‹ Lettres inédites de Jean Jacques Rousseau à Marc Michel ReyChapitre 29 sur 36 · ECRITS DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ECRITS DE ROUSSEAU

Les cinq lettres qui suivent sont écrites pendant son séjour à Motiers où Rousseau voyant journellement diminuer le petit capital qu'il avait acquis, songeait à s'assurer des moyens de subsistance pour y finir ses jours. Rey était venu l'y voir pendant l'été, et la correspondance, interrompue pendant six mois, recommence après cette visite.

A Môtiers, le pr. 8br? 1763.

Votre lettre, mon cher Rey, du 25 Aoust, étant retournée d'ici à Francfort avant de me parvenir , ne m'a été rendue que fort tard, ce qui rend aussi le retard de ma réponse plus excusable. J'y vois avec grand plaisir que vous êtes arrivé en bonne santé et que tout le monde se porte bien chez vous ; car quant aux maux que l'éruption des dents cause à la petite, je les regarde comme si passagers que j'espère qu'elle en est délivrée à l'heure que j'écris. Vous avez trouvé beaucoup d'affaires , tant mieux ; beaucoup de travail doit faire beaucoup de profit. J'avois craint que les faillites dont parloient les gazettes ne vous nuisissent; mais si ce n'est que par contre-coup , le mal n'est pas grand et selon toute apparence les choses ne tarderont pas à reprendre leur cours.

Le projet du S1'. Néaulme seroit d'un coquin s'il n'étoit d'un sot, mais la bêtise de ce projet en excuse la méchanceté. C'est certainement depuis que le monde existe la première fois qu'on s'est emparé publiquement d'un livre du vivant de l'auteur pour en ôter son nom et y eu mettre un autre. Heureusement il n'est pas à craindre que le cafardage du S1'. Formey attire beaucoup de souscripteurs, et je parierois bien qu'il n'en aura pas un seul en France. Au cas que cette entreprise s'exécute , ce que je ne saurois m'iinaginer, faites en sorte de m'en faire parvenir le plustot que vous pourrez un exemplaire, de serai curieux de me voir paré des nobles et saintes pensées du S1'. Formej : cela me réjouira.

Ce que ce misérable ose débiter effrontément sur la

vente de mes ouvrages achèveroit de me dégoûter du métier d'auteur quand je n'y aurois pas renoncé pour d'autres raisons. Il dit que la copie de l'Emile a été vendue au poids de l'or, cela peut être vrai à la lettre, mais il fait entendre par là qu'on a extorqué de cette copie un plus grand prix qu'elle ne valoit ; comme si les auteurs les plus médiocres ne vendoient pas tout couramment leurs manuscrits à Paris sur le pied de quinze cents livres le volume , qui est tout ce (pie j'ai receu du mien. Comme si, même avant la conclusion de mon traité, je n'avois pas pu tirer neuf mille francs du même ouvrage, offerts par un autre libraire par le canal du Curé de Groslay. Il dit que vous m'avez très-Lien payé, cela est vrai dans le sens que vous m'avez payé très-exactement et tout ce que je vous ai demandé; mais cela fait entendre que vous m'avez payé très-chèrement, et cela n'est pas vrai, puisque vous n'avez imprimé aucun de mes ouvrages, notamment la Nouvelle Héloïse, dont je n'eusse pu très-aisément avoir le double de ce que vous m'en avez donné. Mais puisque ma modération ne m'est d'aucun honneur dans le public, je ne serai désormais que juste, et Les manuscrits qui me restent me seront pavés ce qu'ils valent, ou ne verront jamais le jour.

Je trouve aussi fort obligeant le soin que prend Le dit Xéaulme de mettre mon livre en étal de n'avoir que des admirateurs; il ne faut pour cela que l'illustrer de la touche de M. Formey. Ce grand auteur daignera faire rejaillir sur mon ouvrage un peu de L'admiration qu'on a pour les siens !

J'ai receu depuis quelque tems Le manuscrit i\u Baillif d'Echallens : je vous ai prévenu qu'il m'étoil impossible de Le Lire si vite; marquez-moi quand vous voulez que je vous L'envoyé. Il y a beaucoup d'éru-

dit ion dans ce livre, mais il me paroit furieusement long et lourd.

