‹ Lettres inédites de Jean Jacques Rousseau à Marc Michel ReyChapitre 28 sur 36 · ÉTAIT SOUS PRESSE · texte numérisé non relu

ÉTAIT SOUS PRESSE

On lit dans le titre de l'édition originale : "Jean Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, Archevêque de Paris, Duc de St. Cloud, Pair de France, Commandeur de l'ordre du St. Esprit, Proviseur de Sorbonne etc. — Da veniam si quid liber lus diœi} non ad contumeliam tuam, sed ad defensionem meam. Praesumsi enimde gravit ate et prudent ia tua, quia potes considerare quantum mihi respondendi necessitatem imposueris. Aug*. Epist. 2S8 ad Pascent. — A Amsterdam, chez Marc Michel lley. MDCCLXIII." — En lisant le passage des Confessions qui se rapporte à cet écrit, dans le XIIme Livre, passage qui est un commentaire de l'épigraphe du titre, on voit que l'auteur, en écrivant ses Confessions était content de sa

réponse à l'Archevêque. On sait, par une lettre à M. Moultou du 26 Février 1763, qu'avant de connaître le succès que l'ouvrage aurait, il s'est reproché d'avoir, dans un moment d'impatience, envoyé au libraire Rey, cette espèce de réponse qu'il avait barbouillée sans se rappeler qu'il n'est pas permis de s'échauffer en parlant de soi. On verra par les lettres qui suivent sous les Nos. 10-4 et 108 qu'en effet il en a voulu arrêter la publication.

A Môtiebs, le 16 9b™ 1762.

J'ai receu depuis peu de jours, mon cher Rey, les 12 exemplaires du Contrat Social que vous m'avez envoyés par la voye du Libraire de Neufchâtel , et presque en môme tems votre lettre du 23 8b^e par la voye de Lauzanne. Comme je n'avois pas encore répondu à celle du 28 7hr.e, je joindrai le tout ensemble dans cette réponse et je la commencerai par les remercîmens que je vous dois.

L'extrait de la lettre de M. Duvoisin du 19 7,Ji:c m'afflige pour lui et pour moi qui me sentois si porté à l'estimer et à l'aimer. Je vois qu'il est comme les autres Ministres , et que les autres Ministres sont comme les Prêtres, dont je les avois sottement distingués jusqu'ici; tous ces gens-là, à quelques-uns près, sont gens de même farine ou plustût de même son ; ils ménagent ceux qui ont le vent en poupe, et tombent rudement sur les opprimés. Je puis vous prouver la mauvaise foi de M. Duvoisin par sa lettre même. Il fait dans Emile, dit-il en parlant de moi, le plus beau portrait de la morale de V Evangile, et dans le Contrat Social, il le représente comme nuisible à la société. Vous conclurez de là que c'est surtout à cause de ce dernier ouvrage qu'il ne sait comment m'écrire; mais il Favoit lu avant mon départ, il m'en avoit parlé, il auroit souhaité, disoit-il, que j'y eusse ajouté quelques mots en faveur de la morale Evangélique; au surplus il ne m'en avoit pas fait plus mauvaise mine , il ne m'en avoit pas témoigné moins de considération, d'estime et d'amitié; et cet homme qui ne sait pas maintenant comment m'écrire, savoit bien huit jours avant le décret

comment venir diner chez moi. Concluez que ce sont mes malheurs et non pas mes livres qui m'attirent de sa part des censures si cavalières , et qu'il n'eût sûrement pas faites de ce ton là il n'y a que six mois.

Vous me parlez de ma vie. On nie fournit, comme vous voyez, d'amples mémoires pour l'augmenter, niais on se garde Lien de me laisser le loisir et la tranquillité nécessaires. Je suis bien loin de pouvoir maintenant songer à cela. Mon cher Rey, je veux foire pour vous tout ce qui me sera possible, mais je ne saurois faire au-delà. Depuis six mois ma vie est devenue malheureusement un ouvrage d'importance qui demande du tems et des réflexions. Quand vous viendrez me voir nous en parlerons.

Il faut malgré moi reprendre la plume: vous voyez que j'y suis forcé. Je ne sais si le triste état de ma santé me permettra d'achever un écrit que je médite. Il sera convenable et respectueux, mais ferme; la persécution ne peut m'avilir: voyez s'il vous convient de l'imprimer. En ce cas , il faut du secret et de la diligence. Répondez-moi là-dessus le plus tôt que vous pourrez, et mandez-moi de quelle voye vous jugez à propos que je nie serve pour vous faire passer mon manuscrit. Si vous y voyez quelque inconvénient, parlez librement afin que je me pourvoye ailleurs; car je serois au désespoir de vous compromettre. L'ouvrage en lui-même ne le sauroit; mais quand on est de mauvaise humeur on se tache de tout. Je n'ai pas bien compris si les 12 exemplaires du Contrat Social que vous dites m'envoyer par M. Druilhet et dont je n'ai pas encore entendu parler. sont différens des douze que vous m'avez envoyés par le libraire. En ce cas là, ils sont de trop; cependant ils pourront dans la suite trouver leur place, niais quant aux (rois exemplaires du ( 'outrât Social que vous

y avez joints, ils me sont absolument inutiles, ayant fait venir de Paris mes livres où j'en avois quelques-uns. Ainsi marquez-moi à qui vous voulez que je les remette; en attendant ils resteront chez moi à votre ordre, lorsqu'ils seront venus.

Je suis vraiment pénétré de tous vos accidens; ils ajoutent au sentiment de mes peines ; mais il n'y a point de commerce qui n'ait ses revers ; j'espère que tout se rétablira à votre satisfaction. J'ai marqué à Milord Maréchal que vous n'étiez pas maintenant disposé à vous charger du Manuscrit dont il m'a parlé. Je suis ici très-bien traité, et le Roi m'a fait faire des offres très-obligeantes, dont je ne suis pas, quant à présent, dans le cas de me prévaloir. Mille amitiés et respects aux chères commères , embrassez pour moi ma filleule, et comptez sur toute mon amitié depuis que j'ai si bien reconnu la vôtre.

