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MILL A COMTE
(Reçu le mercredi 15 mars 1843.) (Répondu le samedi 25 mars 1843.)
India House, le 13 mars 1843.
Mon cher Monsieur Comte, Avant de recevoir cette lettre, vous aurez sans doute reçu de ma part un exemplaire du livre en faveur
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duquel vous voulez bien admettre une exception à votre régime cérébral habituel. Je souhaite qu'il mérite une distinction si honorable, et je me félicite toujours davantage de notre heureux rapprochement personne!, sans lequel je n'eusse pas pu espérer d'obtenir, sur mes spéculations philosophiques, le seul jugement qui ait pour moi une importance réelle. C'est encore une bonne fortune, pour moi, que mon livre soit tombé précisément dans ce que vous nommez votre année de repos, et que vous puissiez en prendre connaissance sans déranger aucunement le cours de vos travaux. En sollicitant pour cet ouvrage toute votre indulgence, j'ai besoin de vous indiquer que le premier livre date essentiellement de 1829, que le deuxième est un simple rifaccimento d'un travail fait en 1832, sauf la polémique contre le représentant de la métaphysique allemande, qui seule est récente ; et que le troisième lui-même, où j'entre enfin franchement dans la méthode positive, a été fait, dans tout ce qu'il a de plus essentiel, avant que j'eusse pris connaissance de votre grand travail, même quant à ses premiers volumes. C'est peut-être une chose favorable à l'originalité de mon point de vue philosophique, que d'avoir si tard connu ce qui devait exercer sur mon esprit une si grande influence ; mais il est bien certain que mon livre en vaut moins^ quoique peut-être il n'en devienne que mieux convenable aux lecteurs qu'il aura. Quant à ses chances de succès, vous apprendrez avec plaisir qu'elles se déclarent déjà d'une manière pleinement satisfaisante, eu égard à l'apathie spéculative de notre public, et à Topposition tranchée qui existe entre l'esprit de ce livre et celui de la philosophie à la mode. Je commence à espérer que ce livre pourra devenir un vrai point de ralliement phi-
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losophique, pour cette partie de là jeunesse scientliiqiie anglaise qui ne tient pas beaucoup aux idées religieuses; et je crois cette émancipation essentielle moins rare, mêoje chez nous, qu'elle ne le parait. Surtout, ce livre me semble propre à servir de digue pour arrêter le dangereux progrès de la philosophie allemande. Jusqu'ici, cette philosophie nous a été plus utile que nuisible. £lle a déterminé chez nous une véritable tendance aux généralités scientifiques et à la systématisation de Tensemble des connaissances humaines. Gela nous manquait presque entièrement, et ne pouvait guère nous arriver par une autre route. Mais, socialement parlant, cette philosophie est aujourd'hui chez nous pleinement rétrograde, quelle que soit la tendance sceptique qu'on lui ait reproché d'exercer dans son pays natal, où, en effet, elle a rempli puissamment une fonction dissolvante envers les anciennes croyances, tandis qu'ici on s'en sert pour retremper philosophiquement ces croyances, contradiction qui ne répugne en rien au caractère vague et arbitraire des prémisses logiques d'une pareille philosophie. Depuis la chute irrévocable de la métaphysique négative, cette philosophie allemande a pu se vanter d'offrir seule à l'esprit humain une coordination systématique de la pensée. Elle se prétend supérieure à ses prédécesseurs, surtout en ce qu'elle constate tou3 les phénomènes de la sensibilité et de l'activité humaine, et qu'elle en rend compte à sa manière, tandis que les autres systèmes nient tout ce qu'il ne savent pas expliquer selon leurs principes propres ; et jusqu'ici, personne n'est venu se planter en face de cet ennemi, en remplissant convenablement les mêmes conditions. Désormais, on pourra choisir ; on ne sera plus rejeté vers le camp allemand faute de trouver
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ailleurs un système philosophique nettement formulé. Chez nous aussi le positivisme a déployé son drapeau.
J'attends maintenant, avec un vif intérêt, les discussions philosophiques qui s'engageront probablement avant peu entre nous deux, et qui auront une grande influence sur mes travaux à venir. Il est vrai que très souvent, dans mon livre, je n'ai fait qu'effleurer les questions où ma manière de penser ne se rencontrait pas encore précisément avec la vôtre, et il y en a même que la nature du livre ne m^a pas permis d'aborder. Cependant ce livre vous donnera le moyen de pénétrer assez à fond dans mon esprit, pour que les discussions partielles deviennent beaucoup plus faciles et plus commodes.
J'ajourne jusqu'après ces discussions tout projet sérieux de travail nouveau. L'essentiel pour moi, quanta présent, c'est de continuer ma propre éducation philosophique ; et je n'écrirai probablement, d1ci à quelque temps, rien de plus important que quelques études historiques, d'un ordre secondaire. J'espère, du reste, recueillir de vos conseils amicaux un grand avantage, en ce qui tient à la direction de mon activité intellectuelle, surtout lorsque vous serez mieux en état de juger mon genre de capacité caractéristique. Cette espérance donne un nouvel attrait à mon projet d'aller passer quelques jours auprès de vous, et il ne tiendra pas à moi que ce projet ne s'accomplisse avant la fin du printemps. En ce cas, votre aimable proposition de me recevoir chez vous serait trop agréable pour pouvoir être refusée, d 'autant plus que ce serait le moyen de ne perdre, pour le but presque unique de mon voyage, que le moins possible d'un temps nécessairement très raccourci.
Je vous félicite bien cordialement de la terminaison
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de votre travail classique, qui devait être effectivement pour vous d'autant plus ennuyeux qu'il a été moins fatigant, et je me réjouis avec vous de la reprise de vos promenades habituelles, dont j'apprécie la douceur par ma propre expérience. Comme vous, j'ai toujours eu l'habitude de beaucoup marcher, et je prépare toujours les méditations un peu difficiles en me promenant. Je trouve cet acte physique tellement favorable à la pensée, que, même dans mon bureau, je marche toujours, ne restant assis que strictement le temps qu'il faut pour écrire des choses déjà préparées debout.
Votre traité de géométrie analytique me sera encore plus précieux, parce que je le tiendrai de vous-même. Ce traité est vivement attendu, non seulement par moi, mais encore par un jeune frère dont Péducation m'a été léguée par mon père, et qui, par les dispositions scientifiques qu'il montre, jointes à un heureux caractère, m'aide à supporter la perte irréparable d'un autre frère plus âgé, mort en 18&0, avant l'âge de vingt ans, noble jeune homme qui a fait le charme des dernières années de mon père, et sur l'amitié duquel je comptais pour ma vie tout entière.
Je suis bien sensible à Thonneur que vous me faites, en demandant mon avis sur votre projet de prendre une connaissance spéciale de la philosophie allemande. Je ne suis pas peut-être en droit de donner là-dessus une opinion très décidée, n'ayant moi-même lu ni Kant, ni Hegel, ni aucun autre des chefs de cette école, que je n'ai d'abord connue que par ses interprètes anglais et français. Cette philosophie m'a été, à moi, fort utile. Elle a corrigé ce qu'il y avait de trop exclusivement analytique dans mon esprit, nourri par Bentham et par les philosophes français du xviii® siècle : ajoutez à cela
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sa critique de l'école négative, et surtout un sens réel, quoique trop incomplet, des lois historiques et de la filiation des divers états de Thomme et de la société, sens qui est, je crois, le plus développé chez Hegel. Moi, j'avais encore besoin de tout cela, et vous ne Pavez pas. Plus tard, lorsque j*ai essayé de lire quelques ouvrages philosophiques allemands, il s'est trouvé que je possédais déjà tout ce qu'ils avaient d'utile pour moi, et le reste m'a été fastidieux, au point de ne pouvoir pas en continuer la lecture. En me mettant donc à votre place, je doute si cette étude peut vous offrir un avantage suffisant pour décider en sa faveur une infraction à votre hygiène cérébrale, et je ne sache pas qu'une connaissance plus exacte des points de rapport entre cette doctrine et la vôtre puisse vous servir de grand chose dans vos travaux. Je crois que, pour être lu et goûté en Allemagne, ce qu'il faut est surtout l'esprit systématique. Cet esprit, vous le possédez au suprême degré, et votre véritable point de contact avec les philosophes allemands est dans les faits concrets que vous expliquez bien, tandis qu'ils les expliquent mal.
Cependant, j'approuve beaucoup votre dessein d'apprendre la langue allemande, afin de lire les grands poètes de ce peuple. Les poésies lyriques de Goethe, surtout, me semblent dignes des plus beaux temps de l'antiquité, par la perfection de la forme, et souvent bien supérieures par le fond, comme la matière esthétique moderne l'est à l'ancienne.
Je n'ai pas besoin de dire que je verrai avec grand plaisir Mazhar-Effendi, et que tout ce que je puis faire pour lui, pendant son séjour ici, lui est d'avance assuré.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
25 mars 1843. COMTE A MILL 174
COMTE A MILL
Paris, le samedi 25 mars 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
Je ne crois pas devoir tarder davantage à vous avertir que votre précieux envoi, très impatiemment attendu, non seulement ne m'est pas arrivé avant votre lettre du 13, que j'ai reçue, comme de coutume, le surlendemain, mais ne m'est point même encore parvenu aujourd'hui ; j'espère que ce délai ne tient qu'au mode de transmission, et que l'exemplaire n'est point perdu ; mais je regrette de voir ainsi ajourner une satisfaction dont je me fais fête depuis longtemps, et surtout maintenant que mon esprit, relativement disponible, peut le mieux goûter la douceur d'un tel commerce philosophique.
J'apprends déjà avec plaisir, mais sans surprise, l'heureux accueil que commence à recevoir cette production ; ce symptôme honore votre public, et me fait penser que le progrès de la nouvelle philosophie y sera plus rapide qu'on ne pouvait d'abord le croire.
J'ai appris ces jours-ci, par ma propre expérience, combien les communications entre nos deux pays sont encore imparfaites, et Ton pourrait dire barbares, en ce qui concerne l'envoi des livres. Je me suis adressé à la poste, lundi dernier, pour vous faire parvenir un exemplaire de mon petit ouvrage classique, qui vient
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enfin de paraître; j'ai été fort surpris d'y être accueilli par une sorte de lin de non-recevoir, consistant à exiger le port monstrueux de 76 francs, à raison de 2 francs par feuille.
Je ne serais pas fâché de savoir auquel des deux gouvernements il faut attribuer une telle énormité ; mais je crains bien que ce ne soit à votre fisc. Au même instant, j'ai pu, au contraire, envoyer par la même voie un exemplaire à Berlin, au taux ordinaire de 5 centimes par feuille, comme pour Lyon ou Bordeaux. Ainsi obligé de prendre la voie du roulage, ce volume vous parviendra par le libraire Baillière, qui a une maison à Londres; il ne peut partir qu'aujourd'hui, et vous le recevrez probablement le 30 ou le 31.
Je suis charmé d'apprendre que ce petit envoi, où je ne voyais d'abord qu'un simple témoignage d'amitié, puisse vous devenir vraiment utile pour l'éducation scientifique de votre jeune frère : il vous viendra d'ailleurs en temps opportun, d'après la disponibilité momentanée que procure à votre esprit votre récente publication philosophique. Si, à un titre quelconque, vous désirez raviver par une telle lecture vos anciens souvenirs mathématiques, vous y trouverez peut-être un intérêt réel dans le sentiment de l'unité de composition, infiniment rare dans les ouvrages scientifiques, par suite du régime dispersif, et surtout dans les traités mathématiques, où le seul Lagrange, à mes yeux, en a offert de vrais modèles. Cette impression générale résultera principalement d'une lecture rapide, quoique complète; si, par exemple, vous avez le loisir de lire ce volume en douze heures, aisément réparties en deux jours de repos, vous y trouverez alors, j'espère, un sentiment uniforme et progressif, tantôt explicite, plus
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souvent implicite, de l'harmonie élémentaire entre le concret et Fabstrait, qui fait tout le fond essentiel de l'esprit mathématique, si rare chez des géomètres.
Quant aux innovations plus déterminées, vous n'y devez remarquer que la conception et 1 ébauche de ce que j'ai nommé la géométrie comparée^ nouvel aspect fondamental de l'ensemble de la géométrie, essentiellement inaperçu par nos automates algébriques, et qui devait succéder à la géométrie générale constituée depuis Descartes. Ce sujet devient surtout direct dans la dernière partie du volume, où vous verrez que j'ai, à dessein, formellement attribué à Monge fort au delà de ce qui lui revient dans cette création, qui chez lui n'était nullement systématique, quoique l'idée mère lui en soit réellement due, au moins instinctivement; j'ai pris cette forme pour désarmer, autant que possible, les basses jalousies mathématiques dont je suis entouré, atin de faciliter, d'après cette autorité respectable et respectée, l'adoption de vues qu'on aurait peut-être repoussées chez moi. Mais je ne doute pas que tous les bons esprits ne reconnaissent aisément, à cet égard, l'influence caractéristique de ma propre philosophie générale. Le succès immédiat de ce petit travail s'annonce très favorablement; j'espère qu'il pourra contribuer à jeter des germes philosophiques en quelques jeunes intelligences qui se seraient autrement fourvoyées.
Toutefois, pour ne pas concevoir ainsi une opinion trop favorable de notre jeunesse, et surtout de ses maîtres, il faut noter que ma position officielle influe beaucoup sur cette rapide propagation, par l'espoir de trouver, dans cette lecture, les moyens de mieux réussir dans les examens que je ferai subir en juillet. Mais,
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quel que soit le motif, Teffet n^n est pas moins produit, et le contact plus spécial, plus intime, plus élémentaire, que je contracte désormais avec la jeunesse positive, rattache cette petite publication à ma grande opération philosophique, dont le progrès m'occupera toujours, sous quelque forme que j'y puisse participer.
Je vous remercie infiniment de votre franche et judicieuse consultation au sujet de mon projet d'appréciation spéciale de la philosophie allemande. Votre sage opinion achève de me décider à ne donner aucune suite à ma première intention à ce sujet, quoique je Taie publiquement annoncée. Sans doute, je n'avais jamais espéré que cette lecture formelle pût réellement m'apprendre rien de quelque importance ; il y a de longues années que de tels contacts ne peuvent plus avoir pour moi aucune haute utilité philosophique. J'avais seulement l'intention d'y puiser des moyens spéciaux de faciliter aux Allemands l'adoption de ma propre philosophie, que je ne suis d'ailleurs nullement disposé à modifier pour eux, dans l'état de pleine maturité qu'elle a enfin atteint irrévocablement. Mais, poussé par vos sages conseils à y réfléchir davantage, j'ai senti finalement que ce n'est point à moi qull appartient de réaliser ce que renferme d'utile mon premier projet; cela doit être Taflaire de quelque penseur allemand, qui s'en acquittera d'ailleurs naturellement beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, comme devant plus nettement sentir en quoi consiste un tel office de transition. Or, l'action spontanée de mon ouvrage en Allemagne y déterminera probablement, sans que je m'en mêle nullement, une telle opération, pour laquelle j'aurai peutêtre le bonheur d'y trouver des appréciateurs plus éminents, et surtout plus consciencieux, que ne Ta été
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envers le kantisme notre spirituel sophiste Cousin. Me voilà donc, en toute sûreté de conscience philosophique^ dispensé d'une lourde et fastidieuse lecture, qui, en effet, ne méritait pas de troubler la salutaire économie de mon hygiène cérébrale. Néanmoins, je ne renonce point, suivant votre bon avis, à Tétude de la langue allemande, qui seulement me devient ainsi beaucoup moins pressante; je m'y déciderai pourtant bientôt pour compléter mon système personnel d'appréciation générale de notre littérature occidentale, dont cet élément est maintenant le seul qui me manque essentiellement. Mais je m'y bornerai probablement à la lecture de Goethe, qui me semble le seul génie esthétique vraiment créateur ; le fameux Schiller ne m'a jamais paru, d'après les traductions, qu'une sorte de gauche imitateur du grand Shakespeare, bien plutôt qu'un vrai poète ; sa niaise sentimentalité métaphysique, réchauffée par rinfluence de Rousseau^ m'est d'ailleurs insupportable.
A propos de ce précieux conseil, je me félicite que cette demande vous ait donné lieu de me développer votre opinion générale sur l'action mentale de la philosophie allemande dans votre milieu anglais, et particulièrement dans votre évolution personnelle.
Rien ne me parait plus sage et plus exact que votre double appréciation à cet égard. Je ne suis nullement surpris de l'utile influence provisoire que ce système spéculatif a dû exercer jusqu'à ce jour chez votre public, et auparavant chez vous-même. Le positivisme véritable n'a pu cheminer encore qu'entre deux écueils également désastreux, l'empirisme et le mysticisme, qui, à défaut d'une meilleure discipline, se servent
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mutuellement de correctif imparfait. En remontant, sous ce rapport, dans le souvenir de ma propre évolution, je vois que la doctrine de Gall a rempli chez moi, à certains égards, Toffice que développe maintenant en Angleterre le kantisme, au moins quant à la critique irrévocable de notre école négative ; j'ai observé ici la même marche essentielle chez quelques esprits avancés ; tout ce qu1l y a de vraiment solide chez les Allemands sur rinsuftisance et la superficialité radicales de Fécole française se retrouve, en eifet, sous de bien meilleures formes, dans la conception phrénologique, bien mieux adaptée à notre génie national. Quant au sentiment scientifique des lois sociales, je ne sache pas que la philosophie allemande ait réellement contribué, soit directement, soit indirectement, à le développer jamais chez moi; mais je sais que son action n'a pas été inutile, même à cet égard, chez beaucoup d'autres penseurs français, quoiqu'elle fût bien plus nécessaire en Angleterre. Je suis d^ailleurs charmé que votre ouvrage soit essentiellement dirigé contre la prépondérance sociale, désormais essentiellement rétrograde, d'une telle philosophie, surtout chez le public anglais. Sous ses diverses formes principales, la moderne métaphysique, soit ouvertement critique, soit à prétentions organiques, constitue réellement le seul système mental contre lequel nous ayons aujourd'hui besoin de lutter directement; l'esprit théologique est trop déchu ou trop neutralisé pour être encore vraiment dangereux dans aucune partie de notre occident européen ; c'est partout Tesprit métaphysique qui constitue désormais le seul antagoniste que le positivisme doive avoir sérieusement en vue ; lui seul prolonge désormais l'influence, impuissante pour rien fonder, mais trop efficace pour entraver.
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du génie religieux, qui s'éteindrait spontancuient sans un tel remaniement.
J'ai pu enfin voir, ces jours derniers, M. Balard, qui était judicieusement resté sous le beau ciel du Languedoc jusqu'à la fin de Thiver, où il a été forcément rappelé à Paris par le renouvellement périodique de ses leçons publiques à la mi-mars. Je Tai trouvé encore très plein de votre bon souvenir, et regrettant beaucoup de ne pouvoir vous aller voir à Londres. Au reste, je suis fort aise que cette occasion se soit offerte d'ouvrir quelques relations personnelles avec un homme qui m'a paru, à tous égards, très recommandable, soit moralement, soit scientifiquement.
Je l'ai trouvé beaucoup plus disposé que je ne Tespérais à s'affranchir de-notre routine chimique, et à sentir même les inconvénients généraux du régime mental de nos savants; il m'a paru avoir lu très attentivement la première moitié de mon ouvrage philosophique ; la domination des géomètres ne lui plait guère. Si vous désirez reprendre directement votre commerce épistolaire avec lui, il demeure, /(?, rue Saint- Vie tor^ près le Jardin des Plantes.
Vous m'avez causé beaucoup de joie en acceptant, aussi cordialement que je vous Tai faite, mon offre hospitalière, en cas d'une prochaine excursion rapide, qui me procurerait la satisfaction si longtemps attendue d'une entrevue personnelle, que vous me permettez encore d'espérer pour ce printemps. Si cette visite fraternelle est heureusement réalisable, il suffira de m'indiquer un peu auparavant le jour de votre arrivée, afin que nous n'ayons à perdre par aucun petit préparatîf la moindre portion d'un temps aussi précieux. Vous savez que mu corvée annuelle d'examen ne com-
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ilS MILL A COMTE 20 avril 1843.
mence qu'à la mi-juillet ; depuis le l**' mai, où se terminent mes leçons quotidiennes, je me trouverai, sans avoir davantage la disponibilité matérielle de mes journées, dans une sorte de loisir relatif qui me permettrait d'être plus complètement à vous, de manière à mieux exercer notre commune tendance à la méditation ambulante, qui, pour n'être pas solitaire, n'en serait pas alors moins active ni moins efficace.
Je vous remercie beaucoup des bonnes dispositions que vous voulez bien m'annoncer pour Mazhar-Effendi ; je viens de lui écrire pour l'en informer. Si quelque obstacle l'empêchait de me voir avant son départ, je l'engage à se présenter chez vous, même sans lettre d'introduction .
Tout à vous,
A** Comte.
MILL A COMTE
(Reçu le samedi 22 ayril 1843.) (Répondu le mardi 16 mai 184S et» exceptionnellement, le dimanche 28 mai.)
India Uouse, le 20 avril 18i3.
Mon cher Monsieur Comte,
Aussitôt que j'ai appris, par votre lettre du 25 mars, que mon livre ne vous était pas encore parvenu, j'ai
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pris des informations chez Téditeur, et j ai trouvé que, par un retard du libraire Dulau, qui s'en était chargé, le paquet ne devait partir que le 30. Je me suis depuis assuré qu'en effet il est parti ce jour-là, et j'espère que l'exemplaire est entre vos mains depuis quinze jours. Dans le cas contraire, c'est Bossange, du quai Voltaire, qui vous en répondra. Ces sortes de délais, auxquelles je suis fort habitué, indiquent, ainsi que le port monstrueux qu'on vous a demandé, un état de véritable barbarie dans Torganisation matérielle du commerce intellectuel entre nos deux pays. Quant aux difficultés fiscales, je crois que la faute est du côté de notre gouvernement, qui, suivant Tesprit national, n'a jamais vu, dans la propagation de la pensée, autre chose qu'une industrie particulière, et n'a pas plus songé à faciliter l'envoi des livres par la poste, que celui des draps ; pas plus dans Tintérieur, qu'avec l'étranger. Toutefois, puisque nous sommes entrés depuis quelques ans dans la voie des réformes postales, je crois que nous adopterons bientôt, dans cette matière spéciale, un régime plus civilisé. La disposition d'esprit qui permet de pareilles mesquineries change tous les jours ; nous sommes à cet égard en plein progrès, et la préoccupation absolue des intérêts industriels, que naguère en pouvait encore regarder comme nationale, est déjà très généralement flétrie, comme indice d'un esprit étroit et d'une éducation inférieure. La génération actuelle vaut mieux, à mille égards, que celle qui l'a précédée. On respire un air bien plus libre et plus pur que dans ma première jeunesse.
Je vous remercie mille fois de l'envoi de votre ouvrage classique. J'aurais volontiers commencé, selon vos conseils, par une première lecture très rapide, mais je
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n'avais pas d^abord assez de loisir continu pour cela, et je tenais à commencer sans délai. Ensuite, j'ai perdu depuis si longtemps Thabitude des lectures mathématiques, ou du moins algébriques, que j^eusse craint de ne pas saisir réellement Tesprit du livre, si je ne m'attachais pas à y suivre, avec connaissance de cause, tous les calculs.
Ainsi que beaucoup de ceux qui s^occupent habituellement de méditations générales, j'ai la mémoire très mauvaise pour toute sorte de détails, même scientifiques, et, quoique je retrouve toujours avec une grande facilité tout ce que j'ai une fois appris, je ne puis jamais présumer avec sûreté de la suffisance de mes connaissances actuelles d'un sujet quelconque, lorsqu'elles ne sont pas d'acquisition récente. Je me suis donc mis à travailler, comme un écolier, à votre ouvrage, et je me flatte que je serai bientôt capable de subir passablement un examen assez approfondi à son sujet. Malgré la lenteur inévitable de cette manière de lire, je n'ai pas manqué d'apercevoir dans l'ouvrage cette sorte de symétrie qui fait d'un traité scientifique parfait, en quelque façon, un ouvrage d'art, et je ne doute point d'éprouver encore davantage ce sentiment à une seconde lecture, exclusivement dirigée à l'appréciation de l'ensemble. Sous le rapport logique, je connaissais assez votre merveilleuse puissance de généralisation philosophique, pour ne m'élonner nullement à trouver, dans votre manière de traiter ce sujet spécial, un vrai modèle de ce que sera un jour l'enseignement mathématique, comme moyen d'éducation des facultés spéculatives de l'homme. Mais j'avoue que, malgré la profonde impression faite sur moi par le premier volume de votre grand oavrage, je n'avais pas senti, aussi profondément que je la sens
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maintenant, 1 aptitude émînente de Tanalyse mathématique, convenablement étudiée, pour développer l'esprit scientifique. Il est bien fâcheux que jusquMci cette heureuse qualité soit, non seulement neutralisée, mais vraiment tournée en sens contraire, par la routine irrationnelle qui préside partout à Téducation mathéma* tique.
Votre ouvrage aura ici un lecteur diligent dans la personne de sir William Molesworth, que vous connaissez peut-être de nom, comme ayant fait les fv^ais intellectuels et pécuniaires de la belle édition des œuvres de Hobbes, dont vous avez fait une mention honorable dans une note de votre cinquième volume. Sir William Molesworth, d'ailleurs admirateur éclairé de votre grand ouvrage, a fait de fortes études scientifiques. 11 s'occupe beaucoup à présent de philosophie mathématique, et, comme il a une véritable capacité scientifique, malgré une certaine raideur intellectuelle qui gêne un peu la marche de son intelligence, je m'efforce de le décider à faire un livre à ce sujet, en attendant celui que vous avez annoncé, et que vous avez dû ajourner à un avenir un peu lointain. J'espère qu'il se trouvera bientôt, parmi la jeunesse scientifique française, des penseurs capables de régénérer, sous l'inspiration de vos ouvrages et de votre conversation, les diverses branches de l'enseignement mathématique, travail si important que, bien qu'il ne puisse pas vous appartenir, voué comme vous l'êtes à des travaux encore plus élevés, le temps que vous avez consacré à en fournir un premier exemple décisif n'est certainement pas mal employé.
Votre projet primitif d'écrire votre cours populaire d'astronomie offrait une utilité analogue, et j'aurais regretté que ce projet fût abandonné, si je ne craignais,
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pour une santé si précieuse, TefiFet d'un nouveau travail sédentaire, pendant l'année naturellement destinée à raffermir vos forces physiques pour la noble lâche qui vous attend. Ne se pourrait-il pas que, dans l'impossibilité où vous vous trouvez d'écrire vos divers cours, quelqu'un de ceux qui ont l'avantage de les suivre le fit à votre place, comme on Ta fait quelquefois pour d'autres professeurs? Une simple révision par vousmême pourrait alors suffire, et le succès pécuniaire ne manquerait guère de récompenser suffisamment le travail du rédacteur.
Je trouve que vous avez sagement fait en renonçant à votre velléité passagère de vous occuper de la philosophie des Allemands, et en vous bornant à leur poésie, dans laquelle Goethe est, comme vous le sentez déjà, sans rival. Je crois pourtant que le jugement sévère que vous portez sur Schiller n'est pleinement mérité que pour la première moitié de ses écrits, très hautement condamnés par lui-même à un âge plus mûr. Vous trouveriez peut-être, dans son Wallenstein, dans sa Jeanne d'Arc y dans son Guillaume Tell^ et dans ses poésies lyriques une capacité poétique réelle, quoique de second ordre, et une ombre même du génie créateur de Goethe, avec une élévation morale que généralement on ne reconnaît pas dans ce dernier, ou qui, du moins, est loin d'y être aussi saillante. Il y a de très belles choses dans Richter, dans Tieck, etc., mais le plus souvent sous la forme du roman en prose. Les romans de Goethe sont, au contraire, à mon avis, ce qu'il a fait de moins bon, soit par la forme, soit même par le fond, quoiqu'il y ait semé une foule de pensées justes et profondes, et qu'on y trouve un grand nombre de tableaux d'une poésie admirable.
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Je me promets d^écrire incessamment à M. Balard, que j'espère aussi voir, si, comme je le désire, ina visite domiciliaire chez vous s'accomplit avant la fin du prin« temps. Il se peut toutefois que je sois forcé de l'ajourner jusqu'a^u mois d'octobre, aussitôt après la terminaison de votre tournée officielle. Dans ce cas-là, je crains que M. Balard ne soit plus à Paris quand j'y serai.
Je n'ai pas encore vu Mazhar Effendi, qui probablement n'est pas arrivé. Je l'attends avec un grand intérêt.
Votre dévoué,
J'allais oublier de vous dire qu'en lisant votre ouvrage, j'ai trouvé, dans les formules, un assez grand nombre d'erreurs typographiques, dont je vous donnerai, si vous voulez, la liste.
COMTE A MILL
Paris, le mardi 16 mai 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
Quoique les graves motifs temporaires qui m'ont fait exceptionnellement retarder ma réponse à votre lettre du 20 avril ne soient pas encore suffisamment dissipés, je ne dois pas vous la laisser attendre davantage, dans
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la crainte de vous inquiéter au delà de la réalité, puisque vous savez déjà que cette époque devait être celle d'une concentration naturelle des efforts de mes ennemis personnels pour empêcher ma réélection annuelle comme examinateur. Votre précieux envoi m'est entin parvenu le 13 avril, au milieu de la crise dangereuse dont je vais vous entretenir, en sorte que j'ai dû alors ajourner une lecture aussi importante jusqu'au moment où j'y pourrais apporter le juste degré d'attention et de continuité qu'exigeait de moi cette appréciation capitale. Je n'ai pu commencer cette lecture que le l'*" de ce mois, et je l'ai achevée samedi dernier 13, utilisant, à cette heureuse fin, une suftisanté intermittence dans l'orage où je suis encore enveloppé, et qui vient précisément de reprendre une nouvelle Furie depuis que j'ai terminé cet intéressant examen, dont je vous entretiendrai tout à l'heure.
D'après les indignes menaces dont je vous ai parlé lors de mon procès, j'ai toujours compté que je ne serais pas cette année réélu à l'unanimité comme auparavant. Mais, pendant tout l'hiver, j'ai pensé que les efforts de mes ennemis dans le Conseil polytechnique n'aboutiraient alors qu'à faire éclater contre moi MM. Liouville et Sturm, les seuls adversaires actifs que j'y aie réellement, et tout au plus à joindre à ces deux voix contraires une ou deux autres dues à l'infatigable obsession de leurs inimitiés ; ce qui, à tout prendre, ne méritait pas de m'inquiéter dans une assemblée de quatorze ou quinze membres, où je tenais peu à l'unanimité, surtout cette année. Mais j'ai été utilemf-nt averti, au commencement d'avril, que ma sécurité philosophique était mal fondée, et que d'activés intrigues étaient sur le point de faire concourir à ma perte des
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personnages faibles et bornés qui, sans avoir au fond aucune inimitié contre moi, doivent en être spontanément éloignés, de façon à ne pas oser refuser à mes puissants ennemis une telle coopération passive. Ainsi avisé, je me suis aussiôt mis en mesure, suivant la tendance de mon caractère à toujours attaquer d*abord la principale difficulté, de recourir utilement au Ministre pour lui demander, selon son droit, de casser une décision funeste, si on parvenait finalement à Tarracher au Conseil. Cela posé, j ai dû m'efforcer à prévenir, autant que possible, une telle extrémité, par un mélange convenable de douceur et de crainte, comme envers tous les êtres peu raisonnables, auprès des divers votants que je pouvais honorablement voir. Telle est la triste manière dont j'ai employé le mois dernier, que vous avez, sans doute, naturellement cru utilisé par moi à rheureuse lecture de votre précieux envoi. Après m'être ainsi assuré d'une éclatante majorité, j'ai d'abord espéré que cet épisode se dénouerait à la première réunion spéciale du Conseille vendredi, 28 avril, où tout le monde comptait sur mon succès.