Ni mon état ni les importuns ne me permettent maintenant aucun travail. Je verrai s'il m'est possible de mettre quelque chose en état pour ce printems , au cas que j'aille en Ecosse. Le découragement me rend plus indolent de jour en jour. Je ne suis encore décidé sur rien; sitôt que je le serai je vous le manderai. Mille amitiés et respects à mes bonnes et aimables commères, j'espère toujours leur rendre quelque jouîmes devoirs en personne, et peut-être ce printems. Adieu, mon cher Compère; je suis forcé de finir ici ayant comme un étourdi commencé ma lettre sur une demi-feuille et n'ayant pas le courage de la recopier. M"? Le Vasseur a fait votre commission près de Mad. De Lorme et vous salue de tout son cœur.

A Môtiers, le 28 I0b\e 1763.

J'ai lu en grande partie, mon cher Rey, le gros livre que vous m'avez fait adresser; j'y ai trouvé une érudition prodigieuse et plusieurs points de critique bien et savamment discutés; mais l'ouvrage est écrit d'un très-mauvais ton et d'une diffusion à faire perdre patience à l'Allemand le plus flegmatique. L'auteur veut être léger, et souvent il n'est que bouffon; quand il veut plaisanter, il injurie, et le désir d'égayer son sujet le rend souvent ennuyeux de peur d'ennuyer. D'ailleurs l'échaffaudage offusque l'édifice ; il s'épuise à préparer sa matière, et comme il aime mieux démolir que bâtir, il employé un volume et deux tiers à renverser les systèmes des autres avant d'avoir dit un

seul mot du sien. Son ouvrage semble composé de plusieurs dissertations isolées, qu'il a liées tant bien que mal, et qu'il a mises après coup sous un ritiv commun en y ajoutant une queue postiche. La multitude de choses curieuses que ce livre renferme doit le faire aimer des savants et de ceux qui aspirent à l'être; mais je doute qu'il puisse être goûté du public. Vous m'avez demandé mon avis: le voilà. Si l'auteur, pour lequel au reste j'ai conçu beaucoup de considération, le sait, il me prendra en haine, j'en suis bien sûr; et cependant si cet auteur étoit mon meilleur ami. je ne lui parlerais pas autrement.

Je renverrai l'ouvrage comme vous me le marquez : c'est-à-dire que je le remettrai dans sa petite caisse à celui qui me l'a remise, mais sans être emballé comme il étoit; car c'est un soin que je serois bien embarrassé de prendre: il arrivera de là que ceux qui remballeront pourront voir ce que c'est. Comme il pourroit y avoir à cela quelque inconvénient , j'attendrai pour prendre ce parti que vous ayez eu le tems, si vous ne l'approuvez pas, de me marquer ce que je dois faire.

J'apprends avec grand plaisir que toute votre famille se porte bien; voilà ressentie!. Quant aux chagrins que vous donnoient vos affaires au moment que vous écriviez, j'espère que ce sonl des peines passagères. finies au moment que je vous réponds. Au pis aller, la santé est toujours la grande affaire, elle donne le moyen de surmonter enfin le chagrin. Je suis charmé de ce que vous me marquez de la petite ; mais je n'approuve pas que vous n'osiez la faire marcher de peur de lui Paire mal. Laissez-la marcher si elle en a la force el l'envie, mémo au risque de la voir tomber quelquefois; c'esl de l'en empêcher qui peut lui faire du mal.

Je vous prie de faire de ma part une visite de remerciement à M. le Comte de Binting et de lui dire que l'approbation des hommes qui pensent comme lui me console de bien des disgrâces. Je ne pense pas qu'il eût eu besoin de mes avis pour bien élever sa famille , il est de ceux qui savent trouver la règle en eux-mêmes (1). Mais malheureusement les gens à qui mon livre seroit le plus nécessaire , sont précisément ceux qui le goûtent le moins.

Je voudrais avoir tout ce qu'il y a de traduit de l'histoire universelle moderne, et le 4e Tome in-4° de l'Histoire naturelle; faites-moi le plaisir de joindre cet