A Môtiers, 1 10'";e 1762.

Je profite, mon cher Rey, du départ de M. de l'Orme, notre compatriote, pour la Hollande, pour vous entretenir encore d'une affaire sur laquelle je vous ai écrit il y a près d'un mois par la poste ('), et comme n'ayant point de réponse je crains que ma lettre n'ait été interceptée, celle-ci lui servira de duplicata.

Il s'agit d'un écrit dont je vous ai parlé et qu'il conviendroit s'il étoit possible de donner au public secrètement et promptement. Quoique cet ouvrage roule sur ma défense au sujet de ce qui s'est passé, je crois

(') C'est la lettre .lu 16 Novembre N°. 100.

qu'on peut l'imprimer partout sans se compromettre, et surtout en Hollande, parce que. sans y prendre les puissances à partie, je ne discute l'affaire qu'avec les Prêtres et seulement quant à l'orthodoxie, matière sur laquelle il est assurément bien permis à l'innocent de se défendre lorsqu'il se renferme dans les bornes de décence et d'honnêteté que je me suis prescrites, quoiqu'on les ait si violemment franchies avec moi.

Il y a deux mois que je me suis enfermé pour travailler à cet ouvrage, et comme je ne perds pas un moment, même aux dépens de ma santé, je compte être en état de vous l'envoyer vers les Rois ou au plustard dans six semaines. J'estime qu'il pourra faire environ sept ou huit feuilles d'impression, plus ou moins. Le format octavo me paroit le plus convenable, je souhaite que le papier soit beau, le caractère net, avec un autre caractère bien distinct pour les notes, et surtout que vous apportiez à la correction le plus grand soin, car l'affaire m'intéressant personnellement et n'étant pas en état de revoir les épreuves, je ne puis trop vous recommander de les revoir, de les relire, et si vous prenez un correcteur, de l'engager à la plus grande attention; mais surtout n'allez pas prendre un homme d'Eglise, car tout seroit perdu. De mon côté je m'occuperai à rendre ma copie si correcte, qu'en vous y conformant en tout vous soyez sûr de n'avoir laissé que les fautes que j'aurai voulu faire.

Il m'importe extrêmement que cet écrit paroisse Le plustôt qu'il se pourra, et je pense qu'il vous sera très-aisé, si vous le voulez, de le faire paroi tre avant Pâques et j'y compte. Une raison de retard c'est quand l'ouvrage est imprimé de l'envoyer partout avant de le mettre eu voûte, pour prévenir Les contrefaçons. Ceci me fail penser que vous pourriez par un même expé-

(lient les prévenir et user de diligence. Ce seroit de faire un accord avec deux ou trois libraires en divers lieux, lesquels imprimeroient en même tems que vous et sur vos feuilles tirées, en sorte que le tout pourrait paroitre en même tems , et que sur les contrefaçons que vous ne pouvez éviter vous auriez du moins retiré un bénéfice qui vous payeroit tous vos frais. Il me semble que cet arrangement bien concerté seroit avantageux à tout le monde, préviendrait les risques et' pourrait épargner bien des embarras. Voyez.

Quand môme vous auriez répondu à ma précédente lettre , ne tardez pas un moment je vous prie , de répondre à celle-ci ; car votre autre lettre peut être égarée ou retardée , et tant que je serai dans l'incertitude je n'oserai vous envoyer mon manuscrit. Je voudrais bien aussi que vous m'indiquassiez quelque voye pour vous le faire parvenir sûrement par autrui ; car je crains bien que si l'on voit mon écriture et mon cachet sur un gros pacquet, il ne soit ouvert.

En attendant, s'il vous convient de vous charger de cet ouvrage, faites tous vos apprêts d'avance afin de ne pas perdre un moment aussitôt que vous aurez receu le manuscrit. Je voudrais pour la vignette du titre, ma devise en trois lignes , comme elle est sur mon cachet, entourée d'une couronne civique; la couronne civique étoit de chêne; il faut que les feuilles et le gland soient si bien faits qu'on ne puisse pas s'y tromper. Employez pour cela un bon dessinateur et graveur (').

Adieu mon cher Rey, j'embrasse toute la chère famille, et surtout le Papa mille fois.

J. J. Rousseau.

(2) Il a renoncé depuis à ce projet. Voyez la lettre qui suit.

Je suis si plein de cette affaire que j'oubliois de vous accuser la réception de la caisse que vous m'avez expédiée contenant 12 Contrat Social et 3 Emile. Comme j'avois déjà receu le précédent envoi, celui-là me devient superflu et il m'en restera du moins 2 Emile et 10 Contrat Social à votre disposition. Je vous remercie de toutes vos attentions, mais j'entends que tous vos frais vous soient remboursés.

A Môtiees, le 26 10'".v 1762.

Cette Lettre n'ayant pu partir le jour de sa date , je vous préviens que le Manuscrit partira le Samedi pr. Janvier