Mais Tactive méchanceté de mes deux principaux opposants, et le peu d'énergie d'une portion de mes amis ont empêché que le vote ne s'accomplît ce jour-là, sous prétexte qu'il fallait d'abord faire examiner l'affaire par une commission spéciale de cinq membres. Quoique M. Sturm en fit partie, cette commission a pourtant conclu en ma faveur dans la seconde réunion, qui s'est tenue samedi dernier, 13, pendant que je savourais paisiblement vos deux chapitres extrêmes. Néanmoins, grâce à de nouvelles menées, habilement assistées d'une sorte de coup de théâtre par l'intervention insolite du métaphysicien Dubois, qui ligure là à
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titre de professeur de composition française, et dont Téioquence parlementaire a subitement tonnécontre Tirrévérence de ma fameuse préface, on a encore obtenu du Conseil, après trois heures de discussion acharnée, un nouvel ajournement, qui parait même ne devoir pas être le dernier.
Cette orageuse séance a même déterminé les chefs de ma majorité à me conseiller de tenter de nouvelles démarches auprès de quelques votants indécis, tandis que j'avais cru terminées avec le mois d'avril ces ennuyeuses corvées, si antipathiques à mon caractère. Dans une telle situation, qui peut encore se prolonger au delà de ce que Ton prévoit, j'ai cru ne devoir pas tarder davantage à vous répondre, quoiqne je voulusse d'abord ne vous informer de cette crise qu'en vous annonçant sa paisible issue. Je m'empresse donc de suspendre ces tristes démarches itératives pour me procurer une puissante diversion par notre heureuse correspondance, sauf à prendre bientôt la plume spontanément, s'il y a lieu, comme je l'espère encore, de vous mander un dénoûment favorable avant d'avoir reçu votre réponse à cette communication imprévue, dont je comptais bien épargner l'amertume à votre sympathique sollicitude.
Je n'ai jamais plus péniblement senti qu'en ce moment l'inconvénient du défaut total de fortune personnelle chez ceux qui veulent régénérer le système des conceptions humaines : qu'eût fait Descartes, par exemple, sans son modeste mais suffisant patrimoine ? Car, au fond, si j'avais seulement trois à quatre mille francs de revenu assuré, ou seulement même, ce qui serait presque chez moi équivalent, si j'étais célibataire, je m'inquiéterais peu de l'infâme iniquité qu'on tente
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contre moi aujourd'hui. Mais vous savez que je suis absolument sans fortune, et que jusqu'ici je n'ai pu faire la moindre épargne, en sorte qu'une telle crise, si elle tournait enfin d'une manière sinistre, me jetterait dans une horrible perturbation matérielle, en me privant subitement de la moitié d'un revenu qui n'est que suffisant. Cette détresse immédiate serait d'ailleurs encore aggravée par la perspective, dès lors presque certaine, de perdre prochainement aussi ma place de répétiteur, qui, en me mettant journellement en contact avec une jeunesse pleine de vénération pour moi, resterait assez dangereuse envers mes ennemis pour qu'ils dussent attacher de l'importance à m'en dépouiller aussi, ce que leur premier succès décisif rendrait, en ce cas, très facile. Enfin, car je dois tout montrer à votre énergique sympathie, ce double sinistre tarderait probablement peu à réagir aussi funestement sur le troisième élément de mon existence actuelle. Une fois ainsi écarté de l'Ecole polytechnique, il suffirait du moindre conflit pour me faire également perdre mon professorat dans l'établissement privé où je suis maintenant attaché, parce que je ne me dissimule pas qu'on y tient surtout à moi beaucoup plus à cause de ma position officielle qu'en vertu de mon mérite didactique ; ce danger ultérieur vous étonnera peu, en de telles suppositions, quand vous saurez que cette maison est essentiellement vouée au parti rétrograde, et plus spécialement à l'influence catholique.
Ainsi, dans un prochain avenir, je peux me trouver successivement privé des trois fonctions qui constituent maintenant ma pénible existence matérielle, et avant d'avoir pu en retrouver l'équivalent par un actif enseignement indépendant, à la fois privé et collectif,
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qui ne deviendrait certainement pas assez productif avant deux ans. Mais toute la gravité de ma situation réside, au fond, dans Timpossibilité immédiate où je me trouverais forcément d'attendre ce terme de compensation. Sans cela, et sauf aussi le funeste retard qu'une telle perturbation apporterait nécessairement à mes tra* vaux essentiels, ce nouveau mode d'existence serait peut-être iinalement préférable, en me procurant une plus complète indépendance, que mon action philosophique utiliserait certainement. En supposant même heureusement passée, comme je crois pouvoir encore l'espérer, la crise actuelle, pareil danger peut recommencer l'an prochain, si je ne parviens pas à obtenir du Ministre que la place soit instituée à vie. Or, je sens déjà que la liberté de mes spéculations s'en trouvera gênée; car, au fond, la préface elle-même, ainsi que le procès, ne sont ici que des prétextes, servant à ameuter contre moi des votes qui sans cela flotteraient peut-être; mais, entre nous deux, il faut sentir que le vrai principe de cette lutte acharnée, principe indélébile et désormais progressif, consiste dans mon appréciation sociologique des géomètres, et dans mon effort systématique pour substituer une direction vraiment philosophique à l'irrationnelle domination de ceux qui ne me pardonneront jamais d'avoir seul démasqué une classe qui se croyait inexpugnable. Si notre école était vraiment gouvernée, c'est-à-dire commandée par un chef unique et responsable, mon sort serait beaucoup moins exposé; quand même j'y devrais avoir affaire à un général qui ne sût pas lire (il en existe encore), pourvu qu'il eût une âme honnête, un esprit droit et un caractère énergique, je préférerais sa suprématie à l'irresponsable prépondérance d'une pédantocratie dont les
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membres envieux, bornés et lâches, se sentiront toujours irréconciliables avec moi. Pour mieux formuler ces inquiétudes, il me suffira de dire que j'ai eu récemment occasion de reconnaître, par exemple, que si je sors heureusement de cette crise-ci, il y aurait danger réel, pour la réélection suivante, à publier le travail dont je vous ai parlé sur ma conception propre de rÉcole polytechnique.
Comme il n'est pas dans ma nature d'écrire à l'avance, cette considération va me déterminer sans doute à ajourner à de meilleurs temps une composition vraiment importante, quoique courte, dont je comptais m'occuper le mois prochain.
Afin de bien apprécier ce fait sociologique, il faut sentir que l'obstacle ne vient nullement ici, ni de l'autorité centrale du Ministre, ni même des chefs militaires de notre école, dont je n'ai qu'à me louer, mais qui n'y ont malheureusementque leur vote personnel, grâce aux préjugés du libéralisme actuel sur Tomnipotence des corporations, surtout scientifiques. Toute la compression est ici de source pédantocratique ; elle émane uniquement de ces envieux rivaux, dont je blesserais ainsi, même involontairement, les prétentions et les intérêts. Si donc je viens à succomber dans la lutte actuelle, au moins momentanément, on ne devra point douter que je ne sois alors victime de ma propre philosophie, puisque ce qu'on poursuivra surtout en moi, ce seront des principes inflexibles qui en constituent une partie capitale.
Après cette longue mais indispensable digression personnelle, à laquelle vous deviez êlre peu préparé, j'arrive enfin heureusement à ce qui devait être d'abord le sujet presque unique de cette lettre, l'impression profondément satisfaisante que m*a graduellement pro-
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duite Tensemble de votre important ouvrage, que j'ai mûrement goûté, entre deux orages, dont il m'a doucement distrait.
Ma désuétude presque totale de la langue anglaise pendant ces trois dernières années, où je ne me suis guère occupé que de lectures italiennes ou espagnoles, m'a un peu gêné pour les cinquante premières pages ; néanmoins, mes souvenirs de la première langue vivante que j'ai apprise, il y a déjà plus de vingt-cinq ans, n'ont pas tardé à me rendre cette lecture aussi facile qu'intéressante. 11 n'est pas en mon pouvoir, je le sens, de vous remercier dignement, du moins aujourd'hui, de votre généreuse sollicitude à me rendre, en toute occasion, l'éclatante justice philosophique que vous avez cru m'étre due ; cette puissante appréciation, la première récompense de mon travail, etlaplusdécisive de toutes celles que je puis désormais espérer, m'a laissé une intime impression de reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie, car je ne puis douter que, tout en utilisant mes travaux, rien ne vous obligeait, certes, à cette noble et ardente manifestation, qui peut-être ne sera pas sans danger pour vous, malgré la nature de votre position. Un tel sentiment m'aurait rendu bien amère la nécessité philosophique de vous signaler convenablement ma franche appréciation, si elle avait dû vous être aucunement défavorable. Mais j'éprouve, au contraire, une bien pure satisfaction en vous annonçant combien je me félicite aujourd'hui de vous avoir conseillé de ne pas renoncer à cette éminente composition, dont votre rare et excessive modestie vous a un moment conduit à écarter la publication, comme trop peu en harmonie avec l'état final atteint aujourd'hui'par votre intelligence.
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Vous avez ainsi pleinement réalisé votre but principal, en constituant une heureuse transition décisive de l'esprit métaphysique le moins arriéré au véritable esprit positif, où vous amènerez ainsi, à votre suite, beaucoup d'intelligences recommandables, sur lesquelles mes propres travaux ne peuvent exercer presque aucune action directe, et dont la coopération à la grande fondation philosophique de notre siècle doit devenir extrêmement précieuse, par suite des habitudes de généralisation systématique inhérentes à leur éducation métaphysique, qui, malgré tous ses vices radicaux, les rapproche peut-être davantage du vrai point de vue final que l'empirisme grossier et dispersif de nos prétendus savants positifs, sur lesquels seuls j'influe spécialement. Ce service, passager mais capital, rendu- à la grande évolution moderne, n'est pas, ce me semble, borné à votre pays; quoique votre ouvrage soit, sans doute, particulièrement calculé pour l'Angle» terre, je n'hésite pas à le regarder comme pouvant être presque aussi utile à la France, s'il était convenablement reproduit dans notre langue, c'est-à-dire sans aucune suppression ni modification ; et votre merveilleuse aptitude à l'écrire me ferait bien désirer que cette importante traduction fût opérée par vous-même, si je pouvais espérer que vous en eussiez le loisir. Aucun autre interprète ne pourrait peut-être suffisamment maintenir cette énergique sagesse permanente qui vous a fait si heureusement écarter toutes les contentions vraiment métaphysiques, sans éluder cependant aucun des contacts naturels que votre opération devait offrir envers elles. Mais, outre la transition précieuse qiie vous avez ainsi profondément organisée, cette composl* tion réellement systématique contient, à beaucoup
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d'égards, d'importants chapitres dogmatiques, dont Tutilité impérissable ne sera pas bornée à cet important passage. Telle est surtout votre admirable appréciation, aussi nette que profonde, des quatre modes généraux de Pinduction- élémentaire ; j'ai même encore davantage admiré l'irrésistible exposition par laquelle vous Tavez complétée, en conduisant le lecteur à la démonstration presque spontanée de Tindispensable intervention de la marche déductive. L'esprit de ces deux chapitres décisifs se trouve ensuite très heureusement reproduit, de manière à constituer une impression inelt'açable, dans Texamen spécial des études sociologiques. Tout cela forme certainement un véritable ensemble^ dont toutes les parties essentielles concourent sans effort ù l'action principale que vous avez eue en vue.
Quant aux points de dissidence, je suis heureux de vous déclarer que j'y ai vainement cherché les indications nombreuses que vos lettres semblaient m'annoncer. Je dois d'abord écarter totalement, selon l'esprit de ce grand travail, tout ce qui n'y tient essentiellement qu'à une phase transitoire et maintenant accomplie dans révolution spontanée de votre propre entendement. Même sans vos explications directes, j'eusse aisément reconnu que toute cette composition avait été, non seulement conçue, mais en majeure partie exécutée, avant que mes travaux eussent aucunement modifié votre essor ; et vous avez toute raison de vous féliciter aujourd'hui d'une telle indépendance, qui, en assurant mieux roriginalilé de vos conceptions, vous permet d'ailleurs d'agir de plus près sur les esprits que vous vouliez principalement atteindre. Or, sous tout autre aspect, j'ai trouvé, entre nos deux cerveaux, une préci-
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âion de synergie au delà même de ce que j'attendais ; car cette lecture lente et approfondie ne m'a signalé qu'un très petit nombre de divergences philosophiques, la plupart peu importantes, dont nous causerons à loisir dans Theureuse visite que vous me permettez d'espérer, si le train spontané de nos épanchements intellectuels nous y conduit réellement, sans qu'il Faille aucunement s'en préoccuper aujourd'hui. La plus grave d'entre elles, sinon par son efficacité véritable, du moins par son intimité abstraite, se rapporte au prétendu calcul des chances, que je persiste à regarder, dans sa conception fondamentale, comme une aberration radicale de Tesprit mathématique dépourvu de toute discipline philosophique, même quand on y introduirait la modification capitale que vous avez si heureusement fait subir à son idée mère, mais qui détruirait, à mes yeux, toute son économie algébrique.
Vous voyez que tout cela n'a pas grande importance, et qu'on peut cheminer de concert toute la vie dans la plus grande activité mentale, quand même on ne s'entendrait jamais sur un sujet aussi stérile. Je suis d'ailleurs très convaincu que si j'avais pu accomplir l'examen critique, direct et spécial, que j'ai promis à ce sujet pour ma seconde édition, nous ne tarderions pas à concorder aussi pleinement sur cet article accessoire que sur tous les points importants de notre commune philosophie, dont je crois que nous seuls, jusqu'ici, possédons suffisamment le véritable esprit général.
L'ensemble des douces impressions permanentes qui résultent de cette heureuse lecture me fait vivement désirer, d'une manière plus particulière, la réalisation de la bonne visite que vous m'avez promise. Dans les deux mois qui me restent jusqu'à ma corvée annuelle
J. s. Mill et Aug. Comte. 13
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(si, en eflFet, elle me revient encore), je suis spécialement disposé à goûter cette précieuse entrevue, où je suis maintenant certain que ne viendra se mêler aucun dissentiment sérieux. Mais, si vous êtes forcé de la remettre après ma tournée, je serai également fort libre pendant la dernière décade d'octobre, où, débarrassé des examens, je ne reprends pas encore les leçons. A Tune de ces deux époques, nous pourrons amplement exercer notre commune disposition ambulatoire ; quant à Tautre, où le temps y mettrait sans doute obstacle, nous développerons une autre sympathie agréable en allant admirer en commun le chant de M"® Persiani, car je sais que nous concourrons encore spontanément dans une telle inclination. De toute manière, ce sera pour moi un charmant épisode, si ma situation, comme je Tespère encore, me permet de le savourer pleinement.
Je suis extrêmement touché du soigneux accueil qu*un esprit aussi éminent que le vôtre a bien voulu faire au petit ouvrage didactique que j'ai eu le plaisir de vous adresser, en l'honorant d'une sorte d'étude scrupuleuse, qui servira sans doute ensuite à votre jeune frère. Vous apprendrez peut-être avec surprise que cette publication, sur laquelle j'avais naïvement compté comme propre à diminuer envers moi la malveillance des coteries géométriques, est aujourd'hui devenue, après une première impression favorable, l'un des principaux prétextes dont se servent mes ennemis auprès des votants bornés mais inoffensifs. On m'accuse, en effet, d'avoir voulu bouleverser l'enseignement actuel, et Ton insinue habilement, d'après d'anciens abus commis par d'autres examinateurs, qu'il y a danger à me maintenir l'influence que ma
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position officielle détermine spontanément en faveur de la propagation naturelle d'une telle régénération, qui tend, en effet, involontairement à faire tristement ressortir la stupidité philosophique du haut enseignement mathématique, commencé dans notre École polytechnique par Lagrange et Fourier, et tombé, hélas ! aujourd'hui entre les mains de MM. Sturm et Liouville!
Ce symptôme caractéristisque vous donnera une idée suffisante de la nature des moyens spécieux employés contre moi, à -défaut d'aucun grief légitime, pour couvrir d'indignes inimitiés qu'on ne peut avouer.
Je suis très satisfait, sans en être aucunement surpris, de l'intérêt spécial que sir W. Molesworth veut bien prendre à cette opération didactique. Son nom et même son mérite me sont indirectement connus depuis longtemps. L'an dernier, mistress Grote m'a procuré la satisfaction de lire un passage fort intéressant, en partie relatif à moi, dans une lettre également remarquable par la portée intellectuelle et par Télévation morale. Cette dame avait bien voulu se charger d'en témoignera sir Molesworth mon admiration spéciale, et surtout de lui indiquer combien j'avais été touché de son éminente résolution d'accomplir, dans sa position, une sorte de scrupuleuse rénovation mentale, en s'assujettissant à une lente et hiérarchique révision de toutes les parties fondamentales des saines études philosophiques, en commençant courageusement par leur base mathématique.
A un âge et en un poste entouré de tant d'énergiques ou séduisantes diversions, un tel empire sur soi-même n'appartient certainement qu'à une nature vraiment supérieure, quand même le projet ne serait pas intégra-
ît>'> COMTE A MILL l« aai IM3.
lement exécuté, ce qui semble, eo effet, fort difficile. Si cette dame nes*est pas suffisamment acquittée d*une telle commission, je tous prie de bien youloir y suppléer plus conrenablement, en témoignant d*ailleurs à sir W, Molesworlh combien je me sens bonoré du choix qu*il avait fait de mon ouvrage pour diriger cette fUnuule revue mentale. Je ne peux aussi qu'être très flatté de Taccueil spécial que vous m'annoncez qu'il doit faire a mon petit traité géométrique. Au cas où, «elon vos avis, il s'engagerait expressément dans des spérulalionsdétailléc;^ et suivies de philosophie mathéiiiathique, la dernière partie de cet ouvrage pourrait lui devenir particulièrement utile, en arrêtant son attention sur ce que j'y nomme la Géométrie comparée^ nouvel aspect fondamental de la science géométrique, qui promet, suivant moi, une ample moisson de vues nfMives et importantes à ceux qui s'y livreront avec les dispositions philosophiques les plus convenables, c'estî'i-<lire on y transportant judicieusement le point de vue logique dcWeloppé par l'habitude des hautes conceptions de In l)iologie générale, où l'esprit et les conditions de In niédiodc comparative et de la théorie taxonomique peuvent seuls Tare dignement appréciés aujourd'hui. Mais quelque importance spéculative que puissent nr(|uerir, en ce genre, les éminents efforts de sir W. Molesworth, je vous avoue que je verrais en quelque Hurle avee peine qu'il s'en laissât trop préoccuper, (î'esl aux i^ludes sociales que doivent maintenant n'uppliquer des natures aussi éminentes, soit comme patrons, soit comme actifs promoteurs directs. Au temps de réj^enéralion radicale où nous sommes arriv<^s, je vois louji)urs avec regret de hautes intelligences ne reslreimlre aux spéculations mathématiques, autre-
16 mai 1843. COMTE A MILL 197
ment qu'à titre d'une indispensable initiation philosophique.
Les quelques heures de cordial épanchement que je viens de passer avec vous m'ont produit une bien précieuse diversion aux ennuis de ma triste situation actuelle. Il faut maintenant aller reprendre la suite de mes pénibles démarches pour conserver, après l'avoir honorablement remplie'pendant six ans, une place que, sous le noble patronage de Tillustre et consciencieux Dulong, j^obtins, en 1837, sans même savoir d'avance qu'il en était question. Mais il importe d'éviter, autant que possible, de retomber, au moins momentanément, à Tâge de quarante-cinq ans, dans une détresse matérielle qui, sans ébranler aucunement mon courage, entraverait longtemps le cours des travaux essentiels qui me restent encore, et pour lesquels je n'ai pas trop d'une scrupuleuse application des douze à quinze ans au plus d'activité sérieuse que mon âge me permet
d'espérer.
Tout à vous,
A'*" Comte.
Mazhar-Ëifendi, que je croyais parti, est encore retenu ici par des délais imprévus, relatifs à sa principale mission en Occident; mais il compte arrivera Londres vers le milieu de juin ; il viendra probablement me demander une lettre d'introduction auprès de vous.
J'oubliais de vous remercier de votre amicale sollicitude pour les fautes typographiques qu'a pu entraîner la rapide impression de mon Traité classique. Je profiterais avec reconnaissance, pour une seconde édition, des utiles indications que vous voudriez bien prendre
i98 COMTE A HILL 28 mai 1843.
la peine de me transmettre à ce sujets ou même envers les erreurs de calculs qui m'ont peut-être échappé dans cette rédaction, accomplie en trois mois.
COMTE A MILL
Paris, le dimanche 28 mai 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
Sans attendre votre réponse à ma dernière lettre, je m'empresse, comme je vous l'y promettais, de vous annoncer Theureux dénoùment que vient d'offrir la triste crise que je vous y décrivais, et qui s'est en lin terminée, du moins quant à présent, au delà des espérances de tous mes amis et de mes propres prévisions, après trois séances fort orageuses du Conseil polytechnique, par ma réélection à Vunanimité^ sans excepter les voix des deux adversaires les plus acharnés que je compte dans cette petite corporation. Vous vous demandez sans doute, comme je l'ai d'abord fait moimême, quel piège couvre ce résultat inattendu d'une lutte aussi passionnée ?
En effet, mes adversaires n'ont consenti finalement à se réunir ainsi à la majorité du Conseil qu'en manifestant rintention formelle de convertir désormais leur acharnement personnel, mais passager peut-être, en une attaque systématique et durable, qui pourrait ulté-
28 mai )843. COMTE A MILL 199
rieurement devenir encore plus dangereuse, aile dessein n*en est pas prochainement abandonné Dans la dernière séance du Conseil, ils ont proposé de diriger dorénavaat d'une nAuvelle mamère leur droit de réélectiou annuelle ; non plus en rappliquant, comme tout le monde Tentendait jusqu'ici, à une simple confirmar tioo périodique, tant que l^examinateur exercerait convenablement ses fonctions, mais en remployant à renouveler systématiquement chaque année de tels fonctionnaires, autant du moins que le comporterait le petit nombre des personnes reconnues aptes à un tel office, et entre lesquelles an le ferait ainsi alieraer irrégulièrementr sans qu'aucune d'elles en pût avoir l'attribution propre et permanente.
Cette étrange proposition, qui n'aboutirait fmalement qu'à confier toujours des fonctions aussi importantes et aussi délicates à des jeunes gens sans consifitance, qui feraient continuellement leur apprentissage aux dépens des candidats et du public, n'a été^ conmie vous sentez, imaginée, à défaut de tout autre moyen, que pour m'écarterplus tard, et peut-être dès Tan prochain, d'une position qu'une telle absence de dignité et de sûreté me rendrait dès lors inacceptable ; mais on Ta colorée, avec une certaine habileté d'exposition, de quelques spécieux prétextes de bien public qui ont déjà fait illusion à quelques membres inoffensifs.
Comme, de nos jours, et surtout en France, l'absence totale de vraies convictions permet, en tous genres, une sorte de succès momentané aux plus absurdes innovations, même quand on les imaginerait au hasard, j'ai lieu de craindre que des esprits tro[> ;
habitué&à pousser très loin Texamead^une face isolée d'une question complexe sans beaucoup s'inquiéter de ,
190 COMTE A MILL 16 mai 1843.
duite Tensemble de votre important ouvrage, que j'ai mûrement goûté, entre deux orages, dont il m'a doucement distrait.
Ma désuétude presque totale de la langue anglaise pendant ces trois dernières années, où je ne me suis guère occupé que de lectures italiennes ou espagnoles, m'a un peu gêné pour les cinquante premières pages ; néanmoins, mes souvenirs de la première langue vivante que j'ai apprise, il y a déjà plus de vingt-cinq ans, n'ont pas tardé à me rendre cette lecture aussi facile qu'intéressante. U n'est pas en mon pouvoir, je le sens, de vous remercier dignement, du moins aujourd'hui, de votre généreuse sollicitude à me rendre, en toute occasion, l'éclatante justice philosophique que vous avez cru m'être due ; cette puissante appréciation, la première récompense de mon travail, etlaplusdécisive de toutes celles que je puis désormais espérer, m'a laissé une intime impression de reconnaissance qui ne tinira qu'avec ma vie, car je ne puis douter que, tout en utilisant mes travaux, rien ne vous obligeait, certes, à cette noble et ardente manifestation, qui peut-être ne sera pas sans danger pour vous, malgré la nature de votre position. Un tel sentiment m'aurait rendu bien amère la nécessité philosophique de vous signaler convenablement ma franche appréciation, si elle avait dû vous être aucunement défavorable. Mais j'éprouve, au contraire, une bien pure satisfaction en vous annonçant combien je me félicite aujourd'hui de vous avoir conseillé de ne pas renoncer à cette éminente composition, dont votre rare et excessive modestie vous a un moment conduit à écarter la publication, comme trop peu en harmonie avec l'état final atteint aujourd'hui* par votre intelligence.
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Vous avez ainsi pleinement réalisé votre but principal, en constituant une heureuse transition décisive de l'esprit métaphysique le moins arriéré au véritable esprit positif, où vous amènerez ainsi, à votre suite, beaucoup d'intelligences recommandables, sur lesquelles mes propres travaux ne peuvent exercer presque aucune action directe, et dont la coopération à la grande fondation philosophique de notre siècle doit devenir extrêmement précieuse, par suite des habitudes de généralisation systématique inhérentes à leur éducation métaphysique, qui, malgré tous ses vices radicaux, les rapproche peut-être davantage du vrai point de vue final que Tempirisme grossier et dispersif de nos prétendus savants positifs, sur lesquels seuls j'influe spécialement. Ce service, passager mais capital, rendu- à la grande évolution moderne, n'est pas, ce me semble, borné à votre pays; quoique votre ouvrage soit, sans doute, particulièrement calculé pour l'Angle» terre, je n*hésite pas à le regarder comme pouvant être presque aussi utile à la France, s'il était convenablement reproduit dans notre langue, c'est-à-dire sans aucune suppression ni modification ; et votre merveilleuse aptitude à l'écrire me ferait bien désirer que cette importante traduction fût opérée par vous-même, si je pouvais espérer que vous en eussiez le loisir. Aucun autre interprète ne pourrait peut-être suffisamment maintenir cette énergique sagesse permanente qui vous a fait si heureusement écarter toutes les contentions vraiment métaphysiques, sans éluder cependant aucun des contacts naturels que votre opération devait offrir envers elles. Mais, outre la transition précieuse qiie ▼ous avez ainsi profondément organisée, cette composi* tion réellement systématique contient, à beaucoup
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note de la page 469 (M. Poinsot). Dès la première maDÎfestation du danger que je courais, aussitôt après mon procès, M. Poinsot avait déjà faii spontanément, au début de cette année, une démarche décisive, dont j ai été informé longtemps après, pour témoigner aux chefs de PEcoIe polytechnique sa haute improhation d'une telle iniquité. Cette noble initiative ne s'est pas démentie ensuite pendant tout le cours de la crise, à Theureuse issue de laquelle cet éminent témoignage^ dont Timpartialité ne pouvait certes être douteuse par suite même de ma nouvelle attitude envers M. Poinsot, a certainement beaucoup contribué.Sans croire devoir reprendre avec lui mes anciennes relations, vous concevez aisément quel besoin j'ai eu de lui écrire aussitôt pour lui exprimer dignement ma reconnaissance et mon admiration d'une telle conduite, dont tant d'autres, à sa place, se seraient crus dispensés par la sévère justice que j'avais été forcé d'exercer.
Une telle marche forme naturellement un étrange contraste avec Tattitude jésuitique conservée, dans toute cette affaire, par le fameux Ârago, qui, en évitant le reproche formel d'aller quêter des voix contre moi, n'a jamais témoigné le moindre blâme au sujet d'une persécution tramée surtout à son intention, et qu'un seul mot de lui aurait immédiatement arrêtée.
Je suis d'ailleurs fort aise que tout cela se soit terminé heureusement sans que mes amis ni moi ayons eu. même involontairement, la moindre obligation à ce brouillon sans |>ortée et sans moralité, qui se croit follement aussi maître dVn im|K>ser à la {K>stéritê qu'à ses contem|>orains. tandis que. en réalité, si sa carrière se prolonge encore dix ou douze ans, il aura probablement
10 mai 1843. COMTE A |1[LL ÏO^
le chagrin d'assister à la propre décomposition de son importance usurpée.
Laissant là toute cette crise personnelle, dont le souvenir ne pourra plus ainsi altérer la douceur de notre entrevue, avant ou après ma tournée, je ne veux pas terminer cette lettre exceptionnelle sans y insister plu» que je ne Tai fait dans ma dernière du 16, sur la haute utilité que me semble de plus en plus offrir, à mesure que j'y pense davantage, la traduction française de votre précieux ouvrage, surtout si elle pouvait être accomplie par vous. 11 est certainement impossible^ au point de vue où vous avez dû rester, de sentir avec plu» de profondeur et de netteté, ni de mieux caractériser systématiquement le véritable esprit et les conditions essentielles de la positivité rationnelle, considérée isolément de son développement effectif et graduel. Or, l'inappréciable service que vous avez ainsi rendu à la grande transition tinale est, au fond, presque aussi nécessaire, quoique par des motifs différents, à nos intelligences françaises qu'aux anglaises. Vous me connaissez assez pour être convaincu que, quelque intéressé que je sois à une telle reproduction d'un ouvrage où j'ai obtenu une aussi noble justice, ce motif n'exerce réellement aucune influence notable sur mes instances à ce sujet. Mon éminent ami M. de Blainville, que j'ai engagé à lire soigneusement votre travail, et qui m'a promis d'y consacrer spécialement une partie de ses prochaînes vacances, me faisait judicieusement remarquer, à cet égard, l'avantage spécial que vous offrirait cette translation pour améliorer, même Involontairement, votre lumineuse exposition, sous l'impulsion spontanée des propriétés éminemment logiques qui distinguent notre langue entre toutes les autres. En insistant de nouveau
204 MILL A COMTE 13 juin '.843.
sur ce conseil, je ne crains donc pas de subir à mon insu la douce impression de reconnaissance que m'a laissée une telle lecture, surtout dans les graves circonstances personnelles où savez que je Tai accomplie* Dans une vie aussi prol'ondément isolée que la mienne, dont les méditations spontanées n'avaient été troublées depuis beaucoup d'années par aucune longue et importante lecture, treize jours consécutifs employés à cette intéressante occupation doivent naturellement constituer une sorte d'événement, un véritable épisode susceptible de laisser des traces durables. 11 m'en restera toujours le doux souvenir d'un quasi voyage auprès de vous ; et cette agréable impression, loin de s'effacer, ne pourra que se fortifier davantage par Tinfluence plus vive de l'heureuse visite que vous me promettez.
