D'AUGUSTE COMTE
MILL A COMTE
(Reçu le vendredi 12 novembre 1841.) (Hépondu le Samedi 20 novembre 1841.) (1)
fndia House (London], 8 novembre 1841.
Je ne sais, Monsieur, sMl est permis à un homme qui vous est totalement inconnu d'occuper quelques moments d'un temps aussi précieux que le vôtre, en vous entretenant de lui et des grandes obligations intellectuelles dont il vous est redevable ; mais, encouragé par mon ami M. Marrast, et pensant que peut-être, au milieu de vos grands travaux philosophiques, il ne vous serait pas complètement indifférent de recevoir d'un pays étranger des témoignages de sympathie et d adhé-
(1) De la main de Comle.
J. S. Mill et 4ug. Comte. 1
2 MILL A. COMTE S dot. 1841.
sion, j'ose espérer que vous ne trouverez pas déplacée ma démarche actuelle.
C'est dans l'année 1828, Monsieur, que j'ai lu pour la première fois votre petit traité de Politique Positive ; et cette lecture a donné à toutes mes idées une forte secousse, qui, avec d'autres causes, mais beaucoup plus qu'elles, a déterminé ma sortie définitive de la section benthamiste de l'école révolutionnaire, dans laquelle je fus élevé, et même je puis presque dire dans laquelle je naquis. Quoique le Bentbamisme soit resté, sans doute, très loin du véritable esprit de la méthode positive, cette doctrine me parait encore à présent la meilleure préparation qui existe aujourd'hui à la vraie positivité, appliquée aux doctrines sociales: soit par sa logique serrée, et par le soin qu'elle a de toujours se comprendre elle-même, soit surtout par son opposition systématique à toute tentative d'explication de phénomènes quelconques au moyen des ridicules entités métaphysiques, dont elle m'a appris dès ma première jeunesse à sentir la nullité essentielle.
Depuis l'époque oij j'ai pris connaissance de la première ébauche de vos idées sociologiques, je crois pouvoir dire que les semences jetées par cet opuscule ne sont pas restées stériles dans mon esprit. Ce n'est pourtant qu'en 1837 que j'ai connu les deux premiers volumes de votre Courg, à l'appréciation duquel j'étais heureusement assez bien préparé, n'étant resté totalement étranger à aucune des sciences fondamentales, dans chacune desquelles au reste j'avais toujours surtout recherché les idées de méthode qu'elle pouvait fournir. Depuis l'heureuse époque où ces deux volumes me sont connus, j'attends toujours chaque volume nouveau avec une vive impatience, et je le lis et le relis
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avec une véritable passion intellectuelle. Je puis dire que j'étais déjà entré dans une voie assez voisine de la vôtre, surtout par l'impulsion que m^avait donnée votre ouvrage précédent; mais j'avais encore à apprendre de vous bien des choses de la première importance, et j'espère vous donner à quelque temps d'ici la preuve que je les ai bien apprises. Il reste quelques questions d'un ordre secondaire, sur lesquelles mes opinions ne sont pas d'accord avec les vôtres ; un jour peut-être ce désaccord pourra disparaître : au moins je ne pense pas trop me flatter en croyant qu'il n'y a pas chez moi d'opinion mal fondée qui soit assez enracinée pour résister à une discussion approfondie, telle qu'elle pourrait peut-être se trouver dans le cas de subir, si vous ne me refusez pas la permission de vous soumettre quelquefois mes idées, et de vous demander des explications sur les vôtres.
Vous savez, Monsieur, que les opinions religieuses ont jusqu'ici plus de racine chez nous que dans les autres pays de l'Europe, quoiqu'elles aient perdu depuis longtemps, ici comme ailleurs, leur ancienne valeur civilisatrice : et il est, je crois, à regretter pour nous que la philosophie révolutionnaire, qui était encore en pleine activité il y a une douzaine d'années, soit aujourd'hui tombée en décrépitude avant d'avoir fini sa tâche- Il est d'autant plus urgent pour nous de la remplacer en entrant à pleine voie dans la philosophie positive : et, c'est avec grand plaisir que je vous le dis, malgré l'esprit ouvertement anti-religieux de votre ouvrage, ce grand monument de la vraie philosophie moderne commence à se faire jour parmi nous, moins pourtant parmi les théoriciens politiques que parmi les. différentes classes de savants. Il se montre d'ailleurs depuis
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quelque temps, pour la première fois chez nous, dans les cultivateurs des sciences physiques, une tendance assez prononcée vers les généralités scientifiques, qui me parait de très heureux augure, et qui porte à croire qu'il y a aujourd'hui pour nous plus à espérer de leur part que de la part des hommes politiques, soit de spéculation, soit d'action. Ceux-ci, en effet, sont tombés dans un afTaissement pareil à celui qui s'est si fortement déclaré en France depuis 1830, et chacun voit qu'on ne pourra faire des choses nouvelles que par une doctrine nouvelle ; seulement, la plupart ne croient pas à l'avènement d'une telle doctrine, et restent par conséquent dans un scepticisme de plus en plus énervant et décourageant.
Veuillez, Monsieur, me pardonner cette tentative un peu présomptueuse de me mettre en relation intellectuelle immédiate avec celui des grands esprits de notre temps que je regarde avec le plus d'estime et d'admiration, et croyez que la réalisation de ce vœu serait pour moi d'un prix immense.
i. S. MiLL.