En réponse, mon cher Rey, à votre lettre du 14 de ce mois, je vous annonce pour la huitaine mon manuscrit par la poste. Comme il est écrit très-serré sur du papier pareil à celui-ci, il ne fera pas un pacquel énorme, et pour plus de diligence j'enverrai le tout à la fois. Je vous recommande derechef la correction la plus attentive; vu surtout que le tout est extrêmement entremêlé de citations tantôt en guillemets et tantôt en Italique, et que le moindre qui-pro-quo feroiï un galimatias indéchiiirable. Ce n'est pas ici une affaire de littérature, c'est de mon honneur, c'est de ma sûreté qu'il s'agit, ainsi je m'attends de votre part à tous les soins de l'amitié pour qu'il n'y reste pas une faute: il est bien triste que je ne puisse pas voir les «''preuves de celui de mes ouvrages qui m'importe le plus. ,Te n'épargne rien pour rendre mon manuscrit

correct, c'est à vous à ne rien épargner pour y rendre l'imprimé conforme. Je suis fâché que le format 8°. ne vous convienne pas, d'autant plus que l'écrit étant adressé à un homme de considération cela seroit plus honnête; mais puisque cela ne vous convient pas je n"insistc point là-dessus. Je voudrais, mon cher Rey, que ma situation me permît de vous faire présent de mon travail, je ne prendrai du moins pour en régler le prix que votre probité et votre amitié; vous m'en donnerez ce qu'il vous plaira, et quand il vous plaira. Quoique vous ne me parliez point de la lettre que je vous ai écrite par M. de Lorme, je suppose que vous l'avez receue; cependant pour plus de sûreté, je vous reparlerai de ce qu'elle contenoit. Je vous y exposois nies idées pour prévenir l'abus des contrefaçons: ce seroit de vous entendre avec des libraires en différens pays à qui vous enverriez vos feuilles à mesure que vous les imprimiez , et vous pourriez tirer votre édition à moindre nombre pour la consommer dans le pays ou aux environs. Je verrais à cela des multitudes d'avantages. Car de cette manière vous feriez du moins une partie du profit des contrefacteurs en traitant avec eux, et eux-mêmes y trouveraient leur compte soit en servant le public avec plus de diligence, soit parcequ'imprimant avant que l'ouvrage fût public, ils seraient sûrs qu'un autre ne leur couperait pas L'herbe sous les pieds; vous préviendriez des longueurs infinies, en ce que vous ne pouvez mettre votre Edition en vente que quand tous vos envois sont arrivés, ce qui peut avoir, surtout en cette occasion, un grand inconvénient; car il pourrait paroitre tel ouvrage dans l'intervalle, qui rendrait le mien absolument hors de propos. Mutin en vous abonnant A Paris avec Robin ou quelque autre. ;~i Lyon avec Bruiset ou quelque autre, vous prévien-

driez l'inconvénient de ne pouvoir entrer votre édition en France par celles que vous y feriez (aire: il est bien plus aisé d'entrer une feuille par la poste qu'un ballot. Pense/ à cela, je vous prie; si vous pouvez trouver quelque moyen d'user de plus de diligence que par le passé, vous me rendrez un service très-essentiel, et vous vous en rendrez un aussi en mettant en vente dans la bonne saison.

Je vous priois aussi de- taire graver pour vignette ma devise dans une couronne de chêne; mais si cela n'est pas fait ne le faites pas; car l'ouvrage porte une autre épigraphe beaucoup plus convenable, avec laquelle ma devise seroit hors de propos. Si vous l'avez t'ait graver vous pourrez avec quelque envoi m'en faire parvenir le cuivre et je vous rembourserai vos fraix (').

Le secret n'est nécessaire qu'afin qu'on n'arrête pas \oire travail. Du reste quand vous serez une fois en train vous en userez comme votre prudence vous dictera.

Je ne puis pas , mon cher Rey, envoyer les trois exemplaires d'Emile à M. Du Villard, parce (pie ce livre est défendu à Genève, et qu'il ne faut jamais désobéir aux loix dans son pays, ni dans aucun autre tant qu'on y demeure. Ces trois exemplaires et six du Contrat Social sont toujours chez moi à votre disposition.

Il s'est fait à Genève quelques écrits pour et contre moi , à quelques-uns desquels qui ne sont pas encore imprimés je m'intéresse. L'un de ces écrits est de mon ami intime; s'il s'adresse à vous, je vous recommande le [dus grand soin dans l'exécution de son ouvrage. ('"est M. le Ministre Moultou. Je vous le nomme dans le plus grand secret, et je compte ce secret en sûreté

elle/. Volls.

(' i Voyez la unie au \". 11*.

Un autre Ministre, nommé M. Etoustan, a fait une défense du Christianisme contre mon dernier chapitre du Contrat. J'ai vu cet ouvrage et il est très-bon, quoiqu'un peu impétueux pour la liberté. Comme celui qui l'a composé est plein de vertu, de talens, de mérite et très-pauvre, je souhaite que son manuscrit lui vaille tout ce qu'il peut lui valoir, et je souhaiterais qu'il vous convînt de vous en charger, sans vous mettre en peine de ce qu'il est contre moi, car il est à cet égard écrit très-convenablement et l'auteur mérite de l'appui.

J'ignore encore si je vous enverrai mon Manuscrit en droiture. Peut-être m'adresserai-je à Messieurs Pourtalés à Neuchâtel pour l'expédier à un correspondant qui vous le remettroit à Amsterdam, et auquel vous en rembourseriez le port. Si je l'envoyé en droiture , je crains que mon écriture et mon cachet ne tentent les curieux. Quoi qu'il en soit, je vous l'enverrai de manière ou d'autre d'aujourd'hui en huit. Ainsi je vous prie par le courrier suivant de m'en accuser la réception ou de me marquer que vous ne l'avez pas receu; car jusqu'à ce que je le sache en vos mains, je serai de la plus grande inquiétude. Cet ouvrage dont le travail est fort peu de chose m'a pourtant extrêmement fatigué, de sorte que j'ai grand besoin de repos. Adieu, trèscher Rey, mille choses à vos Dames, je vous embrasse de tout mon cœur.

Mettez d'avance toute chose en train pour qu'en arrivant, mon ouvrage soil mis à l'instant sons presse.

A Môtiers , le 8 Janv. 17<i.i.

Samedi, premier de ce mois, je fis partir, mon cher Rey, mon manuscrit comme je vous l'avois annoncé, par l'entremise de Mrs. Pourtalès et Compe. qui l'ont adressé à l'un de leurs correspondans à Amsterdam pour vous être remis, et auquel vous ou moi aurons soin d'en rembourser le port; je ne vous parlerai plus de l'exécution de cet ouvrage ni du soin qu'il m'importe que vous donniez à la correction ; je vous ai dit là-dessus tout ce que j'avois A dire, et votre amitié pour moi vous en dit sûrement encore plus. Je vous réitère seulement la prière de m'en accuser la réception ou si vous ne l'aviez pas receu, de m'en avertir sans retard.

