LUI
(Heçu le jeudi 22 août 1811.) (Répondu le lendemain.^
India House, le 20 août 1844.
Mon cher ami,
Nous tenons une partie de la Seconde moitié du déficit, et je suis assuré d'obtenir le reste, sans recourir à mes propres fonds. La chose a traîné un peu, seulement à cause de Tabsence de tous ceux à qui on devait s'adresser
23 août 1844. MILL Â COMTE 345
de préférence, et qui ne sont pas à Londres dans ce temps-ci. D'un jour à l'autre, je puis être à même de vous annoncer le résultat définitif de mes démarches.
Je ne tarderai pas à faire parvenir à M. Whewellde votre part un exemplaire de votre Discours. Il m'en reste encore, puisque je ne le donne qu'à ceux que je juge capables d'en profiter, et pas assez riches pour devoir Tacheter. Comme mon libraire-éditeur est aussi celui de M. Whewell, il m'est facile de me servir de son intermédiaire dans le cas dont il s'agit.
Je désire beaucoup savoir de vous la nature de cette nouvelle crise polytechnique. Il me semble qu'elle offre à l'autorité un puissant moyen de changer tout ce qu'il y a de nuisible dans le règlement de Técole.
Tout à vous,
J. S. MiLL.
(Reçu le dimanche 25 août 1844.) (Répondu... )
India House, le 23 août 1844.
Mon cher ami,
Il est ouvert en votre faveur, chez MM. Delamarre, Martin Didier et C^, banquiers, rue des Jeûneurs, à Paris, un crédit de 3.000 francs, et, le 1" février prochain.
346 MILL A COMTE 23 août 1844.
une autre somme pareille sera à votre disposition chez les mêmes banquiers. La somme provient tout entière de M. Grote et de sir William Molesworth, M. Grote s'étant opposé formellement à ce qu'on essayât d'y associer d'autres. H a trouvé plus convenable de ne s'adresser qu'à des esprits complètement émancipés sous le rapport religieux, jugeant que nul autre n'était capable de vous apprécier suffisamment : sans cela, je n'eusse pas craint de m'adresser à deux d'entre les chefs de banque les plus distingués, qui admirent beaucoup vos ouvrages. Chez l'un d'eux surtout, j'ai pu m'assurer personnellement qu'il avait pour vous une admiration sentie, malgré ses opinions religieuses assez prononcées. Cependant je trouve avec M. Grote que la chose est mieux comme elle est. Lui et sir William Molesworth sont tous deux assez riches pour que vous ne puissiez pas vous croire obligé en conscience de les rembourser jamais, et je sais que vous leur feriez plus de plaisir en ne les remboursant pas.
Ainsi tout est arrangé pour le mieux, et vous pourrez ainsi jouir sans inquiétude de votre loisir inaccoutumé, et vous occuper en temps opportun du commencement de votre second grand ouvrage.
Votre dévoué,
J. S. MiLL.
21 août 1844. COMTE A HILL 347
COMTE A MILL
Paris, le vendredi 23 août 1844.
Mon cher ami,
Quoique, d'après la lettre que j'ai reçue de vous hier, je doive avoir prochainement à vous faire une nouvelle réponse, je ne crois pas devoir tarder davantage à satisfaire votre juste désir sur l'appréciation de la dernière crise polytechnique, d'où mon silence pourrait vous faire craindre une réaction défavorable sur l'ensemble de ma position personnelle. Puis-je d'ailleurs mieux utiliser mon loisir actuel qu'en saisissant Toccasion de m'entretenir un instant avec vous, surtout en un temps où votre active sollicitude renoue si intimement notre cordiale sympathie?
