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m'est arrivée précisément à l'époque où 'êler, pour mon dernier volume, une imire philosophique que j'y proposerai direc-
consisterail dans l'institution spontanée jropéen, chargé, en permanence, de dirîe mouvement commun de régénération , quand une fois le positivisme aura enfin apeau, ou plutôt son fanal, au milieu du : la confusion de notre siècle, ce qui sera, sultat naturel de l'entière publication de Ce comité permanent, composé, du moins me trentaine de membres tout au plus, : les diverses populations de l'Occident li, depuis Charlemagne, ont toujours giquement d'une manière plus ou moins lit dans le développement temporaire du ilique et féodal et dans sa désorganisation it dans l'essor à la fois industriel, esthétique et philosophique, qui a formé les notre sociabilité moderne. Tout le reste ;t du globe me semble devoir demeurer mps en dehors de cette association, qui éléments de la grande république enrôlons sommes tous deux concitoyens. Vous [onsieur, comment, au milieu de ces pentre profondément satisfait de votre lettre, ait, de la manière la moins équivoque, [leterre, malgré son affaissement philosoléjà prête à fournir son noble contingent e réunion d'élite. J'avais préalablement
20 nov. 1841. COMTE A MILL 9
appris avec beaucoup de satisfaction, par une explication incidente de M. Marrast, que votre sage énergie avait heureusement résisté aux aveugles obsessions de vos amis vers la vie parlementaire. Une raison bien éminente a pu seule vous faire sentir combien votre activité philosophique pouvait être infiniment plus utile en restant étrangère au point de vue trop journalier de la critique parlementaire, qui tend directement à empêcher toute habitude régulière d'un point de vue général, en un temps où la généralité des conceptions constitue précisément le principal besoin social. Quelque rationnelle que soit votre résolution, elle est si contraire aux mœurs dominantes, où tout pousse à Faction immédiate, qu'elle suppose à la fois une justesse et un courage dont je vous félicite bien sincèrement, en espérant que l'évolution humaine, si indépendante aujourd'hui de ces vains bruits de nos tribunes, en profitera solidement.
L'organisation d'une large action philosophique, en dehors de toute action politique, me semble maintenant, en Angleterre comme en France, la mesure la plus urgente. L'affaissement politique qu'on y éprouve également ne tient qu'à l'insuffisance constatée de la philosophie négative, qui, seule, a dirigé jusqu'ici le grand mouvement révolutionnaire, et n*a d'issue possible que par l'essor d'une autre philosophie, assurant spontanément aussi bien l'ordre que le progrès, et pouvant même seule contenir efficacement aujourd'hui l'imminente irruption des théories métaphysiques subversives de toute sociabilité, en faisant prévaloir l'exa- 'men, inflexible mais calme, des devoirs propres aux diverses classes, sur la discussion, aussi vaine qu'orageuse, des droits individuels. Je trouve, comme vous,
10 COMTE A. MILL SOdot. IBII.
Monsieur, ()Lie la philosophie purement nôgalive a été comprimée de nos jours, surlout en Angleterre, avant d'y avoir achevf' sa tâche; mais cela était certainement inévitable, depuis que le besoin de réorganisation a été mis partout en pleine évidence, la société ne pouvant vivre de simples négations. Cet affaissement spontané doit d'ailleurs devenir un stimulant de plus pour accélérer l'essor de la philosophie positive, dont l'ascendant peut seul terminer réellement l'opération révolutionnaire elle-même, quoique ce ne soit là, pour elle, qu'une application accessoire ; parce que, seule, cette philosophie (lourra permettre l'entière suppression politique des derniers restes du rt'gime ancien, à commencer |>ar l'ordre théologique. J'ai toujours désiré qu'une lutte directe pitt enlio s'engager entre l'école Tranchemeut n-trograde, représentée aujourd'hui par le pur catholicisme, et notre naissante école positive : quoique j'aie peu d'espoir d'amener directement la bataille sur ce terrain net et décisif, j'avoue que je vois avec plaisir, dans les conséquences naturelles des événements contemporains, tout ce qui peut tendre à nous rapprocher d'une telle |K>siUon de la question, par l'éliminalion graduelle des inlerniinliaires métaphysiques. |ui désormais sont, à mes veux, la principale cause du Itrolongement actuel de la confusion des idées et de 'indérision des débals.
Je regrette beaucoup. Monsieur, que mon inexpénence de la langue anglaise ne me pennetle point, par loe pn'cieuse récîprocilé, de vous adresser, comme rous l'avez fait envers moi. dans votre langue matérielle, ce libre et rapide é)Ktnchement philosophique* tais votre lettre prouve une telle connaissance famiière du véritable esprit de la langue française, que je
18 déc. 1841. MILL A COMTE 11
ne crains nullement de vous fatiguer par ce mode d'entretien, si toutefois vous pouvez suffisamment déchiffrer ma mauvaise écriture, empirée aujourd'hui par de mauvaises plumes.
Croyez, Monsieur, aux sentiments bien sincères d'affectueuse estime de votre dévoué,
A^'' Comte,
Examinateur pour l'École polytechnique, 10, rue Monsieur-le-Prince, près l'Odéon.
MILL A COMTE
(Reçu le 20 décembre 1841.) (Répondu le lundi 17 janvier 1842).
ludia House, 18 décembre 1841.
Mon cher Monsieur Comte,
Je suis vraiment honteux en me rappelant le temps qui s'est écoulé depuis que j'ai reçu la réponse, aussi bienveillante qu'honorable pour moi, que vous avez bien voulu faire à ma première lettre. Mais si j'ai paru montrer peu d'empressement à profiter d'une relation que j'ai si vivement désirée, cela n'a tenu qu'à des occupations urgentes, etdont la principale était précisément de nature à établir entre nous deux, plus promptement que par toute autre voie, l'échange d'idées philosophiques dans lequel je compte trouver pour tout le reste
42 MILL A COMTE 18 déc. 1811.
(le ma vie une si précieuse source, soit d'instruction, soit de stimulation intcltectuelle. Je viens, dans ces derniers jours, d'achever un ouvrage assez volumineux (jui va être livré à l'impression pour paraître, je crois, au printemps prochain. Si, après sa publication, vous daignez en prendre connaissance, ce que le prix que vous avez bien voulu mettre à la sympathie si rorlement |irononcée entre nos tendances intellectuelles me permet seul d'espérer, l'exposition détaillée que j'y ai donnée d'un nombre assez considérable de mes idées vous indiquera, jusqu'à un certain point, les questions sur lesquelles il n'y a plus lieu à aucune discussion entre nous, et celles où je puis encore protiler de la maturité plus complète de vos conceptions philosophiques. Je vous soumettrai cet ouvrage avec d'autant plus de crainte que le but même vous en sera certainement suspect, puisque c'est enfin un traité de logique ou de méthode philosophique. Je suis certainement bien loin d'être insensible aux motifs qui vous ont porté à nier la possibilité, au moins dans la phase scientifique actuelle, d'une théorie de méthode abstraction faite de la doctrine, même en se conformant à la condition, à laquelle je me suis toujours fidèlement soumis, de ne puiser la méthode que dans la doctrine même. Aussi je n'attribue nullement au travail que j'ai fuit un caractère philosophique permanent, mais tout au plus une valeur transitoire, que je crois pourtant réelle, du moins pour l'Angleterre. Quant aux divergences partiellesqui existent jusqu'ici entre ma manière de concevoir certaines questions philosophiques et la vôtre, je crains surtout que, si vous en jugez par l'écrit en question, vous ne soyez exposé à les croire plus grandes qu'elles ne sont, en ne faisant pas suffisamment la part des concessions
riii!
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'fil;
18 déc. 1841. MILL A COMTE 13
que je me suis cru forcé de faire à l'esprit dominant de mon pays. Vous n'ignorez pas sans doute que chez nous récrivain qui avouerait hautement des opinions anti-rehgieuses, ou même anti -chrétiennes, compromettrait non seulement sa position sociale, que je me crois capable de sacrifier à un but suffisamment élevé, mais aussi, ce qui serait plus grave, ses chances d^être lu. Je risque déjà beaucoup en mettant soigneusement de côté, dès le commencement, le point de vue religieux, et en m'abstenant des éloges déclamatoires de la sagesse providentielle, généralement usités parmi les philosophes, même incrédules, de mon pays. Je fais rarement allusion à cet ordre d'idées, et, tout en tâchant de ne pas éveiller, chez le vulgaire des lecteurs, des antipathies religieuses, je crois avoir écrit de manière à ce que nul penseur, soit chrétien, soit incrédule, ne puisse se méprendre sur le caractère véritable de mes opinions : me fiant un peu, je l'avoue, à la prudence mondaine, qui chez nous empêche, en général, les écrivains religieux de proclamer sans nécessité l'irréligion d'un esprit d'une valeur scientifique quelconque.
Un même motif, quoique moins fort, m'a fait quelquefois conserver (ce que je n'aurais probablement pas fait en France) certaines expressions d'origine métaphysique, en m'efibrçant toujours d'y attacher un sens positif, et en éliminant autant que possible toutes les formules qui ne paraissent pas susceptibles aujourd'hui d'être envisagées seulement comme les noms abstraits des phénomènes. Je dois m'avouer, en même temps, suspect à vos yeux de tendances métaphysiques, en tant que je crois à la possibilité d'une psychologie positive, qui ne serait certainement ni celle deCondillàc, ni celle de Cousin, ni même celle de l'école écossaise, et que
14 MiLL A COMTE 18 dëc. l»41.
je crois toute comprise dans cette analyse de nos facultés intellectuelles et affectives, qui entre dans voire système comme destinée à servir de vérilication à la physiologie phrénologique, et qui a pour but essentiel de séparer les facultés vraiment primordiales de celles qui ne soDt que les conséquences nécessaires des autres, produites par voie de combinaison et d'action mutuelle.
Je vois que mon ami M. Marrast vous a donné sur mon compte quelques renseignements qui ne sont pas d'une exactitude complète. D'abord, je ne suis pas chargé des travaux statistiques de la Compagnie des Indes, mais bien d'une partie de l'administration politique de rinde, surtout en ce qui regarde les relations extérieures, y compris le contrôle général des nombreux rois ou roitelets indigènes qui sont dans notre dépendance, et dont la civilisation peu avancée nous donne souvent des embarras. Ensuite, je dois vous dire que mon abstinence de la vie parlementaire ne peut pas être pour moi un titre de louanges, ayant toujours été nécessitée par l'incompatibilité de cette vie avec l'emploi dont je retire mes moyens de vie. Je puis d^autant moins vous laisser dans l'erreur à cet égard, que des occasions ont existé où, si ma position personnelle ne m'avait pas interdit l'action politique directe, je crois que je m'y serais laissé entraîner. Les motifs auxquels j'aurais cru obéir eussent été d'abord la difficulté, beaucoup plus grande ici qu'en France (vu la moindre activité spéculative de mes compatriotes), d'attirer l'attention même d'un public d'élite sur les idées théoriques d'un homme qui n'aurait pas fait ses preuves dans la vie active ; et ensuite la considération, certainement bien fondée, que la véritable émancipation des spécula-
18 déc. 1841. MILL A COMTE 15
tions sociologiques, soit de rempirisme, soit de la tutelle théologique, ne saurait avoir lieu chez nous, tant que nous n'avons pas encore fait notre 1789, ce qu'il devient tous les jours plus difficile de faire au nom et par les moyens de la doctrine purement négative ; et je crois même qu'une réaction durable ne tarderait pas à se déclarer en faveur des doctrines rétrogrades, sans rinfluence des divers intérêts personnels qui se trouvent aujourd'hui froissés par les institutions que ces doctrines tendent à consacrer : intérêts qui pourtant seront bientôt frappés d'impuissance, même dans le sens subversif, s'ils ne trouvent quelque part, et même dans la vie politique, un point de ralliement spéculatif tel que les doctrines simplement révolutionnaires ne sont plus capables aujourd'hui d'offrir. Sentant au reste, comme je le fais très sincèrement, jusqu'à quel point on est porté à se faire des illusions sur tout ce qui peut intéresser, même médiocrement, la vanité personnelle, je dois probablement me féliciter de ce que la direction spéciale de mon activité a été principalement déterminée jusqu'ici par des causes indépendantes de ma propre sagesse.
J'attends avec impatience la publication du volume qui complétera votre grand ouvrage, et celle ensuite du traité spécial de politique qui doit le suivre, et où je compte trouver des éclaircissements sur bien des questions posées dans les quatrième et cinquième volumes, et qui n'ont fait jusqu'ici qu'éveiller chez moi des besoins intellectuels, sans y satisfaire complètement; mais sur tout cela je compte vous entretenir plus^au long dans mes lettres à venir.
Votre bien dévoué,
J. S. MlLL.
COMTE A MiLL
COMTE A MILL
Paris, le 17 jaDvier, I8i3
Mon cher Monsieur Mill, ! compreads d'autant mieux les motifs qui vous ont èché de répondre pluspromptement àma dernière «, que je me trouve moi-même dans un cas tout blable envers votre seconde lettre, à laquelle j'eusse I désiré pouvoir faire une réponse immédiate, sucivement relardéejusqu'ici parla nécessité de puurre un accès de travail déjà commencé, relativement continuation de mon sixième volume, maintenant avancé, puisque j'y viens de terminer les conduis politiques, résultées de l'ensemble de mon élaboon sociologique. Il ne me reste donc plus, pour r entièrement accompli la rude tâche que je me suis osée, qu'à formuler enfin les conclusions philoso- ]ues correspondant au système total de mon appréion spéculative, depuis les moindres conceptions hémaliques jusqu'aux plus hautes méditations sois. Ce travail final exige une intermittence, pour acer spontanément au point de vue le plus général la philosophie positive mon esprit maintenant trop occupé, sans doute, des spéculations sociales, par ede Iroisans d'élaborationdireete, quoique du reste tel antécédent doive constituer naturellement la Heure préparation pour le véritable esprit d'enble, dont cette dernière poussée vient de me faire
17 janv. 1842. COMTE A MILL 17
tant sentir à la fois la nécessité et les conditions. Aussi espéré-je être dans trois mois assez préparé pour cette opération définitive, où doit se condenser, à Tusage des vrais penseurs, toute ma philosophie, et qui, une fois commencée, ne me prendra i)robablement pas plus de six semaines, en sorte que, l'impression de ce volume étant déjà entamée, j'espère pouvoir le publier vers la lin du printemps. Je profite avec empressement du premier moment de relâche déterminé par cette intermittence nécessaire, qui n'a commencé en effet qu'hier, pour vous exprimer de nouveau combien je suis à la fois fier et heureux de l'intérêt que vous voulez bien attacher à notre naissante correspondance, dont je me promets, autant que vous, une douce satisfaction ultérieure et une véritable utilité philosophique.
Ma vie extrêmement solitaire, par suite surtout du peu de temps que laissent à mes travaux propres les occupations journalières qui me nourrissent, me fait attacher un prix tout particulier à toute semblable relation avec tout philosophe d'une véritable valeur, et principalement quand j'y trouve une sympathie intellectuelle et morale aussi complète qu'il me semble l'apercevoir entre nous deux : ce n'est ni par dédain ni par indifférence que je fuis le commerce ordinaire, dont j'apprécie bien toute la douceur ; c'est, outre le défaut de loisir, par la difficulté d'y trouver des esprits qui convergent avec le mien.
Avant que M. Marrast nous eut heureusement rapprochés, et quoique sans jamais avoir rien lu de vous, je pressentais depuis longtemps le cas que j'en devais faire, par l'estime profonde que témoignait à votre nom Tune de vos compatriotes les plus distinguées (miss Wright ou M""® d'Arusmont), qui, malgré les déplo-
J. s. Mill et Aug. Comlu. 2
18 COMTE \ MILL 17 janv. 184!.
rables aberrations résultées chez elle du défaut de direction philosophique inhérent à notre anarchie mentale, n'en est pas moins douée d'une éminente sagacité d'appréciation personnelle, et même d'une force logique très peu commune chez son sexe, sans parler du nôtre. Je regrette que M. Marrast m'ait involontairement induit en erreur sur votre situation individuelle, mais je suis très satisfait qu'elle soit même supérieure à ce que j'avais cru, et de nature d'ailleurs à maintenir sans effort votre intelligence à un haut point de vue social ; outre le bien qu'un aussi bon esprit peut ainsi faire, à un certain degré, aux populations soumises à la domination anglaise.
En vous remerciant de votre franche explication au sujet de la vie parlementaire, permettez-moi de ne pas être entièrement de votre avis à ce sujet, et de me féliciter, pour la grande cause humaine, que votre position personnelle vous oblige à une activité moins directe et plus générale : peut-être la lecture de mon sixième volume modifiera-t-elle votre appréciation à cet égard ; car j'y établis directement combien l'action philosophique doit aujourd'hui l'emporter sur l'action politique proprement dite, dans toute l'étendue de l'Kurope occidentale, maintenant en travail plus ou moins explicite de rénovation sociale. Je suis loin, sans doute, de condamner en elle-même cette activité politique, mais je crois que les esprits vraiment supérieurs doivent désormais la laisser aux hommes de moindre valeur, qui n'y manqueront certainement pas, et se réserver pour l'élaboration philosophique, dont eux seuls sont capables, et d'où dépend maintenant la marche de la régénération finale chez l'élite de l'humanité.
Tout le progrès social compatible avec la niétaphy-
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sîque négative qui dirige la vie constitutionnelle est maintenant à peu près épuisé ; discréditée aujourd'hui, même en France, où elle a triomphé, que doit-ce être ailleurs ? Elle n'a plus même la force de remplir suffisamment son office critique pour contenir Faction rétrograde, contre laquelle l'école positive pourra seule lutter avec un succès vraiment irrévocable ; parce qu'elle seule, à son égard, sera pleinement logique, au lieu d'accorder les principes en refusant leurs conséquences, suivant la routine révolutionnaire actuelle. Puisqu'il n'y a rien de grand et de durable à faire que par de nouvelles doctrines sociales, c'est donc leur élaboration philosophique qui doit aujourd'hui constituer la principale occupation des esprits supérieurs qui veulent vraiment diriger la révolution européenne vers son but nécessaire, encore si vaguement aperçu : qu'ils laissent aux autres à continuer les stériles batailles parlementaires.
Je connais trop peu l'Angleterre pour oser combattre directement la sensation d'un homme tel que vous, considérant la tribune constitutionnelle comme le seul lieu d'où on puisse s'y faire suffisamment écouter. Quelle que soit la réalité d'un tel motif, je crois qu'il est plus que compensé, sous le rapport intellectuel, par Tinévitable tendance de cette activité parlementaire à amoindrir insensiblement les hommes supérieurs qui s'y livrent, en les détournant peu à peu de l'esprit d'ensemble, seul décisif aujourd'hui, pour les préoccupations journalières de Tesprit de détail ; et, sous le rapport moral, par l'altération non moins nécessaire que le caractère des libres penseurs doit recevoir des concessions involontaires que cette vie pratique les oblige de faire à l'ordre ancien, qu'ils veulent pourtant régénérer ; cette sorte de dégradation spontanée, ordi-
iO œMTE A MILL 17 jinv. 1843.
nairement formulée par des serments contradictoires, serait, je crois, difficile à éviter, même en France, quoique l'ordre existant y soit certes beaucoup moins respecté que partout ailleurs. Je sais qu'en proclamant la nécessité actuelle d'une franche séparation systématique entre la vie spéculative et la vie active, entre l'action philosophique et l'action politique, correspondant à l'ancienne division catholique entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle, j'attaque directement le plus universel et le plus profond des préjugés révolutionnaires propres à la grande transition moderne, celui de tous qui est partout le mieux consacré par tes mœurs actuelles; mais c'est aussi, dans mon intime conviction, le plus pernicieux de tous aujourd'hui, celui qui entrave le plus la régénération linale; et j'espère que mon appréciation de l'ensemble du passé hnira par faire admettre cette démonstration (car, pour moi, c'en est une) chez un assez grand nombre de bons esprits, pour faire spontanément surgir, en dehors et au-dessus des luttes politiques actuelles, uneactioii philosophique allant directement à la réorganisation des opinions et des mœurs modernes, sans se mêler aux batailles que suscite la possession du pouvoir, sinon alin d'y faire pénétrer la réalité de son enseignement général.
Cette action sera, par sa nature, nécessairement européenne, comme la grande crise correspondante, tandis que l'action politique proprement dite ne peut être que nationale et, par suite, insuftisante. Vous croyez, il est vrai, qu'un 1789 anglais est préalablement indispensable : j'avoue que je ne le pense pas. D'abord, 1789 n'a été, en France, qu'un prélude : la véritable secousse, celle qui a vraiment annoncé l'ère nouvelle, c'est réel- . lement 1793, dont les patriotes anglais ne veulent peut-
17janv. 1842. COMTE A MILL ' ^A
être pas. Mais surtout il faut, ce me semble, concevoir, d'un point de vue plus étendu, que l'opération française n*est française que par le mode et Tinitiative : au fond, rébranlement révolutionnaire a été fait aussi au profit commun de toute la grande république européenne, comprenant les populations anglaise, française, italienne, allemande et espagnole, qui, depuis Charlemagne, sont en constante synergie sociale, et chez lesquelles, malgré les variétés nécessaires de manifestation, la déchéance du régime ancien est essentiellement équivalente. Ainsi, à mes yeux, votre 1789, ou plutôt 1793, est, au fond, accompli déjà, autant qu'il doive Têtre, comme préambule ; car la France y a travaillé pour toute la communauté occidentale; ce n'est pas une chose qui soit susceptible d'être refaite. Vous savez ce que valent, en politique, les imitations^ même les mieux dirigées : voyez, par exemple, en ce moment, la misérable parodie espagnole de l'ébranlement français. Qu'est-il, au fond, résulté, chez nous, de cet ébranlement initial? D'une part, Tirrévocable démonstration de la caducité de Tancien système social, et la proclamation décisive de la nécessité d'une entière rénovation ; d'une autre part, la preuve irrécusable de la profonde impuissance organique propre à la métaphysique négative qui avait jusqu'alors dirigé le mouvement révolutionnaire, et dont le triomphe politique n'a pu aboutir qu'à une imminente et sanguinaire anarchie, de manière à indiquer qu'une philosophie nouvelle pouvait seule présider à la réorganisation devenue inévitable.
Voilà tout ce que reproduirait ailleurs la répétition du même ébranlement, sauf les conflits incidents, variïkbles selon le peuple et la situation. Or, qu'y
22 COMTE A MILL iTjan*. 1812.
a-t-il, dans ce double enseignement, qui soit réellement particulier à la France, et qui ne se trouve à la fois suffisamment établi pour toutes les populations placées dans une pareille position fonda mentale, par suite d'une commune progression antérieure, tant positive que négative? Toute grande secousse politique, avant une suffisante maturation de la doctrine régénératrice, me semble donc maintenant, en Angleterre comme en France, et comme ailleurs, devoir être évitée autant que possible, ce qui, du reste, ne signifie nullement qu'elle le sera; quant aux conflits inévitables, et peut-être fort douloureux, que nous prépare l'anarchie mentale et morale, il faut les prévoir sans les exciter, et en faire ressortir à tous les leçons expérimentales sans y participer activement.
Au fond, votre appréciation nationale s'écarte beaucoup moins, à cet égard, d'une telle notion générale qu'il le semblerait d'abord ; puisque votre rectitude d'observation vous conduit à reconnailre que l'ascendaut rétrograde pourrait bien être, sous peu, assez décisif en Angleterre pour y comprimer tout ébranlement révolutionnaire ; ce qui ne m'étonne nullement, vu le discrédit croissant que les doctrines purement négatives doivent aujourd'hui rencontrer partout, -à mesure que le besoin de la réorganisation est mieux senti, par suite de la marche naturelle des événements. Quant aux obstacles que le défaut d'ébranlement présenterait au libre essor de l'activité pleinement philosophique en Angleterre, ils me semblent réductibles à l'obligation, désagréable mais facile, de certaines formules d'exposition, dont l'allure des philosophes français au milieu du régime de Louis XV peut donner une idée : si ces gènes n'ont pas empêché l'élan néga-
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tif, pourraient-elles être plus efficaces contre 1 élan positif?
D'ailleurs, sans que la philosophie s'en mêle, une nouvelle et redoutable intervention politique partout imminente, et davantage peut-être en Angleterre, me semble devoir bientôt, à cet égard, changer la question et faciliter involontairement les voies ; c'est l'apparition inévitable, et sans doute prochaine, des masses prolétaires sur la scène politique, où elles n'ont encore été qu'instruments, et où leur introduction personnelle changera nécessairement toute la physionomie des luttes actuelles. Si les philosophes se trouvent alors vraiment à la hauteur de leur destination, cette grave modification naturelle pourra leur devenir très favorable, en faisant partout goûter leur action spéculative, non seulement chez les classes inférieures, où Téducation positive doit être spécialement accueillie, mais aussi chez les classes dirigeantes, qui seront peut-être trop heureuses que la rationalité positive veuille bien leur prêter, contre les utopies subversives de toute sociabilité, un secours indispensable, que Ton ne chicanera plus sur sa tendance religieuse ou irréligieuse, pourvu qu'il soit efficace : en un mot, la positivité sera, peutêtre bientôt, invoquée au secours de l'ordre, qu'elle seule peut aujourd'hui suftisamment protéger, au moins autant qu'en faveur du progrès, dont les vraies conditions ne sont ni si évidentes ni si bien senties.
V^ous excuserez, j'espère, en faveur du motif, cette sorte de dissertation anticipée, qui se ressent, sans doute, de l'élaboration directe qui m'a occupé pendant les trois dernières semaines. Mais j'attache, je l'avoue, une extrême importance à conserver une aussi précieuse acquisition que la vôtre ai la grande action phi-
2i COMTE A MfLL 17 janv. l»U.
losophiquedu dix-neuvième siècle, donl les organes, naturellement très-rares, sont jusqu'ici si diflicilcs à trouver. C'est donc avec plus de satisfaction que votre modestie ne vous a permis de le croire que j'apprends, par votre dernière lettre, votre préoccupation actuelle d'un ouvrage essentiellement philosophique, sous les formes d'ailleurs convenabtesà sa destination nationale. Je lirai, avec beaucoup d'intérêt, et certainement aussi avec fruit, la Logique, que vous m'annoncez pour ce printemps, malgré les formules métaphysiques et les précautions théologiques dont "vous prenez d'avance un irop aimable soin de vous excuser, parce que j'en connais assez la nécessité actuelle pour votre pays. J'y pensais involontairement hier, en ouvrant, pour la douzième fois, le cours populaire d'astronomie que j'ai institué, par un discours d'inauguration, où, chaque année, dans un local ofliciel, je développe directement la destination ouverte d'un tel enseignement pour propager partout l'esprit positif, atin de permettre l'élimination totale de la philosophie théologique, même à l'état de simple déisme, et la réduction finale de toutes les doctrines morales et sociales à la positivité rationnelle.
Je me félicite bien sincèrement de pouvoir aussi librement parler à quatre cents personnes réunies ; et je m'en félicite sans aucune vaine gloriole patriotique, comme résultat, non pas seulement de notre initiative révolutionnaire, mais de l'ensemble de notre passé depuis le moyen âge. En regrettant vivement que les vrais philosophes ne puissent partout tenir le même langage (que je liens ici seul, il est vrai, mais, au fond, sans risque personnel pour un homme dépourvu d'ambition temporelle), je comprends fort bien It's conditions res-
17janv. 1842. COMTE A MILL 25
trictives où ils se trouvent placés, et je sais m'adapter pleinement aux formes d'exposition qui en résultent. Quant au fond de votre travail, je suis d'autant plus disposé à le goûter, que je me félicite beaucoup de voir enfin un esprit aussi judicieux et aussi éminentà la fois que le vôtre, entreprendre une opération aussi importante que celle d'une saine analyse rationnelle des tendances morales et facultés mentales vraiment élémentaires, sans se faire aucune illusion sur la nature d'un tel sujet, dès lors toujours connexe, au moins en principe, avec les déterminations anatomiquesde la physiologie cérébrale, qui peut ainsi retirer de précieuses indications ultérieures d'une élaboration si mal conçue jusqu'ici.
Ne craignez donc pas qu'une telle occupation vous rende, à mes yeux, aucunement suspect de métaphysique, et, sans aucune inquiétude anticipée, croyez bien que j'attends avec impatience cette intéressante communication, d'où je tirerai spontanément une juste mesure du degré réel de notre convergence philosophique.
Votre tout dévoué,
A'° Comte.
MILL A COMTE
aiLL A COMTE
(Reçu le dimanche 27 février 1842.) [Répontiri le Tendre(li4 mars 1842.)
India HouK, Ih [cvrler 18i9.
Mon cher Monsieur Comte,
Je ne crois pas nécessaire de vous faire de nouvelles excuses sur le retard que je mets à répondre aux lettres si aimables et si instructives dont vous voulez bien m'honorer. Ce ne sont pas cette fois-ci des occupations qui m'ont empêché de vous écrire, mais plutôt des préoccupations. Je n'ai pas besoin de dire que des lettres telles que les vôtres ne doivent pas seulement être bien et mûrement pesées, mais aussi que, pour y répondre dignement, on a besoin de se trouver dans une disposition d'esprit tout à fait convenable.
Je dois commencer par vous témoigner la vive satisfaction avec laquelle j'ai appris la prochaine terminaison de l'ouvrage que j'ai si longtemps suivi avec ]une admiration toujours croissante. Ce travail est un exemple qui me confirme dans l'idée, déjà ancienne chez moi, que les plus grandes choses sont faites le plus souvent par ceux qui ont le moins de loisir. Je sais trop ce que doivent être les pénibles travaux journaliers de votre état, pour ne pas m'étonner que vous ayez osé entreprendre, et que vous soyez parvenu à accomplir, une tâche si immense, et exigeant une si grande concentration d'esprit, ainsi qu'une si rare dépense de forces in-
25 féT. 1842. MILL A COMTE 27
tellectuelles. Je sais d'ailleurs combien, au milieu de tout cela, vous payez noblement votre tribut aux intérêts philanthropiques du moment, par le cours scientir fique que vous faites chaque année aux ouvriers de Paris. C'est une manière de participation aux affaires du jour, bien plus féconde sans doute en résultats bienfaisants, que celle des stériles discussions de la presse périodique ou de la tribune parlementaire, au moins en France.