Comme c'est la première fois que j'ai fait imprimer un Ecrit sans revoir les «''preuves, il restera dans celuici bien des défectuosités qu'on ne peut guères voir que sur l'imprimé; je me rappelle même des corrections à faire que je ne peux pas vous indiquer, soit parce (pie je n'ai pas toujours coté sur mon brouillon les pages de la copie, soit parce qu'ayant fait «les changemens en transcrivant, je ne me souviens plus de ce que j'ai mis. Voici pourtant deux petites corrections que je crois pouvoir vous indiquer à peu près et que je vous prie de tâcher de mettre à leur place.

La première est vers le haut de la page 3 où j'ai mis ce qui suit ou quelque chose d'approchant.

tu cédant pas plus à leurs opinions qu'à leurs volontés , et gardant la mienne aussi libre que ma raison.

( >r la faute consiste en ce que opinions et volontés étant tous deux féminins, on ne voit pas auquel des

deux la mienne se rapporte; ce qui rend la phra.se amphibologique et louche, chose que je hais souverainement. Pour ôter cette amphibologie , il faut faire que l'un des deux substantifs soit masculin; car alors ce pronom la mienne se rapportera nécessairement à l'autre. Otez donc le mot opinions et mettez à la place le mot préjugés y et la correction sera faite; Ç) mais il faut regarder quelques lignes plus haut et plus bas si le même mot préjugés ne s'y trouveroit pas; car ce seroit un inconvénient qu'il fût répété deux fois en peu de lignes (-). Je vous explique la raison de ce changement, afin que, s'il y a autrement, vous ne fassiez que ce qui sera nécessaire, ou que vous ne fassiez rien du tout.

La seconde correction à faire est, je pense, à la page 51 ou près de là; voici comment est dans mon brouillon le passage qu'il faut changer.

et comme on auroit tort en La punie de borner à quatre pieds la stature naturelle de Vhomme,je ne suis pas assez ignorant dans l'histoire des peuples pour fixer la mesure des âmes humaines sur celle des gens que je rois autour de moi.

Cette tournure est mauvaise, et voici celle qu'il y faut substituer.

et comme on s abuserait en Laponie de fixer à quatre pieds la stature naturelle de Thomme, on ne s' abuserait pas moins parmi 'nous de fixer la mesure des âmes humaines sur relie dis gens (pie l'on voit autour de soi (3).

(*) La correction à été faite. Le passage se trouve dans L'alinéa commençant Ainsi va flottant le sot public, pag. 1 de l'édition originale.

(2] M. Victor Cousin a démontré que Rousseau, par un scrupule e d'éviter les répétitions de mots, a quelquefois, en s'efforçant de trouver un équivalent, substitué à ce qui était bien un mol d'une acception différente.

(Jj Le passage se trouve comme l'auteur L'a corrigé p. 90 de L'édit. orig. dans L'alinéa commençanl Quelque attestés tjm soient.

Je vous prie de transporter exactement ces deux corrections à leur place. J'ai souligné les passages pour les distinguer dans ma lettre; mais vous comprendrez bien qu'ils ne doivent pas être en italique.

Vous savez sans doute que M. Neaulme l'ait mutiler mon Emile par le laborieux M. Formey qui ne craint pas, par une entreprise inouïe jusqu'ici dans la littérature, de s'emparer de mon vivant de mon propre bien, pour l'estropier et le défigurer à son gré et peut-être y fourrer sous mon nom ses sottes pensées ('). Voilà les brigands qui s'appellent Chrétiens , et moi qui chéris la justice et respecte en tout les droits d'autrui, je suis l'impie et l'homme abominable. Ils ont raison, s'ils sont Chrétiens, je ne le suis pas.

On dit que M. l'Abbé de la Porte et M. Duchesne ont entrepris tout ouvertement une édition générale de tous mes écrits en douze volumes in 8°. Ainsi nie voilà

(') MM. du Musset-Pathay et Pétitain affirment, d'après une déclaration do Formey lui-même, que le libraire Neaulme étant sur le point d'être condamné à une forte amende au sujet de l'Emile, n'obtint grâce qu'à condition de donner sur-le-champ une autre édition purgée de tout ce qui pourroit donner matière à scandale, et que ce fut pour tirer Neaulme de cet embarras que Formey arrangea l'Emile Chrétien, consacré à l'utilité publique. 11 résulte d'un examen des actes officiels des Etats de Hollande, d'où est tiré aussi ie récit qu'on trouve dans la note (1) à la lettre X". 09, qu'en L763 , .'eau Neaulme, inquiet des préventions défavorables qui pourraient uaitre dans le Public à son égard au sujet de V Emile, s'est adressé aux Etats de Hollande pour leur témoigner ses regrets d'avoir entrepris la publication de cet ouvrage, et son aversion pour les maximes de l'auteur, qu'il n'avait connues, disait il. que par le livre déjà imprimé. Tout en affirmant qu'il n'avait pas vendu i exemplaire de ['Emile, il lit part aux Etats que, pour rétablir sa réputation el pour réparer le mal qu'il pourrait avoir causé, il avait confié l'on-, un savant Théologien pour le revoir, et il demanda un privilège pour ce livre, dont le litre serait /-• véritable Emile etc. L'ouvrage parut avec un avertissement ique 'le Neaulme et une introduction de Formey. Le titre i i tbli Emile, consa i" a l'utilité publique, rédigé par .Mr. Forinej . iii' du Philosophe < hrétien, duquel on a joint <\>^ noie.- critiques sur différons endroits qui en sont susceptibles. Amsterdam, 1763."

loin de mon compte sur l'édition générale par laquelle je comptois finir pour avoir du pain. Au défaut de cette ressource, il en faudra chercher je ne sais où: car pour mendier et recevoir l'aumône de qui que ce soit, je suis parfaitement déterminé à mourir de faim plustôt que de jamais en venir là. Ce qui me console, est que ces Mrs. n'ont ni les additions ni les pièces manuscrites en assez grand nombre, qui pourroient faire valoir mon édition.