Tout à vous.
A'** Comte.
MILL A COMTE
(Reçu le samedi 17 juin 1813.) (Répondu le jeudi 29 juin 1843.)
India Housc, le 15 juin 1843.
Mon cher Monsieur Comte.
Je me reproche un peu d'avoir tant retardé ma réponse à vos deux lettres si pleines d'intérêt, lettres
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qui avaient droit à la réponse la plus prompte, et qui l'auraient sans doute obtenue de inoi, dans Tétat normal de mes facultés mentales ; mais j^éprouve, pour toute communication avec vous, le besoin, ou du moins le désir, de me sentir dans la plénitude de mes forces, et je suis tombé au contraire, depuis quelque temps, dans une sorte de langueur intellectuelle, pour ne pas dire morale, qui tient, à ce que je crois, surtout à des causes physiques. Sans aucune maladie bien définie, j'éprouve une faiblesse nerveuse, et une affection quasi-fébrile chronique, que j*ai du reste ressentie à diverses époques antérieures de ma vie, et que je connais assez familièrement pour savoir qu'elle ne durera pas longtemps. Le meilleur moyen de me guérir entièrement serait, je crois, un voyage de quelques mois ; mais, à défaut d'un pareil remède, qui, en effet, me serait à peu près impossible, je suis sûr de retrouver peu à peu ma santé ordinaire, si rien ne m'arrive de nature à Tafl^aiblir davantage. Les médecins me conseillent, en attendant, de ne travailler que le moins possible; mais je ne suivrai leur conseil qu'autant que ma propre expérience peut m'en faire reconnaître la nécessité, la médecine ne me paraissant pas être parvenue à un état de positivité assez parfaite pour que la liberté de conscience ait encore cessé dans cet ordre d'idées.
Pour en venir à des choses plus importantes, je vous remercie bien vivement de m'avoir donné de si amples détails sur un sujet que vous avez cru, avec raison, devoir être pour moi du plus vif intérêt, celui de la lutte que vous avez eu à subir lors de votre réélection. Dans l'intervalle de vos deux lettres, j'ai beaucoup réfléchi sur l'issue possible de cette lutte, et sur la manière dont il y aurait lieu d'organiser la transition,
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que peut-être il vous faudra opérer, de votre positioD présente à une autre, qui ne serait plus pénible qu en ce qu'elle serait d'abord plus précaire. L'heureuse terminaison, au moins momentanée, de cette crise, me dispense de vous entretenir aujourd'hui des diverses choses qui me sont passées par la tête, au sujet surtout de la conduite à tenir par vos amis, dans le cas où l'affaire aurait tourné autrement. J'ai besoin pourtant de vous dire une chose, qui est de celles qu'on peut dire hardiment, lorsqu'on s'adresse à un caractère aussi supérieur à toute fausse délicatesse qu'incapable de manquer à la vraie : c'est que, quelque avenir qui vous soit réservé, toute pensée de détresse matérielle réelle vous est interdite, aussi longtemps que je vivrai, et que j'aurai un sou à partager avec vous.
Je crois même qu'après votre première lettre, j'aurais osé vous faire en ce sens une proposition spéciale, sans certaines éventualités personnelles, qui seront sans doute décidées avant l'époque de la réélection de l'an prochain, et dont l'issue influera nécessairement beaucoup sur la proposition à faire. Gomme ces éventualités se décideront probablement en peu de temps, j'aime mieux en ajourner l'explication, jusqu'à ce qo^ je puisse vous en annoncer en même temps le résultat, qui au reste ne saurait, quel qu'il soit, m'ôter la faculté de servir d'abri temporaire, s'il y a lieu, à celui qui, de tous les hommes vivants, honorerait le plus une pareille offre en l'acceptant.
Quant à ce qui dans votre lettre me regarde personnellement, il est presque superflu de vous dire avec quelle satisfaction profonde j'ai appris l'accueil que vous avez donné à mon travail philosophique, et la haute approbation que vous en témoignez, approbation propre
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à remplir mes désirs les plus ambitieux, et qui dépasse de beaucoup mes espérances. Vous devez bien sentir que votre opinion, sur la valeur de cet écrit, est la seule qui pouvait notablement influer sur la mienne propre, tandis que celle-ci n'était, et ne pouvait être que provisoire, tant que la partie vraiment positive et dogmatique de Touvrage n'avait pas reçu la sanction du juge le plus compétent, et même jusqu'ici le seul compétent, dans les questions quelconques de méthodologie systématique. Maintenant que cette sanction si précieuse lui est acquise, il m'est permis de me féliciter de l'assurance désormais inébranlable que je possède, d'être pour quelque chose, non seulement dans la propagation initiale, mais même dans la fondation de la philosophie finale^ quelque modeste que soit la part qui m'appartienne dans cette noble œuvre. Nous pouvons aussi nous réjouir ensemble de l'heureux augure à retirer pour cette philosophie d'un tel accord spontané entre deux esprits, qui seuls jusqu'ici se sont sérieusement occupés d'organiser la méthode positive, après une préparation convenable, ou même passable, et qui, partant de points très éloignés l'un de l'autre, et ne se réunissant qu'à deux tiers du chemin, se trouvent pourtant en harmonie sur tous les points essentiels. Un pareil accord serait, à lui seul, une preuve presque suffisante de la vérité, et même de l'opportunité, de la nouvelle philosophie, en faisant juger qu'elle est propre à déterminer de vraies convictions dans tout esprit qui réunira les conditions nécessaires de coimaissances positives et de capacité intellectuelle primitive.
Rassuré dorénavant quant aux questions de méthode, où je ne crains plus aucune divergence sérieuse, soit sur la théorie générale de la positivité, soit sur son
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application spéciale aux études sociales, je n'ai plus qu'à souhaiter un accord également parfait à Tégard des doctrines sociales. Jusqu'ici, cet accord existe surtout par rapport à la partie de vos doctrines qui, plus que toute autre, vous appartient en propre : je parle des lois générales de la dynamique sociale, et du développement historique de Thumanité, en y comprenant les corollaires pratiques si importants qui en dérivent, et dont le plus essentiel est, à mes yeux, le grand principe de la séparation des deux pouvoirs. Â Tégard des doctrines de la sociologie statique, que vous n'avez pas inventées, mais bien acceptées des anciennes théories sociales, quoique vous les ayez soutenues avec votre énergie accoutumée de conviction philosophique, il y a encore entre nous des dissentiments réels. Ces dissentiments ne tiennent, sans doute, à plusieurs égards, qu'à ce que je n'ai pas encore atteint un état de conviction complète sur des choses qui sont à vos yeux démontrées. Tout en reconnaissant pleinement, par exemple, la nécessité sociale des institutions fondamentales de la propriété et du mariage, et en n'admettant aucune utopie sur Tun ou sur l'autre sujet, je suis cependant très porté à croire que ces deux institutions peuvent être destinées à subir de plus graves moditications que vous ne le semblez penser, bien que je me sente totalement inhabile à prévoir ce qu'elles seront. Je vous ai déjà dit que la question du divorce est pour moi indécise, malgré la puissante argumentation de votre quatrième volume, et je suis atteint d'une hérésie plus fondamentale encore, puisque je n'admets pas, en principe, la subordination nécessaire d'un sexe à l'autre. Vous voyez qu'il nous reste encore des questions d'importance majeure à discuter entre nous, discussion qu'il
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serait au reste fort oiseux d'entamer à la fin d'une lettre.
Ces matières tombent précisément dans la partie de votre grande entreprise philosophique qui va vous occuper le plus prochainement, et dans laquelle cet ordre de questions obtiendra naturellement une discussion plus approfondie que dans votre grand ouvrage.
Je suis bien heureux que mon livre vous paraisse capable d'être utile aussi en France, pourvu qu'il soit convenablement traduit en français, et je suis forcé à croire que je pourrais moi-même exécuter cette traduction, puisque vous ne m'en jugez pas incapable. Ce serait cependant pour moi un travail très pénible et très ennuyeux, car, si j'écris passablement la langue française^ je suis loin de l'écrire avec facilité. J'ai d'ailleurs lieu de croire que la chose sera faite sans que je m'en mêle. Avant l'impression du livre, notre ami Marrast a exprimé, avec une persistance amicale à laquelle j'ai dû céder, le désir de le traduire en français, et quoique, suivant ma prévision, il n'a pas trouvé le loisir nécessaire pour une pareille occupation, il vient de me mander que le livre est entre les mains d'un des professeurs de Paris les plus distingués « qui, dit-il, profitera de ses premiers loisirs pour le traduire ». M. Marrast ne m'a pas encore dit le nom de ce professeur, mais il vous le dira sans doute, et l'intérêt que vous voulez bien porter à cette entreprise aura peut-être sur son exécution une heureuse influence.
Veuillez dire à M. de Blainville combien je me sens flatté de l'attention dont cet illustre savant veut bien honorer mon ouvrage. Quel que puisse être son jugement éventuel sur ce livre^ je mettrai toujours un grand prix à avoir été lu par un homme que j'ai appris de
J. s. Mill et Âug. Comte. 14
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VOUS à estimer si profondément. Je me réjouis avec vous de rhonorable conduite de M. Poinsot dans la jcrise que vous avez subie. J*ai rempli votre commission auprès de Sir William Moleswortb, qui aura, j'espère» un jour ravantage devons connaître plus directement.
Votre dévoué,
J. S. HiLL.
XXXf
COMTE A MILL
Paris, le jeudi 29 juin 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
J'ai appris avec beaucoup de peine que votre dernière lettre avait été surtout retardée par suite d'un état passager de langueur morale, tenant probablement à un certain trouble physique. Sans croire guère plus que vous à la médecine actuelle, je vous engage pourtant à mieux apprécier les conseils de vos médecins à ce sujet, puisqu'il ne s'y agit essentiellement que d'hygiène, doctrine beaucoup plus rapprochée déjà que la thérapeutique d'une vraie positivité ; Tabstinence de travail intense qui vous est recommandée me semble en effet très convenable à la situation que vous me décrivez et que j'ai autrefois éprouvée, quoique mon tempérament en ait interdit le renouvellement depuis bien longtemps. 11 est bien regrettable que vos occupations forcées ne
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VOUS permettent pas maintenant un voyage de quelques mois, surtout en un meilleur climat : ce serait assurément le meilleur remède, puisque d'ailleurs cette indication d'abstinence s'y trouverait spontanément remplie de la plus heureuse manière. Mais, après avoir renoncé au plaisir de vous posséder pendant quelques jours avant le retour de ma corvée officielle, qui va commencer dans trois semaines, je crains bien, suivant le ton général de votre lettre, que je ne puisse pas même avoir cette satisfaction à Tissue de ma tournée, dans la seconde moitié d'octobre, comme vous Taviez d'abord compté. Tâchez du moins, si vous ne pouvez quitter Londres, de vous y distraire autant que possible, car c'est là, ce me semble, votre principal besoin actuel, autant que je puis deviner imparfaitement la nature de votre constitution. Du reste, si votre été est, cette année, aussi triste que le nôtre, je ne suis nullement surpris de l'état de mélancolie oppressive où vous retient une saison aussi exceptionnelle, pendant laquelle je n'ai pu encore renoncer entièrement à l'usage du feu.
Vous ne doutez pas, j'espère, que je n'aie été profondément touché de l'offre généreuse que vous a suggérée la pénible nécessité passagère où j'ai failli être entraîné récemment, et qui peut-être n'est qu'ajournée. Je me félicite presque de la crise qui vient de m'arriver, puisqu'elle a donné lieu à l'évidente manifestation de cette noble fraternité. Comptez que si, l'an prochain, une pareille éventualité venait à se réaliser pour moi, je n'hésiterais pas à accepter, comme extrême ressource, un abri aussi cordialement offert. Mais, en écartant toute fausse délicatesse personnelle, j'avoue qu'une telle solution, quoique purement momentanée, me répugnerait comme contraire à l'état normal des relations
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humaines. Il serait triste, en effet, que, dans le développement initial de la nouvelle philosophie, les philosophes en fussent réduits à s'assister mutuellement, non seulement par leur action morale, mais aussi par leur modeste concours matériel. Le principe général de la division des deux puissances élémentaires doit s'appliquer à ce cas aussi bien qu'à tout autre plus étendu. Si les philosophes concourent, non seulement par leurs travaux, mais aussi par leur fortune, que resterait-il à faire, en cette œuvre commune, à ceux qui, par leur nature et leur position, en doivent être surtout les patrons ?
Tout au plus les penseurs doivent-ils, à cet égard, provoquer, en cas d'urgence, l'intervention matérielle de ceux-ci, quand elle est spontanément trop peu active ; mais il serait d'un triste augure pour l'essor actuel et ultérieur de la philosophie finale qu'ils fussent contraints d'y suppléer. Sans que la protection de ce travail fondamental ait pu encore être régularisée, je ne crois pas que nous en soyons réduits à ce fâcheux renversement de fonctions. Si, dans ma personne, ou dans toute autre, la nouvelle voie philosophique vient à exiger une assistance exceptionnelle, j'espère qu€ les divers centres de notre évolution occidentale, surtout Londres et Paris, fourniront spontanément un patronage naturel assez étendu pour dispenser les divers collaborateurs de partager fraternellement leurs modiques moyens personnels.
Vous avez rempli, à mon égard, de la manière la plus noble et la plus complète, le véritable office normal de mutuelle assistance philosophique, par l'éclatante justice que vous vous êtes plu à me rendre dans votre important ouvrage. Aller au delà, ce serait, je le répète,
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empiéter sur les attributions réservées à nos communs patrons ; et, quoique cette généreuse usurpation ne m'inspirât aucune répugnance, si réellement les circonstances venaient à en constater la nécessité, j'aime à croire que la nouvelle philosophie inspire déjà assez de zèle à un petit nombre d'éminents protecteurs pour que cette solution anormale ne soit jamais indispensable. Sous Taspect personnel, je puis vous déclarer que si, en cas de passagère détresse matérielle, je ne pouvais réellement trouver d'appui que parmi ceux que je regarde comme. mes collaborateurs, je n'hésiterais nullement à accepter, de préférence, loffre fraternelle de celui de tous pour lequel ma vsympathie, soit mentale, soit morale, est assurément la plus complète, ayant d'ailleurs tout lieu de croire, par la sagesse de son caractère, que cette généreuse intervention ne serait pas de nature à troubler gravement, même momentanément, sa propre situation. Au reste, le péril est maintenant passé pour cette année, et diverses éventualités peuvent empêcher son retour, même indépendamment de mes efforts. Toutefois, il faut que, avant la prochaine réélection, ma position soit consolidée d'une manière quelconque. Je ne veux pas dépendre une seconde fois des capricieuses inclinations de tant de personnages, car je sais que certains de mes ennemis sont irréconciliables. Leur haine a été jusqu'à vouloir m'imposer, comme une sorte de condition de réélection, une espèce de lettre de rétractation, que j'ai refusée avec indignation, et que, de son côté, M. de Blainville avait pareillement refusée en mon nom, avec son énergie ordinaire, même sans m'avoir consulté. Quoiqu'ils n'aient pu réussir cette année, vous sentez que des gens qui sont allés jusque-là ne renonceront jamais à
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détruire ma position, tant que la faculté leur en restera. C'est donc à leur ôter un tel moyen que je dois viser, dès le retour de ma tournée prochaine, en demandant au ministre la permanence de mes fonctions, et il y a beaucoup de chances en ce sens. Mais, si je ne puis l'obtenir, par suite du peu d'énergie de Tadministration contre les corporations actuelles, surtout scientifiques, je devrai sérieusement travailler à me faire une autre existence en reprenant renseignement privé, dont j'ai si longtemps vécu exclusivement ; dès à présent, je dois même penser à me ménager graduellement cette solution, qui peut devenir nécessaire. Au point où je suis parvenu, et d'après la nature des grands travaux qui me restent, il ne faut pas que mon mode de vivre devienne contraire à Tessor de mon activité philosophique ; or, je sens à présent que je ne suis pas totalement libre, et que ma position actuelle m'impose de véritables entraves susceptibles de nuire au développement ultérieur de mes idées, qui exige Tabsence de toute oppression habituelle. Il faudra donc que, de manière ou d'autre, je retrouve, à cet égard, une situation normale, quels que puissent être d*abord les embarras de la transition.
L'importance que j'attachais à voir accomplir par vous-même la traduction française de votre ouvrage ne me faisait aucune illusion sur la possibilité d'un mode aussi désirable; en sorte que j'ai appris sans étonnement, quoique avec regret, que vous ne pouviez vous en charger.
Je ne connais nullement la personne à laquelle M. Marrast, que je vois très rarement, a confié cet important travail, et c'est même uniquement par vous que j'apprends cette mission.
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Mais, en général, je regrette que vous n'ayez pas au moins conservé une certaine surintendance finale à cet égard. Divers exemples récents ont montré le danger de telles interventions, comme exposant à altérer ou à mutiler, du moins accessoirement, la pensée d'un ouvrage, surtout quand sa philosophie est en opposition avec les tendances dominantes dans le nouveau milieu où il faut le transporter.
Si votre traducteur est, en effet, l'un des professeurs en vogue, le danger n'en est que plus grand, parce que, engagé sans doute dans les coteries régnantes, il tiendra davantage à les ménager. Nous aurons, à ce sujet, une véritable expérience sociologique, susceptible de quelque intérêt, en voyant jusqu'à quel point seront fidèlement reproduites celles de vos pages qui choquent le plus directement les aberrations et les rancunes métaphysiques.
Il sera curieux, par exemple, d'observer comment on respectera vos nobles déclaration s à mon égard. Vous ne trouverez pas étrange que j'y attache personnellement une grande importance, comme à la principale récompense de mes longs travaux philosophiques; mais, outre ce franc aveu, vous pensez, sans doute, aussi bien que moi, que cette éclatante manifestation comporte une éminente utilité philosophique, pour l'installation initiale de la nouvelle doctrine. Or, je crains beaucoup que, sous prétexte d'abréger et de faciliter, on ne supprime ou ne modifie la majeure partie de vos déclarations à regard d'un auteur et d'un ouvrage qui est aussi complètement à Vindex actuel, non seulement en cour de Rome, ce qui assurément importe peu, mais aussi chez la presse métaphysique de toute couleur, ce qui est beaucoup plus grave.
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Je serais agréablement surpris si votre traducteur respectait scrupuleusement un ensemble de manifestations aussi peu en harmonie avec le silence obstiné que gardent envers moi tous nos parleurs en vogue, par un concert qui longtemps fut purement spontané, mais qui, maintenant, est devenu en grande partie systématique.
La nature intellectuelle de M. Marrast m'inspirerait, à cet égard, beaucoup de sécurité, si son défaut radical d'études positives ne Tentraînait lui-même à participer involontairement, sous ce rapport, à un certain degré, aux communes antipathies des diverses écoles métaphysiques, qui , malgré leur antagonisme mutuel, doivent se sentir simultanément compromises par l'essor décisif de la posîtivité finale, comme je l'ai indiqué dans ma préface. Vous savez d'ailleurs que, malgré son énergie personnelle, une Iriste habitude journalière Fempêche de heurter de front certaines influences philosophiques, au point même de faire, sans nécessité, à la théologie, des concessions certainement contraires à ses propres convictions, du moins si j'en crois ceux qui suivent son journal, car vous savez que, pour moi, je n'en lis aucun depuis bien longtemps. Quant à ce qui me concerne personnellement, je dois vous déclarer, avec une franchise confidentielle, que j'ai trouvé chez lui une véritable bienveillance dans les cas graves, mais jamais aucune tendance à braver en ma faveur les diverses coteries régnantes, même d'après la plus intime conviction de leur iniquité envers moi. Au reste, mes inquiétudes relatives à cette partie de la traduction, et à quelques autres aspects de votre ouvrage, se trouveront peut-être sans fondement; mais, quoique je le désire beaucoup, je doute fort qu'il y ait, à cet
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égard, une stricte lidélité ; le silence même gardé envers moi sur ce projet, par Marrast, est peu rassurant.
Quelque graves que soient, en elles-mêmes, les dissidences que vous m'annoncez franchement exister encore entre nous sur certaines notions fondamentales de statique sociale, elles ne m 'effrayent aucunement pour la plénitude ultérieure de notre synergie philosophique, puisque nous sommes déjà complètement railiés en tout ce qui concerne la méthode, soit universelle, soit spécialement sociologique ; c'était la condition la plus décisive et la plus rarement remplie jusqu'ici. Suivant le cours ultérieur de vos méditations spontanées, je ne doute pas que l'accord actuel de nos deux cerveaux, quant à la théorie du mouvement social, ne s'étende bientôt aussi à celle de l'existence, même avant que vous puissiez recevoir, à cet égard, l'influence de l'élaboration directe que j'entamerai l'an prochain. Un esprit comme le vôtre ne saurait longtemps rester atteint par les aberrations de notre époque sur les conditions élémentaires de Tassociation domestique ; les hérésies comme celles que votre noble candeur me signale, quelque énormes qu'elles doivent sembler, ne sont vraiment incurables que chez ceux où le cœur est devenu solidaire des déviations intellectuelles. J'ai d'autant plus de confiance à ce sujet que j'ai moi-même passé jadis par une situation mentale fort analogue, quoique les études biologiques m'en aient peut-être plus rapidement retiré. C'est, à mes yeux, une phase inévitable du développement actuel des esprits émancipés, qui livre momentanément à la philosophie négative des notions indispensables, dont la théorie est malheureusement restée jusqu'ici sous la dangereuse tutelle
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des conceptions théologiques, mais qui, au fond, n'ont d'autre tort essentiel que cette désastreuse connexîté. Les sept ou huit ans dont mon âge excède le vôtre expliquent tout naturellement pourquoi je suis sorti de cette position transitoire, tandis que vous y êtes encore ; mais je ne doute nullement que, par vos propres réflexions, vous ne deviez aussi en sortir complètement. On ne saurait sentir aussi profondément que vous l'avez fait le néant organique de la métaphysique révolutionnaire, et rester indirectement soumis à son ascendant sur ces notions élémentaires.
L'accord parfait qui existe déjà entre nous sur le principe fondamental de la séparation systématique des deux puissances me garantit spécialement notre convergence ultérieure et prochaine à cet égard ; car ce point de départ de l'organisme positif était surtout difficile à poser convenablement, et nous sommes, je croîs, les seuls jusqu'ici qui l'admettions d'une manière vraiment complète, susceptible d'une pleine réalisation. Toutes les autres divergences s'effaceront peu à peu sous l'ascendant graduel d'une telle communion de doctrine, car les aberrations dont il s'agit proviennent surtout d'une irrationnelle tendance à régler par les lois ce qui dépend essentiellement des mœurs, et par conséquent elles doivent céder à une juste appréciation de la coordination fondamentale entre la discipline morale et la discipline politique.
Votre tout dévoué,
A** Comte.
Je vous adresse quelques exemplaires de VExlraii du jugement rendu à mon profit, contre le libraire Bachelier. L'extrême négligence de mon légiste m'en
13 juillet 1843. MILL Â COMTE 219
a fait très longtemps attendre Texpédition authentique. J'ai fait imprimer cet extrait officiel sous un format qui permet de laccoler commodément au carton condamné, dans les exemplaires où l'on désirera conserver le souvenir de cet étrange incident, en vue de consolider le libre usage universel du droit légitime de discussion raisonnable.
Quand vous en trouverez l'occasion, je vous serai obligé d*en remettre à ceux de vos amis qui possèdent mon ouvrage ; si vous en désirez davantage, il m'est aisé de vous satisfaire.
XXXH
MILL A COMTE
(Reçu le samedi malin 15 juillet 1843 ) (Rép<iDdu le lendemain par Mazhar-Effendi)
India Housc, le 13 juillet 1843.
Mon cher Monsieur Comte, J'espère que cette lettre vous atteindra avant le commencement de votre tournée officielle, qui du reste ne suspendra pas sans doute notre correspondance, et je ne doute pas qu'à quelque temps d'ici je serai plus en état de vous écrire convenablement. Le dérangement passager, que je vous ai annoncé dans ma dernière lettre, de ma santé morale et physique, ne s'est pas encore terminé, tandis que le remède que vous jugez
2'20 MILL Â COMTE 13 juillet 1843.
avec raison être le mieux assorti à cette situation, celui d'un voyage de quelques mois, me semble plus éloigné que jamais. Il ne s'ensuit point cependant que je ne puisse'pas me permettre une absence de quelques jours, et si mes espérances, à cet égard, ne sont pas trompées, je compte toujours passer auprès de vous un court intervalle vers la fin d'octobre.
Quant au conseil amical que vous me donnez de me distraire autant que possible, ce conseil est un peu difficile à suivre, par la raison que j'ai le malheur, si c'en est un, d'être très peu amusable. Je ne suis guère capable de goûter longtemps aucun délassement, à moins qu'il ne se rattache, et même assez directement, à un grave intérêt quelconque, et surtout à l'ensemble de mes occupations sérieuses. J'ajouterai même que le demi-travail intellectuel, qui a toujours été mon principal amusement, n'a le pouvoir de m'intéresser longtemps qu'à la condition d'une alternation rapide avec le travail complet. Dans un état de faiblesse chronique, qui m'empêche de sérieusement travailler, ma nature et mes habitudes ne comportent guère d'autre remède efficace qu'un voyage, et celui-là n'est pas à ma portée. Cependant, il n'y a pas là de quoi vous inquiéter sur ma santé à venir, car, dans le cas où ce mal chronique viendrait à s'empirer beaucoup, les obstacles cesseraient probablement, et je pourrais m'éloigner pour un temps plus ou moins prolongé. A présent même, tout irait mieux si je me trouvais dans l'état normal de mes occupations intellectuelles, c'est-à-dire occupé à suivre un travail commencé, ou même une série de travaux homogènes ; mais je ne me sens pas momentanément la vigueur d'esprit et de volonté pour entrer dans un nouvel ordre quelconque de travaux.
13 juillet 1843. MILL Â COMTE m
Cette même raison me défend aussi d'entamer dès à présent, comme je l'aurais désiré, la discussion sérieuse des graves questions sociales sur lesquelles nos opinions ne s'accordent pas encore. La confiance que vous m'exprimez que cette divergence d'opinion ne sera que passagère est pour moi un nouveau témoignage de la haute estime que j'ai eu le bonheur d'obtenir de vous, et dont il me serait très pénible de voir la moindre diminution.
En effet, nous qui sommes si pleinement d'accord sur l'ensemble delà méthode scientifique, et qui sommes, j ose le dire, également émancipés à Tegard des préjugés quelconques, soit révolutionnaires, soit conservateurs; si nous ne devions pas nous accorder finalement sur les questions dont il s'agit, notre dissentiment serait presque une preuve que les principes biologiques dont dépend, en dernier ressort, la solution de ces questions, ne sont pas encore suffisamment mûris, ce qui assurément ne serait pas fort étonnant, vu la positivité si récente et si imparfaite des hautes études biologiques. Je crains pourtant que notre dissidence n'ait des racines plus profondes que celles que vous me signalez dans votre lettre. Je partage complètement votre manière de penser sur la tendance de notre époque à régler par les lois ce qui ne devrait dépendre que des mœurs, aberration fort naturelle dans une époque de transition sociale, où l'on respecte si peu les institutions, qu'on les crée ou les détruit avec la même légèreté, tandis que le défaut de croyances communes prive l'opinion générale de sa force normale de répression morale. Je ne crois pas être atteint, dans le cas dont il s'agit, de cette tendance irrationnelle, et je ne prétends nullement à décider quelles devraient être les lois sur l'as-
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sociation domestique, ni que ces lois doivent être autres qu'elles ne sont. Ce que nous aurions à vider entre nous serait précisément la question de mœurs : si nous pouvions nous accorder là-dessus, je crois que nous nous rencontrerions bien facilement à Tégard des institutions. En attendant, ce que j'aurais à dire à l'appui de mon hérésie principale serait tiré tout entier de principes biologiques, très imparfaits, sans doute, ce qui peut tenir à Tinsutiisance de mes connaissances en biologie, mais peut-être aussi à Tinsuffisance actuelle de la théorie biologique elle-même, dans sa partie la plus directement applicable aux spéculations sociolo* giques. Il se peut même que je itaérite d'être rangé parmi ceux que vous avez caractérisés par une phrase de votre lettre, celle où vous parlez de ceux dont le cœur est complice des déviations intellectuelles. Quant à cela, vous en jugerez; toujours est-il que, tout en repoussant de toutes les forces de mon esprit l'anarchique doctrine des temps révolutionnaires, hautement contradictoire à l'ensemble de l'oxpérience humaine, que l'attachement, même passionné, exige l'absence d'autorité, et croyant, comme je le crois fermement, que dans rétat normal des relations humaines une sympathie réelle et réciproque peut et doit exister entre le prolecteur et le protégé, et peut exister même entre l'esclave et le maître, je ne trouve pourtant pas que toutes les sympathies doivent être d'inégalité. Je ne crois pas que ce soit là leur dernier mot, et je crois qu'il y a place aussi pour l'égalité dans les affections humaines. Je ne la crois incompatible avec l'harmonie que chez les natures inférieures, les plus livrées aux penchants égoïstes, ou, au moins, lorsque l'une des deux natures est de cette espèce. Sans aucune vaine senti-
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mentalité, je trouve' que raflfeclion qu'une personne d'une nature un peu élevée peut éprouver pour un être réellement subordonné à son autorité a toujours quelque chose d'imparfait, dont on ne se contente qu'à désespoir de pouvoir placer ailleurs une sympathie plus complète. Il est très possible qu'en ceci je juge trop la nature humaine d'après la mienne propre, qui, à plusieurs égards, est peut-être exceptionnelle. Mais voici en quoi je ne crois pas que je puisse me tromper : c'est que, pour décider cet ordre de questions, la philosophie a besoin de l'expérience des femmes, autant que de celle des hommes, et cette expérience, elle ne l'a pas encore. Ce n'est guère que d*avant-hier que les femmes pensent, ce n'est que d'hier qu'elles disent leurs pensées et, ce qui est plus important encore, leur expérience de la vie. La plupart de celles qui écrivent, écrivent pour les hommes, ou du moins ont peur de leur désapprobation, et on ne peut pas plus se fier au témoignage de celles-là, qu'à celui du très petit nombre de celles qui sont en état de rébellion ouverte. Or, il me semble que l'influence, sur la vie intime et morale, d'une relation quelconque de dépendance, ne peut pas se décider uniquement sur les idées et sur l'expérience des supérieurs. Ceci ressemble, je le sais, à une idée émise par les saint-simoniens, à qui, en effet, je reproche surtout qu'après avoir proclamé leur propre incompétence à décider les grandes questions sociales qu'ils ont soulevées, ils ont eu la folie ou la charlatanerie d'en offrir, une prétendue solution, dont ils avaient ainsi eux-mêmes reconnu d'avance l'absurdité. Je n'avais pas, en commençant cette lettre, l'intention d'y tant dire sur ce sujet ; mais je compte vous soumettre petit à petit tout ce que je trouve à dire là-dessus, comme à
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mon frère aîné, pour ne rien dire de plus, en philosophie.
