devise ne doit être qu'à la tête de mon recueil général. N'allez pas non plus dans la nouvelle Edition de la Julie, si vous y mettez revue et corrigée, ajouter, par l'auteur: car vous devez savoir que je ne me reconnois point pour tel, mais seulement pour Editeur. Je vous embrasse.

(') L;i partie de la lettre, "i L'addition Be trouvait, a été retranchée pour li' compositeur,

Ce 18 Fevr. 1762.

Je ne puis vous exprimer, mon cher Rey, avec quelle surprise j'ai vu que vous aviez décacheté la lettre de M. Néaulme et que vous me donniez une excuse si mince d'une action si grave. Je crois, comme vous m'en assurez, que vous n'avez point lu la lettre, mais il n'en résulte pas moins que vous n'avez nulle idée de la conséquence de cette fracture, et que vous ignorez combien le dépôt d'une lettre cachetée est un dépôt sacré. Je ne vous en sais donc pas plus mauvais gré, mais je ne puis vous cacher que si j'avois eu l'idée (comme j'aurois très-bien pu l'avoir), de vous confier des papiers cachetés, pour n'être ouverts qu'après ma mort, avant de prendre ce parti-là, j'y penserois maintenant à deux fois.

On me dit que l'acte que vous voulez bien passer en laveur de Mu? Le Vasseur ne peut être passé que dans le pays ou vous êtes par devant un notaire du lieu et selon l'usage établi par les loix. Ainsi il faut que vous ajoutiez à votre générosité la peine de l'aire passer vousmême cet acte, et quant aux fraix, nous ferons si vous voulez qu'ils entrent en compensation du port des épreuves que vous aviez promis de me rembourser et qui réellement ne laissent pas de me couler. Mais vous n'avez pas fait attention à ce que je vous ai marqué que je souhaitois, que le tems de ma mort ne servît d'époque à rien, et je persiste dans le même sentiment. Ainsi laites la pension plus petite et prenez un terme fixe durant Lequel elle commence à courir pour la vie de M" Le Vasseur indépendamment delà mienne.

En conséquence de ce procédé qui m'a beaucoup touché

le cœur, je souhaite sincèrement, mon cher liey, de me rapprocher tellement de vous que je n'aye plus rien à faire avec d'autres libraires , et sûrement il ne tiendra pas à mui que ce projet n'ait lieu pour le reste de ma vie et même après. Dès à présent je ne désespère pas d'exécuter celui dont je vous ai parlé il y a deux mois et sur lequel j'ai maintenant à vous consulter.

Les deux premiers volumes du traité de l'éducation seront achevés dans peu d'imprimer ici; mais les deux derniers encore mieux écrits et plus intéressans à la lecture sont pleins de choses hardies et fortes qui malgré toute la faveur du magistrat ne peuvent qu'élever des difficultés dans ce pays. En ne me prêtant point aux moj^ens de lever ces difficultés je les puis rendre insurmontables ('), auquel cas Duchesne n'a d'autre parti à prendre que de publier ces deux premiers volumes, et de faire imprimer les deux autres par Néaulme. Or, ce que je puis faire ici pour que cette affaire vous revienne, c'est de résilier mon marché avec Duchesne pour la moitié de mon ouvrage et de vous substituer en son lieu et place pour cette même moitié. Alors Duchesne sera obligé de faire avec Néaulme la même résiliation. L'édition de Néaulme débitée, il vous sera aisé de traiter avec lui de son droit pour la suite; Duchesne n'ayant que deux volumes et ne pouvant imprimer les deux autres, ne s'avisera pas de faire une seconde édition de ces deux volumes pour un livre qui en aura quatre; ce seroit le moyen de n'en pas vendre un seul exemplaire, on ne lui permettra pas de contre- Caire ce qu'on ne lui aura pas permis d'imprimer ci je ne doute pas même (pie tant que 31. de Malesherbes

i') Mu relus, ni de faire les changements, que Le Censeur, i|ui avait déjà

i !'■ i - !^ d changemem an leuj premiers vol -. indiquerait aux

derniers.

sera en place je n'aye le crédit d'empêcher cette contrefaction. Ainsi vous , joignant à votre droit sur les deux derniers volumes celui de Xéaulme sur les deux premiers pour les pays étrangers, et l'ouvrage ne se réimprimant pas à Paris, vous vous eu trouverez unique propriétaire n'ayant payé que la moitié du prix de la copie. Au reste que cet arrangement ait lieu ou non, je crois toujours pouvoir vous répondre d'un débit prompt et sûr de vos deux volumes, quelque forte qu'en soit l'éditiou.

Pesez mûrement ce que je vous propose et si l'affaire vous agrée, répondez-moi promptement. Auquel cas songez d'avance à vos fournitures de papier et à vous ménager deux presses pour pouvoir imprimer les deux volumes à la fois et les faire paroitre peu de tems après les premiers, afin de ne pas laisser au public le tems <le se refroidir sur cet ouvrage. Au reste, songez que cette affaire-ci est absolument entre vous et moi et demande le plus grand secret: car je vous préviens qu'en quelque lieu que s'impriment ces deux volumes, si les Jésuites viennent à l'apprendre ils remueront ciel et terre pour l'empêcher à cause de leurs collèges, quoique dans l'ouvrage entier il ne suit pas fait la moindre mention d'eux.

Songez cependant que la proposition que je vous tais est toujours conditionnelle: car mon traité avec Duchesne avant été fait de bonne foi de part et d'autre, si les obstacles qui s'opposenl à son exécution pouvoienl se lever sans mutiler l'ouvrage, je ne pourrois en conscience m'opposer à son exécution. Mais si pour l'intérêi de Duchesne, il falloit détériorer mon livre, je ne serois nullement tenu de faire en sa faveur ce à quoi je ne me suis point obligé, et voilà le cas où je me trouve.

Voici votre épreuve M, dans laquelle je suis bien fâché de n'avoir pas le tems de transcrire plus nettement la note qui répond à la page 190 ('). J'espère pourtant qu'avec beaucoup d'attention Ton pourra parvenir à la déchiffrer exactement. Faites tirer une seconde épreuve à cause de cette note, et faites-là, je vous prie, examiner avec soin par un homme de lettres à cause des deux passages latins. Je vous avoue que je suis un peu inquiet de cette note, à cause que vous avez laissé passer une faute dans celle de Calvin (2). J'ai ajouté une autre note p. 187; mais comme il y a place pour l'une et pour l'autre, elles n'exposeront à aucun remaniement; ainsi si cette feuille n'est pas aussi correcte que les autres , ce sera la faute de l'imprimeur et la vôtre. Adieu, je continuerai de revoir les épreuves qui me viendront ; mais comme je me sens plus accablé qu'à l'ordinaire, je pourrai ne vous pas écrire de quelque tems.

J. J. Rousseau.

Ce 20 Fevr. 1762.