J'ai déjà eu lieu de vous signaler incidemment une opposition pédantocratique fort appuyée, je crois, par le journal de Marrast, contre la sage ordonnance rendue en novembre dernier, par notre ministre, pour diminuer l'influence polytechnique des coteries scientifiques, en exigeant désormais trois candidats, au lieu d'un seul, en chaque cas de présentation, soit de la part du conseil polytechnique, soit de l'Académie des sciences. Telle est, au fond, la véritable origine spéciale de la dernière crise. Cette ordonnance avait été d'abord rendue à l'occasion d'un choix, hostile au gouvernement et dangereux en lui-même, que les coteries régnantes voulaient imposer au ministre pour la place
348 COMTE Â MILL 23 aoàt iai4.
de directeur des études, qu'on voulait ainsi conférer au principal auxiliaire de M. Arago (le jeune géomètre Liouville, mon plus redoutable antagoniste direct).
Après beaucoup d'efforts tentés par les deux corporations pour faire révoquer cette mesure ministérielle. Tune et l'autre s'y sont enfin conformées en ce qui concerne cette importante place, que le ministre a ainsi confiée à mon ami et ancien camarade M. Duhamel (autre géomètre académique). Mais ce nouveau directeur a fait dès lors vaquer, par son avènement, la place d'examinateur mathématique pour la sortie de rÉcole, qu'il occupait auparavant, et dont les courtes fonctions commencent ordinairement à la mi-août. 11 y a déjà trois mois que le ministre a prescrit aux deux corporations de pourvoir, et suivant la règle de triple candidature, au choix d'un nouvel examinateur. Quoique le temps fût ainsi très suffisant, la mauvaise volonté témoignée par les deux corps contre cette seconde application décisive de la règle nouvelle a laissé arriver répoque d'un tel service sans qu'aucune nomination pût être régulièrement faite. Plus exactement, il est certain que le Conseil polytechnique, après beaucoup de tergiversations, avait enfin présenté, il y a un mois, ses trois candidats; mais l'Académie, désobéissant formellement à l'ordonnance, s'était obstinée à n'en présenter qu'un seul, ce que le ministre a justement regardé comme une présentation tout à fait nulle. Ainsi forcé de pourvoir momentanément à un service urgent, il en a chargé, suivant la coutume universelle, le fonctionnaire qui le remplissait auparavant, et qui n'était pas encore remplacé.
Mais, quoique cette décision fût assurément très normale en une telle occurrence, elle n'était peut-être
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pas assez prudente, et le ministre eût mieux fait de confier cet intérim à quelque autre personne» ce qui vraiment était facile : car c'est là ce qui a immédiatement déterminé le conflit qui a conduit à un licenciement momentané.
En efifet, les élèves ont ainsi été poussés à refuser un tel examinateur, sous prétexte que, cumulant en sa personne cette fonction avec celle de directeur, il pouvait être, à ce dernier titre, pourvu de documents individuels qui laisseraient suspecter son impartialité générale. Je vous laisse à juger si un motif aussi frivole, et même aussi peu honorable, devait pousser ces jeunes gens à rejeter un juge qui, pendant les quatre années précédentes, n'avait excité, en cet office, aucune réclamation, comme s'ils ne devaient pas loyalement désirer que leur appréciateur fût pourvu de tous les renseignements possibles ! Après que les élèves, excités probablement par quelques brouillons extérieurs, ont ainsi refusé formellement de se laisser examiner par le délégué temporaire du ministre, Fautorité a été conduite, peut-être un peu précipitamment, à les licencier, tandis qu'il aurait sans doute suffi de les tenir sévèrement cloîtrés jusqu'à ce qu'ils se soumissent. 11 est probable que ce retour ne se serait pas fait beaucoup attendre, vu le peu de gravité intrinsèque du motif d'irritation.
La veille même du licenciement (samedi dernier), ces jeunes gens, qui ont en moi une grande confiance générale, m'avaient envoyé une députation formellement chargée de me consulter sur la conduite collective qu'ils devaient tenir en cette occasion. Après les avoir prémunis contre les instigations agitatrices, je les avais fortement engagés à une soumission pure et simple.