Vous savez sans doute qu'on a fourré sous mon nom, dans une édition contrefaite du Contrat Social , une lettre à laquelle je n'ai aucune part et que je n'ai même jamais vue. On fait aussi courir je ne sais combien de lettres manuscrites qu'on m'attribue, et qui sont ou supposées ou falsifiées par mes ennemis au point d'être méconnoissables. Voilà, mon cher Rey, les honnêtes gens à qui j'ai affaire. Cependant cette séquelle Voltairienne s'est tellement emparée de tous les journaux . de toutes les gazettes, mercures et autres papiers publics, qu'il n'y a de place que pour leurs insultes et calomnies, et que la voix de l'opprimé ne sauroit y pénétrer. Ne pourriez-vous point trouver quelque débouché pour faire entendre au moins une fois mes protestations et désaveux sur tout cela (')?

Je suis malade, excédé, triste; j'aurois grand besoin d'un peu de tranquillité et Ton ne m'en laisse point. Adieu, mon cher Rey, plaignez-moi et aimez-moi.

J. J. Rousseau.

Mes salutations je vous prie à Madame Rey et à Mademoiselle Dumoulin. J'embrasse vos enfans.

1 On pourrra voir pai la Lettre V1. LOS commonl Ltej a tâché de satisfaire à ce désir, ol avec nue!

Je vous demande pardon de vous coûter tant déports

de lettres; elles étoient toutes nécessaires, et je vais maintenant m'arrêter.

Antre petite correction que je me rappelle en ce moment.

page 50 n'eut point enfinpéri sur I" roue. Otez enfin.

Dans la date de la lettre j'ai mis 18 XljFe au lieu de 18 Ul"'e. Je vous prie de changer cela.

A Môtiers, le 29 Janv. 1763.

Je vous demande pardon, mon cher Rey, de mes continuelles importunités , mais je suis dans un extrême souci sur l'écrit que je vous ai envoyé; en y revenant de sang froid, je le trouve peu digne de l'impression; les disgrâces ont achevé de m'ôter le peu de génie qui me restoit; d'ailleurs, quoique je m'y sois beaucoup fatigué, j'ai fait cet ouvrage trop à la hâte; et je le trouve si froid, si plat, si peu correct, que je crains qu'il ne lasse plus de tort que de bien à ma réputation ('). Si vous en pensez comme moi, et que vous y soyez encore à teins, supprimez-le, je vous prie, et vous pourrez me renvoyer le Manuscrit par M. de Lorme ou me l'apporter quand vous viendrez, afin que je voye à loisir ce qu'on en peut faire. Si l'impression est déjà commencée, faites-y du moins insérer les corrections marquées ci-derrière, et veillez, je vous conjure, à ce que ces corrections se lassent exactement; il les faut

1 Ceci s'accorde avec- .-, qu'il écrit à bol ami Moidtou en date du vrier 1763 e1 ;'i M. de *** le 6 Mars 1768 Ces deux lettrée se trouvent dans |i recueil des < ieu\ rea Diva si -

absolument, fallût-il des cartons pour cela; car il s'agit de supprimer deux alinéa pleins d'inepties, et qui ne peuvent demeurer. S'il arrivoit que vous eussiez déjà envoyé votre feuille imprimée à d'autres , envoyez-leur aussi la même correction, et recommandez-la leur fortement, de même que la correction de tout l'ouvrage. Car si à mes platitudes, l'imprimeur ajoute encore des contresens, je suis coulé à fond, cela est sûr. Adieu, cher Rey, compatissez à mes inquiétudes; il est certain que les chagrins m'ont affoibli l'esprit. Je vous embrasse et tout ce qui vous est cher.

Manuscrit, page 25.

NB. L*alinea qui commence par ces mots ; Il y a donc deux manières fyc. doit être augmenté et changé de la manière suivante, où vous observerez que tout cet alinéa demeure tel qu'il est, excepté le mot matérielle qui est ôté, et à la place duquel est substitué le mot instrumentale. J'ai seulement mis une addition qui doit être ajoutée de suite à la fin de ce même alinéa , comme ci-aprés (').

[Il y a donc deux manières de concevoir l'origine des choses; savoir, ou dans deux causes distinctes, l'une vive et l'autre morte, l'une motrice et l'autre mue, l'une active et l'autre passive, l'une efficiente et l'autre instrumentale; ou dans une cause unique qui tire d'elle seule tout ce qui est et tout ce qui se fait. Chacun de ces deux sentimens, débattus par les métaphysiciens

(-') Le passa<r<\ ici que l'auteur L'a corrigé, se trouve pag. 4.1 de l'édition originale.

depuis tant de siècles, n'en est pas devenu plus croyable à la raison humaine; et si l'existence éternelle et nécessaire de la matière a pour nous ses difficultés, sa création n'en a pas de moindres:: puisque tant d'hommes et de philosophes , qui dans tous les tems ont médité sur ce sujet, ont tous unanimement rejeté la possibilité de la création , excepté peut-être un trèspetit nombre qui paroissent avoir sincèrement soumis leur raison à l'autorité; sincérité que les motifs de leur intérêt, de leur sûreté, de leur repos, rendent fort suspecte, et dont il sera toujours impossible de s'assurer, tant que Ton risquera quelque chose à parler vrai, j

NB. Après cet alinéa ainsi augmenté, supprimez les deux suivans, et passez tout d'un coup à celui qui commence pas ces mots: S'il y a donc un principe éternel et unique des choses, dans lequel au lieu de s'il y a (loin- vous mettrez suppose qui/ y ait et vous commencerez ainsi à la suite de l'alinéa que je viens de transcrire

[Supposé qu'il y ait un principe éternel et unique &c. |

et le reste comme dans le Manuscrit.

