INTRODUCTION XVII
une œuvre aussi superficielle... Cependant, lorsque j'ai lu le Traité de Politique positive de Comte, je n'ai plus été surpris de la haute opinion que je vous ai entendu exprimer sur le livre et Tauteur, et j'ai même été amené, par la plausibilité de sa méthode, à me former des doctrines qu'il professe une opinion plus haute qu'elles ne me paraissent, après réflexion, le mériter. » Mill fait alors une critique assez vive de l'opuscule de Comte. On a pu dire, et Comte même n'en disconvenait pas, que la doctrine positive tout entière était déjà esquissée dans ce petit ouvrage ; de même, les grandes objections de Mill contre cette doctrine sont déjà indiquées dans sa lettre de 1829. Tout en louant « la cohésion parfaite et la consistance logique de son système, qui donnent l'illusion de la vérité », Mill critique chez Comte l'abus de la « systématisation », la préoccupation excessive de l'unité, et d'un mot ce que les Allemands appellent Einseiligkeit. Il conclut, il est vrai, que, malgré ces objections, le livre de M. Comte abonde en observations excellentes et justes. Et il ajoute que, <( si l'on voulait se contenter d'en prendre une partie, et d'en laisser le reste, ces doctrines, en y pratiquant les corrections et modifications nécessaires, auraient grande valeur ». Voilà justement ce qu'il voudra persuader plus tard à Comte lui-même. Mais celui-ci n'en-
XVIIi LETTRES INÉDITES DE J. S. MILL
tendait pas que sa philosophie fût reç;ue k correction.
Lorsque Mil! prit connaissance, en iHSy, des deux premiers volumes du Cours de Philosophie posilivey l'impression reçue en 1828 se raviva, mais infiniment plus forte que la première fois. Il n'avait vu alors en Comte qu'un disciple de Saint- Simon, très supérieur, il est vrai, aux autres. Il se sentait maintenant en présence d'un système nouveau de pliilosophie, cl il y reconnaissait l'effort spéculatif le plus considérable du xix'= siècle. Lui-même, à ce moment, travaillait à sa Logique. Il mit h profit pour son ouvrage les volumes de Comte, au fur et à mesure qu'ils paraissaient. Très sincèrement modeste, il s'estimait heureux que son travail eût été conçu, et aux deux tiers écrit, avant que les volumes de Comte lui fussent tombés entre les mains; autrement, dit-il (1), il se fût peut-être borné à les traduire, ou du moins sa part d'originalité en eût été fort diminuée.
Mill a beaucoup rabattu, plus tard, de la force de ces expressions. Il est certain pourtant qu'à la lecture du Cours de Philosophie posilioe il avait éprouvé une de ces « secousses » dont il parle, et que cause l'aperccption soudaine de vérités nouvelles. Il est tout près d'adhérer à la philosophie de Comte. Il le répète maintes fois
(1) Correspondance de J. S. Millel d'A. Comte, p. 77.