Quant à vos remarques sur incompatibilité, même en Angleterre, de l'action politique directe avec une influence réelle sur la rénovation philosophique, qui seule aujourd'hui peut être d'une importance majeure, je ne suis déjà pas très éloigné de votre opinion, à laquelle je me rendrai peut-être tout entier après la lecture, si vivement désirée, de votre sixième volume. Je puis du moins indiquer, comme étant pour moi le résultat jusqu'ici le plus positif et le plus certain de l'étude du cinquième volume, une conviction complète du grand principe que, seul entre les philosophes contemporains, vous avez énoncé, celui de la séparation définitive des deux pouvoirs, temporel et spirituel. Ces pouvoirs doivent incontestablement s'organiser d'une manière totalement distincte, ce qui, au reste, n'implique pas pour moi l'impossibilité que le même individu puisse participer, jusqu'à un certain point, aux travaux de tous les deux. Je pense, au contraire, qu'une éducation partiellement active est nécessaire à la perfection de la capacité spéculative, ainsi qu'une éducation spéculative Test, de l'aveu de tous les philosophes, à celle de la vie active. Je n'en suis pas moins radicalement guéri, et cela par votre ouvrage, de toute tendance vers les doctrines utopistes qui cherchent à remettre le gou-
HILL A COMTE 35 fév. 1S42.
société entre les mains des philosophes, faire dépendre de la haute capacilé infisagée plus généralement. Comme la eS'penseurs nourris dans les idées franiic) siècle, je n'ai jias toujours complète- : erreur irrationnelle ; mais le sens contre en avaient jusqu'à un certain point ; moi, même avant la lecture des argules par lesquels vous soutenez si viclooctrine contraire.
ition grave que la suprématie politique < à produire dans les habitudes morales s de la classe spéculative, il me semble lation ne serait nullement l'avorable au luel en vue duquel, sans doute, elle a ':e. Je trouve dans l'exemple de ta Chine à cette opinion. Dans ce pays-là, laconsvernement se rapproche, autant peute peut, du principe Sainl-Simonien, et 1 est résulté ? Le gouvernement le plus à toute sorte de progrès. La majorité rée quelconque est peut-être moins disde toute autre classe à se laisser mener înces les plus développées qui s'y rentmme celte majorité ne pourrait, sans oser de grands penseurs, mais simpleou de savants sans véritable originaait en résulter que ce qu'on voit dans la ire une pédanlocralie.
lonc que nous sommes tous deux en plète, quant à nos principes généraux ) que je dois, là-dessus, à votre livre, ivoir formulé dans le principe de la se-
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paration des pouvoirs temporel et spirituel, et de Forganisation de chacun sur les bases qui lui sont propres, une doctrine plus vague que j'avais moi-même tirée de rhistoire, et que j'avais jetée dans les discussions du jour comme réponse décisive à tout système politique démocratique ou benthamiste. Cette doctrine, la voici :
Que dans toutes les sociétés humaines où Texistence des véritables conditions du progrès continu a été prouvée a posteriori par l'ensemble de leur histoire, il y a eu, du moins virtuellement, un antagonisme organisé. Puisque, dans nulle société, le pouvoir dominant n'a pu résumer en soi tous les intérêts progressifs et toutes les tendances dont la réunion est nécessaire à la durabilité indéfinie de la marche ascendante, il a fallu partout, aux intérêts et aux tendances plus ou moins antipathiques à ce pouvoir, un point de ralliement assez fortement constitué pour les protéger efficacement contre toute tentative, soit réfléchie, soit seulement instinctive, de les comprimer ; tentative dont le succès amènerait, après un temps ordinairement très court, soit la dissolution sociale, comme à Alhènes, soit Tétat stationnaire bien caractérisé de l'Egypte et de l'Asie.
J'avais toujours ressenti une grande difficulté à concevoir la forme dans laquelle ce principe nécessaire au progrès devait trouver son application délinitive à la politique moderne. Mais je vois dans la doctrine de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel, une fois posée par vous, la solution de cette difficulté, puisque cette théorie réunit toutes les conditions de Tantagonisme indispensable, avec des recommandations qui lui sont propres, et qui en font évidemment la forme théoriquement parfaite de l'application de ce principe.
IITE 25 rév. 184!.
^rations personnelles, la moins directe, au raour moi à peu près décidée Je remettrai à un autre ;s sur les circonstances lalgré la force incontesncore à mt-s yeux de la leure chaire d'enseignetie sociologisle convenaait peut-être à faire des ans son sens, mais en inon probablement dans ne crois pas, chez nous, parler de ces choses qui i m'autoriserai de voire 'ous entretenir de celles ae j'entre dans une épo-
pour la première fois à toint l'activité purement : sens de mes opinions, )ntje puis disposer, est re pays, une influence es, au moins chez les l'ici, quoique plus connu t lorsqu'on n'a jamais je évidente, et qu'on n'a
je suis totalement int par conséquent je n'ai d'autorité morale. Ceux ilement étrangers à mes que comme une sorte int au parti révolutionjfois écrit en philosophe
25 fév. 184i. MILL A COMTE 31
sur les questions de la politique actuelle. Mais aujourd'hui je livre mon nom à la publicité, par un ouvrage purement philosophique, et en même temps par la réimpression des meilleurs de mes écrits antérieurs, dont pour la première fois je prends sur moi la responsabilité. Je ne me fais aucune illusion sur le degré de succès dont Tune ou lautre de ces publications est susceptible, mais, quel qu'il puisse être, il me donnera probablement une place quelconque parmi les supériorités intellectuelles reconnues, et me permettra, jusqu'à un certain point, d'apprécier le degré d'influence que je suis capable d'exercer sur le mouvement spirituel, ainsi que les meilleurs moyens de m'en servir.
Je regrette de vous avoir involontairement donné ridée que l'ouvrage philosophique dont il est question avait pour but l'analyse de nos facultés mentales et de nos tendances morales. J'ai seulement entendu exprimer ma croyance à la possibilité et à la valeur scientifique d'une psychologie ainsi entendue ; mais, dans ma Logique^ je ne m'occupe que de méthode, c'est-à-dire des actes intellectuels, en faisant autant que possible abstraction des facultés. Il n'est pourtant pas impossible que je m'occupe un jour de cette autre tâche, et afin d'y être mieux préparé, je vous engage très fortement à m'indiquer les lectures les plus propres à me donner une véritable connaissance de la physiologie phrénologîque. Chez nous, laphrénologie n'a guère été cultivée que par des hommes d'une intelligence moins que médiocre, si j'en juge par ce que j'ai lu de leurs écrits, et je vous avouerai que j'ai longtemps regardé cette doctrine, au moins dans son état présent, comme indigne d'occuper l'attention d'un vrai penseur, idée dont je ne suis revenu qu'en apprenant par votre
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4 mars 1812. COMTE Â MILL 33
Je ne saurais vous exprimer assez vivement, en effet, combien je suis heureux de voir un esprit aussi judicieux et aussi indépendant que le vôtre, conduit, par ses propres méditations, à adhérer au point le plus délicat peut-être, et en même temps le plus décisif de ma doctrine politique, pour la rectification du préjugé le plus profond et le plus universel, comme aussi le plus désastreux, de tous ceux qui régnent aujourd'hui. La séparation systématique des deux puissances élé-
J''- mentaires, spirituelle et temporelle, constitue certai-
Ti^ nement la principale condition du dénoûment de la
situation actuelle. Or, il n'en existe aujourd'hui quelques notions que parmi les penseurs de Técole rétrograde, surtout en Italie, où cette conception est radicalement viciée et annulée par une aveugle tendance à la rattacher exclusivement à la philosophie théologique, désormais pleinement impuissante, et qui, même au moyen âge, rendit si précaire et si imparfaite la première tentative de sa réalisation fondamentale ; en sorte que, chez de tels penseurs, cette théorie ne conduit, au fond,
' qu'à une pure théocratie, aussi dangereuse que chimé-
rique. C'est seulement chez l'école progressive qu'un semblable principe peut réellement fructifier désor-
' mais, de manière à dégager enfm la marche révo-
lutionnaire de la routine métaphysique où elle est maintenant entravée, et qui ne peut qu'entretenir indéfiniment des débats inextricables tant qu'on s'obstinera à confondre la réorganisation spirituelle dans la réorganisation temporelle. Aussi ai-je toujours vivement désiré de voir poindre de ce côté une pareille conviction ; mais vous êtes le seul jusqu'ici qui m'ayez fait éprouver, à cet égard, une véritable satisfaction ; partout ailleurs je n'ai encore trouvé que des demi-apprécia-
J. s. Mill et Aug. Comte. 3
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Mais, au contraire, j'aurais trouvé fort naturel qu'il développât une grande activité dans la société des jacobins, qui, placée en dehors du gouvernement proprement dit, constituait alors spontanément une sorte de pouvoir spirituel dans cette combinaison si remarquable et si peu comprise, qui caractérisait le régime révolutionnaire. Sans aucune autre indication, vous pouvez, je crois, entrevoir, dès ce moment, que notre concordance sur ce point capital est encore plus complète que nous n'avons dû le croire d'abord l'un et l'autre. '
Quant au principe fondamental, je ne saurais trop vous remercier de l'appréciation profonde et lucide, manifestée par les formes concises et décisives de votre précieuse lettre, et si bien résumée par votre heureuse expression de pédanlocraiie pour caractériser l'utopie dangereuse du prétendu règne de l'esprit, au sujet duquel je juge essentiellement comme vous l'exemple irrécusable de la Chine. La nécessité et la nature de l'antagonisme continu , sans lequel la progression humaine serait impossible, n'ont jamais été, ce me semble, mieux senties ni mieux établies. Intimement convaincu que, dans la régénération philosophique, le pas le plus difficile consiste à déterminer l'union réelle de deux intelligences vraiment originales, vous concevez quel noble espoir une telle convergence m'autorise rationnellement à concevoir.
Son importance est d'autant plus grande, à mes yeux, que la combinaison de l'esprit français avec l'esprit anglais me parait aujourd'hui la plus convenable et la plus décisive de toutes celles que doit exiger la nouvelle synergie européenne des cinq grandes populations occidentales. Ce n'est pas que l'Angleterre me semble, après
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la France, la mieux préparée aujourd'hui à la régénération positive : j'établis, dans mon sixième volume, que l'Italie, et même TAIIemagne, en sont réellement moins éloignées, par suite de la désastreuse influence que le protestantisme organisé et la suprématie aristocratique ont dû exercer sur le développement politique de TAngleterre. Mais si , au lieu de considérer les masses, on envisage seulement le mouvement intellectuel chez les esprits cultivés, je suis convaincu, au contraire, que le génie anglais sera plus favorable qu'aucun autre à l'élaboration philosophique de la réorganisation moderne, qui pourra même, à certains égards, être mieux accueillie en Angleterre qu'en France, surtout parmi les savants. Aussi ne suis-je nullement surpris que ma nouvelle philosophie ait été jusqu'ici mieux appréciée par les penseurs anglais que par tous les autres, vu l'originalité plus prononcée et la positivité plus complète de ceux qui, chez vous, s'élèvent et se maintiennent au point de vue spéculatif, dans un milieu éminemment pratique. Tandis que les savants français enrégimentés me sont, à quelques exceptions près, essentiellement hostiles, je ne serais pas étonné que les vôtres sympathisassent bientôt avec moi, malgré le commun entraînement du régime de spécialité.
Je vous remercie d'avoir compté que je prendrais une part réelle à l'indication de vos émotions personnelles, déterminées par l'approche de l'importante publication par laquelle vous allez ouvertement prendre rang parmi les têtes vraiment philosophiques, à l'unanime satisfaction, j'ose l'annoncer, des bons esprits européens. Ma situation actuelle est, à quelques égards, analogue, puisque je suis sur le point de terminer enfin une opération qui n'est pleinement jugeable que dans
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son ensemble, et qui, par suite, n*a pu jusqu'ici être appréciée, ou même connue du vulgaire des penseurs, quoiqu'elle ait assez percé, par sa seule existence, pour obtenir, suivant ce que je viens d'apprendre, les honneurs de VIndeXy dans la congrégation des livres en cour papale.
Mon cas est même plus compliqué personnellement que le vôtre, en ce que votre existence sociale est heureusement indépendante de vos travaux philosophiques, tandis que les miens pourront exercer une grande influence, et plutôt funeste qu'avantageuse, sur ma position matérielle. Dépourvu de toute fortune privée, je ne vis modestement que par de pénibles, fonctions dont le caractère est fort précaire^ et que mon ouvrage pourra compromettre. Vous ignorez en effet que, en confirmation de la profonde inaptitude des savants actuels (surtout en France) à tout gouvernement quelconque, même scientifique, d'après leur défaut simultané de vues générales et de sentiments généreux, nos règlements sont tellement sages, que les deux fonctions que je remplis à l'École polytechnique y sont assujetties à une réélection annuelle par le corps des professeurs!!! Or, ce qui ne serait pour tout autre qu'une formalité désagréable, peut s'aggraver beaucoup envers moi, en offrant un point d'appui aux dispositions malveillantes que doivent m'y susciter naturellement des sentiments d'envie trop communs, et le souvenir des injustices qu'on m'y a déjà faites. J'ai appris, à mes propres dépens, qu64es savants seraient toutaussi vindicatifs et oppressifs que les prêtres et les métaphysiciens, s'ils pouvaient en avoir jamais les mêmes moyens. Or, en ce qui me concerne, leur pouvoir actuel est pleinement suffisant. Cependant la suite de mon appréciation historique me
COMTE A MILL
4 mars 1842,
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conduit nécessairement, dans le sixième volume, à attaquer directement le régime routinier de la spécialité dispersive, qui se présente à moi, d'après l'ensemble du passé moderne, comme constituant aujourd'hui, surtout en France, le principal obstacle au grand mouvement philosophique du dix-neuvième siècle. Loin de reculer devant une obligation aussi délicate, vous me connaissez asez maintenant pour ne pas douter que je ne Taie remplie avec toute l'énergie qu'exige sa haute importance* Mais je ne me dissimule point que ce devoir philosophique peut gravement compromettre la situation précaire où je me trouve encore à Tâge de quarantequatre ans, et de manière à troubler peut-être les vingt années environ qui me restent à vivre et à penser. Heureusement que mon caractère est aussi spéculatif que mon esprit, et que je ne me suis laissé jamais préoccuper beaucoup par les injonctions matérielles, sauf le cas de détresse actuelle. Quoi qu'il en soit, il serait fort pénible d'être forcé de changer aussi tard ses moyens d'existence, après avoir toujours vécu, depuis rage de dix-huit ans, par renseignement mathématique sous une forme quelconque ; et vous concevrez aisément que cette considération doit accessoirement augmenter l'émotion inhérente à la prochaine terminaison de mon entreprise philosophique, bientôt livrée finalement au contrôle décisif des penseurs européens.
Quelque longue que soit cette lettre, je ne dois pas la terminer sans répondre sommairement à l'honorable confiance que vous me témoignez au sujet de la physiologie cérébrale. La fâcheuse nécessité philosophique où Gall s'est trouvé de formuler en détail l'analyse phrénologique, a tendu, plus tard, à discréditer une telle
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conception auprès des esprits sérieux, et à la laisser exploiter par de misérables intelligences, qui Tout fait dégénérer en un vulgaire charlatanisme ; aussi je ne m'étonne pas qu'elle soit généralement méconnue en Angleterre, quoique déjà fort appréciée ici de beaucoup de penseurs avancés. Mais je puis vous assurer que je n'en ai nullement exagéré la valeur fondamentale dans le troisième volume de mon ouvrage. Malgré tous les vices radicaux d'une vaine localisation, elle a certainement constitué la véritable prise de possession tinale par Tesprit positif des études intellectuelles et morales relatives à l'individu, sauf une meilleure harmonie avec l'examen de l'espèce.
Ses principes essentiels, anatomico-physiologiques, sur la pluralité et l'indépendance des organes ou des forces, et même sa première délinéation générale du cerveau en trois régions correspondantes aux trois ordres de manifestations, posent, à mon gré, les premières bases d'une théorie vraiment rationnelle de la nature humaine. Mais les ouvrages originaux de Gall sont encore les seuls où un bon esprit doive aujourd'hui puiser une telle instruction : toutefois, il est convenable de commencer par les écrits de Spurzheim, qui, plus courts d'ailleurs, sont rédigés beaucoup plus méthodiquement, quoique la systématisation n'y soit pas au fond meilleure.
Afin d'éviter les développements anatomiques, déjà même un peu surannés, vous pourrez vous borner, pour Gall, au lieu de son grand traité in-4'*, à son ouvrage en 6 petits volumes in-8**. Sur les fonctions du cerveau. Un aussi bon esprit que le vôtre pourra aisément écarter la spécialisation hasardée des organes, et même l'évidente irrationnalité de plusieurs analyses
MILL A COMTE 22 mars 1S42.
o$;iques, sans rien perdre cependant d'une l'inslruction extrêmement précieuse, qui donne nme une plus juste idée qu'aucune théorie an- :, et que je regarde comme indispensable aujourl'entier développement de la capacité phiioso- : en ce qui me concerne, elle m'a certainement ip servi, et vous avez dû voir dans mesquatrième ième volumes quel usage étendu j'en ai pu faire, int toute discussion déplacée ou prématurée. Toula vous bien cordialement,
A" COKTK.
VU MILL A COMTE
jeudi 24 mars 1642.) le mardi 5 avril 184E.)
India llnusc, a nian ISi!.
Ion cher Monsieur Comte, I félicite toujours de plus en plus des rapports ^pondance qui se sont si heureusement établis Qus deux, en attendant, j'espère, des rapports lels, qui me seraient encore plus précieux. Votre î lettre me fait sentir.plus que jamais, combien empathie philosophique est déjà inlime, ennionl'elle ne se borne pas aux principes fondamenlais qu'elle s'étend jusqu'aux questions seconde manière à indiquer que, dans la suite, elle
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se prononcera constamment de plus en plus. Non seulement les divergences qui semblaient d'abord exister dans notre manière d^envisager les relations mutuelles des deux puissances élémentaires ont à peu près disparu par lesexplications que vous avez bien voulume donner de votre opinion ; non seulement vous avez donné votre sanction philosophique au principe de Fantagonisme continu comme condition de la progression humaine, principe qui faisait le terme le plus avancé du développement sociologique auquel j'étais parvenu par mes propres réflexions ; mats aussi je retrouve chez vous une autre idée à laquelle j'ai toujours tenu beaucoup, et peut-être seul parmi mes compatriotes. Je suis comme vous intimement persuadé que la combinaison de Tesprit français avec Tesprit anglais est un des besoins les plus essentiels de la réorganisation intellectuelle. L'esprit français est nécessaire afin que les conceptions soient générales, et Tesprit anglais pour les empêcher d'être vagues, défaut prédominant en France chez les intelligences secondaires, tandis que chez nous les généralisations quelconques ne trouvent guère d'accueil, en matière morale ou sociale, que de la part d'hommes très avancés. Je crois que c est Voltaire qui a dit : « Quand un Français et un Anglais s'accordent, il faut qu'ils aient pleinement raison > : cela serait encourageant pour nous deux, si nous en avions besoin avec la conviction profonde que nous avons déjà.
H est au reste fort à regretter que les penseurs de nos deux pays soient loin d'avoir les uns pour les autres l'estime qu'ils méritent. En mathématique, en physique, en chimie, en biologie même, les savants français et anglais se rendent justice mutuellement, et il en était ainsi même au plus chaud de la guerre révolutionnaire
41 HILL A COMTE n mm 184e.
et napoléonienne. Il n'en est malheureusement pas de même en ce qui concerne les questions morales et sociales; et c'est ici l'Angleterre qui est le plus en défaut. Le mouvement intellectuel français postérieur à la Révolution est encore aujourd'hui, pour la plupart des Anglais, même instruits, comme s'il n'avait pas esisté. Vous me croirez à peine, quand je dis que même les travaux de la nouvelle école historique sont à peine connus ici ; que les écrits par exemple de M. Guizot ne commencent à être un peu lus que depuis qu'il a passé ici comme ambassadeur, et que ceux qui savaient devoir se rencontrer avec lui dans le monde ont trouvé convenable de connaître au moins les noms de ses principaux écrits, Les Anglais cherchent plus volontiers des idées nouvelles chez les Allemands que chez les Français, et bien du monde a lu non seulement Kant, mais encore Sçhelling et Hegel, sans même avoir lu Cousin, qui présente les mêmes idées ténébreuses avec une lucidité et un esprit de systématisation tout français.
Dans celte inattention au mouvement philosophique de la France, il se rencontre toutefois de singulières exceptions. Je ne sais si je vous ai encore parlé d'une nouvelle école de philosophie théologique, qui s'est élevée dans ces derniers temps à Oxford, et qui me parait destinée à remplir dans la régénération sociologique de l'Angleterre un rôle tout pareil à celui de l'école de de Maistre, dont elle partage essentiellement les doctrines. Comme celte école, elle juge la crise actuelle d'une manière à peu près vraie, se trompant seulement sur les remèdes. Elle réhabilite le catholicisme et le moyen-âge ; elle s'appelle catholique, et prétend que l'église anglicane est toujours restée telle
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(à la vérité sans le pape, mais en transportant le pouvoir spirituel dans le corps des évoques) ; elle soutient le principe de lautorité contre celui de la liberté illimitée de conscience, principe qui est encore plus fortement accrédité ici par les préjugés protestants, qu'il ne Ta pu être en France par la philosophie de Voltaire et de Diderot, justement parce que sa victoire moins complète n'a pas permis qu'il se réduisit à Tabsurde par le plein développement de ses conséquences anti-sociales. Cette école ressemble aussi à Técole française catholique en ce qu'elle a été la première à fonder dans ce pays-ci une sorte de philosophie historique, tout à fait semblable, au reste, à celle de Fauteur du PapCy que je doute pourtant si ces écrivains ont lu. Malgré cela, ils ne laissent pas de jeter les yeux de temps en temps sur Tautre côté de la Manche, et il leur est arrivé une fois de prôner assez singulièrement la ridicule école de Bûchez, qui a parodié d'une manière si baroque les formes de la positivité> et dont les chef!» se recommandent surtout à nos catholiques anglicans en ce que, d'athées qu'ils étaient, ils sont devenus catholiques romain s.
J attends avec un vif intérêt le jugement sur l'Angleterre qui se trouvera dans votre sixième volume. En tant que je connais votre opitiion, elle s'accorde complètement avec la mienne, et je serais bien étonné d'une si grande justesse d'appréciation d'un pays ordinairement si mal connu en France, si je n'y voyais pas un exemple delà grande puissance d'interprétation à l'égard des faits généraux et patents, qu'un esprit vraiment scientifique puise dans la connaissance approfondie des grandes lois sociologiques. Malgré la brièveté de la vie humaine, nous pouvons l'un et l'autre espérer de voir
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la ftosition sociale et le caractère national de chaque portion importante du genre humain rattachés aux lois de la nature humaine, et aux propriétés du milieu organique général ou particulier, par une tilialion aussi certaine, sinon aussi complète, que celle qui existe aujourd'hui dans les sciences les plus avancées. Je serais bien heureux si je me croyais capahie de prendre une part vraiment importante, bien que secondaire, à ce grand travail.
Ce que vous me dites sur votre position personnelle, et sur la manière dont elle pourra être compromise par la liberté de discussion dont vous avez usé à l'égard du régime scientifique actuel, est de nature à ajouter une certaine inquiétude au plaisir avec lequel j'envisage la prochaine terminaison de votre mémorable travail. Il est certainement dans l'ordre que les philosophes soient aujourd'hui persécutés par les savants, comme ils l'ont été autrefois par les prêtres, comme ils le seront probablement un jour par les industriels, et cela manquait peut-être au cercle de l'enseignement sociologique à tirer de l'histoire des persécutions. Mais il est k espérer que vous au moins n'en serez pas la victime, et que lors même que vous éprouveriez de l 'amour-propre blessé d'un corps savant l'injustice infâme qui ne vous paraît pas impossible, cela déterminerait de la part de toutes les personnnes impartiales un sentiment contraire, et qui pourrait exercer une influence plus qu'équivalente sur votre position, même matérielle. Je crois avoir entendu dire à M. Marrast que vous aviez éprouvé aussi de la part du gouvernement de graves injustices ; sans cela, j'aurais cru que, malgré la critique sévère que vous avez faite de l'ordre de choses actuel, le gouvernement d'aujourd'hui pourrait avoir été capable
5 avril 1842. COMTE A MILL 45
de vouloir utiliser votre capacité dans des Tonctions d'enseignement supérieures à celles qui vous ont occupé jusqu'ici ; d'autant plus que M. Guizot, avec qui, pendant son séjour ici, je me suis un peu entretenu de vous, s'est exprimé d'une manière honorable sur votre compte, et que, malgré les passions haineuses dont on ne peut le disculper, il ne me parait pas dénué d'une certaine magnanimité.
Je vous remercie grandement des renseignements que vous avez eu la bonté de me donner sur les ouvrages phrénologiques à lire, et je me propose de m'en occuper incessamment.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le 5 avril 1842.
Mon cher Monsieur Mill, J'éprouve, comme vous, une satisfaction croissante de l'heureux développement que prend peu à peu notre relation naissante. Cette précieuse sympathie m'est peut-être même encore plus intéressante qu'à vous, à cause de mon genre de vie probablement plus solitaire, qui doit me faire attacher plus d'importance à une telle conformité. Notre convergence spontanée sur tous les points essentiels de la nouvelle philosophie me semble
Aê COMTE A MtLL 5 a\rit 1842.
même, sous un aspect moins personnel, une vérification spéciale de sa réalité fondamentale et de son aptitude intrinsèque à rallier ultérieurement la masse des esprits modernes; c'est, je crois, un double privilège caractéristique de la positivité dans la situation actuelle des intelligences. Les doctrines théologiques ou métaphysiques peuvent encore diriger des coalitions, comme inspirer un certain degré d'enthousiasme; maisia philosophie positive est seule susceptible aujourd'hui de susciter spontanément un concours sincère et durable, comme de produire de véritables convictions individuelles : une parfaite cohérence dans Tensemble de chaque entendement, et une active convergence entre divers penseurs originaux^ sont déjà, et paraîtront, de plus en plus, ses attributs exclusifs, garanties certaines de son ascendant futur ; Texpérience montre graduellement que, dans tout autre régime mental, les convictions sont très chancelantes et Taccord très précaire. Vous avez bien raison de remarquer, à ce sujet, la différence de nos nationalités comme devant beaucoup accroître la valeur propre de cet heureux symptôme, suivant l'ingénieux aperçu de Voltaire, dont les saillies étaient si souvent judicieuses au fond, malgré la frivolité des formes. Comme vous, je désirerais bien vivement que cette précieuse correspondance pût être directement fortifiée par une relation personnelle ; mais ce vœu sera sans doute longtemps stérile, à moins que vous ne soyez conduit à faire le voyage de Paris. Pour moi, en effet, mes occupations professionnelles m'interdisent maintenant toute possibilité d'excursion, même rapide ; le temps ordinaire des vacances se passe pour moi en voyages forcés dans les diverses parties de la France, en ma qualité d'examinateur.
5 avril 1842* COMTE A MILL 47
La sincère sympathie que vous voulez bien me témoigner si vivement, au sujet de ma position personnelle, m'a profondément touché, outre qu'elle m*est d'un heureux augure quant aux garanties réelles qu'une semblable impression, quoique beaucoup moins active sans doute, chez un grand nombre de penseurs indépendants, peut m'offrir contre les dangers individuels probablement inhérents à la pleine liberté de discussion dont j'ai dû user, dans le dernier volume de mon ouvrage, envers le régime scientifique actuel. Je suis peut-être le premier philosophe qui n'aurai, en aucun cas, ni défiguré ni voilé la vérité ; ce qui n'était guère possible en effet que dans notre siècle, et en France seulement ; mais il serait, certes, fort étrange qu'après avoir ouvertement bravé les plus puissantes croyances, je pusse reculer devant les préjugés propres à nos coteries scientifiques, quand le cours naturel de mon sujet m'y conduisait forcément ; et c'est pourtant la seule partie de mon opération philosophique qui puisse, au fond, me faire craindre de véritables dangers personnels. Ayant affaire, alors, à des personnes malheureusement dépourvues, la plupart, de toute haute moralité, je n'ai d'abri que par l'opinion publique, seule puissance qui leur soit redoutable : aussi je me propose de me placer directement sous la protection formelle du public européen, auquel j'expliquerai, par une préface spéciale, les motifs essentiels d'un tel recours. Je compte en effet, comme vous, que la puissante réaction, ainsi déterminée par les persécutions que pourront me susciter les haines scientifiques, compenserait essentiellement, en ce qui me concerne, la perturbation matérielle qui en résulterait d'abord; et cette conviction est très propre à diminuer des inquiétudes qui, d'ailleurs,
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ne sauraient aucunement affecter raccomplissement de mes devoirs philosophiques.
En rectifiant les indications que M. Marrast vous a fournies à mon égard, je dois franchement reconnaître que, sans avoir à me louer du gouvernement actuel, je n'ai réellement point à m'en plaindre, puisque je ne lui ai jamais rien demandé, pas plus qu'à son prédécesseur. Seulement, puisque je crains que vous n ayez conçu, comme je Tai longtemps fait aussi, une opinion beaucoup trop favorable de la magnanimité de M. Guizot, je dois vous informer que c'est essentiellement Tunique personnage politique actuel contre lequel je puisse personnellement récriminer, précisément parce que, ayant eu, depuis longues années, Toccasion d'en être individuellement apprécié, je lui avais fait l'honneur de le croire susceptible envers moi d'intentions que je n'aurais jamais cherché à inspirer à aucun autre ministre. Si M. Guizot eût été véritablement autre chose qu'un arrogant pédant et un ambitieux vulgaire, avide du pouvoir, non comme moyen de faire mieux prévaloir de nouvelles conceptions, mais pour le seul plaisir de trôner ou de s'enrichir, il eût été certainement touché de la noble confiance philosophique que je lui témoignai, en lui proposant, à son arrivée au ministère de l'instruction publique, il y a dix ans, de créer pour moi une chaAre d' Histoire générale des sciences positives, au Collège de France, où il a depuis scandaleusement créé, pour ses amis ou ses courtisans, tant de chaires inutiles et même nuisibles ; tandis que ses rancunes antipositives lui firent, malgré de pompeuses promesses, écarter bientôt cette utile innovation, en un temps où, d'ailleurs, il savait très bien que je ne pouvais vivre qu'en consumant misérablement cinq à six heures par
5 avril 1842. COMTE A MILL 49
jour dans renseignement mathématique; car cest seulement depuis 1837 que mes conditions d'existence, sans être guère moins précaires, sont devenues plus tolérables, sans que M . Guizot y ait eu d'ailleurs aucune part. Puisque nous sommes conduits à parler de ce personnage, je vous dirai franchement que, sous le rapport intellectuel, ce n'est, après tout, qu'un métaphysicien et un littérateur dépourvu et, qui pis est, dédaigneux de toute science réelle, et muni seulement d'une vaine et facile érudition historique, quoique je lui aie reconnu une force cérébrale intrinsèque qui eût mérité une meilleure culture. Du reste, je ne connais guère de lui que son premier ouvrage historique {Kssais sur V histoire de France), qui est probablement sa meilleure production, et qui indique en eflet une intention positive assez prononcée. Sous le rapport moral, je le crois au fond tout aussi roué que son spirituel concurrent, tout aussi disposé à voir le système de corruption, non comme une nécessité temporaire de notre anarchie mentale, mais comme la base permanente de Tordre normal ; seulement sa rouerie, au lieu d'un caractère d'impudent cynisme, affecte les formes d'hypocrisie pédantesque propres au puritanisme de Técole genevoise. Politiquement enfin, il oscille entre la vulgaire utopie philosophique que vous avez si heureusement qualifiée de pédaîitocralie^ tandis que dans le jargon doctrinaire, on la déguise sous la formule souveraineté de la raison, et la rêverie anti-française d'un nouveau 1688. Comme je le connais d'humeur assez gasconne pour oser se vanter, à l'étranger, auprès de ceux dont il me voit apprécié, de m'avoir protégé, je tiens à ce que l'on sache que, ayant pu aisément m'être utile, il s'y est refusé, quoique requis; je lui en ferai
J. s. Mill et Aug Comte. 4
90 COMTE A MILL & avril 1843.
mes remercîments publics dans la prérace du sixième volume.