350 COMTE A MILL 23 aoùi 1844.
Quoiqu'elle n'ait pu être faite assez tôt pour prévenir le licenciement, il est probable que, s'ils s'y décideat sincèrement, elle en réparera bientôt Telfet ; tout ce fracas, que les journaux auront ridiculement exagéré, comme de coutume, va sans doute aboutir à une prochaine rentrée générale, qui n'aura d'autre résultat que de retarder d*un mois le service ordinaire des examens, de façon à priver ces jeunes gens de leurs vacances. Toutefois, il est heureux que cet incident soit survenu après la clôture de nos chambres; car sans cela le cas eût élé probablement envenimé par les déclamations de certains agitateurs dans la tribune nationale.
Votre tact accoutumé a très judicieusement regardé cet événement comme fort propre, quelle qu'en soit l'origine, à fournir au gouvernement l'occasion de modifier utilement l'organisation polytechnique.
Toutefois, il est à craindre que sa volonté ne soit pas, à cet égard, assez fortement arrêtée, surtout la circonstance exigeant naturellement une décision peu tardive. Néanmoins, si le maréchal, qui vient de retourner à , Paris, sent convenablement, comme je Tespère, les dangers pédantocratiques dont cette grave circonstance vient de fournir, outre Taffaire qui me concernait, une nouvelle manifestation décisive, il aura peut-être assez ' d'énergie pour oser retirer complètement à ces corporations un droit de présentation dont elles ont tant abusé, en réduisant, du moins, leur influence à devenir purement consultative et jamais détinitive à aucun degré.
En ce qui me regarde, Tensemble de cet événement ne peut, au fond, que m'être favorable, en caractérisant, de plus en plus, aux yeux du ministre, Tinconvénient dont je suis momentanément la victime. Ma
23 août 1844. COMTE A MILL 351
cause se lie ainsi davantage encore à celle de l'autorité, de façon à devoir hâter et consolider une pleine réparation. Quant à moi, en attendant cette prochaine issue favorable, je profite déjà de ma situation pour fortifier et développer Tétat de pleine consistance que je me suis toujours eiforcé d'atteindre, en ce que mes principaux intérêts se trouvent, dès lors, comme mes sentiments dominants, en harmonie spontanée avec mes opinions systématiques contre la pédantocratie.
Ces convictions ayant précédé une telle réaction, leur pureté n'en a pu être aucunement altérée, tandis que leur netteté et leur énergie doivent naturellement en devenir plus complètes que si mes principes avaient, à cet égard, à lutter contre les impulsions de ma position. Je suis donc déjà certain que cette crise momentanée tournera au profit permanent de mon propre perfectionnement essentiel, comme j'ai tout lieu d'espérer qu'elle consolidera bientôt ma situation personnelle. Le premier résultat est, à tout prendre, le plus important, et il est maintenant assuré sans que personne puisse
l'empêcher.
Tout à vous,
A** Comte.
Comme je vous le disais dans ma dernière lettre, j'attends maintenant avec sollicitude, mais sans impatience, la prochaine réalisation finale des démarches entreprises par votre active amitié.
Quand elle sera accomplie, j'écrirai aussitôt à M. Grote (dont je sais l'adresse à Londres), pour lui témoigner directement combien je suis touché de sa noble générosité, quoiqu'elle soit pleinement conforme à l'opinion que j'avais déjà conçue de son caractère élevé. Envers
352 COMTE A MILL 28 août 1844.
les autres personnes qui auront aussi coopéré à cette tutélaire intervention, je réclamerai franchement vos précieux avis, d après lesquels je dois diriger ici ma conduite au sujet d'hommes que je ne connaissais pas encore personnellement.
COMTE A MILL
Paris, le mercredi 28 août 1S44.
Mon cher ami,
Je n'ai que le temps de vous annoncer que j'ai reçu hier, chez le banquier indiqué, les trois mille francs avancés par M. Grote.
