‹ Lettres inédites de John Stuart Mill à Auguste ComteChapitre 31 sur 88 · COMTE A MILL 21 oci. 18U · texte numérisé non relu

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notable accélération, parsiiitedela merveilleuse aclîviîé cérébrale dont j'ai été doué, même malgré tous mes eiTorts spéciaux, pendanlces quelques jours de méditation horizontale, où j'ai complètement arrêté le plan, l'esprit et les principaux points de cette nouvelle élaboration qui, par sa nature, devait m'offrir particulièrement cette difficulté fondamentale de la rendre suffisamment distincte de la seconde moitié de mon grand ouvrage. Cette difficulté est maintenant tout à fait surmontée, et je n'ai plus qu a écrire couramment le premier volume, aussitôt que l'état de ma santé me le permettra raisonnablement; j'aurai seulement à regretter que ce soit pendant le cours de mes occupations professionnelles, qui vont recommencer avec le mois prochain.

Cette récente expérience m'a fourni Toccasion de constater pleinement combien l'état de jeûne, convenablement établi, peut devenir favorable au travail intellectuel. La religion, qui, depuis quelques siècles, discrédite réellement tout ce qui reste exclusivement placé sous sa funeste protection, a fait momentanément perdre de vue la pratique du jeûne. Mais, quand la vie humaine sera enfin convenablement systématisée, je suis persuadé qu'on sera conduit à instituer à ce sujet des habitudes régulières, les unes communes, les autres plus ou moins spéciales; tous les vrais penseurs s'accorderont aisément à cet égard.

Les préoccupations personnelles qui, envers moi, ont récemment altéré pendant quelque temps le caractère habituel de notre chère correspondance, m'ont empêché de vous communiquer plus tôt une impression philosophique dont je crois devoir sommairement vous faire part.

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Parmi les lectures qui m'ont alors servi à faire spécialement diversion à mes chagrins personnels, j'ai compris celle de Touvrage de Vico (en italien, bien entendu), queje ne connaissais jusqu'alors que par d'imparfaits rapports ou des extraits fort insuffisants. J'ai cru pouvoir me permettre cette lecture sans violer ersentiellement ma précieuse hygiène cérébrale, puisque cet ouvrage se rapporte surtout au sujet du troisième volume de Touvrage que je vais commencer, c'est-à-dire à celui qui ne m'occupera spécialement que dans deux ans, tandis qu'elle n'a, au fond, presque aucun rapport important au sujet du premier volume, uniquement relatif à la méthode, que Vico ne pouvait avoir vraiment en vue. Le résultat général de cette lecture sérieuse a été de m'ôtcr tout regret de ne l'avoir pas faite plus tôt; car elle n'eût aucunement servi, il y a vingt ans, à faciliter ma marche, et peut-être Teûtelle même entravée ou dérangée momentanément.

Quant à Tefiicacité d'un tel travail, je n'ai pu que confirmer ainsi le jugement général que j'avais motivé, dans mon quatrième volume, sur l'avortement nécessaire de toute tentative semblable avant noire siècle; ce que j'avais alors formulé pour Montesquieu et Condorcet eût également convenu, et même encore plus complètement, à Vico lui-même, d'après les mêmes principes. Mais il en est tout autrement pour l'appréciation ainsi obtenue de la force intrinsèque de l'auteur, que j'estime en cHet très grande, eu égard au temps et au milieu : quelques-uns de ses axiomes ou degnilà préliminaires me semblent même indiquer chez lui un premier pas vers le sentiment de la véritable évolution sociale, quoique son état de chrétien ou croyant ait aussilôt olouflTé un pareil germe. Si Montesquieu,

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pendant son voyage en Italie, a connu réellement cet ouvrage, qui alors y avait un vrai succès, ce secours diminue notablement, à mes yeux, leslime personnelle que méritent ses propres efforts; ce n'est que par la réalité des vues qu'il s'est montré plus avancé que Vico, ce que la seule diversité des situations explique aisément ; mais, quant à la force scientifique des conceptions, Vico me semble le surpasser beaucoup, malgré les nombreuses aberrations effectives où il a été entraîné par rinsuffîsance nécessaire de sa méthode et de sa piéparation propre. Toutefois, quelques-unes de ces aberrations sont de nature à altérer notablement cette estime personnelle de ses facultés philosophiques, surtout rétrange théorie de la circularité sociale; car son élal même de chrétien sincère eut dû préserver Vico d'une telle absurdité, en lui rappelant spécialement la supériorilé générale du régime moderne sur le régime ancien : ainsi, sa fausse appréciation du moyen âge, accomplie malgré celle heureuse inspiration religieuse, prouve, ce me semble, chez Vico, une étroite prépondérance de ses manies systématiques, qui rarement survient à un tel degré chez un penseur vraiment du premier ordre.

Quoi qu'il en soit, cette lecture pourra me déterminer finalement, dans une seconde édition de mon grand ouvrage, à consacrer spécialement une ou deux pages à rap[)réciation de Vico, dans le second chapitre du tome IV, avant de juger Montesquieu.

Son principal mérite effectif m'a paru consister dans une intelligence très profonde, et souvent saine, de la philosophie historique du langage, quoiqu'il y ail fort exagéré l'influence générale des forces spirituelles sur l'ensemble de la vie humaine, où il a presque totale-

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ment méconnu Timportance réelle des stimulants temporels.

Je vous remercie de vos lumineuses observations sur les diverses chances générales que vous voyez en Angleterre pour rintroduclion graduelle de la nouvelle philoso|)hie, et je les trouve finalement très rassurantes pour le prochain avenir du positivisme.

Je suis heureux d'apprendre que vous jugoz définitivement le jeune Bain digne de nous être pleinement associé à cet égard, et je n'en pourrais ici dire autant de personne, jusqu'à présent du moins, parmi les esprits français qui seraient vraiment en mesure de suivre activement une telle carrière ; le triomphe politique plus complet qu'a obtenu chez nous l'esprit mélaphysique sur Tesprit théologique constitue sans doute la principale source de cette fâcheuse difl'érence, en détournant ce qu'on nomme nos philosophes de la vie franchement spéculative pour les jeter dans une mauvaise activité qui repose, au fond, sur la conservation indéfinie de l'ancien régime mental.

Je partage d'ailleurs toute votre conviction sur l'affinité plus prononcée que nous devons attendre des esprits écossais, dont la similitude avec nos tendances françaises m'a, comme vous, depuis- longtemps fra[)pé, et me semble, au reste, suffisannnent explicable par l'analogie de marche politique que j'ai rapidement indiquée entre les deux populations, en caractérisant l'ensemble de révolution moderne.

Cette sympathie spontanée a été très prononcée chez moi, dès ma première jeunesse ; car c'est à l'école écossaise et non, comme beaucoup d'autres, à l'école germanique, que j'ai dû la première rectification des graves aberrations, à la fois morales et intelleckielles, propres

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à ce qu'on appelle Técole française; je n'oublierai jamais combien ma propre évolution a été d'aboni redevable surtout a quelques lumineuses inspirations de Hume et dWdam Smith, comme je me suis plu u Tindiquer, tandisqueje necrois pas, au fond, avoir jamais rien reçu réellement, même indirectement, des penseurs allemands, sinon par contraste.

Je suis donc très disposé a croire que rinstallation britannique du positivisme devra s'opérer essentiellement par rélaboration écossaise, déjà préparée par tout ce qu'offre de vraiment sain la pensée germanique^ sans être altérée par ses ténébreuses tendances et ses oppressives prétentions.

Vous avez très bien conjecturé que je ne connais la philosophie de M. Whewell que par ce qu'en dit votre ouvrage, sauf une longue citation spéciale qu'en avait laite Brewster en 4838, à mon occasion. J ai donc été coniluit à lui savoir plus de gré qu'il n'en méritait pour quelques éclaircissements secondaires rcnfer;ncs dans son récent opuscule, où j'avais remarqué surtout un heureux rapprochement entre la notion générale d'une théorie et celle d'un fait. Celle indulgence naturelle ne m'avait nullement empêché toutefois de sentir combien son critique lui était réellement supérieur; et je n'en suis pas surpris maintenant que vous m'apprenez que cet antagoniste n'est autre que Tingénicux et judicieux J. Herschel.

Malgré mon estime pour ce dernier philosophe, je doute que la lecture que vous m'annoncez entreprise |)ar lui de mon grand ouvrage lui fasse une impression favorable, du moins intense, quelle que doive être auprès de lui rellicacilé de vos én)inentes recommandations. Ses préjugés s|)éciaux s'y trouveront person-

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nellcment choqués par ma juste réprobation de la prétendue astronomie sidérale, dont il s'est trop occupé; et je doute qu'il y ait chez lui assez de force philosophique pour écarter suffisamment cette disposition antipathique. Je ne lui ferai jamais Tinjure, sans doule, de le comparer à notre célèbre Arago ; je sais d'ailleurs combien il est exempt du charlatanisme et de l'immoralité qui caractérisent surtout ce désastreux personnage. Mais sous le seul aspect intellectuel, il y a, je crois, entre eux une analogie réelle; d'après ce que je connais de J. Herschel, il offre, au fond, mais à un degré très supérieur, le même genre d'esprit qu'Arago, c'est-à-dire une intelligence plus lumineuse que profonde.

Au reste, si je me trompe réellement dans ce jugement confidentiel que permet la libre naïveté de notre heureuse correspondance, je serai le premier à m'en félicirer, sachant combien serait précieuse à la nouvelle philosophie une aussi puissante approbation.

Je cpois pouvoir vous annoncer déjà, comme une sorte d'événement philosophique, que le silence gardé envers moi par la presse périodique française, avec une si étrange unanimité, va être enfin rompu dignement par une sérieuse appréciation que contiendra, je crois, le NalionaL Elle sera due au pluséminent, sans contredit, de nos érudits actuels, M. Littré (le nouveau traducteur et commentateur d'Hippocrate), qui, par de fortes éludes biologiques, destinées d'abord à la profession médicale, s'était profondément préparé à la vraie régénération philosophique. Quoique sa carrière se soit ensuite tournée vers l'érudition, il n'en est pas moins l'homme de France qui a le plus complètement saisi et a|)précié l'ensemble de la nouvelle philosophie, avec laquelle

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d'ailleurs ses vives sympathies politiques se trouvent maintenant suffisamment connexes.

Notre Académie des inscriptions a eu, par un heureu v accident, le mérite inattendu de se l'associer de bonne heure, et il y jouit d'une grande considération, ainsi que dans Tensemble de la presse française. Sa juste influence au iVa//o?m/ suffira, sans doute, pour surmonter, à mon sujet, les malveillantes dispositions des déistes qui le dirigent; je crois d'ailleurs qu'il y sera secrèlement secondé, au besoin, par les tendances réelles de notre ami Marrast. Quoi qu'il en soit, l'insertion ou le rejet des articles qu'il a préparés sur mon ouvrage pour ce journal constituera un événement de quelque intérêt, qui me semble mériter notre attention spéciale.

Je m'empresse de vous annoncer fraternellement cettj bonne nouvelle avant qu'elle soit réalisée, parce que j»* ne doute presque plus de son prochain accomplissemenf. Au reste, cette annonce est toute confidentielle, car je sais que Littré a caché son projet à presque tout le monde, et spécialement à moi, quoique je sois certain que les articles sont maintenant écrits, et qu'il n'exisle plus d'incertitude que sur leur publication.

Votre silence total sur mon récent volume astronomique me fait penser que ce petit ouvrage ne vous était |)as encore parvenu au commencement de ce mois: je Tai pourtant remis au commissionnaire le 13 septembre. Mais je suis maintenant trop habitué à la barbare imperfection des relations littéraires entre Londres et Paris, pour m'étonner beaucoup d'une aussi tardive transmission. Peut-être eussé-je mieux fait d'employé" Tentremise de M"*"* Austin, que je n'ai pas voulu déranger. Quoi qu'il en soit, vous voyez que me voilà heureu

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sèment quitte enfin, et pour toute ma vie, j'espère, de toute élaboration accessoire; je n'ai plus, désormais, rien à écrire qui ne soit principal.

Tout à vous,

A*'' Comte.

MILL A COMTE

(Recule mercredi 27 novembre 1844.) (Répondu le mercredi 25 décembre.)

India House, le 25 novembre 1844.

Mon cher Monsieur Comte,

Vous ne vous trompiez pas en jugeant que votre volume astronomique ne m'était pas encore parvenu, lorsque j'écrivais ma dernière lettre. Il ne m'est arrivé, comme de coutume, que très tard, ce qui a depuis longtemps cessé de me surprendre. C'est seulement depuis une huitaine de jours que j'ai pu achever la lecture de ce travail intéressant, dont la valeur a dépassé mes espérances. II est vraiment heureux que vous vous soyez décidé à écrire ce traité. Quoique d'une importance secondaire en rapport à votre grande entreprise philosophique, il n'en est pas moins fait pour exercer une notable influence, en hâtant la formation d'une véritable école positive, et il me semble que vous-

J. s. mil et Aug. Comte. 24

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même vous n'appréciez pas suflisamment sa valeur à cet égard. Nous reconnaissons l'un etTautre de plus en plus combien on doit peu compter, pour la cause du positivisme, sur ceux qui en possèdent déjà les bases scientifiques. 11 importe donc infiniment, sous tous les rapports, de mettre le plus tôt possible à la portée des intelligences convenables, non fournies d'instruction scientifique spéciale, ce qu'il faut de connaissances positives pour s'approprier les idées fondamentales de la méthode scientifique, sans les assujettir préalablement à de longues et pénibles études techniques, qui leur répugneraient le plus souvent au point d'empêcher tout développement ultérieur de leur capacité scientifique, attendu que, pour sentir réellement l'importance de cette préparation positive, il faudrait posséder déjà l'esprit positif.

Pour sortir donc de ce cercle vicieux, il n'y a rien de plus urgent que d'avoir un cours de science positive, préliminaire naturel de votre cours de philosophie positive. Or ce petit ouvrage en remplit admirablement les conditions, autant que le comportent son étendue et son caractère de spécialité. Depuis quelque temps, les traités scientifiques à l'usage du public paraissent chez nous en grande abondance. Il y en a d'assez bien faits; J. llerschel lui-même a fait un traité populaire d'astronomie. Mais, dans ces traités, on n'essaye pas même de faire servir de si mémorables conquêtes de l'intelligence humaine à constater la manière dont elle doit procéder pour en faire de nouvelles. Il est même, je crois, heureux que ces écrivains n'aient pas tenté d'enseigner la méthode, mais seulement la doctrine, vu Tinsufiisance de leurs propres notions logiques ; insuffisance tellement prononcée, qu'il n'y a presque pas un

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seul traité de science positive, soit classique, soit populaire, qui ne tende, sous quelques égards notables, à fausser le véritable esprit de la marche scientifique. Or, il me paraît que vous avez comblé d'une manière admirable cette déplorable lacune. Je ne croyais guère qu'il lût possible de donner à des lecteurs, à qui on supposaerit si peu de préparation mathématique, une connaissance si pleinement satisfaisante du vrai caractère de la science astronomique, et des procédés scientifiques qui l'ont créée. Après un pareil exemple, nous pouvons nous flatter de voir prochainement des ouvrages au moins passables du même genre, par rapport aux autres sciences fondamentales. Ce sera, je crois, le fruit que nous recueillerons de la première extension notable de la philosophie positive parmi les intelligences du second ordre. Aujourd'hui même, je sens que les difficultés du propagandisme positif commencent à s'aplanir par suite de ce que vous avez fait. Le défaut d'instruction scientifique préalable n'est plus un obstacle pour faire comprendre ce que c'est que le positivisme à ceux qu'on pourrait décider à lire votre petit traité. On peut même dire qu'après cette seule lecture une intelligence bien organisée se trouverait mieux préparée aux spéculations sociales que la presque totalité des savants actuels, sans parler des métaphysiciens.

J'ai appris avec une joie véritable que la méprisable taciturnité de la presse française à votre égard allait enfin être rompue, et je suis bien aise que ce soit par M. Litlré, à qui depuis longtemps j'ai voué une haute estime. Je le connais très biçn de réputation ; je l'ai même vu, en 1836, à Paris, où sa figure de savant solitaire, et son maintien calme et modeste, m'ont beaucoup frappé. Probablement, il ne se souvient guère de

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notre entrevue. Je ne savais pas qu'il fût en sympathie avec la nouvelle philosophie, et je m'en réjouis vivement : son accession, quelqu'incomplète qu'elle puisse être, est du plus heureux augure, el j'attends avec impatience son appréciation de votre grand ouvrage. Si cette publication s'effectue dans le National^ ou même dans un journal quelconque, elle attirera sur la philosophie positive l'attention de beaucoup de lecteurs, qui n'en tenaient auparavant aucun compte, qui n'en avaient peut-être pas même entendu le nom, et parmi eux il doit s'en trouver de bien préparés pour sa réception complète. Si vous pouviez m'envoyer les numéros du journal qui contiendront ces articles, ce serait me faire un très grand plaisir : ceux-là, on peut les confiera la poste. Dans tout cas, je compte sur vous pour m'en indiquer les dates.

J'espère que vous êtes depuis longtemps parfaitement rétabli des suites du trouble physique que vous avez subi le mois dernier. Une maladie éruptive par suite d'une surexcitation nerveuse est certainement un exemple très remarquable, quoique d'un genre aujourd'hui très familier, du consensus biologique, et surtout de cette complication des phénomènes de la vie animale avec ceux de la vie organique, qui a rendu si difficile et si tardive leur séparation logique, sans laquelle pourtant la biologie ne pouvait nullement devenir positive. J'ai appris, avec un vif intérêt, le résultat de vos observations spontanées sur les efiFets intellectuels du jeûne, et je vous félicite d'avoir surmonté la plus sérieuse difficulté de votre nouvelle élaboration philosophique.

Je juge essentiellement comme vous le genre d'esprit de M. Herschel, et je ne fonde aucun espoir sérieux sur

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sa lecture de votre Cours, qui, je crois, aura peu d'influence, ici comme ailleurs, sur les hommes dont la réputation est faite. Je trouve toutefois, dans la critique qu'il a faite de la philosophie de Whewell, des marques d'une certaine capacité philosophique : au moins, il a échappé aux influences germaniques, ce . qui, chez nous, n'est pas peu de chose. Je n'ai jamais lu Vico ; mais, autant que j'en puis juger, je crois votre opinion de lui très bien fondée.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

COMTE A MILL

Paris, le mercredi 25 décembre 1844.

Mon cher Monsieur Mill,

J'ai été bien heureux de votre favorable appréciation de mon petit traité astronomique. Un tel jugement constitue pour moi la plus sûre confirmation de l'efficacité de mes efforts ; je suis ainsi certain d'avoir essentiellement atteint mon but principal : constituer un type caractéristique du véritable enseignement populaire, c'est-à-dire philosophique. On doit peu regretter, comme vous le dites, que les savants n'eussent pas encore tenté d'expliquer ainsi la méthode, en se bornant à la doctrine, car ils en auraient donné une

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pauvre idée ; le peu qu'il y a de logique astronomique, par exem|)le, dans Touvrage de Laplace, est d'une extrême faiblesse et quelquefois absurde. Je poursuivrai donc maintenant, avec plus de confiance qu'auparavant, cette exposition annuelle, en lui donnant un caractère de plus en plus philosophique, que le gouvernement, j'espère, ne troublera nullement.

Dès que j'ai reçu votre dernière lettre, j'ai écrit à Marrast pour avoir les six numéros du National où se trouvent les articles de Littré, afin de vous les envoyer aussitôt. Il m'a répondu qu'il se chargeait directement de vous les adresser, et vous avez dû les recevoir le 7 ou le 8 courant. Vous avez donc lu maintenant ce travail capital, pour lequel j'ai fait, comme vous le pensez bien, une infraction spéciale à mon hygiène cérébrale habituelle. Je pense que vous avez reconnu, comme moi, que je ne pouvais désirer une appréciation plus complète et plus profonde, à tous égards plus satisfaisante. Cette intime adhésion rationnelle, solennellement proclamée par un esprit d'élite, aussi respecté pour sa haute moralité que pour sa puissance mentale, constitue, ce me semble, un événement décisif dans l'essor naissant du positivisme systématique. Une telle lecture a dû d'ailleurs vous offrir aussi un attrait plus personnel, en vous rappelant la juste part qui vous revient indirectement d'un tel travail, dont la noble manifestation accomplie dans votre précieux ouvrage avait posé d'avance les bases essentielles et l'exemple décisif (car, sous le rapport philosophique, l'article antérieur de Brewster ne saurait compter).

La presse française se trouve ainsi avoir dignement réparé maintenant son étrange silence prolongé, en profitant convenablement des avantages propres à notre

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situation pour formuler ouvertement une déclaration plus complète et plus directe. Vous voyez que je ne suis plus le seul qui puisse s'abstenir ici de toute concession théologique, active ou même passive. Sous un aspect plus important, Littré constitue ainsi pour moi Texempie le plus caractéristique, après le vôtre, de Faction réelle et profonde que peut exercer mon élaboration philosophique sur tous les grands esprits contemporains ; car, il y a six ou sept ans, avant d'avoir subi rinfluence de mon œuvre, il était placé de la manière la plus prononcée au point de vue purement révolutionnaire ou négatif, dont il s'est aujourd'hui si convenablement dégagé. Je pourrai donc dire maintenant que, en France, l'école positive n'est plus essentiellement réduite à moi seul : nous y voilà deux bien caractérisés aux yeux du public étonné. Vous êtes aussi deux en Angleterre, si votre jeune ami Bain s'est déjà irrévocablement prononcé. Ce petit nombre de penseurs systématiques ne tardera pas, sans doute, à se fortifier beaucoup ; je ne sais où nous en sommes en Allemagne.

Littré a été fort sensible à votre bon souvenir personnel ; il se souvient très bien de votre visite de 1836, que lui avait déjà rappelée la lecture de votre ouvrage, dont il a fait, dès le début, tout le cas convenable. J'ai trouvé chez lui la Physiologie générale du docteur Carpenter, votre digne ami ; il estime beaucoup ce livre, dont la pensée et le plan m'ont paru très recommandables, d'après un coup d'œil que j'y ai jeté à la hâte.