Je me félicite de la manière fraternelle dont vous avez accueilli une offre qui ne méritait pas la qualification que vous lui avez donnée de généreuse, puisque je me serais senti avili à mes propres yeux en ne la faisant point. En efl'et, pensant ce que je pense de vous, et du rôle que vous remplissez dansnotre époque, etmêmeen ne comptant pour rien notre amitié, si je vous savais dans la détresse, ou même en danger d'y tomber, et qu'ayant les moyens de vous en retirer, je n'en usais point, pour quel usage les réserverais-je ? Je sens comme vous que ce devoir appartiendrait normalement à d'autres que moi, et je ne prétends pas à leur dérober rhonneur de son accomplissement; mais il m'importait beaucoup d'avoir l'assurance que si, le cas arrivant, ceux-là ne vous tendaient pas la main, vous accepteriez la mienne, pendant la durée du besoin que vous en auriez.
Quant au projet de traduction de mon livre, j'aurai les yeux là-dessus, et si ce projet s'exécute, je tâcherai d'empêcher toute suppression importante, surtout si elle était de nature à atténuer les expressions destinées à vous rendre une justice philosophique que je tiens encore plus à vous rendre en France qu'en Angleterre. Si, malgré nies efforts, le traducteur se permettait un pareil acte d'infidélité, je n'hésiterais certes pas à le dénoncer en France par une réclamation publique.
Mon jeune ami Lewes, qui se range de plus en. plus à notre doctrine commune, vient d'insérer dans une revue anglaise, le British and Foreign Review, un article sur les diverses écoles philosophiques, ou prétendues telles, qui existent actuellement en France, dans lequel.
16 juiUet 1843. COMTE A Ml LL 2^5
après une critique assez sévère de toutes les autres, il tinit par une appréciation sommaire et assez intelligente de votre système, dont il fait un éloge franc et vigoureux, accompagné de la haute expression d'admiration de votre éminenle supériorité intellectuelle. Je compte que cet article fera aussi sa part, pour attirer sur votre grand ouvrage Tattention des lecteurs anglais. Je ne manquerai pas de faire un emploi convenable des exemplaires que vous m'avez adressés de larrêt du tribunal de commerce, qui me semble aussi satisfaisant dans ses termes que dans ses conclusions.
Votre tout dévoué,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Paris, le dimanche 16 juille 1S43
Mon cher Monsieur Mill,
Avant de recevoir hier votre lettre du 13, j'étais déjà décidé à vous écrire exceptionnellement aujourd'hui, mais seulement quelques lignes, n'ayant d'autre destination que de faciliter formellement auprès de vous rintroduction de Mazhar-KflFendi, qui, après avoir prolongé son séjour ici fort au delà de sa première intention, est venu récemment m'annoncer qu'il part enfin pour Londres, demain soir lundi. L'arrivée de votre
J. s. Mill et Aug. Comte. 15
226 COMTE A MILL 16 juillet 1843.
bonne lettre modifie un peu mon projet, et me détermine à convertir cette occasion fortuite de correspondance en une véritable réponse, toutefois moins étendue qu^à Tordinaire, par suite du peu de temps qui me reste aujourd'hui jusqu'à l'heure où je dois aller terminer, pour cette année, mon cours d'astronomie, dimanche prochain devant déjà être consacré à mes pénibles fonctions d'examinateur. Pour ne plus revenir sur le motif primordial de cette lettre exceptionnelle, je me borne à vous rappeler que Mazhar-EfFendi, qui vous la remettra, est, à tous égards, le plus distingué des élèves égyptiens dont jadis je dirigeai les études mathématiques; j'espère qu'il vous paraîtra pleinement digne du bon accueil dont vous avez bien voulu me promettre de l'honorer ; quoique désormais essentiellement placé au point de vue pratique, sans se livrer expressément aux conceptions philosophiques, il est fort susceptible de les entendre et de les goûter ; toutes les bontés que vous pourrez lui témoigner, soit en lui facilitant en Angleterre ses explorations spéciales comme ingénieur, soit surtout en l'admettant le plus souvent possible aux bénéfices de votre conversation, me seront extrêmement agréables.
Je regrette bien de voir se prolonger le pénible état de mélancolie chronique dont vous êtes affecté depuis quelque temps, mais je ne saurais m'en étonner, d'après vos explications sur l'impossibilité d'y appliquer maintenant le seul remède qui vous convienne réellement, et sur le peu de disposition de votre nature à goûter convenablement les seules diversions qui soient effectivement en votre pouvoir immédiat. Quoique j'aie été malheureusement trop privé de la jouissance effective et durable des affections domestiques, j'ai cependant
16 juUlet 1843. COMTE A MILL 227
toujours senti combien elles doivent être efficaces en une telle situation physique et morale, quand on a le bonheur de pouvoir s'y livrer librement. J'ai toujours aussi attaché beaucoup de prix, sous ce rapport, aux divers ordres dMm pressions esthétiques, et je serais bien surpris si votre organisation vous empêchait d'en retirer aujourd'hui une douce et salutaire diversion. Toutefois, je présume que d'importantes discussions philosophiques, familièrement soutenues sans aucune prétention au prosélytisme, auraient encore plus d'efficacité pour vous retirer de cette sorte de langueur que vous décrivez. Sous ce rapport, la petite visite fraternelle dont j'avais d'abord compté jouir de votre part en ce moment vous aurait peut-être été fort utile, même physiquement, malgré sa courte durée. En regrettant que vous ayez été forcé de l'ajourner après ma tournée, je vois au moins avec plaisir, dans votre lettre, que cet ajournement est probablement le dernier, et que j'ai encore tout lieu d'espérer, pour la dernière semaine d'octobre, cette heureuse entrevue, que je désire depuis plus d'un an.
Mes opérations officielles vont commencer ces joursci à Paris, où est toujours le maximum de ma corvée, soit par l'étendue, soit par la condensation.
L'accroissement assez sensible du nombre total de nos candidats va même rendre cette sorte de session annuelle plus pénible que la précédente, les limites de temps n'en pouvant guère être reculées. Entre nos deux tournées provinciales, à l'est et à l'ouest du méridien de Paris, une règle, qui n'est pas sans motifs réels, veut que le sort décide, et il vient de m'assigner, à mon grand déplaisir, la même tournée que Tan dernier; j'y trouve toutefois la compensation d'une moindre sur-
2!28 COMTE A MILL 16 Juillet 1843.
charge de candidats que dans l'autre ligne, d'ailleurs plus agréable à parcourir. Ma course se fera assez doucement quand la série principale de mes deux cent cinquante examens sera enfin terminée, vers les derniers jours d'août, à l'hôtel de ville de Paris.
Quoique j^espère avoir tout naturellement le plaisir de vous écrire encore une fois avant de quitter Paris, voici, comme l'an dernier, mon itinéraire obligé, afin d^assurer la continuité de notre précieuse correspondance ; je dois ouvrir les examens à Rouen le 8 septembre ; à Rennes le 16 ; à la Flèche le 22 ; à Angoulême le 29 ; à Toulouse le 9 octobre, et enfin le 15 à Montpellier ^ où le sort m'envoie encore une fois sentir péniblement l'amertume forcée d'une face essentielle de ma situation domestique. De ce dernier centre je dois, comme Fan dernier, retourner directement à Paris, où ma rentrée est officiellement indiquée au 23 octobre, mais où j'espère arriver le 22 ou même le 21, plutôt que de dépasser d'un ou deux jours, suivant Tusage le plus ordinaire, le terme fixé. Vous voyez ainsi que, si vous pouvez réaliser votre douce visite, vous me trouverez pleinement réinstallé chez moi, et tout prêta vous accueillir sans aucun embarras, en arrivant ici le 24 ou le 25 octobre.
Votre déclaration, relativement à la surveillance indirecte que vous comptez devoir exercer sur la prochaine traduction française de votre précieux ouvrage, me rassure complètement sur les risques trop réels d'altération que court ainsi la pleine appréciation philosophique qui constitue pour moi la principale récompense de l'ensemble de mes travaux ; au reste, en obtenant que le traducteur soit fidèle à cet égard, on se garantit a forliori de toute autre grave inexactitude ;
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car c'est là, certainement, la partie de votre texte qui est le plus exposée dans cette transplantation, comme la plus désagréable aux diverses coteries qui dominent dans ce nouveau milieu, et dont les laborieux efforts de compression se trouveront alors gravement neutralisés par cette énergique manifestation d'un esprit aussi indépendant qu'éminent. Je me félicite donc de vous avoir signalé franchement ce danger, qui, une fois nettement prévu, devient facile à éviter, ou, en cas extrême, à réparer.
Toutefois, ne fût-ce que pour écarter une sorte de conflit possible, je regrette que notre ami Marrast n'ait pas jugé à propos de me consulter sur le choix du traducteur, dont j'ignore encore le nom, car je lui aurais aisément fait sentir l'utilité d'y préférer, à un personnage plus ou moins lié aux coteries métaphysiques, quelque jeune homme intelligent et zélé, déjà plus favorable qu'hostile spontanément à notre philosophie, et mettant du prix à recommander son nom par une scrupuleuse reproduction d'un ouvrage important, sans être aucunement tenté de sortir du simple office d'interprète littéral.
J'aurais même facilement trouvé, je présume, ce traducteur convenable, et Marrast, beaucoup plus répandu, Taurait pu encore plus commodément; nous pouvions, par exemple, y appliquer en toute sûreté le jeune Bernard, pour lequel j'avais sollicité spécialement votre bienveillance Tan dernier, et qui maintenant travaille misérablement au profit de quelqu'un de nos érudits académiques, entrepreneur d'une compilation en vogue, où, suivant Tusage actuel, sa collaboration est essentiellement nominale, quoiqu'il en absorbe presque tous les profits. A la vérité, Marrast a pu
230 COMTE A MILL 16 juillet 1843.
compter sur un meilleur style en choisissant quelque célèbre professeur ; et j'espère que, grâce à vos précautions, cet avantage ne sera pas obtenu aux dépens de la fidélité essentielle.
Je suis heureux d^apprendre que M. Lewes vient de me consacrer directement une publique appréciation philosophique, et j*espère que ce travail exercera sur lui une réaction salutaire, pour engager davantage son intelligence dans la nouvelle philosophie. Vous serez néanmoins peu surpris que je ne croie pas devoir suspendre, pour prendre connaissance de ce travail, mon régime d'abstinence de lectures sérieuses, dont je continue à me trouver si bien, et envers lequel votre important ouvrage a seul été, depuis plusieurs années, le sujet d'une exception réelle, qui n'est pas de nature à se renouveler de longtemps.
Il me suffit que vous soyez satisfait de l'article de M. Lewes; mais je suis bien aise d'en connaître le dépôt, afin d'en recommander la lecture à quelques amis. Sans croire devoir le lire, je vous prie d'en faire expressément, à l'auteur, mes remercîments personnels.
Le temps me manque entièrement aujourd'hui pour effleurer la grave discussion de statistique sociale que vous avez involontairement entamée dans votre lettre; mais je suis fort aise que vous ayez commencé cette sorte de naïve confession hérétique, et je vous prie de la continuer à votre gré. Quand votre exposition graduelle aura acquis un caractère de dissentiment plus déterminé, son appréciation pourra nous être fort utile à tous deux, en me poussant à une sorte d'anticipation sommaire sur la doctrine qui doit être formellement établie dans le second volume du grand ouvrage
16 juiUet 1843. COMTE A MILL 231
que je vais commencer l'an prochain. Sans m'effrayer aucunement de ces divergences entre les deux seuls organes complets que possède réellement aujourd'hui la philosophie nouvelle, je suis bien sûr que notre parfaite homogénéité de méthode et notre fondamentale communauté de doctrine dynamique feront bientôt cesser spontanément ce désaccord statique. 11 ne tient maintenant, ce me semble, qu'à ce que vous ne prenez peut-être pas ^ensemble des études biologiques, même actuelles, en aussi intime et familière considération que celui des notions inorganiques dont les divers ordres vous sont, d'après l'évident témoignage de votre traité, profondément familiers depuis longtemps.
Quelque imparfaite que soit encore, à tous égards, la biologie, elle me semble déjà pouvoir solidement établir la hiérarchie des sexes, en démontrant à la fois anatomiquement et physiologiquement que, dans presque toute la série animale, et surtout chez notre espèce, le sexe femelle est constitué en une sorte d'état d'enfance radicale qui le rend essentiellement inférieur au type organique correspondant. Sous l'aspect directement sociologique, la vie moderne, caractérisée par l'activité industrielle et l'esprit positif, ne doit pas moins développer tinalement, bien que d'une autre manière, ces diversités fondamentales que la vie militaire et théologique des populations anciennes, quoique jusqu'ici la nouveauté de celte situation n'ait pas encore permis une suffisante manifestation de ces différences finales, tandis que les premières semblaient s'effacer. L'idée d'une reine, par exemple, même sans être papesse^ est maintenant devenue presque ridicule, tant elle avait besoin de l'état» théologique; mais, il y a seulement trois siècles,' ce n'était pas encore
232 COMTE A MILL 16 juillet 1843 .
ainsi. Quant à l'imperfection nécessaire des sympathies fondées sur l'inégalité, j'en conviens avec vous; et, à ce titre, je pense que la plénitude des sympathies humaines ne saurait exister qu'entre deux hommes éminents dont la moralité est assez puissante pour contenir toute grave impulsion de rivalité ; ce genre d'accord me semble bien supérieur à ce qui peut jamais s'obtenir d'un sexe à l'autre. Mais ce ne saurait être là, évidemment, le type normal des relations les plus élémentaires et les plus communes, où la hiérarchie naturelle des sexes, et ensuite des âges, constitue le plus énergique lien.
La qualification d'égalité a été trop sophistiquée de nos jours pour être employée convenablement à caractériser le principe des rapports universels; je lui préfère de beaucoup la formule fraternité que toutes les populations modernes ont spontanément consacrée à cet effet, et que j'ai en ce moment, par exemple, la satisfaction de retrouver si profondément et si familièrement empreinte dans la langue espagnole, où elle s'allie continuellement à l'expression la plus vive des sentiments hiérarchiques.
Ah ! voilà l'heure précise de m'acheminer à mon
cours.
Votre tout dévoué,
A^ Comte.
26 août 1843. COMTE A MILL 233
COMTE A MILL
Paris, le lundi 28 août 18(3.
Mon cher Monsieur Mill,
Le principal objet de cette lettre exceptionnelle est de dissiper l'inquiétude que m'inspire, dans l'état présent de votre santé, votre silence inaccoutumé, depuis votre lettre du 13 juillet, à laquelle j'ai répondu le lendemain de sa réception, avant d'entamer l'horrible corvée que je viens d'achever à Thôtel de ville.
Ce silence pourrait tenir, il est vrai, à ce que cette prompte réponse ne vous serait pas assez tôt parvenue, car je Tai remise à Mazhar-Effendi, pour lui servir d'introduction spéciale auprès de vous ; il a quitté Paris le 18 Jjuillet, s'acheminant directement vers Londres, où je lui avais recommandé de vous remettre immédiatement cette lettre. Mais, le sachant un peu disposé à flâner, et l'ayant vu récemment rester ici quatre mois de plus qu'il n'avait compté d'abord, je puis craindre qu'il ne se soit que tout dernièrement acquitté de son message, ou peut-être même pas encore, quelque importance qu'il attachât certainement à commencer ses relations avec vous. Si votre silence était ainsi motivé, ce serait pour moi une raison de plus de prendre directement l'initiative pour le faire cesser avant d'aller commencer ma tournée provinciale. Je désire bien qu'il n'ait pas de source plus grave, et que les alarmes rela-
234 COMTE A MILL 28 août 1843.
tives à rétat précaire de votre santé actuelle se trouvent n'être pas réellement fondées.
Je viens enfin de terminer heureusement, après trente journées consécutives d'une pénible application, les deux cent dix-huit examens effectifs que j'avais cette année à faire à Paris. Le reste de ma besogne officielle n'est plus, en comparaison, qu'un jeu, puisque je n'aurai probablement à opérer en province qu'une centaine d'examens réels, dans une course de six semaines, entrecoupée de voyages forcés qui occuperont, au fond, la majeure partie de mon temps.
Quoique ma lettre du 16 juillet contint déjà mon itinéraire, je crois devoir, en cas de négligence de Mazhar, le reproduire ici, afin de mieux assurer la régulière continuité d'une correspondance qui est devenue pour moi un vrai besoin, non moins moral que mental. Je dois ouvrir mes opérations : 1** à Rouen, le 8 septembre ; 2** à Rennes^ le 16 ; 3« à la Flèche, le 22 ; 4^ à Angoulême, le 29; 5** à Toulome, le 9 octobre ; 6° enfin, le 15, à Monlpellier, d'où je retournerai immédiatement à Paris, où je compte rentrer le 22 octobre, espérant encore avoir, quelques jours après, la satisfaction de vous y recevoir fraternellement.
Un petit contre-temps imprévu me force à renoncer à la courte excursion préalable que je comptais faire au Havre, avant que d'aller opérer à Rouen ; en sorte que je quitterai Paris seulement le 6 septembre, pour me rendre directement à Rouen par la voie de fer. Mes examens de Paris m'ont ennuyé plus que fatigué, et, depuis environ huit jours quMls sont achevés, je commence à recouvrer librement ma pleine spontanéité physico-morale, un instant engourdie sous cette énorme accumulation de médiocrités automatiques.
28 août 1843. COMTE Â MILL 235
Je ne dois pas négliger une agréable commission dont m'a chargé pour vous le docteur Roméo Pouzin, que vous avez connu jadis à Montpellier. Ayant eu occasion de communiquer à cet ami d'enfance le bon souvenir que vous m'aviez manifesté de lui, il m'a recommandé récemment de vous en exprimer toute sa satisfaction, ainsi que la. profonde impression que lui ont laissée ces courtes relations. « M. John Mill était bien jeune alors, me dit-il textuellement, mais il était facile de reconnaître déjà en lui une organisation supérieure. » Cette précoce appréciation ne m'étonne nullement envers un sujet aussi caractérisé et chez un observateur judicieux. 11 regrette beaucoup que son ignorance de votre langue lui interdise la lecture actuelle de votre précieux ouvrage, que je lui avais spécialement recommandée : il attend impatiemment la traduction.
Je dois aussi vous dire à ce sujet que M. de Blainville m'a de nouveau prié de lui laisser avant de partir vos deux volumes, qu'il compte lire très attentivement pendant mon absence. Adieu.
Tout à vous,
A''' Comte.
Si Mazhar-Effendi est réellement à Londres sans être encore allé vous voir, il vous serait, je crois, facile de vous en informer par Valien office. En cas que cette lettre du 16 juillet fût ainsi perdue, elle contient sur le sujet spécialement ébauché dans la vôtre du 13 quelques indications philosophiques que je retrouverais aisément.
236 MILL A COMTE 30 août 1»43.
MILL A COMTE
(Reçu à Paris le vendredi matin 1°' septembre 1843]
(Répondu de... le... 1843.)
India House, le 30 août 1843.
Mon cher Monsieur Comte,
Au moment d'écrire cette lettre, c'est-à-dire après en avoir fait le brouillon, travail indispensable chez moi, lorsque j'écris en français quelque chose d'un peu important, je reçois la lettre que vous a inspirée votre aimable inquiétude sur ma santé. Je suis heureux de pouvoir dissiper cette sollicitude. Si mon état physique ne s'est pas beaucoup amélioré, il n'a certainement pas empiré, et je commence à rentrer, sous le rapport moral, dans mon état ordinaire. Je me promets bien de répondre dorénavant à vos lettres avec plus de promptitude, et je me reproche les alarmes que mon silence a fait naître chez vous. Ce retard inusité tient effectivement un peu à Mazhar-Effendi, mais non pas de la manière que vous pensiez. Je désirais seulement pouvoir vous parler un peu de lui. Il est venu à mon bureau avec le docteur Bowring, et m'a donné votre lettre peu de jours après sa date : depuis cela, il n'est plus revenu, et comme il n'a pas non plus répondu à un billet que je lui ai écrit, je crois qu'il doit être parti pour Tintérieur du pays, où en effet il trouverait, en fait d^établissements industriels et de travaux publics, des
30 août 1843. MILL Â COMTE 237
choses bien plus intéressantes qu'à Londres. Dans ce cas-là, j'espère le voir davantage lorsqu'il sera de retour, d'autant plus que, la première fois, il n'est pas resté assez longtemps pour que j'aie pu faire vraiment connaissance avec lui. Lorsqu'il est venu, ma famille était à la campagne, et ma maison encombrée d'ouvriers ; mais> à son retour, j'aurai la faculté de lui donner un accueil plus satisfaisant.
Pour reprendre notre importante discussion sociologique, je crois comprendre ce que vous voulez dire, en comparant la constitution organique du sexe féminin à un état d'enfance prolongée. Je n'ignore pas ce qu'ont dit à ce sujet beaucoup de physiologistes, et je sais que non seulement par les systèmes musculaire et cellulaire, mais encore par le système nerveux, et très probablement par la structure cérébrale, les femmes sont moins éloignées, que ne le sont les hommes, du caractère organique des enfants. Cela pourtant est bien loin d'être décisif pour moi. Afin qu'il le fût, il faudrait prouver que Tinfériorité des enfants par rapport aux hommes dépendît de la différence anatomique de leur cerveau, tandis qu'elle dépend évidemment en majeure partie, sinon entièrement, du seul défaut d'exercice. Si l'on pouvait garder toujours son cerveau d'enfant, pendant qu'on en développerait les fonctions par l'éducation, et par un exercice soigné et réglé, on ne resterait certainement pas enfant, on serait homme, et on pourrait devenir homme très supérieur, tout en offrant, sans doute, des déviations notables du type ordinaire de l'humanité. De même, je ne nie pas que le type moral féminin ne présente, en terme moyen, des divergences considérables du type masculin. Je ne prétends pas définir au juste en quoi consistent ces divergences
238 MILL Â COMTE 30 août 1843.
naturelles, et je ne sais pas si le temps est encore venu pour cela ; mais je sais que des physiologistes très éminents prétendent que le cerveau des femmes est moins grand, moins fort par conséquent, mais plus actif que celui des hommes. D'après cela; les femmes devraient être moins capables de travail intellectuel continu et prolongé, mais propres à plus faire en peu de temps que les hommes, et à faire mieux qu'eux tout ce qui exige une grande promptitude d'esprit. Elles seraient donc moins propres à la science et plus propres^ au moins par leur organisation, à la poésie et à la vie pratique. Ceci me semble s'accorder assez bien avec ce qui s'observe dans la vie. Cependant on risquerait d'exagérer beaucoup le degré de diversité réelle, si on ne tenait pas compte de la différence d*éducation et de position sociale; car, que les femmes soient ou ne soient pas naturellement inférieures en capacité d'effort intellectuel prolongé, il n'est pas douteux que rien, dans leur éducation, n'est arrangé de manière à développer en elles cette capacité, tandis que, chez les hommes, l'étude des sciences, et même celle des langues mortes, a certainement cette tendance. D'ailleurschez un grand nombre d'hommes, surtout dans les classes supérieures des travailleurs, leurs occupations journalières exigent, ou du moins permettent, un travail suivi de la pensée, tandis que, chez la grande majorité des femmes, l'obsession perpétuelle des soins minutieux de la vie domestique, chose qui distrait Tesprit sans l'occuper, ne permet aucun travail intellectuel qui ait besoin, soit d'isolement physique, soit même d'attention suivie. Parmi les hommes eux-mêmes, on ne reconnaît certainement pas une grande aptitude pour le travail de Tintelligence chez ceux dont l'enfance a été étrangère
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à toute élude, tandis que les nécessités de leur vie postérieure n'ont pas remplacé à cet égard ce qui avait manqué à leur éducation primitive. Je trouve aussi que, dans les choses ordinaires de la vie, sur lesquelles rintelligence des femmes s'exerce autant ou plus que celle des hommes, les femmes, même médiocres, montrent ordinairement plus de capacité que les hommes médiocres. Un homme ordinaire n'a guère d'intelligence que dans sa spécialité propre, au lieu qu'une femme en a pour des intérêts plus généraux. Vous me direz que la vie affective prédomine plus chez les femmes sur la vie intellectuelle ; mais vous avouerez vous-même que ceci ne doit s'entendre que de la vie sympathique. L'égoïsme pur prédomine beaucoup plus chez les hommes; et si la sympathie devient le plus souvent chez les femmes un égoïsme à plusieurs personnes, elle le devient de même chez tous les hommes, sauf ceux chez qui une éducation, jusqu'ici très rare, a développé à un haut degré le point de vue d'ensemble, et l'habitude d'envisager les effets les plus généraux d'une conduite quelconque. Vous savez que c'est là précisément ce qui manque plus que tout le reste à l'éducation des femmes, au point qu'on ne compte même pas comme vertu à leur sexe de donner la préférence à l'intérêt général sur celui de leur famille ou de leurs amis.
Je ne veux pas pour cela nier que les femmes, comme tous ceux dont l'excitabilité nerveuse dépasse le degré ordinaire, ne doivent naturellement ressembler plus pour le caractère aux hommes jeunes qu'aux hommes âgés, ni qu'elles n'aient naturellement plus de difticullé que les hommes du premier ordre à faire abstraction des intérêts présents f^i individuels ; mais je crois que
240 MILL A COMTE 30 août 1843.
ce défaut-là trouve une compensation spontanée dans Tabsence d'un autre défaut particulier aux philosophes, qui souvent font abstraction, non pas seulement d*intéréts immédiats, mais de tout intérêt réel; au lieu que les femmes, toujours placées au point de vue pratique, deviennent très rarement des rêveurs spéculatifs, et n'oublient guère qu'il s'agit d'êtres réels, de leur bonheur ou de leurs souffrances.
N'oublions pas quMl n'est nullement question de faire gouverner la société par les femmes, mais bien de savoir si elle ne serait pas mieux gouvernée par les hommes et par les femmes, que par les hommes seuls. Au reste, il est peut-être très naturel qu'à cet égard vous et moi soyons d'opinion différente. Vous êtes Français, et l'on a remarqué de tout temps que le caractère français tient déjà un peu des défauts, ainsi que des qualités, propres aux jeunes gens et aux femmes. Vous pouvez donc penser qu'en faisant aux femmes une part plus large on donnerait plus de force à ce qui déjà en a trop ; au lieu que les défauts du caractère anglais sont plutôt en sens contraire. Sans entrer plus loin dans cette discussion subordonnée, je vous ferai observer cette seule circonstance, qu'on a toujours reconnu dans les Français, jusqu'à un certain point, l'organisation qu'on regarde comme féminine, et cependant, quel peuple a produit de plus grands philosophes et des hommes d*Etat plus distingués?
En voilà assez pour le moment sur cette grande question biologique et sociologique. Je vous dirai maintenant une bonne nouvelle. INous avons fait pour notre philosophie commune une conquête de premier ordre : c'est celui (sic) du jeune Bain, dont j'ai fait une mention honorable dans mon livre, que je lui avais communiqué
20 août 1843. MILL A COMTE 241
avant sa publication, et qu'il a enrichi de> beaucoup d*exemples, et même de quelques idées utiles. Quoique âgé seulement de vinet-sixans, il occupe depuis deux ans provisoirement en Ecosse une chaire de philosophie morale, qu'il espère obtenir définitivement. C'est de tous les hommes de sa génération à moi connus celui qui a posé le plus solidement les bases de l'éducation positive, par Tétude approfondie des cinq premières sciences fondamentales dans leur ordre hiérarchique. Il a ensuite étudié mon livre, et cet été, le jugeant assez bien préparé, je lui ai fait lire le vôtre, qu'il a tout de suite compris et apprécié, et auquel il vient de consacrer trois mois d'étude vigoureuse. Il avait reçu de son éducation écossaise de fortes impressions religieuses, qui, bien que déjà un peu affaiblies, n'ont réellement cédé qu'à l'influence directe de vos spéculations. Par une exception rare de nos jours, il ne s'était pas beaucoup occupé de politique et de questions sociales ; il avait vaguement l'esprit progressif de notre siècle, et voilà tout. Sous l'influence de la méthode positive qu'il a parfaitement comprise, et dont ses antécédents intellectuels lui avaient donné l'habitude, l'esprit de généralisation scientifique qu'il possède à un haut degré ne risque pas de s'égarer dans le vague. C'est un penseur véritable, qui devait entrer sans effort dans la bonne voie, dès qu'elle lui serait indiquée, et qui, soit par l'universalité, soit par l'originalité de son esprit, doit servir non seulement à répandre puissamment, mais aussi à perfectionner la sociologie positive. Sa position dans l'enseignement public lui donne, sous le premier rapport, de grands avantages, d'autant plus que je lui crois un talent didactique très supérieur.
J. 8. Mill et Âug. Comte. 16
il2 COMTE A MILL 5 ocu 1843.
Je VOUS félicite cordialement de raccom plissement de votre pénible corvée de Tbôtel de ville.
Vous me ferez grand plaisir en disant à M. Roméo Pouzin combien je suis sensible au souvenir si durable qu'il a gardé de relations si courtes, souvenir aussi doux que flatteur pour moi. Je voudrais quMl dépendit de moi d*aller le revoir avec vous à Montpellier, où j'espère bien retourner un jour. Si vous voyez M. Balard, à Montpellier, je serai charmé d'avoir de ses nouvelles. Je lui ai écrit il y a, je crois, trois mois.
A moins de quelque chose d'imprévu, je ne doute pas de Taccomplissement de la visite fraternelle que j'ai si longtemps désirée. Au revoir donc dans les derniers jours d'octobre.
Votre tout dévoué,
J. S. MiLL.
COMTE A MILL
Bordeaux, le jeudi 5 octobre 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
11 me tardait beaucoup d'arriver en ce lieu de courte intermittence pour y pouvoir répondre à loisir à l'heureuse lettre par laquelle vous avez suflisamment dissipé les inquiétudes que vojre silence antérieur m^avait inspirées sur votre santé, et qu'autorisait naturellement
5 oct. 1843. COMTE A MILL 243
la fâcheuse disposition physico-morale où je vous savais depuis quelque temps. La confirmation explicite par laquelle vous terminez, au sujet de la prochaine réalisation de votre fraternelle visite à la fin du mois, achève de me rassurer entièrement. Cette annonce si désirée va devenir pour moi un doux motif de hâter mon retour à Paris autant que le comportent mes obligations ofticielles, qui maintenant vont consister bien plus en voyages qu'en corvées d'examen, puisque j'ai déjà accompli aux trois quarts mes opérations provinciales ; quoique je n'aie ici parcouru que la moitié environ do mon circuit obligé, il ne me reste réellement qu^une trentaine, au plus, de candidats à examiner dans mes deux dernières stations, Toulouse et Montpellier. Je viens de prendre d'ici mes précautions pour monter le 18 dans la malle-poste qui, de Montpellier, me fera directement rentrer à Paris le 21 au matin, afin de prendre immédiatement les petites dispositions matérielles relatives à votre commode réception chez moi, à moins que, avant ce moment, je n'aie malheureusement reçu l'expresse indication de quelque nouvel ajournement à une entrevue si désirée de tous deux.