Outre votre bienveillante sympathie, je me fais d'autant moins de scrupule d'insister autant sur ma condition personnelle que, par une coïncidence nécessaire, la ctnse à laquelle sans doute eite sera prochainement soumise constitue, à mes yeux, la première manifestalion directe d'une crise générale tout à fait décisive, qui va spontanément s'opérer dans ia constitution actuelle du monde scieniilique. A partir de ta grande impulsion positive donnée par Bacon et Descartes, tant que la méthode a dû subir ses diverses élaborations tbndamenlales, les géomètres ont dû prévaloir naturellement, puisque c'est d'eux qu'émane d'abord la posilivité ; proclamée, en principe, au dix-septième siècle, et développée, en fait, pendant le siècle suivant, c'est de nos jours que leur prépondérance provisoire a été complètement réalisée : or, c'est précisément alors qu'elle doit cesser, par suite de l'extension délinitive de la méthode positive à la science de l'homme, d'abord individuel, puis social, qui, par sa nature, doit certainement redevenir prédominante, comme elle l'a été, en temps normal, sous le régime théoiogique et même, après, métaphysique. La secousse philosophique, imprimée par mon ouvrage, ne fera réellemenl que donner le branle systématique à cette nouvelle coordination finale des forces scientifiques, désormais disciplinées surtout par les biologistes et les sociologistes, tandis que les géomètres et les physiciens passeront à leur tour au second rang.
C'est ainsi que s'explique la haine instinctive dont tant de ces messieurs m'honorent, et qui ne pourra que se développer par le conflit que j'élève. Mais aussi la
5 avril i842. COMTE A MiLL Si
même appréciation sociologique me montre des appuis naturels chez les biologistes, qui, au fond, sont aujourd'hui opprimés par les géomètres, surtout dans les constitutions académiques, et spontanément disposés à seconder mes efforts pour relever convenablement la dignité supérieure de leurs travaux. Sous une impulsion, en partie spontanée, et due aussi en partie à mon action inaperçue, j'aperçois déjà parmi eux quelquesuns des plus éminents qui commencent à sentir noblement celte nouvelle nécessité. Malheureusement, en ce qui me concerne personnellement, c^est des géomètres, et non des biologistes, que dépend aujourd'hui ma situation matérielle ; mais, quand même je deviendrais par là momentanément victime de cette grande lutte inévitable, je suis aussi certain de Tappui tinal qu'elle tburnira à mes idées.
Je vous remercie beaucoup de vos détails, nouveaux pour moi, sur l'étrange avènement du catholicisme anglican, comme émanation spontanée de notre école rétrograde depuis de Maistre. Celte nouvelle phase ne m'étonne nullement, et rentre pleinement dans ma théorie historique, qui indique la réaction rétrograde comme ayant dû spéculativement devenir plus systématique, malgré les inconséquences antérieures, à mesure que rébranleuîent français a dévoilé la tendance finale vers une rénovation totale : cette circonstance était déjà annoncée, en quelque sorte, par l'élimination graduelle du gallicanisme ; car, sous l'instruction de de Maistre, nos prêtres français ont enfin compris que rultramcmtanisme était seul conséquent à leurs principes essentiels. Plus l'école positive caractérisera sa marche réelle, plus on doit voir se développer une telle concentration rétrograde, dans laquelle seront un jour enveloppés, jus-
S2 COMTE A MILL 5 avril lUi.
qu'aux déistes eux-mêmes, avant le plein ascendant social du positivisme, pour lequel, d'ailleurs, une telle coordination de ses adversaires est au fond bien plus favorable que contraire, puisqu'elle (end à donner enfin aux luttes philosophiques un caractère pleinement décisif, où les positivistes devront seuls surmonter la coalition, du moins spéculative, de toutes les anciennes forces philosophiques, aussi bien métaphysiques que théologiques.
Votre dernière lettre a heureusement fortifié ma confiance dans la réalité fondamentale de ma théorie sociologique, en un point fort délicat et fort important, au sujet de mon appréciation de l'Angleterre, que j'ai maintenant lieu d'espérer de vous voir admettre essentiellement après la lecture de mon sixième volume. C'est sans doute, chez moi, une grande hardiesse scientifique que déjuger ainsi un cas que je ne connais point par intuition directe et personnelle, et qui ne m'est appréciable que Ihéoriquement ; mais, si ma théorie est juste, il est au fond très naturel que cette application m'ait vraiment réussi ; c'est ce qu'on voit souvent pour tous les autres phénomènes. Toutefois, il y aurait, à ce sujet, un travail fort essentiel à entreprendre, et qui, outre le défaut évident de temps, ne saurait être opéré par moi, faute des données pleinement suffisantes ; ce serait pour rattacher complètement à la théorie fondamentale de l'évolution moderne la marche spéciale qu'a dû suivre l'évolution anglaise, considérée dans son ensemble et dans ses principales parties, positives ou négatives : ce cas particulier me semble le plus important de tous à traiter, à raison des anomalies apparentes qu'il présente ; et je ne vois réellement que vous qui puissiez leconcevoiret l'exécuter convenablement. Rien
6 mai 1842. MILL A COMTE 53
ne serait plus propre, sans 'doute, à déterminer directement cette heureuse combinaison entre Tesprit anglais et l'esprit français, que nous nous accordons à regarder comme le symptôme le plus décisif et la condition la plus importante de la vraie réorganisation européenne. Le cas germanique offrirait sans doute aussi beaucoup d'intérêt, mais il est trop vague et trop incohérent pour comporter une telle efficacité d'examen.
Tout à vous,
A*® Comte.
Peut-être ne reconnaîtrez-vous que trop, aujourd'hui, ma constante habitude d'écrire sans brouillon ; mais j'espère cependant que vous parviendrez à déchiffrer mon griffonnage, auquel, du moins, je dois certainement deux heures d'une douce récréation philosophique.
MILL A COMTE
(Reçu le dimanche 8 mai 1842.) (Répondu le dimanciic 29 mai 1842.)
India House, 6 mai 1842.
Mon cher Monsieur Comte,
D'après ce que vous m'avez indiqué dans une de vos lettres, ce qui restait à faire de votre dernier volume doit être aujourd'hui à peu près terminé. J'en attends
U MfLL A COMTE 6 mai 1842
la lecture avec une impatience que tout tend à accroître, et yespère en retirer quelque avantage pour mon propre livre, dont l'impression, retardée par des délais de libraire, n'a pas encore commencé, et qui ne paraîtra que sur la tin de Tannée. Quels que puissent être, à tout autre égard, les résultats de cet ouvrage, je me flatte qu'il ne sera pas sans valeur comme œuvre de propagande, et que les idées importantes que j ai tirées de votre grand travail, en reconnaissant, comme je le devais, la source d'où elles m'étaient venues, contribueront, avec la manière dont j'ai parlé de ce travail, y compris la partie sociologique, à attirer sur lui l'attention d'un certain nombre de lecteurs les mieux préparés, et à provoquer leur adhésion au seul moyen d'étudier les phénomènes sociaux qui soit aujourd'hui au niveau de l'état intellectuel de l'humanité.
Vous devez sentir, du reste, sans aucune difficulté, ; que l'esprit anglais se trouve nécessairement moins
préparé que celui des autres peuples avancés à suivre et à perfectionner la science positive de l'histoire. La physique sociale devait certainement naître et grandir en France, et ne s'étendre que plus tard à ce pays-ci, par la raison surtout que la civilisation française se rapproche de plus près que toute autre du type normal de révolution humaine, tandis que l'histoire anglaise s'écarte, comme vous l'avez si bien remarqué, très loin de la marche ordinaire. De ce caractère exceptionnel du développement anglais, ainsi que de la tendance éminemment insulaire que cette évolution anormale a imprimée à notre caractère national, il en est résulté chez nous une grande indifférence envers l'histoire européenne, dont nous avons l'habitude anti-scientifique de regarder la notre coin me essentiellemeiU
6 mai 1842 MILL A COMTE 55
séparée ; et comme personne ne saurait parvenir à comprendre et à expliquer les anomalies, sans avoir préalablement étudié le cas normal, les recherches qu'on a faites sur notre histoire nationale ne nous ont donné qu'un petit nombre d'érudits, et pas un seul philosophe, même du troisième ou quatrième ordre.
Quant à la t4che honorable que vous avez bien voulu me désigner, celle de rattacher la marche sociale de l'Angleterre à la théorie sociologique fondamentale, je ne puis évidemment me dispenser de cette tentative, ne fût-ce que pour mieux afftermir mes propres convictions sociales. Mais, dans le cas même d'un succès complet, je crois que je ferais mieux de soumettre le résultat de mes travaux à vous-même et au public continental, qu'à celui de mon pays, qui certainement ne saurait ni le juger ni en profiter convenablement, faute de connaître, je ne dis pas seulement les lois générales, mais les faits généraux eux-mêmes, source des inductions dont ces lois sont tirées. Aujourd'hui même, ce que nous avons encore de mieux en fait de spéculation historique sur notre pays, c'est l'essai de Guizot sur le système représentatif en Angleterre, et vous conviendrez que ce n'est pas là grand'chose.
Puisque je suis sur le chapitre de M. Guizot, je vous dirai que, tout en ayant toujours jugé comme vous ses spéculations politiques et sa métaphysique doctrinaire, j'ai éprouvé une impression pénible, en apprenant ridée désavantageuse que vons avez de son caractère, et qu'il ne mérite vraisemblablement que trop bien. On n'apprend pas sans peine qu'un homme, en qui il faut reconnaître une véritable capacité scientifique, ait porté l'esprit de secte jusqu'à manquer de magnanimité envers un philosophe qui n'en a jamais manqué envers
29 mai 1842. COMTE A MILL 57
je ferai de mon mieux pour que ce retard dure le moins
possible.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
Paris, le dimanche niatia 29 mal 1842.
Mon cher Monsieur Mill,
Ayant été retardé par un état d'indisposition provenu de nos intempéries atmosphériques, je n'ai pu commencer mes extrêmes conclusions philosophiques aussitôt que je vous l'avais annoncé dans une de mes lettres antérieures. C'est seulement depuis le 17 de ce mois» (environ un mois plus tard que je n'avais compté), qu'il m'a été possible d'aborder le travail de ces trois chapitres déflnitifs, suivant Tindication du grand tableau synoptique annexé au premier volume ; en sorte que cette opération est encore peu avancée. Mais, outre qu'elle est maintenant en pleine activité, ce qui, comme vous savez, en fait de verve quelconque, est toujours le plus important, j'y ai déjà terminé le seul point qui exigeât une véritable discussion, en démontrant comment la création de la sociologie, complétant le système des sciences fondamentales, constitue spontanément une véritable unité philosophique. Le reste ne va plus consister qu'en une sorte de résumé systématique des
58 COMTE A MILL 29 mai 1842.
principales notions, soit logiques, soit scientifiques, fournies par Tensemble de ma longue élaboration.
Toutefois, j'aurai encore un nouvel et extrême effort dans le dernier de ces trois chapitres, où, comme le tableau rindique, il faut que j'ose, sans tomber dans l'utopie, directement apprécier Tavenir général de la philosophie positive, successivement envisagée dans sa triple influence continue, intellectuelle, morale et sociale. Mais, si mon élaboration sociologique n'a pas avorté, ce qui a pu paraître hasardé dans l'annonce de 4830 devra sembler aujourd'hui une déduction inévitable, quoique hardie, des principes déjà posés. Néanmoins, sans que le travail de ces trois chapitres extrêmes doive être long, il est certainement difficile ; et, quoique fort lancé, il ne pourra pas être terminé avant la fin de juin. J'espère, au moins, qu'il ne me conduira pas plus loin, sauf accident; et, comme l'impression marche en même temps assez bien, je pense que ce dernier volume sera enfin publié vers le commencement d'août. Afin, toutefois, de ne pas vous donner une espérance trop définie, je dois vous avertir franchement que si, par malheur, je n'avais pas entièrement terminé ces trois chapitres avant la mi-juillet, la publication se trouverait nécessairement ajournée, même faute de dix ou douze jours seulement, jusqu'à la fin de cette année; parce que commence forcément, à la mi-juillet, la plus rude partie de mes actives fonctions comme examinateur de nos candidats polytechniques, et je suis alors, pendant trois mois, dans l'entière impossibilité de travailler pour moi, outre la sorte de convalescence qu'exige ensuite une aussi terrible corvée, pour se remettre pleinement en travail régulier. L'époque de l'année où nous sommes actuellement est celle oii, sans être libre, à beaucoup
29 mai 1842. COMTE A MILL 59
près, mes occupations forcées me laissent le plus de disponibilité; m<iis si quelque indisposition m'empêchait sérieusement de l'utiliser en entier, je ne pourrais, à mon très grand regret, terminer avant le mois de décembre. J'ai cependant tout lieu d'espérer que cette triste éventualité ne se réalisera pas, et que ma verve actuelle ne sera pas physiquement altérée. Afin de ménager le temps et de ne pas trop retarder le plaisir que j'ai à vous répondre, je me hâte de profiter pour cela de rinterruption forcée que mon cours volontaire du dimanche apporte naturellement à mon opération, et je vous écris à la hâte avant ma leçon.
Outre la satisfaction toujours nouvelle que me cause notre heureuse correspondance, et que mon isolement systématique me rend particulièrement précieuse dans les instants de mélancolie, quelquefois douce, plus souvent douloureuse, qui accompagnent d'ordinaire toute profonde contention cérébrale très prolongée, j'ai aujourd'hui un motif spécial de ne pas difllerer davantage ma réponse, car j'ai besoin d'avoir à la fois votre avis et votre aSvSentiment sur une petite mesure que vous seul devez décider. Il s'agit de votre expression de pédantocratie, qui m'a paru si profondément heureuse pour qualifier en un seul mot ce que je n'ai pu désigner encore que par une certaine périphrase, que, non seulement je m'en suis déjà personnellement servi dans la conversation, mais que je voudrais bien en gratifier le public, dans une petite note sur la partie de mes conclusions politiques, où je reviens naturellement à cette utopie profondément perturbatrice, qui constitue peutêtre aujourd'hui le plus grand obstacle à l'établissement d'une véritable harmonie entre les théoriciens et les praticiens en politique. Or, un mot qui résume sj
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29 mai 1842. COMTE A MILL 61
VOUS êtes, j'espère, bien convaincu maintenant qu'un pareil suffrage constitue la plus noble récompense personnelle à laquelle j'aie jamais aspiré. N'ayant jamais compté sur la gloire immédiate, et m'étant toujours proposé l'approbation d'une cinquantaine d'esprits, tout au plus, dispersés çà et là en Europe, il m'est bien doux d'avoir aussi complètement acquis une des plus éminentes sanctions que puisse m'offrir ce public d'élite, qui, nécessairement, traîne tout le reste après lui : cela compense non seulement beaucoup de fatigues, mais même d'amertumes et de chagrins, il ne me reste personnellement qu'à désirer le plus promptement possible un rapprochement direct entre deux intelligences aussi pleinement sympathiques.
Je me félicite que le grand travail que j'avais signalé à votre attention sur la saine appréciation historique de l'anomalie anglaise se trouve spontanément conforme à votre propre dessein, et je n'en suis nullement surpris, d'après le motif très judicieux que vous m'en indiquez « comme indispensable contrôle de vos propres convictions sociologiques ». Vos remarques sur le peu d'aptitude de votre public national à goûter une telle élaboration me paraissent mériter beaucoup d'attention. Mais cette question n'est pas urgente ; il faut avant tout que l'opération s'accomplisse, saut à décider ensuite à quelle partie du public occidental on en fera d'abord honneur. Plus notre siècle avance, plus on y doit sentir partout que tous les Européens occidentaux sont, au fond, concitoyens; en sorte que les préventions nationales y deviennent de plus en plus secondaires, quoiqu'elles aient malheureusement chez vous plus de gravité que partout ailleurs.
Je suis extrêmement touché de la pleine sympathie,
M COMTK A Mlt.I. ffl ma< 1842.
non moins affeclive qu'inlellectuelle, que vous me témoignez au sujet (lc« misérables (tetitesscs de M. Guizol, sur ma dis|H)silion constante à rendi'e, j'ose le dire, une profonde justice, en tout temps et en tout lieu, à tout ce qui, à un titre quelconque, a réellement honoré ou élevé rhumanité. Vous êtes peut-être le seul, du moins à ma connaissance, qui ayez convenablement senti, c'est-à-dire de cieur autant que de tète, cet attribut caractéristique de la philosophie nouvelle, de pouvoir, sans aucune inconséquence ni sansun vain éclectisme, sympathiser avec les eiïorls qui semblent le plus inconciliables. Rien ne sera plus pro[)re, sans doute, à manifester sa supériorité fondamentale sur toutes les philosophies en circulation, quand la concurrence pourra réellement s'établir, que l'accomplissement de cette condition vraiment décisive. Nous pouvons rendre bonne et pleine justice à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement nous la rendre sans renoncer à leurs vains princi|)es. 11 est ini[)ossible que le public ini|»arUal ne soit pas, à la longue, profondément louché d'un tel contraste, suflisamment développé. Du reste, nous ne faisons par là, au fond, qu'anticiper sur l'avenir social, ce qui est toujours le vrai but des efforts philosophiques ; car, j'espère bien, si je vis assez longtemps, commencer à voir poindre un système régulier de commémoration usuelle en rhonneur des hommes et des choses qui, en un tetii|)s et par un mode quelconque, ont réellement secondé la grande évolution mentale, comme vous m'en verrez faire l'indication formelle dans ce dernier volume. L]'est une des institutions les plus propres, sur une grande échelle, à consolider et accélérer le dévelop[)ement moderne, à la fois mental et moral.
â9 mai 1842. COMTE A MILL 03
Je suis fort aise que vous comoienciez à lire Gall et à le goûter. Vous trouverez, sans doute, que son ouvrage offre une nouvelle confirmation de la vieille réputation qu'ont méritée les Allemands de ne savoir pas faire un livre. Mais un esprit tel que le vôtre saura bien saisir, au milieu de tout ce décousu germanique, les vues infiniment précieuses qu'un vrai génie scientitique y a déposées pour la rénovation fondamentale des études intellectuelles et morales, et je ne doute pas que vous ne partagiez linalement ma profonde admiration pour un tel effort. En écartant toutes les vaines tentatives de localisation hasardée ou même évidemment vicieuse, il y reste à recueillir de véritables résultats généraux, qui sont depuis longtemj)s tellement combinés avec ma propre philosophie, que je regarde Gall comme Tun de mes plus indispensables prédécesseurs. Malgré la haute irrationalité que présente toute théorie quelconque sur Thomme, quand on s'y borne au point de vue individuel, sans s'élever directement jusqu'au point de vue social, seul vraiment culminant, de tels travaux, quoique purement préliniinaires, n'en jettent pas moins sur l'ensemble de l'opération philosophique une précieuse lumière, dont l'importance sera, j'ose le dire, de plus en plus sentie par tous les véritables penseurs. Il me tarde de savoir quel etï'et total vous aura produit une telle lecture, suffisamment digérée, et, j'espère, assimilée.
Tout à vous,
A'^ (!l0MTE.
J'ai eu le plaisir, ces jours derniers, de causer avec votre ami M. Lewes, que j'ai remercié Marrast de m'avoir
MILL A COMTE
l'ait connaître, et qui m'a paru un loyal et intéressant jeune homme, quoique encore imparfaitement guéri de la maladie psychologique.
MILL A COMTE
fHeçu le samedi lljuio 1S12.; (Répi)nilu le dimanche 19 juin IH43.)
India House, 'J juin lSt2.
Mon cher Monsieur Comte, Pour commencer par le sujet te plus spécial, bien que sans doute le moins important, de la lettre si honorable [lour moi qui vous a été dictée par notre sympathie non seulement philoso|)hique, mais j'ose le dire, personnelle, je vous donne, puisque votre délicatesse en a besoin, l'autorisation pleine et entière d'user à volonté du mot de i' pédantocratie », qui vous a tant souri, et même de tout autre mot et de toute idée que vous puissiez trouver chez. moi. Je ne tiens pas assez au mérite, aujourd'hui si répandu, d'une expression heureuse, le rùt-elle beaucoup plus qu'elle ne Test, pour penser que ceux qui la trouvent commode ne doivent pas s'en servir sans ma permission préalable, ou qu'ils doivent s'assujettir à l'obligation de me nommer. Toutefois, c'est avec un plaisir véritable que je verrai mon nom associé au vôtre à Toccasion d'une doctrine fonda-
9 juin 1842. MILL A COMTE GS
mentale, que nous seuls peut-être, parmi les hommes (le spéculation, reconnaissons dans sa plénitude. L'assentiment fortement prononcé d'un second penseur peut effectivement, comme vous l'avez senti, n'être pas inutile au progrès d'une opinion contraire aux idées régnantes, et naturellement repoussée par les propagateurs ordinaires de doctrines nouvelles. 11 serait en même temps de votre prudence de ne pas vous servir à mon égard d'expressions trop flatteuses, et, je le dis sans aucune afllectation, par la seule considération que vous n'avez pas pu jusqu'ici suffisamment apprécier le degré de ma capacité réelle, pour vous en porter garant auprès du monde scientifique, et que la lecture de mon livre pourra rabaisser considérablement le jugement anticipe que vous voulez bien me témoigner si aimablement.
Je vous remercie infiniment des détails que vous m'avez donnés sur l'état actuel de la grande opération philosophique qui doit compléter votre immense travail. Chaque nouvelle indication des choses que ce volume contiendra augmente encore l'impatience avec laquelle je l'attends, et si, malheureusement, la publication se trouvait ajournée jusqu'au mois de décembre, j'éprouverais un regret que je n'ai nullement ressenti au délai de la publication de mon propre ouvrage. Il est d'ailleurs convenable que vous passiez le premier, afin que je puisse profiter pour mon travail de votre exposition finale des principes de la logique positive, exposition que je regrette de n'avoir pas eue sous les yeux dès le commencement d'une tentative semblable au fond, quoique souvent différente par les formes.
J'ai lu les six volumes de Gall avec une attention sérieuse, et je me trouve tout aussi embarrassé qu'aulx s. Mill et Aug. Comle. 5
m MilJ. A COMTE »juiD 1842.
paravant pour bien juger sa Ihéorie. Je suis à peu près persuadé qu'il y a quelque chose de vrai là-dedans, et que les penchants et les capacilés élémentaires, quels qu'ils soient, se rattachent chacun à une portion particulière du cerveau. Mais j'éprouve de très grandes diflicuUés. D'abord, vous convenez de la prématurité de toute localisation spéciale, et, en effet, les preuves ne manquent pas pour montrer l'inexactitude de celles qu'on a tentées jusqu'ici. Je me citerai moi-mèitte comme exemple. La seule chose que je sais avec certitude de mon développement craniologique, c'est que le prétendu organe de la constructivité est chez moi très prononcé. Un phrénologue très décidé s'est écrié au moment de me voir pour la première fois : « Que faitesvous de votre constructivité ? » {Whal do you do wilh ijour conslructivcncsst) — Or, je manque presque totalement de ta faculté correspondante. Je suis dépourvu du sens de la mécanique, et mon inaptitude pour toute opération qui exige de la dextérité manuelle est vraiment prodigieuse.
En accordant la futilité de la plupart des essais de localisation particulière, vous trouvez suffisamment établie la triple division du cerveau, correspondant à la distinction des facultés animales, morales et intellectuelles. Je suis bien loin de prétendre que cela n'est pas ; cependant, à en juger par l'ouvragé de (ïall, il me semble qu'il y aurait autant de preuves à donner pour un grand nombre des organes spéciaux que pour le résultat général. J'admets que la spécialisation des organes appropriés aux plus hautes facultés inteUectuelles et morales doit, par sa nature même, reposer sur une base induclive bien moins large que celle des oi'ganes que nous partageons avec les animaux inlé-
9 juin 18^12. MlLL A COMTE 67
rieurs. Mais je ne vois pas très bien comment Tanalomie et la physiologie comparée puissent fournir une preuve concluante de la théorie générale, sans en fournir pour une grande partie des détails. Gall me parait avoir raison, lorsqu'il dit que toute classification des animaux inférieurs, fondée sur le degré supposé de leur intelligence générale, est vague et anti-scientifique, vu que les espèces animales se distinguent entre elles bien moins par l'étendue de leurs facultés mentales considérées dans leur ensemble, que par le degré très prononcé de telles ou telles capacités spéciales, dans lesquelles les différences dMntensité sont ordinairement si immenses, que la plupart des cas sont réellement des cas extrêmes ; en sorte qu'on devrait s'attendre à trouver plus facilement lesconditionsanatomiques, par exemple, de la constructivité chez le castor ou chez Tabeille, du sens local chez le chien ou chez les oiseaux voyageurs, que celles de rintelligence en général. J'ajoute que si j'en juge par ma propre expérience, et par la comparaison que j'en ai faite avec celle d'autres observateurs meilleurs que moi, et également dépourvus de toute préoccupation métaphysique ou théologique, la correspondance des facultés supérieures de l'homme avec le développement de la région frontale supérieure se trouve fort souvent en défaut. J'ai souvent vu une intelligence remarquable réunie à une petite tète, ou à un front fuyant en arrière, tandis qu'on voit tous les jours des tètes énormes, et des fronts bombés, avec une intelligence médiocre. Je ne donne certes pas ceci comme décisif, car je sais qu'il faut faire attention non seulement, comme vous l'avez vous-même remarqué, au degré d'activité de l'organe, mais aussi à l'ensemble de l'éducation (envisagée dans la plus grande extension
19 juin 181-2. COMTE A MILL 69
je VOUS soumets mes difficultés comme questions seulement, et non pas comme arguments.
Je vous sais beaucoup de gré de votre aimable bienveillance envers mon jeune ami Lewes, qui se réjouit très vivement de vous avoir vu. Je n'ai pas osé demander pour lui cet avantage, parce que je savais qu'avec d'excellentes dispositions, et une certaine force d'esprit, il manque des bases essentielles d'une forte éducation positive. Je trouve très honorable à son caractère et à son intelligence la vive admiration qu'il éprouve pour vous, avec des moyens si imparfaits d'apprécier voire
supériorité scientifique.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le dimanche matin 1!) juin 1842.
Mon cher Monsieur Mîll, Pour suivre l'ordre de votre lettre, je vous remercie d'abord de votre aimable autorisation, relative à l'heureuse expression dont je me propose de gratifier le public, et à laquelle je persiste à attacher plus d'importance que vous-même n'y en avez dû accorder, puisqu'elle est pleinement caractéristique de l'appréciation, malheureusement trop nouvelle, que j'ai été conduit à
70 œMTE A MILL 19 juin 184?.
l'aire d'une utopie Ibrt accréditée et fort dangereuse, que nous seuls, peut-être, comme vous le remarquez, osons combattre aujourd'hui parmi les penseurs ou soidisant tels. Je crois que, en y regardant de plus près, vous sentirez que j'avais réellement besoin de cet assentiment formel avantd'introduire dans la circulation un terme échappé dans la douce familiarité de notre précieuse correspondance; je ne pouvais certainement le faire sans vous nommer ou vous désigner^ ni vous citer  ce propos, sans m'infbrmer si cela vous convenait. Quanta votre modeste recommandation sui- la circonspection nécessaire que je dois, eil cette Occasiori, apporter en vous y qualifiant, cette réserve si judicieuse, et pourtiint si rare, ne m'étonne nullement chez vous. Mais, tout en appréciant un tel conseil, je vous avertis franchement qu'il modifiera peu ma première intention. Quoique j'aie eu jusqu'ici beaucoup plus d'occasions de me tromper à l'avantage -ies autres qu'à leur détriment, je ne crains point, à votre égard, un semblable désappointement, même sans attendre votre ouvrage. Je regrette, il est vrai, beaucoup que la sévérité de mon hygiène mentale actuelle, relativement à Tabslinence scrupuleuse de toute lecture sérieuse, m'ait privé de connfliti-e ce que vous avez déjà écrit ; toutefois je me trouve trop bien de ce régime cérébral pour sortir, quant à présent, de mon exclusive l.éclure des poètes, jusqu'au moment, à la vérité très prochain maintenant, où mon ouvrage va être entièrement achevé. Mais, h iléi'aùt de ces documents ordinaires, vos lettres en constituent, à mes yeux, de tout aussi décisifs, quoique moins accrédités, pour sentir votre valeur intrinsèque, qui, eli général, ne doit certes pas être moins caractérisée par ces libres épanchements philosophiques que par des
19 juin 1842. COMTE A MUA. 74
travaux formels, où Tesprit est toujours plus ou moins en représentation.