En lui faisant tout à l'heure mes sincères remerciements, je lui ai spécialement témoigné combien je me félicite de l'énergique restriction qu'il a imposée à cette participation protectrice, en n'y voulant admettre que ceux auxquels je suis déjà lié par une suffisante sympathie de direction fondamentale. Il est ainsi entré spontanément, de la manière la plus complète, dans mes intentions constantes, de manière à donner à cet acte une sorte de consécration publique qui, sans altérer aucunement ma reconnaissance personnelle, lui imprime une dignité supérieure.
Je joins ici une lettre pour remercier convenablement sir \V. Molesworth de sa noble coopération à cette in-
?8 août 1844. " tlOMTE A MIlL 3;i3
terventîon tutélaîre ; je vous prie de la lui faire parvenir, après l'avoir lue et cachetée.
Voilà donc que, grâce à la généreuse protection ainsi sollicitée par votre active amitié, le trouble profond que de lâches ennemis avaient cru porter dans mon existence matérielle, et par suite dans mon action mentale, va se transformer en un loisir, aussi précieux qu'inespéré, où je pourrai paisiblement commencer n.a seconde grande élaboration philosophique ; j'en sens déjà les indices accoutumés, surtout par une fréquente diminution du sommeil, spontanément survenue sans aucune autre excitation. IVotre correspondance chérie va désormais reprendre son cours habituel, en ne laissant bientôt d'autre souvenir permanent de ce grave incident que celui de la vive et tendre sollicitude par laquelle vous y avez, à jamais, resserré notre intime
fraternité.
Tout à vous,
A^'' Comte.
Notre général m'a récemment donné quelques explications qui me font penser que le gouvernement va utiliser, avec plus d'énergie que je ne Tavais espéré, la dernière crise polytechnique, pour modifier utilement Torganisation actuelle de notre Ecole : tout cela ne peut que nVêtre très favorable.
J. s. Mill et Aug. Cuiulc. 23
MILL A COMTE
ô iicl. 18 U,
MILL A COMTE
Keçu le lundi 7 octobre 1841.; • Répondu le Inodi 21.)
India Bouse, le ô oclolirc I8U.
Mon cher Monsieur Comte,
Mon absence de Londres, quoique courte, a laissé aux affaires du bureau le temps de s'accumuler, de manière à m*avoir laissé jusqu'ici peu de loisir pour m'occuper d'autre chose que de mes devoirs ofliciels et d affaires domestiques. Après deux mois de travail et de préoccupation, qui ne m'ont permis ni aucune étude, ni le très peu de distractions dont j*ai Thabitude, ce n'est vraiment que depuis hier que je me suis trouvé assez libre d'occupation et de pensée pour pouvoir songer à vous écrire. Je n'ai, par conséquent, rien de bien intéressant à vous apprendre sur mon propre compte, sauf l'état de ma santé, qui, sans être forte, est maintenant à peu près bonne el capable de supporter tout ce que je serai probablement en lieu d'exiger d'elle. A cet égard, le congé que j'ai obtenu m'a rendu un service véritable. Puisse le loisir inusité qui vous est échu celte année vous avoir pareillement servi, en dissipant le dérangement exceptionnel que votre santé semblait avoir subi sur les commencements de Tannée, que la crise que vous avez traversée était de nature à empirer, mais qui était apparemment de la sorte de dérangenient, qui, lorsqu'ils ne sont pas de trop longue date,
S.oct. 1844. MILL A COMTE 3oS
n'ont guère besoin, pour la guérison, que d'un changement suffisant d'habitudes, et surtout d'une intermission de travail.
Si, en outre, cette intermission vous a permis de commencer votre seconde grande élaboration philosophique, je n'ai assurément pas besoin de vous dire que je m'en réjouirai profondément. Plus on s'avance dans la vie, et mieux on sent le prix du temps. J'ai souvent besoin de me rappeler, avec une émotion pénible, combien rincertitude de la vie fait un devoir à chacun de mettre le plus tôt possible à Tabri de tout hasard les choses utiles qu'il peut faire mieux que les autres, ou que les autres ne peuvent ou ne veulent pas faire.