(!) Dans la haute société des Pays-Bas plusieurs esprits étaient disposé* à prêter l'oreille aux idées nouvelles de Rousseau et de son temps. De ce nombre étaient William Comte Bentinck, Seigneur de Iîhoou et Pendrecht, et son frère Charles. Nos philologues connaissent le brillant éloge dont Ruhnkeniua a honoré ces deux frères dans son Eloijutm Hemsterhusii : "Non habet patria proceres illustriores , prudentiores et bonis artïbus ad omnem humanitatem magis excultos, quant f retires Guilielmum et Carolum Bentïiiclùijs.'' Ils étaient fils de Hans William Bentinck, qui suivit Guillaume III en Angleterre, et qui, devenu Comte de Portland, fut le chef de la maison Comtale de Bentinck. Issus du second mariage que celui-ci avait contracté avec la lille de William Temple, ils étaient frères consanguins du Bentinck qui, en 1710, est devenu Duc de Portland. L'ainé des deux frères, le Comte William, qui, en 173'?, épousa la fille unique et héritière du dernier Comte d' Aldenbourg , a contribué puissamment à l'élévation de la maison d' Orange en 1743 et se distingua comme homme d'état et diplomate. C'est lui dont parle Rousseau dans cette lettre. Curateur de l'Université de Lcide, il voyait souvent, outre le célèbre helléniste Tibère Hemsterhuis et son i\\< François, un Professeur nommé Allemand, et tous deux ainsi que le Greffier Pagel favoi la publication des oeuvres de Bonnet, que Rey imprimait. Lorsqu'en L773, Diderot, se rendant en Russie pour voir l'impératrice Catherine 11, passa parla Hollande, afin de négocier avec Rey L'impression de ta collection ouvrages, il logea à la Haye chez le Prince Gallitzin . et le Comte William le reçut à sa table, à sa maison de campagne Sorgvliet, sur la chaussée eveningue. C'était autrefois le modeste séjour du poëteCats, que Guillaume Ml ;i\;iit acheté pour en faire présent au Comte de Portland. La lettre \". L3U prouve que Hou.— eau reçut aussi des marques de faveur du Comte Charles. Parmi ceux qui accueillirent avec empressement les écrits, dan.- le goûl lu temps, était aussi le 61s du Comte William , Seigneur d- Varel.

envoi au premier que vous ferez en ce pays ; vous pouvez tirer sur moi la valeur, ou l'inscrire jusqu'à la première affaire que nous ferons ensemble, à votre choix; mais marquez-moi toujours le prix pour mon arrangement. Mes salutations et respects à mes aimables commères. Adieu , mon cher compère , je vous embrasse de tout mon cœur.

Mille salutations de We. Le Vasseur.

A àIôtiers, le 17 Mars 1764.

Ne soyez pas surpris, mon cher Compère, de mon long silence; ma situation en ôte presque tout le reproche à ma paresse, et si je ne vous écris guères, en revanche il y a peu de jours où je ne parle ici de vous, et surtout avec M11? Le Vasseur qui ressent cou une elle doit toutes vos bontés. J'apprends avec grand plaisir le bon état de toute la famille, et surtout de ma petite filleule et de sa bonne maman, avec laquelle je n'ai plus guères d'espoir de faire connoissance en Hollande. Seroit-il impossible que nous la tissions ici? Mille choses de ma part, je vous en prie, pour elle et pour Madelle Dumoulin.

Certaines propositions qui m'ont été laites sur L'édition générale de mes écrits me font comprendre que cette entreprise esl mûre, et qu'il est tems de l'exécuter. Elle est pour moi de grande importance, puisque, hors d'état de travailler désormais, il faut qu'elle suffise pour me donner du pain aussi longtems qu'il

plaira à la Providence de me laisser encore sur la terre livré à mes infirmités. Mon cher Compère, je souhaite de tout mon cœur que nous puissions là-dessus prendre des arrangemens qui nous conviennent à tous deux et terminer cette grande affaire ensemble. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à conditions égales vous aurez nonseulement la préférence, mais qu'un léger désavantage ne m'empêchera pas de traiter avec vous. Je le dois à vos honnêtetés et encore plus à l'amitié qui règne entre nous; que si cependant cette entreprise ne vous paroissoit pas praticable aux conditions qu'il me convient d'y mettre avec vous et que je puis y mettre avec d'autres , vous êtes de votre côté trop raisonnable pour désapprouver que je m'ôte une fois pour toutes le souci de manquer de pain pouvant y pourvoir d'une manière honnête et juste. Je compte là-dessus vous envoyer dans une quinzaine de jours un petit Mémoire sur lequel vous aurez tout le tems de vous (sic) réfléchir.

J'ai renvoyé à M. Engel son ouvrage par la même vuye qu'il m'étoit parvenu. M. Bitaubé m'envoya dans le tems sa brochure. Je ne connois rien de si plat et de si mal raisonné que cet écrit; il est toujours à côté de la question, et il fait le plaisant d'un air si gauche qu'il m'a fait plus de mal au cœur que de chagrin en le lisant. Soyez persuadé que si je voulois faire encore à quelqu'un l'honneur de lui répondre, je ne choisirois pas de pareils barbouillons. Le seul homme qui m'ait attaqué et qui ait paru m'entendre est M. l'Evêque du Puy. Je crois que si vous vouliez imprimer in-12 son instruction pastorale , vous en aimez le débit. En pareil cas, en m'en donnant avis, je vous enverrois une petite noie pour y joindre.