Voici, mon cher Rey, votre épreuve N. J'ai receu jusques à ce jour sept bonnes feuilles; c'est je pense tout ce qu'il y a eu de tiré jusqu'à présent. Je suis dans le plus grand souci sur ce dont je vous ai parlé l'ordinaire dernier; je ne suis plus le maître de mon livre: j'ignore encore le train que les choses prendront, niais je vois de toutes parts des embarras qui me dé-

fi i. s qu'il cite sont celles de !'■ lil n rand-iri-8vo.

i-'i n n'v a d'aul re fa >oution ire cette faute

ne se trouve pas

soient. Malade et accablé, je crois que je vais prendre le parti de laisser tout aller comme il pourra, puisqu'aussi bien je m'y tourmente inutilement. Gardezmoi le secret sur tout ceci , je vous prie. J'espère que cet ouvrage-ci me consolera un peu de l'autre, et je désire ardemment qu'il vous soit aussi avantageux que les précédens. Malheureusement la matière est un peu ingrate. Profitez du moment que je suis à la mode en Angleterre pour y en envoyer beaucoup. Mille amitiés et respects à Madame Rey. Adieu, mon cher Rey, je vous embrasse.

Ce 25 Fevr. 1762.

Les difficultés que vous me proposez , mon cher Rey, dans votre dernière lettre sans date, me font renoncer au projet que j'avois formé au sujet du traité de l'éducation; ma bonne volonté me rendoit facile ce qui ne Fétoit pas, et j'aurois à lever de mon eût,'' tant d'obstacles que, puisque cela ne vous fait pas une perspective assez lucrative pour en valoir la peine, il vaut mieux abandonner tout à la fortune et laisser aller les choses comme elles voudront.

Le nom de ma gouvernante est Thérèse Le Vasseur, tille de François Le Vasseur, officier de la Monoye d'Orléans, âgée de 41 ans, étant née en 1721 : à l'égard des particularités que vous dites ignorer, il n'y en a point d'autres, que je sache, relatives à celle affaire-là si ce n'est de motiver votre bienfait par le désir que vous avez de me donner un témoignage de gratitude pour l'avantage que vous avez tiré du choix que j'ai fait de vous pour mon libraire, et par celui que vous avez que j'aurois de mon côté de récompenser ma

Gouvernante de ses bons et fidèles services et des soins qu'elle m'a rendus dans mes longues infirmités. Mais j'ai peur que ce mot de particularités ne cache un autre sens, et que vous ne vous soyez imaginé comme beaucoup d'autres que j'étois marié avec elle ; auquel cas vous avez du supposer que ne voulant pas recevoir vos dons directement, je n'étois pas fâché de les recevoir indirectement par elle; supposition qui ne feroit pas grand honneur à ma franchise ni à ma délicatesse. Quoi qu'il en soit, si c'est là votre idée vous pouvez garder vos dons, car j'ai vécu et mourrai garçon, et n'y prends d'autre intérêt que celui d'assurer quelque ressource à cette bonne et honnête fille : et même quand vous persisteriez dans votre bonne intention , je préférerais à présent , malgré ma répugnance , votre premier projet; car il vaut encore mieux que vous pensiez faire une pension à ma veuve qu'à ma femme. Je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

28 Fevr. 1762.

Le détail que vous me faites, mon cher Rey, des inconvéniens attachés à l'impression de mes écrits m'a paru si effrayant que je serois inexcusable de vous exposer davantage à de pareils risques. Ainsi je ne vous en parlerai plus.

J'ai bien du chagrin que la feuille M, celle précisément que je vous avois le plus recommandée à cause de la note, soit précisément celle qui a le moins été revue : je l'attends avec impatience pour juger des cartons dont elle peut avoir besoin.

Je trouve votre titre trop confus. il faudrait que l'œil y distinguât trois parties bien séparées par dv± blancs. 1°. Le titre de l'ouvrage. 2°. le nom et le titre de l'auteur. 3°. l'épigraphe, et que cette épigraphe ne se confondît point dans la vignette. Arrangez cela . je vous prie, du mieux que vous pourrez.

Faites attention dans la table à ce que j'ai marque sur les titres des livres , qui doivent être autrement disposes que les titres des chapitres. On a coté les chapitres sur les pages du manuscrit pour ce qui n'étoit pas encore imprimé. J'ai changé ces numéros sur l'imprimé dans les bonnes feuilles qui me sont parvenues jusqu'ici, mais je n'ai pu aller jusqu'au bout Veillez exactement , je vous prie, à ces changemens; car rien n'est plus désagréable au lecteur que de trouver de fauxrenvois dans les tables. Vous ne pourrez, par cette raison, tirer la feuille du titre que quand tout l'ouvrage sera composé.

Ne vous souvient-il plus que nous avons eu une explication verbale sur l'introduction de cet ouvrage en France, et qu'il a été expressément convenu entre nous que je ne m'en mêlerois pas? Si j'avois alors dix raisons pour cela, j'en ai maintenant dix-mille, et je n'ai que trop d'autres embarras sans celui-là. Je ne puis ni ne veux rien demander là-dessus à M. de Malesherbes; mais je ne présume pas que si vous vous addressez à lui par une lettre respectueuse, vous le trouviez mal disposé. Comme je ne suis point sorti dans cet ouvrage des considérations générales, je n'y vois rien de plus fort que dans nies autres écrits, ni qui doive le faire voir en ce pays de plus mauvais œil. En tout cas cet inconvénient sera compensé pour vous en rendant aussi les contrefactions en France plus dangi reuses. Sitôt qu'il sera imprimé, ne manquez pas

d'en envoyer de ma part un exemplaire à M. de Malesherbes par la poste , et rien n'empêche , si vous le jugez à propos, que vous ne lui écriviez même auparavant. M. Duvoisin qui vint jeudi diner ici avec M. Boullier m'apprit que Mad. Rey étoit grosse. Je vous en fais mon compliment de tout mon cœur, et à elle aussi, espérant que tout ira bien , et que vous n'en aurez que redoublement de bonheur dans votre famille. Je vous embrasse.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci, le 1 1 Mars 1762.

Voici, mon cher Rey, vos dernières épreuves, où j'ai retranché la dernière note devenue inutile depuis que le sort de nos malheureux est décidé, et sur laquelle on vous auroit peut-être fait de plus grandes difficultés pour l'introduction que sur le reste de l'ouvrage. A cette note j'en ai substitué une autre qui la vaut bien, et qui va mieux à la racine du mal ('). Je vous prie instamment d'avoir la plus grande attention à la correction de cette note et de la page qui s'y rapporte, tant à cause de l'importance de la matière , que parce que les fautes à la fin d'un ouvrage se remarquent encore plus que partout ailleurs.

Je ne comprends rien à la difficulté que vous fait le notaire sur la forme de l'acte en question. Il est de toute notoriété qu'un tel acte n'a besoin pour être valide que d'être fait selon les formes du pays où il est passé; quand même il devroit valoir ailleurs. Ainsi donc si votre acte est bon et valide en Hollande, il le sera par

i'i Voyez sur cette note Les trois Lettres qui suivent.

Kl

tout l'univers , et même quand il s'agiroit de s'en servir en France, ce qui n'est pas; car bien que pour faciliter à cette bonne fille la jouissance de votre bienfait vous lui fassiez payer sa pension en France, ce n'est pourtant jamais en France, où vous ne demeurez pas et où ne sont pas vos biens , qu'elle auroit droit de vous la demander. Il pourrait arriver tout au contraire que les formes dont cet acte devroit être revêtu dans ce pays n'étant pas les mêmes que celles dont il doit être revêtu en Hollande ne serviraient , y étant employées , qu'à lui ôter sa force par tout pays.