Ce n'est pas la première fois, je vous rassure, que j'aurai usé d'un tel mode de jugement. Ainsi, pour vous en citer un exemple qui vous sera familier, je fais réellement plus de cas de M. Guizot d'après quelques conversations philosophiques que nous eûmes il y a dixhuit ans, que par suite de tout ce que j'ai lu de lui : chaque désappointement que sa marche ultérieure philosophique ou politique m'a fait éprouver, n'a nullement altéré le souvenir de ces impressions initiales, auxquelles se rapporte toujours pour moi son appréciation fondamentale. Quand même, par une supposition que votre modeste réserve vous a inspirée, mais que je suis loin d'admettre, votre proQhain ouvrage ne me paraîtrait pas d'une philosophie aussi avancée que je l'avais espéré, cela n'affecterait en rien l'opinion, déjà tt*ès arrêtée, que vos lettres m'ont fait concevoir de votre force intrinsèque, et j'attribuerais ce défaut d'harmonie à une insuffisance d'éducation ou de direction.
J'ai maintenant achevé la moitié la plus difficile et la plus décisive de mon extrême opération philosaphique, et j'ai été ainsi conduit involontairement à refaire, en quelque sorte, pour notre temps, et à ma manière, Téquivalentactuel du Discours de Descartes sur la méthode, resté intact depuis deux siècles, et auquel j'ai osé substituer enfin, dans la même direction, une conception nouvelle, principalement caractérisée par la prépondérance logique du point de vue social, que Descartes avait, au contraire, été forcé d'écarter avec soin.
Quoiqu'il ne me reste maintenant qu'un mois bien strict de travail avant mon horrible corvée officielle, j'espère cependant l'employer de manière à avoir ter-
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franchement, je présumais que vous seriez plus touché de sa lumineuse critique fondamentale des théories métaphysiques de la nature humaine. Mais permettezmoi de ne pas m'en tenir à cette impression initiale, ni aux objections trop peu caractérisées qu'elle vous a suscitées; car je suis 1res persuadé, par plusieurs autres expériences analogues, que votre appréciation sera bienlot profondément modifiée à ce sujet par la seule influence spontanée d'une lente élaboration personnelle, qu'aucune discussion ne saurait maintenant suppléer. Outre les embarras ordinaires de la nouveauté, surtout en un semblable sujet, la position philosophique de Gall, et accessoirement son insuffisance personnelle, ont mêlé tant de graves aberrations à Tintime texture de sa théorie, qu'elles doivent s'opposer fortement à la juste appréciation de ce qu'elle renfermée la fois de profondément capital et d'essentiellement neuf. La nécessité où il s'est trouvé de localiser, et sans laquelle je persiste à croire qu'il n'eût exercé aucun suffisant ébranlement philosophique^ a principalement constitué chez lui une source féconde de vues hasardées ou même fausses, et de conceptions irrationnelles, devenues ensuite bien autrement choquantes entre les mains des charlatans ou des hommes sans portée qui ont prétendu jusqu'ici à sa succession. En outre, son insuffisante connaissance de la zoologie et de Tanatomie comparée ne lui a pas permis de lier assez intimement sa théorie cérébrale à l'ensemble de l'étude de l'organisme. Je crois même, comme vous, que son analyse préalable des forces fondamentales, soit mentales, soit morales, n'a pas été conçue avec assez de profondeur ni accomplie avec assez d'exactitude. Le nombre des organes m'a toujours paru surtout beaucoup trop grand ; néan-
n COMTE A Mir.L liljoiD (AI3.
moins, sans iii'ètre spécialement occupé de cette détermination, je ne pense pas, à vue d'œil, qu'on puisse admettre moins de dix forces distinctes (intellectuelles ou afTectives) sans tomber dans la vaine subtilité des rapprochements métaphysiques, ni plus de quinze, sans altérer l'intime solidarité de la nature humaine.
Mais, quoi qu'il en soit de tous ces graves défauts et de beaucoup d'autres, les uns inévitables, les autres évitables, je persiste à regarder comparativement l'ensemble de la théorie de Gall comme ayant non-seutement ouvert la voie à la réduction de ces éludes à l'étitt positif, mais même déjà grandement amélioré la conception philosophique de notre nature morale et mentale. Ces défauts sont tels, néanmoins, que je n'ai pas vu encore de penseurs qui n'en fussent d'abord assez choqués pour ne pouvoir immédiatement saisir l'éminehte valeur, soit scientilique, soit surtout logique, d'une telle innovation. Toutefois, on peut dire aujourd'hui que, du moins en France, tous les esprits positifs la prennent déjà en sérieuse considération ; il ne se fail [las un cours de biologie un peu élevé sans qu'on y examine celle grande opération, comme ayalit décidément incorporé l'étude des fondions intellectuelles et morales au système des éludes physiologiques. On doit .surtout citer, à cet égard, mon illustre ami Blainville, dont vousconnaissez sans doute l'éminente valeur scienlitique, et qui, depuis vingt-cinq ans, a toujours consacré [)lusieur8 leçons de ses cours annuels à l'exposïlion et la discussion du travail de Gall, en regardant ses princi|)es généraux comme délinitivement acquis à la science. Cet exemple est ici d'aùlant plus décisif que SDH auteur appartient essentiellement, en politique, à l'école rétrograde, non par de vraies convictions per-
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sonnelles, mais par une obstination systématique à reconnaître la prétendue impossibilité indéfinie de se passer de la théologie dans l'organisation sociale, et, en partie aussi, d'après d'imperceptibles impressions privées, tenant à l'esprit de caste. Quelle que soit la source effective de celte situation, vous concevez qu'elle donne un grand poids à cet éminent témoignage, qui n'a pu être inspiré, en laveur de la conception fondamentale de Gall, que par une conviction assez profonde de sa réalité essentielle pour suriilonter d'Intimes répugnances de parti.
En général, les philosophes purement métaphysiciens des diverses écoles sont maintenant les seuls, en France, qui n'aient pas accordé une attention sérieuse à cette grande tentative. J'ai longtemps désiré, et quelquefois espéré, que quelques-uns des bons esprits que je voyais s'appliquer spécialemen^t à cette théorie, après de fortes études biologiques, finiraient par reprendre convenablement l'ensemble de cette opération, et l'instituer d'après une juste appréciation de ses diverses conditions scientiliques et philosophiques ; mais je dois dire que je lésai tous vus successivement, même Broussais, qui, à la vérité, s'y était misa un âge trop avancé, se perdre en vaines et ridicules poursuites de la localisation initiale. Aujourd'hui, je m'explique mieux de tels désappointements, depuis que j'ai nettement reconnu, comme vous le VetTCÉ datis mes conclusions générales, que l'étude intellectuelle et morale ne saurait être convenablement instituée en pure biologie, parce que l'homme individuel constitue, à cet égard, un point de vue bâtard et mêmd faux ; c'est seulement par la sociologie que cette opération doit être dirigée, puisque notre évolution réelle est ininielligible sans la considé-
Hir.r. A COMTF U joiHet I:-12
1 rontinue «t prépondérante de l'état social, où les aspect» quelconques sont d'ailleurs pleinement tires. Telle est, au fond, pour moi, la principale :e du peu de progrès qu'a Fait jusqu'ici une théorie ie depuis quarante ans, mais qui ne peut marcber ee l'ensemble des études sociologiques. Quoi qu'il if, je ne ne doute nullement que, dans six mois ou un an, vous nesentîcz de vous-même, sans aucune ssion directe, par vos seules réflexions spootanées, ortance capitale d'un pareil elTort, malgré sfs ■uses inconvénients, et bien que purement prépa- •c. Adieu.
Tout à vous,
A" COMTK.
MILL A COMTE
I li; niercmli 13 jiilllel 1»U.) kIii le vcnrlre(li2^JullleU»lt.)
Mon clier Monsieur Comte, and celle lettre vous parviendra, les doutes que aviezsur l'époque de la terminaison de votre grand il seront déjà levés, et vous saurez si l'impatience I» lertcurs doit se prolonger pendant quatre mois
a juillet 1842. MILL A COMTE 77
de plus. H y avait pour moi une sorte de volupté intellectuelle dans ridée de savourer ce dernier volume, comme il m'est arrivé à Tégard des autres, dans les beaux jours de Tété et de Tautomne, époque où Ton se trouve ordinairement plus susceptible à toute sorte de stimulations agréables, et où ma tète travaille toujours, sinon mieux, au moins avec une conscience plus joyeuse de son activité. Mais si je dois renoncer à cette satisFaction luxurieuse (stc), et à celle beaucoup plus sérieuse de posséder et d'assimiler une portion si importante de vos idées philosophiques pendant que Timpression de mon propre ouvrage sera encore dans ses commencements, je ne m'en prends qu'à la déplorable imperfection (le notre organisation sociale, dont le principal tort, ù regard des hommes du premier ordre, est bien moins de leur refuser la considération et la dignité sociale qui leur est due, que de les contraindre à user leurs forces et à dépenser la principale partie d'une vie déjà si courte, en cherchant par des travaux tout à fait subalternes les moyens même les plus modestes de vivre*
J'ai délibéré s'il ne conviendrait pas d'ajourner indéliniment l'impression et la publication de mon livre, pour le revoir en entier après la complétion du vôtre. V^oici ce qui m'en a surtout détourné. Les bases générales de nïon travail avaient été jetées, et les deux tiers environ de l'ouvrage étaient faits, du moins en brouillon, avant que j'eusse connaissance de votre Cours, Si j'avais pu le connaître antérieurement, surtout en entier, j'aurais peut-être traduit cet ouvrage, au lieu d'en faire un nouveau, ou si je l'avais fait, j'aurais vraisemblablement donné à l'exposition de mes idées, même sans intention nette à cet égard, une tournure un peu différente, et, en quelques parties, moins métaphysique par les
3 HILL A COMTE 11 Juillet 1»I2.
)rme3. Toutefois, en y réfléchissant. Je trouve que la )urnure quasi-métaphysique des premiers chapitres si peut-être mieux faite pour attirer les penseurs les lus avancés de mon pays, en me mettant en contact irect avec les questions qui les occupent déjà, el en attachant mes idées logiques aux traditions de l'école e Hobbes et de Locke, école, comme vous savez, beau- Qup plus près de là posilivité que l'école allemande ui règne aujourd'hui, et maintenant foulée aux pieds ar cette école à cause surtout de ce qu'elle a de mieux, 1 répugnance intime aux vaines discussions ontoluiqucs. Je ne crois (tas être trompé par l'amour-propre n croyant que, si mon ouvrage est lu et accueilli (ce ui me parait toujours très douteux), ce sera le premier oup un peu rude que l'école ontologique aura reçu en .ngleterre, au moins de nos jours, et que tôt ou lard R coup lui sera mortel : or, c'était là la chose la plus mportantc à faire, puisque cette école seule est esscniellement théologique, et puisque sa doctrine se préeiite aujourd'hui chez nous comme l'apptii national de ancien ordre social, et des idées non seulement chréicnnes, mais même anglicanes. Au reste, je crois avoir 3ut fait pour que, en ce qui dépend de moi, la posilîilé seule profile de celte victoire, si toutefois elle est emportée. Or, je crains que,' si je refondais mon traail |»our le rendre tout à fait conforme aux disposiions actuelles de mon esprit, je ne lui ôtasse une partie c ce qui le rend propre à la situation philosophique c mon pays. Ce livre est l'expression de dix années c ma vie philosophique, et il sera bon pour ceux qui ont encore dans les conditions intellectuelles où j'étais lors, ce qui malheureusement suppose déjà un public )vl choisi, .l'aurai donc moins de regret en le laissant
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essentiellement comme il est, en comptant pourtant ne pas livrer à Timpression la dernière partie, qui seule a des rapports directs avec la sociologie, avant d'avoir lu avec Tattention et la délibération nécessaires votre sixième volume.
Vous me connaissez sans doute assez aujourd'hui pour croire à la sincérité de la sympathie que j'ai ressentie, en apprenant que les dégoûts inséparables d'une position si peu convenable à vos goûts et à votre portée intellectuelle se sont maintenant compliqués de douleurs morales. Je n'ose pas encore me permettre de vous demander, à cet égard, plus de renseignements que vous ne m'en donnez spontanément. Plus tard peut-être, j'aurai conquis le droit de chercher à partager vos souffrances : quant à les soulager, quand elles sont réelles, il y a ordinairement de la fatuité à se croire capable de cela.
Pour parler maintenant de Gall, je crains de vous avoir donné une idée exagérée de mon éloignement actuel de sa doctrine. Je suis bien loin de ne pas la trouver digne d'être prise, selon votre propre expression, en sérieuse considération; bien au contraire, je crois qu'elle a irrévocablement ouvert la voie h un ordre de recherches vraiment positives, et de la première importance. Si je n^ai pas paru autant frappé que vous avez pu vous y attendre de la polémique de Gall contre les psychologues, cela ne tient peut-être qu a ce qu'essentiellement elle n'était pas nouvelle pour moi, qui avais tant de fois lu et tant médité les parties correspondantes de votre Cours,
Malheureusement, je ne puis pas me flatter d'arriver de bonne heure à des idées beaucoup plus arrêtées sur la partie aflirmative de la doctrine de Gall, puisque si
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lui-inèine il D'ap^, si>lon vous, suflisamnieiit connu lu zoologie et ranatoiiiie comparée, je saurais eocorc moins, moi qui n'ai de ces sciences qu'une connaissance )rès siiperlicielle. apprécier la force réelle des preuves qu'elles fournissentà l'appui des résultats généraux de la physiologie phréaologique, àinoins que quelque savant ne les recueille et ne les mette devant moi comme devant tout le monde, en faisant le travail important dont vous indiquez dans votre lettre la nature et In nécessité. Espérons qu'il se rencontrera quelqu'un doué des connaissances nécessaires pour entreprendre cette tâche du point de vue sociologique. En attendant, et par des considérations tirées seulement de l'observation ordinaire, je trouve comme vous vraisemblable qu'il n'existe pas moins de dix forces fondamentales, soit intellectuelles, soit affectives, sauf à en faire le dénombrement exact, et à trouver pour chacune d'elles son organe propre. Malgré la profonde irrationalité, à certains égards, de la classilication faite par Gall des facultés humaines ctanimales, je lui rends la justice de reconnaître qu'elle est, au moins dans sa conception générale, très au dessus de la classilication banale des métaphysiciens, (iail a du moins conçu, comme facultés distinctes, des capacités ou des ]ienchants visi))Iciiieiit indépendants l'un de l'autre dans leur activité normale, sauf leurs nombreuses sympathies et synergies, au lieu que les prétendues facultés de l'attention, de la perception, du jugement, etc., — ou celles de la joie, de la crainte, de l'espérance, etc., s'accompiigtient normalement dans leurs actions, se Huivent dans leurs variations, et ne ressemblent qu'aux diverses Ibnctioiis ou aux dîlVérents modes de sensibilité d'un inèiiie organe. Vous accorderez probablement
22 juillet 1842. COMTE A MILL 81
que ce qu'il y a de vraiment important dans la critique que Gall a faite des théories psychologiques se porte surtout sur ce point capital.
Votre dévoué,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le 22 juillet 1842.
Mon cher monsieur Mill,
xMalgré l'antique réputation du nombre 13, j'ai eu, dans la matinée du 13 de ce mois, un rare concours de satisfactions personnelles. D'abord, j'ai commencé celte journée avec la pleine certitude que j'y achèverais enfin, comme l'événement l'a confirmé, mon sixième et dernier volume. En second lieu, j'ai eu le vif plaisir de recevoir votre précieuse lettre du H. Quelques minutes après l'avoir savourée, j'ai eu enfin l'agréable visite de mon imprimeur venant chercher la suite de mon manuscrit, afin de donner à Télaboration typographique une activité inespérée.
Vous me voyez ainsi heureusement en mesure aujourd'hui, malgré mes doutes antérieurs, de dissiper les inquiétudes, si honorables pour moi, qu'exprime, avec une si gracieuse cordialité, le début de votre aimable
J. s. Millot Auff. Comte. 6
8â COMTE A MILL !^ juillet 1842.
lettre. J'ai entin, quoique j^aie encore quelque peine a le croire, totalement achevé la grande opération philosophique que je commençai il y a plus de douze ans. Depuis trois jours même, j'ai écrit une préface qui, quoique essentiellement personnelle, comme son titre rindiquera avec franchise, est pour moi d'une importance privée tout à fait décisive, puisque j'y place directement ma laborieuse existence sous la noble protection du haut public européen, contre la désastreuse influence que les passions et les préjugés de nos misérables coteries scientifiques peuvent encore exercer à tout instant sur mes modestes ressources matérielles. Enfin, rien ne manque maintenant à mon travail, ainsi terminé, comme vous voyez, précisément à la limite de mon temps disponible. Car demain commence pour moi, sans remise, un devoir extrêmement pénible, l'obligation de passer trente jours consécutifs à THôtel de ville, afin d'examiner environ deux cents jeunes gens, de dix-huit à vingt ans la plupart, qui aspirent à notre Ecole polytechnique, ce qui demande une contention soutenue d'un genre tout particulier, où il faut à la fois écouter les réponses du candidat, préparer les questions suivantes en les modifiant suivant les réponses antérieures, et comparer aussi chacun à tous ceux qui Tout précédé, pour qu'il sorte de cette appréciation d'ensemble un classement immédiat, qui ne saurait être ajourné sans de grands risques, vu Timperfection des souvenirs. Les graves conséquences que doivent avoir, en ce genre, des erreurs d'où dépend souvent la carrière d'un jeune homme, ainsi aspirant à la virilité initiale, doivent moralement imposer un surcroit d'attention à ces devoirs, et les rendre plus fatigants. Toutefois, pour moi qui, en vue d'une pleine unité
^^2 juillet 1842. COMTÉ À ÀllLL 83
personnelle, rattache tout, autant que possible, à ma pensée philosophique, je vous assure qu'il n'y a là de corvée, comme je le disais dans ma dernière lettre, que d'après l'exorbitante prolongation que de vicieux règlements imposent à cette opération. Car, à cela près, ce travail m'offre, en lui-même, un véritable intérêt, en me faisant ainsi assister en quelque sorte au mouvement le plus moléculaire de l'économie positive. A mes yeux, notre admirable Convention nationale, en créant l'École polytechnique, a instinctivement constitué, en France, le premier germe d'une vraie corporation spéculative. Cette institution, malgré ses immenses lacunes et ses graves imperfections, prend chez nous une importance croissante, à la fois sociale et mentale, que je ferai peut-être ressortir spécialement l'an prochain. Devant passer Tannée 4843 à me reposer, tout en prépa* rant la composition de ma philosophie politique, je présume que, à titre d'utile diversion, je m'amuserai à publier quelques brochures, toujours relatives à mon opération fondamentale, et parmi lesquelles figurera, sans doute, un mémoire intéressant sur notre École polytechnique.
Vous concevez ainsi combien le choix des candidats dignes d'y rentrer peut m'offrir d'intérêt philosophique, outre l'avantage de m'entrelenir en rapport intime avec des masses intelligentes. Mon opération de Paris est la seule partie vraiment pénible de ces devoirs annuels. Quand elle sera achevée, j'irai la prolonger, pendant six ou sept semaines, dans une tournée d'environ 1,500 de vos milles, chez six villes désignées de l'ouest de la France, où sont déjà convoqués les candidats des divers départements adjacents, moins nombreux à eux toifs que nos candidats parisiens.
84 COMTE A MILL ?2 juillet 1842.
Gomme je tiens beaucoup à recevoir vos lettres le plus promptement possible, mais, avant tout, sûrement, si vous m'écriviez pendant cette absence, je crois utile de vous avertir, une l'ois pour toutes, d'après Titinéraîre officiel, que je dois commencer mes opérations provinciales à Rouen le 8 septembre, à Rennes le 14 septembre, à la Flèche le J8 septembre, à Angoulême le 24 septembre, à Toulouse le 2 octobre, et enfin à Montpellier (mon pays natal) le 8 octobre, d'où je reviendrai directement à Paris, où je dois être rentré le 18 octobre. En m'écrivant, suivant ces dates, à celui de ces domiciles passagers où je me trouverai à Tépoque de l'arrivée de votre lettre, et plutôt en anticipant qu'en retardant, elle me parviendra un peu plus tôt qu'en passant par Paris, d'où, toutefois, elle me serait certainement envoyée : il faudrait alors adresser à Monsieur Auguste Comte^ examinuteur pour l'École polytechnique^ en tournée à
, département de , poste restante.
Si, à cette exacte suscription, vous ajoutez la précaution de laisser quelque port à payer, la lettre ne m'échappera pas, même quand j'aurais déjà quitté la . ville correspondante. Du reste, comme vous le voyez, celte absence sera si peu prolongée, qu'elle nécessitera peut-être fort peu de telles mesures. Quelque rude que doive être physiquement une telle excursion annuelle, je suis obligé, quoique peu agréable, de l'envisager comme m'étant encore très salutaire, à cause de la diversion que j'y tcouve à ma vie trop sédentaire ; c'est à peu près ma seule manière de voir les champs, en malleposte !
Après vous avoir tant parlé de mes pénibles devoirs spéciaux, je me réjouis d'avoir à vous exprimer mon intime satisfaction amicale pour l'admirable mélange
22 juillet 1842. COMTE A MILL 85
de sagesse et de modestie que manifeste votre intéressante délibération au sujet de votre ouvrage actuel. Je ne puis qu'approuver complètement votre judicieuse résolution à maintenir cette importante publication, qui, à raison même de sa moindre harmonie avec le progrès présent de votre intelligence, sera, comme vous Tavez très bien senti, mieux adaptée à la préparation philosophique de votre milieu national le plus avancé : on agit peu quand on dépasse trop. Vous verrez, au tome sixième, que je pense comme vous au sujet de Técole de Locke ou plutôt de Hobbes, chez nous améliorée par Condillac et Tracy, et qui, quoique radicalement provisoire en tant que métaphysique, est, en effet, bien plus progressive que Fécole allemande, essentiellement due à Tesprit protestant : notre ami commun, Marrast, m'en semble aujourd'hui le meilleur reste français. Je ne peux donc que vous encourager à persister dans cette utile résolution, qui, de la manière dont je vous connais maintenant, n^aura certainement pas le seul inconvénient qui pût d'abord la faire repousser, celui de lier votre avenir philosophique par un engagement décisif. Au point où vous en êtes, je n'ai aucune inquiétude là-dessus, et je sais bien que, soit dans le fond, soit même dans les formes, vous éviterez spontanément de convertir en état final ce qui n'est pour vous qu'une phase initiale. D'après ce que j'ai eu le plaisir de vous annoncer au début de cette lettre, vous pouvez maintenant compter que, comme je l'avais d'abord espéré, vous aurez mon volume tinal vers le milieu du mois prochain, de manière à pouvoir l'apprécier suflisamment avant que votre propre publication s'accomplisse.
Je suis très touché de votre sincère sympathie person-
8(î €OMtE A MILL 22 jnillpl ^848.
nelle pour les peines morales, d'orlgifie très ancienne, dont la récente recrudescence est venue compliquer et ralentir mes efforts extrêmes pour Fachèvement de mon élaboration philosophique. Comme M. Lewes m'a fait espérer que j'aurais enfin. Tan prochain, le bonheur de vous voir, je pourrai, sans doute, avoir avec vous, à ce sujet, les épanchements convenables, qui, comme vous le sentez très bien, constituent, en de tels cas, le seul soulagement réel que l'amitié puisse procurer, mais qui, par leur nature, ne sauraient être convenablement accomplis par lettres, surtout à cause des longs préambules qu'exigerait leur exacte appréciation générale.
' Sans ce redoublement imprévu qui a ralenti mon travail final, j^^urais eu peut-être une quinzaine de jours de quasi-relâche avant de passer à la pénible opération annuelle que je vais commencer demain, n'ayant eu ainsi que trois jours d'intervalle d'une fatigue à l'autre. C'est une telle succession continue qui me déplaît le plus dans mon existence actuelle, outre sa nature précaire qui m'expose sans cesse aux infamies scientifiques. Mais j'y suis forcé par notre funeste coutume française sur la modicité des traitements, qui m'oblige à joindre à mes deux fonctions d'examinateur préalable et ensuite d'interrogateur quotidien de nos jeunes polytechniques, celle de professeur journalier dans l'un des établissements destinés ici à leur préparation : ces trois fonctions mathématiques s'enchaînent de manière à ne m'a voir pas laissé, depuis six ans qu'elles coexistent, vingt jours consécutifs de pleine relâche. Comme les chiffres, quand ils sont réellement applicables, sont éminemment propres à préciser les idées, je puis vous faire nettement saisir, une fois pour toutes, une telle
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existence personnelle, en vous apprenant que mon traitement annuel est seulement de trois mille francs à rÉcole polytechnique comme examinateur, et deux mille comme répétiteur; j'y joins trois mille francs comme professeur au dehors. A la vérité, il faut y ajouter quelques économies naturelles sur mes frais de voyage, seule chose qui nous soit largement rétribuée. Mais, avec tous les accessoires, j'ai grand'peine à parvenir au chiffre total de dix mille francs, qui, pour un homme marié, quoique sans enfant, ne constitue un revenu pleinement suffisant à mes goûts que sous la condition de ne faire aucune économie pour l'avenir; en sorte que, si j'étais seulement six mois hors d'état de travailler, mes traitements étant nécessairement ou suspendus ou réduits, il y aurait gêne inévitable. Vous voyez que de là à la condition d'un ouvrier, il n'y a de différence réelle que l'élévation du salaire, compensée en grande partie par celle des dépenses obligatoires.
Il me reste maintenant à vous faire de sincères excuses de l'appréciation trop précipitée à laquelle j'avais été conduit, dans ma dernière lettre, au sujet de votre opinion surGall, par mon ignorance presque totale de votre véritable état antérieur. Les explications de votre réponse sont parfaitement satisfaisantes, et me montrent que, sous cet aspect capital, notre sympathie spontanée est à peu près aussi complète que sous tous les autres. Car il est impossible, ce me semble, de rien ajoutera la netteté et à la précision vraiment admirables avec lesquelles la dernière phrase de votre lettre caractérise la doctrine anti-ontologique de Gall. .Je ne doute pas que, dans peu de temps, notre accord, à cet égard, ne devienne complet, surtout après votre lecture de
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mon dernier volume, qui va, sans doute, provoquer indirectement,. à ce sujet, de nouvelles réflexions.
En terminant cette lettre, que je prolonge avec plaisir, comme une sorte d'heureuse compensation anticipée des fatigues qui vont commencer demain, je dois vous demander avec franchise, à titre de service personnel, votre sollicitude spéciale pour un jeune homme qui m'intéresse beaucoup et dont la position est maintenant affreuse. C'est le tils naturel de Tun de ces prétendus républicains, comme vous en avez peut-être déjà rencontré, qui, au fond, étaient nés pour être valets. Après avoir ici beaucoup péroré, sous la Restauration, dans nos vaines aj^itations carbonariques, ce personnage a fini par s'aller honteusement aristocratiser en Russie, digne refuge de tous ceux qui chez nous sont, comme lui, à la fois superficiels et plats. Marié là, il a iini, au bout de quelques années, par abandonner totalement la malheureuse mère de ce jeune homme, ainsi chargée, quoique simple ouvrière, d'un garçon de vingt ans et d'une fille de vingt-deux, auxquels le misérable père avait toujours inspiré l'espoir d'une vie dispensée de travail, et ornée seulement d'une brillante et superficielle éducation littéraire, profondément discordante avec leur position réelle, qui se fait maintenant sentir de tout son poids, et qui peut les conduire bientôt à une triple catastrophe si on ne leur vient promptement en aide. Le jeune homme, quoique léger, mais spirituel comme un vrai littérateur, est animé d'une bonne volonté de travailler d'une manière quelconque, regrettant de ne pouvoir ainsi être ouvrier, pour retirer sa mère surtout de cette affreuse situation. Cette mère est aussi estimable par son énergie et son élévation morales que par son intelligence spontanée : c'est la fille d'un
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républicain, aussi pur que vigoureux, tombé viclime presque volontaire de la réaction thermidorienne.
Malgré son admirable constance au travail le plus pénible, il est aisé de comprendre, par Tinsuffisance de nos salaires, qu'elle ne pourra longtemps soutenir ainsi deux enfants qui, en vertu de leur éducation, n'ont encore été bons à rien, malgré la meilleure envie de la soulager. Le jeune homme, pour lequel je sollicite votre cordiale inlervention, se trouve muni, outre sa forte instruction classique, d'une bonne connaissance spontanée de nos langues occidentales, anglaise, italienne, espagnole et même allemande; il a, d'ailleurs, passé quelques années dans une maison de banque et de com • mcrce qui n'a pas réussi, mais où il a appris la comptabilité commerciale; il ne sait de mathématique que les éléments les plus ordinaires. Je n'oserais vous prier de le placer, à titre d'expéditionnaire ou autrement, dans les bureaux de la Compagnie des Indes, où l'on doit naturellement tenir chez vous à n'employer que des nationaux. Mais, s'il vous était possible de lui procurer un petit emploi dans l'Inde, il serait loin de s'y refuser, et se sentirait même enclin à s'éloigner, pourvu qu'il gagnât assez pour soulager immédiatement sa mère et l'aider même prochainement.
Ce jeune homme est d'ailleurs en ce dangereux élat de républicanisme vague, plus affectif qu'intellectuel, qui me fait désirer qu'on Técarte, dans son propre intérêt, d'un milieu aussi agité que le nôtre, où ses défauts naturels ne peuvent qu'empirer, tandis que ses qualités réelles se développeraient bien mieux sur un nouveau théâtre extérieur, où, toute divagation lui devenant impossible, il sera forcé de spécialiser convenablement ses efforts. Si, par suite de ma demande,
Lia
90 MILL A COMTE 12 août 18i2.
VOUS avez occasion de le voir ultérieurement, je suis persuadé que vous le trouverez intelligent et loyal, actif quoiqu'un peu vantard, et très disposé à travailler honorablement avec une véritable efficacité.
Je vous serai très spécialement obligé de cette bonne œuvre, si elle ejjt praticable.
Tout à vous,
A'*^ Comte.
Je présume que j'aurai encore une fois l'occasion de vous écrire avant mon départ de Paris, qui n'aura lieu que dans les derniers jours d'août.
MILL A COMTE
(Reçu le dimanche 14 août 1842.) (Répondu le mercrrdi 24 août 1812.)
India Ilouse, le 12 août 1842.