Si vous avez remarqué la nouvelle organisation de notre Ecole polytechnique, vous avez dû sentir qu'elle ne pouvait réaliser suffisamment mes espérances, soit générales, soit spéciales. Je regrette beaucoup qu'on ne m'ait pas consulté à ce sujet, comme on l'avait

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d'abord projeté. Car j'aurais, je crois, empêché ce laborieux avortement, puisque personne ne peut méconnaître ici une excellente intention dominante : soustraire ce précieux établissement à lascendant des coteries scientifiques. On a ainsi consacré essentiellement les justes critiques de ma préface. Les lumières seules d'une saine théorie ont manqué pour atteindre le but, et non la ferme volonté : en ôtant à l'Académie des sciences toute sa part distincte aux nominations polytechniques, et en enlevant la prépondérance au corps des professeurs, on a certainement dépensé autant d'énergie administrative et soulevé autant d'animosités qu'en eût nécessité une réforme vraiment décisive. Faute de vues assez nettes et assez complètes, cette nouvelle organisation (c'est la neuvième depuis la création de TEcole en 1794!) ne comporte pas une longue et solide existence, quoique préférable, même en fait, à la précédente. La direction principale y a été transmise à un corps qui, auparavant, quoique officiellement supérieur, n'avait aucune prépondérance effective ; les membres, d'ailleurs presque tous amovibles, s'y composent, au nombre de vingt-huit, moitié de savants et moitié de fonctionnaires supérieurs des divers services publics alimentés par l'Ecole. Malheureusement, on a fait la faute capitale de donner à cette corporation une influence décisive quant aux personnes, tout en la réduisant à être simplement consultative quant aux choses ; tandis qu'il était aussi facile d'accomplir la transformation sous un aspect que sous l'autre, surtout envers une corporation qui, ne participant nullement jusqu'alors aux nominations, aurait été fort aise d'y être désormais consultée. D'après cette faute irréparable, déterminée par l'influence indirecte des préjugés

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régnants, la salutaire intention d'abolir le régime pédantocratique n'aboutit finalement qu'à constituer une sorte de pédantocratie tempérée par la routine, qui pourra bien reproduire prochainement les principaux vices de l'ancienne organisation. On n'a pas même pris la précaution d'assurer la présence effective de l'élément pratique, dont la coexistence forme ici tout l'avantage essentiel du nouveau régime ; ces membres, déjà peu disposés à une telle assiduité, se dégoûteront bientôt de ces délibérations, et finiront par y laisser dominer habituellement l'influence académique.

Ce préambule général était nécessaire pour vous mieux indiquer le cinquième et dernier acte, tout récemment commencé, du grand drame personnel dont je suis le sujet depuis plus de deux ans. La fameuse préface, ou plutôt la publication de mon sixième volume, en constitua, en 4842, le premier acte, bientôt suivi du procès que je gagnai ; vint ensuite, comme troisième acte, mon triomphe provisoire de 1843, puis le grave échec que vous connaissez, il y a six mois. Le dénoûment sera sans doute pour 1845, et il se présente comme bien sombre, s'il en faut juger par la scène initiale qui vient d'avoir lieu dans cette crise finale. A la majorité de dix voix contre neuf, le nouveau conseil polytechnique vient de confirmer, le lundi 16 courant, l'exclusion prononcée envers moi par l'ancien conseil, quant à mes fonctions d'examinateur, sans porter d'ailleurs aucune atteinte à celles de répétiteur. Ce résultat a surpris tout le monde, et même mes ennemis ; il est dû surtout à l'absence d'une notable partie du conseil, dont plusieurs membres se sont volontairement abstenus, pour ne pas déplaire à mon puissantantagoniste.il est inconcevable, du reste, que le gouvernement, avec une sincère inten

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tion de me protéger, et aTerti par tant d^expériences, n*ait pas profité de la réorganisation pour garantir ma f>osition d examinateur, soit en la rendant inamovible, soit du moins en la faisant dépendre annuellement du ministre seul, comme je Tavais expressément demandé, et comme Texigeait Fintérêt public, pour un service où il s^agit de rejeter habituellement les trois quarts environ des candidats examinés, ce qui suppose une indépendance propre à résister à d^actives sollicitations envers une carrière si recherchée aujourd'hui de Télite de notre jeunesse. Toutefois, quoique je déplorasse celte faute, je n'avais réellement, pas plus que mes amis, aucune inquiétude personnelle, et ce nouvel échec m'a fort surpris, d'après la confiance que m'inspirait, comme à tout le monde, la composition du nou-* veau conseil.

H ne me reste donc plus d'autre ressource que la fermeté du ministre, dont la profonde conviction s'est déjà prononcée officiellement en ma faveur avec beaucoup d'énergie, comme vous le savez. Mais, d'après Pentrevue que j'ai eue avec lui vendredi dernier 20, j\ii lieu de croire que cette vigueur est presque épuisée par Teftort qu'a exigé de lui la nouvelle organisation, dont il s'attendait peu à constater sitôt Tinsuffisance. Je l'ai trouvé dominé par un dégoût et une lassitude fort excusables pour tout ce qui concerne celle lutte poly- Irchnîquo, qui, relative à une minime partie de son vaste dopartoment, le préoccupe peut-être davantage, depuis un an, que tout le reste réuni. Malgré la haute oslin)e personnelle qu'il a continué à me témoigner, et sa conviction inaltérable de l'iniquité de cette persécution, j'ai donc sujet tic craindre que, de peur de nouveaux conflits, il ne se résigne passivement au sacrifice

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qu'exigent de lui mes ennemis. On m'a même assuré, quoique je répugne à le croire, qu'une vieille et auguste dévote, poussée par le parlî théologique, Ta spécialement sommé, dans l'intérêt du ciel, et au nom de sa propre ambition, de m'abandonner à mon sort. Mais, d'un autre côté, tous les hommes honorables se sont prononcés pour moi; noire plus éminent géomètre (M. Poinsot), actuellement membre de ce conseil polytechnique, y a puissamment persévéré dans l'admirable défense que je vous ai déjà signalée avec reconnaissance. Les bureaux du ministère sont d'ailleurs très disposés à pousser le ministre à me protéger avec énergie. Enfin M. Guizot, indirectement stimulé par la cordiale entremise de M. et de M"° Austin, paraît décidé cette fois à recommander chaudement à son collègue de ne pas laisser succomber ainsi le seul écrivain qui, dans le monde scientifique, défende aujourd'hui les justes droits du gouvernement central contre les ambitions pédantocraliques. Le nœud du drame est donc encore fortement serré; mais je crains bien que le dénoûment ne me soit funeste. Il le serait d'autant plusque, d'après ma lettre du 12 mai 1843, ma chute, comme examinateur, entraînerait probablement, comme vous le savez, la perte prochaine de la place de professeur, qui, après cette charge, constitue mon principal moyen d'existence, ne me laissant désormais d'autre revenu assuré que les deux mille francs attachés à mon office de répétiteur, que la nouvelle ordonnance a du moins affranchi des passions scientifiques, en ne le rendant révocable que parle ministre. Ainsi se trouvent strictement conlirmées les judicieuses réflexions que Littré plîice au début de son récent travail sur l'incertitude des prévisions effectives, surtout spéciales, dans

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les événements sociaux; car la réorganisation de l'Ecole, qui, à vos yeux, comme aux miens, comme à tous, semblait devoir consolider nécessairement ma position, aurait dès lors concouru expressément à la détruire, en détournant le ministre de toute énergie ultérieure. De même, on devait penser, en général, que les articles de Littré exerceraient sur ma réélection une heureuse influence, et ce motif avait, je le sais, spécialement déterminé Tinstant de leur publication ; or, au contraire, ils m'auront probablement nui, en excitant la rage de mes ennemis à tenter un dernier effort pour empêcher du moins de vivre celui qu'ils ne peuvent plus empêcher de percer philosophiquement.

Au reste, je ne me sens nullement abattu, et me voilà prêt à chercher, s'il le faut, de nouveaux moyens d'existence, en reprenant renseignement privé, première ressource qui se présente à moi. Je compterais alors sur votre assistance et sur celle de nos amis de Londres pour concourir à me procurer quelques relations avantageuses parmi les riches Anglais qui habitent Paris. Votre cordiale sollicitude a d'ailleurs si heureusement déterminé déjà la noble intervention tutélaire de sir W. Molesworth et de M. G.Grote, que je me trouve, grâce à eux, préservé, quanta présent, de toute inquiétude immédiate sur les suites matérielles de cette catastrophe, ce qui a toujours sufti chez moi pour que de tels troubles n'altérassent pas profondément mon action cérébrale. Toutefois, je me félicite beaucoup d'avoir ajourné jusqu'à cette décision, que je savais devoir être très prochaine^ le début de ma seconde grande élaboration philosophique, atin d'éviter la funeste coïncidence d'une forte excitation à la fois dans la partie affective et dans la partie intellectuelle dq

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cerveau. Mes misérables ennemis, outre Tespoir de me réduire à l'indigence, ont aussi, je le sais, confusément tendu toujours à déterminer, par le concours de leurs attaques avec mes propres travaux, quelque terrible et irréparable retour du fatal épisode de 1826, raconté dans ma Préface; mais leur abominable espoir sera, j'ose l'assurer, toujours complètement illusoire, grâce à la constante discipline que j'exerce sur mes émotions et sur ma conduite. Quand j'aurai fait toutes les démarches qu'exige ma position, je compte donc commencer paisiblement, dans le cours du mois prochain, ce nouveau travail capital dont le premier volume sera écrit, je l'espère, avant la fin de l'été prochain, quoique la décision de mon affaire puisse longtemps traîner. J'avais, hélas! conçu l'espoir de ne pas employer le second crédit de trois mille francs que vont ouvrir chez le même banquier mes généreux patrons, suivant votre annonce du 23 août, pour le l®*" février prochain ; mais au moins, en y recourant, je pourrai faire abstraction de ces graves embarras assez longtemps pour écrire ce premier volume, maintenant tout préparé. Dans la nécessité de rechercher de nouveaux moyens d'existence, je ne vois d'avance rien de plus grave que le retard qu'en éprouveraient mes importants travaux, auxquels tout ce qui me reste de vie active suffit à peine; car, par un autre mode de vie, il est bien difficile que je ne perde pas plus de temps qu'aujourd'hui. En réfléchissant, d'un point de vue élevé, sur l'ensemble de cette persécution, il est aisé de sentir que, sous des formes personnelles, elle représente un conflit fondamental et inévitable, la lutte du véritable esprit philosophique contre le mauvais esprit scientifique, son plus redoutable antagoniste désormais^ du moins en

382 COMTE A MIIX 25 déc. 184i.

France. Les personnalités mêmes n'ont ici rien de fortuit, car je suis, en France, le principal organe du premier esprit ; et M. Arago, par Tensenible de ses préjugés et de ses passions, constitue certainement le représentant le plus complet et le plus actif du second. L'immoralité spéciale de cet adversaire, et mon défaut total de fortune propre, ont seulement donné plus de gravité personnelle à cette lutte inévitable. Au reste, cette gravité même va au but, car il n'y a, pour le public, de luttes vraiment sérieuses que celles où quelque existence se trouve engagée ; sans cela, il n'y voit que de simples jeux académiques. Ce conflit, où je suis profondément plongé, se trouvait spécialement indispensable à mon action philosophique, afin d'écarter radicalement le plus dangereux reproche que put encourir la nouvelle école, de tendre simplement à transférer aux savants actuels l'ancien pouvoir des prêtres. Il y a près de vingt ans que j'ai senti la nécessité de veiller surtout à éviter cette accusation spécieuse, par suite d'un article où Benjamin Constant, au .sujet de mon premier travail sur le pouvoir spirituel, témoignait des craintes sérieuses d'une sorte de théocratie scientifique. Pour bien comprendre toute la gravité de cet écueil, qui pouvait discréditer, dès le début, la nouvelle philosophie, j'ai toujours pensé que nous devions surtout compter sur Técole révolutionnaire proprement dite, d'où'peuvent seules nous surgir, dans l'origine, des adhésions franches et complètes, comme le récent exemple de Littré le confirme éminemment. Or, pour trouver de la sympathie dans cette école, il fallait avant tout lui donner pleine sécurité sur le genre de despotisme qu elle redoute avec raison plus qu aucun autre. C/est eo qui ma poussé, dans le sixième volume.

25 déc. 1844. COMTE A MILL 383

à développer avec énergie la lutte inévitable du nouvel esprit philosophique contre Tesprit scientifique actuel. Si je succombe personnellenient dans cette lutte périlleuse, je serai pleinement consolé par la conviction de mieux caractériser ainsi la vraie nature du positivisme

systématique.

Tout à vous,

A^® Comte.

Vous savez probablement que votre ancien ami, M. Balard, a été récemment introduit à notre Académie des sciences. 11 n'a réussi que par une seule voix de majorité, ayant contre lui la puissante coterie d'Arago. Mais un tel avènement n'en est que plus propre à le préserver du grave danger, à la fois mental et moral, inhérent à ce nouveau milieu, où la participation journalière à des discussions puériles et à de misérables intrigues altère bientôt, par une influence difficilement évitable, les meilleures natures, comme j'en ai eu tant de tristes exemples.

Les articles de Littré ont eu ici beaucoup plus de succès que nous ne l'espérions ; tous les numéros disponibles du National ont été rapidement enlevés, en sorte que nous n'avons pu avoir chacun plus d'un exemplaire. Je présume que, d'après un grand nombre d'honorables instances, Littré se décidera à les publier à part, quoique sa modestie ait ainsi laissé passer l'instant de le faire sans aucuns frais sérieux.

384 MILL A COMTE 31 déc. 1844.

MILL A COMTE

(Reçu le jeudi malin 2 janvier 1845.) (Répondu le vendredi 10 janvier.)

India House, le 31 décembre 18U.

Mon cher Monsieur Comte,

C'est avec une peine extrême que j'ai appris le déplorable résultat, en ce qui vous regarde, de cette tentative avortée de réorganisation dans TÉcole polytechnique, qui devait, au contraire, selon toute apparence, consolider votre position, de manière à vous mettre à Tabri de toute attaque future de la part de ceux que votre franchise philosophique a soulevés contre vous. Malheureusement, il y a lieu de s'attendre à une inimitié plus forcenée de leur part, en raison directe de l'importance croissante de la nouvelle école. On peut croire que les savants, ainsi que les prêtres, auraient pu se soumettre à vous laisser tranquille dans la position modeste qui vous était échue, s'ils avaient pu compter que, par un silence calculé, ils pourraient vous ensevelir dans Tobscurité; mais, lorsqu'ils s'aperçoivent que votre nom commence à percer et que, partout où l'on vous fait une place quelconque, on vous en fait une très élevée, dès lors, ce n'est plus seulement la vanité blessée qui est enjeu, c'est toute l'importance sociale d'une classe puissante, qui se trouverait compromise si on ne parvenait à étouffer une voix qu'on sait bien ne

31 (îéc. iS4U MILL A COMTE BSÎi

pouvoir réduire au silence, qu'en vous ôtant toul moyen de vivre, ou du moins de loisir. V^ous aurez donc des ennemis de plus en plus acharnés, et plus ils vous auront nui, plus ils chercheront à vous nuire. Il est certes bien digne de vous de voir dans cet ensemble de circonstances, si fâcheuses en ce qui vous regarde personnellement, des motifs de consolation fondés sur le retentissement social auquel ce duel à mort doit donner lieu, et qui sans doute, comme vous en faites l'observation, serait resté dans des proportions minimes, si nulle existence sociale ne se trouvait compromise dans la lutte. Il faut espérer du moins que, si vous subissez les peines du martyre, vous en aurez aussi les honneurs, et que l'humanité en recueillera le fruit. Il n'y a d'espoir réel que dans l'opinion, et ce sera une importante expérience sociologique, qui décidera si aujourd'hui une classe sociale peut persécuter un philosophe isolé, sans avoir même le concours du gouvernement. Il est très malheureux que la fermeté du maréchal Soull ne se soutienne pas : je craindrais bien que Tinfluencc auguste dont on vous a parlé n'y soit pour quelque chose.

Le devoir du gouvernement serait, s'il répugne à casser l'arrêt du nouveau conseil polytechnique, sitôt après ravoir organisé, de vous enlever à cette carrière, en vous en faisant une autre, plus importante; en vous nommant, par exemple, à quelque chaire de premier ordre, qui conviendrait à quelque partie du cercle immense de vos connaissances scientifiques et historiques. Ce serait pour M. Guizot une belle occasion de montrer de la magnanimité, s'il en a, suivant le noble exemple de M. Poinsot ; et j'ai appris, avec un vrai plaisir, que dans la question immédiate, au moins, un honnne de

J. s. Mi II et ku^. Coin le. iô

386 MILL A COMTE 31 déc. 1844.

sa capacité, auquel je n'ai jamais pu refuser une certaine estime, s'est montré disposé à bien agir.

Il est fâcheux que cette affaire doit probablement traîner en longueur, et que vous ne pouvez pas savoir, au plus tôt, à quoi vous en tenir. Si malheureusement vous êtes réduit de nouveau à la ressource de l'enseignement privé, comptez sur tous mes efforts, et sur ceux de tous mes amis qui vous connaissent, ou sur lesquels je puis exercer quelque influence. Je ne connais actuellement aucun Anglais riche qui habite Paris, mais

il doit sans doute y en avoir, que je pourrais mettre en mouvement, du moins indirectement. Vous m'indiquerez le moment où il conviendrait de commencer cette tentative, si malheureusement il y a lieu.

Les articles de Lîttré sont excellents. Je ne m'attendais nullement à une si pleine adhésion, et je la trouve du plus heureux augure. Quçl que soit le génie de l'auteur d'une théorie quelconque, le public n'y prend pas beaucoup d'intérêt, tant qu'il reste seul de son avis, trouvant fort naturel qu'un homme tienne à ses propres idées. Mais dès que ces idées sont solennellement adoptées par un second penseur d'une supériorité reconnue, la bataille est presque gagnée ; les esprits supérieurs ne tardent plus à y affluer en foule. C'est une véritable époque, dans la nouvelle crise sociale, que cette importante adhésion, qui me rappelle celle de Berthollet aux doctrines de Lavoisier. La mienne n'était pas, à beaucoup près, aussi importante, ne pouvant guère agir sur la France, seul pays vraiment préparé aujourd'hui pour la régénération philosophique.

Je voudrais bien savoir quelle réception l'Allemagne donne à votre grand ouvrage. J'ai lieu de croire que le mien y est mieux accueilli que je ne pouvais m'y

31 déc. 1844. MILL A COMTE 387

atlendre, si je puis me fier aux rapports d'un Allemand que je vis il y a huit jours, et qui me raconta, entre autres choses, qu'il avait lu un article très favorable à ce sujet dans un journal publié dans la petite ville de Hohenzollern-quelque chose (j'ai oublié le reste du mot), ce qui équivaudrait au plus à un simple chef-lieu de département au centre de la France, et qu'on y disait que c'était le meilleur ouvrage philosophique que l'Angleterre a produit de nos jours, en y ajoutant que ce n'était certainement pas de la philosophie allemande. Je pense qu'il y a en Allemagne un commencement très décidé de réaction contre la philosophie qu'on appelle allemande, et que la méthode positive y trouvera de Tappui plus tôt qu'on ne pouvait le croire. Il doit y avoir, parmi les physiciens et physiologistes, et même parmi la jeunesse active qui désire s'occuper de politique, une sincère averdion, d'un côté pour le vague, et d'un autre côté pour les tendances quiétistes de la métaphysique de Schelling et de Hegel.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

388 COMTE A MILL lOjanv. t845.

COMTE A MILL

Paris, le veiuircdi 10 janvier I8'i5.

Mon cher Monsieur Mill,

J'ai été aussi touché de votre affectueux empressement à répondre à ma triste lettre du 25 décembre que de votre profonde sympathie pour le dernier acte de ma crise personnelle. Malgré Fintervention plus ou moins réelle de M. Guizot, le fatal dénouement prévu ne s'est pas fait attendre aussi longtemps que je l'avais présumé, car le maréchal a déjà nommé officiellement, depuis huit jours, mon successeur aux fonctions d'examinateur d'admission. Cette précipitation de faiblesse, en un cas où rien n'était urgent, est aussi inattendue que tous les autres incidents de cette étrange affaire; une conduite aussi contraire aux sentiments personnels du ministre commence à me faire croire à ladévote influence de Tauguste vieille que je vous indiquais, et envers laquelle j'avais d'abord écarté les conjectures de Litlré et de plusieurs autres amis. Quoi qu'il en soit, j'aime beaucoup mieux cette brusque terminaison que six mois d'irrésolution aboutissant au même résultat ; l'esprit général de toute cette persécution en reste plus nettement caractérisé. Toutefois, la fermeté exceptionnelle que le même ministre a développée en ma faveur l'été dernier est loin de m'avoir été inutile. En donnant à cette aflaire une vraie solennité, et en manifestant officiellement l'iniqpité de cette spoliation, elle m'a mis

10 janv. 1845. COMTE A MILL 389

à Tabri de toutes les insinuations calomnieuses par lesquelles on aurait pu secrètement tenter de justifier cet acte infâme ; mes ennemis ne peuvent ainsi essayer aucunement cette voie, non certes par scrupule moral, mais par la conviction que ces efforts tourneraient contre eux, même auprès des gens qui me connaissent le moins, d'après la réprobation formelle portée d'avance par le ministre compétent contre Tensemble de cette persécution. Je me trouve par là heureusement dispensé de porter aujourd'hui toute cette affaire devant le grand tribunal du public européen ; ce qui serait, en ce moment, aussi contraire à mon avenir polytechnique qu'à ma répugnance personnelle pour ces vains débats. L'administration reste maintenant envers moi dans un état très sincère d'estime et de regret qui la dispose à saisir toute occasion ultérieure de digne réparation ; cfette tendance existe même chez la majorité du conseil polytechnique, où, en fait, dix membres seulement ont ainsi sali un corps composé de vingt-huit ; ces dix voix hostiles, qu'on avait ameutées à grand*peine, ne peuvent que diminuer graduellement en nombre, tandis que mes amis feront vraisemblablement de nouveaux progrès par le remords que doit é|)rouver chacun de ceux dont l'absence a perujis une telle iniquité, qui, comme vous savez, n'a obtenu qu'une seule voix de majorité. Quoique je doive actuellement faire abstraction totale de ces dispositions naturelles, je ne veux pourtant pas les altérer sans nécessité, car les éventualités réparatrices sont de nature à se présenter peut-être prochainement, par la triple voie polytechnique, à ma convenance, d'une vacance parmi les quatre examinateurs d'admission (dont Tun a soixante-dix ans), ou chez les deux professeurs de

"90 COMTE A MILL lO janv. 1^5.

hautes mathématiques et les deux examinateurs de sortie correspondants. Mon office intérieur tend spontanément, par ma présence continue, à rappeler, avec une silencieuse énergie, la nécessité d'une convenable réparation ; c'est pourquoi, outre les précieux rapports directs que j'ai ainsi avec les élèves, je dois tenir à cette petite place, quelque modique qu'en soit le traitement, et quelque ennuyeux qu'en soit essentiellement l'exercice, où j'éprouve habituellement Findicible supplice logique de contempler de près un stupidc enseignement, sans y pouvoir vraiment remédier. J'ai donc décidé que je ne porterais cette affaire devant le public que lorsqu'une occasion de véritable réparation se sera présentée et qu'on l'aura volontairement laissée échapper ; auquel cas les spectateurs les plus modérés ne pourront blâmer un tel appel final. Ma longanimité paisible jusqu'à cette dernière épreuve me semble constituer le complément nécessaire de la grande expérience personnelle, périlleuse, mais indispensable, que j'instituai en 1842, et dans laquelle toute intervention prématurée se trouverait perturbatrice. Au reste, cette appréciation publique, quand viendra le moment de l'accomplir, consistera surtoutà imprimer, avec quelques additions explicatives, les trois lettres importantes que j'ai remises au ministre pendant le cours de l'année qui vient de finir.