Peu d'années s'écoulent sans que cette réflexion soit douloureusement fortifiée par quelque perle irréparable. Je viens d'en subir une par la mort prématurée d'un du très petit nombre de ceux pour qui j'éprouvais une amilié vive et une estime parfaite. Il réunissait à l'un des plus nobles caractères qui puissent exister une profondeur de sympathie qui tient de l'idéal féminin, et qu'on ne trouve que fort rarement en Angleterre, si ce n'est dans les femmes, et encore très exceptionnellement. Avec une grande étendue de connaissances et une forte intelligence, il n'avait pas le véritable esprit positif ; il était pourtant très au delà de nos écoles métaphysiques les plus avancées. Ecclésiastique anglican, il avait depuis longtemps cessé d'appartenir par ses opinions à une Eglise quelconque, et, à en juger par ce qu'il avait fait et par les progrès de son intelligence pendant dix ans d'une santé faible et fragile, il eut rendu de très grands services au progrès moral et intel- Icclucl, par l'influence qu'il aurait exercée sur des esprits auxquels le positivisme pur. ne peut pas encore
356 !«ILL A COMTE 5 oct. 1844.
avoir accès. Il est mort de phtisie pulmoDaîre, à 1 âge de trente-huit ans. M. et M*"' Austin l'ont connu et aimé, sans avoir été, je crois, autant que moi en état d'apprécier sa valeur.
Je trouve toujours que le positivisme marche ici, mais il y a (mcorc très peu d'hommes qui, par la force primitive de leur esprit, et par le degré de leur préparation, soient capables de s'approprier complètement la méthode, et de faire faire des progrès à la doctrine. Je ne vois que Bain, en qui, si je mourais demain, je serais sur de laisser un successeur. Vous avez pu juger notre digne ami M. Grote. Il a bien dépassé son benthamisine primitif, mais la métaphysique négative fait toujours le fond de sa culture intellectuelle. Molesworth, avec les mêmes tendances générales, a l'esprit plus libre ; il est aussi plus jeune, mais son intelligence est plus déductive qu'inductive ; sa nature est géomètre ; il est par nature ce que j'étais, il y a quinze ans, par mon éducation. Austin s'est élevé très lentement et très péniblement au-dessus de ce niveau; mais sa déplorable sanlé, l'imperfection de son éducation scientili(|U(S et son incapacité maladive de rien terminer, empêchent malheureusement de pouvoir compter sur lui pour dos choses du premier ordre, qu'il est, à tout autre égard, fait pour dignement accomplir. Restent donc les jeunes gens, et, parmi ceux de ma connaissance, je ne vois que chez Bain l'étotfe d'un esprit du premier ordre, avec des habitudes intellectuelles parfuilemenl bonnes. Et nous |)ouvons nous vanter, vous et mol, d'avoir décidé de sa direction. S'il vit, et il a heureuseuuMit une organisation forte, il fera de grandes chtKM's, et il soutiendra dignement la c^iuse du positivisme chez. nous. Je compte sur lui pour former beau-
5 oct. 1844. MILL A COMTE 357
coup d'élèves à Aberdeen, où il enseigne publiquement avec un succès remarquable. Je crois d'ailleurs que la philosophie positive trouvera plus d'apôtres actuels en Ecosse qu'en Angleterre, non seulement à cause de rinfluence des antécédents philosophiques de ce pays, qui sont, comme vous savez, plus voisins de l'esprit positif, maisencore par plusieursautres raisons. D'abord, l'instruction supérieure y est beaucoup plus répandue qu'ici ; les écoles supérieures et les universités sont de nature à mettre cette instruction à portée de la classe moyenne, et même de quelques fils de paysans, classe qui a fourni noblement son contingent à la gloire intellectuelle de rÉcosse. Ensuite, cette instruction ellemême est moins exclusivement littéraire et plus scientifique qu'en Angleterre. En troisième lieu, bien que les croyances religieuses soient restées plus fortes chez le peuple écossais, l'influence ecclésiastique y est beaucoup plus faible, ce qui est aujourd'hui plus qu'équivalent. Enfin, je trouve qu'il y a une analogie réelle dans la tournure de l'esprit écossais et de l'esprit français. Vous n'avez certainement pu méconnaître à quel point les Hume, les Ferguson,les Adam Smith, les Millar, les Brown, les Reid, même les Chalmers ressemblent intellectuellement à des Français, tandis que nos philosophes anglais, en exceptant peut-être Hobbes, appartiennent à un type différent. Chez Locke, chez Berkeley, chez Hartiey, chez Coleridge, chez Bentham même, c'est un ordre d'idées et de tendances intellectuelles profondément disparates, et je pense qu'un esprit vraiment anglais, sorti de notre éducation publique et étranger à toute culture continentale, est, à beaucoup d'égards, plus éloigné du véritable esprit positif qu'aucun autre homme instruit. Vous vous plaignez avec raison de
