MÉMOIRE
Il s'agit d'une Edition générale de mes écrits, laquelle ne contiendra absolument que mes écrits, el dont on ôtera par conséquent toutes les pièces de mes adversaires et autres que M. Rey et d'autres Libraires ont mises dans le recueil de mes œuvres.
La diminution que ces retranchemens feront dans le volume de l'ouvrage sera compensée et au delà par les nouvelles pièces que je compte y ajouter.
J'estime que la collection de tout ce qui esl imprimé
et manuscrit donnera six volumes in-quarto de la grosseur et du caractère à peu près de ceux de l'histoire naturelle de M. de Bufîbn , et tels que l'Héloïse en fera deux et l'Emile deux autres.
La distribution pourra se faire à peu près de cette manière.
Le premier volume contiendra les pièces qui se rapportent à la politique et à- la morale.
Le second et le troisième pour l'Héloïse.
Le 4e et le 5e pour l'Emile.
Le 6e contiendra les pièces de théâtre , ouvrages de littérature, lettres et mémoires.
Ainsi les nouveautés seront distribuées dans le premier et le dernier volume.
Pour remédier à l'inégalité des volumes , on ajoutera à chacun une table des matières que je ferai moi-même, et que j'aurai soin d'étendre ou resserrer selon que la grosseur du volume l'exigera.
Avec l'édition in-quarto il s'en fera une autre en 18 volumes in-douze qui auront de trois en trois une table semblable à celle de l'in-quarto.
Je compte 18 à 20 Planches pour l'in-quarto dont la pluspart des dessins déjà faits seront suivis et nous aurons un homme de goût pour diriger ceux qui restent à faire; M. Rey pourra mettre ou ne mettre pas des estampes dans l'édition in-12 selon qu'il lui conviendra le mieux.
Je fournirai un exemplaire exactement corrigé ou une copie très-correcte de chaque ouvrage; mais je ne puis , vu l'état de ma santé , m'engager à aller corriger l'édition moi-même; je pourrois tout au plus, si j'avois du relâche, faire un voyage pour la mettre en train. mais c'est un engagement que je ne saurois prendre; car il ne dépend pas de moi de le tenir.
Sur le plan que je viens d'exposer, on m'offre dix mille francs pour l'exécuter et cela dans un lieu à ma portée qui n'est ni Paris ni Genève. M. Rey sent bien qu'avec le même avantage de sa part il aura la préférence.
Je veux faire plus. Comme cette somme ôtée de son commerce pourroit l'incommoder, je lui propose un autre arrangement, qui, vu mon état, n'est pas de ma part fort raisonnable , mais qui sufrit , quoi qu'il arrive, pour m'ôter le souci de manquer de pain.
J'ai besoin de cent louis en commençant, à quoi ajoutant une pension viagère de huit cents francs qui commencera de courir à la même date, je suis content. Je souhaite que M. Rey le soit aussi d'une proposition que le seul désir de l'arranger me suggère. Que si cet arrangement ne lui convient pas , qu'il en propose d'équivalens , je les accepte; mais je suis infirme, hors d'état de travailler désormais , et il faut que je me délivre de la crainte de mourir de faim.
J'avois pensé à une autre proposition. C'étoit de prendre avec M. Rey l'engagement de ne plus rien donner au public que par son canal et de lui fournir gratuitement tout ce que je pourrois composer à L'avenir pour la presse. Mais premièrement comme c'étoii m'exclure désormais toute autre ressource, cela eût exigé de sa part un traitement plus avantageux quand j'aurois été pour ainsi dire à ses gages. D'ailleurs, en [n'engageant à lui donner tout ce que je l'émis, je ne voudrois pas pour cela m'engager à travailler: tant s'en faut, je suis bien déterminé désormais à ne plus rien faire, et cette oisiveté ne l'accommoderoit pas. Ainsi pour éviter toute gêne de ma part et tout mécontentement delà sienne , je crois qu'il vaut mieux s'en tenir:! ce qui concerne notre édition. .l'attends son avis sur cela.
J'avois oublié de dire que parmi les pièces nouvelles , qui doivent entrer dans notre édition , il y en a quelques-unes que M. Rey pourroit publier à part avant l'édition générale, et qu'il pourroit même précéder d'un avertissement qui l'annonceroit au public. Cela dépendra de lui.