NB. 11 y a dans cette même page 25 une note que je crois composée de deux alinéa, dont le premier commence ainsi on à peu près.

Au reste, celui qui ne connoit <jue deux substances,

ne 'peut <('''.

11 lanl retrancher la fin de cet alinéa depuis ces mots // ne s'agit point d'entrer en discussion avec Platon, jusqu'à cenx-ci inclusivement, menu selon lui que dans Vesprit de Dieu. De sorte que ce même alinéa qui linissoif par ces derniers mois, finira niaiiilenant par

ceux-ci: que leur stature. Le deuxième alinéa tle cette même note doit demeurer tel qu'il est (1).

Il se pourroit qu'en transcrivant j'eusse inséré cette note dans le texte, comme j'ai fait quelquefois. En ce cas , il faut faire dans le même endroit du texte le même retranchement que je viens d'indiquer dans La note.

Je sais que mes indications demandent de l'attention pour les suivre, mais il m'est impossible de les rendre plus claires, et je suis très-sûr qu'en y faisant une attention suffisante, tout se trouvera placé comme il faut.

Si vous avez quelque chose à m'envoyer, vous ferez bien de vous servir du retour de M. de Lorme; c'est un honnête homme, que je crois très-sûr.

A Môtiers, le 5 Février 17(33.

J'ai lu avec surprise, mon cher Rey, l'article que vous avez mis sous mon nom dans la gazette. Cet article est, surtout relativement à Duchesne , d'une violence et d'une indécence qui n'a rien d'égal; vous m'y faites compromettre le magistrat même, d'une manière qui ne peut que m'attirer sa haine et m'ôter tous les amis qui m'étoient restés en France (2). Je ne m'imaginois pas

(i) Vok-i La note telle qu'elle se trouve p. -44 de l'éd. mïg. "Celui qui ne connoit que deux substances, ne peut non plus imaginer que deux principes, et le terme, or plusibubs , ajoute dans l'endroit cité, n'est là qu'une espèce d'explétif, serrant tout-au-plus à faire entendre que l, nombre de ces principes n'importe pas plus à connaître que leur nature.'

(2) Rousseau lui-même, dans sa lettre du 8 Janvier (N°. 103), avail engagé Rey à publier dans quelque Journal ses désaveux sur les contrefaçons et les r.il,-ilirutiun> .le se- tVriu. 11 fiilliiit <lonc. pour pouvoir juger de la valeur

que vous feriez passer les termes d'une lettre qui ne s'adresspit qu'à vous, dans un avis au public; j'en voulois bien un, mais conceu d'une autre manière: vous m'avez porté le dernier coup par ce peu de lignes ; vous m'avez fait plus de mal que ne m'en ont fait le Parlement, l'Archevesque et la Sorbonne. car ils ne m'ont ôté aucun ami et vous mêles ôtez tous. D'ailleurs pourquoi dire, et qui pis est me faire dire à moi-même contre toute vérité, que vous êtes le seul qui puissiez donner l'édition générale de mes Ecrits? De sorte que. lorsque je voudrai procéder à cette Edition, dernière ressource qui me reste pour vivre, si m mis ne pouvons convenir vous et moi et si je ne puis rompre l'espèce d'engagement que j'ai pris avec un autre, le public, qui ne sait pas nos conventions, trompé par ce faux avis, me regardera comme un fripon, qui viole ses traités avec vous, tandis qu'au contraire vous n'avez d'autre titre sur la collection de mes Ecrits que celui

reproches, connaître l'article qui occasionna son emportement. Après bien des recherches, faites sur l'indication <le M. Ambroise on a trouvé l'avis Minant dans la Gazettte d'Amsterdam du Mardi 25Janvier L763. "Le public est averti que sans l'aveu ni la participation <l< M. Rousseau, citoyen de Genève, on fait actuellement mutiler son Emile, dans la vue apparemment i/e le publier, ainsi tronqué et défiguré, sous le titre de Nouveau traité d'éducation, annoncé il y a quelque temps et qu'il désavoue d'avance. Il est ob/'ajé de protester aussi contre l'entreprise formée par un libraire de Paris d'y donner tout ouvertement une édition générale di' ses écrits en 12 vol. 8°.; entreprise qu'il ne peut cependant remplir. puisqu'il n'a ni lis additions ni lis pièces manuscrites en grand nombre qui devroient entrer duos une édition générale : entreprise d'ailleurs qui violeroit à divers égards lis loix du pays. M. M. Ile;/, libraire à Amsterdam, est le seul qui puisse donner cette édition générale. De plus on avertit que dans une édition ciott refaite du Contrat Social il a été inséré une lettre éi laquelle M'', liousseiiu n'a aucune part et qu'il n'a même jamais rue. Enfin l'on fait courir sans son mua une infinité ili lettres manuscrit! s supposées ou falsifiées par ses ennemis ou point d'être méconnaissables." — On voil que Rej s'est servi des propres termes que Rousseau avait employés dans sa leur..