COMTE A MILL
le samedi ffl) novembre ta41 .
De nombreuses occupations m'ont empêché. Monsieur, à mon grand regret, de répondre immédiatement à la lettre, aussi honorable qu'intéressante, que j'ai eu
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le plaisir de recevoir de vous le 12 de ce mois. Je m'empresse de profiter d'un premier instant de loisir pour vous témoigner, quoique faiblement, ma profonde reconnaissance d'une telle communication, dont votre rare modestie ne vous a pas permis de sentir tout le prix.
Par goût et par raison, je vis extrêmement isolé du monde vulgaire, même intellectuel, ne connaissant d'autre distraction habituelle que de suivre assidûment, pendant notre saison musicale, l'opéra italien. Depuis plus de trois ans, j'ai augmenté systématiquement cet isolement en m'abstenant scrupuleusement de toute lecture de journaux quelconques, même mensuels ou trimestriels ; et je me trouve trop bien d'une telle hygiène cérébrale pour la changer maintenant, vu la facilité que j'en relire de m'élever et de me maintenir sans effort à des vues habituellement plus générales, aussi bien qu'à des sentiments plus purs et plus impartiaux. Mais, malgré ce régime, que je crois nécessaire à la plénitude de ma vie philosophique, je suis loin d'être indifférent à l'action de mes travaux sur notre milieu intellectuel, quoique je n'aie guère ainsi le temps ni les moyens de m'en apercevoir. J'ai eu de bonne heure l'avantage de ne me faire aucune grave illusion sur le degré de popularité dont une telle élaboration était réellement susceptible aujourd'hui, et je n'ai jamais visé à agir immédiatement que sur une centaine environ de penseurs, dispersés çà et là dans notre Europe. Toutefois, à raison même de cette restriction, vous concevez, Monsieur, combien je dois attacher d'importance à recevoir de temps en temps des témoignages spontanés aussi précieux, aussi décisifs, aussi encourageants, que celui dont vous venez de m'honorer, et qui me font
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?ment sentir que les cerveaux les plus avancés it essentiellement à l'unisson du mien. Sans de récompenses, nécessairement très rares, j'entreais peut-être bien diflicilement l'infadgable consindispen.sable à la longue et pénible tâcbe que treprise dès ma première jeunesse. Je dois, à cet , une reconnaissance plus spéciale aux penseurs s, chez lesquels, ce me semble, mes travaux ont aucoup plus accueillis que partout ailleurs, même ince. Le seul article d'appréciation qui ait encore itrepris à ce sujet, du moins à ma connaissance, ui de The Edinburgh Revietv, en juillet !838, dont honorable concitoyen M. Grote m'a forcé, d'une re si aimable, de prendre connaissance, malgré goureuse abstinence de lectures semblables : ne ce jugement ne se rapporte qu'aux deux prevolumes, sa parfaite spontanéité m'a montré juelle loyauté et quelle élévation vos grands cri- I comprenaient leur mission. J'attache maioted'autant plus de prix à de tels encouragements, !éjà constitué, par la nature de mon élaboration ophique, en lutte nécessaire et permanente avec îs esprits théologiques et surloul métaphysiques, i conduit, dans le sixième et dernier volume, qui ra le printemps prochain, à attaquer aussi, quoîous un autre aspect, mais d'une manière qu'on rdonnera peut-être encore moins, les rudiments 'it positif qui sont déjà ofticiellement installés lous, c'est-à-dire les corporations savantes, dont irisme et l'égoïsme constituent aujourd'hui, prlnment en France, l'obstacle peut-être le plus dan- X à la rénovation finale, en s'opposant aveugléà toute généralisation quelconque, par suite d'une
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déplorable prolongation du régime provisoire de spécialité dispersive qui a dû longtemps diriger le développement préparatoire de la science moderne. Vous jugez, Monsieur, combien il m'est doux, au milieu de tant de sortes d'ennemis naturels, de me sentir, quoique au loin, en harmonie spontanée avec quelques éminenti? penseurs. Quoique votre scrupuleuse modestie vous ait conduit, Monsieur, à exagérer la part que mes écrits ont pu avoir dans votre développement philosophique, la réflexion me rappelle aussitôt que, chez des esprits d'une vraie valeur, une telle influence ne peut consister qu'à stimuler, en temps opportun, un essor dont la spontanéité nécessaire constitue la principale condi* tion.
Le Benthamisme, où vous avez d'abord vécu, est une preuve sensible de la conformité naturelle de nos tendances intellectuelles, indépendamment de tout contact ; car cette doctrine, la plus éminente dérivation de ce qu'on nomme l'économie politique, me semble, comme à vous, surtout pour l'Angleterre, une préparation immédiate à la positivité sociologique; si j'ai moimême évité cette phase, cela tient sans doute à des circonstances personnelles d'éducation, qui, m'ayant imbu, dès mon enfance, des rudiments de la vraie méthode positive, m'ont permis de sentir à temps combien Bentham avait imparfaitement compris cette méthode, malgré sa tendance évidente à la faire partout prévaloir.
Ces explications sommaires vous feront aisément concevoir. Monsieur, combien j'ai dû attacher de prix aux nobles ouvertures de relation que vous avez daigné me faire, et combien je serais heureux de toute occasion qui, soit par écrit, soit encore mieux par conversation,
COMTE A MILL ÎO dov. 1811.
it d'y donner suite, ou en répondant à de jections, ou en examinant d'intéressantes