A Môtiers, le 26 Mai 1764.
Il faut avouer, mon cher Rey, que vous avez une terrible tête; sur l'historique que je vous fais des 50 louis que M. Duchesne a remis pour moi en main tierce, ne voilà-t-il pas déjà que vous voulez prendre ma procuration et agir pour moi? Ce n'est pas la première fois que vous avez voulu vous fourrer à toute force dans mes affaires sitôt que vous en avez été instruit et sans que je vous en priasse. Cela n'est pas bien. Quand je vous fais des confidences d'amitié, il ne faut pas pour cela vous porter aussitôt pour mon tuteur ni me susciter comme vous avez déjà fait avec M. Moultou des tracasseries dont je n'ai pas besoin parmi tant d'autres chagrins. De grâce, une fois pour toutes , laissez-moi le soin de mes affaires , puisque je ne radote pas encore, et ne vous en mêlez que quand je vous en prierai.
Vous avez encore fait un autre coup de votre tête en prévenant M. l'Evêque Du Puy de la petite note dont je vous avois parlé et dans laquelle je ne voulois point paroitre. Elle se rapportoit à un endroit que je n'ai pas le tems de chercher, dans lequel il fait entendre indirectement niais clairement (pie j'ai obtenu par surprise et supercherie le privilège d'Emile. Ce qui est si
peu vrai que ce privilège a même été demandé et obtenu sans mon consentement. Comme vous êtes à portée de savoir la-dessus la vérité mieux que personne, j'avois dessein de tourner en votre nom une note sous ce passage, dans laquelle vous auriez pu, sans offenser M. de Pompignan, relever la légèreté avec laquelle ces beaux défenseurs du Christianisme, non contens d'attaquer les ouvrages , chargent les auteurs sans scrupule d'imputations injurieuses et fausses , qu'ils n'avancent pas ouvertement à la vérité , mais qu'ils ont grand soin de faire entendre. Je serois bien fâché qu'on vit jamais rien de pareil dans les écrits d'un impie comme moi! Du reste laissons-là cette note. Ce n'est pas la peine de l'employer.
Sitôt que je sus que Duchesne faisoit graver mon portrait, je lui écrivis pour le prier instamment de ne le pas placer à la tête de mes œuvres ; il me l'a promis. Quand il ne me tiendroit pas parole, j'aurois droit d'espérer que vous ne l'imiteriez pas en cela.. e1 vous ne sauriez me faire un plus grand chagrin que de l'y mettre. Du reste si vous voulez le faire graver et le débiter à part, je ne l'empêche, pourvu que mon nom n'y soit pas, mais seulement ma dévise, comme dans les deux gravures que Duchesne a fait faire, l'une en habit françois et l'autre en arménien. Ces gravures ne sont bien ni l'une ni l'autre et ne me ressemblent pas. Si vous en faisiez faire une autre il faudroit la composer sur les deux. Il m'en a envoyé un petit nombre d'épreuves qui ont été bientôt distribuées. Si absolument vous ne pouvez pas lis trouver, je vous les procurerai l'une et l'autre; mais je snis étonné de cette difficulté puisque tout le Royaume en fourmille, et qu'il en a sans exagération été débité plus de dix mille. Si vous le laites graver el qu'on puisse au-des-
sous du portrait placer ma devise dans une couronne de chêne dont vous m'avez fait voir le dessein, ce sera une galanterie que vous ferez à l'original et dont il ne se croit pas indigne.
Je n'ai, quant à présent, rien à changer au pr. tome de mes œuvres que vous vous proposez de réimprimer. Je vous conseille seulement de voir auparavant l'édition de Duchesne ; elle contient plusieurs pièces qui ne sont pas dans la vôtre , et même quelques-unes que je n'approuve point qu'il ait mises dans la sienne. Du reste je n'aime point que vous me disiez que vous n'avez tiré votre édition qu'à mille. Vous n'avez sûrement pas été si fort que cela. Je n'ai jamais voulu vous interroger sur ces choses-là, sachant bien que vous ne m'accuseriez pas juste , et ne voulant pas vous mettre dans le cas de m'en imposer.
Recevez les respects et salutations de Mu? Le Vasseur et saluez de ma part tout ce qui vous est cher. Je vous embrasse , mon cher Compère , de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.