Nous voici donc enfin au bout de notre entreprise: je suppose que, l'ouvrage imprimé, vous allez prendre vos derniers arrangemens pour vos envois, et je ne vois plus d'inconvénient que vous l'annonciez, si vous voulez, dans les gazettes , ce que je n'exige pourtant ni ne conseille; j'y consens seulement, si cela vous convient. Dans votre envoi pour Genève vous aurez la bonté d'y mettre douze de mes exemplaires, adressés à M. le Ministre Moultou. Dans votre envoi pour l'Angleterre, (si vous n'avez pas là de correspondant affecté , je vous conseillerais de vous adresser à M. Becket qui a fait traduire la Nouvelle Héloïse; mais qui probablement ne fera pas traduire celui-là qui n'est que pour les savons, et peut cependant lui donner du cours à la faveur de l'autre) je vous prie d'y joindre aussi un de mes exemplaires à l'adresse de mon cousin Jean Rousseau, au café de Sams proche la Bourse : un à Monsieur de Maleslierbes par la poste, connue je vous l'ai marqué ci-devant, et tout le reste à mon adresse pour faire ici mes distributions; mais je vous demande la galanterie quêtons mes exemplaires .soient cousus, car c'esi un embarras et un retard considérable pour gens qui

ne sont pas du métier, et surtout pour moi qui ne suis pas à Paris, de faire brocher tout cela.

Jusqu'ici je n'ai point vu de fautes assez considérables pour exiger des cartons ni même un errata. Dès que j'aurai receu les dernières bonnes feuilles, je relirai le tout attentivement, et si j'y trouve quelque chose à faire, je vous le marquerai sans perdre de tems.

M. Duvoisin vint il y a une quinzaine de jours diner ici avec M. Boullier qui s'est chargé de ma part de bien des amitiés pour vous.

Je crains que le Traité de l'Education ne puisse achever de s'imprimer ici, et qu'on ne soit forcé de n'en donner d'abord que la première moitié ; cette première moitié est imprimée, mais je tâcherai d'en différer la publication jusqu'après celle du Contrat Social. Il y a dans la dernière moitié un morceau détaché , le plus considérable de tout l'ouvrage , qui dans une absolue nécessité, peut très-bien s'imprimer séparément et sous un autre titre. Mais je ne prendrai jamais ce parti-là qu'on ne m'y force. M. Néaulme ne sait rien de tout ceci, n'en parlez ni à lui ni à personne. Attendons en silence. Il faudra bien enfin que je sache à quoi m'en tenir. Au reste j'ai des ressources toutes différentes . et si cette affaire ne vous paroit pas assez sûre, vous ne devez £>as craindre de me laisser dans l'embarras. Comment va la grossesse de Madame Rey? donnezm'en de tems en tems des nouvelles, car j'y prends un véritable intérêt. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

lo ■

MM., 14 Mars 1762.

Je vous prie, mon cher Rey, si vous y êtes encore à tems, de supprimer la dernière note sur les mariages ('). Et môme fallût-il un carton pour cela, je voudrais à tout prix que cette note fût supprimée, pour votre avantage comme pour le mien. Recevez mes excuses de ce nouvel embarras , mais je ne vous le donne pas sans raison. Je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseai .

Voici deux ordinaires que je ne reçois point de bonnes feuilles; la dernière que j'ai receue est la feuille 0.

MM., 18 Mars 1762.

J'ai receu, mon cher Rey, avec vos feuilles P et Q vos lettres des 6 et 10 de ce mois, par la première desquelles je vois que vous vous oppose/ au privilège que sollicite M. Néaulme pour le Traité de l'Education (2); mais quoique je vous sois obligé de ce que vous faites en cela dans la vue de m'obliger, je ne saurois concevoir en vertu de quel droit vous pouvez faire de votre chef une pareille opposition ; cet ouvrage n'étant ni en tout ni en partie un de ceux pour lesquels j'ai traité avec vous. 11 est bien vrai que M. Néaulme par

(«) La note ;i été supprimée.

(2) Les Etats de Hollande avaienl accordé, le LO Mars, à Jean Néaulme, sur sa demande, un privilège absolu pour l'impression de TEmUe.

un privilège absolu usurpe un droit qu'il n'a pas, en n'exceptant point l'impression générale de mes écrits que je me suis toujours réservée à moi seul, abandonnant seulement aux libraires avec qui j'ai traité le droit d'imprimer séparément ceux que je leur ai cédés ; mais outre que M. Néaulme est trop raisonnable pour me disputer jamais l'usage de ce droit, comment vous opposeriez-vous à son privilège, vous qui lui en avez donné l'exemple, non seulement sur les écrits que je vous ai cédés avec la même réserve, mais même sur ceux auxquels vous n'aviez aucun droit ? Je vous ai laissé faire, quoique l'honnêteté du moins eût exigé que vous me demandassiez mon consentement, et je le laisse faire de même, bien persuadé que vous êtes trop équitables l'un et l'autre pour, dans l'occasion , vous prévaloir de votre usurpation pour me disputer mon droit. Il est vrai que si mon ouvrage étoit supprimé ou mutilé à l'impression, comme sur des indices équivoques j'en ai conceu ci-devant le soupçon , (à ce que j'espère , trèsmal à propos,) ce seroit alors une autre affaire; parce que, quand un auteur cède un manuscrit à un libraire c'est pour le publier et non pour le supprimer. Mais comme il est a présumer que j'avois pris une alarme sans fondement, il l'est aussi que je n'aurai point à recourir aux expédiens embarrassans dont il a été question ci-devant. Ainsi dépêchez-vous , de grâce, de retirer votre opposition , et qu'il ne soit plus question de cela, de peur que nous ne soyons accusés d'avoir ensemble quelque connivence malhonnête et dont nous ne sommes capables ni vous ni moi.

Je vous remercie des exemplaires que vous m'envoyez par la caisse de M. de Malesherbes. Ce magistrat peur laisser quelquefois sur lui trop d'empire à des gens qui ne le valent pas, mais il n'a pas avec vous le tort dont

loi»

vous l'accusez , puisque l'édition dont vous vous plaignez n'a été permise qu'à votre ayant-cause, afin qu'elle ne pût vous nuire, et qu'elle n'a été faite que pour masquer la vôtre où l'on a trouvé des choses qu'il auroit fallu retrancher. Au reste, si Robin en a encore mille exemplaires , il faut qu'il les tienne furieusement cachés; puisque je sais beaucoup de gens qui écrivent et ont écrit en Hollande, pour avoir des exemplaires de la première édition , faute d'en trouver à Paris. M. de Malesherbes est certainement un homme juste et bien intentionné , mais qui, dans la place qu'il occupe, ne peut pas toujours faire tout le bien qu'il voudroit, et alors ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre. Ne manquez pas de lui envoyer de ma part un exemplaire du Contrat Social par la poste. Du reste je persiste au retranchement de la note que j'avois mise à la fin, et de celle que j'y avois ensuite substituée; mais je serois bien aise d'avoir les épreuves où étoient ces deux notes, qui pourront trouver leur place autre part.