J'ai appris avec une profonde satisfaction ce que vous m'annoncez à très juste titre comme une importante nouvelle, la précieuse acquisition que notre commune philosophie vient de faire dans la personne du jeune professeur écossais Bain. Quoique votre lettre me soit parvenue avant que j'eusse quitté Paris, je n'ai pu vérifier, comme je l'eusse désiré, les passages de votre ouvrage qui se rapportent à lui, parce que mon exemplaire était déjà remis entre les mains de M. de Blainville, qui doit le lire soigneusement pendant ses vacances. Mais votre appréciation spéciale est plus que
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suffisante pour me faire sentir tout le prix d'une telle conquête ; il n'en faudrait pas beaucoup de pareilles pour installer bientôt la nouvelle philosophie chez la plupart des esprits un peu supérieurs; car toutes les conditions me semblent, là, réunies dans ce grand intérêt mental et social : jeunesse, aptitude et préparation convenable. La réserve antérieure de ce jeune philosophe quant aux spéculations politiques, loin de constituer un symptôme défavorable, m'offre, au contraire, un indice aussi rare que décisif de haute aptitude ultérieure à la véritable élaboration sociologique. Chez les natures vulgaires, cette sorte d'indifférence pourrait, de nos jours, être fâcheuse, comme tenant surtout h des préoccupations égoïstes; et le plus souvent, en effet, je suis tenté, dans la vie usuelle, de faire peu de cas, surtout moralement, des jeunes gens qui n'ont pas commencé par être un peu utopistes, quoique je tienne fort à ne pas voir persister ensuite une telle tendance. Mais, chez les hommes supérieurs, comme s'annonce notre nouveau collègue, le peu d'empressement apparent manifesté d'abord vers les études directement sociales doit principalement tenir à un très vif instinct de Textrême imperfection de la méthode qui y domine encore, et à un sentiment exagéré de la presque impossibilité d'y introduire aujourd'hui un meilleur régime logique : dès lors, l'apparition directe de la vraie méthode sociologique doit prochainement dissiper ce qu'aurait maintenant de dangereux la persistance ultérieure de celte répugnance primitive, fort analogue alors, à mon gré, à celle qu'éprouvait sous ce rapport le grand Descartes, quoiqu'il fût réellement bien éloigné, à cet égard, d'aucune blâmable indifférence.
Je me félicite autant que vous de savoir notre jeune
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confrère dans la position la plus favorable pour cultiver directement la nouvelle philosophie et en même temps concourir puissamment à sa haute propagation dans le milieu que je crois le mieux disposé à la recevoir aujourd'hui.
Plus je réfléchis à notre grave dissentiment sociologique et biologique sur la condition et la destination sociale des femmes, plus il me semble propre à caractériser profondément la déplorable anarchie mentale de notre temps, en montrant la difficulté d'une suffisante convergence actuelle jusque chez les esprits d'élite entre lesquels existe, déjà, outre la sympathie native, une communion logique aussi fondamentale que la nôtre, et qui pourtant divergent, au moins momentanément, sur Tune des questions les plus fondamentales que la sociologie puisse agiter, sur la principale base élémentaire, à vrai dire, de toute véritable hiérarchie sociale. Un tel spectacle serait même propre à inspirer une sorte de désespoir philosophique sur Timpossibilité ultérieure, comme le prétendent les esprits religieux, de constituer une vraie concordance intellectuelle sur des bases purement rationnelles, si d'ailleurs une profonde appréciation habituelle de notre état mental et même une suffisante expérience personnelle ne tendaient à me convaincre nettement que la situation actuelle de votre esprit ne constitue réellement, à cet égard, qu'une phase nécessairement passagère, dernier reflet indirect delà grande transition négative.
Tous les penseurs qui aiment sérieusement les femmes, autrement qu'à titre de charmants jouets, ont, de nos jours, passé, je crois, par une situation analogue ; je me rappelle très bien, quant à moi, le temps où l'étrange ouvrage de miss Mary Wollstonecraft (avant
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qu'elle eût épousé Godwin) me produisait une forte impression. C'est même surtout en travaillant directement à éclaircir pour les autres les vraies notions élémentaires de Tordre domestique, que j'ai mis irrévocablement mon esprit, il y a environ vingt ans, à Tabri définitif de toute semblable surprise du sentiment. Je ne doute pas que mon appréciation spéciale de ce principe fondamental, dans Fouvrage que je vais commencer, ne suffit à dissiper, sous ce rapport, toutes vos incertitudes si, avant ce moment, vos propres méditations ne devançaient essentiellement cette importante démonstration, dont nous pourrons prématurément causer un peu dans notre fraternelle entrevue.
En reprenant sommairement, à cet égard, les indications de votre dernière lettre, j'espère que notre concert spontané est moins éloigné que je ne Tavais craint d'abord. Tout en convenant des diversités anatomiques qui éloignent davantage l'organisme féminin du grand type humain, je crois que vous ne leur accordez pas une assez forte participation physiologique, tandis que vous exagérez peut-être l'influence possible de l'exercice qui, avant tout, suppose nécessairement une constitution convenable. Si, selon votre hypothèse, notre appareil cérébral ne passait jamais à l'état adulte, tout Texercice imaginable ne le rendrait pas susceptible des hautes élaborations qu'il finit par comporter ; et c'est à cela que j'attribue cet avortement, trop fréquent de nos jours, de beaucoup de malheureux enfants qu'on exerce abusivement à des opérations que leur âge repousse. \ Les femmes sont dans le même cas.
J'aurais, dans une discussion méthodique, peu de choses essentielles à ajouter à votre judicieuse appréciation des limites normales de leurs facultés ; mais je
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trouve que vous n'attachez pas assez d'importance aux conséquences réelles d'une infériorité native. Leur inaptitude caractéristique à Tabstraction et à la contention, rimpossibilité presque complète d'écarter les inspirations passionnées dans les opérations rationnelles, quoique leurs passions soient, en général, plus généreuses, doivent continuer à leur interdire indéfiniment loute haute direction immédiate des affaires humaines, non seulement en science ou en philosophie, comme vous le reconnaissez, mais aussi dans la vie esthétique, et même dans la vie pratique, aussi bien industrielle que militaire, où Tesprit de suite constitue assurément la principale condition du succès prolongé. Je crois les femmes aussi impropres à diriger aucune grande entreprise commerciale où manufacturière qu'aucune importante opération militaire ; à plus forte raison sont-elles radicalement incapables de tout gouvernement, même domestique, mais seulement d'administration secondaire. En aucun genre, ni la direction, ni Texécution ne leur -conviennent; elles sont essentiellement réservées pour la consultation et la modification, où leur position passive leur permet d'utiliser très heureusement leur sagacité et leur actualité caractéristiques. J'ai pu observer de très près l'organisme féminin, même chez plusieurs exceptions éminentes : je pourrais d'ailleurs, à ce sujet, citer aussi ma propre femme, qui, sans avoir heureusement rien écrit, du moins jusqu'ici, possède réellement plus de force mentale, de profondeur et en même temps de justesse que la plupart des personnages le plus justement vantés dans son sexe : j'ai partout trouvé les caractères essentiels de ce type, une très insuffisante aptitude à la généralisation des rapports et à la persistance
m COMTE A MILL 5 ocL 1843.
des déductions, aussi bien qu'à la prépondérance de la raison sur la passion.
Tous les cas de ce genre sont, à mes yeux, trop fréquents et trop prononcés pour qu'on puisse imputer surtout à la diversité des éducations la différence des résultats ; car j'ai retrouvé les mêmes attributs essentiels là où Tensemble des influences avait certainement tendu à développer autant que possible de tout autres dispositions. Après tout, d'ailleurs, n'est-ce pas, à beaucoup d'égards, un avantage final, plutôt qu'un inconvénient réel pour les femmes, que d'être soustraites à cette désastreuse éducation de mots et d'entités qui, pendant la grande transition moderne, a remplacé l'antique éducation militaire?
Quant aux beaux-arts, surtout, n'est-il pas évident que, depuis deux à trois siècles, beaucoup de femmes ont été très heureusement placées et dressées pour leur culture, sans jamais avoir pourtant rien pu produire do vraiment éminent, pas plus en musique ou en peinture qu'en poésie ? Par une appréciation d'ensemble plus a|)profondie, on est, je crois, conduit à reconnaître que cet ordre social tant maudit est radicalement disposé, au contraire, de manière à favoriser essentiellement IVssor propre des qualités féminines. Destinées, outre les fonctions maternelles, à constituer spontanément les auxiliaires domestiques de toute puissance spirituelle, en appuyant par le sentiment l'influence pratique de l'intelligence pour modifier moralement le règne naturel de la force matérielle, les femmes sont placées de plus en plus dans les conditions les plus propres k cette importante mission, par leur isolement même des spécialités actives, qui leur facilite un judicieux exercice de leur douce intervention modératrice.
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en même temps que leurs intérêts propres sont ainsi liés nécessairement au triomphe de la moralité universelle. S'il était possible que leur position changeât sous ce rapport et qu'elles devinssent les égales des hommes au lieu de leurs compagnes, je crois que les qualités que vous leur attribuez justement seraient beaucoup moins développées : leur petite sagacité instantanée deviendrait, par exemple, presque stérile aussitôt que, cessant d'être passives sans être indifférentes, elles devraient concevoir et diriger au lieu de regarder et de conseiller sans responsabilité sérieuse.
Au reste, pour des philosophes vraiment positifs, qui savent combien, en tous genres, noire influence systématique doit se borner à modifier sagement Texercice des lois naturelles sans jamais penser à en changer radicalement le caractère et la direction propres, Timmensé expérience déjà accomplie, à cet égard, par l'ensemble de Thumanité, doit être, ce me semble, pleinement décisive, car nous savons ce que valent philosophiquement les déclamations théâtrales sur le prétendu abus de la force chez les mâles. Quand même Tappréciation anatomique n'aurait pas encore suffisamment ébauché la démonstration explicite de la supériorité organique de notre espèce sur le reste de l'animalité, ce qui, en effet, n'est devenu possible que très récemment, l'exploration physiologique ne laisserait, à cet égard, aucun doute, d'après le seul fait de l'ascendant progressif obtenu par Thomme. Il en est à peu près ainsi dans la question des sexes, quoique à un degré beaucoup moindre ; car, comment expliquer autrement la constante subalternité sociale du sexe féminin? La singulière émeute organisée de nos jours au profit des femmes, mais non par elles, ne fera certainement que
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confirmer finalement cette universelle expérience, quoique ce grave incident de notre anarchie produise d'ailleurs momentanément des conséquences déplorables, soit privées, soit publiques. La masse de notre espèce a été longtemps plongée partout dans une condition sociale bien autrement inférieure que celle dont on plaint aujourd'hui les femmes; mais elle a su, depuis le début du moyen âge, s'y soustraire graduellement chez les populations d'élite, parce que cette abjection collective, condition temporaire de l'antique sociabilité, ne se rattachait réellement à aucune différence organique entre les dominants et les dominés. Mais, au contraire, l'assujettissement social des femmes sera nécessairement indéfini, quoique de plus en plus conforme au type moral universel, parce qu'il repose directement sur une infériorité naturelle que rien ne saurait détruire, et qui est même plus prononcée chez l'homme que chez les autres animaux supérieurs. En rendant les femmes de plus en plus propres à leur vraie destination générale, je suis convaincu que la régénération moderne les rappellera plus complètement à leur vie éminemment domestique, dont le désordre inséparable de la grande transition les a, je croîs, momentanément écartées à divers égards secondaires. Le mouvement naturel de notre industrie tend certainement à faire graduellement passer aux hommes des professions longtemps exercées par les femmes ; et cette disposition spontanée n'est, à mes yeux, qu'un exemple de la tendance croissante de toute notre sociabilité à interdire aux femmes toutes les occupations qui ne sont pas suffisamment conciliables avec leur destination domestique, dont l'importance deviendra de plus en plus prépondérante ; cela est bien loin, comme
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VOUS savez, de leur interdire une grande et utile participation indirecte à Tenseinbledu mouvement social, qui seulement n'a jamais pu être conduit par elles, même quant à Tessor essentiel des opinions et des mœurs qui les intéressent spécialement. Toute autre manière de concevoir leur position, et par suite leurs devoirs et les nôtres, serait réellement aussi contraire, pour le moins, à leur propre bonheur qu'à Tharmonie universelle. Si, de l'attitude de protecteurs des femmes, les hommes passaient envers elles à la situation de rivalité, elles deviendraient, je crois, fort malheureuses, par l'impossibilité nécessaire où elles se trouveraient bientôt de soutenir une telle concurrence, directement contraire à leurs conditions d'existence. Je crois donc que ceux qui les aiment sincèrement, qui désirent ardemment le plus complet essor possible des facultés et des fonctions qui leur sont propres, doivent souhaiter que ces utopies auarchiques ne soient jamais expérimentées.
Le loisir passager dont je jouis ici et l'extrême gravité du seul profond dissentiment sociologique que j'aperçoive entre nous jusqu'à présent m'ont conduit à étendre, beaucoup plus que je ne le comptais tout à l'heure, cette libre explication fraternelle, que nous pourrons reprendre, s'il y a lieu, dans notre heureuse entrevue prochaine.
Je terminerai aujourd'hui en vous annonçant, avec la même cordialité spontanée, quoique peut-être un peu prématurément, l'indice récent d'une favorable modification que pourra bientôt éprouver ma situation personnelle par suite de la mort du directeur des études de notre École polytechnique. Les nombreuses et importantes mutations que va y déterminer cet événement
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aboutiront vraisemblablemeot, telle est du moins l'opinion générale, autant que je peux le savoir dici, à me placer enfin dans la chaire de haute mathématique que l'on est parvenu à me ravir en 1840 et qui, cette fois, si elle vient réellement à vaquer, semble devoir difficilement m'échapper, quelle que soit envers moi Tanimosite de puissants meneurs, si bien caractérisée par la crise que j'ai dû subir ce printemps. Un tel avènemenl me procurerait une sécurité qui seule me reste essentiellement à désirer ; et, en même temps, je pourrais ainsi exercer de près une puissante action directe sur l'élite de notre jeunesse, où je pourrais dès lors installer bien plus profondément Tesprit positif.
Même dans l'hypothèse peu probable où les coteries pourraient encore m'évincer, il est au moins presque certain que je gagnerais Tafifermissement final de ma position actuelle, si j'y dois réellement rester» de manière à rendre heureusement superflues les provisions de courage et de réaction que je me suis préparées comme vous savez, et où votre noble sympathie s'est si dignement caractérisée. Au reste, je me trouve ainsi conduit à écrire et à publier plus promptement queje ne l'aurais cru mon discours projeté sur TEcole polytechnique, qui pourra offrir un véritable intérêt philosophique comme application naturelle de l'ensemble de ma philosophie à la régénération d'une institution qui, quoique nécessairement transitoire, comme tout ce qui est possible aujourd'hui, et précisément même à ce titre, esl susceptible d'exercer une grande influence à la fois mentale et sociale, sur le grand mouvement organique, non seulement en France, mais même dans l'onseniblo do notre Occident. Les motifs personnels que vous me connaissiez pour ajourner une telle publi-
5 ocl. 1843. COMTE A MILL 253
cation sont désormais essentiellement dissipés par cette nmodification de la situation polytechnique, et même ce petit écrit, substantiel quoique court, peut maintenant constituer en ma faveur une arme puissante, soit pour l'avenir, soit aussi pour le présent; en sorte que je me propose de le rédiger dans le cours du mois prochain. Peut-être immédiatementaprès me déciderai-je à écrire enlin mon cours populaire d'astronomie, ou plutôt de philosophie astronomique, avant de le reprendre oralement à répoque accoutumée; mais, en tous cas, j'espère bien que l'hiver ne s'achèvera pas sans que j'aie spécialement commencé la composition directe de mon traité de philosophie politique. Je vous indique ces divers projets en cas que, malheureusement, notre cordiale entrevue se trouvât encore ajournée.
Tout à vous,
A*e Comte.
Dans mon prochain séjour à Montpellier, je ne manquerai pas de m'acquitter de votre aimable commission envers le docteur Pouzin, et aussi, si je l'y rencontre, à l'égard de M. Balard, que je n'ai encore vu qu'une seule fois, ne m'étant pas trouvé chez moi quand il vint, quelques mois après, me rendre visite.
J'espère que Mazhar-Effendi, à moins qu'il ne coure les comtés, aura su enfin mieux profiter de l'heureuse occasion de vous connaître, et je ne doute pas que vous ne soyez vraiment satisfait de lui, si ce contact s'établit suffisamment.
2S4 MILL A COMTE 13 ocL 1843.
MILL A COMTE
(Reçu à Montpellier le mercredi matin 18 octobre 1843.) (Répondu de Paris le...)
India House, le 13 octobre 1848.
Mon cher Monsieur Comte,
Je vous écris à la hâte pour vous annoncer que notre entrevue si longtemps attendue est destinée, cette fois encore, à subir un empêchement. Des circonstances, dont j*ai entrevu la possibilité, mais que, depuis quelque temps, j'avais cessé de croire probables, ont fini par devenir un obstacle décisif à mon voyage.
Je suis, par plusieurs raisons, très peu à même de pouvoir faire d'avance avec certitude des projets d'absence, ce qui faif que j'évite toujours soigneusement de faire, à cet égard, des engagements absolus. Toutefois je croyais, presque avec assurance, que celui-ci s'accomplirait. Je regrette beaucoup que je n'aie pas pu vous avertir plus tôt, mais les circonstances ne se sont décidées qu'hier au soir, après l'heure de la poste Je désire infiniment que ceci vous parvienne avant le jour fixé pour votre départ de Montpellier.
En répondant à la lettre que vous m'avez écrite de Bordeaux, je reprendrai la discussion sociologique que nous avons entamée, et que je regarde avec vous comme une des plus graves que la science puisse comporter. Mais je ne veux pas tarder à vous exprimer, dès à pré-
17 oct. 1843. MILL X COMTE 255
senU la félîcitation la plus cordiale sur la perspective d'une amélioration importante dans votre position à TRcole polytechnique.
L'influence naturelle de ce changement, non seulement sur votre propre bonheur, si essentiellement lié à la sécurité de votre avenir matériel, mais encore sur votre autorité intellectuelle, et même à certains égards sur la liberté de vos travaux, doit faire accueillir par vos amis toute espérance semblable avec la plus vive
satisfaction.
Votre dévoué,
J. S. MiLL.
(Reçu à Paris le samedi matin 21 octobre 1813.) (Répondu le lendemain matin 22.)
India House, le 17 octobre 1843.
Mon cher Monsieur Comte,
Je désire vivement que vous ayez reçu, avant de quitter Montpellier, une lettre que je me suis trouvé dans la fâcheuse nécessité de vous écrire, pour vous avertir que notre projet d'entrevue avait de nouveau échoué. Quoique je susse toujours que, dans certaines éventualités, cette visite amicale pouvait devenir impossible, de manière à me défendre nécessairement toute
fOfi MILL A COMTE 17 oct. 1&43.
promesse absolue, cependant, depuis quelque temps, je croyais ces éventualités assez peu probables pour ne conserver plus aucun doute sérieux sur la réalisation de notre projet. Cette attente a été trompée, et j'ai, de plus, le regret de n'avoir pu vous annoncer cette nouvelle que^ pour ainsi dire, au dernier moment.
Je ne vous écris aujourd'hui qu'à cause de l'incertitude si ma lettre antérieure vous est parvenue. Je me réserve de répondre, au premier jour de loisir, à votre discussion sur l'importante question sociologique qui nous divise. Je n'ai, dans ce moment-ci, que le tempsd'écrire quelques mots de plus, et je les emploierai à vous parler d'un ancien ami de mon père et de moi-même, M. Austin, qui va passer l'hiver actuel à Paris, et qui m'a témoigné un vif désir de vous connaître. C'est un homme d'une haute intelligence et d'une grande élévation de caractère, et je ne pourrais vous citer aucun homme dont l'amitié me soit plus précieuse. Par suite d'une mauvaise santé, et de son peu de goût pour la société ordinaire, il évite, comme vous, plutôt qu'il ne rocherche, toute liaison personnelle nouvelle. Cependant, malgré la superficialité de ses connaissances ntathématiques, et nonobstant plusieurs graves dissentiments d'opinion d^avec vos théories sociales, votre ouvrage Ta tellement frappé, qu'il regretterait beaucoup de demeurer à Paris sans vous connaître personnellement. Sa femme, beaucoup plus connue que lui, » une certaine réputation de femme supérieure, réputation méritée à quelques égards. Elle a d'ailleurs une sociabilité presque française. Je crois vraiment que vous auriez quelque plaisir à les connaître tous deux.
Tout à vous,
J. S. MlLL.
22 oct. 1843. COMTE A MILL 257
COMTE A MILL
Paris, le dimanche matin 22 octobre 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
J ai exactement reçu à Montpellier, mercredi matin 18, quelques heures avant mon départ, votre billet du 43, par lequel vous m'annoncez la triste nécessité d'ajourner encore la visite fraternelle sur laquelle nous comptions tous deux pour la lin de ce mois. Arrivé ici hier matin, j'ai trouvé sur mon bureau votre second billet du 17, qui confirme ce funeste contre-temps sans oser même faire espérer une prochaine compensation. Je ne crois pas devoir attendre ma réponse à la lettre que vous m'annoncez prochainement en réplique à la mienne de Bordeaux, pour dissiper toute inquiétude sur l'opportunité de votre double avis, qui, vous le voyez, m'est arrivé de manière à prévenir tout petit préparatif matériel relatif à votre cordiale réception, en ne me laissant que l'intime regret d'un nouveau désappointement. C'est le principal objet de ce billet-ci dont je profite pour vous assurer que ce retour précipité de Montpellier à Paris en moins de soixante heures n'a nullement dérangé ma santé, malgré que je ne dorme jamais en voiture. Une excellente nuit vient heureusement de dissiper ou prévenir toute perturbation physique, et je me trouve d'ailleurs déjà si pleinement réinstallé dans ma vie normale, que le pénible épisode périodique des six précédentes semaines
i. s. Mill et Aug. Cooite. 17
258 COMTE A MILL 22 ocl. 1843.
s*efface presque de mon souvenir immédiat, au point de croire parfois n'avoir pas du tout quitté Paris.
Vous pouvez compter sur Tentière efficacité de votre cordiale recommandation en faveur du couple Âustin : il suffit qu'ils soient de vos amis pour mériter de moi un digne accueil, que le peu que vous m'annoncez de leurs propres tendances me semble d'ailleurs devoir bientôt transformer en une certaine sympathie spontanée. Je n'hésiterai point à m'écarter envers eux de ma constante répugnance contre les nouvelles relations.
Je suis trop fraîchement rentré pour être encore aucunement informé de l'état présent et de l'issue vraisemblable des diverses intrigues principales qui concernent les mutations devenues imminentes à l'Ecole polytechnique. Je ne saurais donc vous assurer, davantage que dans ma lettre de Bordeaux, s'il en va réellement résulter un heureux changement de ma position : j'ai seulement déjà constaté que le bruit public m'est pleinement favorable, mais il Tétait aussi en 1840, et vous savez que je n'en ai pas moins été frustré. En serat-il de même aujourd'hui ? je suis loin d'oser garantir le contraire. Au reste, si je devais rester examinateur, je suis toujours décidé à utiliser la dernière crise de façon à prévenir tout retour possible de telles indignités, en m'adressant bientôt au Ministre pourobtenir directement l'institution viagère de ces fonctions, comme elles Tétaient chez mes prédécesseurs, et j'ai lieu d'espérer que j'y réussirais.
Je me suis exactement acquitté, à Montpellier, de votre aimable commission envers Roméo Pouzin, qui est infiniment sensible à votre bon souvenir, et qui me prie de vous témoigner aussi combien il serait heureux de vous revoir. Il m'a procuré la satisfaction imprévue
30 0CI. 1843. . MILL A COMTE 259
de diner cordialement avec M. Balard, qui me charge d'excuser auprès de vous son silence sur Tespoir qu'il a d'aller bientôt vous voir pendant quelques semaines ; il espère se rendre à Londres vers la fin de novembre, devant d abord, à cet effet, rentrer ici dans une ou deux semaines; je Tai, du reste, trouvé fort bien portant.
Tout à vous, A*' Comte.
MILL A COMTE
(Reçu le mercredi 1" novembre 1843.) (Répondu le mardi 14 novembre 1813.)
India House, le 30 octobre 1843.
Mon cher Monsieur Comte,
Notre dissidence sur la question que vous caractérisez avec raison comme la plus fondamentale que puissent présenter les spéculations sociales ne doit certainement faire naître aucune inquiétude sur la possibilité finale d'une suffisante convergence d'opinion, parmi les gens instruits, sur des bases purement rationnelles. Mais cette dissidence, et la manière de penser que la discussion dévoile de part et d'autre, me confirme dans Topinion que les bases intellectuelles de la sociologie statique ne sont pas encore suffisamment préparées.
Les fondements de la dynamique sociale sont aujour-
ÎIÎO MILL A COMTE 30 ocu 1843.
crhui, à mon gré, pleinement constitués. Mais, quant h la statique, l'histoire n'y tenant plus la première place, et n'y pouvant servir qu'à titre d'éclaircissement en (|U(^lque sorte accessoire, quoique je ne me dissimule pan l'importance de ce rôle secondaire : le passage de la stali(|ue sociale à l'état vraiment positif exige par n)tiH<'M|neut, comparativement à la dynamique, une bien plus grande perfection de la science de l'homme individuel. 11 suppose surtout un état très avancé delà Hvmm^ secondaire que j'ai nommée Éthologie, c'est- /i (lire <lo la théorie de l'influence des diverses circonstances extérieures, soit individuelles, soit sociales, sur la fornialion du caractère moral et intellectuel. Cette théorie, hase nécessaire de Téducation rationnelle, me parait aujourdMuii la moins avancée de toutes les spéculations scientiliques un peu importantes. Une certaine connaissance réelle, même empirique, de cet imUv iW rapports naturels, me semble on ne peut plus rare, et les saines observations ne le sont pas moins, suit par la dilTiculté du sujet, soit par la tendance, qui prévaut le plus souvent dans cet ordre de recherches, a regarder comme inexplicable tout ce qu'on n'est point parvenu ii expliquer. Le genre d'étude biologique commencé, (iuoi(|ne avec une grande exagération, par Helvélius, n'a trouvé personne pour le poursuivre; et je ne puis pas m'empécher de croire que la réaction du xix" sirde contre la philosophie du xvni*" a déterminé aujounriuii une exagération en sens contraire, tendant à faire aux diversités primitives une part trop large, et à dissimuler, sous plusieurs rapports, leur vrai caractère. Je trouve très naturel que vous expliquiez chez moi cette opinion par mon insuffisante connaissance de la théorie physique de la vie animale, et surtout de la
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physiologie cérébrale. Je fais, et je continuerai à faire, mon possible pour faire disparaître toute objection semblable.
J'ai fait des études consciencieuses sur ce sujet : j'ai même lu avec une attention scrupuleuse les six volumes de Gall. J'ai trouvé fort juste une grande partie de sa polémique contre la psychologie de ses devanciers, dont au reste j'avais dès longtemps dépassé le point de vue. Mais vous savez déjà que les principes généraux, qui seuls selon vous sont jusqu'ici constatés dans la science phrénologique, ne me paraissent nullement prouvés par son livre, qui, au contraire, s'il prouvait quelque chose, tendrait plutôt, il me semble, conformément à l'intention de l'auteur, à déterminer l'organe cérébral de certains instincts spéciaux, soit animaux, soit particulièrement mentaux. J'admets la nécessité de prendre en sérieuse considération tous les rapports qu'on peut espérer d'établir entre la structure anatomique et les fonctions intellectuelles ou morales. Je saisirai avec empressement tout moyen de m'éclairer davantage sur ce sujet. Si vous m'indiquez dans ce but quelques nouvelles lectures à faire, je les ferai : mais tout ce que j'ai lu et pensé jusqu'ici me porte à croire que rien n'est vraiment établi, que tout est encore vague et incertain dans cet ordre de spéculations; il me semble même très ditticile qu'elles sortent de cet état, tant que l'analyse éthologique de l'influence des circonstances extérieures, même générales, est aussi peu avancée qu'elle Test, les diversités anatomiques ne devant répondre qu'à des résidus (pour me servir ici de ma terminologie logique), après qu'on a soustrait du phénomène total tout ce qui comporte une autre explication quelconque. Si, dans notre discussion sur les tendances caractéris-
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tiques des deux sexes, j'ai cité une opinion que je savais être celle de plusieurs physiologistes éminents, et qui ferait croire les femmes moins propres que les hommes aux travaux cérébraux de longue haleine, partant aux sciences et à la philosophie, ce n'est pas que ce soit là mon opinion propre; je la donnais comme la seule, parmi les théories de ce genre, qui ne me semblait pas en contradiction flagrante avec les faits : encore, si on Tadmettait, elle n'indiquerait, de la part des femmes, aucune inaptitude pour la science, mais seulement une moindre vocation spéciale pour elle. Maintenant, que cette théorie physiologique soit vraie ou non, c'est ce que je ne prétends pas décider; les progrès scientifiques le décideront probablement un jour.
J'écarterai donc, dans la suite de notre discussion, les considérations anatomiques, en me tenant disposé à accueillir tout renseignement nouveau que vous puissiez m'indiquer, ou qui se présente de toute autre part. Vous pensez d'ailleurs qu'indépendamment de ces considérations, une analyse exacte de rexpérience générale, tant usuelle qu'historique, suffit pour établir vos conclusions.
Quant à l'expérience usuelle, j'avoue que la mienne ne s'accorde pas, en ce qui est en question, avec la vôtre. Ne croyez (las que je me flatte aucunement de bien connaître les femmes ; il est très difficile de connaître intimement qui que ce soit; et la difficulté pour tout être mâle de connaître réellement, je ne dis pas les femmes, mais une femme quelconque, est le plus souvent insupérable (sic). Celui qui les connaît le mieux à certains égards, ne les connaît pas du tout à d'autres. Cependant, je crois le milieu anglais
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plus favorable, à tout prendre, pour les connaître, que le français. D'après tout ce que j'ai pu apprendre, soit par les livres, soit par ma propre observation, ou par celle des autres, l'éducation des jeunes filles est beaucoup plus sexuelle, pour ainsi dire, en France, qu'elle ne l'est en Angleterre. Je ne dis pas ceci dans le sens physique, quoique à cet égard aussi ce soit vrai ; je veux dire que Teffet à produire sur l'autre sexe leur est habituellement présent, pour ne pas dire habituellement proposé, comme but principal de leur conduite, et même dès l'enfance. Cela est beaucoup moins vrai ici, cela n'est même pas vrai du tout, en thèse générale, et cette diflFérence a des résultats immenses^ non seulement sur le développement propre de leurs facultés, mais sur la possibilité aux hommes de les bien connaître, puisqu'en France elles sont constituées en état permanent de simulation ; ici, au contraire, il y a seulement, en général, de la dissimulation, effet de la compression sociale. Encore celle-là même est essentiellement involontaire, les femmes, le plus souvent, n'en ayant elles-mêmes presque pas conscience. Elles se regardent certainement chez nous, et les hommes les regardent aussi, moins comme femmes, et beaucoup plus comme des êtres humains en général. Leur éducation leur impose bien, en leur qualité de femmes, quelques règles spéciales de bienséance, mais comme préceptes généraux, et sans qu'elles les rapportent à leur position envers les hommes, ou envers un homme quelconque. Leur dépendance sociale gêne beaucoup leur développement, mais ne l'altère pas autant qu'en France.