D'après ces indications, le moment est donc venu maintenant de mettre à l'œuvre la ressource, plus immédiate qu'aucune autre, de renseignement privé, pour remplacer la moitié de mon revenu, désormais perdu irrévocablement, du moins jusqu'à un temps fort incertain, et j'espère y parvenir bientôt, grâce surtout à la cordiale intervention que vous m'offrez. Le généreux

10 janv. 1845. COMTE A MILL 391

patronage de MM. Grote et Molesworth a déjà garanti jusqu'au mois de juillet la continuation régulière de mon train habituel d'existence matérielle, pourvu que je recoure à la seconde moitié du crédit qu'ils m'ont accordé, comme je le ferai, chez le même banquier, le i*"" du mois prochain, suivant votre annonce spéciale du 23 août. Or, pendant les six mois ainsi préservés de toute perturbation immédiate, jespère que mes leçons particulières auront assuré suflisamment la continuation ultérieure d'une situation équivalente; c'est ainsi que ce secours transitoire acquiert pour moi un prix inestimable en me permettant d'éviter une désastreuse continuité. Toutefois, outre sept ans de désuétude des relations propres à m'assurer l'enseignement privé, j'ai maintenant une autre difficulté à surmonter par le haut prix auquel je dois tenir invariablement mes leçons, alin qu'un petit nombre me suffise, sans m'ôter tout le temps indispensable à mes grands travaux philosophiques. Demander dix francs pour une leçon d'une heure chez moi, ou vingt francs en ville, est ici très peu usité envers les études scientifiques, chez ceux-là mêmes qui sont habitués à mieux rétribuer encore quelque célèbre maître de musique. Cependant, il s'est jadis présenté à moi de pareilles occasions, et ma position actuelle doit les rendre sans doute moins rares. Toutefois, je compte beaucoup à cet efï'et sur la clientèle spéciale dont je vous ai parle envers vos riches compatriotes qui habitent Paris, et auxquels des habitudes plus larges, ainsi que le renchérissement national de l'existence matérielle, rendent plus naturels de tels honoraires. Voici donc Tinstant où votre active amitié doit tendre à seconder puissamment mes propres efforts directs à cet égard.

392 COMTE A MILL 10 janv. 1845.

Après ces indications passagères, je me hâle d'arriver au principal objet de cette lettre en vous demandant à la fois conseil et appui au sujet d'une proposition beaucoup plus importante et plus durable, dont ma crise actuelle a fourni Toccasion, mais qui, en elle-même, est heureusement au-dessus de toute vue purement personnelle. En pensant aux divers moyens de réparer la perte matérielle que l'iniquité vient de me faire éprouver, Littré a imaginé enfin de me faire désormais le directeur d'une nouvelle publication mensuelle, à la fois philosophique et sociale, que nous pourrions appeler familièrement a positive Review. Au reste, je vous adresse ci-joint les deux titres entre lesquels l'hésité encore à ce sujet, en vous priant de m'îndiquer quel numéro vous préférez. Pour en finir, à cet égard, avec ce qui me concerne personnellement, il est clair que les honoraires de rédaction joints au traitement de directeur (que fixeraient les actionnaires-fondateurs) combleraient amplement mon déficit actuel, sans exiger que j'écrivisse habituellement au delà du quart ou du tiers de chaque cahier mensuel, moyennement composé de six feuilles d'impression. Rien d'ailleurs, dans cette nouvelle existence, ne serait incompatible avec le retour ultérieur d'une digne position polytechnique, pourvuque je renonçasse dès lors à tout enseignement privé, et même aussi aux leçons journalières que je fais dans un établissement particulier d'instruction polytechnique, dirigé, comme vous le savez, par des influences rétrogrades. En casd'ailleursque,parsuitedeces influences, cet établissement vînt à me manquer avant ce retour polytechnique, ladite revue garantirait encore, avec quelques leçons particulières, tout mon budget actuel, que je ne veux jamais dépasser, mais qu'il me serait dur d'amoindrir.

rojanv. 1845. COMTE A MILL 393

Quant aux conditions financières du projet de Littré, il a imaginé une combinaison très praticable, qui permettrait de soutenir cette nouvelle revue, indépendamment de toutabonné, pendant cinqans entiers constituant une période d'essai, après laquelle ou l'expérience déterminerait à renoncer actuellement à Tentreprise comme prématurée, ou il y aurait lieu à constituer définitivement son existence. Cette vie provisoire serait matériellement alimentée par 250 actions assujetties chacune à un versement de cent francs petidant chacune de ces cinq années. Du reste, le mot actions est ici employé par abréviation, puisque ces engagements ne pourraient avoir aucun caractère d'opération industrielle, et seraient purement considérés comme actes d'adhésion pratique, destinés à assurer la coopération des titulaires à la propagation de principes qu'ils partagent ou approuvent. Pour mieux marquer ce caractère, il serait même indispensable de stipuler, dès l'origine, que ces actions ou plutôt obligations seront toujours purement personnelles, de manière à ne pouvoir jamais être transférées sans le consentement formel et spécial du directeur de la revue. Tout le produit des abonnements serait d'ailleurs réparti proportionnellement entre les divers actionnaires-fondateurs, mais sans qu'aucun d'eux, du moins à Torigine, dût compter sérieusement sur une telle compensation. Chaque actionnaire aurait naturellement droit à un abonnement ; à deux, s'il prenait au moins cinq actions, et ensuite à un exemplaire de plus pour chaque dizaine d'actions ; le nombre d'actions réunies en une seule main resterait illimité, pour tout le temps du moins de cette grande expérience sociologique.

Un tel revenu annuel de vingt-cinq mille francs

89't COMTE A MILL lOjanv. 18S5.

couvrirait pleinement, selon nos calculs, toutes les (lépenses quelconques de la ^eyue /?o«i7tî;e pendant les cinq ans de sa vie d'essai, même en rétribuant convenablement la rédaction, au taux de deux cents francs la feuille d'impression (pareille à celle de mon volume astronomique par exemple) pour tous les écrivains ayant déjà une réputation acquise, et cent francs pour les jeunes gens dont on accueillerait accessoirement les efforts. Ces honoraires, qui sont vraiment élevés comparativement aux usages parisiens, se trouveraient, ce me semble, fort raisonnables même à Londres. En supposant ici que chaque numéro de six feuilles coulât, en moyenne, mille francs de rédaction et trois cents francs d'impression (avec un tirage de mille exemplaires), il resterait donc environ neuf mille francs par an pour Tensemble de tous les autres frais, y compris le traitement du directeur, les dépenses de bureau et de transport, de manière à suflire à tout convenablement. Comme la somme ainsi exigée est vraiment trcs faible, je ne doute pas que nous ne puissions, avec votre recommandation et la coopération de vos amis, satisfaire bientôt aux conditions matérielles de celle importante opération. Quant aux conditions mentales, je croirais pouvoir également en garantir le suffisant accomplissement, si, outre la précieuse et active coopération de Littré, je pouvais compter habituellement sur la vôtre, de manière à pouvoir, chaque mois, obtenir de vous environ une feuille, du moins en moyenne. Car je pense que Tassistance secondaire de quelques jeunes gens capables et dévoués, dont plusieurs sont déjà groupés spontanément autour de moi, nous suffirait pour alimenter, à nous trois, cette élaboration mensuelle, sans qu'aucun de nous se surchargeât de ma-

10 janv. 1845. COMTE A MILL 393

nière à compromettre ses travaux propres. Si vous pensez que le jeune professeur X... puisse et veuille coopérera cette œuvre continue, mous pourrions encore mieux répondre de sa facile exécution philosophique. Au reste, ni vous ni lui ne seriez forcé d'écrire en français, quoique, depuis trois ans, vos précieuses lettres m'aient certes nettement convaincu que celle obligation n'en serait pas une pour vous personnellement; si vous préfériez écrire en anglais, nous vous ferions aisément traduire, ou nous vous traduirions même au besoin, Littré ou moi. Je dois seulement, au sujet de votre coopération, vous consulter spécialement sur rimportante question de la signature personnelle de tous les articles. Littré a toujours, comme moi, signé tout ce qu'il a écrit, et nous sommes, tous deux, très disposés à continuer cet usage, très favorable à la dignité des travaux et même à leur efficacité, par l'imposant concours que le public aperçoit ainsi de divers penseurs indépendants qui convergeraient habituellement vers les mêmes doctrines fondamentales. Cette signature constitue d'ailleurs la seule prescription légale que doive, à mon gré, établir une police raisonnable de la presse, tant que durera l'anarchie actuelle des intelligences ; et lamarchedes événements pourrait même amener la Revue à traiter formellement cette question, sur laquelle il serait donc convenable que l'usage constant de ses propres rédacteurs ne démentît pas d'avance l'opinion alors exposée. Mais, quels que soient les diversavantages essentielsd*une telle pratique, celui de votre coopération habituelle est encore plus important, et je serais loin de vous demander un tel assujettissement, si, après les preuves de courage philosophique que vous avez noblement fournies, vous

396 COMTE A MILL lOjanv. 1845.

pensiez que les convenances de votre pays ou de votre position exigent, à cet égard, des précautions continues, destinées à mieux assurer le libre essor de vos pensées. 11 y aurait alors dans la revue quelques articles sans nom d'auteur, ou désignés suivant les artifices usités' ce qui, au fond, ne saurait offrir aucun inconvénient radical, du moins aucun qu'on pût nullement comparer à Tabsence de cette éminente collaboration ; il en serait de même pour M. Bain, s'il le jugeait convenable.

D'après les explications précédentes, vous présumerez aisément que, depuis quinze jours que Littré m'a fait cette ouverture, mes réflexions continues m'ont presque conduit à Tadoption définitive de cette noble proposition, à laquelle j'avais toujours pensé, mais seulement pour l'exécuter quand le traité de sociologie que je vais commencer sera publié, c'est-à-dire dans quatre ans environ. Outre les exigences passagères de ma situation personnelle qui peuvent d^ailleurs être autrement satisfaites, cette accélération, qui serait si favorable à Tavènement social de la nouvelle philosophie, m'est surtout recommandée par la manière même dont elle m'est proposée; l'idée n'en serait pas venue à un esprit aussi sage, si le projet était actuellement dépourvu de toute suffisante opportunité. L'éminent travail récent de Littré, sur la valeur et Timportance duquel je suis heureux de m'accorder si pleinement avec vous, doit, ce me semble, hâter beaucoup l'instant où la nouvelle école instituera un contact philosophique habituel avec Tensemble du public avancé. Quant au bien immense que peut faire dès aujourd'hui cette relation périodique, il serait superflu de vous le signaler ; la seule intervention permanente au milieu de la fluctuation actuelle d'un point de vue toujours homogène et décisif dans

lOjanv.1845. COMTE A MlLL 397

les sciences et la philosophie, comme dans la politique et la morale, constituerait nécessairement un service fondamental. Cet office, qui, j'ose le penser, était impossible, surtout à moi, à remplir suffisamment avant l'achèvement de mon grand ouvrage, me semble devenu strictement réalisable depuis cette publication ; quoiqu'il pût d'ailleurs être encore plus complet après mon traité spécial de sociologie, il n'en exige pas absolument l'exécution préalable. Tout me porte donc à croire que je me résoudrai finalement à cette nouvelle existence; toutefois, si je ne pouvais compter sur votre coopération habituelle, l'entreprise me semblerait peu exécutable. Votre sagesse personnelle aidera d'ailleurs à résoudre le dernier doute qui me reste à cet égard, et qui constitue le principal motif de mon indécision actuelle, sur la conciliation de ce travail périodique avec l'ensemble de la grande élaboration que j'ai annoncée pour mes douze ou quinze dernières années de véritable activité philosophique. Ce n'est pas quant au temps que cette conciliation me semble difficile, car la catastrophe individuelle que je viens de subir me laisse immédiatement trois mois de vacance annuelle, pendant lesquels je[crois pouvoir écrire aisément le volume que je compte annuellement pour mes travaux personnels, en regardant le reste de l'année comme trop occupé par la direction ou la rédaction de la revue pour me permettre de m'y livrer assez. Le conflit me semble surtout logique, par l'embarras de conduire habituellement mes pensées selon deux voies simultanées aussi différentes que celles de l'actualité et de la généralité. Je crains, en un mot, d'altérer ainsi mon point de vue philosophique habituel, de façon à nuire aux grands ouvrages qui me restent, et qui me semblent encore plus important^ que cette

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intluence périodique pour l'installation sociale de la nouvelle philosophie. Cependant, il est possible, à me s yeux, de résoudre assez celte grave difficulté, en établissant entre les deux ordres de travaux coexiolants la séparation nette et tranchée que comporte Texécution préalable de mon livre fondamental, où sont d'avance établis suffisamment tous les principes dont la revue devra faire Tapplicalion graduelle, selon les indications spontanées de la marche des événements, sans qu'elle aitjamais à s'occuper spécialement d'aucune démonstration dogmatique. En concevant cette revue comme une sorte de prolongement continu et détaillé de mon analyse historique de la situation actuelle contenue dans mon sixième volume, elle peut devenir pleinement compatible avec mon nouveau travail de systématisation dogmatique, auquel même cette réaction inévitable pourra imprimer une plus parfaite réalité intrinsèque.

Seulement, si je me résous ainsi, cet ouvrage va nécessairement éprouver aujourd'hui un nouvel ajournement de quelques mois, afin d'assurer, en cas de possibilité, les premiers matériaux de cette revue, dont je désirerais, par aperçu, que le premier numéro mensuel parût en juillet. Je ne voudrais pas d'ailleurs le publier sans m'être d'avance assuré de la rédaction des quatre ou cinq suivants au moins, de manière à me tenir ensuite de trois numéros en avance, pour que la rédaction ne fût jamais au dépourvu.

L'unique modification grave que cette nouvelle existence plus active va exiger habituellement dans mon régime actuel est réductible, ce me semble, au changement indispensable de mon heureuse abstinence de toutes lectures sérieuses; il faudra bien alors sortir d'ordinaire de mes chers poètes occidentaux pour lire

10 janv. 1845. COMTE A MILL 399

couramment, non les journaux ou revues (des conversations habituelles pourront m'en dispenser), iiiaisdu moins presque tous les ouvrages de quelque importance (scientifique, philosophique ou politique) qui paraîtront dans les quatre langues occidentales que je connais ; rien ne peut me soustraire à cette obligation, qui, je le sens, me coûtera beaucoup. Mais, quelque précieuse que me soit mon hygiène cérébrale, il faut bien savoir modifier son régime selon les situations personnelles et les besoins publics. Ce mode, qui, j'ose le dire, m'était indispensable tant que mon élaboration fondamentale n'était pas accomplie, a maintenant cessé de Tètre strictement; quoiqu'il me fût doux de le continuer, je saurai y renoncer. Reste donc la seule question d'incompatibilité logique que je soumets directement à votre affectueuse sagesse, d'où j'attends la prochaine fixation de mes dernières incertitudes. Quand vous aurez suffisamment réfléchi sur ce grand projet, et consulté vos divers amis, je serai bien heureux de connaître promptement cjmment vous jugez les diverses indications que je vous présente; et, en cas d'approbation, je compterai beaucoup sur votre influence pour constituer celte entreprise capitale où doit, ce me semble, se réaliser une intime coalition philosophique des forces anglaises et françaises.

Tout à vous,

A*^ Comte.

Quoique celte lettre ne sente, j'espère, ni l'abattement, ni l'irritation, je crois devoir vous assurer spécialement que je me porte parfaitement bien, heureux de me sentir autant de calme que de fermeté.

400 ifILL A COMTE 27 janv. 1845.

J'ai lu à Litlré rimportant passage qui le concerne

dans votre affectueuse lettre du 31 décembre ; il m'a

expressément chargé de vous en témoigner sa profonde

gratitude.

Connaissant la pleine indépendance de vos proprrs

jugements, je ne crains pas de vous annoncer que la revue m'est- conseillée par tous mes amis. Le parfait concours spontané qui existe à cet égard entre des penseurs aussi opposés d'âge, de nature et de direction que le sont par exemple Littré et Blainville, constitue, à mes yeux, un puissant motif de présumer déjà l'opportunité réelle de la résolution sur laquelle vous devez prononcer. Un vieillard de mes intimes amis, sorle de conventionnel amateur, qui me sert de type éminent de l'école purement révolutionnaire, donne à cette convergence remarquable encore plus de poids; mais votre improbation altérerait beaucoup, pour moi, cet imposant faisceau, parce que je vous crois, au fond, le plus capable de bien apprécier un tel projet; je consulterai ensuite Marrast sur l'exécution.

MlLL A COMTE

(Reçu le mercredi 29 janvier 1845.) (Répondu le vendredi 28 février).

Indin Housc, le S7 janvier 1845.

Mon cher Monsieur Comte,

Comme vous me l'avez demandé dans votre dernière lettre, j'ai mûrement réfléchi sur le projet de revue qui

27 janv, 1845. MILL A COMTE 401

VOUS a été proposé par M. Littré, et j'ai consulté ceux de mes amis les plus compétents en pareille matière, qui se trouvaient à portée de communication.

Avant de vous en donner le résultat général, je dois m 'expliquer pleinement en ce qui regarde ma coopération personnelle. Je trouve des obstacles insurmontables à ce qu'elle soit aussi étendue que vous le désirez, ou même assez étendue pour que vous puissiez beaucoup compter là-dessus. Le degré de coopération que vous me demandez me prendrait à peu près tout le temps dont je puis habituellement disposer pour écrire, même en renonçant à toute publication ultérieure en mon propre nom. Ensuite, quand cette difficulté n'existerait pas, je ne comprends pas assez ce que serait la revue, ni même ce qu'elle pourrait être, pour que je puisse aujourd'hui prendre un engagement absolu de collaboration. Tant qu'il s'agit de méthodes philosophiques, de doctrines historiques, des lois du développement social passé et présent, je sais à quoi m'en tenir; je ne crois pas qu'il y ait entre nous deux aucune divergence d'opinion très sérieuse. Mais en fondant une revue, et surtout en la fondant au nom d'un système de philosophie, on prend l'engagement de se jeter dans toutes les questions d'une certaine importance qui se discutent aujourd'hui ; et, sur ce terrain-là, il n'y a pas à présumer qu'il y aurait une harmonie suffisante dans nos opinions. Je pense que^ si vous étiez appelé à vous prononcer sur toutes les questions, et à dire toutes vos idées, nous nous trouverions en désaccord plus souvent et plus sérieusement que vous ne semblez le croire, et que moi-même je ne l'avais d'abord espéré. Ce n'est qu'après avoir vu au moins un ou deux numéros de la revue que je pourrais décider avec con-

J. s. Mill et Aug. Comte. 26

402 MILL A COMTE 27 janv. 1845.

naissance de cause jusqu'à quel point je pourrais utilement y prendre pari.

En «l'expliquant ainsi sur ce qui me regarde, je vous indique déjà les doutes que j'éprouve sur l'opportunité du projet en lui-même. En effet, le positivisme ne me parait pas encore bien en état de se produire avec avantage comme école. Pour en faire une aux yeux du public, il faudrait un corps commun de doctrine, et il n'y a encore qu'une méthode, et quelques principes très généraux, qui même ne sont pas encore reconnus par la majorité de ceux qui acceptent le principe essentiel du positivisme, celui de rejeter absolument toute spéculation sur les causes premières, en se bornant à la recherche des lois effectives des phénomènes. Dans l'intérêt donc du développement spéculatif, cet essai de propagande me paraîtrait prématuré : voilà du moins quel serait mon avis, si l'on pouvait faire abstraction de la légitime influence des circonstances personnelles. Sous ce dernier rapport, tout dépend des chances du succès, dont je ne suis pas, comme observateur éloigné, en position de juger ; mais Topinion d'un homme tel que Littré, fortifiée par celle de M. de Blainville et des autres amis que vous m'indiquez, doit avoir un grand poids.

Quant à l'Angleterre, tout m'avertit qu'il y a peu à espérer. Je vous dirai ce que me mande à ce sujet M. Grote. Il dit qu'il ne connaît, outre lui-même, que deux individus qui probablement s'abonneraient à la revue. Ce sont Molesworlh et le docteur Arnott, médecin très estimé, auteur d'un traité de physique populaire, et qui a connu, même avant moi,, les premiers volumes de votre Cours. Il peut tout au plus se trouver, selon M. Grote, quelques savants qui liraient la

27 janv. 1845. MÏLL A COMTE 403

revue avec plaisir, pour y recueillir des idées philosophiques sur les sciences physiques ; encore serait-ce de rares exceptions, vu la tendance, aujourd'hui si prononcée, à transiger avec la théologie par des concessions générales, en se réservant la liberté tacite des détails, qui seuls importent à des esprits emprisonnés pour la plupart dans leur étroite spécialité. Comme le dit M. Grote, nous sommes à présent dans un temps où le philosophe se prosterne avec affectation devant le prêtre. Je serais plein d'espoir, si je croyais Fépoque venue où Ton pourrait, avec succès, arborer un drapeau franchement positif, en secouant ouvertement tout lambeau des doctrines du passé (sauf leur valeur historique), et refusant toute concession, même tacite, envers les théories surnaturelles. Je ne crois pas cette époque aussi éloignée qu'elle paraît à bien d'autres : il n'y faudrait peut-être qu'un peu de hardiesse, et je ne serais pas très éloigné d'en faire moi-même l'essai. Mais alors ce serait dans un livre. Comme en toute révolution spéculative, il faut que les livres précèdent les revues. Je pense bien que votre grand ouvrage fait du chemin ici ; on en parle peu, mais on y fait de temps en temps des allusions, et Bain, qui fréquente plus que moi le monde savant, me dit qu'il en voit des preuves croissantes.

Quoique je craigne que ceci ne regarde principalement les premiers volumes, ces volumes mêmes doivent tendre à accoutumer ceux qui les lisent à l'élimination totale de l'élément théologique, comme ils l'ont décidée chez Bain lui-même. Mais cette action sur les penseurs isolés serait plus gênée que hâtée par une tentative quelconque de constituer publiquement une école anti-religieuse, qui, en effrayant le public, et en

404 COMTE A MILL 2d fév. 1815.

entaillant des discussions prématurées, du moins en Angleterre, donnerait probablement ici une nouvelle force à la réaction religieuse. Au reste, M. Grote m*a témoigné son intention de se faire inscrire comme actionnaire. De mon côté, je vous engage à m'inscrire pour cinq actions, et à m'indiquer Tépoque où j'aurai à verser la première souscription. Si je fais des articles, on pourra me les compter jusqu'à concurrence des versements ultérieurs, mais je ne veux pas accepter d'autre rétribution pécuniaire.

Quant à Tavis que vous me demandez sur le choix d'un titre, l'un ou l'autre de ceux que vous me désignez me semble admissible, mais il me paraîtrait plus simple de dire tout court Revue positive, en vous désignant ensuite comme directeur. Quant aux autres questions, nous avons le temps d'y songer.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

COMTE A MILL

Parts, le vendredi 28 février 1815.