Je suis sensible à l'honneur que vous me faites de m'inviter à tenir votre enfant; si j'étois sur les lieux, je ne balancerais point à l'accepter, et même je ne puis me résoudre à me refuser absolument à ce témoignage de votre estime. Mais comme vous n'êtes pas le premier qui m'ait fait cette proposition, il faut nécessairement qu'en l'acceptant je m'expose à quelque embarras que je voudrais bien éviter. Si cependant vous y tenez à certain point, mon plus grand désir est de vous complaire, et vous pouvez disposer de moi. Dieu veuille amener les choses à bien. Je vous embrasse de toul mon cœur.

MM., 25 Mars 1760.

L'adresse de l'Epine , messager de Montrnorenci, que vous me demandez, mon cher Rey, par votre lettre du 15, est rue St. Germain PAuxerrois à F Hôtel de Grammont et il part de Paris quatre fois la semaine, savoir les Lundis , Mardis , Jeudis et Samedis à deux heures.

Puisque vous voulez n'annoncer le Contrat Social que lorsqu'il sera à Paris , il ne sera peut-être pas nécessaire d'envoyer un exemplaire à M. de M. si longtems à l'avance , de peur qu'étant vu par d'autres, ils n'y forment plus de difficultés qu'il n'en ferait lui-même. Il suffit que vous combiniez si bien les choses pour qu'il ait ce livre avant toute autre personne et quinze jours avant le public. J'attends encore les feuilles T et V et celle du titre. Puisque vous avez fait faire une nouvelle vignette vous m'obligerez de m'en envoyer une épreuve à part pour la mettre dans mon portefeuille. H y a bien des difficultés à ce que vous me proposez dans votre lettre du 17 au sujet de l'événement auquel ma première note supprimée avait rapport. La plus insurmontable est mon état qui ne me permet plus aucune espèce de travail assidu. Une autre est (pie je n'ai point les pièces et instructions nécessaires pour parler pertinemment sur ce sujet, et que la voye de la poste est trop dispendieuse et trop suspecte pour s'établir là-dessus des correspondances. Cependant je vous avoue que la matière est si belle et si tentante pour le zèle de l'humanité que, si j'avois le moindre espoir de rassembler les papiers nécessaires, je rêverois quelquefois à cela, et mon intention ne seroit pas en pareil cas de m'en tenir à un simple narré.

Témoignez, je vous prie, à Madame Rey le tendre intérêt que je prends à son état , j'espère qu'elle s'en tirera heureusement pour elle et pour la petite progéniture. J'ai déjà répondu ci-devant à votre obligeante proposition, sur laquelle je vous laisse le maître de disposer de moi, ajoutant seulement cette considération, (pie ma situation me rappelle bien des fois le jour que donner à un enfant un parrain dans mon état, c'est ne lui en point donner du tout. Si malgré tout cela vous persistez, marquez-moi en pareil cas ce que j'ai à faire, car, sur mon Dieu, je n'en sais pas le moindre mot; je vous embrasse.

J. J. Rousseai.

Oïl.

Ce 4 Avril 1762.

J'accepte bien volontiers , mon cher Rey, la commère que vous me proposez et si elle me fait l'honneur aussi de m'accepter, j'en serai fort aise('); marquez-moi de grâce ce que j'ai à faire, car je n'en sais rien; mais je vous préviens que je ne saurois écrire de lettre de compliment à personne et bien moins encore à quelqu'un que je ne connois pas. Ainsi sauvez-moi cette formalité.

J'ai receu hier le reste de l'ouvrage, mais je crains bien que par votre faute vous ne tombiez dans l'inconvénient que j'avois prévu. Vous faites votre envoi par mer, il n'arrivera jamais avant que le Train'' de L'Education paroisse du moins en partie, à moins que l'on ne me trompe, ce que je ne puis présumer; el si

(') C'était M""'. Dumoulin, dont il eet fait mention 'huis les lettres qui suivent.

ces deux ouvrages paroissent ensemble, à cause de la matière ingrate et propre à peu de lecteurs du Contrat Social , il sera infailliblement étouffé par l'autre. Voyez donc si, après avoir tant lanterné, vous ne feriez pas mieux à présent de renvoyer la publication jusqu'à l'hiver prochain.

Je vous ai déjà marqué ci-devant mon avis conforme au vôtre sur l'envoi d'un exemplaire à M. de M. Mais un autre envoi d'un exemplaire bien conditionné qu'il faut faire avant celui-là et qui ne sera pas sujet au même inconvénient est à l'adresse suivante :

A Monseigneur Monseigneur le Maréchal Duc de l/uxembourg

à Paris.

Si quand vous ferez cet envoi vous avez à m'écrire, vous pourrez joindre une lettre pour moi dans le pacquet; ce sera toujours un port épargné.

Voici votre projet d'acte ('); le style m'en paroit un

(i) L'acte dont la minute écrite par Key se trouve encore jointe à l'original de cette lettre, appartient à l'histoire de la vie de Rousseau; il était ainsi conçu :

"Aujourd'hui/ le etc. jour dit mois de etc. 1762 devant moi Mtre Thierry Daniel De Morales, Notaire public à Amsterdam , admis par ta cour de Hollande et en présence des témoins bas nommés.

fut présent Mr. Marc Michel Rey , marchand libraire en cette ville, et de moi notaire, connu, lequel de sa bonne §■ libre volonté désirant de donner un témoignage de gratitude pour l'avantage que Mr. J. J. Rousseau, citoyen de Genève actuellement demeurant à Montmorency a fait au Sr. comparant de le choisir pour son Libraire et du profit que lui comparant en a retiré , et y voulant répondre le dit Sr. M. M. Rey, (irait jugé convenable défaire un don entre-vifs pur firme de donation pure simple et irrévocable pour lui , ses hoirs OU ayant eu use, en la meilleure forme que donation puisse valoir, d'une somme de 300 Ih an/. de France par année en fureur île Mad'"'. Thérèse Le Vasseur, file de Mr. François Le Vasseur officier de lu monnaye d'Orléans, et gouvernante du dit Sr. J. J. Rousseau et commencera la dite donation à courir

peu embarrassé; mais cependant je n'y vois nulle omission essentielle, il est vrai que je suis très ignare en

ces matières. Faites pour le mieux selon vos bonnes intentions. Au reste, je vois avec attendrissement que malgré le changement de disposition, vous voulez faire la libéralité toute entière. Cependant je ne consens point (pie la pension coure dès cette année, durant laquelle il est sûr que M"? Le Vasseur ne seroit pas exposée à manquer de pain, quand même je mourrois demain. Je fais des vœux pour l'heureuse délivrance de Madame Rey et je vous embrasse de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci , le 23 Avril 17G2.

En réponse à votre lettre du 12 je vous envoyé cijoint une lettre pour Madel].e Dumoulin que vous lui remettrez si vous le jugez à propos , en la prévenant que je n'ai qu'une formule pour tout le monde, que je ne me dis serviteur de personne pas même eu écrivant aux Princes et aux Dames de quelque rang

du premier Janvier 1703 et cela pour répondre au désir que M. Rouaseau a de récompenser la dite !>"■'. Le Vasseur pour les longs \ fidèles services fy soins qu'elle a rendus au dit Sr. Rousseau dans ses infirmités et qu'elle lui rendra encore journellement , roulant le dit Sr. donateur que li dit don annuel île 300 B> de Fr". soit et demi ure appartenant et qu'il sera payé par chaque année à la dite 2>"*. Le Vasseur, sa rie durant, par lui Sr". comparant et après son décès par la retire, héritiers mi a liant caii.se, obligeant pour l'accomplissement cl maintien du présent acte de donation entre-vifs, pour lui et pour si s héritiers tous les biens présents §• avenir sous les obligations et soumissions à tous qui ces présentes verront ; le tout conformément au.r loi.r et droits. Ainsi fait et passé u Amsterdam en présence des comme

témoin. .

qu'elles soient. Si vous craignez que cette simplicité dans ma lettre ne la choque, ne la lui donnez pas; niais je ne puis changer ma forme pour qui que ce soit, et c'est pour cela que , quoique M. le Prince de Conti m'ait honoré de deux visites, je n'ai jamais voulu hasarder de lui écrire (').