Quoi qu'il en soit de cela, mes propres observations ne m'indiquent rien qui puisse justifier le jugement
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absolu que vous portez sur les femmes, d'incapacité pour toute direction des affaires quelconques. D'abord, à l'égard du gouvernement domestique, il est, je crois, généralement reconnu que les ménages sont mieux gouvernés en Angleterre que partout ailleurs, du moins en ce qui regarde la discipline et Tobéissance, tant à l'égard des enfants qu'à celui des domestiques. Ces derniers ont en général (si on excepte TEcosse) moins d'intelligence qu'en France ou en Italie, mais ils font leur tâche avec beaucoup plus d'exactitude et de perfection matérielle, qui pourtant ne s'obtiennent qu'au prix d'une surveillance intelligente et continue. Or le gouvernement domestique appartient ici exclusivement à la femme ; le mari se croirait ridicule s'il s'en mêlait : il est très souvent d'une ignorance et d'une incapacité souveraine dans tout ce genre de détails.
Pour ia direction industrielle, les femmes ne l'ont jamais exercée jusqu'ici qu'en des établissements d'une étendue très modérée, où pourtant on n'a pas remarqué qu'elles s'en soient plus mal acquittées que les hommes, ni que l'esprit de suite leur ait manqué ; effectivement, quand on veut s'entendre sur le sens des mots, je ne trouve pas que ce soit du tout ce qui leur manque. L'esprit de suite, qui vous paraît avec raison la principale condition du succès prolongé dans les entreprises industrielles de premier ordre, ne peut pas être la capacité de soutenir une forte contention intellectuelle pendant huit ou dix heures par jour : s'il en était ainsi, fort peu d'hommes s'en tireraient avec succès. Ce qui fait l'esprit de suite, c'est sans doute la persévérance dans un dessein arrêté, ou dans un plan donné, jusqu'à ce que l'essai en soit suffisamment fait. Or, je ne crois pas qu'on puisse contester cela aux femmes, compara-
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tivement aux hommes. Je ne crois pas que le caprice, que la mobilité dont on les accuse (quoiqu'on soit bien loin de les en accuser en Angleterre), s'exercent dans les choses qui regardent leurs intérêts permanents. Je crois qu'on ne trouve nulle part, dans les desseins importants, plus de patience et de longanimité que chez elles : d'ailleurs, je trouve leur caprice, même dans les cas les plus caractérisés, beaucoup plus apparent que réel, quoiqu'elles sachent quelquefois très bien s'en servir comme moyen d'agir sur ceux parmi les hommes qui les envisagent, pour citer vos paroles, comme de eharmants jouets.
Vous les jugez moins aptes que les hommes à la prépondérance de la raison sur la passion, c'est-à-dire plus portées à suivre l'impulsion présente de tout désir énergique. Je pourrais dire, au contraire, qu'elles le sont beaucoup moins, si je voulais juger cette question d'après l'expérience journalière ; car le renoncement aux choses qu'elles désirent est chez elles l'ordre usuel de la vie, au lieu que chez les chefs de famille mâles ces sacrifices n'arrivent guère que dans les grandes occasions, et que ces chefs se montrent ordinairement très peu patients à les supporter, dans les choses où ils ne s'en sont pas fait une habitude. Mais je ne veux rien fonder là-dessus, parce que je reconnais dans la patience des femmes, ainsi que dans l'impatience des hommes, en ce qui froisse leurs inclinations, l'eflFet naturel de la puissance d'une part, et de la dépendance de l'autre. Il faut donc décider cette question par des considérations à pi'iori. Or, il me semble que la prépondérance de la raison sur l'inclination est proportionnée à l'habitude qu'on a de s'examiner soi-même, et de se rendre compte de son caractère et de ses défauts. Celui qui
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n'est pas parvenu à avoir la conscience exacte de son propre caractère ne saura pas diriger sa conduite d'après sa raison; Il continuera d'obéir à ses habitudes, soit d'action, soit de sentiment ou de pensée. Je crois que cet examen de soi-même, malheureusement trop rare partout, Test pour le moins autant chez le sexe mâle que chez les femmes. Une conscience intime de soi-même, et l'empire sur soi qui en résulte, sont des faits très exceptionnels chez les uns et les autres ; mais si vous demandiez à la plupart des Anglais leur jugement sur ce point, vous trouverez chez eux, quelle que soit d'ailleurs leur opinion sur le compte des femmes, un préjugé tout contraire à la doctrine que vous soutenez. Beaucoup d'entre eux seraient portés à croire les mâles incapables d'exercer sur eux-mêmes une force de répression morale égale à celle qu'ils regardent comme le propre des femmes. Sans partager cette idée exagérée, je l'admets au moins comme indice que le témoignage de l'expérience n'est pas exclusivement de l'autre côté. D'ailleurs l'opinion générale accorde aux femmes une conscience ordinairement plus scrupuleuse que celle des hommes : or, qu'est-ce que la conscience, si ce n'est pas la soumission des passions à la raison ?
Je viens maintenant à l'argument fondé sur la persistance, jusqu'à notre temps, de la subaTlernité sociale des femmes, comparée à l'émancipation graduelle des classes inférieures dans les nations les plus avancées, quoique ces classes aient partout commencé par être esclaves. Cette différence historique ne vous parait explicable que par une infériorité organique de la part des femmes. Je crois pourtant voir à cet argument une réponse suffisante. Il est vrai que les esclaves sont parvenus, dans les populations d'élite, à s'élever jusqu'à
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la liberté, et même quelquefois à Tégalité sociale. Mais je ne crois pas que cela ait jamais eu lieu à Tégard des esclaves domestiques. Ceux-là ne se sont, je crois, jamais émancipés eux-mêmes ; ils y sont parvenus à la suite des autres esclaves, sans y avoir contribué par leurs propres efforts. C'est qu'il y a dans la dépendance continue, dans celle de tous les instants, quelque chose qui énerve Tâme, et qui arrête, dès le commencement, tout essor vers Tindépendance. Le serf est dans une tout autre position. Il a des devoirs plus ou moins fixes à remplir envers son maître ; ces devoirs remplis, il est à peu près libre. 11 a de la propriété à lui; il est forcé à la prévoyance ; il ne reçoit pas le pain d'autrui, il est chargé du soin de sa propre subsistance ; il a même du pouvoir sur les autres ; il est maître chez lui ; il a femme et enfants, il est responsable pour eux. il s'exerce dans le commandement, il apprend à se croire quelque chose. Tout cela était déjà vrai, jusqu'à un certain point, chez les esclaves agricoles des anciens ; et pourtant le premier pas dans leur émancipation, celui de leur transformation en serfs, n'a pas, je crois, résulté de leurs propres efforts, mais de Tintérêt des maîtres, secondés par l'autorité morale de TEglise. C'est seulement depuis Télalde servage que leur élévation sociale a été essentiellement due à eux-mêmes. Or, il faut reconnaître que la position spéciale des femmes, quoique sans doute très supérieure en Europe à ce que furent jamais les serfs, est dépourvue de cette demiindépendance, de cette habitude de diriger, entre certaines limites, leurs propres intérêts, sans aucune intervention supérieure, qui a toujours appartenu aux serfs, et qui a été, ce me semble, la principale source de l'essor par lequel ils se sont peu à peu élevés à la
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liberté. La servitude des femmes, quoique bien plus douoo, est une servitude sans intermission, et qui )i\Mond à tous les actes, et qui les décharge, bien plus oomplMenuMit que les serfs, de toute haute prévoyance et do toute vnùe direction de leur propre conduite, soit envers la soeiôlo, soit même dans le sens de l'intérêt individuel, («élu étant, la douceur comparative de cette servituile est une raison de plus pour qu'elle se prolonge. Je ne cnns pas qu'il y ait un homme sur cent nulle qui. n*a>unt jamais joui de la liberté, soit capable de la préférer à létat d'esclave caressé, état si contorme à la paresse, qui est universelle, et à la lâcheté, qui est très j^énérale dans notre espèce. Jamais d'ailleurs des esclaves quelconques n'ont été si soigneusement élevés, dés la prtnuiére enfance, dans la ferme croyance qu'ils doivent toujours être assujettis à d'autres hommes, et que les affaires réelles de la vie ne sont pas du tout de leur ressort, que le sont et l'ont toujours été les feuuues. Tous les ressorts sympathiques de leur nature particulière sont employés à leur faire chercher le bonheur, non pas dans leur vie propre, mais exclusivement dans la faveur et dans l'aftection de l'autre sexe, ce qui ne leur est accordé qu'à condition de dépenilauoe. Peu importe alors qu'un grand nombre d'entre elles vivent et meurent sans se lier à aucun homme, puisque la direction exclusive de leur esprit et de leur ambition dans ce sens, pendant leur jeunesse, doit empêcher plus tard, si ce n'est dans des cas tout à tait exceptioiuiels, tout élan réel dans une autre direction, même en supposant une suftisante indépendance pécuniaire, et le milieu social le plus favorable. Il est inutile de vous parler de l'influence que doit exercer l'intimité toute particulière de cette classe de dépen-
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dantsavec leurs rnaitres, intimité si au delà de celle qui peut exister dans tout autre cas. Je ne parle pas non plus de rinfluence morale de l'infériorité en force physique, qui, même en ne supposant, du côté des mâles, aucun abus direct de leur puissance musculaire, doit nécessairement amener un certain respect involontaire, et une certaine habitude de dépendance, qui finit même souvent par s'établir entre deux mâles dont Tun est plus faible que l'autre, s'ils sont très liés ensemble.
Ces considérations me paraissent plus que suffisantes pour expliquer un retard presque indéfini de l'émancipation sociale des femmes, sans qu'on puisse induire de là qu'elle ne doive jamais arriver. Au moins vous avouerez qu'elle ne pouvait avoir lieu que longtemps après celle des serfs, qui n'est pas elle-même un fait très ancien. Il me semble, au reste, que l'élévation des femmes est déjà aussi avancée et qu'elle s'avance aussi vite qu'on pourrait s'y attendre, d'après la théorie de l'égalité naturelle. Elles ne peuvent pas faire comme les serfs, qui ne se sont affranchis qu'en formant des sociétés à part, c'est-à-dire les villes, où même, le plus souvent, ils ont eu à soutenir une longue lutte militaire avec leurs seigneurs, lutte dans laquelle leur supériorité en nombre, accompagnée d'égalité en forces physiques, fut une compensation puissante de leur infériorité en éducation militaire ; les femmes, au contraire, ne pouvaient s'élever socialement qu'en prouvant de plus en plus par des efforts individuels, dans toutes les carrières qui ne leur sont pas interdites, qu'elles sont capables de plus grandes choses qu'on ne leur accordait auparavant. Il me semble qu'à cet égard elles font de rapides progrès, et que par ce moyen, le seul possible, leur affranchissement s'opérera par elles-
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oiêmes. Depuis un siècle, chaque génération a dépassé la précédente, quant au nombre et au mérite de leurs écrits ; ce mouvement progressif est surtout devenu très accéléré en France et en Angleterre depuis cinquante ans. Plusieurs femmes se sont même élevées, dans leurs écrits, jusqu'au génie créateur; quoique les facultés qui le constituent ne dussent servir le plus souvent, chez le sexe qui ne fait pas d'ordinaire des études sérieuses, et qui n'a pas à vivre de son travail, qu'à titre d'ornement, ou tout au plus au bonheur de la vie intérieure. Ce qui leur a principalement manqué jusqu'ici en littérature, comme dans les beaux-arts, c'est une forte originalité; mais il est très naturel que cela manque, surtout dans les commencements, à ceux qui viennent les derniers : ce sont les Romains qui viennent après les Grecs. La littérature féminine a nécessairement commencé par imiter la masculine; elle s*est conformée auxtypes et auxidées reçues ; et ce n'est que d'aujourd'hui qu'on voit des femmes qui écrivent comme femmes, avec leurs sentiments et leur expérience féminine. Elles feront cela, je crois, de plus en plus, et je ne doute pas qu'alors on ne voie cesser le re[)roche qu'on leur a fait de n'avoir rien su créer de |)remier ordre, car toute grande création suppose nécessairement une conception originale.
Je ne dirai qu'une chose de plus. Dans la haute direction des affaires humaines, le rôle de reine est le seul qui ne soit pas fermé aux femmes. Ce rôle seul, par une anomalie accidentelle, que vous qualifiez de ridicule, et qui l'est en effet par son contraste bizarre avec l'ensemble de leur position sociale, leur est resté ouvert dans la plupart des pays européens. Or, à partir du temps où la royauté a cessé d'exiger surtout la ca-
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pacité militaire, jusqu'à celle (sic) où elle a commencé à ne plus exiger, ni même en quelque sorte comporter aucune capacité quelconque; dans cet intervalle d'à peu près deux siècles, les reines n'ont-elles pas honorablement rempli leur fonction sociale? et l'histoire ne monlre-t-elle pas dans ce temps tout autant de grandes reines, proportion gardée, que de grands rois? Je le crois, du moins ; et cette expérience, faite en des circonstances qui sont très loin d'être favorables, ne doit pas avoir peu de poids, à ce qui m'en semble, dans la question de leur capacité gouvernementale.
Je vous envoie, comme vous voyez, mon cher Monsieur Comte, un traité au lieu d'une lettre. Je ne m'en excuse pas, car sans doute vous pensez comme moi qu'une question si fondamentale mérite qu'on la retourne de tous les côtés, et qu'on ne perd pas son temps à la discuter longuement. Je tiens d'ailleurs beaucoup à ce que vous ne croyiez pas que ce soit ici de ma part une idée légèrement adoptée; il y a peu de questions que j'aie plus méditées, et bien qu'en général je sois connu pour ne pas tenir à des opinions une fois admises, dès qu'on me prouve qu'elles sont mal fondées, celle-ci a résisté chez moi à tout ce qu'on lui a opposé jusqu'ici. Comme vous avez aussi de votre part une opinion très arrêtée, il n'est guère probable qu'une discussion épistolaire, ou même orale, fasse disparaître notre dissentiment, mais elle peut, sans cela, nous être de plus d'une manière très utile.
Il me reste peu de place pour vous parler d'autre chose. J'ai fait part à M. Austin de votre aimable intention de faire en sa faveur une exception à votre règle d'éviter les nouvelles connaissances. Il y est très sensible et se propose d'aller vous voir. Je pense que
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VOUS VOUS en trouverez bien : c'est un homme très digne de votre sympathie, et dont la conversation est pleine d'idées justes et profondes. Je ne connais personne qui juge plus sainement TAngleterre, et aussi, autant que je puis prononcer là-dessus, l'Allemagne, où il a longtemps séjourné.
Mon jeune ami Bain est digne de tout votre intérêt, et tout annonce qu'il ne trompera pas nos espérances. Il m'écrit souvent de l'Ecosse des lettres admirables de bon sens et de profondeur. Il trouve les esprits, même dans ce pays si religieux en apparence, merveilleusement bien préparés pour l'avènement social du positivisme. At a dislance, dit-il, one can hardly believe^ how ver y few points ofevery day human life are touched by théologie views, Tlieology is descending rapidly ta ihe mère /Esthetic and lo a bond of social agglomération, the désire ofivhich last is ils greatest hold (1).
Votre dévoué,
J. S. MiLL.
(1) De loin, dit-il, on a peine à croire combien peu de points de la vie de tous les jours sont louches par les idées théologiques. La théologie descend rapidement à un rôle purement eslhétique, et à n'être plus qu'un lien de la masse sociale : le désir d'un tel lien est sa plus forte prise sur les esprits.
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COMTE A MILL
Paris, le mardi 14 novembre 1843.
Mon cher MoasieurMill,
Ayant déjà repris mes occupations quotidiennes, je m'empresse de répondre à votre importante lettre du 30 octobre avant de commencer mon petit travail sur l'Ecole polytechnique, qui, devant me prendre une quinzaine de jours, retarderait trop une réponse que je regarde comme la terminaison actuelle de notre grande discussion biologico-sociologique. L'impression générale qui m'est restée de cette lettre m'a conduit, en effet, à penser que cette discussion est maintenant parvenue entre nous aussi loin qu'elle puisse être poussée actuellement avec quelque utilité, en sorte qu'il y aurait aujourd'hui plus d'inconvénients que d'avantages à la prolonger au delà ; et il me semble, d'après vos dernières phrases, que vous n'êtes pas éloigné, au fond, de la même appréciation totale. Sans que vos divers arguments, à ce sujet, aient nullement ébranlé, ni même modifié, aucune de mes convictions antérieures, ils m'ont prouvé que le temps n'est pas encore venu de vous voir arriver spontanément aux vérités fondamentales que j admets depuis longtemps sur ce point capital, mais en me laissant pourtant, dans toute sa plénitude, l'espoir que vos méditations ultérieures finiront par vous y conduire aussi. Aux termes où nous en sommes actuellement, nous ne convergeons pas suffisamment
J. s. Mtll et Aug. Comte. 18
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ni sur les principes, ni même sur les faits, qui doivent indispensablement concourir à la décision ; et, par suite, il devient convenable, non de clore finalement la discussion, mais de la suspendre indéfiniment jusqu'à ce que les conditions d'une utile reprise se trouvent effectivement remplies de part ou d'autre.
Néanmoins, je crois devoir, pour la dernière fois, reprendre sommairement les principaux articles de votre lettre, afin de mieux caractériser que je n'ai pu le faire jusqu'ici les points essentiels d'opposition, à la fois logique et scientifique, ainsi constatés entre nous à cet
égard.
D'abord je partage essentiellement votre opinion logique sur la difficulté supérieure qu'offrent aujourd'hui les questions de statique sociale comparées aux questions dynamiques.
Cependant, quoique l'élaboration positive de celles-ci Hoit maintenant beaucoup plus mûre, en même temps qu'elle est heureusement plus urgente, je croîs possible de démontrer immédiatement les principales bases de la sociologie statique, et j'espère en donner l'exemple dans le traité méthodique que je commencerai à la fin de cet hiver. Je pense même que, sans cette condition préalable, la théorie dynamique n'aurait pas une suffisante rationalité : je puis déjà assurer que, pour ma propre intelligence, ce préambule est depuis longtemps assez accompli, quoique je n'aie pu jusqu'ici développer assez cet ordre de convictions pour les faire convenablement partager aux autres penseurs. Par cela même que les lois fondamentales de l'existence ne peuvent jamais être vraiment suspendues, il est très difficile d'en démêler nettement l'influence continue dans Tétude des phénomènes d'activité ; mais cela n'est pourtant pas im-
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liossible, en appréciant convenablement ce qu*ils offrent de commun à tous les cas essentiels. En outre, je crois que les lumières préliminaires émanées de la pure biologie, et qui ont alors une importance supérieure, surtout pour notre question actuelle, sont déjà beaucoup plus avancées que vous ne semblez l'admettre, malgré Tétat peu satisfaisant de nos études biologiques. Sans doute, comme vous le dites, en réagissant contre les aberrations philosophiques du siècle dernier, les penseurs contemporains ont été quelquefois conduits à exagérer en sens inverse : ainsi Gall, en relevant dignement rinfluence prépondérante de l'organisme primordial, a trop négligé celle de l'éducation, si abusivement préconisée par Helvétius. Mais, quoique la vérité soît assurément entre les deux, elle est loin, à m'es yeux, de consister dans le juste milieu, et se trouve beaucoup plus près de l'opinion actuelle que de la précédente.
Il était fort naturel d'apprécier d'abord les influences extérieures comme plus nettes, et c'est ce qu'a fait le xviii^ siècle dans tous les sujets biologiques, où les notions de milieu prédominaient toujours sur celles d'organisme ; mais ce n'est certes point là Tétat normal de la philosophie biologique, où les conditions organiques doivent certainement prévaloir, puisque c'est l'organisme et non le milieu qui nous fait hommes plutôt que singes ou chiens, et même qui détermine notre mode spécial d'humanité jusqu'à un degré beaucoup plus circonscrit qu'on ne le croit souvent.
Sous l'aspect logique, en appliquant la marche naturelle que votre précieux traité a si judicieusement caractérisée comme méthode des résidus, il ne faut point, ce me semble, surtout dans des sujets aussi complexes, regarder comme indifférent l'ordre des soustractions
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partielles, qui doivent toujours se succéder, autant que possible, suivant le décroissement d'importance qu'une première appréciation générale assigne spontanément aux diverses influences déterminables ; en sorte que, dans les recherches biologiques, on doit le plus souvent renverser Tordre que vous y croyez toujours préférable, du dehors au dedans. Je regrette beaucoup que les graves défauts de coordination inhérents à l'ouvrage de Gall aient tellement choqué un esprit aussi méthodique que le vôtre, qu'ils ont empêché jusqu'ici d'apprécier la réalité fondamentale de ses démonstrations essentielles, abstraction faite de toute localisation irrationnelle ou prématurée. Peut-être seriez-vous, à cet égard, moins mécontent de son grand ouvrage primitif {Analomie et Physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier y in-4**), quoique cette lecture soit probablement trop anatomique pour votre but.
xMais les mêmes idées-mères se présenteraient à vous sous une meilleure forme logique dans les travaux plus systématiques de Spurzheim, c'est-à-dire les Observations sur la phrénologie, VEssai philosophique sur les facuUés morales et intellectuelles^ l'ouvrage sur l'éducation, et même celui relatif à la folie, ce qui constitue seulement en tout quatre minces volumes în-8% aisément lus en une ou deux semaines. Sans que la subordination des sexes y soit directement examinée, on peut cependant regarder cette doctrine comme ayant déjà suffisamment établi, autant du moins que la seule biologie peut le faire, le principe fondamental de la hiérarchie domestique. Avant que la philosophie biologique eût convenablement surgi sous Vicq-d'Azyr et Bichat, et surtout indépendamment de la physiologie cérébrale, un ouvrage estimable, quoique peu éminent, utile peut-
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être à relire aujourd'hui, avait déjà tenté de fonder ce principe sur la seule considération prépondérante de la destination physique : c'est le petit traité d'un médecin de Montpellier (Roussel), intitulé : Système physique et moral de la femme^ publié en 1775 sous l'impulsion scientifique des travaux de Bordeu, le grand précurseur de Bichat.
La biologie comparée me semble d'ailleurs ne laisser aujourd'hui à ce sujet aucun doute essentiel. En suivant, par exemple, les leçons de M. de Blainville, quoiqu'il n'y ait expressément en vue aucune thèse quelconque à cet égard, il est impossible de ne pas voir ressortir de l'ensemble des études animales la loi générale de la supériorité du sexe masculin dans toute la partie supérieure de la hiérarchie vivante; il faudrait descendre jusque chez les invertébrés pour trouver, et encore très rarement, de notables exceptions à cette grande règle organique qui présente, en outre, la diversité des sexes comme croissant avec le degré d'organisation. Je suis donc loin de consentir, sous ce rapport, à abandonner les considérations biologiques, quoique je regarde l'appréciation sociologique comme pouvant suffire isolément à la constatation directe de cette importante notion ; mais les inspirations biologiques doivent alors servir surtout à bien diriger les spéculations sociologiques, qui, à cet égard, ainsi qu'à tout autre titre élémentaire, me semblent ne devoir offrir qu'une sorte de prolongement philosophique des grands théorèmes biologiques.
Quant à l'appréciation sociologique, séparément envisagée, je ne saurais vous accorder en fait que le milieu anglais soit plus favorable au développement intellectuel et moral des femmes que le milieu français. Abstrac-
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tion faite de toute vaine inspiration de nationalité, dont vous me savez certes fort indépendant, je crois, au contraire, que les dames doivent mieux se développer en France, par cela même qu'elles y vivent en plus complète société avec les hommes. Celte diversité entre nous n'est d'ailleurs que la suite d'une autre plus générale, consistant en ce que la constitution sociale vous paraît jusqu'ici défavorable au développement féminin, tandis qu'elle me semble très apte à cultiver les qualités propres aux femmes. Au reste, je ne suis nullement compétent pour contester votre observation sur les ménages anglais ; mais je crois que vous y confondez trop la simple administration domestique avec le vrai gouvernement général de la famille. Dans tout l'occident européen, je crois que, comme en Angleterre, les ménages sont administrés par les femmes; mais partout aussi, sauf les anomalies individuelles, ce sont les hommes qui gouvernent les affaires communes de la famille.
Je ne saurais surtout admettre votre comparaison de la condition des femmes à celle d'aucune sorte d'esclaves. Je n'avais indiqué ce rapprochement qu'afin de prévenir une objection assez naturelle qui tendait à infirmer indirectement ma conclusion sur le passage du fait au principe. Mais, en comparant directement les deux cas, il me semble que, depuis l'établissement de la monogamie, et surtout dans la sociabilité moderne, la dénomination de servitude serait extrêmement vicieuse pour caractériser l'état social de nos douces compagnes, et par suite je ne peux nullement accepter le parallélisme historique des variations simultanées de deux situations aussi radicalement hétérogènes. La vente et l'impossession sont les deux
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principaux caractères de tout esclavage; or, ils n'ont certainement jamais pu s'appliquer aux Occidentales des cinq derniers siècles.
Quant au progrès qui, depuis un siècle, s'opérerait graduellement vers l'émancipation féminine, j'avoue que je n'y crois aucunement, ni comme fait, ni comme principe. Nos auteurs femelles ne me semblent nullement supérieurs, en réalité, à M""* de Sévigné, à M"*' de Lafayette, à M'"^ de Motteville, et aux autres danjes remarquables du xvn® siècle : je ne saurais dire s'il en est autrement en Angleterre. La femme qui, sous un nom d'homme, s'est rendue aujourd'hui si déplorablement célèbre chez nous me parait, au fond, très inférieure, non seulement en convenances, mais même en originalité féminine, à la plupart de ces estimables types.
Je ne vois, en réalité, d'autre accroissement notable que celui du nombre et de la fécondité matérielle de ces littératrices, comme Molière l'avait probablement prévu ; mais je doute qu'il y ait là un vrai progrès. Ce mouvement consiste surtout en un dévergondage croissant, qui me semble une suite (ou plutôt face) fâcheuse, mais très naturelle, de notre universelle anarchie mentale, depuis l'inévitable décadence des frêles fondements que la théologie avait provisoirement fournis à l'ensemble des grandes notions morales et sociales. Outre que cette partie de l'ébranlement négatif a dû se trouver spécialement favorisée par d'énergiques passions, elle n'a eu à lutter que contre la partie la plus faible peut-être de la sociabilité théologique; car, qu'y a-t-il de plus stupide que de fonder la hiérarchie domestique sur la côte surnuméraire d'Adam ? Est-il étonnant que des prin-
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cipes aussi légèrement constitués n'aient pu résister au choc d'une anarchie passionnée ? Mais leur discrédit momentané ne prouve réellement autre chose que la nécessité de les mieux établir. Sous ce rapport, les déplorables discussions ainsi soulevées, quoique essentiellement dépourvues encore d'opportunité logique, outre qu'elles sont malheureusement inévitables, auront au moins l'utilité d'obliger à mieux approfondir les motifs intimes de cette indispensable coordination domestique. L'émeute actuelle des femmes, ou plutôt de quelques femmes, n'aura finalement d'autre résultat que de faire expérimentalement ressortir la réalité insurmontable du principe d'une telle subordination, qui doit ensuite réagir profondément sur toutes les parties de l'économie sociale ; mais cette utile conclusion se trouvera ainsi achetée au prix de beaucoup de malheurs publics et privés, qu'une marche plus philosophique aurait évités, si une telle rationalité était aujourd'hui possible. Si cette désastreuse égalité sociale des deux sexes était jauKiis réellement tentée, elle troublerait aussitôt radicalement les conditions d'existence du sexe qu'on voudrait ainsi favoriser, et à l'égard duquel la protection actuelle, qu'il faut seulement compléter en la régularisant, se trouverait alors convertie en une concurrence impossible à soutenir habituellement. Une telle assimilation tendrait d'ailleurs moralement à détruire le principal charme qui nous entraîne aujourd'hui vers les femmes, et qui, résulté d'une suffisante harmonie entre la diversité sociale et la diversité organique, suppose les femmes dans une situation essentiellement passive et spéculative, qui ne peut d'ailleurs empêcher leur juste participation à toutes les grandes sympathies sociales.
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Si un tel principe de répulsion pouvait être poussé jusqu'à son extrême lîmife naturelle, j'ose avancer qu'il se présenterait comme directement opposé à la reproduction de notre espèce, ce qui ramène, à cet égard, le point de vue biologique, plus intimement lié là qu'ailleurs au point de vue sociologique.
Tout ceci vous semblera peut-être trop étendu pour une discussion que je regarde comme provisoirement terminée; mais, par ce motif même, je tenais à mieux caractériser nos principales dissidences. Au reste, quoique sans résultat actuel, je suis loin de regretter que vous Tayez engagée, car elle m'aura beaucoup servi à bien sentir les points essentiels sur lesquels doit porter, surtout, dans mon prochain traité, mon effort de démonstration statique envers un principe qui, malgré sa nature éminemment élémentaire, est encore aussi profondément méconnu d'un esprit aussi supérieur et aussi dignement préparé. Mais permettez-moi d'espérer, d'après ma propre expérience antérieure, ^ue cette situation de votre intelligence ne constitue vraiment qu'une dernière phase passagère de la transition négative propre à notre temps. 11 me resterait seulement à expliquer pourquoi cette phase a duré plus longtemps pour vous que pour moi, par des motifs, jusqu'ici peu appréciables, inhérents soit à nos organisations, soit peut-être aussi à nos éducations, soit surtout, je présume, à nos positions respectives.
Quoiqu'il me reste bien peu de place, je ne terminerai pas sans vous annoncer l'heureuse impression produite sur M. de Blaînville par sa lecture approfondie de votre important ouvrage, au-delà même de ce que j'avais espéré. 11 ne m'a pas encore rendu mon exemplaire, où
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il veut relire plusieurs passages essentiels ; mais j'ai reconnu que, malgré les fâcheuses préoccupations théologiques qui menacent d'altérer sa vieillesse, son éminente nature philosophique n'avait pu s'empêcher de sentir dignement, non seulement la haute puissance intellectuelle manifestée si énergiquement dans ce grand travail, mais son aptitude spontanée à diriger vers la philosophie positive des esprits estimables sur lesquels mon ouvrage n'aurait pas d'action directe, par suite d'une trop grande opposition. En un mot, M. de Blainville a fort bien apprécié Theureuse coïncidence naturelle de nos deux efforts philosophiques. A ce propos, donnez-moi, je vous prie, quelques nouvelles de votre traducteur, que je ne connais encore que par vous, Marrastne m'en ayant jamais parlé.