L'édition de Duchesne est faite: j'ignore si elle est publique. Dans l'avis qu'on m'avait donné et que Mais

fîtes mettre dans la gazette, il s'agissoit de 12 volumes; niais Duchesne ne m'a parlé que de 5 contenant seulement les œuvres mêlées. Il n'y a d'autres nouveautés qu'un essai sur l'imitation théâtrale que Coindet avoit eu Faddresse de faire entrer dans son marché des estampes de la Julie avec la préface en dialogue. Duchesne l'a réclamé et je le lui ai envoyé. Quant aux 50 louis dont je vous avois parlé, il les a remis à quelqu'un pour me les faire tenir, et depuis trois mois ce quelqu'un m'en a gardé le secret; je n'en ai ni avis ni argent. Au reste je suis très-persuadé que Duchesne ne m'en a point imposé, et qu'il a bien réellement remis la somme. On a gravé à Paris mon portrait en plusieurs façons. Duchesne entre autres l'a fait graver en habit françois et en habit arménien sur l'original peint par la Tour. Si j'étois plus à portée je vous enverrais l'un et l'autre; mais sans doute ils vous sont déjà jiarvenus.

Je n'ai point encore receu l'ouvrage de M. Roustan et lui-même ne l'a pas receu à ce qu'il me marque. Vous savez probablement qu'il part pour l'Angleterre. Vous me ferez plaisir de joindre un exemplaire de son ouvrage à l'envoi que je vous ai demandé, si celui que vous destiniez pour la Suisse n'est pas encore parti. de semis bien aise que les livres fussent cousus: mais -i cela rend le transport plus incommode, vous pouvez les envoyer en feuilles.

Voilà je crois réponse à tous les articles de votre dernière lettre à quoi vous en demandiez. Je suis forcé de finir celle-ci: car L'heure du Courrier presse. Adieu, mon cher Compère, j'embrasse tout ce qui vous est cher, et vous particulièrement,

d. .). Rousseau.

Il n'est plus question de Robinson, je n'ai plus ni courage ni force pour aucun travail. Ce sera assez s'il m'en reste pour revoir ce qui est fait.

A Môtiers, le 13 May 1764.

Dans le triste état où je vis depuis plusieurs mois , mon cher compère, il est si ridicule de faire des projets pour l'avenir que l'abattement m'ôtoit le courage d'écrire le mémoire que je vous avois promis. En voici toutefois une esquisse tracée à la hâte , mais qui vous suffira pour juger si l'entreprise peut vous convenir ou non; car dans cette affaire vous devez consulter uniquement votre avantage, étant sûr quant à moi d'en trouver toujours au moins d'équivalens ; mais nos anciennes liaisons renforcées par l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant pour compère, la générosité dont vous avez usé envers Mu? Le Vasseur, et encore une certaine bienséance pour vous et pour moi me font désirer beaucoup que le parti vous convienne , et qu'ayant été jusqu'ici mon libraire , vous continuiez à l'être jusqu'à la fin. Outre que cette entreprise bien concertée, bien conduite et bien exécutée ne peut que vous distinguer honorablement dans votre profession , et comme cette édition sera complète et l'unique dont je me sois mêlé, elle doit avoir par cela seul un prix qui la rendra toujours recherchai de. Consultez-vous donc et m'écrivez librement votre sentiment.

Comme il y a longtems que je n'ai receu de yos nouvelles, donnez-m'en, je vous prie, un peu en détail de ma petite filleule, de mes chères commères, et de

toute votre famille. .Saluez de nia part tout ce qui vous appartient et recevez, mon cher Rey, mes salutations et amitiés.

J. J. Rousseau.

N'oubliez pas , lorsque vous ferez en ce pays quelque envoi , l'histoire universelle moderne et le quatrième tome de l'histoire naturelle. J'aimerois mieux que les volumes fussent cousus, mais si cela vous est plus commode de les envoyer en feuilles, vous le pouvez. A L'égard du prix, il m'est égal que vous le tiriez sur moi par lettre de change, ou que vous en teniez note pour la première affaire que nous ferons ensemble; mais marquez-le-moi toujours en argent de France , afin que je puisse compter avec moi. S'il y avoit dans vos quartiers quelques jolies estampes en portraits, figures ou paysages , vous pourriez en ajouter quelquesunes. Vous vous souviendrez aussi que l'exemplaire que j'ai de mes œuvres est incomplet, et qu'il nie manque le Tome troisième que vous avez promis de m'envoyer.

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