J'ai aussi receu par le pacquet de M. le M^ de Luxembourg, avec votre lettre du 15, les deux feuilles de votre édition in-12. Quoique le papier ne soit pas beau et que le caractère des notes soit vilain, je la trouve au surplus jolie et commode, et si vous pouviez m'envoyer le reste pour compléter un exemplaire, cela me seroit plus convenable à porter dans la poche que l'8V0 et vous me feriez plaisir.

J'ai vu l'exemplaire de M. de Luxembourg, le papier est très-beau; j'espère que celui de M. de Malesherbes sera de même, et je crois qu'à tout risque vous devez l'envoyer sur-le-champ, si vous ne l'avez déjà fait. J'espère que M. Durand me donnera avis de l'arrivée de son envoi quand il l'aura receu. Jusqu'ici il n'est pas plus question à Paris de cet ouvrage que s'il n'existoit pas. Je vous avoue que je suis pour vous, et vu la matière , dans de grandes alarmes sur le succès ; ce n'est pas ici un Roman que tout le monde

(') C'est ce qu'il écrit le 23 Avril, et le 17 Juin il adressa au Prince de Conti la lettre qui a été publiée dans ses Oeuvres diverses où Veto, qui la termine remplace la formule: Votre très-humble et très- obéissant serviteur. Mais entre ces deux dates se trouve le décret de prise de corps porté par le parlement de Taris contre l'auteur de V Emile, et on sait la part que le Prince de Conti a eue aux mesures qui l'ont soustrait aux poursuites qui devaient eu résulter. D'ailleurs on nesauroit lire cette lettre du 17 Juin 1702 au Prince il'1 Conti, sans remarquer dans la phrase finale l'artifice de l'auteur, de ne pas si; dire le serviteur du Prince, sans cependant s'abstenir de la formule ordinaire. Au reste, Rousseau n'a pas toujours eu la même aversion pour cette expression usitée en style épistolaire: les premières lettres à Kcy que nous avons publiées eu fournissent la preuve.

puisse lire; et je tremble que vous n'ayez trop hasardé d'en faire deux éditions. Vous ne m'avez point marqué si vous aviez fait votre envoi pour Genève et dans quel teins à peu près vous estimiez qu'il dût arriver.

M. de Maleslierbes m'a envoyé mes trois exemplaires dont je vous remercie. Je n'ai point encore ouvert le mien, mais M. et Mad. de Luxembourg à qui j'ai donné les deux autres les ont trouvés pleins de fautes épouvantables; c'est une épargne bien mal entendue pour un libraire qui tire au grand que celle d'un correcteur. V-ous ne me dites point à quoi en est la 2e édition de la Julie.

Je suis charmé que tout continue d'aller bien pour

i "événement futur. Remerciez-en pour moi Madame Rey

et dites-lui que j'entends qu'elle me donne un tilleul qui

ait de la santé pour lui et pour son parrain. Au reste

ne sachant rien de ce qu'il faut faire , je vous réitère

la prière de faire pour moi les choses convenablement,

et de ne pas épargner ma bourse en choses d'usage.

Le parrain prétend distribuer ici des bonbons, il espère

qu'à Amsterdam vous ne le rendrez pas plus chiche.

Je vous embrasse ainsi que Madame Rey de tout mon

cœur.

J. J. Rousseau.

A Montmorenci, le 9 Mai 17G2.

J'apprends, mon cher Rey, avec la plus grande joye l'heureuse délivrance de votre chère épouse, et la naissance de ma filleule bien aimée ('): et où aviez-vous

(•) Bile reçut les noms de Julie Elisabeth, Elle inouru à Utrecht le 11 Juin L792, sana avoir été mariée.

donc pris que j'aimais mieux un garçon? il n'est pas possible que j'aye rien voulu dire de semblable; j'ai peut-être nommé un fils parce que cela est plustot dit, mais il est sûr que pour mon goût j'aurois préféré une fille, et ne me seroit-il pas cent fois plus agréable de voir autour de moi une jolie enfant aimable comme sa mère , flatter et carresser toute la journée son bon homme de parrain , qu'un gros étourdi qui ne feroit que me tempêter aux oreilles en se moquant de toutes mes radoteries? Souvenez-vous qu'où qu'elle soit je prétends toute chose cessante que vous couriez tout à l'instant lui donner deux baisers de ma part, et que vous chargiez sa maman de deux autres qu'elle lui rendra aussi de ma part la première fois qu'elle la verra. Mille choses aussi, je vous prie, à Mademoiselle Dumoulin avec laquelle je vous remercie de m'avoir mis en droit d'entretenir quelque relation. J'espère que Madame Rey voudra bien me dispenser, quant à présent, d'une réponse expresse ; elle doit être sûre que mon cœur répond bien à tout ce qu'il lui a plu m'écrire d'obligeant.

J'ai reeeu avec votre lettre du 28 Avril l'acte de la pension que vous voulez bien faire à M11? Le Vasseur avec une libéralité dont je suis extrêmement touché et qui, avec toute la reconnoissance de cette pauvre fille, vous assure de ma part un attachement qui vous est bien dû. Elle doit et veut vous écrire pour vous faire ses remerciemens ; mais sa plume a été tort négligée, il faut qu'elle se remette afin que vous puissiez lire son écriture, et qu'elle commence, ainsi que votre don l'y oblige, par apprendre à signer son nom (').

(') Cinq lettres signées pur la veuve de Rousseau, niais écrites d'une autre main, se tnnmut parmi les papiers provenant de la succession de Rey. Ces lettres ont rapport au payement de sa pension (postérieurement à la mort de Rey) e1 Himt écrites de l'ii Plessis Belleville, à l'exception d'une qui es! de Paris.

Je l'aurois déjà envoyée à Paris porter votre lettre et une copie de l'acte à Messrs. Van den Yver si je savois leur adresse , mais vous ne me l'avez point donnée, et Paris est bien grand. Si d'ici à quelques jours il ne me vient pas quelqu'un de qui je puisse apprendre cette adresse, je prendrai le parti de leur envoyer leur lettre par la poste, supposant que des Banquiers y seront suffisamment connus , et M"? Le Vasseur ira une autre fois se présenter.

M. de Malesherbes m'a marqué avoir receu l'exemplaire que vous lui avez adressé de ma part. Le cœur plein de votre procédé, je lui ai répondu en lui parlant uniquement de vous; nous verrons dans peu au sujet du Contrat Social l'effet qu'aura produit ma lettre. M. de M. est bon et bienfaisant , mais malheureusement il ne peut pas toujours écouter son bon cœur et ses lumières, ni faire toujours ce qu'il voudroit bien. Yniis ne me marquez point si l'envoi est en route par terre ni dans quel teins à peu près il doit arriver à Paris. Souvenez-vous que si cet ouvrage paroit ici en même tems que le Traité de l'Education et qu'il en soit offusqué, ce sera bien votre faute; car vous avez été assez averti.