Mon cher Monsieur Mill,

Après avoir mûrement délibéré sur votre dernière lettre, nous avons finalement décidé, Littré et moi, qu'il convient maintenant d'ajourner, jusqu'à un temps

28 fér. 1845. COMTE A MILL 405

plus opportun, notre projet de revue positive. L'impossibilité où vous êtes d'y coopérer régulièrement nous montrait déjà un motif suffisant, puisque nous avions toujours compté en supposant votre participation habituelle ; cette opération ne serait pas praticable avec moins de trois collaborateurs principaux, ni Littré ni moi ne voulant ni ne devant y consacrer exclusivement notre activité philosophique. En second lieu, sans nous attendre à trouver, en Angleterre, de nombreux appuis, nous avions néanmoins espéré y obtenir, chez quelques adhérents influents, des sympathies assez prononcées pour permettre d y placer une grande partie des actions fondatrices ; votre opinion et celle de M. Grote, beaucoup plus décisives à cet égard que les nôtres, nous interdisent actuellement cet espoir. J'ai d'ailleurs été très touché de vos craintes relatives au danger que pourrait éprouver, dans l'état mental de l'Angleterre, la principale propagation du positivisme, par suite d'une tentative d'accélération que vous y jugez prématurée. Une telle opération périodique étant destinée à tout l'Occident, quoique devant siéger en France, ne doit pas être entreprise sans un suffisant concert occidental, et surtout sans un certain concours des deux principaux éléments de cette grande synergie. Enfin, tout en étant très pénétré et fort reconnaissant de la noble cordialité personnelle qui, malgré vos répugnances directes, vous ferait concourir pécuniairement et intellectuellement à cette tentative philosophique, en vue de l'utilité privée qu'elle m'offrirait, je crois, en général, très convenable de ne jamais se déterminer par de semblables motifs, quelque purs ou louables qu'ils puissent être, dans une mesure publique, ainsi plus spécialement exposée aux chances d'inopportunité.

406 CONTE Â MILL 28 féT. 1845.

Tout en regrettant que cette opération ne puisse commencer aujourd'hui, je ne suis nullement fâché d'avoir employé un mois à m'en occuper sérieusement. Car j'ai été conduit ainsi à reconnaître clairement, outre son opportunité fondamentale en France, la possibilité complète d'^en concilier l'exécution continue avec le développement des travaux plus importants qui doivent remplir le reste de ma carrière philosophique ; ce qui, de ma part, écarte d'avance le principal obstacle que m'offrait d'abord ce projet, et me laissera désormais toujours pleinement disposé, quelle que devienne ma situation personnelle, à entreprendre cette importante tentative aussitôt que les conditions extérieures en pourront être suffisamment réalisées. Sans m'en occuper davantage quant à présent, je vais reprendre paisiblement le cours ordinaire de mes méditations, et je compte commencer enfin, le mois prochain, mon second grand ouvrage. Le généreux subside que vous avez concouru à me faire si noblement accorder me permet de rester à Tabri de toute perturbation matérielle jusqu'au mois d'août; or, j'espère que, d'ici là, grâce à ma faculté d'abstraire mes inquiétudes personnelles, j*aurai pu écrire le premier volume de cet ouvrage.

En renonçant provisoirement au projet de revue, ma situation m'oblige naturellement à donner plus d'importance à la reprise de l'enseignement privé qui va bientôt devenir pour moi une indispensable ressource. Quoique j'aie de plus en plus lieu de compter sur une légitime réparation polylechnique à la première occurrence favorable, par suite de l'évidente réaction qui s*opère maintenant on ma faveur, et que mon attitude calme favorise beaucoup, cependant l'occasion peut n'en pas être aussi prochaine que mes besoins l'exige-

28 fév. 1845. COMTE A MILL 407

raient, et même une nouvelle injustice, bien que peu vraisemblable désormais, n'est sans doute pas impossible. J'ai donc fait de nombreuses démarches individuelles pour renouer, après sept ans de désuétude, les relations propres à m'assurer une clientèle convenable en cas que les leçons particulières deviennent, au moins passagèrement, ma principale ressource, et je compte de nouveau sur votre cordiale sollicitude pour me seconder, à cet égard, auprès des riches Anglais qui résident ici. Tous mes efforts n'ont eu encore aucun résultat effectif, quoique j'aie trouvé partout un noble et loyal empressement ; mais, dans les six mois environ pendant lesquels je serai encore suffisamment préservé, je ne doute pas que cet ordre de ressources ne vienne me garantir des perturbations ultérieures, sauf le trouble et peut-être le retard ainsi apportés à mes travaux philosophiques. Néanmoins, il ne serait pas impossible que la basse méchanceté de M. Arago et de sa coterie géométrique me poursuivît encore sous cette nouvelle forme, en insinuant des doutes désastreux sur mon aptitude didactique, ou au moins sur le défaut de zèle et d'exactitude que pourraient m'inspirer, à cet égard, d'éminentes préoccupations habituelles. Vous qui vivez heureusement à Tabri de toutes coteries scientifiques, vous ne pouvez connaître assez «à quel déplorable degré d'ignobles passions et de stupides préjugés peuvent y pousser des âmes basses unies à d'étroites intelligences. Pour vous en signaler un seul exemple récent, il me suffira de rappeler que, lorsqu'on voulut, il y a deux ans, écarter M. Libri de la chaire mathématique qu'il a fini par obtenir au Collège de France, on ne craignit pas de Taccuser, en pleine Académie, d'une grossière igno-

408 COMTE A MILL 28 fév. 1845.

rance sur les plus vulgaires notions mathématiques, sans être seulement retenu par Tétrange contraste d'une telle accusation avec les eiforts que la même coterie avait développés en sa faveur, dix ans auparavant, quand elle le tit entrer à TÂcadémie comme un grand géomètre.

Il est vraiment regrettable, quant à la France, que notre projet de revue positive ne soit pas encore exécutable. Car, dans ce principal foyer de Télaboration rénovatrice, l'ensemble de la situation commence réellement à devenir déjà très favorable à une telle opération continue. La prétendue réaction tbéologique n'y touche que les classes supérieures, ou le monde parlementaire, de moins en moins influent ; même dans ce milieu restreint, les inquiétudes à cet égard sont beaucoup plus affectées que véritables, et sont surtout destinées à ranimer la métaphysique en déclin, par son office de résistance à l'ascendant sacerdotal. Jusque dans le camp métaphysique, vous avez sans doute noté rétrange scission qui vient de surgir entre les déistes progressifs et les déistes rétrogrades, et qui pourra conduire les premiers plus loin qu'ils ne veulent aller, sous rimpulsion des répugnances nationales auxquelles ils servent encore d'organes insuffisants. Mais, au delà même de ces luttes, réchauffées du dernier siècle, se manifestent, quoique dans un esprit toujours négatif, des tendances beaucoup plus radicales qui font ici bien plus de vrais prosélytes que la rétrogradation catholique. 11 a paru ici, depuis deux ans, plusieurs ouvrages considérables où la plus audacieuse émancipation théologique est ouvertement professée ; quoique je ne les aie pas lus, on m'assure qu'ils ont notablement influé sur la jeunesse et surtout chez les prolétaires.

28 fév. 1845. COMTE Â MILL 409

Ce qui me semble principalement remarquable dans ce mouvement journalier, c'est que, en dehors du monde très circonscrit des intrigues parlementaires, on s'occupe beaucoup plus de tout cela que des débats politiques proprement dits; en sorte qu'il existe maintenant une heureuse tendance spéciale à transformer, de toutes parts, Tagitation politique en un vaste mouvement philosophique, qui commence à être senti comme seul susceptible aujourd'hui d'une efficacité radicale.

Au sujet de cette transformation décisive, je crois devoir, contre ma coutume, vous signaler expressément un ouvrage remarquable sur la Liberté du Travail (3 volumes in-8®), qui, dans son ensemble, concourt directement à ce but essentiel. 11 est dû à M. Dunoyer, Tun des principaux membres de notre conseil d'Etat, et pour lequel notre ami M. Âustin professe justement une estime très profonde. Vous avez peut-être connu à Londres son ancien collaborateur, feu mon homonyme. Ces deux écrivains ont eu ici, outre le mérite de lutter les premiers contre la Restauration, le mérite, beaucoup plus rare et non moins important à mes yeux, d'être toujours également opposés à Bonaparte. En somme, M. Dunoyer, que je connais depuis vingtcinq ans, m'a toujours semblé celui de mes prédécesseurs immédiats qui méritait le mieux l'ensemble de mes sympathies. Quoique je ne lui croie pas autant de force logique et d'étendue mentale qu'à M. Guizot, il a, sans aucun doute, plus de justesse et de netteté, en même temps qu'il est certainement plus consciencieux et plus ferme; bien qu'également étranger aux études positives, il a le mérite de le regretter, et n'est point assez bouffi de vanité pour oser, comme M. Guizot,

410 COMTE A MILL 28 fév. 1845.

dédaigner systématiquement une telle préparation. Après avoir honorablement exercé, pendant sept ans, les fonctions de préfet, il est aujourd'hui très activement occupé au Conseil d'Etat. C'est peut-être le seul des écrivains de la Restauration qui ait su aujourd'hui conserver noblement le même langage et la même attitude. Sans être vraiment sorti de la métaphysique négative, il s'y trouve plus près qu'aucun autre, à ma connaissance, du véritable état positif, vers lequel tendent évidemment ses principales sympathies, sauf les lacunes irréparables de son éducation. Depuis plus de vingt ans, il suit avec un intérêt soutenu mon propre développement philosophique. Je vous parle ainsi de l'auteur, parce que je n ai pas encore lu le livre, que je crois pourtant digne de votre attention, ne fût-ce que comme expression de la direction qui domine ici chez la plupart des fonctionnaires publics qui ne sont pas spécialement courtisans. En recevant, ces jours derniers, ce gracieux envoi, j'ai promis à M. Dunoyer de faire en sa faveur une exception spéciale à ma sévère hygiène cérébrale ; mais je n'ai lu, jusqu'ici, que l'introduction. Au reste, je suis certain que c'est un travail sérieux et consciencieux, résultat d'une longue préparation ; car je me souviens très bien que lauteur m'en avait, il y a vingt ans, indiqué la nature et exposé le plan; le premier volume a même paru alors sous un autre titre équivalent, et m'a fourni ensuite une belle observation historique, citée dans mon chapitre liv sur la transformation spontanée de l'esclave en servage. La thèse fondamentale me semble être restée, comme alors, trop négative, et trop fondée sur les inspirations économiques proprement dites ; mais son développement n'en mérite pas moins

28 fév. 1845. COMTE A MILL iH

d'attention, et son action n'en comporte pas moins aujourd'hui une haute utilité finale. Tout en émanant des économistes, M. Dunoyer fait un grand effort vers une plus saine direction, par sa remarquable distinction entre les deux sortes d'arts, agissant, les uns sur les choses, les autres sur les hommes, et en reprochant énergiquement à l'économie politique de ne s'occuper jusqu'ici que des premiers. Sa réhabilitation de la concurrence, et sa vigoureuse critique des prétendues organisations du travail qui pullulent aujourd'hui, peuvent avoir, je le crains, un caractère trop absolu, et tendent peut-être à interdire indéfiniment toute vraie systématisation industrielle; mais, comme il insiste beaucoup sur la nécessité de réformer les populations avant les gouvernements, je pense que son influence effective, même malgré un vice essentiel de conception, sera finalement très utile dans le milieu actuel, en secondant avec énergie Timportante transformation spontanée d'une stérile agitation politique en un salutaire mouvement philosophique. Au reste, ce ne sera qu'après une lecture complète que je pourrai constater si sa conception négative du gouvernement, comme réprimant toujours sans jamais diriger, se rapporte vraiment à l'état normal de l'avenir ou seulement à la transition actuelle, à laquelle, en effet, elle conviendrait essentiellement dans la pratique politique; je serais bien surpris qu'il éprouvât pour le positivisme une si profonde sympathie, si la direction générale de ses idées sociales était restée aussi systématiquement négative qu'à l'origine.

Tout à vous,

A^® Comte.

412 MILL A COMTE 26aTrill845.

Littré vous a envoyé récemment un exemplaire de Topuscule où il vient de reproduire ses importants articles du National sur mon ouvrage fondamental ; je Tai remis, il y a dix jours, à M""* Austin, qui a peut-être déjà trouvé l'occasion de vous l'expédier.

Parmi les indices actuels de notre situation philosophique, j'ai oublié ci-dessus de vous indiquer deux faits qui me concernent et que j'ai explicitement signalés à M. Grote, en répondant hier à son affectueuse lettre du mois dernier ; il pourra donc suppléer à mon silence à cet égard, soit quant à Taccueil spécial qu'un auditoire nombreux et varié a fait cette année aux six séances purement et ouvertement philosophiques par lesquelles je viens de rouvrir mon cours annuel d'astronomie populaire, soit aussi quant à la libre réparation complète que je viens d'obtenir d'un prêtre qui s'était livré contre les athées à une grave insolence collective. J'espère que vous serez éditié des deux faits.

MILL A COMTE

(Reçu le lundi 28 avril 1815.) (Répondu le jeudi 15 mai.)

India llouse, le 26 avril 1845.

Mon cher Monsieur Comte,

Depuis le jour où j'appris que la crise polytechnique s'était terminée, au moins pour le moment, à votre

26 avril 1845. MILL A COMTE 413

désavantage, je n'ai perdu aucune des occasions, malheureusement assez rares, qui se sont présentées, pour faire connaître votre nouvelle position à ceux qui pourraient avoir des relations quelconques avec des Anglais riches demeurant à Paris. Je ne sais pas si ce que j'ai pu faire produira quelque fruit, mais jusqu'ici ce fruit ne s'est pas encore montré. Je crains qu'il n'y ait besoin d'une grande persévérance pour en obtenir. Les riches Anglais, même lorsqu'ils ne demeurent pas en Angleterre, ont l'habitude bien établie d'envoyer leurs fils à Oxford ou à Cambridge. Pour être admis à ces établissements-là, on exige à peine les premiers éléments de la géométrie et de l'algèbre, et l'on désire si peu chez nous les connaissances mathématiques en elles-mêmes, que naguère encore il ne se trouvait presque pas un seul bon professeur ou maître de mathématiques à Londres. Il n'y en avait guère qu'à Cambridge. Aujourd'hui cet état de choses s'est un peu amélioré. Toutefois, on peut encore dire que ce qu'il y a de goût pour les études mathématiques chez nous s'est concentrera Cambridge, et que le peu d'hommes riches qui désirent que leurs fils s'en occupent, les y envoient, le plus souvent, sans aucun enseignement préparatoire digne du nom. 11 est donc fort douteux s'il se trouve à Paris un seul Anglais qui serait disposé à profiter de vos leçons, quand même on serait parvenu à lui faire croire sur parole votre éminente capacité scientifique, que certainement très peu de mes compatriotes sont en état d'apprécier directement. Voilà les difficultés qu'on m'a faites, et dont je reconnais la gravité. M. Grote s'accorde là-dessus avec moi, et comme moi il s'efforce de les vaincre. De mon côté, je ne me découragerai pas, et peut-être le hasard nous favorisera.

414 MILL A COMTE 26avrU1845.

Je m'occupe à présent principalement de lectures préparatoires au traité populaire d'économie politique, dont je vous entretenais dernièrement. Entre autres livres plus ou moins intéressants, je n'ai pas manqué de lire celui de M. Dunoyer, dont le nom ne m^était déjà pas ineonnu : je l'avais même vu autrefois chez J.-B. Say, et ses travaux dans le Censeur, avec votre homonyme, m'étaient connus depuis longtemps. Son ouvrage actuel me parait, à plusieurs égards, très digne d'éloge. 11 est certainement beaucoup trop absolu dans ses idées négatives. Cependant, on ne peut guère regretter une opposition, même exagérée, à la tendance qui porte à faire par les lois ce qui ne devrait dépendre que des mœurs. Je lui reproche davantage de n'avoir pas même entrevu la nécessité, si prononcée pourtant dans son système, d'un pouvoir spirituel. Il est bien étonnant aujourd'hui qu'un homme éclairé puisse faire un système social, dans lequel nécessairement il suppose la réception générale de ses propres opinions morales et politiques, sans cependant s'occuper le moins du monde des conditions que suppose essentiellement l'existence d'un système d'opinions communes faisant autorité. 11 est vraiment trop naïf de croire aujourd'hui que la simple liberté de discussion suffise pour cela. Cependant, puisque, dans votre avis, la négation totale de toute organisation spirituelle est préférable à la mauvaise ébauche d'organisation qui existe à présent, il serait probablement à désirer qu^on essayât d'appliquer les idées de M. Dunoyer dans leur simple nudité. Ce serait une grande expérience sociologique. Je sais beaucoup de gré à M. Dunoyer pour la mention honorable qu'il a faite de votre Cours, tout en se reconnaissant incompétent pour le juger définitivement.

26aYrill845. MILL A COMTE 415

A propos de cela, nous avons obtenu, vous et moi, les honneurs d'une publicité assez éclatante par Tintermédiaire d'un des chefs de Técole anglo-catholique, M. Ward, qui fit paraître, il y a une année ou davantage, un assez gros volume, dans lequel il pefgnit en de très noires couleurs l'état actuel de Téglise anglicane et de la société anglaise, se déclara très nettement contre la réformation de Luther, et appela Téglise anglicane à rentrer dans le giron du catholicisme romain. Cet ouvrage fit grand scandale ici, et l'université d'Oxford vient de priver Tauteur de ses grades universitaires, comme ne faisant plus partie, au moins en droit, de réglise anglicane. Ce n'est que dernièrement que j'ai lu son ouvrage, bien que j'eusse entendu qu'il y était question de moi. Je m'y suis trouvé cité dans chaque chapitre, et plus souvent encore, avec d'immenses éloges, entremêlés de plaintes sur mon incrédulité, et sur la tendance athéistique de mes écrits ; il disait, de plus, avoir lu la plus grande partie de votre Cours, sur la foi de ce que j'en disais. Il va sans dire qu'il vous tance, encore plus vertement que moi, sur votre irréligion ; cependant il cite plusieurs passages, il fait l'éloge de votre capacité, et même de vos intentions; il dit que vous reconnaissez avoir pris bien des choses chez de Maistre, mais qu'il vous trouve très supérieur en profondeur à ce penseur. Suivant lui, il faut en venir à notre irréligion à nous, si on ne revient pas à la philosophie catholique ; car il prône la philosophie du catholicisme tout autant que la foi. C'est unechose assez amusante que nous trouvions un appui si décidé dans ce camp-là, et que M. Ward soit accusé par ses adversaires dans la Çua/er/y/îtfyi>i^, d'avoir tiré plusd'enseignements de mon école que de celle des théologiens anglicans.

416 MILL A COMTE 26avra 1845.

Mon ami Bain vient de se servir de votre traité d'astronomie pour son enseignement universitaire. II a fait cette année-ci un cours de physique, au lieu du cours de philosophie morale qu'il avait fait trois années de suite. (1 n'était malheureusement que suppléant, dans la dépendance absolue du professeur, vieux radoteur qui ne voulait plus de lui cette année, malgré le vœu général de ses collègues. Bain a été recommandé au gouvernement par six professeurs pour la chaire de physique, mais on y a nommé un autre, très inférieur probablement à lui. Il n'y a été nommé que par intérim. Je ne sais par conséquent ce qu'il fera dorénavant. Il est décidé à se présenter comme candidat à la chaire de philosophie morale, quand elle viendra à vaquer, ce qui probablement aura lieu bientôt; mais, n'ayant que son mérite et Tappui des professeurs, il peut se voir de nouveau mis de côté.

Il dit sur votre cours d'astronomie : « / never $aw a finer

spécimen of pUilosophical or scienlific arrangement. There

is almosl a startling propriety in ihe places alloled lo

eojch point. HerscheVs book is a mère chaos in compari-

son (1). »

Tout à vous,

J. S. MiLL.

(1) « Je n'ai jamais vu de plus bel exemple de composition pbilosO' phique ou scientiGque. Il y a là une justesse presque merveilleuse dans la place assignée à chaque point. Le livre de Ilerschel est un pur chaos, en comparaison de celui-là. »

15 mai 1843. COMTE A MILL 417

COMTE A MILL

Paris, le jeudi matin 15 mai 1845.

Mon cher Monsieur Mill,

Le retard inusité de votre dernière lettre m'avait inspiré sur votre santé quelques inquiétudes d'autant plus naturelles maintenant que Tabsence momentanée de M. et M"" Austin (récemment partis pour les eaux de Carlsbad) m'ôte tout moyen d'obtenir indirectement de vos nouvelles. Mais j'ai lieu de présumer aujourd'hui que vous n'avez subi aucun grave dérangement, d'après le silence même que vous gardez à ce sujet. Quoi qu'il en soit, je me trouve ainsi conduit, de mon côté, à accélérer ma réponse plus que de coutume, afin de n'être pas plus longtemps privé des satisfactions inhérentes à notre fraternel épanchement, qui constitue, depuis trois ans, une de mes plus précieuses consolations.Je vais donc répondre, par ordre, à chacune des parties de votre lettre du 26 avril.

Avant tout, je dois vous annoncer que, malgré de petites altérations de santé qui ne sont pas encore assez dissipées, j'ai déjà commencé l'élaboration directe de mon second grand ouvrage ; j'ai tout lieu de compter maintenant que le premier volume en sera écrit cette année, comme je lavais espéré, surtout si, pour mon malheur à d'autres égards, j'ai de véritables vacances. Je suis certain désormais d'avoir pleinement surmonté, à ce sujet, la principale difficulté, consistant, ce me

J. s. Mil! et Aug. Comte. 27

418 COMTE A MILL 15 mai 1845.

semble, à éviter que ce traité ne fût simplement une sorte de remaniement méthodique de la seconde moitié de mon ouvrage fondamental. Cette condition {générale, aussi difficile qu'importante, est enfin remplie aujourd'hui à mon entière satisfaction, et je puis garantir que ce nouveau travail aura sa physionomie proprement caractéristique. La diversité essentielle résultera naturellement de ce que, dans le premier ouvrage, mon propre essor philosophique a dû être, comme celui du lecteur, graduellement ascendant, ce qui a d'ailleurs imprimé à cette composition un intérêt spécial d'invention originale ; tandis que, dans celui-ci, je me trouve, dès le début, solidement et ouvertement établi au point de vue définitif, ce qui me permettra une appréciation plus directe et plus ferme, en même temps que plus nette et plus rapide.

Quelque profond attrait que m'inspire déjà cette nouvelle élaboration, je ne dois pas cacher à votre judicieuse amitié que mon activité naissante commence à y être sensiblement troublée quelquefois par les graves inquiétudes personnelles que doit me suggérer un avenir maintenant très prochain.

D'après le généreux patronage si heureusement provoqué. Tan dernier, par votre noble sollicitude, j'avais à peu près espéré pouvoir suffisamment éviter les perturbations matérielles relatives à une indigne persécution, présumant que, comme cela était vraisemblable, je m'en trouverais naturellement préservé d'une manière quelconque, avant que ce précieux subside fût entièrement consommé. Mais ce terme va maintenant arriver dans trois mois, et je vois avec effroi qu'aucune des compensations que j'avais dû attendre ne s'est encore réalisée .