358 MILL A COMTE 5 on. 1844.
Tétât du public français, dontrincapacité positive tient aujourd'hui, ce me semble, à des causes plutôt morales qu'intellectuelles. Ici, nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour nous placer au niveau intellectuel de Guizot, et ce sont déjà des hommes très supérieurs au vulgaire qui ont accompli ce progrès, quelque minime ([u'il doive paraître au point de vue de la vraie positivité.
Je ne sais si je vous ai dit que j'avais exécuté votre commission auprès de M. Whewell, en lui faisant parvenir un exemplaire de votre Discours. J'avais, comme vous, reçu son petit opuscule. Je conçois que, ne connaissant probablement pas ses autres ouvrages, vous ayez vu avec une juste indulgence ce qu'il y avait de bon dans cette brochure. Pour moi, je l'ai trouvée très faible : tout ce qu'il a dit, il Tavait beaucoup mieux dit ailleurs, et ce qui m'y a le plus frappé, c'est qu'en reproduisant, très imparPaitement, les objections de son critique, il en a montré si peu d'intelligence, qu'il oppose à ces objections les mêmes choses qu'il avait dites auparavant, sans tenir aucun compte des réponses. Le critique auquel il répond, et que moi-même j'ai cité dans l'avant-dernier chapilre de mon deuxième livre, est rilluslre physicien sir John Herschel, que je trouve très supérieur à M. Whewell. Je ne sais (par parenthèse) si je vous ai dit qu'il m'a mandé que mon livre l'avait décidé à étudier le vôtre : je ne sais s'il l'a fait avec fruit. On me dit que M. Whewell se propose de me réfuter aussi dans le premier ouvrage qu'il publiera. J'ai toujours compté un peu sur son goût polémique pour engager une discussion utile. D'ailleurs, il mérite toute notre reconnaissance par les améliorations importantes qu'il a faites dans le système d'enseignement de
21 ort. 1844. COMTE A MILL 3o9
Cambridge, et par Tattenlion qu'il a attirée sur les
grandes questions philosophiques. Il^a trouvé l'esprit
philosophique assoupi; il est un de ceux qui ont le
plus fait pour le réveiller.
Tout à vous,
J, S. MiLL.
LVIK
COMTE A MILL
Paris, le lundi 21 octobre 18U.
Mon cher Monsieur Mill,
Les motifs spéciaux qui ont un peu retardé votre
dernière réponse étaient tellement naturels que je les avais déjà à peu près devinés, en sorte que je n'avais ainsi conçu aucune inquiétude sur votre santé. J'ai néanmoins été fort satisfait d'apprendre formellement que votre court congé a suffisamment produit, sous ce rapport, les heureux résultats qu'on en devait espérer. C'est avec une vive et sincère sympathie que j'ai compris votre récente douleur par la perte prématurée d'un véritableami qui, d'après votre appréciation caractéristique, devait certainement offrir une haute valeur, aussi bien mentale que morale.