J'aurai dans quelques jours Mrs. Duvoisin, de Tavel et Fagel ('); ils seroient déjà venus si j'avois été en

Elles portent les dates du 27 Avril L780, L8 Janvier 178] . 2 Décembre 1783, 2 Décembre 1785 et 38 Novembre 17SG. Les cinq signatures, qui pourraient bien être les seules écritures qui existent de Thérèse Le Valeur, son! assez, curieuses pour en donner un fac-similé. On les trouvera rangées suivant l'ordre chronologique des lettres. En les voyant, ou se sent porté à croire que Rousseau a regardé l'écriture de sa femmo d'un oeil très-indulgent pour qu'il ait pu mettre dans ses Cou fissions qu'elle écrivait passablement.

(i) Le lecteur connaît déjà M. Duvoisin de l'aventure au sujet du manu sorit 'lu ('ont m t Social (N°. 73 74et76). Ministre Protestant du Pays de Vaud, il était Chapelain de l'Hôtel de Hollande à Taris. Le Page! dont il s'agit ici. est François Fagel , le disciple du célèbre Philologue Ruhnkenius et du Philo-

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état de les recevoir. J'espère avoir le plaisir de boire avec eux à votre santé. Je trouve plaisant que vous ne vouliez pas que je vous rembourse de vos frais, et que vous prétendiez me rembourser des miens ; restons quittes sur cet article si vous voulez , je présume que j'y gagnerai plus que vous. Adieu, je vous embrasse du meilleur de mon cœur. Donnez-moi des nouvelles de Madame Rey et de ma filleule.

J. J. Rousseau.

A Montjiorenci, le 29 Mai 1762.

Il est décidé, mon cher Rey, que mon traité du Contrat Social ne sauroit être admis ni toléré en France, et les ordres les plus sévères sont donnés pour en empê-

sophe François ïlemsterhuis. Ce dernier a honoré sa mémoire en publiant une Description philosophique du caractère de feu M. F. Fagel. Né le 11 Sept. 1740 et mort le 23 Août 1773, il était le père des cinq frères dont le dernier survivant, le Général Robert Fagel, est mort en 18ûG à Taris, où pendant nombre d'années il avait été Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire du Roi des Pays-Bas. — Mais qui est le troisième convive que Rousseau espérait faire boire à la santé de Rey? En lisant le nom detavki. on se rappelle le premier amant de Madame De Warens, celui qui inspira à cette malheureuse femme les principes dont il avait besoin pour la séduire. Or, peut-il y avoir eu quelque rapport d'existence entre ces deux personnages .? D'après les papiers de Rey, celui-ci avait eu des relations avec quatre .MM. Tavel (non De Tavel). F. 8. ou Fr. Tavel, qui en 1777 séjournait depuis plusieurs années à La Haye, a obtenu pour Rey, des Etats de Hollande, un privilège pour l'impression des Oeuvres de Rousseaxi, privilège qui rencontrait des difficultés, parce que Rey y avait fait entrer l'Emile. Tavel réussit cependant, secondé par le greffier Fagel, le père de François. Ce M. Tavel avait un frère, vivant en Suisse, don! le fils, par sa recommandation, a joui à Amsterdam des bienfaits de Rey. Un autre Tavel, qui avait été Gouverneur chez. M. Cliflbrd â Amsterdam, vivait al or.- à Londres, donnant des leçons de Latin, de Français et d'Histoire. Probablement c'est le premier de ces quatre Tavel, que Rousseau désigne dans sa lettre.

cher rentrée. Nous devons . vous et moi . nous soumettre à cette décision que nous n'étions pas obligés de prévoir d'avance, rien ne nous obligeant, nous républicains, à être instruits exactement des maximes d'un gouvernement Royal, mais rien ne nous dispensant aussi de nous y conformer dans le ressort de l'Etat, sitôt qu'elles nous sont notifiées.

Mais il ne s'ensuit pas delà que vous deviez ôter mon nom d'un livre que je m'honore d'avoir fait, qui ne contient rien que de très-convenable aux sentimens d'un honnête homme et d'un bon citoyen, rien que je veuille désavouer, rien que je ne sois prêt à soutenir devant tel tribunal compétent que ce puisse être. Je sais . quant à ma personne, à ma conduite, à mes discours, l'obéissance et le respect que je dois au gouvernement et aux loix du pays dans lequel je vis, et je serois bien fâché qu'à cet égard aucun François fût mieux dans son devoir que j'y suis. Mais quant à mes principes de doctrine, à moi Républicain, publiés dans une République, il n'y a en France ni magistrat, ni tribunal, ni parlement, ni Ministre, ni le Roy lui-même, qui soit même en droit de m'interroger là-dessus et de m'en demander aucun compte. Si l'on trouve mon livre mauvais pour le pays, on peut en défendre l'entrée, si on trouve que j'ai tort, on peut me réfuter: voilà tout.

Que votre amitié ne vous inspire donc aucune alarme pour ma personne. On connoit et l'on respecte trop ici le droit des gens pour le violer d'une manière odieuse envers un pauvre malade dont le paisible séjour en France n'est peut-être pas moins honorable au gouvernement qu'à lui. Au surplus, en quel lieu du monde est-on à couvert de l'injustice des hommes ? Mon unique soin a toujours été et sera toujours de faire en sorte que personne au monde ne puisse me l'aire du mal

justement. Le reste passe mes forces, et je ne m'en inquiète pas. Je demeurerai donc.

Quant à ce que vous disent les Srs. Dessaint et Saillant dans leur prc lettre, que la plus grande grâce qu'on pourroit obtenir seroit celle du renvoi, et dans la seconde que décidément on ne rendra pas un seul exemplaire, je vous avoue que je n'y comprends rien. Sur quel principe de raison pourroit-on se fonder pour vous retenir ainsi violemment votre Lien? Je ne conçois pour moi que deux cas qui pussent autoriser une telle violence par voye de confiscation. Le premier, si vous aviez introduit furtivement votre envoi dans le Royaume à rinsçu du Magistrat. Le second , si l'ouvrage étoit une satire ou un libelle contre le gouvernement. Votre lettre au magistrat et l'envoi d'un exemplaire vous mettent hors du premier cas, et la nature même de l'ouvrage vous met hors du second; puisqu'un livre où l'on n'examine les gouvernemens que par leurs principes et par les conséquences nécessaires de ces principes , ne peut avoir nul trait à aucun gouvernement particulier qui ne soit applicable à tous les autres gouvernemens de même espèce, et que rien de ce que j'ai dit des gouvernemens monarchiques ne peut être vrai en France qu'il ne soit vrai de même en toute autre monarchie. Je n'ai donc ni passé ni pu passer les bornes d'une discussion purement philosophique et politique; et ce seroit avoir d'étranges idées que de prétendre nous ôter à nous autres républicains le droit d'examiner et discuter les fondemens et les défauts du gouvernement monarchique en général, tandis que les Ecrivains royaux remplissent tous les jours leurs livres de tant o!" indécences et de bêtises contre le gouvernement républicain. Les Etats Républicains ('tant tout aussi souverains que les Rois, on ne doit pas moins de

respect aux uns qu'aux autres. Redemandez donc vos balles et on vous les renverra sûrement.