15 mai 1845. COMTE A MILL 449

Le vieillard dont la retraite probable devait m'amener une prochaine occasion de digne réparation polytechnique semble actuellement disposé à faire encore cette année les examens d'admission, qui vont commencer dans deux mois, suivant Tusage. En même temps, les actives démarches que j'ai faites, il y a déjà quatre mois, pour reprendre renseignement privé, n'ont pas produit jusqu'ici le moindre résultat, quoique je me sois adressé à une vingtaine de personnes, toutes à portée et en disposition de me seconder à cet égard. De plus, il n'est que trop aisé de reconnaître la parfaite justesse des observations contenues dans la première partie de votre lettre sur le peu de chances d'obtenir prochainement, en ce genre, la clientèle anglaise que j'avais spécialement espérée, quels que soient, pour cela, vos constants efforts, et ceux de tous mes autres amis de Londres. C'est ainsi que, d'après l'active méchanceté de mes principaux ennemis et la funeste inertie de beaucoup de mes amis, je vais me trouver, à partir du 4"^ septembre, directement atteint par les perturbations matérielles que j'avais d'abord jugées évitables. Quant à m'en préserver par une équivalente réduction de mes dépenses, ceux qui m'ont donné ce facile conseil ne sont pas à portée, comme moi, d'apprécier Tinsuffisance radicale d'un tel procédé. Je ne suis d'ailleurs nullement disposé à introduire une telle subversion dans mes habitudes très profondes pour un motif évidemment passager; car, d'un côté, la silencieuse modération que j'ai su garder, en une occurrence où mes ennemis s'attendaient à un violent éclat, a achevé de tourner vers moi, chez tous ceux qui ne sont pas décidément acharnés à ma perte, les dispositions naturellement suggérées par la réaction d'une aussi infâme

4â0 COMTE Â MILL 15 mai 1845.

iniquité, dont la réparation est maintenant attendue presque universellement ; d'autre part, il est impossible que, lorsque ma résolution de reprendre renseignement privé aura eu le temps d'être assez connue, elle ne me produise point, en cas de nécessité, une compensation suffisante ; tout le mal ne consiste donc qu'en ce que je n'ai pas les moyens d'attendre cette double issue inévitable, mais inassignable.

Aussi suis-je décidé, sauf quelques réductions secondaires^ à conserver mon allure actuelle, à moins d'obstacles strictement insurmontables. Car ce serait seulement en me réduisant à un état de gêne très prononcé, ou plutôt à une sorte de misère véritable, que je pourrais faire réellement face à la spoliation que j'éprouve ; les irrésistibles exigences propres à l'ensemble de ma position se trouvent telles, que tous les sacrifices raisonnables seraient, à cet égard, fort insuffisants, même quand je renoncerais entièrement aux douces diversions habituelles qui constituent le seul agrément de ma vie solitaire, et dont la réaction salutaire contribue certainement beaucoup à faciliter mes méditations continues.

Je n'hésite donc pas à préférer l'emploi d'une partie de mon temps pour recouvrer, par un travail convenable, le revenu qui m'est enlevé, plutôt que de descendre à une vie de privations constantes et de misérables préoccupations journalières qui altérerait radicalement mes facultés. Quelque précieux que me paraisse le temps, il y a une chose à laquelle j'attache encore plus de prix: c'est l'intégrale conservation de mes forces cérébrales élémentaires ; toute économie de temps qui n'aboutirait qu'à les atténuer me semblerait constituer, sauf le cas de nécessité absolue, un très sot calcul. 11

15 mai 1845. COMTE A MILL 421

serait étrange, au pis aller, que, à mon âge et après ce que j'ai fait, m'étant décidé à reprendre le pénible métier qui ne convenait qu'à ma jeunesse, je ne puisse point y trouver, comme autrefois, une ressource suffisante.

Cette anomalie ne saurait être, sans doute, que passagère, mais tant qu'elle dure, elle me préoccupe et me dérange beaucoup, maintenant que je touche à l'instant critique.

En pensant au noble exemple deCondorcet travaillant à son principal ouvrage dans l'attente journalière de réchafaud, on n'est point tenté de se faire un mérite de pouvoir travailler avec la perspective prochaine de la misère ou de graves embarras passagers. Mais il est bien triste néanmoins de se sentir pleinement la verdeur morale et la spontanéité mentale propres à la jeunesse, de se reconnaître intimement capable d'exécuter, avant la décadence sénile, tous les grands travaux qu'on a annoncés, et de voir cettenoble carrière exposée à être arrêtée, ou sérieusement retardée, par de misérables difficultés matérielles, résultées d'une infâme spoliation !

Je ne suis pas surpris que l'ouvrage de Dunoyer vous ait plu à divers égards. Après l'avoir lu entièrement avec beaucoup de soin, j'ai cru pouvoir lui accorder de grands éloges partiels. Outre le doux parfum de probité réelle et énergique qu'on y sent d'un bout à l'autre, on ne peut trop louer, malgré son avortement probable, le noble effort qui s'y fait pour retirer les économistes de leur étroite ornière, en leur manifestant l'inévitable solidarité intime des vraies considérations industrielles avec l'ensemble des conditions spéculatives et morales : cela suflirait, indépendamment de plusieurs heureux aperçus partiels, pour

^n COMTE A MILL 15 mai 1845.

que ce livre ne périt pas. II va sans dire que je n'ai pu aucunement dissimuler à Tauteur mon incompatibilité radicale avec son étrange conception générale d*entière négativité sociale ; mais cette absurde direction m'a beaucoup moins étonné que vous, parce que je connaissaiSy depuis vingt ans, Fétat mental de Tauteur, état qui, à quarante ans, ne saurait guère comporter aucune vraie rénovation. Au fond, M. Dunoyer n'a nullement changé depuis lors en rien d'essentiel, c'est à la fois son mérite et son tort. Il en est resté à cette phase très passagère de la réorganisation spirituelle, qui conçoit la nécessité d'une véritable doctrine sans reconnaître celle d'aucune coordination régulière et authentique ; c'est lui surtout que j'avais en vue en caractérisant abstraitement ce singulier état mental, dans une note de 1825 ; il ne fait, aujourd'hui, que développer, à cet égard, sa situation propre. La plus singulière manifestation de cette tendanceest certainement en ce qui concerne la religion; on avait dû croire jusqu'ici que le déisme ordinaire constitue la dernière phase appréciable de l'esprit théologique ; mais voici un penseur qui refuse énergiquement à la religion toute efficacité scientifique ou même politique, et qui veut pourtant lui conserver sérieusement une haute importance sociale, en la réduisant désormais à un simple ofGce esthétique ! Ainsi une situation mentale que, dans la rapide décomposition théologique de nos jours, tout esprit systématique a dû traverser à la hâte, sans même s'arrêter à la formuler extérieurement, se trouve là érigée en état normal et définitif de la raison humaine ! Ce n'est pas, certes, l'une des moindres curiosités de notre anarchique époque ; et, pourtant, le digne M. Austin ne m'a pas semblé très éloigné d'une telle

15 mai 1845. COMTE A MILL 423

conception, qu'il combat plutôt dans la forme qu'au fond. Malgré tout cela, et quels que soient aussi les inconvénients inhérents à une négativité absolue, qui compromettra beaucoup Tefficacité de la judicieuse critique de Dunoyer sur les prétendues organisations du travail rêvées par nos brouillons vulgaires, je serais très disposé, «îomme vous, à désirer la réalisation effective de la politique propre à cet estimable penseur, et qui représente au fond, mieux qu'aucune autre, Tesprit révolutionnaire proprementdit, dans toute sa pureté native; car, dans le milieu actuel, surtout en France, rien ne tendrait plus que cette entière négativité, d'une part, à faciliter le libre essor spontané de la réorganisation spirituelle, d'une autre part, à en manifester l'impérieux besoin, tout en écartant une désastreuse activité politique.

Ce n'est pas sans étonnement ni sans plaisir que j'ai lu vos intéressantes indications sur un autre curieux ouvrage où je m'attendais encore moins que vous à être honorablement mentionné. Si vous aviez jamais occasion de rencontrer le docteur Ward, je vous serais obligé de lui faire mes sincères remercîments personnels, surtout pour sa spéciale comparaison avec de Maistre ; quoique je sois bien certain d'avoir rendu au catholicisme une plus complète justice historique que n'a pu le faire ce célèbre penseur.

M. Ward est certainement le premier philosophe catholique qui ose en convenir ouvertement, et il restera probablement le seul, sans se douter d'ailleurs que la supériorité qu'il veut bien me reconnaître à cet égard, au lieu d'être essentiellement personnelle, tient principalement à l'excellence spontanée du véritable esprit positif. Quoi qu'il en soit, je désirerais beaucoup que le fatal dilemme proposé par ce docteur pût se

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réaliser suffisamment, et que la grande lutte philosophique s'engageât désormais exclusivement, comme je Tai demandé de mon côté depuis longtemps, entre le catholicisme et le positivisme, en éliminant d'un commun accord la métaphysique protestante ou déiste, dans ses innombrables nuances Guizot, Cousin, Dupin, Thiers, etc., etc.

Au début de ma carrière philosophique, j'ai déjà été honoré d'un pareil conflit, lorsque je fus, en 1825, jugé, à peu près comme M. Ward vient de le faire, par le trop fameux abbé de La Mennais, qui était alors à son véritable état normal, en tant que pur et énergique chef de la franche rétrogradation catholique : j'aurais bien voulu que le combat pût se suivre ainsi ; mais j'en ai reconnu depuis l'impossibilité, d'après le peu de suite et de netteté propre aux esprits actuels. Vous voyez comme a fini cet éminent antagoniste, à côté duquel je me suis trouvé, il y a dix ans, dans une occasion assez caractéristique, obligé de voir, sans avoir moi-même nullement changé, une sorte d'allié honteux dans celui qui m'avait d'abord semblé un estimable adversaire. Avec le décousu logique de notre temps, il ne serait pas impossible que votre nouveau catholique éprouvât, et plus promptement peut-être, une semblable dégénération, que je suis loin de lui souhaiter.

Je vous prie de remercier spécialement notre jeune collègue, M. Bain, pour son honorable appréciation de mon petit traité astronomique; ce jugement, aussi éclairé qu'impartial, me fait un grand plaisir, en me rassurant sur la prochaine efficacité essentielle de ce travail secondaire. Veuillez aussi lui témoigner toute ma sympathie personnelle pour les injustes tribulations qu'il subit, et dont ma propre expérience

Ib mai 1845. COMTE A MILL 425

me fait aisément comprendre l'influence journalière.

Gomme il est heureusement d'âge et de nature à retirer d'obstacles pas trop oppressifs une réaction très salutaire pour l'ensemble de son développement ultérieur, je redouterais peu, pour la saine philosophie, les dangers d'une telle lutte, s'il s'agissait d'un Français ; car, d'après notre système exagéré d'aveugles encouragements scientifiques, j'ai déjà vu ici beaucoup plus d'esprits avorter par des circonstances trop favorables que par un essor trop comprimé; mais je sais très bien que, chez vous, la situation est loin d'être la même ; ce qui, à côté de divers avantages fort précieux, vous suscite de graves inconvénients, dont je déplore l'effet sur M. Bain.

Avant de terminer cette longue lettre, je dois sommairement réparer une involontaire omission, résultée, dans les deux ou trois précédentes, des diverses préoccupations essentielles qui avaient dû m'y absorber. J'ai toujours oublié, en effet, de vous témoigner combien j'ai été charmé d'apprendre l'heureux accueil que votre précieux ouvrage commence à recevoir si justement en Allemagne, et que je trouve du plus heureux augure pour l'ensemble du réveil de ces penseurs recommandables qui semblent prêts à sortir enfin de l'engourdissement, ou plutôt de la fascination métaphysique.

Quant à moi, je puis maintenant vous annoncer avec certitude, d'après de récentes communications 'spéciales d'un germaniste très au courant, qu'une traduction complète de mon grand ouvrage s'accomplit à Berlin depuis six mois; elle paraît conduite avec assez d'activité pour que, malgré les six volumes, on espère en voir commencer la publication dès cette année.

Tout à vous,

A**' Comte.

426 MILL A COMTE 21 juin 1845.

Veuillez, je vous prie, me rappeler spécialement, quand vous en trouverez l'occasion, au bon souvenir du digne M. Grote et de sa femme, que j'avais espéré voir ce printemps.

MILL A COMTE

(Reçu le lundi 23 juin 1845.) (Répondu le...)

India House, le 21 juin 1845*

Mon cher Monsieur Comte,

C'est avec bien de la peine que j'ai appris Tinsuccès des démarches que vous aviez prises, jusqu'à la date de votre dernière lettre, pour reprendre l'enseignement privé. M. Grote a vivement partagé mon regret, et malheureusement nous n'avons eu, ni l'un ni l'autre, un meilleur succès dans tout ce que nous avons tenté ici en votre faveur. Il y a, parmi les Anglais en général, une indifférence profonde envers Téducation scientifique. On regarde la science comme une spécialité, qui n'est l'affaire que des savants par état, ou qui touche tout au plus certaines fonctions industrielles, comme celle d'ingénieur; encore, dans ce métier même, on se contente presque toujours de connaissances empiriques. Nous sommes, à cet égard, très en arrière de la France, malgré le fâcheux effet qui résulte, à certains égards, chez vous, de l'organisation prématurée d'une classe

21 juin 1845. MILL A COMTE 427

savante, qui n'est pas au niveau de sa destinée à venir. En France, le cas qu'on fait de la science est prouvé par t*abus même que les savants peuvent faire de leur influence, et dont vous avez été malheureusement, mais très naturellement, la victime, précisément parce que la grande réforme que vous vous eflbrcez d'accomplir dans les choses humaines s'annonce comme devant commencer par la classe savante elle-même.

En retournant dans ma pensée votre position actuelle, et les moyens d'y remédier, j'ai eu l'idée de vous proposer de faire l'essai de notre milieu anglais d^une nouvelle manière. Quoique, dans mon opinion, le temps ne soit pas venu où une revue franchement positive aurait ainsi la moindre chance de succès, il n'en est pas de même lorsqu^il ne s'agit que de faire pénétrer l'esprit positif dans l'intelligence publique, d'une manière plus graduelle, au moyen des revues existantes. L'accueil qu'on a fait ici à ma Logique est une preuve, entre plusieurs, qu'il existe chez nous un public, capable de goûter des discussions, même très élevées, dans l'ordre positif, sauf quelques réserves indispensables, mais faciles : ces discussions serviraient même à donner de la réputation à la revue qui les ferait paraître, quoique ne pouvant pas en faire le fond. A cet égard, l'Angleterre est peut-être, en ce moment-ci, mieux préparée que la France. Je conçois très bien que, même en ne supposant pas les obstacles qu'y opposerait l'esprit de coterie de la presse française, il pourrait vous répugner d'entrer en relation avec des ouvrages périodiques quelconques en France ; mais il me semble que la chose serait plus praticable ici, d'autant plus que les rapports pourraient n'être qu'indirects, par mon intermédiaire.

428 MILL A COMTE 21 juin 1845.

Je VOUS engage donc à réfléchir s'il n'y a pas telle ou telle question secondaire que vous pourriez traiter, ou tel ou tel travail scientifique ou historique, par exemple, dont vous pourriez faire la critique, d'une manière qui conviendrait à quelque revue anglaise. Je ferais moi-même la traduction, ou la ferais faire sous mes yeux, et d'ailleurs, à mon défaut, il n'est pas douteux que Bain ou Lewes tiendraient à honneur de la faire.

Il est vrai que cette sorte de travail accessoire dérangerait nécessairement, jusqu'à un certain point, votre régime cérébral habituel ; mais, à tout prendre, le pénible métier de renseignement privé exigerait peut-être des frais d'énergie cérébrale encore plus considérables, sans laisser espérer une aussi grande utilité secondaire. Ce dont je vous parle, je l'ai toujours fait moi-même. Pendant l'élaboration de mon ouvrage scientifique, et même quelquefois depuis, j'ai publié dans des revues de petits opuscules, que je pouvais faire avec facilité, mais que je savais bien n'avoir qu'une valeur transitoire, ou même momentanée, et qui n'étaient guère pour moi, en effet, qu'une sorte de délassement intellectuel. Gela n'a pas laissé d'être utile au succès de mes travaux plus sérieux ; j'y dois très probablement la majorité de mes lecteurs, sans compter que je leur fais un peu, par ce moyen, une sorte d'éducation préparatoire. Je crois qu'il y a, sous ce rapport, quelque chose à faire, que cela pourrait être utile aussi bien que lucratif, et si ce projet vous semble exécutable, je vous offre tout ce que je puis faire pour en surmonter les diverses difficultés.

Bain est très flatté de ce que son jugement favorable de votre traité astronomique vous a fait plaisir^ et il dit : Hh remarks of sympalhy voilh my disappointmenl

24 juin 1845. MILL A COMTE 429

and difficuU position, I received with sincère delight (1). Il est ici depuis quelques jours. En ce moment-ci il est sans position, et sans aucune perspective certaine d'en avoir ; mais il a plusieurs chances plus ou moins prochaines; il est jeune et d'heureux caractère, et il ne manquera pas d'obtenir tôt ou tard une digne réparation. Au reste^ ses tribulations sont bien loin d'être aussi graves ni aussi injustes que les vôtres. Il est maltraité parce que sa supériorité n'est pas encore assez connue, et non pas à cause de sa supériorité même.

Votre tout dévoué,

J. S. MiLL.

MILL A COMTE

(Reçu le Jeudi 26 juin 1845.) (Répondu le...)

Indfa House, le 24 Juin 184a

Mon cher Monsieur Comte,

Depuis samedi, jour où je vous écrivis ma dernière lettre, voici ce qui est arrivé. Je viens de voir un Anglais, ou plutôt un Écossais de ma connaissance, nommé Williamson, dont le fils, âgé d'à peu près 21 ans, s'est

(1) « J*ai été très siDcèfement ravi de ses réffexions sympathiques au sujet de mon échec et des difficultés de ma position. »

430 MILL À COMTE 24 juin 1845.

beaucoup occupé d'études positives. Il désire placer son fils en pension à Paris^ chez quelque professeur ou savant, pendant l'hiver prochain, et peut-être plus longtemps encore, pour y profiter des avantages scientifiques de cette capitale du monde savant. J ai pensé que cela pourrait vous convenir. Je ne connais le fils que par ce que m'en dit le père. D'après celui-ci, le jeune homme a fait de bonnes études mathématiques et biologiques, mais il s'est appliqué encore davantage à la chimie et à Télectrologie. 11 a étudié à Giessen en Hesse, sous le [célèbre Liebig, qui en a, selon le père, la plus haute opinion, et qui en par le comme d'un homme des tiné à faire des choses importantes dans la chimie. Il parait s'être attaché avec zèle aux recherches originales et au perfectionnement des généralités scientifiques. Le père désirerait en faire un professeur. Le père, ex-employé de la compagnie des Indes, n^est pas, je crois, un homme très intelligent, mais il a longtemps demeuré en France et en Allemagne, il s'est désappris de tout préjugé insulaire ; il aime beaucoup les Français, et, chose importante, il n'a, pas plus que son fils, aucune croyance religieuse ; au contraire, il y répugne profon • dément. C'est au reste un homme d'un caractère irréprochable. Sans être riche, il jouit d'une certaine aisance. Je lui ai parlé de vous, en lui disant que je ne savais pas s'il vous conviendrait de prendre son fils en pension, mais que je vous en parlerais. Il aurait préféré à quelques égards, pour son fils, une vie de famille,, mais, d'après ce que je lui ai dit de vous, il ne regarde pas votre vie de célibataire comme un obstacle insurmontable ; et je crois que vous pourriez vous entendre avec lui, soit pour des leçons spéciales de haute science, soit pour la direction générale des études scientifiques

27 juin 1845. COMTE A MILL 431

du jeune homme, même dans le cas où il ne vous conviendrait pas de le prendre en pension, ou ne vous conviendrait qu'à des conditions que le père regarderait comme inacceptables. En attendant, j'ai conseillé au père de faire lire au fils votre grand ouvrage, et j'ai pris sur moi de dire que vous lui donneriez volontiers des conseils d'ami, si même vous ne pouviez pas accueillir l'affaire d'une autre manière. Le père part en quelques jours pour la Saxe ; par conséquent, si la chose vous semble digne de considération, ce ne serait pas mal de me le faire savoir au plus tôt.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

Paris, le vendredi 27 juin 184&*

Mon cher Monsieur Mill,

L'active sollicitude que vous témoignez si fraternellement pour ce qui me concerne me détermine à répondre déjà, non seulement à la lettre que j'ai reçue hier, et qui prescrit spécialement l'urgence, mais aussi à celle qui m'était parvenue lundi, et qui exige davantage d'explications.

Je suis profondément touché de la cordialité soutenue qui vous a fait penser à moi pour le cas de M. Wil-

432 COMTE A MILL 27 juin 1845.

liamson. Mais je ne puis aucunement accepter la proposition principale. Deux fois j'ai tenté, d'abord en 1825, puis en 1828, de prendre ainsi en pension un jeune étudiant; après trois mois de pénible épreuve, j'ai été obligé d y renoncer, faute de pouvoir plier mon caractère à cette admission forcée d'un étranger dans ma vie domestique: je me suis bien promis, depuis longtemps, de ne jamais renouveler de tels essais, à quelque prix que ce pût être, et quelque rude métier que je pusse être forcé de leur substituer. Ainsi il ne peut s'agir, entre M. Williamson et moi, que de hautes leçons particulières, scientifiques ou philosophiques, à donner à son fils ; sous ce rapport, je suis tout disponible, aux conditions matérielles que j'ai eu Foccasion de formuler dans une de mes dernières lettres, et que je ne saurais adoucir nullement, sauf les cas exceptionnels qui mériteraient une entière gratuité, comme en toute autre profession. Du reste, je suis fort aise que vous m'ayez assez compris pour promettre d'avance à cet intéressant jeune homme mes affectueux conseils spéculatifs, indépendamment detoute relation ultérieure envers nous, suivant mon heureuse coutume invétérée envers tous ceux qui me paraissent dignes de cette sollicitude désintéressée, naturellement accrue ici par le plaisir de vous être agréable.

L'important projet inspiré par votre anxiété fraternelle sur mon accessoire collaboration aux revues anglaises mérite, de ma part, beaucoup plus d'attention ; il m'a déjà fort préoccupé depuis lundi. Je ne saurais trop vous témoigner ma profonde gratitude pour la précieuse intervention que vous m'offrez, à cet égard, avec tant de spontanéité, et pour votre offre si touchante relativement à la traduction habituelle de mes articles.