Mon cher Monsieur Comte,
Je commencerai ma lettre en répondant à la dernière partie de la vôtre du î22 juillet, à celle qui regarde la malheureuse famille dont vous me dépeignez d- une manière si intéressante la triste position. Depuis que votre lettre m'est venue, je n'ai pas cessé, et ne cesserai pas de faire pour le jeune homme dont il s'agit la seule chose qui soit en mon pouvoir, c'est-à-dire de circuler parmi
\2 août 1S4'2. MiLL A COMTK 04
le petit nombre de banquiers et de négociants influents que je connais particulièrement, et surtout parmi ceux qui connaissent votre nom, cette partie de votre lettre. La concurrence inouïe qui est le fléau de ce pays de mariages féconds, et l'engorgement perpétuel, et en quelque sorte normal, de tous les canaux de Tindustrie, rendent malheureusement fort incertain le succès de cette démarche, à laquelle du reste rien ne manquera de ma part. Quant à Tlnde, il est inutile d'y penser. Vous avez très bien senti qu'on tient naturellement à ce que les places aux bureaux de la Compagnie soient remplies par des Anglais. Pour celles dans rinde, les plus considérables en sont destinées aux parents ou aux protégés des diff^érents membres du corps dirigeant, et les emplois qu'on ne donne pas à des Anglais sont réservés aux indigènes du pays. Restent les places au service des princes indiens. Mais d'abord on ne donne pas ces emplois en Europe : pour les avoir, il faut aller les chercher dans le pays, et cela avec de très bonnes recommandations ; encore a-t-on très peu de chances de les obtenir, sans compter que le gouvernement anglais, qui n'a pas perdu le souvenir des Bussy, des de Boigne et des Perron, défendrait vraisemblablement aux princes, qui sont dans leur dépendance, d'entretenir à leur service des étrangers européens, et surtout peut être des Français. Vous voyez ainsi combien peu je puis faire pour votre intéressant protégé. Au reste, la connaissance qu'il a des langues européennes me fait croire qu'il se trouverait mieux dans quelque maison de commerce, où l'on aurait besoin de quelqu'un pour la correspondance étrangère. En faisant donc connaître sa position aux chefs do quelques maisons de commerce et de banque, je fais
92 MILL A COMTE J2 août 1842.
probablement pour lui ce qu'il y a de mieux à faire, au moins pour le moment.
Si le plaisir qu'une lettre a donné pouvait se reproduire tout entier dans la réponse, celle que je vous écris aujourd'hui serait certainement de toutes les lettres que vous avez eues de moi jusqu'ici la plus agréable, car celle à laquelle je réponds a été pour moi une véritable fête : surtout par la nouvelle qu'elle m'annonçait de l'achèvement de votre sixième volume, et de sa publication toute prochaine, chose dont vos dernières lettres m'avaient presque fait désespérer. Il me tarde d'avoir ce volume et de le lire, et je me sens peu disposé, en attendant, à entamer avec vous des discussions philosophiques quelconques, que la lecture de la portion finale de votre système pourra rendre silot superflues.
Cependant, j'ai toujours beaucoup désiré qu'une véritable et franche comparaison, en quelque sorte systématique, de nos idées, soit philosophiques, soit sociologiques, pût s'établir entre nous deux ; en sentant ; __ toutefois que cela exigeait nécessairement, comme con-
j dition préparatoire, que j'eusse une connaissance com-
\ plète de votre grand travail philosophique dans son
r ensemble, et même que vous prissiez connaiswsance, jus-
'^ qu'à un certain point, de ce que j'ai moi-même écrit,
afin de pouvoir apprécier mon point de départ, et Tordre de mon développement intellectuel, ainsi que de suppléer à beaucoup d'explications, et de faire porter la discussion, dès le commencement, sur les points réels et fondamentaux de divergence, si toutefois il s'en trouve finalement, ce dont je ne puis pas décider. Je sais que je me suis toujours de plus en plus rapproché de vos doctrines, à mesure que je les ai connues
12 août 1842. MILL A COMTE 93
davantage, et mieux comprises, mais vous savez bien, en qualité de géomètre, qu'un décroissement continu n'est pas toujours un décroissement sans limite.
Je vous remercie on ne peut pas plus des détails que vous me donnez si aimablement sur votre position personnelle, ce que je ne compte pas comme la moindre des marques d'amitié véritable auxquelles vous m'accoutumez toujours de plus en plus. En apprenant à quel point, par suite de l'absurde modicité des traitements en France, un homme comme vous est mal rétribué de ses pénibles et fatigants travaux, je me sens presque honteux eu avouant que je retire d'une seule place, importante il est vrai, mais bien moins laborieuse que ce cumul d'enseignements mathématiques qui vous est imposé par le système des petits traitements, à peu près le triple de votre rétribution : ce qui du reste, eu égard à la cherté plus grande des choses de consommation ordinaire, et aux dépenses de position proportionnellement plus grandes, n'équivaut probablement qu'au double. U y a maintenant six ans que ce traitement m'est échu, par suite de ce que nous nommons une promotion au bureau : avant cela, j'avais ftiit pendant treize ans essentiellement le mrme travail, moyennant une rétribution, qui, en s'accroissant annuellement, ne dépassait guère la moitié de mon traitement d'aujourd'hui.
J'espère avoir encore une lettre de vous avant votre départ pour l'Ouest. Je vous remercie de m'avoir indiqué le moyen de vous faire parvenir des lettres pendant que vous serez en tournée. J'en ferai certainement usage, car, après la lecture du sixième volume, je ne pourrai assurément pas attendre votre retour à Paris, pour vous exprimer ce que cette lecture m'aura fait
94 MirX A COUTE 13 soûl ld)2.
éprouver. Je suivrai votre conseil, en laissant quelque port à |)ayer, afin de stimuler l'activité de Messieurs de la poste. Puisque je suis sur ce chapitre, je vous dirai, par parenthèse, que la compagnie des Indes me fait l'honnêteté de payer pour moi le port des lettres qui me sont adressées à leur bureau. Ainsi, je vous engage à ne plus affranchir les vôtres comme vous l'avez fait jusqu'ici, car je ne vois aucun inconvénient à ce que les habitants de l'Inde supportent une partie des frais d'une correspondance philosophique dont on peut se permettre d'espérer que l'avenir de l'humanité, là comme ailleurs, pourra retirer quelque fruit.
Je suis bien aise d'apprendre que vous êtes natif de Montpellier; c'est encore une source de sympathie, car j'ai moi-même passé dans cette ville les six mois les plus heureux de ma jeunesse, ceux de l'hiver -l8^0-2i. C'est même là que j'ai, pour la première fois, trouvé un ami, c'est-à-dire un aini de mon propre choix, à la dilTérence de ceux qui me furent donnés par des relations de famille. Cet ami, je ne l'ai pas revu depuis ; nous avons longtemps entretenu une correspondance, qui enfin a cessé un peu par la faute de tous deux, et je ne sais pas même s'il est en vie ; s'il l'est, il doit être pharmacien à Montpellier, et vous pouvez en avoir quelque connaissance. Il se nomme Bâtard ; c'est celui à qui la chimie est redevable de la découverte Intéressante du hroino : je ne sais pas si ensuite il a l'ail autre chose.
Votre tout dévoué,
J.-S. MiLL.
24 août 1848. COMTE A MlLL «JT
COMTE A MlLL
Paris, le mercredi ^4 août 1842.
Mon cher Monsieur Mill,
Quoique j'aie terminé le 18 les deux cents examens environ qui, accomplis en vingt-sept journées consécutives, constituaient cette année ma corvée parisienne, c'est seulement depuis hier soir que je suis totalement débarrassé des écritures, soitofticielles, soit officieuses, qui en ont dû résulter. Me voilà donc pour quinze jours, jusqu'à ce que je commence à Rouen ma corvée provinciale, en pleine liberté provisoire; ce sont là mes seules vacances, obtenues au prix d'une laborieuse suraccélération des opérations que je viens d'achever à THôtel de ville de Paris ; toutefois, ma tournée départementale est moins chargée cette année que de coutume, surtout en comparaison de ce que je viens de terminer ici. Cette tournée occidentale sera une sorte de délassement, salutaire au moins, s'il n'est agréable, malgré le peu de commodité que présente cette manière de voyager à temps et à lieu marqués.
Cette diversion physique sera d'autant mieux goûtée cette année, que ce sera la première tournée que je ferai sans avoir l'esprit préoccupé de ma grande composition, enfin terminée et même publiée.
Le premier usage que je me plais à faire de cette liberté temporaire, c'est de répondre longuement à votre
96 COiMTE A MILL 24 aoiil 1842.
aimable lettre du 12; je ne quitterai d'ailleurs Paris que le 30, pour aller, pendant quelques jours, coutempler nonchalamment au Havre cette Manche qui nous sépare, avant de commencer mes opérations de Rouen. Comme vous l'avez très judicieusement senti, il doit y avoir maintenant une quasi-suspension de notre conversation philosophique jusqu'au moment très prochain où les impressions du sixième volume lui auront communiqué une activité plus prononcée ; aussi ne vous parlerai-je essentiellement, dans le cordial épanchement d'aujourd'hui, que de choses personnelles.
Je dois, à ce sujet, commencer par vous remercier vivement de votre sollicitude évidente pour l'intéressant jeune homme dont je vous ai parlé. Peu étonné qu'il faille renoncer à toute espérance sur l'Inde, je dois attacher beaucoup de prix aux actives démarches que vous poursuivez, afin de le caser utilement dans quelque importante maison de commerce ou de banque. Je ne suis pas encore sans espoir de le placer ici, mais, ])ar les motifs que je vous ai signalés, je préférerais qu'il fut un peu dépaysé, outre que la supériorité des traitements anglais lui permettrait davantage d'aider ainsi un peu son estimable et malheureuse mère.
Je ne saurais vous exprimer dignement combien je suis à la fois touché et honoré de la profonde joie avec laquelle vous avez accueilli l'annonce de la prochaine publication de mon sixième et dernier volume, qui a paru, enfin, le 18 ; j'ai trouvé ce jour-là, chez moi, mes exemplaires particuliers, en venant de terminer à l'Hôtel de ville mes laborieuses opérations de Paris. Mais cette attente si flatteuse me fait en quelque sorte trembler, en me donnant à craindre que Timpression eflfective ne mérite pas de rester au niveau d'une telle espérance.
21 août 1842. COMTE A MILL 97
Comme vous Tavez très-bien senti, c'est seulement après cette lecture que pourra s'établir, entre nos deux manières de voir, une confrontation pleinement décisive, et, j'espère, profondément efficace.
Jusque-là, je voudrais bien utiliser le quasi-repos dont je vais jouir pendant quelques semaines pour prendre sérieusement connaissance de ce que vous avez déjà écrit. L'entière terminaison de ma grande élaboration m'autorise maintenant à me relâcher un peu de la salutaire sévérité de mon hygiène cérébrale, relativeinent à rindispensable abstinence de toute lecture philosophique ou politique : du moins je puis le faire sans inconvénient pendant un an environ que je vais mettre à me reposer, et à préparer la composition de mon traité de philosophie politique.
Toutefois, je me suis trop bien trouvé de ce régime pour l'abandonner essentiellement, même dans cet intervalle ; après m'avoir facilité l'accès et la construction de mon point de vue final, il doit me servir à m'y mieux installerfamilièrement et à yamenerles autres penseurs. Mais je me suis depuis longtemps réservé de m'y ménager, pour l'époque où j'entre aujourd'hui, quelques exceptions choisies et passagères qui doivent tourner à l'amélioration de mon propre système, au moins en ce qui concerne son installation finale, qui ne saurait s'o pérer sans une sorte de soudure spontanée avec les autres con<!eptions philosophiques. Or, la connaissance exacte de vos travaux constitue, à mes yeux, la première de ces communications privilégiées ; après quoi, je compte apprendre, à ma manière, la langue allemande (comme j'ai déjà fait pour l'anglaise et l'italienne, et comme je fais en ce moment, mais par pure récréation, pour l'espagnole), atin de saisir directement les points
J. s. Mill et Aug. Comte 7
98 cbJS'tE A k\ll U août 1842.
de contact nécessaires qiie doit avoir ma philosophie, si elle est vi-aimèht opportune, avec les penseurs germaniques, malgi'é leurs nébulosités métaphysiques.
Je regrette de n'avoir pas pris une note exacte des indications que nie donna M"" Grote, que je vis un moment au début du printemps, sur les numéros des diverses revues où vos travaux ont été insérés. Eli attendant vos renseignements à ce sujet, qui, tnalheureuseraerit, ne me servîriiient jilùs qu'à nioh retour, à la mi-octobre, je i'erai demain, à celle seule fin, une visite à Marrast ; et si, comme je l'espère, il peut me donner à cet égard toutes les informations convenables, je tâcherai de me procurer, chez Galignàni ou chez Baudry, les cahiers correspondants, àlin de les emporter dans mon voyage. Je serais heureux, en rentrant à Paris, de me trouver aussi au courant de votre clabo> ration jusqu'ici, que vous aurez eu alors le temps de l'être quant à la mienne.
Au moment où vous recevrez cette lettre, le sixième volume sera vraisemblablement entre vos mains depuis quelques jours; en sorte que je suis dispensé de vous expliquer les entraves imprévues qui ont failli en empêcher ou en retarder la publication. L'ignoble préambule par lequel mon servile éditeur et son digne patron, M. Arago, ont souillé ma préface, d'après un acte de violet^ce littéraire dont ils ne tarderont pas à subir tous deux la grave responsabilité, doit vousavoir déjà expliqué pourquoi cette préface, qui seule reslait à imprimer dès la dernière semaine de juillet, a retardé de quinze jours, au moins, l'apparition du volume.
M. Arago n'était pas à Paris, et l'éditeur Bachelier a attendu son retour pour soumettre humblement cette prélace à l'insolente censure d'un charlatan habile,
24 août 1842. cdAitE A iflLL ^
qui, toujours disposé à subbhdotineh ses fcohVictioils à ses passions, s'imagihe (Jue tous les autres sont aiiisi faits. Le inalheureux amiral Duiiiont d'Urviiie rdvail autrefois Surnommé « le Sultan de rObserVatbirè », et rien ne le peut mieux caraclériser que cette judicieuse expressioh. Habitué à voir tout rariiper ou fléchir dans le inonde scientilique, où, comme Vous savez, le courage est beaucoup plus rare aujourd'hui que partout ailleurs, cet homme ne veut pas souffrir qu'il s'imprime sur lui autre chose que des louanges, dans une maison dont sa protection a fait ou soutenu la fortune, et qu'il tient, en ce moment, sous l'appât irrésistible d'une cinquantaine de mille francs, qu'il dépend de lui de faire gagner à qui bon lui semblera, par suite de sa ridicule proposition de mathématique nationale, pour l'absurde réimpression officielle du mauvais ouvrage de Laplace. Il y a quinze jours environ que, sous cette libérale influence, le libraire Bachelier osa venir me proposer foriiiellement la siippressioii de la phrase de ma préface où M. Arago est nommé, me promettant, en revanche, dans sa naïve ignominie, qu'il exercerait à mon proUt la même censure officieuse sur les ouvrages qu'on pourrait vouloir publier chez lui contre moi ! ! ! Comme je menaçai des journaux et même du Tribunal de commerce, on n'a pas osé, par suite de mon refus, réaliser la menace qu'on m'avait faite de s'abstenir de la publication du volume ; l'ignoble servilité de l'un, et la lâche animosité de l'autre, se sont alors satisfaites par le honteux expédieht de ce carton collé, à mon insu, au devant de mon livre, dont l'eflet iinal se trouvera ainsi tourné contre les auteurs de cette scandaleuse usurpation.
il faut que la passion ait bien aveuglé un homme tel
COMTE A HILL U aoùl 1841.
1. Arago, qui, quoique fort léger et très superest néanmoins intelligent, pour l'avoir empêché mprendre que, par ces quelques lignes malencon- >s, il inforn)ait involontairement le public de la Lieuse censure exercée à son prolit dans les atelu sieur Bachelier ; en même temps, un homme si souvent usé de subterfuges pour décliner ta isabilité des actes blâmables auxquels il avait le concouru, s'esl ainsi lié spontanéaient à mon , en se déclarant, avec une insolence qui ne irtc aurune rétractation ultérieure, l'un des ditneneursde [^intrigue inique tramée comme moi, oie polytechnique, en 1840 ; ce dont je ne l'avais lême nullement accusé en personne. Si j^en crois centes dispositions qui semblent se prononcer lans le sein de cette grande école, l'avidilé de ago pour la popularité aura |>eut-ètre beaucoup à ■ir bientôt des impertinences brutales qu'il s'est ses à mon égard. Mon premier mouvement, je ous l'avouer avec franchise, en voyant jeudi ma ;e ainsi frauduleusement maculée, avait été de aussitôt un éclat décisif contre les deux auteurs tie violation grossière ; mais je me suis ra[>pelv à > que j'avais terminé cette fameuse préface par )nce de ma résolution formelle de m'abstenir de réponse aux récriminations quelconques que ce lie pourra susciter. Rn conséquence, la région fronl'emportanr bientôt sur la région occipitale, j'ai , après quelques heures, ce qu'une indignation anée m'avait d'abord inspiré à ce sujet, et vous r/., aussi bien que tous mes amis, compter, d'après iuier empire sur moi-même, que ni en ce cas, ni L;un autre, je ne permettrai à d'aussi iudignes
U août 1842. COMTE A MILL 101
personnages d'exercer jamais la moindre perturbation effective sur le cours continu de mes méditations philosophiques.
Me voilà seulement forcé de chercher un autre éditeur pour mes ouvrages ultérieurs, ce qui m'engagera en des démarches peu conformes à ma nature et à mes habitudes ; mais je ne puis plus rester en relation avec une maison qui a aussi servilement endossé la livrée de M. Arago. Je suis malheureusement lié d'avance envers elle quant aux autres éditions de Touvrage actuel. Toutefois, on m'a déjà assuré que la violence littéraire ainsi accomplie contre moi m'autorisait légalement à faire résilier mon traité antérieur avec Bachelier; je m'en assurerai à mon retour; en sorte que j'aurai peutêtre, alors, pour la première fois de ma vie, un procès à soutenir ou même à provoquer : heureusement que ce serait devant le tribunal de commerce, où je pourrai me passer entièrement des légistes, si le sieur Bachelier se refuse à une résiliation volontaire, que je lui proposerai préalablement.
Avant de continuer ma lettre, je dois, crainte d'oubli, me hâter de vous donner d'heureux renseignements sur votre ancien ami M. Balard. Il a quitté, depuis quelques années, Montpellier et la pharmacie, pour s'établir à Paris, où il est maintenant en bonne position comme professeur de chimie à la Faculté des sciences. Quoique je ne le connaisse point personnellement, je sais qu'il passe pour un estimable professeur. En tout cas, son silence scientifique^ depuis son intéressante découverte initiale du brome, suffirait à le montrer exempt de ce facile charlatanisme qui pousse aujourd'hui la plupart des chimistes à occuper sans cesse l'attention publique de travaux sans portée. Si vous
jfjpz feprendpe î)ypc lui (es hepfpuses relajÎQns 4p re prpipièrejpuiipsse, il yoifs sprajt donc ir^s facile les renouer, et je m'offre même à vous sprv'i'flinmédiaire, poqr pçH que voqs le jugiez qUlp- /ï(ifl)ti0 pprsoqpe)le, (Je pins et» plus paraptéri^éfi. commpqpe pvjdpipoiçpt à s'établir pntfe pqhs avant stant si flésiré (J'npe entrevue (lirecte, me détermine e ppint diPTiÉrfir davantage l'imporiante confidence vée d'un changement esseptiel, plutôt favorable que ieste> sprvepu, depuis ma dQruière lettre, dans ma lation domestique, par suite du départ volontaire, et ibablement irrévocable, de M""' Comte. Marié depuis 13 de di^-sept années, par suite d'une fatale incUna- [), à Mue femme donée d'une rare élévation à la fois raie et intellectuelle, mais élevée dan§ fl^ vicieux ncipes, et suivaof gne fausse appréciation de la conion nécessaire de son sexe dans l'économie humaine, I défaut total d'inclination pour moi n'a jamais 'mis que sa tendance indïsciplinable et despotique t être, à mon égard, suffisamment compensée par ces ■ctueuses dispositions, seul privilège où les femmes puissent ptre suppléées, fit dont l'anarchie actuelle empêche de sentjr convenablement l'heureuse puisice. Aussi tous mes travaux philoso])hiques se sontpréparés et accomplis ainsi, non seulement, comme is le savez déjà, sous le poids très grave des embarras tériels, mais encprc au milieu des perturbations plp? iiloureuscs et plus absorbantes résul|ées df la quasiitinuilé du degré le plus iqtime de la guerre civile, juel domestique. L'événement qui vient de s'accomr pie fait espérer que, désormais, à défaut d'un bon- \ir interne pour lequel j'étais fait, mais auquel j'ai renoncer depuis longtemps, j'aurai fin mqins la triste
^ août ^842. Ç(\^^ 4 l|(|.L tq3
tranquillité de risoleprient, ^ès )ors çoff^pje^ ppqr \i(\^\. Mes amis ont trouvé, en géqéra], trop onéreuse |a pension annuelle de tfois rnj|)e francs qpe je me suis ainsi imposée volontairenfient ; niajs, quelque éljBvée gfi'elle puisse sembler à raison de mes ressources actuelles, elle ne Test pas trop pour |es (jivers besoins d'uf)^ femme dont la haijje vajeur pe dpjj pas ruafériellemen^ souffrir des torts de son caractère e( de son éducation, quelque graves qu'ijs puissent êjre. fie Tliumefir cjonf je vous crois, vous trouverez sans dou^e, com|pe moi, qiie d'ailleurs ce n'est pas ^rop cf^èrenfient acheter la paix. Quoique né pauvre, j ai toujoijfs regîfrçfé comme un très grand avantage lîj faculté progressive de transformer en simples charges p^cppiaires Igs divers ejnbarras socjaux. Quoj qu'il pp soit, vous voyez ipaintfînant que ce n'est point sans une douloureuse expérimentation personnelle (jue j'ai si soijyenf paractpris^ )a funeste réaction de l'anarchie actuelle sur 1^ dissolution croissante des liens domestiques, encore eicc|usivement placés sous l'impuissante protection des conviçtiops tbéologiques ou métaphysiques.
Cette séparation, dès |ongtemp3 préméditée, pt même au fond indispensable, m'a été d'a})ord annoncée ))rusqgement, au mois de juin, au milieu de la principale élaboration de mes conclusions philosophiques; te}|p est la principale source des entraves morales dont je vous ai parlé alors. Sentant le danger d'une telle crise en un tel moment, j'ai exigé et obtenu que TaccompUssemept en fût différé jusqu^au commencement d*août; ce qui m'a permis de terminer entièrempnt mon ouvrage dans le temps strict que me laissaient mes devoirs professionnels. Consommée depuis le 5 de ce moi^, cette
séparation, qui n)e fçra mîepx goûter la diversion de
i COMTE A M[LL 24 mAi IBt2.
)n prochain voyage, me semble de plus en plus avan- ;euseà mon sort ultérieur, en dissipant l'oppression l'inquiétude presque continues sous lesquelles me laient jusqu'alors l'altcnte ou l'impression de quelque uvelle lutte conjugale. Il est seulement bien regret- )le que les besoins d'affeotion, que j'éprouve si vlvem\; soient chez moi si peu salisfails, sans que ccpennt je croie l'avoir mépîté par aucune faute grave, tre que celle d'avoir épousé une femme dépourvue itfeclion à mon égard.
Telle esl la confidence personnelle à laquelle je fais allusion, et qu'un événement précipité, que tout nonce devoir déterminer un changement durable, en rtu de sa profonde opportunité, m'a conduit à ébauer ici avant notre entrevue directe, où, si le cas vous éresse suflisamment. Je pourrai compléter cette somtlre indication par les développements qu'une lettre
comporte guère.
4tin de vous mieux signaler l'ensemble de ma situan personnelle, je dois également vous indiquer le agrin exceptionnel avec lequel je me trouverai, cette née, terminer pour la quatrième l'ois consécutive, oi que le sort en décide, ma tournée obligatoire dans ville même où je suis né, où j'ai demeuré sans cesse iqu'à l'âge de seize ans, et où restent encore mon re et ma sœur. Cette sorte de paradoxe s'expliquera ilement quand vous saurez que les rancunes relituses, servant de voile et d'aliment aux cupidités ivées, ont conduit ma sœur à détourner à son prolit clusif les affections de mon faible père, au point de i frustrer totalement de mon modeste patrimoine, r lequel, heureusement, je n'avais jamais compté. Je
signale ce dernier symptôme que pour mieux carac-
24 août 1842. COMTE A MILL 105
térîser un système d'exclusion paternelle, suivi depuis vingt ans, peut-être, avec cette longue persévérance que donnent aux femmes la dévotion ouverte et le célibat prolongé ; tandis que, si on se fût rapporté à ma générosité pour un tel sacrifice pécuniaire, j'y eusse aisément consenti ; trop heureux de conserver à ce prix des alTections de famille dont je sens profondément toute l'importance pour le bonheur réel. En résumé, me voilà depuis cinq ans, malgré beaucoup de longanimité, et trop peut-être, forcé, par dindignes procédés, de passer quelques jours dans ma ville natale sans y revoir mon père : aucune tentative n'a été faite de la part de ma famille pour changer cette déplorable situation, dont la prolongation est entretenue par les inspirations des prêtres, qui convoitent le faible héritage de ma race. Vous voyez aussi, mon cher Monsieur Mill, que ce n'est pas sans d'intimes expériences personnelles que j'ai tant proclamé la tendance moderne des croyances religieuses à déterminer, depuis deux ou trois siècles, contrairement à leur vaine prétention nominale, des discordances nationales, civiles et domestiques. Adieu.
Votre dévoué,
A** Comte.
Suivant l'avis contenu dans votre dernière lettre, je m'abstiendrai, dès aujourd'hui, d'affranchir.
MIH. 1 !»(|TP 10 sepl. (842.
eçu le mercredi 14 seplemlire 1842, à Rennes), indu le vendredi 30 se|>lenibi'i' 1812, k UorJcaui).
ln<1]a Ilouse, le 10 Mptembre 184?.
Mon cher Uonsieur Comte, )U$ mt; croirez à p^inp, q|iand je voi)s dira} que, le ^ujom'd'tiuj, je |]'^i pi^s epcpr^ vq|.re sixi^ffie me. Persoppp ici pe )'a. Vous ne pouvez pas, saiis voir fait l'expériencp persp|iqe)Ie, yoiis fai^e u(ip popvepaJ>lp ()es lenteurs et de l'indi|férençe de pe ppmftre de ljt>raire? qui eptretiepnenl chez oous itpniecceçjes livres piètre |a Frapce et ("Anglet^rr^mêiue, je pe croyais pas que ces jentejifs pyssept rolonger à tel ppjpt. d'ai]t<int pipips que je p'en i pas eu connaissance à l'occasion ijes ^]}]T^& mes, n'ayant appris leur publication à Paris que leur apparition ici. Aujourd'hui même, pas un de ibraires ne me donne une espérance certaine pour oiir donné- Si j'avais prévu de si longs retards, ■ais fait venir Touvrage Je paris directement, au en de quelques personnes de ma famille qui s'y valent alors : mais, comme elles ne devaient revenir Il bout de quinze jours, je ne voulais pas attendre arrivée. Maintenant, elles sont ici depuis huit jours, oi, malgré ma faim, je suis encore à jeun de votre ^ Jamais je n'ai trouvé plus diftlcile l'exercice de
iQ sept. m8. MILL 4 pqifTP ifl7
l'attribut essentiellement pbilospphiqHe de la patience. Cependant P'e^t le senl remède; car je sais, par expérience, gne si je m'adressais à quelqu'une des maisons de Paris qui font de? expéditions à l'Angleterre, il faudrait pent-être att^Pdre encore trois mois. Pn voit très
bien qne l'industrie n'pst pas, au mpins jusqu'à présent,
(}il ressQrt des Français, car, bien que si éveillés îl tant d'autres égards, ils font les affaires du comn^erce quaM en dorn^ant. Leur défaut total de ce que noqs appelons jci ponctualité me paraît expliquer leur infériorité industrielle par rapporta plusieurs autres nations, qui n'ont certainement sur eux aucune supériorité naturelle.
Aujourd'hui donc, je n'ai à vous entretenir flUP d'affaires personnelles. Pour en commencer par pelle de votre intéressant protégé, je vous dis avec regret que, par suite de l'immense concurrence dont rapcrpjsspment progressif est à peine compensé par toutes les améliorations industrielles des temps mpdernes, mes efforts pour lui ont été jusqu'ici infructueux, je vous epyoie la réponse du banquier le plus important dP
liondrps, hpmme recomroandable h tous égards, ef très
distingué par son intelligei]ce. C'est la plus favorable
de celles qnp j'ai reçue?, et la spule qui donne une
lueur ^'espérance : vous verrez comme cette Ipepr esf faible. Toutefois je ne relâcherai pqs mes efforts, et si U chose est possible, j'espère que j'y parviendrai.
Vous pouvez vous figurer, beaucoup mieux que je ne saurais l'exprimer, combien je dois sentir profondément l'honneur et la (Joueeur de la preuve d amitié réelle que vous me donnez en vous ouvrant à moi avec
une si touchante confiance sur les chagrins de votre situation personnelle. Quant à l'événement în)portapt
MILL A COMTE 10 sept. 1S4!.
la rupture probablement finale de vos liens domesues, je trouve très naturelles les soufirances morales i ont accompagné chez vous cette crise de votre exisice affective; mais, en résultat, je pense comme vous e cette séparation doit probablement exercer sur tre avenir une influence favorable. Lorsqu'une perine, douée de l'élévation morale et intelleeluelle 'avec la noble impartialité qui vous distingue, vous iordez à M"" Comte, lorsque, dis-je, une personne reille, et un homme de votre supériorité à tous égards, trouvent fatalement condamnés à ne pouvoir vivre semble qu'en état de lutte continue, je pense qu'ils ivent, dans l'intérêt bien entendu de l'un et de l'autre, rtout s'ils n'ont pas d'enfants, se résigner à vivre parement. De pareilles incompatibilités, qui souvent istent sans aucun tort vraiment grave de l'une ou de litre part, ont rendu pour moi, jusqu'ici, )a question divorce une question indécise, comme plusieurs très questions de morale particulière, depuis longnps jugées et décidées pour vous. Je suis loin d'avoir r ces matières une opinion contraire à la vôtre ; je li pas, â vrai dire, une opinion arrêtée, et je suis
•me assez porté à croire (i), car, pour en décider
évocâblement, il faudrait attendre une connaissance js profonde de la nature humaine, soit en général, it dans ses variétés.