Vous savez avec quelles restrictions et conditions j'ai toujours traité avec vous par rapport à la France, cependant je ne refuserai jamais d'entrer en compensation de vos pertes à cet égard et je ne veux point d'autre arbitre que vous-même de la part que j'en dois supporter. Emile et non pas Emilie paroit ici depuis quelques jours et me donne bien des embarras. Adieu, mille choses à Madame Rey, à MadclIe Dumoulin, à toute la famille; je vous embrasse, il faut finir.

J. J. Rousseau.

À Môtiers-traveks par NEUFCHâTEL, 23 Aoust 1762.

Je reçois à l'instant, mon cher Rey, votre lettre du 22 Juillet et je me hâte d'y répondre. J'ai suivi, dans la crise où je me sms trouvé , ma constante maxime dans toutes mes disgrâces , qui est de ne point importuner mes amis de mes doléances, mais d'attendre que ceux qui sont de bonne volonté se présentent d'euxmêmes, n'ayant plus, d'ailleurs, le bonheur d'être un homme assez obscur pour pouvoir rester longtems caché à ceux qui veulent me trouver. Vous vous êtes montré parmi ceux-ci, je vous en remercie, quoique je ne sois pas, quant à présent, dans le cas de profiter de vos offres. Au reste je dois vous avertir que les trois lettres dont vous me parlez ne me sont point parvenues. Je présume qu'elles étoient dans un pacquet qui m'a été adressé de Paris et qui s'est perdu en route. Si M. Duvoisin m'a écrit, sa lettre a eu le même sort; je vous prie de l'eu aviser eu lui faisant mille amitiés

et respects de ma part; afin que s'il m'a écrit quelque chose qui exigeât réponse, il ne soit pas surpris de n'en point recevoir.

Je suis charmé d'apprendre que Madame Rey est bien rétablie et jouit ainsi que vous et M11? Dumoulin d'une 1 tonne santé. A l'égard de ma filleule j'espère qu'elle se rétablira. Que s'il plaisoit à Dieu d'en disposer dans un âge où l'on ne sent ni la mort ni la vie, quoique ce fut un lien de moins entre nous, je compte que ceux d'amitié qui nous unissent n'en seroient nullement relâchés.

On voit dans la gazette d'Hollande les raisons pourquoi M. Néaulme n'a pas débité Emile dans le pays. Je n'aurois jamais cru qu'un gouvernement aussi sage que le vôtre eût imité le stupide exemple de la troupe moutonnière sans daigner faire examiner mon livre par quelque homme qui eut au moins le sens commun ( ' ). Je m'arrête , car ce n'est pas à moi qui suis partie à faire mes réflexions sur tout cela. Je sais des personnes sensées qui écrivent pour et contre moi, si quelqu'une d'elles s'adresse à vous de ma part comme je le présume, je vous prie de les traiter le mieux que vous pourrez. Mais ce qui me fâche en tout ceci c'est qu'au moyen du placard des Etats généraux, je ne vois plus la possibilité de faire avec vous cette Edition générale qui me tient plus au cœur que jamais, et de laquelle je vais uniquement m'occuper. Car pour des retranchemens au morceau en question, je n'en veux point faire.

Je suis affligé du renvoi des balles du Contrat Social ; il eût été horrible qu'on les eût gardées; mais je sens bien que vous perdez toujours beaucoup à ce renvoi.

(i) Voyez la nolo à la lcttri

Quand vous aurez occasion de faire quelque envoi à Genève ou en Suisse, faites-moi le plaisir d'y joindre une douzaine de mes exemplaires , surtout ceux en beau papier; faites des autres ce qu'il vous plaira. J'aurai soin de faire retirer le pacquet dans le lieu où vous l'aurez adressé. Je n'ai ici ni le Contrat Social ni Emile, et j'aurois grand besoin de les avoir. Si la nouvelle édition de l'Héloïse est achevée vous m'obligerez d'y en joindre aussi deux ou trois exemplaires: je suis très-empressé de la voir.

Je suis ici à demeure au moins pour cet hiver; j'ai avec moi M11? Le Vasseur qui m'est arrrivée il y a quinze jours et qui vous assure de son respect. Lorsqu'il surviendra quelque changement dans ma situation je vous en avertirai ; je crains les rigueurs des hivers en ce pays, mais il faut se soumettre à la nécessité. J'ai supporté fort bien la fatigue du voyage, mais je l'ai bien payé depuis que je suis arrivé. Quand est-ce que tout ceci finira? Donnez-moi de tems en tems de vos nouvelles, dites-moi sincèrement quel effet mon ouvrage a fait où vous êtes et en Angleterre. S'il s'écrit quelque chose relatif à moi, faites m'en part, s'il est possible. Me voici dans une situation où toutes les nouvelles littéraires me deviennent intéressantes. Plût à Dieu qu'elles n'eussent jamais parlé de moi! Marquez-moi tout ce qui vous intéresse, car cela m'intéresse aussi. Etes-vous quitte de cette maudite goutte? Elle fait souffrir, et cela est triste, mais elle montre au moins qu'on se porte bien d'ailleurs, et quelquefois qu'on ne s'est que trop bien porté. J'espère que si vous venez à Genève, vous tâcherez de passer par Môticrs. Adieu, je vous embrasse et tout ce qui vous

esi cher.

Je prie Monsieur Marc Michel Rey, Libraire à Amsterdam, de remettre au porteur du présent billet les exemplaires du Contrat Social qu'il m'a destinés, et je le salue de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

A Motiers, le 5 7h™ 17G2.

A Motiers, le 8 8bI.e 1762.

Je suis charmé , mon cher Rey , d'apprendre par votre lettre du 9 7br.c de bonnes nouvelles de vous et de tout ce qui vous est cher. L'intérêt que vous, Madame Rey et Mademoiselle Dumoulin prenez à mes peines contribue beaucoup à m'en consoler. Vous savez comment on m'a traité dans la patrie. Voilà le coup qm m'a porté la mort au fond du cœur. Je regarde tout le reste comme des jeux d'enfant: j'avoue cependant que je n'aurois pas cru les Etats généraux capables de la lâcheté qu'ils ont commise en cette occasion. Violer ainsi ses engagemens en révoquant un privilège; et parce que le parlement de Paris ose insulter une puissance souveraine , cette puissance souveraine reconnoit publiquement la juridiction du parlement de Paris, et se soumet à sa censure? ('). En vérité cela ne se

(') Ceci n'est pas tout-à-fait juste. D'abord le privilège do l'Emile n'a pas été accordé ni révoqué par les Etats généraux, mais par les Etats de Hollande et de Westfrise. Puis, l'arrêt de la Cour du Parlement de Parie qui a condamné Y Emile, étant du 9 Juin 1762, et le livre ayant été lacéré et brûlé dans la cour du Palais par l'Exécuteur de la Hante Justice, le Vendredi 11 Juin, il est vrai que la condamnation du Parlement a précédé celle des Etat? do Hollande, mais il w s'en Buit pas, que les Etats de Hollande- se soient soumis ù la censure du Parlement de Paris. Voici ce qui est arrivé.