27 juin 1845. COMTE A MiLL 433

soit par vous-même, soit par les bons soins de M. Bain ou de M. Lewes, que je vous prie de remercier cordialement tous deux de cette généreuse disposition, s'ils Tout jusqu'ici manifestée : le positivisme systématique ne sera pas écrasé dans son essor décisif, tant que ses divers promoteurs conserveront aussi dignement de tels sentiments de solidarité mutuelle. Quant à la mesure en elle-même, je me sens très enclin à Tadopter, du moins à titre d'expédient auxiliaire. Déjà le grand projet de revue positive imaginé, à mon intention, par notre éminent confrère Littré, m'a donné lieu de constater, contre mes habitudes antérieures, la possibilité de concilier suffisamment un tel ordre accessoire d'occupations philosophiques avec le cours continu de mes travaux essentiels. Ce projet ayant dû s'ajourner, j'éprouverais, comme vous l'avez très bien deviné, une extrême répugnance à écrire exceptionnellement dans les diverses revues ou journaux qui existent maintenant en France, quand même on m'y admettrait réellement, ce qui est, au fond, plus que douteux, même là où domine Tinfluence de notre quasi-ami commun Armand Marrast, dont j'ai eu lieu tout récemment de constater envers moi le peu de bienveillance effective, dû, malgré sa sagacité, à ses antipathies littéraires et négativistes. Mais je ne me sens aucun pareil éloignement pour des relations habituelles avec la presse anglaise, beaucoup moins infestée de coteries, et où, d'après tout ce que j'apprends, j'ai trouvé partout, depuis quelques années, une noble impartialité, même chez les adversaires : la juste considération dont vous y jouissez m'y aplanirait d'ailleurs très heureusement les voies. Je suis donc à peu près décidé à accepter, dans une certaine mesure, votre cordiale proposition, où mes nécessités privées se

J. s. Ilill et Aug. Comte. 28

434 COMTE A MILL 27 jain 1845.

trouvenaîent combinées avec une utilité publique réelle, quoique secondaire, de manière même à faciliter plus tard Tinstallation anglaise de la revue décisive prématurément projetée. La principale difficulté pour moi consiste, à cet égard, dans le choix des articles propres à remplir les diverses conditions essentielles d'un milieu qui ne m'est pas familier; quant aux ouvrages à examiner, j'espère que vos officieux avis pour les livres anglais, et ceuxde Littré pour les français, m'éviteraient aisément une trop forte perturbation de mes habitudes cérébrales, en épargnant à la fois mon temps et mes efforts. Pour vous témoigner plus nettement combien je me sens déjà disposé à essayer d'un tel expédient, je puis vous annoncer que depuis lundi j'ai imaginé une certaine série d'articles sur la situation comparative des sciences et des savants en France et en Angleterre. Quoique cet intéressant travail ne soit qu'une déduction accessoire des principes posés dans ma grande élaboration historique, il pourrait, ce me semble, acquérir une véritable importance actuelle : je serais assez disposé à Texécuter de préférence sous la forme de lettres adressées à vous.

Au sujet de cette sorte d'hospitalité exercée envers moi par la presse anglaise, je ne puis m'abstenir de vous indiquer d'avance une pensée qui vous semblera peutêtre étrange d'abord, mais que je ne crois, au fond, que trop juste : c'est d'y voir le prélude du refuge personnel qui pourrait me devenir nécessaire, suivant la tournure que prendraient nos affaires françaises à la mort de Louis-Philippe, surtout si cet inévitable désastre était malheureusement prochain. L'ordre actuel, dépourvu de toute vraie consistance, ne peut guère résistera une telle source d'ébranlement, que les diverses factions

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se préparent activement à exploiter, avec trop de chances d'efficacité. perturbatrice. A la vérité, le parti rétrograde est trop radicalement impopulaire ici pour comporter alors aucun succès sérieux ; mais ce parti n'est point peut-être celui que je dois le plus redouter personnellement, soit à raison même de son impopularité, soit aussi par son propre sentiment de la nécessité d'une véritable organisation spirituelle, que je poursuis à mamanière ; j'en serais, je crois, respecté, ou du moins toléré, comme je le fus sous Villèle et sous Polignac, où mon attitude était exactement telle qu'aujourd'hui. Il n'en est nullement ainsi du parti révolutionnaire proprement dit, qui, seul, a des chances réelles de succès passagers : dans ce parti hétérogène qui, au fond, n'a guère maintenant que des passions au lieu de principes, je trouverais des adversaires beaucoup plus dangereux, habitués à ne reculer devant aucune atrocité, et qui ont même déplorablement systématisé l'emploi de la guillotine comme une sorte de solution uniforme de toutes les dissidences sociales. De ses deux portions essentielles, l'école de Voltaire, ou des déistes progressifs, me serait sans doute favorable; mais, quoique la plus nombreuse et la plus influente à la longue, cette branche n'est pas la plus active au début des mouvements politiques. Le principal ascendant appartiendrait vraisemblablement d'abord à l'école de Rousseau, celle du déisme systématique, et au fond rétrograde, dont Robespierre constitue encore le hideux type; là, les chefs se composent de quelques fanatiques, étroits mais sincères, et d'un beaucoup plus grand nombre d'hypocrites, acharnés contre toute division réelle des deux puissances politiques, et disposés à décréter les mœurs au nom de l'échafaud. Outre d'activés haines person-

436 COMTE A MILL 27 juin 1845.

nelles que je trouverais déjà enracinées chez plusieurs de ces meneurs, il est aisé de sentir que les préjugés de la masse de ces brouillons suffiraient pour les déterminer à se débarrasser violemmentd'une influence philosophique directement contraire à leurs désastreuses utopies. Les esprits les plus sagaces parmi les hommes actifs commencent à comprendre que le positivisme constitue ici la seule barrière mentale que Ton puisse efficacement opposer aujourd'hui à Tanarchique débordement du communisme ; c'est surtout à ce titre que le National j peut-être à son insu, a récemment accueilli le beau travail de Littré sur mon ouvrage, en y voyant la possibilité d'arborer un nouveau drapeau philoso-* phique et social, propre à soutenir la dangereuse concurrence du système purement révolutionnaire préconisé par un journal rival {la Réforme). Mais, malgré cette sorte d'adhésion peu spontanée, ne comptez pas que Marrast osât jamais hasarder un seul article contre réchafaud, où les déistes systématiques m'enverraient comme athée, suivant les principes et les antécédents posés par leurs coryphées. D'après ces indications, vous comprendrez, j'espère, que je n'aie réellement aucune frayeur des catholiques, quand même, par impossible, ils triompheraient ici pendant quelques mois ; tandis que, si l'ascendant déiste prévaut sérieusement, je ne tarderai pas à venir vous demander un asile contre ses aveugles fureurs, quelque passagères qu'elles doivent être nécessairement.

Pour que cette lettre exceptionnelle complète suffisamment mes explications traternellessur l'ensemble de ma situation personnelle, je dois maintenant revenir à mes embarras immédiats, au sujet desquels j'ai besoin de me livrer envers vous à un épanchement décisif, étant

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bien assuré, comme je dois l'être, quecette intime confidence restera strictement renfermée entre nous deux. Nous sommes Tun et Tautre aussi dégagés de tous les scrupules mal fondés que de tous les indignes motifs ; en sorte que cette cordiale expansion, si propre à me soulager, ne peut offrir, de vous à moi, aucun inconvénient.

Je suis convaincu, en principe général, que la société doit assistance et protection aux travaux philosophiques ; c'est là une des conditions essentielles du jeu élémentaire entre Tinfluence temporelle et l'influence spirituelle, dont Tantagonisme dirige le cours journalier des affaires humaines. Gomme organes propres des nécessités publiques, les gouvernements proprement dits sont sans doute spécialement chargés, par leur nature, d'une telle obligation, mais sans que leur mission en décharge entièrement des forces que Ton qualifie de privées. Quand l'imparfait sentiment de leurs devoirs, ou la préoccupation continue de leur propre conservation matérielle, les détourne passagèrement de cet office irrécusable, la morale proscrit d'y suppléer par les efforts, plus ou moins individuels, de toutes les grandeurs temporelles, qui, profitant amplement des avantages journaliers inhérents à Tordre social, sont obligées de soutenir tous les travaux qu'elles ont reconnus tendre réellement à consolider et perfectionner un tel régime. Ces principes* incontestables représentent, au fond, ce qui s'est toujours fait, à certains égards, de plus en plus, surtout pendant les trois derniers siècles, depuis que la réorganisation spirituelle est réellement à Tordre du jour.

Malgré cette irrécusable règle sociale, en un temps où les gouvernements gouvernent si peu, même en

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France, et où les particuliers, rejetant implicitement presque tous les devoirs généraux, ne reconnaissent guère, dans la pratique, que de simples devoirs spéciaux, je n'ai jamais espéré que mon existence personnelle pût habituellement reposer en entier sur aucune protection systématique, publique ou privée, qui me permit de vaquer pleinement à mes travaux philoso* phiques avec toute la sécurité et la liberté qu'exigerait leur complète efficacité, même depuis que leur portée a commencé d'être appréciée, ce qui date déjà de fort loin. C'est pourquoi je m'étais efforcé d'obtenir, par l'exercice légitime des professions admises, le degré d'aisance et de loisir indispensable à la poursuite de mes efforts continus; vous savez comment j*y étais enfin parvenu, d'une manière à la vérité fort pénible, mais néanmoins suffisante au strict accomplissement de ma principale mission. Vous avez vu récemment des haines implacables parvenir à troubler radicalement ce laborieux équilibre, en opérant envers moi, au mépris de tous les droits reconnus, une infâme spoliation. Sans doute, c'était d'abord à mon gouvernement qu'il appartenait de me défendre contre cette sorte d'assassinat; mais, après un instant d'énergie stérile, dont je lui saurai d'ailleurs toujours gré, son incurie et sa faiblesse m'ont laissé succomber momentanément. M. Guizot lui-même a lâchement frustré l'espoir de réparation quelconque dont vous l'aviez implicitement honoré. Une noble intervention privée, déterminée surtout par votre active sollicitude, a heureusement détourné jusqu'ici l'action perturbatrice de l'injustice et de la mollesse, mais cette tutélaire influence va bientôt expirer. Je dois vous avouer, avec ma franchise fraternelle, que j'avais présumé qu'elle se prolongerait autant que le danger lui-

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même, que nous devions tous croire d'abord très passager, et qui, en effet, ne saurait persister longtemps, quoiqu'il dure au delà de nos prévisions initiales. Gomme ce secours résultait d'une sincère conviction de la valeur philosophique et de la portée sociale de l'ensemble de mes travaux, je n^aurais eu aucune répugnance à accepter la prolongation, pour une nouvelle année, de cette sorte de subside volontaire généreusement accordé parles éléments spontanés du nouveau pouvoir temporel à ceux du nouveau pouvoir spirituel.

Les mêmes motifs qui avaient inspiré la résolution initiale me semblaient en suggérer naturellement la continuation, de la part de personnes qu'elle ne gênait d'ailleurs nullement, jusqu'à ce que j'obtienne la prochaine réparation publique que la modération soutenue de ma conduite fait maintenant désirer ici à tous les hommes honorables, ou du moins, en cas de nouvel échec invraisemblable, jusqu'à ce que mes propres efforts m'eussent procuré, d'une manière quelconque, la compensation de ce qu'on m'a ravi, avec un degré équivalent de loisir, ce qui certes ne saurait tarder beaucoup ; mon caractère est, du reste, assez connu pour que personne ne puisse craindre de me voir faire volontairement durer une telle situation au delà de ce qui serait indispensable.

Dans l'âge de la plénitude philosophique, je pouvais, pendant les douze ou quinze ans de haute activité mentale qui me restent encore, exécuter convenablement, sous ces conditions matérielles, les quatre ouvrages essentiels annoncés à la fin de mon livre fondamental, et que j'avais soigneusement choisis entre beaucoup d'autres auxquels ma vie ne suffirait pas ; au lieu de cela, les influences temporelles, publiques ou privées,

440 COMTE A MILL 27 juin 1845.

qui m'auront laissé consumer stérilement ce temps irréparable à me débattre contre la misère, pourront être justement accusées, par la postérité, de ne m'avoir permis de produire que la plus considérable de ces quatre élaborations. J'espérais, je dois le confesser, que des âmes d'élite sentiraient la nécessité de ne pas laisser éteindre ou ralentir, dans le seul centre favorable. Tunique foyer de véritable énergie philosophique qui existe aujourd'hui, le seul même où l'on puisse trouver de solides garanties mentales, soit contre les agitations anarchiques, soit aussi contre les tendances rétrogrades, que la métaphysique négative, paralysée par ses inconséquences radicales, est devenue impuissante à contenir logiquement.

Cette situation personnelle me semblait tellement avouable, et si honorable pour mes patrons comme pour moi, que j'étais décidé à la déclarer ouvertement dans la préface de l'ouvrage que je compose maintenant, en nommant même ces dignes suppléants de l'action publique, à moins que leur modestie mal entendue ne m'en refusât l'autorisation. Que le subside vînt d'Angleterre ou de France, cela m'était presque aussi indifférent que son caractère public ou privé, puisque je me regarde comme à peu près également concitoyen dans toute l'étendue de notre Occident. Serions-nous devenus réellement moins libéraux qu'au moyen âge, où l'on voyait, sans étonnement, les Anselme, les Lanfranc, les Lombard, les Thomas, les Albert, etc., professer indifféremment tantôt en Italie, tantôt en Angleterre, en France ou en Allemagne? Ce triste résultat des sentiments étroits inhérents au négativisme actuel devrait au moins ne pas s'étendre jusqu'aux âmes dignes de diriger le mouvement humain.

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J'hésite d'autant moins à vous indiquer naïvement la plénitude de confiance que m'inspirait le noble patronage commencé envers moi Tan dernier, que cette disposition ne m'était nullement personnelle ; je l'ai trouvée aussi chez presque tous ceux de mes honorables amis auxquels je m'étais empressé de manifester ma reconnaissance pour mes dignes soutiens. Dans les camps les plus opposés, je puis vous citer, surtout, Al. de Blain ville d'une part, et M. Littré de l'autre. Ces deux hommes éminents, dont le caractère vous est aussi connu que la portée, étaient tout récemment et sont même encore convaincus que l'honorable tutelle exercée à mon égard l'année dernière sera renouvelée pendant tout le temps que l'exigera la prolongation effective du danger qui Ta déterminée d'abord. Je conçois que le milieu anglais doit faire envisager la situation un peu différemment, par suite des habitudes inhérentes à l'exorbitante prépondérance des sentiments pratiques; mais cependant d'illustres antécédents ont plus d'une fois montré, en Angleterre, plus même que partout ailleurs, la tendance à une munificence soutenue, chez les âmes privilégiées qui savent se dégager assez des vicieuses influences qui les entourent. Quoique notre digne ami M. Austin ne se soit pas expliqué, à cet égard, aussi ouvertement avec moi que Blainville et Littré, je crois pouvoir néanmoins le citer comme un Anglais qui n'avait pu croire que l'intervention commencée l'an dernier fût supprimée, sans aucun motif, au moment où elle devenait plus indispensable.

En insistant sur ces explications délicates, mon but n'est pas seulement d'éviter, s'il est possible, une perturbation matérielle qui va beaucoup entraver une élaboration très bien entamée, en consacrant mes pro-

442 COMTE A MILL 27 juin 1845.

chaînes vacances, qui seront peut-être les dernières, à chercher surtout des ressources personnelles contre une misère imminente. Outre cette intention, très avouable assurément, vous me connaissez assez pour ne pas douter que je voudrais principalement instituer ici une sorte de précédent spontané, qui pût ensuite èive systématiquement invoqué pour faire sentir aux philosophes, d'une part, et aux divers oppresseurs, de l'autre, que les travaux utiles et consciencieux peuvent déjà compter sur une protection suffisante, en un temps où l'oppression n'a plus d'efficacité habituelle que sous forme pécuniaire. C'est là surtout ce qui me ferait attacher une haute importance à la publicité convenable d'une telle conduite. En tout cas, je saurai toujours m'acquitter personnellement, auprès du public, de l'éternelle reconnaissance que mérite, de ma part, l'acte dont j'ai été l'objet, quand même il devrait toujours rester ainsi incomplet ; seulement il me serait bien doux de pouvoir le caractériser dans toute sa plénitude.

Si ces intimes confidences déterminaient votre amitié fraternelle à tenter un nouvel effort, dont vous seul pouvez bien juger l'opportunité, j'espère que vous vous en attribueriez toute la pensée, en ne me représentant que comme décidé à une franche acceptation, destinée à devenir publique.

Cette lettre indispensable a pris une telle extension, que je suis forcé d'ajourner d'intéressantes explications sur une grave maladie nerveuse, déterminée, sans doute, par la première reprise de ma composition philosophique, quelques jours après ma dernière lettre (du 15 mai). Le trouble a consisté en insomnies opiniâtres, avec mélancolie douce, mais intense, et oppression profonde, longtemps mêlée d'une extrême fai-

27 juin 1845. COMTE Â MILL 443

blesse. J'ai dû suspendre quinze jours tous mes devoirs journaliers, et rester même huit jours au lit. Mais mes précautions soutenues ont toujours circonscrit la maladie dans le sein du système nerveux, en prévenant, par l'abstinence, la lièvre et l'irritation gastrique, de façon à me dispenser d'appeler aucunement mon médecin, qui est loin d'entendre comme moi le gouvernement de mon propre appareil cérébral. Vos deux affectueuses lettres m'ont trouvé en pleine convalescence, sans que toutefois le sommeil soit encore recouvré suffisamment. Quoique mon élaboration naissante ait été ainsi suspendue, et doive l'être par prudence jusqu'à quelque temps (mes vacances vont commencer entièrement à la mi-juillet), l'ensemble de ma composition aura beaucoup gagné à cette période exceptionnelle, où ma méditation était loin d'éprouver l'atonie de ma motilité; c'est surtout à ce sujet que je voulais vous donner d'intéressants détails, qui se retrouveront toujours. Au reste, la nouvelle réforme physique que je viens d'être conduit à opérer dans mon régime, en diminuant ma nourriture d'environ moitié, y compris l'entière abstinence du vin, a beaucoup amélioré mon organe faible, l'estomac, ce qui me détermine à y persister.

Tout à vous,

A^*' Comte.

Vous apprendrez, avec autant de plaisir que d'étonnement, le succès naissant du positivisme jusque chez les flegmatiques Hollandais. J'ai su par Littré qu'on a réimprimé en brochure, à Utrecht, ses articles du National^ et cette publication spontanée, qui suppose déjà un commencement d'attention, paraît avoir très bien réussi chez les penseurs hollandais.

444 COMTE A HILL 30 juin 1845.

COMTE A MILL

Paris, le lundi 30 juin 18tô.

Mon cher Monsieur Mill»

Votre fraternel projet, sur lequel je me suis expliqué dans ma longue lettre de vendredi, pour ma prochaine collaboration accessoire à vos revues anglaises, m'a fait penser à vous donner, par l'exacte copie ci-jointe, une connaissance confidentielle d'un petit opuscule que j'ai eu l'occasion d'écrire, au commencement de ce mois, pendant la première matinée que m'ait permis de passer hors de mon lit la maladie nerveuse dont je vous ai parlé.

Quoique simplement réservé à une douce destination privée, il est pourtant rédigé de façon à comporter, sans le moindre inconvénient, toute la publicité qu'on voudrait lui donner. Si vous le jugiez susceptible d'être inséré, en français ou en anglais, dans quelque review ou magazine^ etc., je me ferais fort d'obtenir, pour cette publicité, le consentement de M""® de V***, sans l'aveu formel de laquelle je ne me croirais pas autorisé à une telle publication.

Ce serait peut-être une expérience sociologique vraiment intéressante que de tenter cette insertion, soit qu'on en vint, ou non, à bout. La théorie me disposerait à croire que vous réussiriez mieux, à cet égard, avec votre nouveau parti catholique, s'il a déjà, comme

30 juin 1845. COMTE A MILL 445

je présume, un organe spécial : vous pourriez ainsi éprouver Testime et la (courtoisie que professe envers nous le docteur Ward. Tout journal anglican, ou même dissident) et surtout déiste, répugnerait davantage, ce me semble, à cette publication.

Vous reconnaîtrez aisément qu'on ne peut faire à ma rédaction aucune modification réelle sans altérer radicalement la physionomie générale de cette petite composition. Seulement, le recueil qui l'insérerait pourrait, à la suite, ajouter tous les correctifs ou réfutations qu'il jugerait convenables à sa propre couleur. Mais je persiste à croire que les catholiques, chez vous déprimés, seraient plus disposés que d^autres à accueillir un travail qui rend spécialement à leur passé une franche justice, tout en annulant leur avenir.

Les habitudes du parti progressif sont, sans doute, trop négativistes pour qu'il admit une telle publication.

Si cette insertion vous semblait possible, elle me faciliterait beaucoup Texécution de votre intéressant projet, en mesurant mieux la nature et l'étendue des communications secondaires auxquelles je pourrais ainsi me livrer, et qui, dès lors, deviendraient bien plus praticables et plus fréquentes, que si elles devaient seulement affecter des travaux plus considérables ou plus spéciaux.

En tout cas, je pense que cette lecture vous fera plaisir, en vous montrant comment le positivisme peut déjà s'introduire auprès des femmes, qui doivent, à mes yeux, tant concourir à sa propagation, et même à son installation sociale. Cette épitre philosophique a profondément agi, d'une manière non équivoque, sur la dame pour laquelle je lai composée ; il est vrai que

Aie COMTE A MILL 30 juin 1845.

c^est une personne d'une nature vraiment éminente, aussi bien moralement que mentalement et que je crois destinée à mériter (je ne dis pas acquérir) une très haute réputation, quoique jusqu'ici elle soit inconnue, sauf un début littéraire tout récent.

Mais, en outre, d'autres dames, auxquelles M"® de V*** en a donné connaissance, ont aussi été très frappées de ce petit écrit.

Quoique la communication que je vous fais se rapporte essentiellement à vous, il va sans dire que vous pouvez l'étendre aux personnes quelconques que vous jugeriez strictement convenable d'en instruire pour déterminer la publication que je vous propose.

Si vous pensiez que le négativisme un peu fanatique de M*"*^ Grote ne doive lui inspirer aucune antipathie à cet égard, je serais heureux de pouvoir lui faire, par votre entremise, confidence de ce petit manuscrit ; je m'en rapporte entièrement à ce que vous déciderez sur ce point.

Dans le cas, trop probable, sans doute, où cette insertion ne serait pas possible, je vous prie de vouloir bien me renvoyer le manuscrit aussitôt que vous auriez suflisamment constaté une telle impossibilité; mon intention serait alors que cette épitre restât confidentielle entre M™* de V*** et moi, selon sa destination primitive.

Enfin, pour tout prévoir, si la publication s'accomplit, je vous serais obligé de vouloir bien recommander au journal d'en faire immédiatement tirer à part une vingtaine d'exemplaires in-8^ pour mes propres distributions privées.

D'après mon habitude des calculs typographiques, je crois que cet opuscule contiendrait ainsi dix pages ortiinaires, à trente-deux lignes de cinquante lettres.

Tout à vous,

A'* Comte.

8 juillet 1845. MILL A COMTE 447

MILL A COMTE

(Reçu te jeudi 1 j juillet 1845.) (Répondu le lundi 14.)

lodia House. le 8 juillet 1845.

Mon cher Monsieur Comte,

Votre lettre à M"* de V*** est sans cloute fort propre à adoucir les préventions de ceux ou de celles qui, déjà à moitié détachés des anciennes idées, tiennent fortement par l'imagination et par les affections à la satisfaction que Tancien système, en tant que système organique, offrait et devrait offrir à la partie morale et sympathique de notre nature. Par ces raisons mêmes, je la crois impropre au public anglais. Poser le positivisme en contradiction ouverte avec toute religion quelconque est peut-être la seule manière de le présenter dont il serait, à mon avis, très inopportun de faire usage aujourd'hui en Angleterre, Un temps viendra où ce sera peut-être très utile de donner ici de la publicité à cet opuscule : ce sera le temps, peut-être prochain, où vous serez publiquement attaqué et dénoncé ici comme athée. Alors il conviendra peut-être de faire voir et comprendre au public rintervalle immense qui sépare votre athéisme de celui, seul connu ici, de l'école de Diderot et d'Holbach. Aujourd'hui, je pense qu'il faudrait, en écrivant pour TAngleterre, se taire absolument sur la question religieuse, sauf à porter indirectement aux croyances religieuses tel coup qu'on voudra.