Peut-être ma conversion à cet égard serait une ivre réservée à votre Traité de Politique. En tout cas, sens profondément ce qu^il y a d'amer dans la position in homme fait comme vous pour le bonheur domesue, et dont les efforts pour y atteindre se terminent,
1) Ici quelques mois manquent dans le
10 sept. 1842. MILL A COMTE 109
après tant d'années, par un si triste dénouement. Cet isolement doit être surtout pénible à un homme qui, par goût et par habitude, se tient retiré du monde ordinaire, et ne cherche que chez lui la satisraction de ses besoins d^affection. Du moins ceux à qui vous faites rhonneur d'admettre en leur faveur des exceptions à votre règle ordinaire de vie, ne peuvent qu'éprouver le désir le plus vif de vous offrir des consolations sympathiques quelconques, tout en sentant Tinsuftisance profonde de toute compensation pareille. Quant aux conditions accessoires de la séparation, vous avez agi dignement, et d'une manière convenable à l'élévation de votre caractère.
Je suis très sensible à votre désir, si honorable pour moi, d'employer les prémices du loisir comparatif dont vous allez jouir, à vous informer de mes divers écrits. Mais je serai charmé si Marrast n'a pas pu vous donner les renseignements que vous vous proposiez de lui demander à ce sujet. La plupart des articles que j'ai insérés dans des revues sont si intimement mêlés à des choses du moment, et presque tous se caractérisent, à plusieurs égards, par une si grande immaturité d'idées, que vous feriez mieux de vous borner, en ce qui les regarde, à la lecture d'un petit nombre d'entre eux, que je me propose de réimprimer, avec des suppressions et des émendations considérables. Quand j'ai parlé de la , lecture de ce que j'avais déjà écrit, comme devant faciliter, de votre côté, la confrontation de nos idées philosophiques, j'avais principalement en vue l'ouvrage systématique dont l'impression vient de commencer, et qui, avec toutes les imperfections que je lui reconnais, et toutes celles que je n'y reconnais pas, dépasse pourtant de beaucoup tout ce que j'avais fait antérieure-
m CblItË A tilLL 30 sépL 1843.
ment. Non seulement j'y ai traité des questions plus profondes, et en les approfondissant davantage, mais aussi les concessions que je suis forcé de faire aux opinions régnantes y sont bien inoins étendues, en raison du public plus choisi auquel l'ouvrage est destiné.
Il ne me reste plus, pour le moment, qu'à vous faire les remerciements les plus sincères des renseignements si satisfaisants que vous m'avez donnés sur mon ancien ami, M. Balard, que je croyais ne plus revoir. J'accepte avec reconnaissance votre proposition obligeante de me servir d'intermédiaire pour renouer mes relations avec lui, pourvu toutefois que cette aimable infraction, en ma faveur, d'une de vos règles d'hygiène mentale, ne vous coûte réellement pas.
Votre dévoué,
J. S. MlLL.
Dordeaux, le veadi-cdi matin 30 septembre Ml.
iMon cher monsieur Mill,
J'attendais avec beaucoup d'impatience d'être arrivé
Ici, où je me repose quelques jours, au milieu de mon
ennuyeuse course, et après avoir achevé plus delà nioi-
tié de ma corvéa provinciale, pour répondre un peu
âb sept. 1842^. COittE A JvilLl ill
librement à votre bonne lèlfre îlu dO, ique j'ai reçue très exactement à Rennes le 14. (Quoique celte ré|)onse; par suite de l'étrange indolence de mon libraire, doive encore essentiellement porter sur des communications personnelles, elle n'en est pas moins une heureuse diversion à l'atmosphère ânti-intellectuelle où Je suis momentanément plongé depuis un mois, et surtout dans la cité toute matérielle d'où je vous écris. Toutefois, dans cette sorte d'exil périodique de ma chère vie parisienne, je remarque de plus en plus, avec une profonde satisfaction, combien est intime et naturelle la subordination volontaire et croissante qui rattache les divers foyers français au centre parisien, et qui, pHnciiial privilège politique de la situation iVançaise, constitue un si puissant moyen d'accélérer et de consolider le progrès social, non-seulement pour la France, mais aussi pour l'ensemble de l'Occident européen. Mênié dans cette Gironde où je me trouve aujourd'hui, point d'appui spécial de ces malheureux brouillons dont l'orgueil anti-politique a tant entravé et aggraVé notre grande crise révolutionnaire, je sens combieil les tendances (lispersives s'effacent de jour en jour, malgré des intérêts fort actifs, devant cette heureuse spontanéité qui partout, chez nous, entraîne instinctivement, dans l'ordre intellectuel et moral, aussi bien que dans Tordre matériel, les diverses populations à une intelligente imitation du type parisien ;de manière à réduire de plus en plus à l'action parisienne le but essentiel de nos efforts philosophiques.
Je ne puis m'empècher de vous manifester cette impression, comme constituant ^)our moi la plus précieuse compensation des ennuis et des latîgues de cette rude excursion annuelle*
t12 COHTIC A MILL 30 sept. ISIZ.
Très surpris d'abord, autant que contrarié, d'apprendre que, au milieu de ce mois, vous n'aviez pas encore reçu, à Londres, mon volume tinalj'ai eu depuis plusieurs occasions de me convaincre que la nonchalance commerciale de nos libraires, et surtout du mien, dépassait toutes mes prévisions antérieures ; à Rennes même, où j'ai lu votre lettre, un de mes amis n'avait reçu son exemplaire que le 9 septembre, et même grâce à plusieurs lettres non affranchies qu'il avait tini par écrire à Bacbelier.
A Bordeaux, un ami d'enfance, que j'y ai vu hier, n'avait pas encore reçu aujourd'hui, lin septembre, un livre dont les exemplaires m'avaient été remisa Paris dès le 18 août ! Je n'avais pas d'idée d'une incurie poussée à ce point, et je n'ose maintenant m'assurer que, à l'instant où vous lirez celte lettre, vous ayez déjà pris connaissance de mon volume, que j'avais cru naïvement entre vos mains dès la fin d'aoï^t, comme c'était si praticable. Par suite d'un tel désappointement, une notable partie de ma dernière lettre a dû vous sembler profondément inintelligible ; mais, comme il n'y a aucun inconvénient à en ajourner l'explication, je me dispense de vous occuper de nouveau d'un incident sur lequel vous pourrez aisément revenir quand votre exemplaire sera enlin arrivé ; vous connaîtrez toujours assez tût ta turpitude inouïe commise à cette occasion, envers moi, par mon ignoble libraire et son digne patron, M. Arago. (letle conduite ne me permettant pas d'écrire familièrement à Bachelier, j'ai chargé l'un de mes amis de Paris d'aller le tancer un peu au sujet de la stupide lenteur de ses expéditions pour Londres. Vos observations sur le défaut de ponctualité pratique qui distingue encore le conmierce français, et qui nous
30 sept. 1842. COMTE A MILL il3
fait tant de tort dans l'ensemble du marché européen, sont extrêmement judicieuses. J'ai, dans ce moment, Toccasion a milière d'en reconnaître personnellement la justesse par la difficulté que j'éprouve presque partout, malgré que je paye toujours très-largement et que je ne néglige pas les avis préalables, à obtenir Tobservance réelle du degré suffisant de précision auquel je suis habitué pour les prescriptions journalières dont se compose mon très-simple régime matériel.
Toutefois, j'ai pareillement lieu de constater que, du moins chez les classes inférieures, ce défaut national est certainement- lié à une heureuse qualité comparative de notre caractère, la moindre préoccupation des intérêts matériels, et un plus vif instinct de sociabilité.
Je vous remercie bien sincèrement de votre constante sollicitude pour le malheureux jeune homme que jo vous avais recommandé ; je n'avais pas besoin de Taffectueux billet que vous avez annexé à votre lettre pour être parfaitement convaincu que vous avez tenté à cet égard tout ce qui était humainement possible. Je regrette, sans m'en étonner beaucoup, que vos efforts n'aient pas été plus efficaces, et qu'ils laissent môme peu d'espoir ultérieur. Peut-être parviendrai -je à placer ce jeune-homme à Paris, où il vient àe trouver un chétif travail provisoire ; mais, parle concours de motifs que je vous ai indiqué, je préférerais de beaucoup qu'il pût se caser à Londres, ou, en général, le plus loin possible d'un milieu trop agité pour son inflammable disposition.
Je suis infiniment touché de votre sincère sympathie pour ma triste situation affective ; c'est là, à mes yeux, l'une des précieuses consolations qui me restent dé-
J. s. Mill el Aug. Comte. 8
)14 COMTE A MILL 30 sept. IStl.
sonnais; l'indépendance involontaire que je viens ainsi d'acquérir me permettra, par compensation, d'en goûter |>lus comptètemenl l'eflicacité. L'obligation où je vais me Irouver davanlage de me réfugier de plus en l»luH dans la vie mentale, me deviendra, grâce à vous et à un petit nombre d'autres, d'autant moins pénible que mon développement philosophique tend graduellement à déterminer en ma faveur d'éminentes sympathies morales, qui en constituent, à mes yeux, la [)lu8 procieuse récompense. Suivant le cours naturel de ma vie. Je vois que, dans quelques années, mes plus douces relations personnelles seront résultées de mes travaux eux-mêmes, et n'en seront pas pour cela moins stables ni moins intimes que celles émanées des contacts ordinaires, même très prolongés. Je puis, en ce moment, faire à ce sujet une comparaison déi'isive, que le plaisir de vous écrire provoque trop spuutanément chez mol pour que, dans mon irrésistible habitude de penser tout haut avec ceux que ; j'en sens dignes, je doive m'abslenir de vous l'indiquer ; car je me trouve ici, pour ces deux ou trois jours de relâche de ma corvée oflicielle, auprès d'un ami d'enfance qui, depuis le collège, ne m'a jamais perdu de vue; et cejiendaut, quelque éclairée que soit sa vieille affection, je ne [)uis m'empècher de sentir que je sympathise déjà bien davantage avec vous qu'avec lui, par suite d'une plus parfaite conformité organique, conduisant à de plus intimes convergences philosophiques. Aussi n'ai-jc [las éprouve la moindre hésitation à vous faire, sur le grave sujet personnel dont nous parlons, des conlidences plus entières qu'à de bien plus anciens amis.
Quant à notre défaut actuel de concordance au sujet
ept. 1842. COMTE A MILL Ufi
du divorce, je suis persuadé que, malgré mon cas individuel, de nature heureusemenl exceptionnelle, quoique aujourd'hui trop peu rare, je ne tarderai point à vous ramener à mon opinion sur Timportance sociale de la pleine indissolubilité du mariage, dernier complément indispensable de Tinstitution monogamique, condition essentielle de l'économie finale ; car j'ai longtemps séjourné-dans la phase sociologique où vous êtes encore à cet égard, et j'en suis spontanément sorti, contre les tendances de ma propre situation personnelle, par suite des plus profondes convictions résultées de l'ensemble de mes méditations politiques. Sans me targuer ici du mérite si naturel, chez tout philosophe, d'une conduite conforme à ses principes, je dois du moins vous faire observer que l'inébranlable persistance de cette conviction au milieu des motifs privés qui devraient me solliciter si énergiquement en sens contraire, constitue cer* tainement une présomption très puissante en faveur de l'appréciation philosophique qui m'a conduit à penser ainsi, et qui me ferait opiniâtrement me refuser à toute tentative de divorce, quelque heureuse qu'elle pût èlre exceptionnellement pour moi, si, ce qui ne serait pas impossible, une prochaine poussée révolutionnaire venait une seconde fois importer chez nous ce dissolvant protestant. Si nous avons le bonheur de nous voir l'hiver prochain, comme M. Lewes me le lit espérer, je pense que quelques heures de libre discussion spéciale à ce sujet détermineront entre nous une convergence aussi satisfaisante sur ce point important d'organisme social que nos propres réflexions séparées en ont déjà spontanément réalisé sur tant d'autres, sans attendre môme le traité de phîloso* phie politique où, comme vous \\i présume/ juste*
" ^"TK A ïrtl.f. 3fl6,.|.i.if-4?.
eut, cet article essentiel sera convenablement explilé.
Je suis heureux d'apprendre; que, contrairement au us grand nombre de mes amis, vous avez apprécié scntiellement comme moi ma conduite au sujet -des rangements pécuniaires nécessités par cette sépara- )n, et que je persiste de plus en plus, après avoir eu temps d'y rétléchir de sang-froid, à ne pas trouver agérés, quoique ma situation actuelle puisse les faire traître onéreux. N'y eussé-je gagné que de préserver : toute altération la générosité de mon caractère, je Dirais avoir pris ainsi une mesure très avantageuse, je suis bien aise d'être, sous cet aspect secondaire, einement compris d'une âme aussi élevée que la •tre.
Tant de gens, même distingués, qui prennent un in minutieux de leur personne physique, sont si disisés à négliger tout ce qui peut maintenir ou augenter leur valeur morale, que je suis heureux d'être isi conduit, autant par ma nature que par mes prin- |)es, à ménager scrupuleusement dans la vie active i germes de grandeur que mon organisation contenait, qui constituent, à tous égards, la plus précieuse irtion de mon être; aucun homme sensé ne devrait rtes me taxer, à ce titre, d'imprudent calcul. Or, loique ma principale récompense doive être, à cet ard, en moi-même, je me sens heureux de pouvoir isi me corroborer de votre pleine approbation contre s sollicitudes mesquines ou superliciellcs. Comme vous l'aviez prévu, la visite spéciale que j'ai te à iMarrast, quelques jours avant mon départ, pour Dîr la liste exacte de vos articles, s'est trouvée pleiinent inutile; il ne m'a pu fournira ce sujet aucune
i: -^ '. :iii. rO^TE A MILL HT
îDdiratioD précise. Quoique irotre aimable modestie aeeoulumée vous porte à vous féliciter d'un tel dêsappoiotemeot, je contioue. pour mon compte, à regretter de o*avoir pu aîusi employer le quart de loisir que me procure ma tournée à prendre une connaissance détaillée de tous vos travaux antérieurs, où j*eusse bien su faire la part d'une inévitable précocité philosophique. Toutefois, je me résigne donc paisiblement, puisqu'il le faut, à attendre, mais non sans impatience, l'importante publication dont vous êtes maintenant occupé, et qui permettra entre nous une conirontation plus décisive qu'elle n*a pu Tétre jusqu'ici, quoique, du reste, je sois d avance certain quelle ne changera rien d'important à l'heureuse concordance dont je me liens déjà pour assuré sur les dispositions les plus fonda> mentales.
J'est>ère, d*ailleurs, que la lecture du sixième volume vous fait déjà sentir que cette convei^ence spontanée est encore plus complète que nous ne Tavons tous deux présumé.
Cest avec un bien grand plaisir que, dès mon prochain retour à Paris, où je compte toujours rentrer le IS octobre, je m'occuperai de vous servir d'intermédiaire pour renouer vos anciennes relations amicales avec un homme aussi personnellemeat estimable que m'a toujours paru Tétre M. Balard, quoique je le connaisse fort peu, sans Favoir d ailleurs jamais vu. Malgré que cet oflice me fasse un peu sortir de mes habitudes de vie, je vous assure que cela ne me coûtera nullement, à votre intention, et envers un tel homme.
Sauf Tennui de mes examens, encore plus mauvais cette année en province qu à Paris, mon voyage m'a jusqu'à présent peu fatigué, ayant [lu être presque
COUTE A MILL 30»epl. m2.
rs assez doucemeDt divisé. Mais, après m'être : trois jours dans celte ville, où heureusement je en d'officiel, je vais être plus rudement traité a seconde moitié de ma course, sinon par les ns peu nombreux propres à mes deux derniers s, du moins par un parcours plus rapide, sul- 1 voie la plus expédiiive et la plus Tatigaale. reuseinenl que je sens ainsi venir la lin de mon nnuel, et que j'irai par là rejoindre, avec mes ides chéries, la seule diversion régulière dont je i maintenant, c'est-à-dire ma stalle aux Italiens, bonne perspective va me donner la force de supaisémenl les quatre ou cinq nuits de voitures, et lite d'entière insomnie, qui vont ainsi, à partir s-dcmain, se trouver accumulées pour moi, à de ) intervalles, dans les deux dernières semaines a circuit, tandis que les cinq premières ne m'en ^qu'ici amené que deux.
s voyez, mon cher Monsieur Mill, que je prolonge ^ir cet entretien fraternel, qui, avec une ou deux < IcttreK analogues, sans être équivalentes, con-
dcpuis un rtiois, ma seule diversion vraiment c, soit morale, soit mentale. J'espère que, dans prochaine lettre, que je recevrai, sans doute, à
peu de jours après ma rentrée, vous m'annonenlin l'arrivée de mon volume final, et le commient d'une appréciation envers laquelle j'aurai irs, jusqu'à révèiiement, l'inquiétude bien natu- |ue ta réalité ne réponde pas suflisammenl à une e aussi complètement honorable pour moi. Tout à vous,
A'" Comte.
23 oci. 1H«. MILL A COMTE H9
MILL A COMTK
(Reçu le mercredi 25 octobre 1818.) {Répondu le samedi 5 novemltre 1842.
Indi.1 Housc, le 23 octobre l^lf.
Mon cher Monsieur Comte,
Les incroyables retards quej^ai éprouvés à l'égard île voire sixième volume, et ensuite son ampleur extraordinaire, et labonrtancede ses matières, ne m'ont permis d'en achever la première leclure que la veille même du jour ou j'écris cette lettre. Ce volume a dignement complété un ouvrage nécessairement unique dans le développement de Thumanité, car, en supposant mémo que vous n'eussiez pas posé les premières bases fondamentales de la doctrine sociologique positive, vous n'en resteriez pas moins le fondateur de la vraie méthode sociologique, dans tout ce qu'elle a de vraiment caractéristique, et, par suite, celui de la systématisation définitive des connaissances humaines. Quant aux doctrines spéciales de ce précieux volume, j étais, j'ose le dire, suffisamment préparé par l'ensemble des volumes précédents, et par notre correspondance, pour ne sembler trouver, même dans les parties les plus remarquables de celte élaboration finale, que la confirmation et le développement d'idées que je possédais déjà, sauf quelques dissidences d'opinion, d'importance mineure, dont je m'étais déjà aperçu, et que la lec-
0 M!M. \ COMTE s3 oct. !'<?.
ire de ce volume a notablement diminuées. Une seule is, j'y ai ressenli cette sorte de secousse que vos tralux m'ont souvent fait (éprouver, et qui résulte de la ibiie appréliension d'une grande idée lumineuse et tuvelle. C'est dans l'endroit où vous parlez des hautes latilés sociales qu'on finira par trouver dans la vie idusiriclle, malgré le mobile essentiel lemenl égoïste ji la dirige presque exclusivement aujourd'hui. Ace ijet, vous apprendrez peut-èlre avec intérêt un ra|i- ■ochement caractéristique, qui a lieu entre vos idées celles d'un de nos écrivains les plus remarquahles, mt le nom ne vous est pas probablement resté incon ■ 1, M. Carlyle, qui, bien que doué de facultés plutôt thétiques que scientifiques, et procédant par intuition laucoup plus que par raisonnement, a souvent des lairsdegénie.quien font en quelque sorte un prophète précurseur du progrès social. Cet homme recommanible, avec qui je suis lié depuis onze ans, me disait rnièrement qu'il ne fallait pas désespérer de l'idéalition poétique de l'industrie; car, disait-il, voyez lelle grande poésie on a su tirer de la vie militaire, miqu'il n'y ait rien déplus naturellement laid que icte de tuer, accompagné des diverses circonstances lysiqucs qui s'y rapportent; mais cependant, en isant convenablement ressortir ce que cette opération utale comportait ou suscitaitde dignité et de noblesse orale, on e.st parvenu à trouver là dedans tout un mon- ! de poésie et d'art. Cette réflexion m'a vivement frap- ■, mais je n'ai pas d'abord reconnu, pas plus que M.Carle, ce que vous avez si admirablement établi, c*est-àre que les émincntes qualités sociales de la vie miliire dérivent tout entières rie son organisation, et de n caractère rie fonction sociale, l'instinct guerrier, en
23 oct. 1842, BilLL A COMTE \i[
lui-même, étant un de nos plus ignobles penchants, tandis que la discipline intellectuelle et surtout morale, qui a résulté de Tassociation d'hommes plus ou moins civilisés pour faire la guerre, même offensive, a été un moyen fécond, et dans une certaine époque, le seul moyen possible de développer la sociabilité humaine.
Une fois donc qu'on sera parvenu à effectuer une véritable organisation de Tindustrie, on lui imprimera par là même les qualités sociales qui lui ont semblé jusqu'ici les plus antipathiques, et dont la décroissance apparente, dans notre époque de transition, a molivé tant de craintes exagérées, que j'ai moi-même partagées, sur les tendances morales du type moderne de civilisation industrielle. Vous m*avez rendu le service immense de dissiper irrévocablement, en ce qui me concerne, toute crainte pareille, et celte grande idée a eu tout de suite pour moi, comme il en arrive souvent à pareille occasion, un caractère d'évidence, qui fait qu'on s'étonne de ne l'avoir pas rencontrée plus tôt, et sans suggestion extérieure.
J'apprécie convenablement la sage réserve dont vous avez usé, en écartant comme prématurée toute discussion immédiate sur la plupart des institutions politiques proprement dites, au moins dans Tordre temporel. Vous avez très bien fait sentir que la régénération sociale dépend maintenant de Tessor spirituel, ce qui devientau reste de plus en plus évident aux esprits éclairés, par Timpuissance aujourd'hui constatée de toutes les tentatives théoriques et pratiques qu'on fait depuis bientôt cent ans pour renouveler l'état de l'humanité par les seules institutions. Je crois même cette heureuse révolution spéculative plus avancée
I« HILL A COMTF, 23 oct. ISI?.
jans ce pays-ci que partout ailleurs, désenchantés comme nous sommes des institutions soi-disant libres, i raison d'une plus intime familiarité pratique. Chez nous, aujourd'hui, les prolétaires croient presque seuls i l'efficacité réformative {sic) des institutions démocraliques ; encore tes chefs les plus considérés du mouvement politique prolétaire, parmi lesquels il y en a de 1res recommandabtes, mènent aujourd'hui habituelleinent de front, avec leurs projets politiques, des idées le moralisation et de culture intellectuelle pour les masses populaires, dirigées à la vérité jusqu'ici, comme il n'en pouvait être autrement, par une philosophie métaphysique et négative. Vous avez donc très judi- :ieusement employé vos efforts surtout à caractériser le nouveau pouvoir spirituel, dont la naissance même, et ) plus forte raison son incorporation dans le système ïocial, suflirait déjà, dans un gouvernement temporel quelconque, à dissiper en grande partie le désordre, même matériel, soit en rectitiant et en élargissant les dées des classes dirigeantes, soit en leur imposant, de 'ré ou de force, une moralité meilleure.
Vous vous êtes donc sagement borné, quant à l'ordre :emporcl, à poser le principe incontestable, que la dil'eclion en doit désormais appartenir aux chefs indus- :riels, en laissant indécises blendes questions, destinées i être progressivement résolues par les sociologistes positifs, et sur lesquelles je désirerais bien entamer Jéjà avec vous une discussion philosophique. Telles tont, par exemple, celle des moyens à prendre pour itlénuer l'influence, inévitablejusqu'à un certain point, nais si exagérée aujourd'hui, que le hasard, celui de la laissance surtout, exerce, en décidant du personnel de a haute industrie, indépendamment des conditions de
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la capacité industrielle. Vient ensuite la question de la part d'influence qu'il pourrait être convenable de réserver» dans l'ordre politique, aux classes industrielles inférieures, question qui renferme l'avenir des institutions représentatives, quant aux deux seules fonctions qu'on pourrait concevoir comme leur appartenant dans l'avenir, d'abord comme moyen d'enseignement politique pour les masses, et ensuite comme organe régulier, pour constater ou refuser l'adhésion populaire aux règlements généraux émanés des chefs.
Je me propose maintenant, après un court intervalle, de reprendre la lecture de votre élaboration sociologique, depuis son commencement au quatrième volume, afin d'en mieux saisir l'ensemble et de m'en rendre en même temps plus familiers les principaux détails.
Je me ^uis réservé peu de place pour vous parler dans cette lettre, soit de la grande série de travaux futurs que vous annoncez à la fin du volume, soit de votre préface, et de Tindigne conduite de votre éditeur et de son patron, M. Arago. Quant à ce dernier, je me réjouis vraiment qu'il se soit emporté tellement au delà des bornes que la prudence aurait imposées à tout homme moins aveuglé par la vanité et par l'instinct de la domination. S'il s'était contenté de dire qu'il reconnaissait à M. Sturm des titres mathématiques supérieurs aux vôtres, on aurait pu croire à sa bonne foi, et sa réputation scientifique aurait donné à son opinion, ainsi exprimée, quelque poids auprès de la partie du public qui ne pouvait juger par lui-même. Heureusement il a manqué de cette prudence vulgaire, et a donné à tous ceux qui ont lu, même partiellement, vosdeux premiers volumes, ainsi qu'à une génération entière d'élèves
124 COMTK A MHJ. ô nov. I8t?.
polytechniques, le droit de lui dire, avec pleine conviction, qu'il en a menli, ce qui sera certes beaucoup plus nuisible à la considération publique et européenne dont il se glorifie, que son mensonge ne le saurait être à la vôtre Quant à votre préface, j'avoue qu'avant d'avoir lu le volume lui-même, je craignais que le défi ainsi jeté à ceux dont dépendaient vos moyens actuels de vie ne fût de nature à aggraver le danger qu'il signalait ; mais dès que j'ai vu les dures vérités, qu'avec votre franchise ordinaire vous avez dites, dans le lvu'"® chapitre, sur rincapacité et la bassesse morale de la plupart des savants actuels, j'ai trouvé profondément convenable une préface qui, au fond, ne contient rien de plus offensant pour eux que le livre lui-même, et qui, en désignant personnellement les plus coupables, est dénature à inspirer aux autres une salutaire crainte.
V^otre dévoué,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le samedi matin 5 novembre 1842.
Mon cher Monsieur Mill,
Au milieu de l'isolement encore plus complet qui résulte de ma nouvelle situation domestique, j'attache de plus en plus de prix h l'intime sympathie, ù la foi»
5,t30v. \S\1. COMTK A MILL 1-13
intellectuelle et morale, qui s'est si heureusement développée entre nous, et dont votre dernière lettre contient, au sujet de mon volume linal, de nouvelles preuves spéciales. D'abord, en ce qui m'est personnel, j'ai été frappé de l'exacte coïncidence de nos impressions successives à l'égard de ma préface. Quoique toujours décidé à l'écrire, ce dont je me félicite maintenant de plus en plus, j'ai, en effet, passé précisément par les mêmes phases que vous quant aux inquiétudes naturelles qu'un tel défi pouvait susciter : je n'ai cessé d'y avoir égard que lorsque je me suis vu spontanément entraîné, dans le cinquante-septième chapitre, par le simple cours de mon élaboration philosophique, à une réprobation systématique tout aussi sévère, et tout aussi dangereuse pour moi, que celle que devait exiger ma défense individuelle; ce qui rendait alors cette préface non seulement convenable, mais même indispensable. Vous apprendrez avec plaisir que jusqu'ici l'expérience confirme pleinement notre commune prévision sur l'effet personnel de cette démarche exceptionnelle, qui ne pouvait avoir d'exemple, en tant que relative à une situation encore unique. Ce qu'il y a de consciencieux dans mes ennemis scientifiques commence à m'oflfrir une meilleure attitude, surtout à l'Ecole polytechnique, et les autres baissent le ton par une certaine crainte salutaire que je suis parvenu ainsi à leur inspirer, et que je maintiendrai soigneusement. J'ai reçu récemment à ce sujet de précieuses lettres, auxquelles j'étais moi-même loin de m'attendre, et dont nous pourrons causer cet hiver, si l'espoir que j'avais de vous voir ici n'est pas frustré. L'indigne outrage qu'a tente contre moi M. Arago commence, comme vous l'avez prévu, à retomber sur lui, et altérera bientôt profondé-
426 COMTE A MILL 5 nov. 1842.
ment, j'espère, la considération trop peu méritée, à tous égards, dont il jouit encore ; vous avez très bien senti qu'il pouvait m'étre momentanément nuisible si, moins aveuglé par sa passion, il m'eut condamné avec plus de prudence; mais heureusement il n'aura fait de tort qu a lui-même.
Je viens de commencer, par une assignation décisive, à l'occasion de cet ignoble placard, qui excite ici une indignation unanime, un procès (le premier et, j'espère, le seul de toute ma vie) où, sans que je puisse le mettre légalement en cause, je lui imprimerai moralement la flétrissure publique que mérite sa conduite^ en traduisant mon servile éditeur devant notre tribunal de commerce pour obtenir la résiliation de mon ancien engagement avec lui quant à mes éditions ultérieures, engagement d'ailleurs fort désavantageux à mes intérêts, mais que, sans cela, j'aurais certainement subi avec une loyale résignation, l.a gravité de cette nouvelle et bizarre affaire, le retentissement, peut-être européen, qu'elle pourra avoir (du moins je n'y épargnerai rien), détermineraient sans doute Arago à forcer Bachelier à une résiliation volontaire, si je leur en laissais le choix. Mais, quoique cette marche fût certainement la plus commode pour moi, je préfère employer plus de temps et de plus grands efforts à m'assurer une décision légale, où, parlant moi-même, sans l'assistance d'aucun légiste, je me constituerai l'organe de tous les auteurs indépendants, qui, dans l'intérêt de la vraie liberté de la presse, doivent attacher tant d'importance à se voir ainsi préservés de la censure arbitraire des éditeurs et de leurs patrons. Afin que mes adversaires ne puissent, en cédant trop aisément, éluder l'audience publique et solennelle, je vais même jusqu'à
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leur demander dix mille francs de dommages-intérêts, en proclamant très hautement, dès Torigine, ma ferme résolulion, si je les obtiens, de les distribuer aux pauvres de Paris. J'ôterai ainsi à ces misérables la ressource de me salir par quelque sourde calomnie, sans cependant permettre à M. Bachelier d'éluder un châtiment pécuniaire qui le punira plus que tout le reste. Je pense aussi à prendre des mesures pour que la vaste et puissante coterie dont Arago est le chef ne parvienne point à étouffer, dans les journaux, la publicité d'un tel débat. Quoique notre commun ami Marrast blâme certainement beaucoup la conduite d'Arago, les liaisons politiques de son journal avec cet audacieux intrigant ne lui laisseront peut-être pas la liberté de rendre un compte réel d'une telle audience ; mais j'y inviterai aussi, d'une manière spéciale, des journalistes d'une autre couleur, ouvertement opposés à ce charlatan de patriotisme et de science. J'espère d'ailleurs que cette affaire sera complètement consommée avant la fin de cet hiver. L'époque en est très favorable pour ne pas déranger le moins du monde le cours ultérieur de mes travaux philosophiques, ce que je n'aurais jamais souffert, même pour de plus puissants motifs.