Je suis charmé des bons renseignements que vous fournit notre jeune collègue, M. Bain, sur les chances prochaines du positivisme en Ecosse. Au sujet de cette indispensable expression, spontanément présentée à chacun de nous, savez-vous que notre commune philosophie est vraiment la seule qui se désignera enfin, dans Tusage universel, par une dénomination dogmatique sans emprunter aucun nom d'auteur, comme on Ta toujours fait jusqu'ici, depuis le platonisme jusqu'au fouriérisme? Le mot catholicisme avait, il est vrai, cette qualité intrinsèque; mais il a été absorbé, de fait, par le nom de christianisme. Je crois que nous devons nous féliciter beaucoup de cette distinction caractéristique, aussi utile qu'honorable.
Il n'y a rien de nouveau dans ma situation polytechnique, aucune mutation individuelle n'étant encore opérée.
J'ai vu récemment M. Balard, revenu de Montpellier
8 déc. 1843. MILL A COMTE 283
au commencement de ce mois; il espère toujours aller vous voir à Londres avant la fin de 1843.
Je n'ai pas encore reçu la visite que vous m'annoncez de M. Austin ; mais vous pouvez compter que je Taccueil lerai cordialement.
Avez-vous revu Mazhar-Effendi? Quanta moi, je n'en ai aucune nouvelle.
Tout à vous fraternellement,
A'^ Comte.
MILL A COMTE
(Reçu le dimanche 10 décembre 1813.) (Répondu le samedi 23 décembre 1843.;
India House, le 8 décembre 1843.
Mon cher Monsieur Comte,
Puisque vous jugez que la discussion, qui a tenu dernièrement une si grande place dans notre correspondance, est maintenant parvenue au point au delà duquel elle ne peut plus être portée avec avantage, je m'abstiendrai de la prolonger, en y ajoutant des observations quelconques sur votre dernière lettre. Cette lettre n'a nullement ébranlé ma conviction, comme en effet elle n'y était pas destinée, mais seulement à mieux constater les points de divergence entre nos deux ma-
Wf MILL A COMTE 8 déc. m3.
nières de penser. Je dois dire pourtant que, plus je médite cette question, et plus je me raffermis dans mon opinion, qui, de très ancienne date chez moi, ne s'est pas trouvée démentie, mais certainement contirmée, par les faits qui se sont présentés à mon observation dans la vie; en quoi elle diffère de beaucoup d autres opinions, que J'avais seulement acceptées de la philosophie nf'^tçative de mon temps, et que j'ai depuis modifiées ou abandonnées. Permettez-moi de dire aussi que notre discussion, par cela même qu'elle n'a pas changé mon opinion, a nécessairement tendu à la fortifier ; car, malgré l'élaboration plus complète que vous vous proposez de donner à cette question, dans le Traité dont vous allez commencer la préparation, je suis bien persuadé que vous possédez parfaitement tout ce qu*on peut dire de mieux à l'appui d'une doctrine à laquelle vous tenez si fortement, et je crois que ce qui vous reste à dire ne pourra plus être que le commentaire, en quelque sorte, de ce que vous m'avez déjà indiqué.
('etle discussion a laissé chez moi, à d'autres égards, des tra<'es permanentes, et je pense qu'elle aura un certain effet sur la direction de mes travaux à venir. Je vois de plus en plus que c'est la statique sociale qui maintenant appelle surtout les esprits convenablement préparés. Vous avez fondé définitivement la sociologie dynamique» et nul esprit émancipé, suffisamment pourvu de connaissances positives, ne peut manquer à reconnaitredans votre grande loi du développement humain, et dans ses divers corollaires, une explication vraie de Tensemblo du passé social, et la prophétie d'un avenir indéfini. Il importe à présent que la statique sociale soit maintenue uu niveau de la dynamique, qui, sans elle, no peut pas être, comme vous ledites très bien, suffi-
8 déc. 1843. MILL A COMTE 285
samment rationnelle, ni surtout servir nullement à contrôler Tanarchie actuelle des doctrines sociales. Pour cela, je crois qu'il faut surtout travailler à perfectionner, ou plutôt, on peut presque dire, à créer Téthologie, en appréciant convenablement la nature et le degré des effets éthologiques produits, soit par l'organisation, soit par les diverses circonstances extérieures. Je conviens avec vous que dans ces spéculations, où la méthode des résidus doit nécessairement devenir d'un usage très étendu, l'ordre des soustractions partielles n'est rien moins qu'indifférent. On doit, ce me semble, commencer par soustraire les influences dont l'effet comporte, avec le plus de facilité et de précision, l'appréciation directe : ce seront, le plus souvent, celles qui ont le plus d'importance réelle, mais peut-être pas toujours. Au reste, on devra probablement procéder tantôt du dehors en dedans, tantôt en sens inverse, suivant les moyens qu'on a d'apprécier directement les effets dus soit à une position extérieure quelconque, soit à un type quelconque d'organisation. Je me promets, à ce propos, de lire le cours de M. de Blainville, ou du moins la partie qu'il en a livrée au public ; je regrette beaucoup que ce travail ne soit pas publié intégralement. J'ai commencé à lire les œuvres anglaises de M. Spurzheim, et je ne négligerai pas les ouvrages que vous m'avez indiqués de cet auteur. Je voudrais essayer de me rendre propre à faire quelque chose pour l'éthologie, qui sera probablement, quoique je ne sache pas encore sous quelle forme, le sujet du premier livre que j'écrirai.
Je compte sur la lecture très prochaine de votre petite brochure sur l'École polytechnique, qui, d'après votre indication, doit être à peu près terminée, et qui, si elle
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n'influe pas immédiatement sur la constitution à donner à cette importante Ecole, attirera du moins, sans doute, l'attention publique par Topportunité de sa publication. Je désire vivement que les mutations à faire dans le personnel polytechnique s'opèrent de manière à vous rendre enfin la justice qu'on vous refusa si indignement à la dernière occasion, et j'attends avec impatience le dénouement de cette sorte de crise.
Quant à mon traducteur, dont Marrastne m'a jamais dit le nom, je ne sais rien à son égard, que ce que je vous ai déjà annoncé.
J'écrivis à Marrast, il y a plusieurs mois, une lettre un peu chaleureuse, pour le déterminer à veiller sur la fidélité de la traduction, notamment en ce qui regarde le juste hommage que j'ai rendu à votre ouvrage et à vous-même. Je n'ai pas reçu de réponse, ce qui tient peut-être, de la part de Marrast, à son étourdissante occupation de journaliste, qui lui permet rarement de m 'écrire. Au reste, je ne compte pas beaucoup sur cette traduction, et je ne serai nullement étonné si elle n'a jamais lieu, ce qui vaudrait beaucoup mieux que des suppressions quelconques.
Je suis bien flatté de l'honneur que M. de Blainville a rendu à mon livre par une lecture soigneuse, et par la haute approbation qu'un esprit si supérieur a bien voulu lui témoigner. Dans mon propre pays, cet ouvrage a un succès bien au delà de ce que j'avais espéré. La plupart des esprits compétents, soit à juger, soit seulement à profiter de ce genre de spéculations, ont pris ou se préparent à prendre connaissance de ce livre, et les opinions qu'ils expriment lui sont, jusqu'ici, très favorables. Ce qui vous étonnera peut-être, l'école anglocatholique, sur laquelle je vous donnai autrefois
8 déc. 1843. MILL A COMTE 287
quelques renseignements, et qui a pris une importance très considérable, quoique seulement passagère, dans notre public spéculatif, a trouvé bon d'afficher une haute protection démon ouvrage. Leurs divers organes lui ont consacré des articles, quelquefois assez remarquables, et on me dit qu'à Oxford, où ils sont très puissants, tout le monde me lit. C'est à peu près comme si de Maistre préconisait votre grand ouvrage. Vous comptez bien qu'ils font ceci avec de nombreuses réserves, surtout sous le rapport religieux ; mais cela vaut mieux à tous égards que s'ils me louaient sans restriction. D'un autre côté, on me lit à Cambridge, pour se préparer aux examens de l'université, car M. Whewell y interroge les élèves sur son propre ouvrage, et comme on pense qu'il dirigera volontiers des questions dans le sens des doctrines que j'ai combattues, on lit mon livre afin de savoir ce qu'elles sont.
Je n'ai pas revu Mazhar-Effendi. Je suis parvenu à savoir qu'il a quitté Londres, où probablement il n'est pas encore revenu. Quand il sera de retour, il trouvera mon dernier billet, et j'aurai fait à son égard tout ce
qui dépendait de moi.
Votre dévoué,
J. S. MiLL.
:2l:t8 COMTE A MILL 23déc. 1843.
COMTE A xMILL
Paris, le samedi 33 décembre 1843.
Mon cher Monsieur Mill,
Quoique la discussion philosophique qui vient de dominer notre correspondance pendant quelques mois n'ait point finalement ébranlé chez vous une opinion que, de mon côté, je persiste, non moins fermement, à croire erronée et dangereuse, permettez-moi cependant d'espérer encore que votre persévérance à cet égard n'est pas irrévocable, et qu'elle cédera plus tard à Tinfluence spontanée de vos propres méditations, peut-être même avant l'époque où ces réflexions pourront être fortifiées par ce que j'ai à écrire spécialement sur ce grave sujet dans mon prochain ouvrage. Sans doute ces démonstrations ultérieures se rapporteront, en germe implicite, aux indications ébauchées par mes dernières lettres, comme celles-ci, à leur tour, étaient déjà essentiellement contenues en diverses parties de mon traité fondamental. Maisvous savez mieux que personne rextrême différence qui existe, soit scientifiquement, soit surtout logiquement, entre quelques aperçus indirects ou détachés et une appréciation vraiment systématique exposée d'après tous les précédents convenables ; vous connaissez très bien l'efficacité supérieure d'une telle élaboration directe et spéciale, non seulement envers la masse des lecteurs éclairés, mais même quant aux juges les plus éminents.
23déc.l843. COMTE A MILL 289
Je serais, à vrai dire, fâché que vous fussiez disposé d'avance à ne voir, dans mes explications ultérieures, sur une telle hérésie, qu'une sorte de commentaire méthodique des vues indiquées sommairement par mes dernières lettres ; vous reconnaîtrez alors, j'espère, qu'il y aura beaucoup plus, et que j'exposerai des considérations puissantes que je n'ai pu encore aucunement ébaucher, parce qu'elles eussent exigé un préambule trop étendu pour notre cadre épistolaire. Malheureusement, vous ne pourrez constater cela que dans quelques années, parce que je suis décidé à ne laisser paraître qu'intégralement le traité que je commencerai bientôt, et qui, comme vous savez, doit avoir quatre volumes. Mes lettres peuvent d'autant moins donner une idée convenable de l'ensemble de ma démonstration à ce sujet que, je dois vous l'avouer aujourd'hui, elles n'ont été précédées d'aucune préparation spéciale ; je les ai écrites sans brouillon, comme toutes les précédentes, et sous la simple inspiration du moment, en prenant les diverses faces de la question dans l'ordre indiqué par vos propres objections. Peut-être aurais-je mieux fait de surmonter cette fois, vu la gravité du cas, ma répugnance invétérée pour toute préparation épistolaire. Je n'ose pas néanmoins espérer que j'eusse mieux réussi à vous convaincre, parce que le moment n'est point encore venu probablement ; envers les esprits de votre trempe, c'est surtout la spontanéité qu'il faut attendre, sans que rien puisse la remplacer suffisamment. Au reste, je ne puis m'empècher de réfléchir, à ce propos, que, si jamais notre correspondance se publie, ce qui, hélas ! pourrait bien nous arriver enfin dans ce siècle où Ton imprime tout, c'est seulement chez vous qu'il faudra chercher mes lettres, dont il n'existera pas chez
J. s. Mill et Aug. Comte. 19
290 COMTE A MILL 23 déc. 1843.
moi la moindre trace, tandis que les vôtres y seront toujours précieusement conservées. Quant au sujet de notre fraternelle discussion, il me reste finalement l'espoir d'une convergence ultérieure, avant que vous ayez vous-même rien établi publiquement à cet égard. Ce serait d'un triste augure pour Tefficacité sociale de la nouvelle philosophie que de voir aujourd'hui ses deux principaux organes ne pouvoir s'accorder suffisamment sur une doctrine aussi fondamentale, et qui semble aussi élémentaire ; le spectacle d'une telle divergence constituerait une arme puissante pour la logique de nos adversaires sérieux ; mais j'espère qu'ils n'auront pas cette satisfaction. Mes espérances se fondent surtout sur rheureuse tendance de votre intelligence à agrandir constamment son sujet par suite d'un profond sentiment de ses connexités essentielles. Je vois avec joie, en effet, que cette discussion vous a spécialement poussé à méditer directement non seulement sur ce que vous nommez l'éthologie, mais sur l'ensemble de la statique sociale, dont cet ordre de spéculations sociologiques ne saurait, je crois, être séparé sans de graves inconvénients, à la fois logiques et scientifiques. Vous savez d'ailleurs, depuis longtemps, que le second volume du traité spécial de sociologie que je vais commencer doit être spécialement consacré à cette sociologie statique, où nous reconnaissons tous deux que réside maintenant le principal perfectionnement que doive recevoir la constitution philosophique de la doctrine iinale de la société humaine. J'espère beaucoup que l'exécution, presque simultanée, de ces deux opérations, aussi indépendantes qu'équivalentes, dissipera spontanément entre nous toute grave divergence pratique, et tendra puissamment à nous rattacher tous les penseurs véritables.
23 déc. 1843. COMTE A MILL 291
Au reste, j'éprouve ici le besoin de vous témoigner combien je suis sensible à la loyale et honorable expression naturellement incidente, dans votre dernière lettre, sur votre pleine adhésion systématique à ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, envers laquelle vous n'aviez pas eu encore l'occasion de formuler aussi explicitement votre opinion arrêtée, qui vient si heureusement corroborer mon intime conviction personnelle.
Plus j'ai lieu de méditer sur ce sujet, plus je sens avec évidence que cette théorie constituait en efl'et le nœud principal de la nouvelle fondation philosophique, qui, dans Tétat présent de Tesprit humain, n'avait plus besoin essentiellement que d'une extension effective de la méthode positive à Tensemble du développement social. Le dernier penseur éminent qui m'ait précédé, Kant, autant que j'en puis juger sans l'avoir lu, en devinant l'ensemble de sa conception d'après quelques renseigaements très imparfaits, me paraît n'avoir manqué la constitution finale de la nouvelle philosophie, dont il s'est, à divers égards, tant approché, que par suite de cette irréparable lacune, qui d'ailleurs ne pouvait être comblée que sous la secrète impulsion logique du grand ébranlement révolutionnaire.
Depuis ma dernière lettre, de nouvelles réflexions spéciales sur ma vraie situation polytechnique m'ont déterminé à ajourner encore la publication de mon discours sur notre école, qu'il serait dangereux de produire, jusqu'à ce que ma position personnelle soit suffisamment abritée contre la pédantocratie polytechnique, qui s'en trouvera naturellement fort choquée.
La petite crise de mutations actuelles semble devoir se prolonger; mais, quoique je sois certain que tout
292 COMTE Â MILL 23 déc. 1843.
sera mis en usage contre moi, je continue à penser, avec le public, que cette foison ne pourra parvenir à m'éviter, si ma chaire vient ainsi à vaquer réellement. Au reste, si je dois demeurer examinateur, je compte toujours faire auprès du Ministre, et avec beaucoup de chances de succès, la demande dont je vous ai parlé pour obtenir rinamovibilité; si la situation continue à rester incertaine, je n*attendrai pas même la fin du mouvement actuel, et je me propose de ne pas laisser finir janvier sans avoir fait à ce sujet une démarche que je n'ai retardée qu'en vue d'un prochain changement éventuel dans ma position.
Comme je ne commencerai qu'au printemps le premier volume de mon grand traité sociologique, je me suis décidé à écrire maintenant mon cours annuel d astronomie, dont la publication, qui m*est instamment demandée depuis dix ans, deviendra probablement impossible une fois que j'aurai entamé les travaux essentiels annoncés à la fin de mon ouvrage fondamental, et pour lesquels je n'aurai certes pas trop de toute l'activité philosophique à laquelle je puis encore prétendre.
Je commencerai demain cette rédaction, qui, j'espère, sera achevée quelques semaines après l'ouverture annuelle de mon cours oral (le dernier dimanche de janvier). Au mois de mars, j'aurai probablement le plaisir de vous envoyer ce volume accessoire, dont la publication vous a paru désirable ; je n'eusse, à vrai dire, trouvé personne pour me remplacer convenablement dans cet office secondaire, qui acquiert une certaine importance philosophique, à mes yeux, comme type caractéristique de Tesprit qui doit finalement diriger le véritable enseignement populaire.
23 déc. 1843. COMTE A MILL 293
J'ai VU Marrast, il y a quelque temps, au sujet de votre traduction ; il Ta confiée à un M. Mallet, professeur de philosophie au collège Saint-Louis, dont le nom même m'était jusqu'alors inconnu, en sorte que j'ignore à laquelle de nos coteries ou écoles métaphysiques il appartient réellement.
Du reste, la triste santé de ce jeune homme parait devoir Tempècher finalement d'accomplir cet office, que Marrast m'a promis, en ce cas, de confier au jeune Bernard dont je vous ai parlé autrefois, et dont l'intelligence ainsi que l'activité sont aussi certaines, malgré son entière obscurité actuelle, que la scrupuleuse fidélité.
Je suis d'ailleurs charmé, indépendamment de ce qui me concerne, que vous ayez, en général, repoussé d'avance toute suppression quelconque, qui, en vue de mieux plaire au lecteur français, altérerait nécessairement soit la principale destination de votre précieux ouvrage, soit, au moins, sa propre physionomie caractéristique.
C'est avec autant de plaisir que de surprise que j'ai appris l'étrange accueil dont vous honore la nouvelle école anglo-catholique d'Oxford ; je n'aurais pas eu aussi bonne opinion de leur portée philosophique. Au reste, je puis, en revanche, vous annoncer simultanément une sorte de disposition équivalente, quoique moins abstraite probablement, que je vois maintenant envers moi chez nos principaux meneurs jésuitiques, dont le plus actif, sinon le plus important, celui qui est spécialement chargé ici de renouer la géométrie avec la théologie, m'a fait, il y a quelques mois, de singulières visites, quoique je Taie toujours reçu sans la moindre concession de formules. Vous savez que j'ai
294 COMTE A MILL 23 déc. 1843.
. émis, dans une note, le vœu de voir aujourd'hui surgir un débat direct et vraiment philosophique entre notre école positive et Técole franchement catholique, en éliminant, d'un commun accord, l'inconséquente métaphysique protestante ou déiste ; en même temps, j'ai nettement indiqué que cette utile épuration des discussions actuelles ne me semblait guère réalisable, surtout vu Textrème médiocrité spéculative des organes vivants du catholicisme. Si, chez vous, on y peut mieux parvenir, j'en serais fort aise, sans y compter beaucoup.
Les tentatives faites envers moi n^avaient, je crois, au fond, d'autre but essentiel que d'éprouver si j'étais susceptible de corruption quelconque, ou, au moins, de vendre mon silence, sous telle ou telle forme ; car, en réalité, tous ces gens-là, malgré leur étalage systématique, ne me semblent sérieusement occupés aujourd'hui que de pures intrigues personnelles. Qu'en pensez-vous?
.Fui eu la satisfaction, il y a quelques semaines, de recevoir M. Austin, que je vous remercie beaucoup de m'avoirfait connaître, et qui m'a paru un homme très recommanduble, soit par la rectitude et la solidité de son intelligence, soit par la loyauté et l'élévation de son caractère moral. En lui rendant sa visite, j'ai eu le plaisir de causer avec sa femme, qui m'a semblé une personne vraiment distinguée, je n'oserais pas dire supérieure, assurément fort aimable, quoiqu'elle ne soit |>eut-ètre pas assez exempte de cette tendance blue qui faisait tant frémir Byron ; ses sentiments me paraissent d'ailleurs encore plus satisfaisants que ses idées. Vous pouvez compter que je ne négligerai aucune occasion d'entretenir d'aussi intéressantes rela-
17 janv. 1844. MILL A COMTE 295
tions, qui me seraient vraiment précieuses au milieu d'un isolement habituel que vous savez maintenant être indépendant de toute disposition misanthropique ; malheureusement, la diversité de nos habitudes et Téloignement de nos domiciles ne me permettent guère d'espérer que ces agréables entrevues puissent devenir aussi fréquentes que je le désirerais.
Si Mazhar-EflFendi n'apprécie pas suffisamment le précieux avantage que je lui ai procuré en lui permettant d'entrer en contact avec vous, tant pis pour lui ; mais vous n'avez plus certainement aucune ouverture nouvelle à lui offrir.
Je n'ai pas revu le bon M. Balard depuis que je vous
en ai parlé ; mais je présume, d'après ses dernières
dispositions, qu'il aura bientôt la satisfaction de vous
voir.
Votre dévoué,
A*® Comte.
MILL A COMTE
(Reçu le samedi 20 janvier 1844.) (Répondu le mardi 6 février 1844.)
India House, le 17 janvier 1844.
Mon cher Monsieur Comte,
Je suis, comme vous voyez, un peu en retard pour ma réponse à votre dernière lettre, ce qui tient surtout
296 MILL A COMTE 17 janv. 1844.
à un nouveau dérangement chronique de ma santé, qui gêne considérablement ma faculté de penser. Je crains que ma lettre actuelle ne se ressente un peu de cet affaiblissement, d'autant plus que la paresse d'esprit qui en est la suite me décide, pour la première fois depuis le commencement de notre correspondance, à vous écrire sans faire de brouillon. Je vous préviendrai à ce propos que, malgré mon habitude à cet égard, je ne suis pas, par rapport à la conservation de notre correspondance, en meilleur état que vous : je garde soigneusement toutes vos lettres, mais je n'ai pas conservé les miennes, pas même en brouillon, excepté toutefois les parties qui se rapportent à notre grande discussion récente, que j'ai transcrite en entier sur vos lettres et sur les miennes, et recueillie dans un livre.
Il est fort peu probable que je me trouve naturellement amené à imprimer quelque chose d'un peu important sur la question dont il s'agit, avant d'avoir eu l'occasion de lire votre traité de sociologie, malgré le retard nécessairement produit par votre intention de ne le faire paraître qu'intégralement.
Quant à cette résolution elle-même, bien que j'en doive nécessairement retirer un vrai désappointement, en ne lisant pendant plusieurs années rien de vous, et en ne pouvant suivre, comme je l'ai faitjusqu'ici, le progrès de votre grande entreprise philosophique, je dois pourtant applaudir à votre décision. Cette élaboration, en effet, ne me paraît pas susceptible d'être appréciée ou même étudiée avec Iruit, si ce n'est dans son ensemble. V'ous avez déjà donné toutes les idées de philosophie sociologique qui soient, à mon sens, vraiment propres à être accueillies attitré de préparation : il reste à présent à établir systématiquement, dans leur connexité,
17 janv. 1841. MILL A COMTE 297
les principales doctrines de la science sociale ; et une publication partielle serait aussi peu propre à remplir ce but-là, qu'elle Teût été dans le cas, par exemple, de mon propre livre.
Je croyais avoir donné, dans favant-dernier chapitre de mon ouvrage, une adhésion publique complète à voire loi fondamentale de révolution humaine. J'en avais certainement l'intention bien arrêtée. Je n'ai pas le moindre doute, ni sur la vérité et Tuniversalité de cette grande loi, ni sur sa susceptibilité de servir de fondement à l'explication des principaux faits secondaires du développement humain, ce que je n'aurais jamais cru possible, à un degré si complet, avant les preuves nombreuses que vous en avez données dans votre grand ouvrage, en réalisant, à tant d'égards importants, cette explication C'est parce que le trwail dynamique se trouve par là dans un état déjà assez avancé, que je regarde rétablissement des prin»tipes de la statique comme devant occuper la place la plus importante dans la phase prochaine de notre entreprise.
Je serai vraiment heureux, si la traduction de mon livre vient enlin à dépendre du jeune Bernard, que je préférerais dé beaucoup à un professeur quelconque ignoré, non seulement par ce que vous m'en dites, mais encore plus parce que vous exerceriez naturellement sur lui une autorité morale qui empêcherait toute atteinte grave à l'exactitude soigneuse qu'exige une pareille tâche.
Je suis très content de l'impression qu'ont faite sur vous M. et M""® Austin. Le premier mérite bien tout ce que vous dites à sa louange, soit sous le rapport de son intelligence, soit par l'élévation de son caractère et par la noblesse de ses sentiments. C'est d'ailleurs
298 MILL A COMTE 17jan?. 1844.
rhomme le plus dénué de préjugés, conservatoires {sic) ou révolutionnaires, religieux ou anti-religieux, qu'on puisse trouver peut-être dans toute l'Angleterre. Sa femme est non seulement très aimable, mais vraiment supérieure, quoique je connaisse des femmes qui la dépassent intiniment. C'est par le bon sens des idées, et par la clarté et Télégance de Texpression qu'elle excelle le plus, soit dans la conversation, soit dans le peu qu'elle a écrit. Quanta la tendance blue, je crois qu'elle s'en défendrait très vigoureusement. Son genre de vanité me semble tout autre, c'est du reste, un reproche qui atteint tout naturellement toute femme qui se mêle de littérature.
Mon ami Bain me mande qu'à sa recommandation un libraire d'Aberdeen y a fait venir deux exemplaires de votre grand ouvrage. 11 ajoute : « The bookseller who ordered them fourni H impossible lo procure them in Londoriy ivhich he ascribed, I know not wilk what trulh^ lo a greal and sudden demand for Ihe bookj Ihrough ihe country (1). » 11 est certain que votre nom se rencontre aujourd'hui beaucoup plus souvent dans les feuilles périodiques. Je ne vois pas encore beaucoup de citations un peu considérables, si ce n'est dans les articles de notre ami Lewes.
Les tentatives des meneurs jésuitiques auprès de vous m'amusent beaucoup. Je crois nos chefs anglocatholiques beaucoup plus consciencieux. 11 y a même parmi eux quelques esprits supérieurs.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
(1) Leiibraire qui les a commaDdcs n'a pas pu se les procurer à Londres, ce qu'il attribue, je ne sais avec quelle vérité, à une grande el subite demande du livre, dans le pays.
6 fév. 1844. COMTE A MILL 299
COMTE A MILL
PariSf le mardi 6 février 18&4.
Mon cher Monsieur Mill,
J'ai appris avec peine, par votre dernière lettre, que vous veniez de retomber dans l'indisposition chronique qui vous avait longtemps troublé Tan dernier. Sans avoir encore le bonheur de vous connaître personnellement, je suis conduit à penser, d'après vos indications directes ou indirectes, confirmées par les renseignements de nos communs amis, que vous auriez vraiment besoin de passer, de temps en temps, un hiver hors d'Angleterre, dans un pays plus sec et plus chaud, et je vous engage à bien examiner cet avis, en ne négligeant pas de Texécuter, autant que votre position le comporte, si vous en reconnaissez finalement la justesse, ce que vous seul pouvez l'aire convenablement. Je ne connais pas les usages de votre administration ; mais, quelque précieuse qu'y doive être votre coopération personnelle, il me semble qu'on ne vous y refuserait pas un congé ainsi destiné au raflermissement de votre santé; Naples ou Lisbonne, etc., vous permettraient ensuite de braver impunément, pendant plusieurs années, le séjour splèenique de Londres. Qu'en pensent, non vos médecins, auxquels vous croyez peu, mais ceux de vos amis qui sont biologistes?
Votre pleine adhésion à ma résolution de publier intégralement ma prochaine Sociologie m'a fait beau-
300 COMTE Â MILL 6 féT. I&i4 .
coup de plaisir, en achevant de dissiper toute incertitude sur ce parti, à l'égard duquel, quelque ferme que soit ma conviction, je n'aurais pu m'empêcher de conserver quelques doutes graves, si je vous avais trouvé d'avis contraire. Mais, à vrai dire, le cas ne le comportait guère, tant est évidente la nécessité de ne pas scinder une telle publication, qui, suivant votre judicieuse comparaison, n'en serait pas plus susceptible assurément que votre propre livre.
C'était tout autre chose pour mon ouvrage fondamental, où j'avais à élever graduellement le public, comme moi-même, au vrai point de vue final de la nouvelle philosophie; si la publication en eût été immédiatement complète, la plupart des lecteurs, même philosophiques, auraient échappé à cette rude échelle que je les ai forcés de gravir avec moi, et se seraient aussitôt jetés sur les derniers volumes, de manière à faire essentiellement avorter mon plan d'éducation logico-scientilique. Je suis donc loin de regretter que les circonstances m'aient alors obligé de suivre un mode que j'aurais, j'ose le dire, pareillement adopté si le choix m'en eût été pleinement libre.
En vous parlant, dans ma dernière lettre, de l'adhésion explicite que vous veniez de formuler récemment à l'ensemble de ma théorie d'évolution, je ne pensais nullement à présenter comme incomplète à cet égard l'honorable appréciation dont vous m'avez si loyalement honoré aux yeux des penseurs européens, et pour laquelle je ne saurais jamais conserver trop de profonde reconnaissance. J'avais seulement voulu dire que votre sujet ne vous ayant pas conduit, ni pu conduire, à développer directement votre opinion formelle sur la réalité de rensemblc de cette théorie historique, la mani-
6 fév. 1844. COMTE A MILL 301
festation spéciale que vous aviez eu Toccasion de formuler dans une de vos dernières.lettres m'avait été extrêmement précieuse, comme toute importante approbation émanée de vous, en augmentant ma propre confiance, non seulement dans la justesse intrinsèque, mais aussi dans l'opportunité actuelle d'une telle conception, d après laquelle, en effet, je pense, d'accord avec vous, que la sociologie statique devient maintenant la doctrine la plus urgente à constituer pour achever de consolider la nouvelle philosophie sociale.
Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à publier séparément quelques exemplaires du discours préliminaire, qu'on imprime en ce moment, du petit Traité philosophique d'Astronomie populaire, qui ne pourra paraître qu'à la fin d'avril. Ce discours représente le discours d'ouverture de mon cours annuel, coupé cette année en quatre séances orales, dont j'ai déjà fait deux, au lieu de la séance monstre de trois ou quatre heures que j'avais eue Tan dernier; je me trouve très bien de ce partage, et mon auditoire aussi, dont M""* Austin et M. Austin ont bien voulu faire partie jusqu'ici. En publiant à part ce discours, d'une centaine de pages, sous le titre propre de Discours sur l'Esprit positifs je me suis proposé de donner une idée sommaire de la nouvelle philosophie à ceux qui ne peuvent ou ne veulent affronter la lecture de six énormes volumes, dont toutes les principales conceptions y sont rapidement indiquées, avec un caractère convenable d'unité philosophique. C'est, en un mot, une sorte de manifeste systématique de la nouvelle école, et peutêtre penserez-vous que, à ce titre, il comporte une véritable importance, indépendante de celle de l'ouvrage didactique dont il formera d'ailleurs le préambule. En
302 COMTE A MILL 6 fév. 1^4.
accordant à mes libraires la faculté gratuite de vendre, à leur profit, en sus de l'édition du volume astronomique, trois cents exemplaires de ce discours initial, je lésai seulement assujettis à me remettre c^n^ autres exemplaires, pour donner à mon gré. Je compte sur votre coopération pour en placer utilement chez les cerveaux anglais qui vous paraîtront le mieux disposés à un tel effet.