448 MILL A COMTE 8 juillet 1845

Cette réserve serait surtout nécessaire de la part d'un écrivain déjà connu pour avoir professé ouvertement des opinions anti-religieuses, parce que les directeurs des revues y regarderont de plus près que dans tout autre cas. C'est, au reste, la seule réserve dont vous auriez besoin. A tout autre égard, il n'y a rien dans vos écrits qui puisse servir d'obstacle à ce qu'on les accueille ici. Je conçois, au reste, l'impossibilité de laisser à côté la question religieuse dans un ouvrage systématique, ou même en traitant une seule question sociale du premier ordre : mais, tant qu'il ne s'agit que de critique, ou des questions secondaires, on pourrait, ce me semble, se contenter de traiter le sujet comme si la religion n'existait pas. Mais aujourd'hui la publication, en anglais, d'un opuscule en votre nom, où toute croyance religieuse serait ouvertement repoussée, vous fermerait très probablement toutes les revues de ce pays-ci. On craint, et on repousse ici, les mots anti-religieux bien plus que la chose.

Je trouve, au contraire, très convenable à TAngleterre votre idée d'écrire sur la situation des sciences et des savants en France et en Angleterre. Seulement, je conseillerais que ce ne fût pas en forme de lettres. Les revues chez nous ne voudraient pas de cette forme, et les magazines^ouivt qu'ils rétribuent moins leurs collaborateurs, ont beaucoup moins d'importance intellectuelle et sociale. Je conseillerais d'écrire, en tête de l'article, le nom de quelque ouvrage récent, ayant un rapport plus ou moins direct au sujet traité, sauf à n'en dire que deux mots, si l'ouvrage ne mérite pas davantage. Vous pourrez, après cela, n'en plus tenir compte.

Quant à la question pécuniaire immédiate, je compte, de manière ou d'autre, à entamer auprès de M. Grote la

8 juillet 18^. MILL A COMTE 449

question d'un subside supplémentaire, de façon à sonder sa disposition à y coopérer ; malheureusement, le jour même où je devais le voir, et où je comptais discuter avec lui votre proposition, il s'est trouvé dans la nécessité de partir subitement pour les eaux de Kissingen, à cause de la santé de M'°" Grote. 11 compte être de retour avant le milieu d'août. Quant à Molesworth, une plus grande délicatesse m'est commandée par diverses raisons. D'abord, j'ai été, en partie, la cause pour lui d'une perte pécuniaire considérable, par une revue qu'il fonda sous ma direction ; ensuite, il n'y a pas un an qu'il s'est marié, et qu'il a fait plusieurs dépenses considérables, qui l'ont empêché de fournir au subside de l'année passée une aussi forte part qu'il en avait, je crois, très sincèrement le désir. Je l'ai peu vu depuis son mariage. C'est surtout M. Grote qui est intervenu auprès de lui, et s'il s'agissait d'une seconde intervention, je crois qu'elle se ferait le plus avantageusement par le même moyen. Je ne sais pas si M. Grote vous a averti dans le temps (je pense que c'était surtout à lui de le faire), que, par suite de gêne momentanée de Molesworth, il (M. Grote) avait admis, contrairement à son intention première, et pour la somme de 50 livres sterling, un troisième coadjuteur, M. Raikes Currie, banquier et député. Au reste, voici probablement ce que se diraient ces messieurs. S'ils croyaient certain que, dans un temps défini, et pas trop prolongé, vous obtiendriez soit une réparation officielle, soit d'autres ressources équivalentes, je ne doute nullement que ceux qui vous ont aidé jusqu'ici seraient disposés à prolonger leur secours, pour vous épargner, soit la nécessité de déranger vos habitudes permanentes par un motif temporaire, soit l'ennui et la perte de temps qui résul-

J. s. Hill et Àug. Comte. 29

450 MiLL A COMTE 8 juillet 1845.

teraient d'une tentative pour obtenir des ressources auxiliaires, dont bientôt vous n'auriez plus besoin. C'est la question de temps et de l'indéfini qui seule pourrait les faire hésiter. Je trouve donc qu'il serait utile que, sans faire aucune démarche auprès d'eux, vous m'adressiez une lettre destinée à leur être montrée, où vous exposeriez simplement, et comme avertissement général à vos amis d'ici, ce que vous pensez sur votre avenir pécuniaire en France. Par suite de l'absence de M. Grote, on ne pourra rien faire qu'à une époque qui approchera très près du terme fatal du 1*' septembre, mais s'il vous arrive par là quelque inconvénient, vous savez qu'en cas d'urgence je suis là.

M.Wiiliamson est reparti pour la Saxe. Je lui ai donné, pour lui et pour son fils, une lettre d'introduction adressée à vous. Il sera à Paris en octobre, et c'est alors qu'il pourra être question de leçons à donner au jeune homme.

Votre dévoué,

J. S. MiLL.

MILL A COMTE

(Remis par H. Williamson Qls le jeudi 2 jaillet L8i6.)

Mon cher Monsieur Comte,

Ce petit mot est destiné à servir d'introduction auprès de vous pour MM. Williamson, père et fils, qui vous

14 juillet 1845. COMTE A MiLL 451

sont déjà assez connus par mes lettres. Je n'ai pas besoin de les recommander de nouveau aux bons offices et conseils que vous m avez déjà permis de leur promettre en votre nom.

Votre tout dévoué,

COMTE A MILL

Paris, le lundi 14 juillet 1845.

Mon cher Monsieur Mill,

J'ai été peu surpris de voir sitôt revenir ma Sainte Clolilde, car je me doutais bien que vous ne la jugeriez guère convenable au public anglais. Mais je me féliciterai toujours de vous l'avoir envoyée, d'après l'heureuse impression qu'elle vous a personnellement produite, et qui me serait d'un nouveau prix si vous avez eu lieu d'en faire l'essai sur quelque dame convenablement préparée.

Je vous remercie beaucoup de l'importance éventuelle que vous croiriez devoir attacher à la publication anglaise de cet opuscule, pour le cas fort probable, ce me semble, et peut-être prochain, comme vous le dites, auquel vous faites allusion. Dès à présent comptez, en général, que je vous réserve ce petit manuscrit, afin de

4S2 COMTE A MILL 14 jiiiUet lg45.

VOUS le renvoyer aussitôt que vous me l'aurez demandé; je me suis déjà assuré indirectement que M"* de V*" autoriserait sans diniculté une telle publicité, âu sujet du cas hypothétique qui vous en a fait exprimer le désir éventuel, je vous avoue que je désirerais beaucoup qu'un tel débat public s'engageât promptement et avec netteté ; je me réserverais alors d'écrire une lettre publique sur l'alhéisme, où je développerais directement les diverses indications qui se trouvent incidemment, à cet égard, dans deux ou trois passages de mon ouvrage fondamental. 11 faudra bien iinir par s'expliquer à fond sur ces absurdes ou malveillantes insinuations. En réalité, la qualification d'alhées ne nous convient à nous autres qu'en remontant strictement à l'étymologie, ce qui est presque toujours un mode vicieux d'interprétation des termes fort usités; car nous n'avons vraiment de commun avec ceux qu'on appelle ainsi que de ne pas croire en Dieu, sans d'ailleurs partager en aucune manière leurs vaines rêveries métaphysiques sur l'origine du monde ou de l'homme, et encore moins leurs étroites et dangereuses tentatives pour systématiser la morale. Si cette coïncidence purement négative suffisait pour nous faire rationnellement accoler à cet ordre d'esprits, il serait presque aussi judicieux de nous appeler aussi chrétiens, parce que nous nous accordons avec ces derniers pour ne pas croire à Minerve ou à Apollon. Ainsi, tout en devant historiquement envisager ceux qu'on nomme athées comme élant, en effet, de tous les métaphysiciens, les moins éloignés de l'état vraiment positif, ainsi que je l'ai proclamé, nous devons, je crois, attacher aujourd'hui beaucoup d'importance à repousser communément cette prétendue caractérisation, en faisant ressortir, en toute occasion favorable, publique

14 juillet 1845. COMTE A MILL 453

OU m êmeprivée, les différences radicales qui séparent évidemment le véritable positivisme systématique de ce simple négativisme provisoire.

J'ai déjà eu lieu, pour mon compte, de convaincre confidentiellement plusieurs personnes de bonne foi, et même des dames, qu'on peut aujourd'hui ne pas croire en Dieu sans être pourtant un athée proprement dit.

Comme utile complément de la petite expérience sociologique relative à la publication de ma Sainte Clotilde, j'ai récemment appris une nouvelle qui vous intéressera par contraste à Timpression présumée de votre milieu national. M"** de V***, que j'avais autorisée à communiquer cet opuscule autant qu'elle 'le jugerait convenable, est allée, par zèle, à mon insu, au delà de mes intentions réelles, en tentant de le faire insérer dans le Nalional, Selon ce qu'elle vient de m'apprendre, c/est notre ami Marrast qui lui a formellement annoncé sa résolution de refuser cette publication, sans que d'ailleurs il ait daigné lui-môme m'en indiquer aucun motif, après avoir gardé, je crois, ce manuscrit pendant plus d'un mois.

Quoique Marrast ait paru fort embarrassé au sujet de cette décision, que j'aurais d'ailleurs prévue, si le cas m'eût été connu plus tôt, j'ai tout lieu de penser que cet étrange refus résulte d'antipathies tout opposées à celles qui vous ont fait justement présumer l'impossibilité d'une acceptation anglaise ; en un mot, je crois fort que mon épître a été jugée par ces messieurs trop peu révolutionnaire, et trop empreinte d'un esprit d'impartiale équité philosophique envers le passé, surtout catholique. Ce petit fait me semble donc très propre à vérifier les principes, d'ailleurs irrécusables, sur la

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situation actuelledupositivisme, nécessairement presque aussi odieux à la métaphysique négative qu'à la théologie rétrograde.

Je suis affectueusement touché de vos utiles conseils et de vos précieuses indications sur la nature, le mode et les conditions mentales des travaux accessoires que je pourrai tenter pour les revues anglaises, et où je compte profiter beaucoup de ces divers avis fraternels. Votre approbation de mon projet d'articles sur la situation comparative des sciences et des savants dans les deux milieux aura beaucoup d'influence sur sa réalisation plus ou moins prochaine. Selon votre avis, j'y renoncerais volontiers à toute forme épistolaire, mais j'avoue que je répugnerais beaucoup à la formalité d'un prétendu compte rendu^ d'autant plus que, par mes habitudes journalières, je serais fort embarrassé de dénicher aucun ouvrage récent propre à fournir un tel prétexte. Ne serail-il donc pas permis d'aflicher directement le vrai titre : On Ihe comparative situalion^ etc. ? Au reste, j'en passerais, là-dessus, s'il le faut absolument, par la forme que vous m'indiqueriez finalement.

D'après votre fraternelle invitation, je vous adresse ci-incluse une lettre communicable, où je me borne à développer les diverses indications principales que j'ai eu lieu de vous mander successivement sur ma présente situation pécuniaire.

J'espère que cette lettre vous paraîtra suffisante à l'usage que vous en comptez faire ; mais, comme elle n'est réellement destinée qu'à seconder votre amicale intervention, c'est à vous seul qu'il appartient d'en juger définitivement. wSi donc vous y trouviez à désirer quelque chose d'essentiel, ne craignez pas de me la

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renvoyer sans façon, afin que je puisse la compléter ou la modifier suivant vos intentions spéciales ; c'est surtout à cette fin que je l'ai écrite dès aujourd'hui, quoique je doive conclure de ce que vous me mandez qu'elle ne vous servira peut-être aucunement avant quelques semaines.

Je joins aussi à cette lettre un billet ouvert pour M. Raikes Currie. En février dernier, M. Grote m'avait bien parlé d'un troisième coopéraleur, mais sans me le nommer, ce qui m'avait réduit, dans ma réponse, à le prier lui-même de transmettre mes remercîments ; sans m'enquérir s'il y a pensé, j'ai cru, maintenant que vous m'avez désigné ce nouveau patron, lui devoir spécialement quelques mots, un peu tardifs, de sincère gratitude. Je vous prie donc de bien vouloir lui faire parvenir, cacheté, ce billet, à moins que sa lecture préalable ne vous y fît apercevoir quelque inconvénient ; auquel cas, peu probable, je vous prierais de me le renvoyer avec les avis que mon ignorance des formes anglaises aurait pu rendre nécessaires.

A partir d'aujourd'hui je me trouve en pleines vacances, du moins en ne comptant pas mon cours du dimanche, qui ne finira que le 10 août.

Ma santé n'est pas encore complètement rétablie, surtout en ce qui concerne le sommeil. Toutefois, en employant cette première semaine exclusivement à me soigner, comme je puis le faire désormais^ j'espère pouvoir enfin reprendre, dans le cours de la semaine prochaine, la grande élaboration que cette maladie nerveuse m'a forcé d'interrompre dès le début il y a deux mois. Le moment me semble donc opportun pour vous indiquer rapidement, comme je me l'étais promis dans ma dernière lettre, le principal caractère de l'améliora-

456 COMTE A MILL 14 juillet 1845.

tion radicale apportée à l'ensemble de ce nouvel ouvrage pendant le cours très actif de cette singulière suspension involontaire.

Cette méditation exceptionnelle m'a conduit à constater nettement que la seconde moitié de ma vie philosophique doit notablement différer de la première, surtout en ce que le sentiment y doit prendre une part, sinon ostensible, du moins réelle, aussi grande que celle de rintelligence. La grande systématisation réservée à notre siècle doit, en effet, embrasser autant l'ensemble des sentiments que celui des idées. A la vérité, c'étaient d'abord celles-ci qu'il fallait systématiser, sous peine de manquer la régénération totale en tombant dans une sorte de mysticisme plus ou moins vague; c'est pourquoi mon ouvrage fondamental a du s'adresser presque exclusivement à l'intelligence : ce devait être un travail de recherche, et même, accessoirement, de discussion, destiné à découvrir et à constituer les vrais principes universels, en montant, par degrés hiérarchiques, des plus simples questions scientifiques aux plus hautes spéculations sociales.

Mais aujourd'hui que, aux yeux des principaux penseurs, je suis ainsi parvenu à établir enfin ces notions fondamentales, il s'agit surtout d'en caractériser directement l'application sociale, qui consistera principalement dans la systématisation des sentiments humains, suite nécessaire de celle des idées, et base indispensable de celle des institutions.

Sans doute ma vie eût été déjà utilement remplie en restant bornée à la réorganisation mentale, pour laisser à quelque successeur la réorganisation morale, comme il faudra nécessairement réserver à d'autres plus lointains la réorganisation politique. Néanmoins,

U juillet 1845. COMTE A MILL . 457

je me félicite beaucoup d'avoir commencé d'assez bonne heure, et d'avoir assez conservé ma verdeur philosophique après Taccomplissement, du moins initial, de la première opération, pour pouvoir aussi tenter, sans témérité, de mettre en œuvre la seconde, en réservant d'ailleurs la troisième comme exigeant rindispensable concours du milieu social. Outre un plus noble et plus complet emploi de Tensemble de mes facultés personnelles, je crois surtout que rhumanité doit beaucoup gagnera cette réunion sur un seul philosophe des deux grands efiforts corrélatifs qui composent naturellement la réorganisation spirituelle propre à notre prochain avenir. L'ensemble de la grande régénération humaine pourra certainement acquérir ainsi plus d'unité 'et même de rapidité.

En un mot, mon ouvrage fondamental a, ce me semble, suftisamment établi, déjà, pour tous les espri's avancés, la supériorité intellectuelle de la philosophie positive ; c'est maintenant à ce second ouvrage essentiel, où le point de vue est, dès le début, purement social, et dont tous les principes sont posés d'avance, qu'il appartiendra de constituer aussi à celte nouvelle philosophie réminent privilège de la supériorité morale, non moins indispensable que l'autre à son ascendant décisif, et d'ailleurs seule sérieusement contestable désormais.

Tel est donc le but général, bien distinctement caractérisé, de ma seconde série d efforts philosophiques. Cette tendance dominera surtout dans le grand ouvrage sociologique que je commence; directement peu sensible, il est vrai, dès le premier volume que je vais écrire, puisqu'il est essentiellement logique, elle sera très marquée au second volume, destiné à la statique

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sociale, et au quatrième, réservé aux applications de la science à l'art. Mais la même direction se fera ultérieurement sentir aussi dans les autres ouvrages annoncés à la fin de mon livre fondamental, si leur exécution n'est pas trop entravée, sauf le seul traité de philosophie mathématique, où même le principe social interviendra beaucoup plus qu'on ne peut le penser aujourd'hui.

Vous voyez ainsi quelle a été naturellement pendant ces deux mois la tendance continue de mes méditations involontaires, tendance qui n'est maintenant devenue chez moi vraiment systématique qu'après être restée purement spontanée tout le temps convenable pour en assurer la réalité et la consistance. Je viens de faire en ce sens quelques études spéciales sur le catholicisme du moyen âge, et surtout en lisant, pour la première fois, le grand ouvrage de saint Augustin {la Cité de Dieu),

Plus je scrute cet immense sujet, mieux je me raffermis dans les sentiments où j'étais déjà, il y a vingt ans, lors de mon travail sur le pouvoir spirituel, de nous regarder, nous autres positivistes systématiques, comme les vrais successeurs des grands hommes du moyen âge, reprenant l'œuvre sociale au point où le catholicisme l'avait portée, pour en consolider et perfectionner graduellement l'active réalisation finale, réservée, dès cette époque, à un autre régime mental. Je me sens moralement heureux qu'une telle disposition se marque ainsi de plus en plus dans mon exposition, où, en rompant nettement avec tout le régime antérieur, je maintiens néanmoins avec justice la pleine continuité de la succession sociale.

Vous voyez que les inquiétudes personnelles relatives à mes prochains embarras financiers m'ont ainsi

14 juillet 1845. COMTE A MILL 459

préoccupé bien peu pendant ces deux mois exceptionnels de suspension forcée, où, sansavoir écrit une ligne, sauf rheureuse matinée consacrée à ma Sainte Clotilde, je crois avoir considérablement avancé l'ensemble de ma grande élaboration, et surtout avoir déterminé la modification cérébrale durable qui convient le mieux à sa réalisation ; il faut peu s'étonner que ce soit au prix d'une maladie nerveuse que ma prudence continue et l'absence de toute intervention médicale ont seules empêchée, avec le concours spontané de douces émotions privées, de devenir peut-être fort dangereuse, au point de me rappeler quelquefois l'horrible souvenir de ma grande crise de 1826. J'espère donc, comme vous le verrez à la lin de ma lettre ostensible, que rien ne m'empêchera d'utiliser philosophiquement ces nouvelles vacances, qui seront probablement les dernières. L'assurance que vous montrez pour le succès prochain de la négociation délicate dont votre fraternelle sollicitude veut bien se charger encore m'inspire d'ailleurs déjà unesécurité presque complète. C'esttrès sincèrement que je me borne à désirer, pour une seule année, la continuation du noble subside voté l'an dernier; car je suis persuadé que ce délai assurera suffisamment, de manière ou d'autre, mon avenir matériel.

Vous pourriez même annoncer, au besoin, que si ce subside nouveau m'est envoyé, comme Tan dernier, en deux moitiés équidistantes, il pourrait arriver que la seconde ne me fût pas nécessaire, en cas de réintégration polytechnique en janvier ; on ne peut, en général, douter de ma disposition constante à renvoyer, mêîne sur les recettes déjà accomplies, tout ce qui pourrait d'une manière quelconque, cesser de m'être indispensable, comme je me suis cru sur le point de le faire en

460 COMTE Â MILL 14 jniUet iai5.

février, si le gouvernement français eût persisté dans son énergie protectrice.

Votre tout dévoué,

A** Comte.

J^aliais commettre une distraction, que vous m'eussiez aisément pardonnée, mais que je me serais vivement reprochée, en négligeant de vous remercier aujourd'hui pour la nouvelle marque d'activé sollicitude fraternelle qui termine votre affectueuse lettre, relativement au cas où le nouveau subside ne serait pas voté assez promptement.

Même alors, j'espère que, pouvant y compter sûrement, je parviendrais spontanément à prévenir assez les embarras inhérents à ce retard pour n'être pas obligé de recourir effectivement à votre noble proposition, où je me réserve seulement, comme l'an dernier, de voir une ressource vraiment extrême.

COMTE A MILL

Paris, le luodi 14 juillet 1845.

Mon cher Monsieur Mill,

Cette courte lettre exceptionnelle est exclusivement destinée aux explications spéciales que me demande votre cordiale sollicitude sur ma présente situation matérielle, me proposant d'ailleurs de vous écrire pro-

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chainemeni quant aux sujets ordinaires de notre correspondance.

Grâce au généreux patronage que vous avez tant concouru à déterminer Tan dernier, parmi nos amis de Londres, j'avais espéré, comme vous savez, être pleinement garanti des graves perturbations financières inhérentes à Tinique spoliation passagère accomplie envers moi. Mais Tefficacité de cette noble intervention est sur le point d'expirer (au 1®' septembre), sans que j'aie encore obtenu ni la réparation officielle que j'avais attendue, ni la réalisation des ressources équivalentes que je me suis efforcé d'instituer. '

Toutefois, je n'ai vraiment lieu de craindre, sous l'un et l'autre aspect, qu'un simple retard, qui, malgré sa gravité actuelle, par suite de la grande gêne qui va m'atleindre temporairement dans six semaines, ne doit réellement susciter à mes amis aucune inquiétude sérieuse, pour un avenir même peu éloigné. En eff*et, quant à ma position polytechnique, il n'y a effectivement à regretter jusqu'ici que le défaut d'occasion favorable ; j'avais compté, comme tout le monde, que l'un des autres examinateurs d'admission, âgé de soixante et dix ans, et depuis longtemps enclin à la retraite, donnerait sa démission assez tôt pour que je fusse réintégré dans ma position avant les examens, qui vont commencer; il est arrivé, au contraire, que ce vieillard persiste encore à fonctionner cette année ; c'est seulement en cela que je me trouve désappointé.

Mais cette démission, volontaire ou forcée, ne peut guère manquer d'avoir lieu avant les examens de l'an prochain; or, dans cette hypothèse presque certaine, tout annonce, de plus en plus, une disposition prononcée, non seulement chez le Ministre, mais au sein même

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du conseil qui m'a exclu (par dix voix seulement sur vingt-huit), à réparer une injustice de jour en jour mieux appréciée chez tous les hommes honorables.

La modération soutenue que j'ai su garder, malgré la plus légitime indignation, en un cas où l'on s'attendait généralement à me voir éclater auprès du public, parait même avoir touché ceux de mes ennemis qui ne sont pas radicalement dépourvus de toute vraie moralité, c'est-à-dire le plus grand nombre.

Outre la chance très vraisemblable de prochaine réparation par l'occasion presque inévitable que je viens d'indiquer, je puis d'ailleurs retrouver ma position polytechnique encore plus prochainement peut-être, à raison même de cette annualité qui a servi à m'exclure, et qui probablement va bientôt permettre de me rétablir.

Vers le mois de décembre ou de janvier, on procédera à la nomination annuelle de l'examinateur pour 1846, au sujet duquel le conseil polytechnique présente deux candidats, parmi lesquels le Ministre choisit, d'après la nouvelle organisation. Or, il y a tout lieu de penser que je serai l'un de ces deux candidats, et dès lors le Ministre n'hésiterait nullement à me nommer, quand même le conseil ne me placerait pas le premier, ce qui d^ailleurs est peu probable.