Vous savez peut-être déjà que j'avais toujours compté prendre, sous ce rapport, une pleine année de repos, bien mérité, après la terminaison de mon ouvrage fondamental ; en sorte que, dans toute Tannée 1843, je n'écrirai rien à ce sujet, et m'y bornerai à préparer s|)ontanément, au lit, à la promenade, au spectacle, en un mot partout ailleurs qu'à mon bureau, mon traité spécial de philosophie politique, dont je ferai le premier volume en 1844. Ce repos relatif de 1843, aussi naturel qu'indispensable, va se trouver rempli, outre
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les affaires et les occupations obligées, en écrivant, :\ titre de récréation philosophique, mes leçons élémentaires de géométrie analytique, dont la publication m'est demandée avec beaucoup d'instances, depuis longues années, mais dont il ne pouvait être nullement question avant Tachèvement de mon grand ouvrage. Ce petit traité pourra offrir quelque intérêt aux vrais penseurs, comme une utile réaction spontanée de l'esprit philosophique sur l'enseignement scientifique, qui, surtout à cet égard, est encore honteusement arriéré; les géomètres sont si peu philosophes, surtout ici, que Ton peut dire, sans exagération, que l'admirable rénovation opérée dans le système de la science géométrique par la grande création de Descartes n'est point, après deux siècles d'élaboration empirique, suffisamment appréciée, ni même convenablement comprise. J'ai déjà commencé celte petite composition, que je fais marcher de front avec mon enseignement quotidien, repris ces jours derniers ; je présume que ce volume paraîtra ainsi au mois de mars.
Peut-être écrirai-je ensuite, si je ne suis pas trop ennuyé, mon cours populaire d'astronomie, qui recommence en janvier, et dont la publication m'est également demandée depuis dix ans; il pourrait fournir, quant à l'avenir philosophique, dont la pensée ne me quitte jamais, le type spontané de ce que doit être l'instruction scientifique des masses. Ce volume offrirait, à ce titre, une véritable utilité qui me déterminera probablement à le rédiger ce prinlemps, à moins de fatigue, d'autant plus que si je ne le puis alors, je ne le pourrai ensuite jamais, devant être ultérieurement absorbé, jusqu'à Tage naturel du rabâchage, par les grands travaux que j'ai promis. Enlin, pour achever de définir
5 BD^. 1Â42. COMTE A MILL li9
cette année de repm, je compte écrire aussi en juin le mémoire dont je crois tous aToir déjà parlé sur TEcole polytechnique, et qui prend, à mes yeux, une importance croissante, à la fois politique et philosophique.
Je suis très heureux d^apprendrr que mon volume final a suffisamment rempli, en général, Fattente dont TOUS Tariez honoré. Quoique l'idée que vous me citez ne soit peut-être, à mes yeux, que Tune des moindres lumières nouvellement jetées dans ce volume, je n*en attache pas moins beaucoup de prix au puissant effet qu'elle vous a produit, et qui me dispose moimême à lui accorder plus dlmportance. L'intéressante coïncidence que vous m'apprenez, à ce sujet, avec Fheureux instinct de M. Carlisle [sic m'a beaucoup satisfait. Toutefois, à vous parler avec franchise, je ne connais de ce penseur que sa célèbre audace philosophique, si rare en votre milieu; mais, puisqu'il est votre ami depuis longtemps, je ne doute pas que sa valeur réelle ne soit digne d'une telle confraternité. Dans les dispositions où il se trouve, il lira sans doute avec plaisir ce que j'ai dit, au dernier chapitre, sur ridéalisation esthétique de la vie industrielle, comme source, aussi neuve que féconde, d'une puissante poésie, surtout en appréciant l'ensemble de la vie positive, à la fois spéculative et active.
Vous me connaissez trop franc et trop conséquent pour pouvoir vous étonner beaucoup, et surtout vous choquer aucunement, que je refuse nettement de suivre aujourd'hui la discussion nouvelle que vous me proposez sur deux hautes questions d*ordre temporel, puisque j'ai démontré que de telles déterminations étaient actuellement prématurées, et par suite oiseuses, ou même nuisibles autant qu'interminables.
J. s. Mill à Àug. comte. 'J
CU^iqiut |>eriMMjr (Kiiirrâit, ce me semble, le confirmer h\HmUiimuitui msr lui-même, par la difficulté qull /?pro;jve aujourd'hui à f>oser nettement de telles questions, qui restiffit Uiujours plus ou moins Tagues et /'onfuwfft après les plus judicieux efforts logiques. Je iiH' l>^>rfie donc, quant à la première, à ma réponse iii/*uhnU% que la réorganisation spirituelle contient, M>us ce rapport, les garanties les plus essentielles en l'cqui est réalisable, et que les mesures temporelles qui doivent les compléter, outre leur importance beaucoup moindre, ne sauraient être convenablement appréciées que hous Timpulsion préalable d'une telle régénération. Il en est à peu près de même, au fond, pour l'autre qu<»slion, où peut-être se trouve une tendance plus prononcée à formuler ce qui n'en est pas susceptible, en voulant systêmaliscr ce qui doit rester essentiellement spontané.
A l'un et à l'autre titre, Je pense que l'antagonisme matériel, (jui existe aujourd'hui entre les têtes et les bras dans nos rudinuMits s|)ontanés de sociabilité induslri(dl<î, n'a pns ('^tê encore assez caractérisé par le cours naturel d('s divers eonllits propres à notre anarchie mentale; et morale;, pour que les institutions destinées à le r('^ularis(;r soient déjà distinctement appréciables, même par les penseurs qui peuvent actuellement regarder <'omnie opérée suClisannnent, dans leur for intérieur, la réor^^anisalion théorique d'où elles doivent dériver. (!e n'est (pie par une saj^je intervention croissante de la nouvelle i)hilosophio au milieu de ces conllils Hueeessil's, probablement très douloureux, qu'il est aujoiinriuii impossible dVmpêcher suftisamment, que l'on pourra ultérieurement sentir, avec réalité et préeisimi, à la lois le mal et le remède. Maintenant, ce
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qu'il importe par-dessus tout de comprendre et de faire partout pénétrer, jusque chez les masses populaires, c'est que toute Tetticacité politique propre à la philosophie métaphysique et négative qui domine encore est désormais essentiellement épuisée, et que la grande révolution occidentale ne peut faire un pas vraiment capital que sous Tascendant général d'une nouvelle philosophie, pleinement positive, qui s'assimilera spontanément tout ce que renferme encore d'utile l'esprit purement critique, et dont l'active élaboration et la rapide propagation constituent aujourd'hui le principal intérêt du mouvement progressif, sur lequel les institutions simplement provisoires, qui seules sont aujourd'hui possibles, ne sauraient exercer qu'une influence très secondaire. En un mot, notre génération et la suivante me semblent maintenant dans une phase d'essor fort analogue, au moins quant à la nature du principal besoin, et malgré la diversité nécessaire des doctrines, à la phase déiste des deux générations traitées par Voltaire et par Diderot pour préparer Tébranlement politique de 1789 ou plutôt 1793 ; alors, on écartait systématiquement l'élaboration directe des institutions pour s'occuper surtout, à la manière du temps, d'idées et de sentiments ; il en doit être de même aujourd'hui quant à d'autres idées et d'autres sentiments, dont l'ascendant caractérisera la nouvelle phase dans laquelle commence à entrer le grand œuvre continu de la régénération moderne ; si je ne me suis pas mépris, mon ouvrage lui-même, surtout accompagné du traité spécial qui corroborera son influence, devra marquer le commencement précis de celte extrême phase révolutionnaire, par la nouvelle prépondérance qu'il tend à y déterminer, du mouvement
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philosophique sur le mouvement politique. En vertu de cette prépondérance décisive, dont mes méditations et mes observations me démontrent de plus en plus rinévitable nécessité, et dont je suis heureux, mais non surpris, d'apprendre, par votre lettre, que le sentiment est plus complet en Angleterre que je ne l'avais espéré, je regarde les trais derniers chapitres de mon volume final comme les plus importants de tout louvrage, comme tendant à constituer directement la non. velle philosophie. C'est pourquoi j'attacherai beaucoup de prix à connaître spécialement, à leur égard, votre appréciation définitive, quand vous l'aurez, jugée suffisamment mûre, surtout quant au premier de ces trois chapitres extrêmes, qui est certainement le plus fondamental, et pour lequel je désirerais bien savoir si réellement il vous semble propre, suivant ma conviction, à déterminer la constitution finale d'une nouvelle philosophie générale, c'est-à-dire d'une pleine systématisation durable de Tensemble de nos conceptions réelles, si vainement cherchée depuis Descartes, dont j'ai osé m'y porter le successeur et, si notre langue le
permettait, le compléteur.
Votre dévoué,
A^^ Comte.
J'ai fait il y a quelques jours, à votre intention, une visite chez M. Balard; mais il n'était pas encore de retour. Comme il doit rentrer dans le cours de ce mois, j'y retournerai prochainement pour commencer la reprise de vos relations anciennes avec lui. Cette occasion me rappelant naturellement mon récent séjour à Montpellier, ma dernière station, où j'ai demeuré toute une semaine, je ne dois pas négliger de vous informer que
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j'ai eu le plaisir d'y trouver encore très vivaces de fort heureux souvenirs que votre séjour dans cette ville, il y a vingt-deux ans, avait laissés chez quelques-uns de mes propres camarades d'enfance, qui, malgré votre extrême jeunesse, avaient dès lors pressenti, à divers égards,, votre éminente valeur, et qui m'ont cordialement félicité de la précieuse relation qui s'est formée entre nous, et où j'espère de plus en plus pouvoir trouver une de mes principales récompenses et une de mes plus douces consoLitions.
Dans la même station j'ai appris indirectement, par quelques jeunes médecins allemands, que mon ouvrage donne déjà lieu, en Allemagne, à deux traductions simultanées, Tune à Berlin, l'autre à Gôttingue. Si vos relations vous permettent, comme je le présume, d'éclaircir cette indication, je ne serais pas fâché, malgré ma vie solitaire, de savoir exactement à quoi m'en tenir à ce sujet. Au reste, en cas de réalité, je me dispose à rendre spontanément aux penseurs germaniques une équivalente politesse, puisque je vais commencer ces jours-ci, à ma manière, par la lecture directe de Gœthe au seul aide d'un petit dictionnaire, Tétude de l'allemand, quoiqu'on m'en ait fait une montagne.
iU MILL A COMTE 15 dôc. 184?.
(Reçu le samedi 17 décembre 1842.) (Répondu le vendredi 30 décembre 1842.)
India House, le 15 décembre 1842.
Mon cher Monsieur Comte,
Depuis la venue de votre lettre du 5 novembre jusqu'à la réponse que j*y fais maintenant, il s'est écoulé un intervalle d'une longueur qui, je Tespère bien, se répétera rarement dans notre correspondance. Ce laps de temps a été fort rempli chez moi par des devoirs indispensables et par une santé momentanément dérangée, mais surtout par une lecture lente et approfondie de votre élaboration sociologique dans sa totalité, lecture dont le commencement a été retardé, bien malgré Inoî, et que j'ai voulu terminer avant de vous rien écrire, résolution dont je crois avoir à me féliciter.
Vous avez très bien senti qu'un travail comme celui de vos trois derniers volumes ne pouvait être pleinement jugeable que dans son ensemble, et même après une lecture plusieurs fois renouvelée. J'en ai fait moimême répreuve la plus décisive. D'abord, je n'avais jamais, malgré plusieurs lectures très attentives, convenablement senti la haute valeur scientifique du quatrième volume, faute d'en avoir pu suffisamment assimiler les doctrines, avant de les avoir vu compléter par vos derniers travaux ; jusque-là, je n'y voyais sur-
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tout que la préparation indispensable de Télaboration historique du cinquième volume, en sentant toutefois dignement la portée de votre grande conception de la statique sociale. Quant au cinquième volume, je lui avais toujours rendu pleine justice, mais il me restait de m'en pénétrer encore plus profondément. En ce qui se rapporte spécialement au sixième volume, vous avez dû, d'après ma lettre précédente, me croire moins capable que je ne Tétais réellement d'en apprécier la grandeur, qui dépasse peut-être, à mes yeux, tout ce que vous aviez fait antérieurement. En eft'et, par un privilège réservé aux esprits pleinement systématiques et compréhensifs^ (mot anglais dont je ne connais pas d'exact équivalent en français), vous aviez jeté, dans les volumes précédents, de si féconds germes de toutes les principales conceptions du volume final, que les choses les plus merveilleuses que j'y lisais me faisaient TefiFet de les avoir toujours connues. C'est en relisant successivement, et à loisir, toutes les parties de l'élaboration, que j'ai éprouvé une impression tinale et décisive, non seulement plus forte, mais essentiellement nouvelle, en tant que celle-ci est surtout morale. Je crois que ce qui se passe à présent en moi est une première vérification spéciale de la grande conclusion générale de votre Traité, l'aptitude de la philosophie positive, une fois organisée dans son ensemble, à prendre pleine possession des hautes attributions sociales jusqu'ici très imparfaitement remplies par les seules religions.
Ayant eu la destinée, très rare dans mon pays, de n'avoir jamais cru en Dieu, même dans mon enfance, j'ai toujours vu, dans la création d'une vraie philosophie sociale, le seul fondement possible d'une régénération générale de la moralité humaine, et dans l'idée de l'Hu-
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manité, la seule qui pût remplacer celle de Dieu. Mais il y a loin de cette croyance spéculative au sentimeat que j'éprouve aujourd'hui de la pleine efficacité, ainsi que de Tavèneoient prochain de cette inévitable substitution.
Quelque bien préparé qu'on puisse être, comparativement à la plupart des esprits, à subir les conséquences mentales de cette conviction, il est impossible qu'elle ne détermine pas une sorte de crise dans l'existence de tout homme dont la nature morale n'est pas trop au-dessous des devoirs qu'elle impose : soit en démontrant clairement que le travail direct de la régénération politique et surtout morale, qu'on a toujours rêvée pour un avenir indéfini, est réellement devenu possible de nos jours, et que le temps est venu où les dévouements individuels peuvent vraiment réaliser un fruit appréciable pour une si grande cause, soit en déterminant, par une réaction nécessaire, un sentiment amer des diverses imperfections particulières, qui tendent à nous rendre plus ou moins indignes d'une telle destinée. Il n'y a, du reste, aucune raison de croire que cette crise doive se terminer chez moi autrement que d'une manière favorable, soit à mon bonheur individuel, soit à l'utilité de mon action sociale.
Quant au désir, si honorable pour moi, que vous me témoignez de savoir si, après une mûre appréciation, je regarde vos derniers chapitres, et surtout le premier des trois, comme propres à déterminer la constitution finale d'une nouvelle philosophie générale, c'est-à-dire, d'une pleine systématisation durable de Fensemblede nos conceptions réelles, vous devez sans doute sentir déjà, d'après tout ce que je viens de dire, que je ressens très profondément cette conviction, et que j'ad-
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hère entièrement aux conclusions générales de votre ouvrage, sauf quelques notions secondaires qui ne me semblent pas suffisamment éclaircies, et qui, en supposant même qu'elles ne le fussent jamais, n'altéreraient en rien le caractère essentiellement satisfaisant de cette immense systématisation. Â cela j'ajoute que, bien que j'aie longtemps pensé qu'un esprit pleinement conséquent ne peut exister que sous l'ascendant complet de la philosophie positive, je n'avais jamais cru qu'il pût exister déjà, et dès le premier pas, une réalisation si complète de cette éminente propriété de l'esprit positif. Vous me faites peur par l'unité et le complet de vos convictions, qui semblent par là ne pouvoir jamais avoir besoin de confirmation de la part d'aucune autre intelligence, et je sens que cette précieuse sympathie que vous me témoignez, à un degré très au-dessus de mon mérite réel, et que vous avez proclamée avec une si noble confiance à tous les esprits philosophiques de l'Europe, dans la note que vous m'avez consacrée, m'est bien nécessaire aujourd'hui pour ne pas trembler devant vous.
Avec cela, il y a toujours des questions, plus ou moins secondaires, sur lesquelles je conserve encore, soit une opinion différente de la vôtre, soit des difficultés non encore résolues. Quoique les unes et les autres tendent probablement à disparaître, je ne dois pas chercher à atténuer ce qu'il peut exister entre nous de différence réelle, d'autant moins que je sens aujourd'hui, à l'égard de toute opinion que vous avez sanctionnée, la nécessité de me défendre contre l'entraînement, toujours plus à craindre, dans ma nature particulière, qu'un esprit critique exagéré.
J'ajourne toute indication plus précise de ces diffé-
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rences, jusqu'à l'époque très prochaine de la publication de n)on livre, qui vous en indiquera, soit directement, soit plus souvent indirectement, quelques-unes. Je vous dirai, à propos de ce livre, dont les trois quarts sont maintenant imprimés, quMl me parait toujours, même dans les parties qui ont Tair le plus métaphysique, très propre à faciliter, pour mon pays, la transition de Tesprit métaphysique à Tesprit positif. Quant à la valeur propre des conceptions positives qui s'y trouvent, je ne puis avoir là-dessus d'opinion définitive, que lorsqu'elles auront été connues et jugées par vous, jusqu'ici seul juge compétent à ce sujet.
J'ai appris, avec le plus vif intérêt, tout ce que vous m'avez dit, dans votre dernière lettre, sur les choses qui vous sont personnelles ; d'abord l'efifet favorable de votre préface, que j'ai besoin au reste de savoir confirmé par le résultat de la réélection annuelle, ensuite réclatanle punition que vous vous disposez à faire subir à vos indignes ennemis, et finalement le programme des travaux que vous destinez à votre année de repos, qui serait certes une année de très forte contention intellectuelle pour tout autre que vous.
Je crois que votre volume sur la géométrie analytique pourra avoir un grand succès ici, ainsi que le traité de philosophie mathématique que vous annoncez pour un temps plus éloigné. II y a certainement aujourd'hui, chez nos jeunes géomètres, un commencement de tendances à chercher la régénération scientifique des conceptions mathématiques, tendances dont la métaphysique allemande, qui domine maintenant ici, commence à s'emparer, à sa manière, à peu près comme la métaphysique française a tâché de le faire par l'organe de Condillae. Je crois, au reste, d'après l'accueil
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que plusieurs de nos savants ont fait à vos deux premiers volumes, qu'ils sont réellement mieux préparés que les savants français à sentir la portée de vos grandes conceptions de philosophie mathématique, qui, même aussi peu développées qu'elles le sont dans le premier volume, ont été dès lors pour moi la première preuve décisive de la force et de la fécondité de votre génie philosophique.
Le M. Carlyle dont je vous parlai est tout autre que le célèbre athée (Carlile), qui n'avait réellement d'autre mérite éminent que celui de son courage, et qui a fini, je crois, par une sorte de conversion chrîstiano-déiste. M. Carlyle est un homme très supérieur à celui-là, quoique moins complètement émancipé. Il est connu par plusieurs ouvrages, entre autres par une Histoire de la Révolution française^ prise d'un point de vue imparfait, mais progressif pour ce pays-ci, et remarquable par un véritable génie épique, autant que ce génie peut se développer sans autre doctrine générale que ce qu'on peut appeler la critique de la critique. Cet ouvrage représente l'esprit organique dans l'état vague, ou plutôt l'esprit du besoin d'organisation, et comme c'est là l'esprit qui règne ici dans la partie la plus avancée du public, l'ouvrage a eu, malgré le style le plus excentrique, un grand retentissement.
Je ne négligerai aucune occasion de m'informer plus particulièrement sur les deux traductions allemandes de votre Cours. Je crois les penseurs allemands très préparés à abandonner, dès qu'on leur donnera quelque chose de mieux, leur ténébreuse métaphysique, essentiellement épuisée aujourd'hui dans son pays natal. Je vous suis toujours très obligé de vos démarches amicales auprès de M. Balard, et bien heureux qu'on se
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souvienne encore de moi à Montpellier. Je serais bien aise de savoir les noms de ceux de vos amis qui me font 1 honneur inattendu de ne m'avoir pas oublié.
Tout à vous, et pour toujours,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le vendredi 90 décembre 18i2.
Mon cher Monsieur Mill,
Le retard exceptionnel de votre dernière lettre m'avait inspiré sur votre santé des inquiétudes qui, en réalité, n'étaient pas sans un fondement réel, quoique heureusement passager, et je me disposais à m'en informer auprès de Marrast, quand votre admirable lettre du 15 est venue me rassurer, et je puis dire aussi me consoler. Outre ma disposition constante à sentir très profondément tout le prix d'une sympathie si éminente et si complète, votre lettre m'a trouvé dans une disposition naturelle à en éprouver plus spécialement le besoin, par suite de la lutte que je soutenais à Tinstant même que vous récriviez. Le 13 a été le jour de la discussion légale de mon procès contre mon éditeur, ou plutôt contre le trop célèbre personnage dont il est Tagent servile ; or, outre les indignes menaces par lesquelles on avait d'avance tenté d'ébranler ma fermeté
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au sujet de la flétrissure morale que j'y voulais publiquement appliquer à rignoble outrage dont mon sixième volume avait été Tobjet, j'ai eu alors à subir de viles attaques de la part de Tavocat adverse, et même j'ai dû supporter la tendance du Tribunal à restreindre ma discussion en écartant toute appréciation de la conduite d'Arago, non par suite d'aucune partialité de mes juges, mais uniquement d'après leur disposition exagérée contre toute explication irritante. J'ai donc eu, à beaucoup d'égards, grandement à souffrir ce jour-là ; mais l'heureuse arrivée de votre lettre m'a bien récompensé le surlendemain ; j'ai profondément senti que lorsqu'on trouve de telles sympathies chez les âmes les plus nobles et les esprits les plus avancés, on peut bien supporter les outrages des lâches et des charlatans, même quand leur action immédiate peut être vraiment redoutable.
Au reste, pour en finir sur cette affaire, je dois vous annoncer que la décision rendue hier par le Tribunal de commerce m'a pleinement vengé de la discussion, carj'ai obtenu toutesmes demandes essentielles, et même au delà quant aux formes :
1° La suppression du carton sur tous les exemplaires non vendus jjusqu'ici ; à quoi le Tribunal a spontanément ajouté l'injonction de l'opérer dans la huitaine, sous peine de 50 francs de dommages-intérêts par jour de retard ;
2** La résiliation de mon traité avec Bachelier, en ce qui concerne les éditions ultérieures de mon ouvrage;
3** La condamnation de Bachelier à tous les dépens, malgré les instances spéciales de son avocat pour les faire également partager.
Quoique je ne lise pas les journaux, je crois que, par
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suite des entraves que le Tribunal a cru devoir, le JS, apporter à ma parole, cette affaire n'y a pas eu le retentissement que j'avais espéré, à moins qu'on ne Vy reprenne après le jugement prononcé. Mais Tensemble des observations que j'ai eu lieu de faire à cette occasion m'a paru bien propre à vérifier Topinion que notre point de vue philosophique fait concevoir de la situation actuelle des esprits politiques. L'absence de toute vraie doctrine sociale laisse tellement les meilleures intelligences du journalisme actuel à la merci des charlatans en crédit, que j'ai eu la douleur de voir notre commun ami Marrastdécidé,bien malgré lui, à défendre, en cette occasion caractéristique, la conduite générale d'Arago, si la presse ministérielle en profitait pour attaquer ce personnage, quoique d'ailleurs il inspire politiquement un profond mépris aux journalistes qui le soutiennent. J'ai été obligé, pour trouver, dans ce cas, une véritable indépendance, de recourir à la presse stationnaire, en profitant de ses passions officielles contre mon adversaire. Ce double contraste entre les maximes et les actes eût été piquant pour les observateurs, si la discussion générale avait pu s'engager; mais, sans que le conflit soit allé jusque-là, la disposition mutuelle n'était, à mes yeux, nullement incertaine.
Afin d'achever ce qui me concerne personnellement, je dois rassurer votre cordiale sollicitude, en vous annonçant que l'une de mes réélections annuelles (comme répétiteur) a été accomplie, à l'époque accoutumée, sans plus d'embarras qu'à l'ordinaire, depuis ma dernière lettre, où je vous en donnais la certitude anticipée* L'autre (comme examinateur) ne se fait habituellement qu'en mai ou juin, mais je n'ai pas, à ce sujet, d'inquiétude bien sérieuse, quoique je sache qu'il y aura
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alorsde fortes machinations, déjà élaborées, et auxquelles mon procès a imprimé une nouvelle activité.
Vu le crédit usurpé encore par M. Arago, à Londres ainsi qu'à Paris, il n'est pas inutile qu'on y sache bien que son digne beau-frère, M. Mathieu, a osé, à cette occasion, se vanter, dans les bureaux du National, que, si je parlais de ce personnage le jour de la discussion légale, il garantissait ma non-réélection par le conseil polytechnique ! C'est de Marrast que je tiens cette menace, qui l'avait alarmé pourmoiau point qu'il est venu me prêcher amicalement pendant deux heures, malgré son courage bien reconnu, la nécessité de me borner à incriminer Bachelier.
Vous sentez que je n'ai pas fléchi ; et, quoique les injonctions du Tribunal m 'aient empêché de développer l'appréciation de la conduite d'Arago, j'ai pu en dire assez à ce sujet pour que personne, ami ou ennemi, ne pût mettre en doute ma fermeté spontanée. Au reste, j'ai publiquement annoncé alors la menace qui m'était faite (sans toutefois nommer personne) et ma disposition à la braver, en me décidant à reprendre, s'il le fallait, la pénible existence que j'ai menée pendant vingt ans, en vivant du produit de mon enseignement privé, sans que ces misérables puissent jamais parvenir à me courber. Mais, quoique préparé à cette issue, je ne la crois nullement probable, et cet appel public est même très propre à la prévenir ; quelque malveillance qui règne envers moi dans le conseil de l'Ecole polytechnique, il n'est pas autant à la dévotion de mes ennemis que ceux-ci l'imaginent, et on y regardera de près avant de se livrer à une aussi infâme iniquité^ dont je demanderais aussitôt une haute justice, d'une part à l'autorité supérieure, d'une autre part à l'opinion
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publique. Les cinq ou six mois qui vont s'écouler jusqu'à cette réélection tempéreront, sans doute, cette indigne tendance. Enfin, le jugementque je viens d'obtenir pourra aussi m'appuyer. C'est pourquoi jeJui donnerai probablement une certaine publicité^ en en faisant imprimer la copie authentique, dont j'enverrai des exemplaires aux personnes qui ont le mieux apprécié la lâche violence commise envers moi ; je vous en adresserai quelques-uns à distribuer suivant votre gré, quand l'occasion s'en présentera spontanément. Quoique je ne redoute pas la crise, qu'on me prépare, je ne dois cependant rien négliger de ce que comporte à ce sujet ma dignité; car cette réélection sera probablement décisive, et devra m'inspirer autant de sécurité ultérieure que si ma position était officiellement irrévocable.
Une adhésion générale aussi précieuse et aussi complète que celle que vous m'annoncez en résultat d'une dernière appréciation totale, lente et approfondie, constitue, à tous égards, pour moi, la principale récompense de ma longue et pénible élaboration philosophique, et la plus sûre garantie de son efficacité finale, ou même prochaine. Deux esprits indépendants ne sympathisent pas à un tel degré sans être essentiellement tous deux dans la véritable voie. Bien loin d'être surpris des dissidences secondaires que vous m'annoncez, et dont j'attends sans impatience l'indication spéciale dans votre prochaine publication, je ne suis journellement étonné que de ne pas les trouver plus prononcées, en un temps où il est si difficile de rencontrer aucune vraie communion intellectuelle, même partielle et passagère.
Je continue, du reste, à être fort convaincu d'avance que ces diversités réelles auront une utilité considé-
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rable, en attirant à la philosophie positive des esprits ainsi atteints de plus près. Le noble enthousiasme que vous témoignez spontanément pour Taccélération du mouvement direct de régénération mentale et morale, que Ton croit encore si lointain, constitue le plus puissant encouragement que je pusse espérer ou plutôt désirer ; il ne me reste qu*à m'en rendre de plus en plus digne en faisant avancer, autant qu'il est en moi, la formation et Tinstallation de la nouvelle école philosophique. Je crois que notre séparation des deux puissances nous y aidera beaucoup. C'est, en effet, parce qu'on s'obstine à conduire de front le mouvement politique et le mouvement philosophique que celui-ci trouve tant d'obstacles naturels.
Nos prédécesseurs du dernier siècle ont trouvé des partisans jusque chez les rois, malgré leur tendance destructive, parce qu'ils donnaient empiriquement, au moins dans la principale école, celle de Voltaire, des garanties contre l'agitation immédiate. 11 en sera plus fortement de même pour nous, qui, sans faire aucune indigne concession, et même en annonçant toujours une évidente destination politique finale, recommandons, au nom même de la grande cause, la priorité du mouvement purement philosophique, dans la phase actuellement atteinte par l'ensemble de la révolution européenne ou plutôt occidentale. Nousoffrons spontanément aux gouvernants la consolidation actuelle de tous les pouvoirs existants, en quelques mains qu'ils résident, à la charge par eux de laisser substituer une active élaboration philosophique aune stérile élaboration politique; il est impossible qu'il ne s'en trouve pas bientôt, en persistant, qui comprennent le puissant secours que nous apportons ainsi à leurs pénibles efi'orts pour maintenir
J. s. Blill à Aug. Comte. 10
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Tordre matériel. Sous un aspect plus étendu, notre heureuse réprobation des utopies pédantocratiques doit rencontrer chez eux une inévitable sympathie.