A cette fin, je vous en enverrai directement, sans aucun nouvel avis, dix exemplaires, vers la fin de ce mois, et je vous en tiendrai rfto: autres en réserve, si le besoin s'en faisait sentir. Vous êtes d'ailleurs pleinement libre, sans me consulter davantage, de faire traduire en anglais ce discours, au cas où vous le jugeriex utile à rinstallation de la nouvelle école philosophique; je m'en rapporte entièrement là-dessus à votre zèle judicieux.
Je dois vous renouveler mes sincères remerciements pour le plaisir que vous m'avez procuré en me faisant connaître la famille Austin. Non seulement je sens de plus en plus combien M. Austin mérite l'estime intellectuelle et morale que je lui ai d'abord vouée, mais j'apprécie encore, mieux qu'au début, le rare ensemble de qualités qui caractérise l'aimable M"'* Austin. Je conviens maintenant que je l'avais primitivement jugée avec un peu trop de sévérité, surtout quant au bluisme, qui, au fond, est loin de sa nature, et même de ses habitudes; je lui trouve maintenant, au contraire, beaucoup de ce que nous autres Français appelons bonhomie, et ce n'est pas un petit mérite, à mes yeux, surtout chez une dame. Vous pensez bien d'ailleurs que cette modification de ma première opinion résulte seulement d'une appréciation plus complète et plus attentive, sans
6 fé?. 1844. COMTE A MILL 303
aucun mélange de la petite inclination favorable qui doit résulter de Tassiduité de cette aimable dame à mes séances du dimanche. Je regrette réellement que Tensemble de nos habitudes respectives et Téloignement de nos domiciles ne me permettent pas de fréquenter davantage des personnes aussi intéressantes à tous égards, avec lesquelles je me sens déjà presque aussi à Taise qu'après plusieurs années de relations, ce qui est pour moi une condition fort importante, et pour ainsi dire indispensable, que j'ai vu très rarement remplie envers vos compatriotes.
J'ai trouvé là une pleine conhrmation spéciale de vos récentes nouvelles sur le subit accroissement de dissémination qu'éprouvent aujourd hui, en Angleterre, mon nom et mon ouvrage. Vous concevez bien que je vous jrapporte la majeure partie de ce retentissement imprévu, qui n'aurait certes pu avoir lieu, du moins à un tel degré, sans la noble manifestation décisive dont vous avez eu le courage de m'honorer publiquement. Au reste, cet éclat inattendu ne m'inspire aucun désir de m'en enquérir plus spécialement, et j'y vois, au contraire, de nouveaux motifs d'apprécier et de maintenir mon heureuse abstinence systématique de toute lecture semblable ; car, sans ce sage régime, la faiblesse humaine m'exposerait peut être, comme tant d'autres penseurs, à me laisser trop affecter, soit en bien, soit en mal, mais toujours au détriment de mes méditations continues, des divers jugements dont je deviens ainsi Tobjet, et qu'il m'est beaucoup plus doux d'ignorer, en me tenant à la paisible lecture de mes chers poètes. Toutefois, comme cet émoi peut, à quelques égards, devenir utile à l'essor, et surtout à l'installation de Técole positive, je pense que le Discours que je vous
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enverrai prochainement pourra contribuer à stimuler ou à entretenir cette attention déjà accordée chez vous par les esprits actifs à la nouvelle philosophie, un peu avant le temps où j'avais, en effet, prévu qu'on ne manquerait pas d'y prendre garde.
Je viens de faire tout récemment la démarche décisive dont je vous avais parlé dès le mois de mai dernier, au sujet de la crise que j'ai eu si iniquement à subir, et qu'il s'agit de rendre désormais impossible, en obtenant directement du ministre de la guerre l'institution à vie de mes fonctions d'examinateur. Mon entrevue officielle avec le ministre, quoique très courte, suivant l'usage, a été satisfaisante, et je lui ai laissé une lettre explicative en m'assurant qu'il la lira en personne et avec attention. Toutefois, je sais que le succès d'une telle demande est très difficile, à cause de certains préjugés ministériels contre cette inamovibilité.
Mais, outre la gravité et l'urgence de mes motifs généraux et spéciaux, je me suis assuré de plusieurs appuis éminents, qui mettent un honorable empressement à faire valoir auprès du ministre mes raisons et mes droits, en même temps que mes titres personnels. Je me trouve d'ailleurs en une sorte de sympathie spontanée, à la fois positive et négative, avec lui, à raison de notre commune manière d'apprécier la pédantocratie polytechnique, et aussi en vertu de nos identiques antipathies personnelles.
Cette concordance peut faciliter mon succès, surtout en un temps où le ministre vient d'entreprendre contre les coteries dominantes une grave mesure, que je suis peut-être le seul, dans la classe spéculative, à approuver sincèrement. Au pis aller, si je n'obtiens
6 fév. 1844. COMTE A MILL 305
pas l'objet formel de ma demande, je me serai du moins assuré, par ce recours franc et décisif, une suffisante garantie contre le retour des infâmes intrigues sous lesquelles j'ai failli succomber Tan dernier, et qui désormais se trouvent ainsi dévoilées de manière à ne pouvoir guère être sérieusement reproduites; or, c'est là, pour moi, l'essentiel, puisque je suis, au reste, très peu formaliste. Je ne me serais jamais gravement inquiété de mon assujettissement annuel, si on n'avait tenté d'en abuser pour me perdre. Entin, les mutations qui semblent maintenant sur le point de s'achever dans notre personnel polytechnique me laissent encore la chance raisonnable d'un autre changement de position, par un heureux avènement, quoique tardif, à ma chaire ; mais cet effet n'est pas certain, il va dépendre du premier choix qu'on fera détinitivement.
Tout à vous,
k^ Comte.
Je pense bien que vous n'oublierez pas notre jeune confrère écossais dans la distribution prochaine du Discours sur f Esprit positif; aussi me dispenserai-je de rien adresser de ce côté.
J'ai écrit àMarrast, il y a huit ou dix jours, au sujet de votre traduction, dont j'aurais désiré pouvoir vous donner quelques nouvelles; mais je n'ai encore reçu aucune réponse, en sorte que j'ignore quel sera linalement le traducteur ; je désirerais bien, comme vous, si cela se peut sans nuire à personne, que ce fût le jeune Bernard, sur lequel j'exercerais, en effet, une influence naturelle, mais qui d'ailleurs serait fort disposé spontanément à une scrupuleuse Hdélité, si indispensable, à tous égards, en un tel cas.
J. s. Mill et Âug. Comte* 2u
306 MILL A COMTE 3 avril 1844.
MILL A COMTE
(Reçu le vendredi 5 avril 18 J t.; (Répondu le l'*^ mai 1844.)
India House, le 3 avril 1844
Mon cher Monsieur Comte,
Depuis plusieurs jours, deux exemplaires de voire Discours me sont parvenus par Fintermédiaire de M'»« Austin, qui m*en promet encore trois par la première occasion, et je viens d'en recevoir cinq directement. Je commence à les placer le plus convenablement que je le puis, en évitant d'en donner à ceux sur qui on peut compter pour en acheter, et qui le peuvent sans aucun inconvénient. Ce petit sommaire m'est parvenu au moment où je faisais une nouvelle lecture sérieuse de votre sixième volume, qui, en raison de sa publication plus récente, et aussi parce que je l'avais laissé emporter en Ecosse par mon ami Bain, était celui de tous que j avais lu le moins souvent. J'ai trouvé dans le Discours un résumé admirable des conclusions générales de votre système, avec quelques éclaircissements accessoires. Mais plus j'y réfléchis, plus il me semble merveilleux que vos artisans parisiens puissent comprendre cela. Sans doute, puisqu'ils y portent un intérêt soutenu, ils doivent en recueillir un certain fruit, et je suis bien persuadé que ce qu'ils en retirent doit nécessairement leur profiter beaucoup. Mais il me semble très difficile, même pour les intelligences très cultivées, de se placer
3 avril 1844. iMlLL A COMTE 307
au point de vue philosophique de ce petit traité, sans s'y être élevé graduellement par la préparation des six volumes de votre grand Traité. Je trouve, de même*, qu'il nepourrait résulter qu'un avantage très problématique de la traduction actuelle de votre Discours en anglais. Les principes logiquesénoncés dans ce Discours^ dans une forme nécessairement abstraite, feraient ici peu d'effet, sans avoir élé précédés de Texposition concrète. Ceux même à qui ces principes ne répugneraient pas, n'en sentiraient probablement pas assez la valeur et la portée, tandis que des lecteurs mal préparés, qui craignent le travail lent et fatigant d'une étude suivie de votre Cours, se croiraient le droit déjuger définitivement votre philosophie d'après une appréciation rapide d'un petit écrit, qui leur semblerait, à tort, destiné à en présenter les titres, ainsique les principaux résultats. Le seul attribut caractéristique de la nouvelle philosophie, dont on aurait par cet écrit une suffisante connaissance réelle, ce serait son incompatibilité radicale avec toute théologie quelconque, et c'est précisément ce qu'il importe beaucoup qu'on ne reconnaisse pas encore, parce que cette idée, généralement répandue, détournerait de cette étude un grand nombre d'esprits, surtout jeunes, qui, si on ne les effrayait pas dans le commencement, finiraient par s'accoutumer à toutes les conséquences, même anti-religieuses, du positivisme. Le temps n'est pas venu où, sans compromettre notre cause, nous pourrons en Angleterre diriger des attaques ouvertes contre la théologie, même chrétienne. Nous pouvons seulement l'éluder, en l'éliminant tranquillement de toutes les discussions philosophiques et sociales, et en passant à Tordre du jour sur toutes les questions qui liii sont propres. Par conséquent, il me parait que
308 MILL A COMTE 3 avril 1844.
le propagandisme que vos ouvrages ne manqueront pas d'exercer en Angleterre comme ailleurs aura lieu par leur lecture directe. Ceux qui ajoutent une certaine culture scientifique à une émancipation, ou même à une demi-émancipation religieuse, sont presque toujours capables de lire votre livre en français, et la traduction ne leur en serait d'aucune utilité.
J'attends avec beaucoup d'intérêt votre cours populaire d'astronomie. Je désire vivement apprendre la manière dont vous présentez cette science à des esprits sans aucune préparation mathématique sérieuse. Nous avons chez nous des traités populaires d'astronomie, assez bien faits au reste, mais qui se contentent, comme à Tordinaire, d'en faire connaître empiriquement les résultats, sans donner, comme vous avez dû le faire, une idée nette et juste, quoique générale, de la méthode par laquelle la raison humaine est parvenue à découvrir et à démontrer les lois des phénomènes soustraits en apparence à ses principaux moyens d'exploration.
J'ai reçu dernièrement une nouvelle preuve de l'impression générale produite par le succès de ma Logiqiie, Un libraire m'a fait la proposition d'imprimer un petit recueil de discussions en économie politique, que j'ai écrites il y a longtemps, et que ce même libraire avait autrefois refusé de publier. H y a là des choses qui peuvent encore être utiles, et je me suis décidé d'accepter la proposition, en ajoutant à ce petit livre la réimpression d'un article de revue, dans lequel j'avais autrefois expliqué, à propos de l'économie politique, 'les principes de la méthode déductive. J'ai même encore l'idée, puisque mes méditations éthologiques ne seront pas mûres de longtemps, de faire en attendant ce qui ne serait pour moi qu'un travail de quelques mois, c'est-à-
3 avril 1844. ^ MILL A COMTE 309
dire un traité spécial d'économie politique, analogue à celui d'Adam Smith, qui n'est certainement plus au niveau de ce temps-ci, tandis que sa place n'est pas encore convenablement remplie. Je sais ce que vous pensez de l'économie politique actuelle : j'en ai une meilleure opinion que vous, mais si j'écris quelque chose là-dessus, ce sera en ne perdant jamais de vue le caractère purement provisoire de toutes ses conclusions concrètes, et je m'attacherais surtout à séparer les lois générales de la production, nécessairement communes à toutes les sociétés industrielles, des principes de la distribution et de l'échange des richesses, principes qui supposent nécessairement un état de société déterminé, sans préjuger que cet état doive, ou même qu'il puisse durer indéfiniment, quoiqu'en revanche il soit impossible déjuger les divers états de la société sans prendre en considération les lois économiques qui leur sont propres. Je crois qu'un pareil traité peut avoir, surtout ici, une grande utilité provisoire, et qu'il servira puissamment à faire pénétrer l'esprit positif dans les discussions politiques.
Tout à vous,
'/H UmJZ A MILL
COMTE A MILL
F-an^ le Mercredi 1-^ msK. ISm-
Mon cher 3lonsieur Mill,
i^mu\\\i*. y 'Mit élé privé depuis longtemps du plaisir de n*r<îVoir vo» lettres, et par suite aussi de celui d'y r/î(>ondre, j*ai eu cependant, pendant celte interruption exceptionnelle, des nouvelles rassurantes à votre /!((ijnl, non seulement par M"*"" Austin, mais, d'une nitini^re enclore plus directe, par la bonne visite de M. (irote, dont le retour a dû déjà vous donner, la Hrniainc! d(;rnière, d'heureuses informations sur moi. Le silence nic^nie de votre dernière lettre au sujet de volnî Hanlé aciuelle me donne lieu d'espérer, bien qirune assurance explicite ni'eùt mieux satisfait, que le nialais(^ ciironique dont vous vous plaigniez au début (le celle année est momentanément dissipé, sans toutelois pouvoir (Mns je le crains bien, radicalement surmonté autrement ([uVn vous décidant enfin à prendre quelques mois (1*111) repos véritable, qui ne saurait être assez eomplel tant (|ne vous resterez dans votre milieu aceoiilumé. (Test un besoin que, démon côté, sans que ma santé soil lornielloment altérée, j'éprouve moi- Miéme celle année assez vivement, par de fréquents troubles digeslifs, malgré la scrupuleuse régularité d'un régime sévi'^re, qui ne saurait empêcher, à cet e^^ard, rinlluence fatigante d\ine situation où, depuis plus de huit uns« je ne puis trouver trois semaines con-
l^^r mai 1844 COMTE A MiLL 3ii
sécutives de relâche vraiment libre. Le dérangement n'est pas venu au point de me décider à prendre, envers mes occupations professionnelles, un congé qui sans doute me serait aisément accordé, puisque je n'en ai jamais demandé, mais auquel je ne voudrais recourir qu'à la dernière extrémité presque. Je me suis borné à suspendre entièrement, depuis deux mois, la partie libre de mes occupations présentes, c'est-à-dire la rédaction de mon cours d'astronomie, pour la publication duquel j'avais soigneusement évité de contracter aucun engagement de temps. Quoique ce demi-repos soit loin de me suflire, je suis cependant assez retrempé, j'espère, pour reprendre, dès la semaine prochaine, la suite de ce petit travail, que je compte ainsi terminer vers la mi-juin, et dont l'impression marche concurremment, de manière à me permettre de vous envoyer ce volume en juillet, avant de commencer à l'Hôtel de ville ma corvée annuelle. Je me félicite beaucoup de l'importance que vous voulez bien y attacher, et j'espère qu'il la justifiera, comme offrant l'intérêt philosophique de constituer aujourd'hui un type direct de ce que doit ultérieurement devenir l'enseignement populaire, au moins chez les adultes, de manière à préparer le fond intellectuel d'un vrai système social : tel a, du moins, été mon but principal dans cette opération accessoire, qui, à mes yeux,, se trouve ainsi profondément liée à mon élaboration fondamentale.
Non seulement j'approuve pleinement les divers motifs qui vous ont déterminé à renoncer à toute traduction actuelle de mon petit Discours, mais je vous assure que cette résolution m'a peu étonné, l'ayant prévue. Je ne vous avais parlé de traduire qu'aiin de vous laisser, à cet égard, une pleine liberté, m'en rap-
Mi COMTE A MILL Icrma, 1844.
portant d avance à votre saine apprécialion du parti que vous jugeriez le plus favorable, dans votre milieu, à notre grande cause philosophique, dont les intérêts vous sont aussi chers qu'à moi, tandis que ses chances anglaises vous doivent être mieux connues; mais je n'avais alors aucune opinion formelle sur la convenance eflTective d'une telle translation, qui, depuis, m'a semblé, comme à vous, plus nuisible qu'utile. J'ai été obligé de m'ingénier pour vous faire parvenir dix exemplaires, par suite de la barbarie qui règne encore dans les communications littéraires de nos deux nations ; j'avais cru ce vandalisme réparé désormais par l'arrangement postal de l'an dernier ; mais cette transaction n'afï'ecle, à mon grand étonnement, que les seuls journaux.
Quanta votre surprise de l'intérêt soutenu que prend à ces idées mon auditoire hebdomadaire, elle est trop naturelle pour me sembler difficile à concevoir. Mais, en premier lieu, vous devez savoir, comme M"** Austin et M. Grote pourront vous l'attester personnellement, que cet auditoire n'est pas uniquement, ni même en majorité, comimsé d'ouvriers : bien que ce soit à leur intention que jaie institué ce cours, il y a quatorze ans, ils ne forment d'ordinaire qu'un quart environ de mes auditeurs habituels ; le reste est un mélange très varié, où abondent les vieillards. En second lieu, je crois qu'on ne peut se figurer convenablement, hors de la France, ou plutôt hors Paris, l'admirable impulsion philosophique que nos masses populaires ont indirectement re(;ue de notre grand ébranlement révolutionnaire, par suite duquel leurs esprits actifs ont été habituellement élevés à un degré de généralité, aussi bien que d'émancipation, qui n'a pas encore d'équivalent dans tout le
1" mai 1841. COMTE A MILL 313
reste de rOecident. L'heureuse absence actuelle de notre sotte culture scolastique les rend propres, dans cette lumineuse situation mentale et morale, à saisir directement, quoique d'une manière nécessairement très confuse, le véritable esprit d'une rénovation philosophique à laquelle les intelligences mal cultivées qui pullulent dans le monde lettré ne peuvent s'élever que très laborieusement et d'une façon très imparfaite, après une lente ir^lruciion préalable, presque jamais assez complète. Depuis quatorze ans que je poursuis cet enseignement, il m'a procuré spontanément plusieurs occasions d'apprécier, à cet égard, par de libres entretiens personnels, les tendances fondamentales propres à nos diverses classes, et je vous assure que, parmi les esprits qui ne sont pas professionnellement philosophiques, c'est chez de vrais ouvriers (horlogers, mécaniciens, imprimeurs, etc.) que j'ai trouvé jusqu'ici la plus saine appréciation, non moins mentale que sociale, de la nouvelle philosophie. C'est, je crois, sans aucune exagération spéculative, que j'ai publiquement signalé nos prolétaires comme devant lui servir un jour de principal appui, quand le contact aura pu sufHsamment s'établir, ce qui est encore bien loin d'avoir lieu.
Je crois qu'on ne peut ailleurs, et surtout en Angleterre, avoir aucune juste idée du véritable esprit de cette classe remarquable, telle que l'ensemble de notre passé l'avait préparée, et telle que notre révolution l'a disposée. En tout autre milieu, cette classe, surtout chez vous, est mentalement la moins émancipée ; mais, en France, c'esl-à-dire à Paris du moins, c'est précisément l'inverse. Le vague déisme qui, depuis un demisiècle, constitue ici la principale source de la déplorable prolongation du régime théologique, n'a ici de partisans
344 COMTE A MILL 1er ^ai 1844.
sérieux que dans notre inonde lettré; le rude mais énergique instinct de nos prolétaires a définitivement franchi cette halte passagère quMl a toujours essentiellement repoussée. C'est ce qui rend spécialement dérisoire la doctorale mystification qui prétend conserver les croyances anciennes pour Tusage particulier d'une classe qui leur est, en réalité, plus antipathique aujourd'hui qu'aucune autre !
Je suis fort aise que vous vous décidiez à ne pas perdre les discussions éparses que vous aviez autrefois publiées sur les principes de ce qu'on appelle 1 économie politique. Le traité total que vous projetez à cet égard sera le meilleur mode de réunion, et je ne doute pas qu'il ne soit aujourd'hui fort utile, comme vous le pensez, pour faire prévaloir Tesprit positif chez beaucoup d'estimables intelligences qui n'en sont pas assez pénétrées, mais qui néanmoins sont sur la voie. Bien que l'analyse économique proprement dite ne me semble pas devoir finalement être conçue ni cultivée, soit dogmatiquement, soit historiquement, à part de l'ensemble de l'analyse sociologique, soit statique, soit dynamique, cependant je n'ai jamais méconnu l'efficacité provisoire de cette sorte de métaphysique actuelle, surtout élaborée par un aussi bon cerveau que le vôtre. Je crois, en général, que, dans notre systématique propagation de la nouvelle philosophie, nous devons beaucoup viser aux esprits qui déjà s'occupent spontanément avec conscience, quoique sous une vicieuse impulsion, d'études morales et sociales.
A moins qu'ils ne soient irrévocablement engagés dans l'école rétrograde, nous pouvons, je crois, beaucoup espérer d eux, par une action persévérante et variée. L'extrême difficulté que l'on éprouve aujour-
1er mal 1844. COMTE A MILL 315
d'huî à faire pénétrer aucune conception philosophique chez les esprits positifs proprement dits, par suite du déplorable rétrécissement résulté de leur empirique spécialisation, doit nous faire attacher une très grande importance à ménager et à préparer la coopération graduelle de ceux qui, du moins, se vouent, même confusément, à la culture directe des idées qui doivent prévaloir.
Bien que je ne lise, comme vous savez, aucun journal, les informations que je reçois sans les chercher m'ont fait depuis quelques mois remarquer, ici, avec beaucoup d'intérêt philosophique, un spectacle très instructif, mais qui se trouve presque perdu, faute de spectateurs convenablement disposés, ou, au moins, à défaut d'un cicérone propre à le faire judicieusement ressortir.
C'est au sujet de la discussion, actuellement pendante
chez nos parlementaires, sur Tinstruction publique,
quoique d'ailleurs le résultat légal n'en doive être
probablement que de maintenir le sfatuquo, en faisant
avorter, encore une fois, à travers tant de prétentieuses
déclamations, une des fameuses promesses de Juillet,
comme on le Ht déjà, il y a, je crois, dix ans. Il est
vraiment fâcheux que l'école positive ne soit pas encore
assez organisée, même ici, pour utiliser une occasion
aussi favorable de dessiner spontanément son caractère
social, par opposition radicale avec l'école théologique
et l'école métaphysique à la fois. En comparant leur
attitude actuelle avec colle qui leur était propre, sur le
même sujet, il y a vingt ans, il serait intéressant de
montrer chacune d'elles ainsi conduite à renoncer à ses
plus chers principes et à abdiquer son principal office
politique. Dans le vain espoir d'un prochain triomphe
316 COMTE A IILL l« ooi mL
im|)0ssible. le parti Ihéologîque consent à abandonner son caractère légale pour accepter, au moins momentanément, une sorte de concurrence mentale dont il espère sottement sortir victorieux, sans que sa passion lui permette seulement d^apercevoir cette suppression totale du budget ecclésiastique qui ne tarderait pas à résulter nécessairement de la liberté qull prétend désirer. Encore plus inconséquent peut-être, le parti métaphysique refuse cette liberté qu'il demandait avec instance il y a vingt ans, parce qu'il craint naïvement d'être écrasé dans cette lutte prolongée où il sent confusément son impuissance logique, par suite de sa tendance à adhérer aux prémisses religieuses en repoussant les conclusions; aujourd'hui triomphant, il craint de perdre ainsi cet ascendant, et voudraKbien enchaîner la grande révolution à constituer l'omnipotence spéculative et sociale de Tétrange classe représentée par MM. Cousin, (le Broglie, Villemain, Guizot, etc. ! Voilà donc les deux partis actifs amenés aujourd'hui à abandonner formellement, l'un, les maximes d'ordre, l'autre, les intentions (le progrès, qui avaient isolément formé jusqu'ici leur principale valeur respective. Quoiqu'il n'y ait personne encore pour faire dignement ressortir un tel contraste, cependant le silencieux instinct du public impartial ne manquera pas de retirer une certaine utilité générale de c(Uto étrange discussion, qui accélérera notablement la déconsidération graduelle déjà très avancée des deux écoh^s antagonistes chez la masse des spectateurs.
(]onnne r(';(U)lc métaphysique est, au fond, la plus dang('r(Mise, on France, au point où la révolution se trouve» arrivée, il serait fort désirable que la vraie liberté (renHcignenient, quoique radicalement anarchique en elh» même, vint maintenant hâter son élimination iné-
1" niai 1844. COMTE A MILL 317
vitable, et faire généralement sentir la nécessité d'opposer à la rétrogradation théologique des doctrines plus énergiques et plus logiques. Quoique le gouvernement actuel, répugnant à toute mesure prononcée, soit toujours enclin à écarter, autant que possible, celte grave modification de la situation présente, il est pourtant vraisemblable que la première secousse de quelque importance déterminera Tavènement de cette phase passagère, qui jusqu a la lin de ce siècle, ou pour deux à trois générations, me semble réellement indispensable à la préparation directe de la réorganisation spirituelle, dont nos métaphysiciens sont, au fond, devenus les plus dangereux adversaires, depuis le discrédit radical de toute influence sacerdotale.
Notre commun ami, l'estimable M. Austin, prend beaucoup d'intérêt à Tensemble de cette discussion ; mais il n'est pas, je croîs, assez.dégagé personnellement de toute prédilection métaphysique pour retirer d'un tel spectacle l'entière instruction phiIosoi)hique qu'il comporte.
Je voudrais bien pouvoir vous donner quelques nouvelles de la traduction de votre précieux traité. Mais je ne suis pas plus avancé, à cet égard, que lors de ma dernière lettre, et j'attends encore, ou plutôt je n'espère plus la réponse de Marrast à la demande formelle que je lui avais envoyée à ce sujet en janvier. Pour vous dire confidentiellement toute ma pensée sur cette aflfaire, je crois franchement que voire jugement développé sur mon ouvrage, et l'importance que vous avez déclaré mettre à l'exacte conservation d'un tel témoignage, s'opposeront longtemps à toute traduction française de votre Logique. Ce- serait un reproche trop irrécusable au silence singulier, d'abord spontané,
3{8 COMTE A HILL l^^ mai 1^44.
maiotenant svstéiDatique, gardé envers moi par loule la presse française, sans excepter les journalistes les plus avancés, tels que Marrast.
J*ai eu récemment quelques occasions formelles de constater, spontanément, la réalité d'un concert que j'ai depuis longtemps senti et même prévu, par les refus réitérés qu'ont essuyés plusieurs jeunes gens qui voulaient insérer à mon égard quelques déclarations ou insinuations favorables dans divers recueils accrédités, tous néanmoins très progressifs: la censure métaphysique a impitoyablement rayé, avec la merveilleuse sagacité de Tinstinct de parti, jusqu'à de simples phrases isolées où j'étais nommé.
On répugne sans doute à m'attaquer ouverlement, et surtout on craindrait de s'attirer de fortes répliques, ou du moins de propager involontairement mes idées ; mais le mot d'ordre est certainement, chez tous ces gens, de garder, à mon égard, le plus complet silence, comme si mon ouvrage n'eût jamais existé. Les faibles sympathies personnelles qui peuvent, à mon égard, caractériser M. Marrast, ne sauraient aucunement surmonter, même chez lui, les tendances et les engagements de parti. Il se trouve trop déplorablement soudé à une faction surannée, qui ne rêve chez nous d'autre restauration sociale que d'après une étrange combinaison du déisme avec la guerre. Vous sentez donc combien je leur dois sembler doublement hostile, d'autant plus que, à mon tour, je vois en eux les principaux soutiens actuels du régime ancien, ou du moins les plus funestes obstacles à toute vraie réorganisation : il nie conviendrait mieux finalement de devoir les compter déju, comme cela aura lieu ultérieurement sans doute, parmi mes adversaires déclarés, que de les traiter en
!•' mai 1844. COMTE A MILL 319
adhérents secrets ou prochains. Je suis très persuadé que telle est la principale source du retard qu'éprouvera votre traduction, dont le jeune Bernard serait maintenant tros disposé à se charger.
Son exubérance révolutionnaire a fait place, depuis un ou deux ans, à de saines mais ardentes tendances philosophiques et sociales, d'après ses réflexions spontanées, aidées de mon influence soutenue; je le crois susceptible de devenir un esprit vraiment distingué, et j'eusse été charmé de le voir s'appliquer à une aussi utile besogne. Au reste, vous ne devez pas vous dissimuler que, même indépendamment de ce qui me concerne, Marrast ne se trouve, par suite de son défaut total d'études scientifiques, personnellement choqué de vos doctrines logiques, qui certes ne ménagent pas plus son école de Condillac et Laromiguière, que celle de Schelling et Cousin.
Le mouvement polytechnique ofliciel a déjà porté à la tête de notre école un de mes anciens camarades qui, indépendamment de quelques faibles sympathies mentales, se trouve d'ailleurs spécialement rattaché à ma cause par de communes antipathies actuelles. Je ne crois donc pas avoir réellement rien à craindre, pour ma situation présente, de la réélection annuelle à laquelle je vais être, comme de coutume, assujetti ce mois-ci, et dont je suis bien décidé à ne pas même m'informer. Cette inaction systématique, d'ailleurs conforme à mon usage antérieur, constitue le complément naturel de l'expérience décisive que j'ai dû tenter, et qui est devenue si périlleuse l'an dernier, pour explorer la consistance eff^ective de ma position actuelle, que je rejetterais avec dégoût si elle devait exiger chaque année, de ma part, ou de celle de mes amis, le renou-
320 COMTE A MILL 1er mai 1844.
vellement, même affaibli, des démarches qu'il a fallu faire l'an dernier.
Malgré cette attitude passive et indifférente, je ne crois pas courir désormais aucun vrai danger, et ma démarche auprès du ministre, îl y a trois mois, m*en garantirait d'ailleurs au besoin.
Je ne crois pas même que, malgré les prétendues réserves de Tan dernier, il y ait aujourd'hui contre moi aucune tentative sérieuse, mes principaux ennemis polytechniques ayant éprouvé depuis lors plusieurs graves échecs, qui ont notablement diminué leur puissance, et altéré leurs espérances ou même leurs propres projets. Mais, quoique ma position actuelle me semble désormais à peu près inébranlable, il reste maintenant, d'un autre côté, peu d'espoir d'en sortir prochainement, parce qu'il est fort possible, ou même probable, que la suite des mutations polytechniques ne fasse pas vaquer la chaire qui m'est due, auquel cas je n'aurai gagné aux changements actuels que le surcroît de consolidation résulté de l'ascension de mes amis aux dépens de mes ennemis. Tout cela d'ailleurs ne sera définitivement prononcé que pendant nos vacances de septembre, en sorte que, dans tous les cas, je ferai certainement encore la tournée de cette année, à moins d'un malheur très invraisemblable lors de ma prochaine réélection. J'ai cru devoir, malgré la longueur de cette lettre, vous donner ces éclaircissements personnels afin de prévenir une inquiétude qui, sans cela, eût été, à cette époque, très naturelle, d'après la dangereuse crise de l'an dernier.
Tout à vous,
A*» Comte.
6 juin 1844. HILL A COMTE 321