qu'il vous a plu d'usurper par un privilège obtenu sans mon aveu et auquel vous n'aviez aucun droit. Je vous avoue que dans les disgrâces qui m'accablent, je ne m'attendois pas à celles qui me viennent de vous. ^ Non content de cela, vous vous plaisez pour ainsi dire à m'accabler d'une autre manière, en imprimant et publiant tout ce qui s'écrit contre moi de plus injurieux; je ne parle pas seulement de l'extrait du Journal de Trévoux, dont je regarde l'auteur comme un chien enragé qui très-heureusement ne peut mordre que mes habits; mais dans le recueil de mes propres écrits vous fourrez les pièces de mes adversaires pour les taire lire au public malgré lui. Je suis persuadé que^c'est l'indignation que cause ce mélange à ceux qui s'intéressent à moi, qui leur a fait imaginer une édition de mes œuvres où l'on ne vît que mes œuvres et où mon nom ne servît point d'arme à mes ennemis contre moimême. Mais quelle fantaisie d'aller mettre le décret du Parlement dans une réponse à l'Archevesque où il n'est point question du Décret du Parlement: Le mandement même de l'Archevesque ne sera pas mieux place avec ma lettre puisque, mes citations étant tirées de l'édition in-4o, il n'y en aura pas une qui cadre avec votre édition in 12, laquelle ne servira par conséquent qu<à faire croire que j'ai toujours cité faux, quoique j'aye toujours cité juste. Je comprends bien que ce n'est pas pour me nuire, mais seulement pour augmenter vos profits «pie vous me traitez si mal; aussi 11 aije rien à vous dire que ce que le public dira comme m0i5 savoir que c'est gagner de l'argent d'une manière

bien peu honnête.

Je vous ai envoyé dans ma dernière un changement qui 1Ue tient au cœur et auquel vous ferez, j'espère, toute l'attention requise. Je persiste à trouver cet écrit

foible et mauvais. Quand on parle de soi il n'est pas permis d<- s'animer et de s'emporter comme quand on défend en général la cause des mœurs et de la justice. Cela fait aussi qu'on est froid en voulant être modéré. Mais comme il n'est pas possible que FArchevesque s'offense d'une défense aussi honnête et aussi mesurée, je suis très-persuadé que cet ouvrage ne peut compromettre ni vous ni moi, et surtout dans le moment présent où FArchevesque est bien éloigné d'avoir le crédit que vous vous imaginez. Cependant je ne crois point que Bruiset accepte vos feuilles; car je lui ai proposé il y a quelques semaines ma réponse à la Sorbonne, (sans lui dire pourtant précisément ce que c'étoit) parce que les fréquentes citations et l'exactitude qu'elles demandent ne permettent pas que cet écrit s'imprime autrement que sous mes yeux; mais sur ce que je lui ai marqué seulement que c'étoit une défense d'Emile, il n'a pas osé s'en charger.

Vous pouvez m'envoyer les feuilles par la poste si le retour de M. de Lorme est trop éloigné pour qu'il puisse s'en charger: mais ne m'envoyez plus votre Journal de Trévoux. Qu'ai-je à faire d'un écrit sans esprit et sans raison, où je ne vois que des brutalités et des injures. Adieu, mon cher, j'ai le cœur navré, j'ai le corps accablé de maux, je ne connois plus dans la vie que peine et souffrance, et vous augmentez encore tout cela. Mais n'importe, un acte honnête efface tout dans un cœur tel que le mien, de ne cesserai point de vous aimer, et j'embrasse de tout mon cœur, vous et toute \otre famille.

J. J. Rousseau.

M"'; Le Vasseur vous assure de ses respects.

A Môtiers, le 19 Févr. 17G2 (63).

Je reçois en cet instant, mon cher Rey, avec votre lettre du 8 vos deux feuilles A. B. dans lesquelles je n'ai pas remarqué jusqu'ici de faute considérable et cela m'a fait grand plaisir. Dans l'intervalle que cette lettre m'est venue, vous en avez dû recevoir deux des miennes, l'une desquelles contenoit un changement considérable que vous n'aurez plus été à teins de faire, puisqu'il commençoit à la fin de A. et qu'elle étoit tirée avant que vous eussiez receu ma lettre. Laissez donc la chose comme elle est plustôt que de vous exposer à quelque bévue et de faire des cartons qui ne s'ajusteroient pas. Peut-être n'aurez-vous pas receu ces deux lettres, peut-être même ne recevrez-vous pas celle-ci; car le Commis de la Poste gagné par quelqu'un du pays, ouvre toutes mes lettres et supprime ou retarde celles qu'il lui plait. Depuis que j'ai découvert cette fraude , je travaille à y mettre ordre et j'espère qu'avec le tems l'affaire s'éclaircira et les lettres supprimées se retrouveront; en attendant il faut le laisser faire; mais peut-être perdrai-je encore bien des lettres avant que mon tour vienne. Il ne supprime pas celles que je reçois pour n'en pas perdre le port; ainsi vous pouvez continuer à m'écrire directement.

Sitôt que votre brochure sera achevée et que vos envois seront expédiés, ayez la bonté d'en envoyer par la poste deux exemplaires à 31. le M81, de Luxembourg, et deux à M. de Malesherbes , en leur marquant que c'est de ma part ; dans votre envoi pour Genève , mettezen douze à l'adresse de M. Moultou, et dans votre envoi pour Neufchâtel, vingt-quatre à la mienne.

mais de grâce qu'ils soient tous brochés, et point de l'arrêt du Parlement ni du mandement de l'Archevesque, dans tout cola (1). Si vous aviez quelque moyen de m'en faire passer par quelque voye plus courte, vous me feriez grand plaisir, mais je n'oserois l'espérer.

J'ai envoyé à M. Fauche à NeufcMtel les trois Emiles que vous m'aviez envoyés et 6 Contrat Social qu'il débitera pour votre compte. Vous n'avez rien à me payer pour la nouvelle édition de la Julie, mais si vous pouvez m'en envoyer quelques exemplaires, vous me ferez plaisir.

Je suis très-fâché du soin que vous prenez de faire courir partout un avis aussi mal conçu que celui que vous avez mis dans la gazette d'Amsterdam. Il m'a ôté, comme je l'avois prévu, tous les amis que j'avois en France jusqu'au dernier. Il ne m'y en reste plus : et voilà l'ouvrage de cet indécent et fougueux avis.