Quant à ceux qui voudraient également maintenir le statu quo philosophique et le statu quo politique, leurs prétentions sont trop ridicules pour être vraiment dangereuses. En un mot, Técole positive peut se présenter bientôt comme seule propre à contenir rationnellement les aberrations subversives, dont le débordement est, à tous égards, imminent, et forcera bien à chercher un refuge mental ailleurs que dans le sot expédient d'une impuissante religiosité. Je vais avoir prochainement une occasion naturelle de mesurer nos forces à cet égard vis-à-vis des pouvoirs actuels, par la réouverture (le dimanche 22 janvier) de mon cours annuel d'astronomie, où je présenterai directement cet enseignement populaire comme ouvertement lié à la régénération mentale. Vous avez peut-être su que, Tan dernier, la canaille théologique avait, à ce propos, hautement demandé au gouvernement ma destitution officielle, pour y avoir proclamé la nécessité de dégager aujourd'hui la morale de toute intervention religieuse ; le ministère fut ainsi obligé d'envoyer surveiller ce cours, sans qu'il en résultât d'ailleurs rien autre chose qu'un rapport très favorable. Je dois donc, cette année, selon ma nature, insister plus fortement sur ce grand sujet, en profitant, pour le traiter plus expressément, et de la liberté d'esprit que me laisse la terminaison de mon ouvrage fondamental, et de l'appui dogmatique que m'offre une telle élaboration accomplie. Mon discours d'ouverture traitera donc, en grande partie, des bases finales de la moralité humaine. En un mot, son ensemble tendra à établir publiquement la sorte de Iran-
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sactioQ spontanée que Técole positive peut offrir aux gouvernements actuels, de les aider à se débarrasser, soit chez les esprits actifs, soit chez les masses passives, d'une agitation politique ainsi dangereuse que stérile, pourvu qu'ils nous laissent la pleine liberté de travailler directement à la régénération philosophique.
La conduite qu'on tiendra envers moi dans cette grave occasion, où la presse probablement n'osera pas me soutenir, permettra d'apprécier le degré actuel de maturité réelle de cette grande opération. Si j'obtiens, par cet acte, droit, non seulement de tolérance, mais d'activé propagation pour l'école positive, je croirai avoir beaucoup gagné, sans m'inquiéter, d'ailleurs, des dangers personnels qui pourraient alors résulter d'un concert bizarre, mais nullement impossible, entre les prêtres et les géomètres, spontanément ligués pour me perdre, comme je l'ai pressenti dans ma préface.
Après avoir mentalement constitué la nouvelle philosophie, il faut bien que je m'occupe enfin de son installation sociale, et que je m'efforce de lui faire prendre son rang avoué dans les luttes actuelles, sans la déguiser par aucune indigne concession. Au reste, parmi les esprits cultivés, je crois que l'achèvement de mon ouvrage ne tardera pas à déterminer une décomposition, dès longtemps imminente en ce siècle, de la classe scientifique entre les explorateurs de la nature vivante et ceux de la nature morte, qui ont jusqu'ici dominé. Une guerre sourde, mais intime, commence maintenant, dans notre Académie des sciences, entre les géomètres et les biologistes, ceux-ci tendant à sortir de l'oppression résultée d'une aveugle domination, sous les inspirations spontanées de mon éminent ami M. deBlainville,
i4.8 COMTE A MILL 30 déc. 1842.
qui depuis quelque temps a osé attaquer directement les géomètres.
La nouvelle philosophie se présente à point pour donner de la consistance à ces tendances remarquables, à peine senties maintenant de ceux-là mêmes qui les subissent ; et, réciproquement, cette inévitable scission ne peut être que très favorable à son avènement actif; mon ouvrage est déjà cité publiquement comme autorité philosophique dans les leçons de plusieurs naturalistes, indépendamment de la haute adhésion que le plus élevé d'entre eux a directement proclamée dans son cours de cette année, tout en annonçant, par une étrange inconséquence, ses propres prédilections théologiques. Je crois donc cette partie essentielle de la corporation scientifique toute disposée à notre ébranlement philosophique. Quant à nos géomètres, je voudrais presque qu'ils fussent déjà ligués avec les dévots, catholiques, protestants et déistes, pour en Unir plus tôt d'eux tous ensemble ; leur aversion spontanée pour les études sociales y conduira probablement les plus encroûtés.
Je ne suis pas étonné d'apprendre que les vôtres sont mieux disposés, précisément parce que, n'étant pas enrégimentés, ils n'ont pu autant contracter de vicieuses habitudes d'irrationnelle domination scientifique. C'est surtout à leur intention que je regrette d'être obligé d'ajourner beaucoup mon traité spécial de philosophie mathématique, dont les prétendus géomètres français ne sont vraiment pas dignes ; mais le traité de philosophie politique doit certainement passer avant, sous tous les rapports, et même aussi, ensuite, le traité de l'éducation positive, à cause de la coordination décisive de la morale, il faudra donc que les bonnes dispositions de vos géomètres se contentent provisoirement de Pin-
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suffisante alimentation que va leur fournir, au mois de mars, mon passe-temps élémentaire sur la géométrie analytique, qui est maintenant à moitié écrit, et dont l'impression vient de commencer.
J)epuis ma dernière lettre, j'ai encore fait une inutile excursion chez M. Balard, qui n'est pas encore rentré, quoique son retour dût avoir lieu le mois dernier: je ne vous en reparlerai plus qu'après l'avoir vu.
Les deux amis ou camarades d'enfance chez lesquels j'ai trouvé, à Montpellier, votre souvenir encore très vivant, sont le D' Pouzin, ancien élève de l'École
polytechnique, professeur à TEcole de pharmacie, et le D'' Emile Guillaume, homme d'infiniment d'esprit, et même d'une vraie portée, quoique trop littéraire, qui a malheureusement gaspillé sa vie mentale faute d'une puissante direction.
Votre silence, au sujet de l'excursion que M. Lewes m'avait fait espérer pour cet hiver, me porte à craindre que je ne sois encore privé cette année du bonheur d'avoir enfin avec vous une entrevue personnelle ardemment désirée, qui ajouterait une plus vive intensité à une sympathie désormais irrévocable, que je regarde maintenant comme l'une des plus puissantes consolations pour tout le reste de ma vie.
Votre ami dévoué,
A*' Comte.
Je suis fort aise d'apprendre que votre ami M. Garlisle (»tc) diffère du fameux homonyme avec lequel je l'avais mal à propos confondu, et qui ne m'a jamais paru avoir d'autre mérite qu'une sorte d'aveugle courage philosophique, dépourvu de fondements rationnels.
160 MILL A COMTE 28 janv. 1843.
et par suite très peu solide. Vous savez combien je lis peu, et quel prix j*attache à ce régime, dont j'ai, je crois, tiré un grand parti. Cette considération me servira d'excuse pour mon étrange défaut d'érudition, en ce qui concerne le mouvement eiTectif des esprits contemporains, même les plus estimables.
MILL A COMTE
(Reçu le lundi 30 janvier 1843.) (Répondu le lundi 27 février 1843.)
India House, 28 janvier 184? {sic).
Mon cher Monsieur Comte,
Votre dernière lettre, que j'avais bien vivement désirée, m'a fait grand plaisir sous tous les rapports. D'abord, elle m*a appris l'heureux résultat de votre procès avec Bachelier, résultat qui fait honneur au tribunal de commerce, et qui donnera sans doute une idée juste de l'affaire à ceux qui, n'en ayant aucune vraie connaissance, auraient pu n'y voir qu'une question d'amourpropre entre vous et Arago. Quant à ce qui s'est passé dans la première audience, je le savais déjà par la Gazette des Tribunaux, qui en a rendu un compte sommaire, mais à peu près exact, puisqu'il s'accordait essentiellement avec celui que vous m'avez donné. Ij
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me manquait seulement de savoir quel effet cette discussion avait fait sur votre esprit, et si les indignes menaces qu^on avait osé vous adresser, à Tégard de votre réélection, pouvaient offrir un danger réel. J'ai appris avec joie, par votre lettre, que ce danger n'est pas fort à craindre, et que les charlatans qui, pour conserver leur propre considération, croient avoir besoin de rabaisser la vôtre, nuiront probablement moins à vous qu'à eux-mêmes.
J'ai appris aussi, avec beaucoup d'intérêt, que l'insurrection des biologistes contre la domination oppressive, et aujourd'hui irrationnelle, des géomètres, commence déjà à se prononcer. Votre dernfer volume ne peut manquer de donner une forte impulsion à cette tendance salutaire, qui à son tour doit beaucoup favoriser l'avènement de la nouvelle philosophie, à laquelle les biologistes sont nécessairement mieux préparés que toute autre classe de savants, au moins en France. Je dis en France, car je crains que si nos géomètres valent mieux, à certains égards, que les vôtres, il n*en est pas de même quant à nos biologistes. Gela tient à plusieurs causes. D'abord, malgré les défauts de l'éducation scientifique en France, je la crois au fond beaucoup meilleure que chez nous. Soit par les tendances trop exclusivement pratiques de notre caractère national, soit par le fractionnement, encore plus exagéré qu'ailleurs, des diverses études positives, le véritable esprit scientifique est très rare chez nous, et, si quelques-uns le possèdent jusqu'à un certain point, ils l'ont, le plus souvent, puisé dans les livres français ; sauf peut-être les Ecossais, chez qui l'éducation publique a un caractère plus français qu'anglais, ce qui explique le mérite éminent des penseurs écossais, depuis Kaimes et Fer-
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guson, jusqu'à mon père qui, mort en 1836, fut le dernier survivant de cette grande école. Quant à la biologie, elle reste encore chez nous, plus que chez vous, dans cet état provisoire, si bien caractérisé par vous, et même par Bacon, celui dans lequel la science n'est pas encore séparée de Tart correspondant. Sauf rhistoire naturelle concrète, qui a pris ici, depuis douze à quinze années, un élan très vigoureux, les connaissances biologiques ne sont guère cultivées que par des médecins ou chirurgiens, qui, s'ils ont de la capacité, sont bientôt absorbes dans les travaux accablants d'un métier ici surtout terrible.
Sans doute, la séparation des recherches biologiques d'avec l'art médical serait aujourd'hui pleinement opportune ; elle est très bien préparée par l'état général du public scientifique ; mais, chez nous, les prévisions sociales ne sont pas encore allées jusqu^à doter cette classe de savants du moyen de vivre comme tels, soit par la cultivation de leur science, soit par sa propagation. Cela est tellement vrai, qu'un jeune biologiste de mes amis, le D*" Carpenter, que je crois être, sans contredit, le plus philosophe de tous ceux qui, chez nous, étudient les lois des corps vivants, qui a écrit les meilleurs traités de physiologie générale et humaine que nous possédons dans notre langue, et qui, s'il était français, obtiendrait sans peine une des meilleures chaires de vos écoles de médecine, est encore à chercher ici le moyen de gagner la subsistance, même la plus modeste, en se consacrant à la science. Ajoutez à ceci que nos biologistes sont, en général, bien loin d'être émancipés sous le rapport religieux, quoiqu'ils soient peut-être plus près de cette émancipation que les autres savants, et vous verrez qu'il n'y a pas de quoi s'encou-
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rager beaucoup pour le progrès rapide de la nouvelle philosophie.
A tout prendre, le public anglais ne me parait assez bien préparé qu'à la réception de vos principes de philosophie générale, en y superposant toutefois, par une transaction profondément irrationnelle, Tidée d'une Providence agissant par des lois générales; notion préparée, et même beaucoup travaillée, par les demi-philosophes timides qui ont rempli chez nous, pendant le xviu^ siècle, la place de Ténergique école négative française. Mais je ne trouve pas, à beaucoup près, chez notre public, le même degré de préparation à Tégard de votre philosophie sociale, attendu que Tun des fondements principaux de cette philosophie est la loi naturelle du décroîssement spontané de Tesprit religieux, doctrine qui effraie encore presque tous les esprits en Angleterre, au point que, si moi-même je la proclamais ouvertement, on n'oserait pas me lire. Je risque déjà quelque chose en déclarant hautement, partout dans mon livre, l'admiration que je ressens pour votre grand ouvrage, sans faire la moindre réserve théologique, qu'à ma place tout autre Anglais, je crois, n'aurait pas manqué de faire.
La publication de mon livre, aujourd'hui très prochaine, a été un peu retardée par le remaniement complet que j'ai cru devoir faire à la dernière partie, pour la mettre plus en harmonie avec ma manière actuelle de penser, depuis la lecture de votre sixième volume, et l'étude plus approfondie que j*ai faite des deux volumes précédents. J'y ai fait maintenant beaucoup plus de place à la nouvelle doctrine, tout en la prenant du point de vue de mon propre travail, et je crois que, sous ce rapport, mon livre est maintenant le plus
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avancé que mon pays soit encore susceptible de recevoir. J'ai d'ailleurs Tespoir bien fondé, que tout ce qui chez nous est capable de comprendre votre ouvrage^ viendra apprendre chez moi où trouver quelque chose de mieux que moi.
Je vous demande pardon de n'avoir jusqu'ici rien dit en réponse au désir que vous avez plus d'une fois si aimablement témoigné, de resserrer notre amitié par une entrevue personnelle prochaine. M. Lewes m'avait mal compris. Malheureusement, j'ai toujours eu la presque certitude que des circonstances, qui tiennent à mes relations personnelles les plus intimes, me retiendraient cet hiver à Londres ; mais, dans le cas où ces circonstances se prolongeraient beaucoup plus longtemps, je suis très décidé à courir à Paris, ne fût-ce que pour deux ou trois jours, et dans Tunique intention de vous voir.
Je suis bien aise de savoir les noms de ceux de vos amis à Montpellier qui conservent encore quelque souvenir de mon séjour dans cette ville, que je ne cesserai jamais d'aimer. Gela ne m'étonne pas beaucoup de la part de Taimable Roméo Pouzin, avec qui j'ai été plus lié qu'avec toute autre personne de Montpellier, à l'exception de Balard et de la famille Bérard. Quant à M. Emile Guillaume, il me fait un honneur qui me flatte d'autant plus, que je dois l'avoir très peu connu, puisque j'ai oublié jusqu'à son nom.
J'attends, avec un vif intérêt, le résultat de la sorte d'expérience sociale que vous allez faire à l'ouverture de votre cours annuel d'astronomie, et qui aura, comme vous le sentez, une grande importance, par rapport à la propagation libre de la philosophie pleinement positive. Heureux si je croyais qu'on en vint jusque-là, dans
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ce pays-ci, de mon vivant! Cette liberté de discussion, dont on jouit en France» est la compensation de bien des misères. Nous en sommes bien loin encore, mais qui sait? dans un temps de transition morale, les choses marchent plus vite qu'elles n'en ont Tair.
Votre tout dévoué,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le lundi 27 février 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
J'attendais depuis quelque temps la prochaine terminaison de la corvée mathématique que je me suis surimposée cette année, pour me procurer la satisfaction de répondre un peu à Taise à votre excellente lettre. Quoique je ne sois enfin libre, à cet égard, que depuis hier, je ne veux pas me refuser plus longtemps cette douce compensation à l'ennui des trois mois qu'a remplis cette occupation exceptionnelle, que je n'ai pas la moindre envie de renouveler; malgré Tutilité réelle qu'aura, j'espère, un tel résultai, c'est un singulier genre de délassement pour mon année de repos. 11 est donc fort possible que je n'écrive pas cette année, comme je l'avais projeté, mon cours populaire d'astronomie, ou plutôt de philosophie astronomique, bien
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que ce livre dut être un peu moins long et surtout moins fastidieux à composer : je me bornerai peut-être à en écrire provisoirement le discours d'ouverture. Sans doute aussi rédigerai-je mon travail sur TEcole polytechnique, sauf à ne le publier, par prudence, qu'après ma tournée annuelle d'examen ; car tout cela réuni ne représente qu'environ trois semaines de travail assidu ; mais il se peut bien que je me borne là cette saison.
Sans que le volume que je viens d'achever ait pu aucunement fatiguer ma tête, il a exigé une vie beaucoup plus sédentaire qu'il ne convient à ma santé. Quand il ne s'agit pas d'écrire immédiatement, et que j'en suis seulement à méditer, c'est-à-dire le plus souvent, je suis habitué à beaucoup marcher sans pourtant quitter Paris, dont Tensemble me constitue un large cabinet de travail, et cet exercice m'est fort salutaire. Les trois mois consécutifs que je viens de passer à mon bureau, pour ce volume classique, ont beaucoup dérangé mes digestions, et par suite mon sommeil, malgré le plus scrupuleux régime. Je sens que j'ai besoin de ne pas rester claquemuré pendant ce printemps, comme je viens de l'être presque tout l'hiver ; je vais donc dès demain reprendre mes courses habituelles, et rétablir, j'espère, mon estomac, seul organe réellement faible chez moi, en me promettant bien de ne pas toucher une plume d'ici à un grand mois, si ce n'est pour me procurer la douceur de vous écrire. Au reste, la diversion cérébrale que j'attendais de cet ennuyeux épisode a été complètement obtenue, puisque, depuis la terminaison de mon grand ouvrage, en juillet dernier, tout mon temps a été mathématiquement absorbé, d'abord par la corvée très intense de mes
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examens parisiens et départementaux, ensuite par Toccupation non moins matériellement exclusive que je viens d'achever ; aussi je me sens bien disposé à reprendre avec délices, mais en plein air, mes méditations habituelles, pour préparer déjà le premier volume de ma philosophie politique, que je compte écrire dès l'hiver prochain. Toutefois je ne regrette pas maintenant ma corvée classique, dont le résultat peut d'ailleurs m'oflfrir, à plusieurs égards, une véritable utilité personnelle ; mais je ne suis nullement disposé a recommencer quelque opération analogue. J'avoue même que, en pensant au peu de temps qui me reste à travailler jusqu a Tâge naturel du rabâchage, où je me suis, dès ma première jeunesse, proposé d'éviter exceptionnellement réternelle reproduction de Tarchevèque de Grenade, je sens qu'il y a une sorte d'abus presque blâmable à tenir la plume, pendant trois mois entiers de ma pleine maturité, pour un travail secondaire, qui ne se rapporte pas directement h mon élaboration fondamentale, quoiqu'il y concoure indirectement, soit en consolidant ma position personnelle, soit en augmentant mon influence mentale sur la jeunesse positive. Depuis que je sens revenir le libre cours de mes chères méditations philosophiques, il me semble que j'arrive d'un ennuyeux voyage en un triste pays, et c'en est un bien fâcheux, en effet, que le pays des pédants, d'où je sors, pour n'y plus rentrer, j'espère. En terminant sur un tel article, je me propose, aussitôt que ce volume va paraître, c'est-à-dire dans huit ou dix jours, de vous en adresser un exemplaire, que je vous prie de vouloir bien agréer cordialement, non à cause de l'importance de ce traité élémentaire de géométrie analytique, mais comme un premier témoignage
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de la douce habitude que je veux prendre désormais de vous envoyer les prémices de tout ce que je pourrai maintenant écrire.
Les lenteurs du greffe de notre tribunal de commerce ne m'ont pas encore permis de vous adresser, suivant mon annonce, Textrail du jugement rendu en ma faveur, et dont l'expédition authentique ne m'a pas été livrée jusqu'ici. Vous avez eu raison de regarder comme essentiellement exact le récit sommaire de la Gazelle des Tribunaux; il n'a gravement péché que par omission à mon égard, et par addition envers mon adversaire ; mais cette différence, indépendante de toute partialité du journal, n'a certainement tenu qu'à ce que celui-ci a remis une note, tandis que je me suis entièrement borné aux impressions spontanées des journalistes. Pour compléter les renseignements de ma dernière lettre sur cette affaire, je crois devoir vous rappeler une indigne allusion, rapportée dans ce journal, qui termine la plaidoirie de Tavocat de Bachelier, osant renvoyer à la fameuse note de la page 10 de ma préface, afin d'expliquer l'ensemble de ma conduite d'après l'aveu hardi que j*ai cru y devoir franchement accomplir. Si une telle tactique était vraiment propre à l'avocat, je ne vous en parlerais pas ; ce ne serait qu'une nouvelle preuve, assurément fort superflue pour vous, de la profonde démoralisation que produit finalement l'exercice actif do cette déplorable profession. Mais il y faut, en ce cas, voir une tout autre origine, qui mérite d'iHre signalée, comme tendant à caractériser mon principal ennemi : c'était, j'en suis certain, une manœuvre concertée avec l'Observatoire, qui avait envoyé u l'audience un groupe d'émissaires, chargés d'expliquer, pendant que je parlais, aux divers spectateurs
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qui ne me connaissaient pas, que c'était un fou qui parlait ! On a tenté plus tard d'aller même au delà de cette abomination, car on a projeté une demande collective pour obtenir ma non-réélection comme examinateur, de la part de tous les chefs de pension de Paris, en vertu de cette touchante déclaration. La plume tombe des mains en relatant de telles horreurs de la part de savants si haut placés ; mais la morale publique impose le devoir de les faire connaître, surtout hors de France, où ces misérables sont moins connus. Pour croire, malgré tout cela, au progrès continu de la sociabilité humaine, il suffit de penser, après tout, que ces mêmes natures nous représentent aujourd'hui les gens qui, il y a quatre ou cinq siècles, brûlaient légalement leurs adversaires ou les empoisonnaient secrètement ; en sorte que même la perversité spontanée éprouve, au fond, une amélioration essentielle. Au reste, de telles extrémités qui, je crois, étaient surtout destinées à m'effrayer ou à me dégoûter, prouvaient déjà que mes ennemis renonçaient au fond à tout espoir sérieux de m'abattre. En effet, on ne parle même déjà plus d'un tel complot, qui n'eût certes trouvé aucun complice important, et qui, en tout cas, même tenté en effet, eût certainement été repoussé avec indignation par les chefs de l'École. Plus le moment approche de cette réélection annuelle, qui se fait ordinairement en mai ou juin, plus tout le monde renonce à toute idée d'une telle iniquité, au sujet de laquelle mes amis doivent, je crois, avoir maintenant une pleine sécurité. Au reste, ma publication classique va s'accomplir d'une manière très opportune à cet égard.
Ma petite expérience sociale du 22 janvier, à laquelle vous vous intéressez, a pleinement réussi. J'ai directe-
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ment proclamé, pendant trois heures consécutives, devant quatre cents personnes, la supériorité morale du positivisme sur le théologisme, et réclamé, au nom de la morale elle-même, la libre concurrence de la nouvelle philosophie avec toutes les nuances de Tancienne, san^ exciter la moindre improbation, ni la plus légère marque d'impatience ou de dissentiment, sans même qu'aucun auditeur, je crois, ait quitté la salle. Les journaux religieux ont gardé cette année le plus complet silence sur mon discours d'ouverture ; en sorte que je n'ai pas eu besoin du zèle de notre ami Marrast, qui m'avait promis de repousser ces attaques. Pour être entièrement impartial, je dois vous informer franchement que l'orage de Tan dernier avait été, en partie, suscité par ma faute, parce que je n'avais pas employé des formes assez sévères et assez dignes d'une telle discussion : le gouvernement n'était d'ailleurs intervenu, comme surveillant, que bien malgré lui, et poussé par les clameurs théologiques que son état d'inconséquence radicale ne lui permet guère de braver ouvertement.
La séance de Tan dernier avait eu lieu sans la moindre préparation de ma part ; je venais d'achever le matin même les conclusions politiques de mon ouvrage, et je m'étais seulement réservé ensuite deux heures pour penser à mon discours d'ouverture ; or, ces deux heures se trouvèrent absorbées par une horrible querelle domestique, en sorte que je n'eus d'autre loisir de penser à mon discours, dans une telle disposition morale, que pendant la demi-heure du trajet ; de là l'emploi de formes à la fois légères et acerbes, quoique le fond fut pourtant le même, qui durent naturellement donner prise contre moi, et même blesser plus de gens qu'elles n'excitèrent de plaintes. Cette année, les choses
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ont eu heureusement, à tous égards, leur cours normal ; et Tabsence totale de réclamation au sujet d'une telle proclamation philosophique m*a confirmé a posteriori^ ce que je savais bien a priori^ que la réserve dont beaucoup d'écrivains croient encore avoir chez nous un certain besoin, envers les croyances religieuses quelconques, tient surtout à leur propre incohérence logique, qui les dispose à nier les conclusions tout en concédant les prémisses générales ; Técole théologique se trouve maintenant dépourvue de toute force réelle contre ceux qui osent directement refuser d'admettre sa méthode caractéristique et sa doctrine fondamentale.
Vos précieux renseignements sur l'état philosophique de vos biologistes m'ont beaucoup charmé, comme confirmant, à cet égard, mes prévisions théoriques. Je suis fort aise que vous ayez apprécié l'importance de la lutte qui commence à se prononcer chez nous entre eux et les géomètres, et qui amènera tôt ou tard la dislocation spontanée ou la nullité équivalente d'une cqrporation académique désormais essentiellement oppressive pour la marche actuelle de la raison humaine.
Mon ouvrage tombe certainement à point au milieu de ces dispositions, pour donner une consistance systématique à des tendances dont les organes officiels n'ont pas la sensation distincte. Je présume que vous aurez noté, dans le sixième volume, le symptôme légal de cette indispensablt^ agitation qui doit préparer l'avènement scientifique de la nouvelle philosophie, dans la décomposition formelle du secrétariat académique qui, au commencement de notre siècle, de simple qu'il était jusqu'alors, s'est trouvé partagé entre un géomètre et un biologiste, instruments naturels aussi bien qu'in-
J. s. Mill à Aug. Comte. 11
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dices de cette inévitable réaction. La guerre continue sourdement, et ne s'arrêtera pas à quelques vains articles réglementaires qui en sont l'occasion, même malgré la volonté des belligérants : la domination géométrique ne serait pas loin de son terme indispensable, si les biologistes comprenaient d'une manière plus élevée Tensemble de leur propre situation. Au reste, les deux partis seront bientôt conduits à demander du secours à cette même philosophie qu'ils dédaignent encore, et qui seule peut faire sentir ce qu'il y a, des deux parts, de rationnel et d'irrationnel dans les prétentions.
Quoique tout cela ne semble d'abord qu'une simple querelle de pédants, c'est pourtant là que se caractérisera d'abord Theureuse intervention spontanée de la philosophie positive au milieu des luttes bien autrement graves réservées à notre prochain avenir.
Je suis enchanté que cet incident vous ait donné lieu de m'apprendre votre filiation écossaise, qui ne peut que resserrer notre sympathie par le cas spécial que j'ai toujours fait de cette noble école philosophique, qui, sans être la plus utile, fut certainement la plus avancée de toutes celles du dernier siècle ; je suis fier de me sentir, grâce à vous, en continuité avec elle, quoique je n'en connaisse que les principaux penseurs, ^Smith, Hume et Ferguson. Je suis honteux de n^avoir jamais rien lu des nombreux ouvrages de votre père, dont j'ai entendu signaler convenablement la haute valeur. Mais permettez-moi de vous exprimer combien je me fais fête d'interrompre prochainement une hygiène cérébrale que je suis d'ailleurs plus décidé que jamais à maintenir rigoureusement, tant je me la sens salutaire, en faveur de votre importante publication, où j'espère.
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d'après votre lettre, que, malgré votre noble courage et votre généreuse sympathie, vous aurez évité chez vous tout danger personnel.
Cette heureuse lecture sera, d'ici à longtemps, ma seule infidélité à mon doux régime d'impressions extérieures, borné à savourer sans cesse quelques chers poètes anglais, italiens et espagnols, auxquels je compte seulement adjoindre bientôt certains poètes allemands, si je puis, à mon âge, surmonter le dégoût d'apprendre l'alphabet^ afin de compléter mon appréciation de notre poésie occidentale. Tout ce que j'entends dire de la philosophie allemande aux gens bien informés me détourne d'ailleurs un peu de mon projet annoncé d'en prendre sérieusement une connaissance spéciale, afin d'y saisir les points de contact avec ma philosophie propre; je ne me déciderai pourtant là-dessus qu'après votre avis formel, que je recevrai avec reconnaissance, quel qu'il puisse être.
L'espoir, quoique incertain ou vague, que vous me faites concevoir d'une prochaine entrevue personnelle, m'a causé une bien vive satisfaction anticipée. Si vous ne craignez pas le séjour du faubourg Saint-Germain, je suis assez grandement logé, maintenant que me voilà célibataire effectif, pour vous offrir bien cordialement une hospitalité qui nous rapprocherait davantage ; je pourrais même vous céder sans aucune gêne une partie de mon appartement, où vous auriez un accès direct et exclusif, comme en hôtel garni, sauf le mobilier, qui serait peu ample, mais suffisant. Je serais bien heureux que la belle saison qui va commencer ne s'écoulât pas sans me procurer ainsi quelques jours de cette vie fraternelle dont j'ai, dans l'ensemble de ma vie, si rarement joui, ayant eu le malheur de perdre,
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depuis plus de vingt ans, un frère sur lequel j'avais compté, et avec toute raison, pour cela.
Je suis fort aise que vous ayez conservé un bon souvenir du D' Roméo Pouzin; c'est le plus sûr et le plus intime de mes deux amis de Montpellier dont je vous ai parlé, et qui d'ailleurs étaient, surtout aux temps de votre séjour, étroitement liés entre eux. Depuis plus de trente ans, je suis en relation familière avec cet estimable professeur; sans qu'il y ait entre nous de correspondance suivie, nous nous sommes toujours retrouvés avec grande satisfaction mutuelle, et votre aimable souvenir à son égard constitue, de vous à moi, un heureux surcroît de sympathie.
Je prendrai prochainement la liberté de vous adresser un de mes anciens élèves, qui doit aller passer en Angleterre la majeure partie de ce printemps, avant de retourner chez lui.
C'est un fonctionnaire égyptien, chargé maintenant dans son pays de la direction de grands travaux publics, et, à ce titre, momentanément en Occident pour prendre des informations techniques.
Mazhar Eifendi est le plus intelligent et le plus aflectueux des jeunes Egyptiens envoyés à Paris par le pacha pour leur éducation scientifique ; il est resté, avec deux autres, pendant quatre ou cinq ans sous ma direction mathématique, depuis les plus simples jusqu'aux plus éminentes spéculations de cette première phase positive. Après huit ans de séjour en Egypte, je lui ^is gré d'avoir conservé de moi un vif souvenir, qui Ta poussé à me venir visiter avec un empressement vraiment cordial dès son arrivée à Paris. Je vous serai intiniment obligé de vouloir bien lui faciliter un peu la vie de Londres, où il a d'ailleurs passé deux mois en
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1835, et surtout de Thonorer de votre éminente conversation philosophique, dont il est, je vous assure, à sa manière, et dans son point de vue spécial, parfaitement digne; il aura peut-être aussi besoin de votre intervention pour obtenir plus aisément l'accès d'établissements ou de documents qu'il lui importe de connaître. Je ne doute pas que vous ne trouviez en lui un homme vraiment distingué. Quoiqu'il ne doive, je crois, quitter Paris que dans un mois, je crois devoir déjà vous prévenir de sa visite, malgré la lettre spéciale d'introduction que je lui remettrai à son départ. Il m'a fait éprouver une bien douce satisfaction en me montrant que mes consciencieux efforts pour élever l'esprit de ces jeunes gens avaient réellement fructifié, et que je pouvais compter sur quelques bonnes relations individuelles avec cette avant-garde de l'Orient.
Votre tout dévoué,
A'° Comte.