conçoit pas. Mon cher Rey, je vous suis sincèremenl attaché, mais je le ^suis encore plus à mon honneur: j'ai plus de fierté que Leurs Hautes Puissances et une fierté plus légitime. Je ne consentirai jamais que le recueil de mes écrits s'imprime en Hollande, qu'il ne s'y imprime avec approbation, et que l'injuste auront

Le 23 Juin 1762, les Etats de Hollande et de Westfrise, sur la proposition de leur Grand-Pensionnaire P. Steyn, connu par son zèle pour la doctrine de l'Eglise Régnante, résolurent que, puisqu'ils avaient accordé le 10 Mars ù Jean Néaulme, libraire d'Amsterdam, un privilège pour imprimer l'Emile, et que ce livre contenait plusieurs maximes pernicieuses et contraires à la Parole de Dieu, les Magistrats d'Amsterdam seraient invités à s'en informer et à suspendre préalablement la publication de ce livre. Les magistrats d'Amsterdam répondirent le 22 Juillet par l'envoi d'un mémoire, contenant des Considérations des Pasteurs de l'Eglise Wallonne d'Amsterdam , auxquels ils avaient confié l'examen de l'ouvrage. Ce mémoire, qui existe encore aux Archives du Royaume à La Haye, où il a été trouvé par les soins toujours obligeants des savants Archivistes MM. R. C. Bakhuizen van den Brink, et L. P. C. van den Bergh, est daté du 29 Juin et signé J. Samuel Châtelain. J. J. Pcsmazures, P. J. Court onne, J. H. François et J. S.Vernède, le sixième Pasteur M. de Cliaufepié ayant été empêché de prendre part à l'examen. 1 tance mémoire, les Pasteurs, considérant que le but de leurs remarques les dispense de relever tout ce qu'il y a dans l'ouvrage de condamnable relativement à L'Education et à la Politique, se bornent à démontrer par la citation de plusieurs passages, que dans lo système de Religion que l'auteur présente dans La Profession de Foi du Vicaire Savoyard, il y a un pur Théisme et encore un Théisme tronqué, que tontes les révélations indistinctement j sont attaquées, et que, la religion du Vicaire Savoyard et celle du Citoyen de Genève étant uniformes , celui-ci l'emporte encore en impiété et en profanation, et que l'ouvrage entier est capable de produire les plus sinistres effets, particulièrement pour les jeunes gens en les portant ù l'irréligion et au vice. La conclusion du mémoire est ainsi conçue: "Puis donc qu'il a été imprime dans notre province, avec un privilège (qui ne peut qu'avoir été surpris I il scroit extrêmement à souhaiter que l'autorité de nos augustes souverains intervînt pour arrêter ce mal. A cet te. fin la voie des Cartons nous paroit insuffisante, parce que le venin est trop généralement répandu. Ainsi nous est imons que l'unique parti qu'il y aurait à prendre, ce s. voit que le privilège fût révoqué , qu'on déf ndit sous de sévères peines l'impression et le débit de ce livre dans notre pays, en le condamnant avec flétrissure , que cette condamnation fût mise dans les gazettes, de même qu'y a été mise celle du parlement de Paris, et que dans les journaux qui S'impriment dans notre /narine, . fût insère par ardre sanrem,

qui m'a été fait ne soit réparé par un privilège authentique et aussi honorable que la précédente révocation a été insultante. Que les fous et les médians brûlent mes livres tant qu'ils voudront , ils n'empêcheront pas qu'ils ne vivent et qu'ils ne soient chers à tous les gens de bien. Quand ils ne se réimprimeroient jamais, ils n'en iront pas moins à la postérité et n'y feront pas moins bénir la mémoire du seul auteur qui n'ait jamais écrit que pour le vrai bien de la société et pour le vrai bonheur des hommes.

Je n'ai point encore receu les Contrat Social que vous m'adressez par M. Fauche. Je vous remercie de vouloir m'éviter les ports. Il est certain que dans mu situation j'ai besoin d'économie , mais je voudrois bien que ce ne fût pas à vos dépens. Vous avez eu grand tort de n'en pas d'abord faire un envoi plus considérable en Suisse; cela a fait qu'il s'y est vendu d'abord un prix exorbitant, et que lorsqu'il a manqué l'on s'est hâté de le contrefaire.

Je voudrois bien , si vous venez en ce pays , être instruit du tems de votre départ et de votre marche; j'espère que vous vous arrangerez pour passer ici. Parmi les affaires dont je puis avoir à vous parler, il est question d'un manuscrit qui appartient à la veuve d'un officier Allemand au service de Russie, et qui est entre

un avertissement à peu près semblable à l'écrit ci-dessus. C'est ce que nous osons attendre du zèle de nos maîtres pour l'avancement de la gloire de Dieu, pour l'honneur de notre sainte religion , et pour le bien >!■ leurs sujets." Les Etats de IloUandc et de Wcstfrisc , suivant l'avis do MM. les Pasteurs, ont pris le 30 Juillet une Résolution, par laquelle le privilège pour imprimer l'Emile, obtenu par Jean Xéaulmo et cédé par celui-ci à Mare Michel Itey, est révoqué, avec saisie des exemplaires et défense à qui que ce soit, do réimprimer, de vendre, de distribuer ou de traduire le dii ouvrage, sous peine d'une amende de mille florins et d'une correction arbi traire, même par prise de corps. Cet arrêt a été publié, entre autres, dan-. Nederlandsche Jaarboeken 1762

les mains de Mylord Maréchal, lequel en fait cas. Il m'en a parlé plusieurs fois, et voici ce qu'il m'en dit flans sa dernière lettiv. Les mémoires de Russie dont je roux ai parlé sont écrits par un officier, confident du Maréchal Munich, bien instruit , et qui étoit à la guerrt contre les Turcs et contre les Suédois: il étoit à Pétersbourg quand Biron, Duc de Courlande, fut arrêté et ce fut lui qui F arrêta. Il quitta la Russie quand Munich fut envoyé en Sibérie. Il a joint à son ouvrage «n état de F Empire de Russie. Mon frère (c'est Mylord Keith, Felt-Maréclial) qui étoit en Russie pendant tout ce tems-là, m^assuroit que les faits étoient vrais. A regard du style, je le crois assez bien, et si je ne me trompe, M. de Maupertuis Va corrigé, car fauteur étoit Allemand. La vew, d, cet officier a les plans des batailles, et autres, que je rïaipas.

J'ai songé à vous, mon cher Rey, pour cette entreprise; reste avoir s'il vous convient de vous en charger. C'est ce que vous pourrez examiner à votre passage. Vous pourrez voir le Manuscrit chez Mylord. ou si vous aimez mieux, je le prierai de me l'envoyer, et vous le verrez ici.

Je suis vraiment peiné de tous les désagrémens, faux-frais et contrefaçons qui peuvent vous rendre onéreux le Contrat Social. Je voudrois bien que vous y trouvassiez votre compte; cet ouvrage fait assez de bruit, ce me semble, pour que malgré les éditions contrefaites , les vôtres ne restent pas à votre charge; je le désire de tout mon cœur. Nos montagnes sonl déjà couvertes de neige. J'ai froid, je suis triste, je pisse mal; à cela près tout va passablement vu la situation. Mille amitiés et respects à vos Dames; baisez pouT moi la chère petite. Je vous embrasse de tout

mon cœur.

.). -I. Rousseau.

LETTRES

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