Je suis charmé que tout aille bien dans votre famille: pour moi le temps plus doux ne m'amène aucun soulagement, et je suis destiné à souffrir, le reste de ma vie, tous les maux du corps et de L'ame qu'un malheureux peut supporter. Je vous embrasse.

J. J. Rousseau.

À Môtiers, le 28 Févr. 1763.

Vendredi dernier, mon cher Rey , j'espérois recevoir vos ilvux dernières feuilles; rien ne vint : j'espérois les

(i) Rey avail inséré après le titre dans les exemplaires destinés à être vendus l'arresi delà cour de parlement qui condamne l'Emile, el le Mandement df V Archevêque portanl condamnation de l'Emile. Rousseau B'en est plaint dans la lettre précédente; il désire donc que ces pièces ne soient pas dans les exemplaires dont il parle.

recevoir du moins aujourd'hui; rien n'est venu. De sorte que ne recevant plus aucune nouvelle de vous et ne pouvant savoir ce qui vous arrête, je suis en suspens et ne sais plus que répondre à ceux qui de toutes parts me parlent de cet ouvrage.

Je vous ai marqué précédemment à qui je souhaitois que vous envoyassiez en mon nom des exemplaires ; mais j'ai oublié mon cousin Jean Rousseau à Londres au café de Sams, proche kt bourse. !Ne sachant aussi comment lui faire passer l'incluse, je prends le parti de vous l'adresser, vous priant de lui donner cours. Si vous avez quelque voye pour Edimbourg, faites -en aussi passer un de ma part à M. David Hume. Je vous en ai demandé pour moi 24 exemplaires ; mais tout calculé il est impossible qu'ils me suffisent ; ainsi je vous prie d'en ajouter encore douze si vous êtes à tems, et si vous n'y êtes pas, de m'assigner du moins quelque Libraire, Fauche ou autre, qui puisse me fournir ceux qui me manqueront.

Je serai charmé de vous embrasser ici cet été. Je voudrais que vous pussiez entrer pour quelque chose dans l'arrangement de mon édition générale, à laquelle il est bientôt tems de songer pour ne m'occuper plus qu'à la grande affaire de ma vie, s'il m'en reste assez pour l'exécuter. Ne m'oubliez point auprès de mes chères commères, baisez pour moi ma filleule. Bonjour, mon cher Rey.

Môtiers, 28 Mars 17G3.

J'ai receu mon cher Rey, les envois que vous m'avez laits par M. Rilliet, et qu'il m'a envoyés tic Pontar-

lier n'ayant pas le tems de passer ici. J'ai voulu me concerter avec M. Fauche pour la distribution de mes exemplaires, afin de ne la pas faire assez longtems avant la sienne pour que quelqu'un pût tenter une contrefaction; il n'a pas daigné m'honorer d'une réponse; ainsi ne sachant quand son envoi arrivera, j'ai distribué le mien à mes amis et connoissances. 11 y a contre moi une mauvaise volonté dans Neufchâtel et dans Berne, qui se manifeste tous les mois dans leur sot Mercure; je suis sûr qu'ils défendront mon ouvrage; j'en ai prévenu le dit Fauche; c'est apparemment pour cela qu'il ne m'a pas répondu.

Mrs. de Malesherbes et de Luxembourg ne m'ont poinl accusé la réception de leurs exemplaires (1): c'est une suite du mauvais effet de l'avis dans la gazette. Qu'y faire? Il n'y a plus de remède. Cela fait que j'ignore absolument si l'ouvrage paroit, ou quand il paroitra, ce qu'on en dit, ce qu'on en pense, et cependant cela m'intéresse extrêmement, comme vous pouvez comprendre. Pourquoi donc ne me tenez-vous averti de rien? Que puis-je savoir dans ces montagnes? Les bruits littéraires ne pénètrent pas jusqu'ici. De grâce, ditesmoi tout; l'inquiétude me tue. Vous savez que j'ai voulu supprimer l'ouvrage. Que n'avons-nous été A tems !

Duchesne va son train. Il a fait comme vous, il ne s'est pas embarrassé de mon consentement pour entreprendre; mais sachant que je me plaignois beaucoup, il m'a écrit et fait écrire. J'ai appris que c'étoit l'Abbé <!c la Porte qui se chargeoH de l'édition, et cela n'a pas laissé de me faire plaisir. Mettez-vous à ma

(') S'il faut eu croire Coindet, dans une lettre inédite àRey du 1 Avril. l'exemplaire envoyé à M. de Malesherbes avait été arrêté à la Poste.

place. Je vois courir partout des Editions de mes écrits défigurées et pleines de fautes, à commencer par la vôtre. Ne dois-je pas être bien aise que, puisque tout le monde m'imprime sans mon aveu, je sois imprimé du moins d'une manière plus correcte et qu'un homme de lettres ait soin de l'édition. Aussi puisque je ne puis empêcher tant d'éditions avant la mienne, je vous déclare que je suis plus content de celle-là que d'une autre, et je ne puis même, si elle est aussi bien faite qu'ils le disent, m'empêcher de le témoigner. Il n'en faut pas moins d'ailleurs pour ramener des gens aigris dont j'ai besoin. Duchesne m'offre, quand son édition paroitra, un présent de cinquante Louis. Quant à cet article , je vous en remets l'absolue décision. Voulezvous que j'accepte ou que je refuse , et si j'accepte voulez-vous partager avec moi? Je ne ferai là-dessus que ce que vous jugerez convenable ; c'est à vous seul à prononcer. Soyez bien sûr que votre avis sera suivi. Je me flatte de vous voir cet été ; puissé-je être assez bien pour me livrer tout entier au plaisir de vous recevoir. Je suis maintenant dans un triste état, et n'espère guères qu'il devienne meilleur. A tout événement marquez-moi le tems précis de votre voyage et de votre séjour. Car si je me rétablis un peu, j'ai un voyage à faire en Suisse et je le réglerai sur le vôtre. J'embrasse tout ce qui vous appartient , et vous nussi.

LETTRES

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