Sans que mes propres antécédents m'aient directement permis jusqu'ici de sentir personnellement d'aussi amères souffrances, parce que je n'ai pas eu le bonheur
:m COUTE A MILL 2L ikît. IrU.
(le rencontrer âni^âî bien, je sens tn>p profondément le
prix de pareîllffs intimités pour ne \rjLS me mel'.re ici foinpl^'tement à votre place. Ma vie habituellement >oIir;iireet le trî.ste dé>apf>ointeinent de tous mes projet.^ dr>rne^tiqties me dî>posent Sf>é€iâlement à sentir rricore mieux le prix d'un tel lr»^x>r et le tourment do le p'.Tdre, surtout ausni hâtivement. De semblables Irjcunes sont bien difticileinent réparables: aussi existet-il rrhez moi un ordre entier de sentiments afTectueux qui n'a pu trouver un suffisant essor habituel, et dont rimparfaite expansion me rendrait ta vie souvent presque insupportable, sans l'état continu de profonde concentnition mentale où je suis heureusement plongé fdus ou moins depuis ma première jeunesse, quoique je sente très péniblement combien est incomplète cette e >mpensation spontanée.
My santé, depuis ma dernière lettre, n'a pas été aussi liDnne que la votre. Je vous avais déjà annoncé une cert:iine perturbation physique, déterminée suivant mon usap^e par rapproche d'un grand travail philosophique.
(Vest une nécessité à laquelle je me suis reconnu assnj(!(li depuis longtemps, et que vérifia spécialement ('lia(|ue grande phase de mon élaboration fondamentale : quand une forte innervation prolongée commence à s'établir en moi, elle détermine préalablement une certaine; in(lis|)08ition physique plus ou moins durable, el ((u'un observateur mal préparé attribuerait à toute autre iniluenee ; jusqu'ici seulement, ces symptcuncs passagers, soit éniplifs, soit rhumatisniaux, etc., n'avaient exigé aueun soin partieulier, et j'y avais à peine» fait attention. Mais celte fois le trouble momentané a été plus grave el mieux caractérisé, soit à raison d'une plus longue fatigue antérieure, soit surtout en
21 on. 18 14. COMTE A MILL • 36i
vertu des graves inquiétudes continues relatives à l'état de crise où se trouve, depuis environ deux ans, ma situation personnelle, et qui même n'est pas encore terminé, quelque raison que j'aie maintenant de compter sur une prochaine et heureuse solution finale.
J'ai donc été atteint, le mois dernier, d'un érysipèle très prononcé, qui a successivement envahi toute la parlie droite du visage située au-dessous de l'œil, mais sans jamais affecter, heureusement, la partie supérieure. Cela m'a tenu dix jours alité et sans nourritures mais avec peu de douleur, sauf l'insomnie.
Au reste, cette courte maladie ne pouvait survenir en un instant plus favorable à sa paisible régularité, par suite de mon état exceptionnel de plein loisir, qui m'a permis de pourvoir librement, et sans aucune préoccupation, aux soins qu'elle exigeait : la tutélaire intervention que venait de déterminer si heureusement votre noble et active sollicitude m'ôtait d'ailleurs d'avance le seul souci actuel qui eût pu troubler une telle disposition. (7est pourquoi le cours de cette maladie a été plus facîile et plus rapide qu'il n'est d'usago en pareil cas, et il ne m'en reste maintenant d'autre trace qu'une ct-rtaine tendance du sang vers la tète, qui exige un certain ensemble de précautions habituelles.
La plus grave d'entre elles consiste à m'interdire le travail de cabinet auquel j'avais compté consacrer ce dernier mois-ci de mon loisir cxcei)tionnel, pour écrin^ environ la moitié du premier volume de mon second grand ouvrage ; au lieu do cela, je suis obligé de me borner encore à la méditation verticale ou ambulante. Toutefois, je suis convaincu que mon travail nen éprouvera finalement aucun retard véritable, mais plutôt une