Le jeune homme qu'on a nommé à ma place pour 1845 s'attend peu lui-même à être continué l'an prochain, à moins que je ne me trouvasse réintégré d'une autre manière. Quand une fois j'aurai obtenu cette première réparation, il me sera, je crois, facile d'empêcher qu'elle ne soit de nouveau annulée dans les réélections ultérieures, ou parce que mes travaux philosophiques ne donneront plus lieu maintenant à des conflits spéciaux avec les coteries scientifiques, ou en déterminant

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le Ministre à instituer à vie ma position, d'après l'expérience des injustices reconnues auxquelles Tannualité ni*a exposé. Enfin, pour achever, sous cet aspect, de rassurer votre amitié sur mon avenir, sinon immédiat (qui est fort triste), du moins prochain, je dois vous faire observer que, outre les fonctions d'examinateur dadmission, il y a, dans notre régime polytechnique, deux autres positions, presque équivalentes matériellement, auxquelles tout le monde s'accorde à me regarder comme ayant, à tous égards, plus de droits que personne : ce sont celle de professeur de haute mathématique, et celle d'examinateur de sortie pour la même science ; en sorte que toute vacance dans Tun quelconque de ces deux postes me permettrait aussi d'obtenir une réparation, que je serais alors disposé à seconder en surmontant une fois ma répugnance aux formalités usitées ici quand on sollicite de semblables justices, comme je Tai déjà promis franchement à mes amis de France.

Je me suis spécialement appliqué à caractériser mes espérances fondées de prochaine réintégration officielle, parce que ce mode est à la fois le plus convenable pour moi et le plus efficace. Mais, en outre, lors même que Ton admettrait l'hypothèse extrême où, en cas d'occasion favorable, mes ennemis auraient encore la volonté et le pouvoir d'empêcher le rétablissement quelconque de ma situation polytechnique, mes amis ne devraient concevoir, à mon sujet, aucune inquiétude sérieuse, sauf les graves embarras passagers de l'avenir le plus immédiat. Car j'ai la certitude morale que, par d'autres voies, mes efforts privés ne tarderont pasà me procurer, s'il le faut, des ressources équivalentes, quoique suivant un mode un peu moins propre à la paisible continuité

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(le ma grande élaboration philosophique. Fussé-je exclusivement réduit à employer l'enseignement privé, le métier qui m'a honorablement nourri pendant vingt ans ne me laissera pas, sans doute, tomber dans la détresse, aujourd'hui que mon nom a grandi et retenti, outre la sympathie naturellement excitée presque partout par l'iniquité notoire dont je suis victime.

A la vérité, j'ai fait, en janvier dernier, pour reprendre, à cet égard, une suffisante clientèle, d'activés et nombreuses démarches qui n'ont jusqu'ici rien produit. Mais cela n'indique rien de fâcheux pour l'avenir, même prochain. Car, après avoir, sept ans auparavant, renoncé à tout enseignement privé, il faut bien laisser au public correspondant le temps d'apprendre que je me suis décidé à y recourir de nouveau. Il faut même ajouter que mes démarches n'ayant dû commencer, à cet effet, qu'après que le Ministre a eu définitivement prononcé sur mon sort actuel, elles n'ont pu être entreprises qu'à une époque trop avancée pour comporter, d'après les usages français, aucun véritable succès dès cette année ; il eût fallu les tenter deux ou trois mois plus tôt. Ce n'est donc que dans le cours de la prochaine année classique qu'elles pourront effectivement fructifier, si je restais forcé de recourir à cette ressource.

D'après les deux sortes d'indications qui précèdent, vous voyez, j'espère, que tout le danger de ma position matérielle reste véritablement concentré sur l'avenir le plus immédiat, à partir du moment prochain où vont expirer les précieuses garanties temporaires que j'ai dues à cette noble générosité qui m'honore autant que ceux dont elle émane. Si j'avais seulement une année de sécurité, par une voie quelconque, je me sentirais raisonnablement préservé de tout danger ; parce qu'il

18 juillet 1845. MILL A COMTE 465

est impossible que, dans cet intervalle, je n'obtienne pas, de manière ou d'autre, une suffisante consolidation de mon existence pécuniaire. Aussi, quelque vives que soient les inquiétudes suscitées par Timminence de ces prochains embarras passagers, j'espère bien, grâce à mon caractère et à mes habitudes, qu'elles ne me préoccuperont pas assez pour m'empêcher d'utiliser dignement, au profit de ma grande élaboration, les nouvelles vacances imprévues qui me surviennent cette année, et pendant, lesquelles je compte bien écrire tout le premier volume de mon second ouvrage capital.

Tout à vous,

A'° Comte.

MILL A COMTE

{Reçu le dimanche 20 juillet lS4r).) (Répondu le ...)

Mon cher Monsieur Comte,

Dans une lettre très récente, vous vous êtes félicité du ton bienveillant et amical dont vous aviez été traité jusque-là par vos critiques anglais. 11 était impossible que cela durât très longtemps, et déjà cela ne duçe plus. Comme, par la nature de votre grand ouvrage, il ne devait guère être connu encore que des savants, c'est de leur part qu'est venue la première attaque, et

J. s. Mill et àug. Conte 30

46B MiLL A COMTE 18 juillet 1845.

elle porte sur une question isolée, celle de votre véritication numérique de l'hypothèse cosmogonique de Laplace. Â la réunion annuelle des savants anglais, qui eut lieu cette année à Cambridge, sir John Herschel a prononcé un discours d'ouverture, dont vous trouverez dans le journal The Athenœum une copie corrigée par l'auteur, que je vous envoie de sa part.

Quoique je fusse nommé avec éloge dans ce discours, je n'en ai pas eu une connaissance immédiate. L'ayant enfin lu, je me sentis blessé de Tinjustice qu'il me semblait montrer à votre égard, et encore plus par le ton de supériorité qu'il s'était permis envers vous, et je lui adressai la première lettre de la correspondance ci-jointe. Les lettres suivantes s'expliquent toutes seules. J'y ajoute (numéro 6) une autre attaque d'une main différente, qui a paru dans la Revue (T Edimbourg, L année passée, un ouvrage anonyme a paru ici, ouvrage très superficiel, mais dont l'auteur inconnu mérite, au moins par ses intentions, beaucoup d'éloges. Sous le titre de Vestiges of the Naiural Ilistory of Création , il tâche de deviner une sorte de cosmogonie positive, en y ajoutant, sous une forme différente et moins absurde, l'hypothèse de Lamarck sur la transformation des espèces, etc., etc. Quoique d'une valeur purement négative, cet ouvrage n'a pas laissé de faire ici une sensation assez prononcée, et je crois qu'il tend à préparer un peu les esprits pour le positivisme. Son succès a été un grand scandale pour les gens religieux et pour h^aucoup de savants, et la Revue d'Edimbourg vient de publier un long article, plein de rancunes savantes et sacerdotales, que je sais de bonne part être d'un nommé Sedgwick, professeur de géologie à Cambridge, avec lequel j'eus des démêlés autrefois. Or l'auteur des

18 juillet 1845. MILL Â COMTE 467

Vestiges cita votre vérification de Thypothèse de Laplace. C'est, je croîs, ce qui détenuina Tatlaque de Herschel, et Sedgwick vous attaque de même dans le passage cijoint. Vous verrez que celui-ci parle un peu plus en connaissance de cause, puisqu'il parait avoir lu votre mémoire original, tandis que Herschel ne parle que d'après le Coter* de Philosophie positive. Vous verrez que j'ai pris bien garde de ne pas vous compromettre dans ce que j ai osé dire, de ma propre part, en votre défense. C'est maintenant à vous de juger s'il vous convient ou non de repousser ces attaques d'une manière publique ou privée.

J'ai appris, avec le plus grand intérêt, ce que vous me mandez sur la maladie nerveuse dont vous venez de sortir, et dont vous avez si heureusement profité pour déterminer, par des méditations décisives, le caractère distinctif do vos travaux sociologiques à venir. J'ai envoyé de suite votre billet à M. Raikes Currie.

Je tombe d'accord sur l'îneptitude de notre usage de donner à tous les articles de revue la forme d'un compte rendu. Malheureusement, cela est de rigueur dans toutes nos grandes revues, qui, outre leur importance plus grande, sont aussi les seules qui rétribuent convenablement leurs rédacteurs. Mais cette obligation n'est que de forme ; vous pouvez y mettre le titre de rédition la plus récente de quelque ouvrage bien connu. 11 arrive quelquefois que, sauf le titre mis à l'article, il n'y est pas une seule fois question de l'écrit dont on prétend rendre compte.

Ayant obtenu un congé, beaucoup plus court pourtant que celui de l'année passée, je vais partir pour une tournée dans laquelle mon adresse sera trop incertaine pour qu'on puisse m'envoyer des lettres. Ce temps ne

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sera pourtant pas perdu pour vos affaires. Gomme M. Grote sera peut-être de retour avant moi, je lui adresserai la lettre que vous m'avez écrite à ma demande, et je raccompagnerai des observations qui me paraîtront convenables, de manière à ce qu'il les reçoive dès son arrivée. 11 en arrivera alors ce qu'il pourra. Le succès me paraît le résultat le plus probable.

Tout à vous>

J. S. MiLL.

18 juillet 1815.

LXWl

COMTE A MILL

Paris, le vendredi malin 8 août i8i5.

Mon cher Monsieur Mill,

L'annonce de votre prochaine absence, et de l'impossibilité où elle vous placerait de recevoir immédiatement des lettres, m'a seule empêché de répondre aussitôt à votre envoi du 18 juillet. J'ai bien regretté d'être ainsi forcé d'ajourner ma réponse jusqu'à l'approche présumée de votre retour à Londres. Car, après avoir lu cette intéressante communication^ j^éprouvais un vif besoin de vous témoigner sur-le-champ combien m'a profondément touché votre affectueuse sollicitude, par suite des malveillantes insinuations dont vous

8 août 1845. COMTE Â MILL 469

m'avez donné connaissance. Quoique, je ne croie pas, comme je vais vous l'expliquer, devoir donner à cette affaire la moindre suite, ni publique, ni même privée, cette occasion me sera toujours précieuse, à raison d'une telle manifestation de Tintime réalité spontanée de votre inestimable fraternité philosophique. Il était impossible de me défendre avec un zèle plus énergique et en même temps avec une prudence plus éclairée. Recevez-en, je vous prie, ma cordiale reconnaissance spéciale.

Quant à la discussion dont il s'agit, voici les principaux motifs qui m'ont aussitôt déterminé à ne l'accepter en aucune façon, et qui, après quinze jours, me font persévérer dans cette sage résolution initiale.

Vous savez d'abord que ce cas est implicitement compris dans la déclaration générale de silence systématique qui termine ma fameuse Préface. Depuis que j'ai formulé cette règle constante de ma conduite philosophique, tout m'en acontirmé la pleine sagesse, alin de ne pas donner aux malveillants ou aux indiscrets la faculté de me dérober aucune partie d'un temps déjà trop court pour tout ce que j'ai entrepris. Si je faisais jamais quelque exception à cet égard, ce ne pourrait être qu'en vue d'un haut intérêt public,, et seulement envers un point fondamental de doctrine générale, mais, en aucun cas, sur un sujet isolé de discussion scientilique.

En second lieu, le sujet scientifique dont il s'agit me semblerait mériter moins qu'aucun autre une telle dérogation exceptionnelle à mon utile régime littéraire. Car je puis vous annoncer confidentiellement que je suis décidé à le retrancher entièrement en cas de seconde édition, comme n'étant pas suffisamment positif. Déjà,

470 C0MTE A MILL 8 août 1W5.

depuis cinq ou six ans, j*ai cessé de le mentionner dans mon cours annuel d'astronomie, et vous avez vu que, en effet, il n'en est nullement question dans mon petit traité de Tan dernier. Je suis très convaincu maintenant q^u'une telle recherche est réellement inaccessible, comme je l'avais déclaré, mais avec trop peu d'énergie, en faisant même cette tentative, déjà ancienne. Cet effort est une concession vicieuse aux dernières habitudes d'athéisme métaphysique qui poursuivent, à leur manière, des questions que la saine philosophie doit iinalement écarter. En effet, ce n'est qu'à titre de concession transitoire que ce travail, oral ou écrit, m'a jamais occupé ; mais j'ai reconnu depuis qu'il valait mieux ne point avoir de telles complaisances mentales, qui entretiennent les vices logiques au lieu de les extirper. Du moins, un esprit qui, comme le mien, veut toujours rester placé, autant que possible, au vrai point de vue final de la sagesse humaine, ne doit pas avoir de telles faiblesses scientifiques ; quoiqu'un régime moins sévère puisse être encore utile aujourd'hui chez ceux qui, n'ayant pas entrepris directement la grande systématisation, peuvent compatir davantage, sans aucune fâcheuse inconséquence, aux dispositions passagères de nos contemporains.

Ces divers motifs suffisent certainement pour écarter toute réponse publique. Mais ils seraient de nature à permettre cependant quelques explications privées, si j'avais affaire à des adversaires qui en fussent réellement dignes. Or, j'avoue franchement que ni l'un ni l'autre de ces deux messieurs ne me semble mériter de ma part un tel honneur, que vous ne leur auriez pas fait non plus, j'ose le dire, si la situation spéciale avait pu vous être aussi bien connue qu'à moi. Vousavezdéjà

8 août 1845. COMTE A MILL 471

assez démontré, quoique poliment, la malveillance, et même la mauvaise foi de M. Herschel. Trop judicieux et trop instruit pour croire sérieusement aux insinuations d'ignorance qu'il ose lancer, s'il eût été debonne foi, il n'eût pas jugé un si grand travail sur une simple aberration logique (en l'admettant telle) dont Newton, Laplace et la plupart des géomètres lui ont otfert des exemples: car c'est la fallacy la plus commune que d^aboutirà une vérification illusoire par suited'unepréoccupation systématique. Quant au fait même de la tautologie, laissons-le se débattre avec son illustre co-baronnet (Brewster) qui, en 1838, dans VEdinburgh Revieiv^ ne pensait nullement comme lui à ce sujet. Sir J. Herschel est un esprit trop rapproché du vrai point de vue phi* losophique, et trop familier avec les grandes questions, pour s'être si exclusivement attaché à une telle misère scientifique, s'il n'y était secrètement poussé par une animosité personnelle étrangère à ce prétexte. Mais son vrai grief contre moi, ce qu'il ne me pardonnera jamais* comme je vous l'ai annoncé ailleurs, c'est ma réprobation systématique de la prétendue astronomie sidérale, réprobation quia déjà beaucoup frappé les bons esprits scientifiques, et qu'adoptait formellement Brewster dans l'article ci-dessus mentionné. La gloire exorbitante de son père^ et sa propre réputation astronomique, sont trop intéressées dans cette discussion, pour qu'il puisse n'être pas fort irrité contre celui qui l'a irrévocablement établie. Gomme son esprit est assez judicieux pour qu'il doive sentir intérieurement la principale force de mon irrésistible argumentation à ce sujet, il cherchera partout ailleurs, soyez-en certain, des prétextes d'affaiblir mon autorité scientifique. Tel est, à mon gré, le motif essentiel de sa conduite envers moi.

472 COMTE A MILL 8 août 1845.

Quant au géologue Sedgwick, il cède probablement, et peut-être à son insu, à une malveillante impulsion étrangère, provenue d'Arago. Vous avez très judicieusement conjecturé qu'il a dû avoir connaissance de mon mémoire original, lu à notre Académie il y a dix ans. Or, comment le connaîtrait-il ? Je ne Fai jamais communiqué à personne. C'est donc par la voie officielle de l'Académie, qù est resté ce manuscrit depuis 1835, et où il restera, sans doute, toujours, car je ne le redemanderai jamais. Soit comme secrétaire et factotum de cette compagnie, soit même à titre de principal des trois commissaires spécialement nommés alors pourexaminer ce mémoire, Arago est certainement Tauteur de cette déloyale communication, qui, d'après nos usages, constitue un abus formel de confiance académique, le rapport n'ayant pas encore été fait, et par suite ne devant sans doute Tétré aucunement.

Si dix ans écoulés n'excédaient pas trop le terme ordinairement toléré par les négligences de nos rapporteurs académiques, la haine de ce personnage serait charmée de se satisfaire par un rapport défavorable, où l'argumentation de vosdeux messieurs serait amplement développée et commentée. Mais, mon silence complet ne lui permettant nullement de hasarder cette démarche qui aujourd'hui le compromettrait sans me nuire, il a trop de savoir-faire pour la risquer tant que la situation restera telle. C'est pourquoi il a tenté, directement ou indirectement, de susciter ou encourager l'attaque de M. Sedgvvick, dans l'espoir que quelque réponse publique, de ma part ou en mon nom, l'autoriserait à reprendre sur nouveaux frais une discussion qu'il n*a pu engager à temps. Vous voyez ainsi que nous seconderions le piège, si nous faisions une réponse quelconque,

8 août 1845. COMTE A MILL 473

même purement privée, que ce personnage n'éprouverait aucun scrupule à divulguer assez pour atteindre son but malveillant.

Un tel ensemble de motifs, intellectuels ou personnels, ne vous laissera, j'espère, aucun doute sur la sagesse d'une résolution qui ne m'a jamais inspiré aucune hésitation depuis que je connais l'incident, que je suis décidé à laisser entièrement tomber de lui-même. Je laisse d'ailleurs à votre judicieuse sollicitude à prononcer si J. Herschel mérite que vous lui fassiez part, verbalement ou par écrit, mais à simple titre de confidence bénévole, de ma résolution systématique de supprimer le chapitre en question dans la seconde édition de mon grand ouvrage, comme relatif à une recherche que je ne juge pas assez positive. Vous seul pouvez assez connaître s'il est réellement incapable d'abuser d'une telle indication, et je m'en rapporte tout à fait à ce que votre prudence décidera sur ce point. Quant à ma critique de l'astronomie sidérale, contenue aussi dans le même chapitre, je ne la supprimerai pas, et je me bornerai à la fondre ailleurs, à peu près comme Ta fait mon petit traité spécial.

Je suis extrêmement satisfait de vous voir aussi frappé de mes dernières explications sur Theureux résultat final des méditations propres à la longue crise nerveuse d'où je sors, j'espère, amélioré à beaucoup d'égards. A la vérité, je m'étais flatté que cette indication du caractère vraiment distinctif de mon second ouvrage vous intéresserait beaucoup. Mais cette pleine approbation réagit sur moi d'une manière très favorable, en m'inspirant plus de confiance dans cette nouvelle impression générale, dont je me serais un peu défié si elle n'eût pas obtenu votre sympathie décisive. Une certaine

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mauvaise honte de paraître trop sensible avait besoin d'être ainsi dissipée par votre fraternité philosophique» si apte à distinguer entre une vraie sentimentalité et un dangereux mysticisme où j'espère bien ne jamais tomber, quelque exaltées que puissent d'abord sembler quelques-unes des émotions auxquelles je m'abandonnerai systématiquement dans ce long travail, surtout aux deuxième et quatrième volumes.

Quoique encore mon système nerveux conserve un peu d'agitation, je suis assez rétabli pour commencer lundi mon premier volume essentiellement logique, que je compte poursuivre sans aucune interruption jusqu'à son achèvement, sauf les courts entr'actes qui sépareront naturellement ces quatre chapitres. Je me sens disposé à accomplir sans fatigue cette tâche avant le commencement de novembre, pendant que je n'aurai plus aucun autre travail quelconque, mon cours hebdomadaire finissant lui-même après-demain.

Les assurances de votre dernière lettre sur le succès prochain de l'importante négociation personnelle dont votre fraternelle sollicitude veut bien se charger de nouveau me permettent d'entreprendre cette paisible élaboration mentale sans être troublé par la moindre préoccupation matérielle.

Quant à ma santé, je compte sur le travail lui-même pour compléter le retour de mon plein état normal, en fournissant l'emploi régulier d^une activité cérébrale qui, sans cela, tend à entretenir encore une certaine innervation vicieuse.

Tout à vous,

A*' Comte.

22sepU1845. HILL A COMTE 475

LXXVH

MILL A COMTK

(Reçu le mercredi 24 septembre 1815.) .Réponse immédiate.)

lDdi<i Housc, le 23 septembre IS^ir*.

Mon cher Monsieur Comte,

Je suis (le retour ici depuis longtemps, mais M. Grote ne l'est que depuis quelques jours, et votre lettre est restée chez lui pendant son absence. Aussitôt après son retour, nous nous sommes vus, et nous avons c^iusé sur votre position. Il a dû lui-même vous annoncer le résultat, qui ne paraît pas devoir être de natureà remédier à vos embarras.

Quant à Molesworth, dont je n'ai eu que plus tard la réponse, tout en témoignant un regret sincère que la gène de vos affaires se soit encore prolongée, il ne parait nullement disposé à renouveler son subside, à moins d'une nécessité absolue, qu'il ne juge pas être arrivée.

Je ne connais aucune autre personne à laquelle je puisse convenablement m'adresser dans un cas pareil.

Je ne veux pas mêler des causeries ordinaires à Tannonce d'une chose sérieuse, et je me bornerai par conséquent à vous dire que je n'ai cru devoir mettre aucune suite à ma correspondance avec Herschel. Si je lui avais dit que vous n'aviez pas l'intentioi) de lui répondre, il

476 COMTE A MILL ?4sept.iai5.

n^aurait certainement pas apprécié les raisons que vous avez pour cela. Il n'y aurait vu qu'un aveu indirect de rirréfutabilité de son raisonnement, surtout si de mon côté je m'abstenais également de le réfuter ; ce que je ne pourrais certainement faire sans avoir connaissance de votre mémoire en manuscrit, à moins de recevoir de vous-m^me des renseignements équivalents. Mandezmoi bientôt ce que vous comptez faire.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

Paris, le mercredi 24 septembre l8iâ.

Mon cher Monsieur Mill,

Je crois devoir répondre immédiatement à Tannonce, aussi triste qu'imprévue, contenue dans votre petite lettre d'avant-hier, que je reçois à Tinstant. D'après la grande vraisemblance que vous aviez toujours trouvée, même dans votre précédente lettre, au renouvellement actuel du subside qui m'avait été si noblement accordé Tan dernier, j'avoue que j'avais, ainsi que mes plus intimes amis, compté essentiellement sur cette ressource, que ma situation rend si indispensable. Ma contiance n'a pas entièrement disparu en voyant la lettre

24 sept. 1845. COMTE A MILL 477

(du 12) par laquelle M. Grote m'envoie, comme dernier secours, une somme très inférieure à mes besoins ac* tuels (600 francs), et que j'ai d'ailleurs acceptée aussitôt avec une amicale reconnaissance. Je croyais, en effet, que sa coopération personnelle ayant été, Tan dernier, plus considérable que chacune des deux autres, sa ré* serve ne constituait aujourd'hui qu'une jsorte de compensation naturelle, d'où il ne fallait rien induire quant aux autres coopérateurs. Votre opinion sur le succès probable de la nouvelle démarche avait donc maintenu jusqu'ici ma ferme persuasion, malgré ce symptôme précurseur. Jugez ainsi du cruel désappointement que j'éprouve aujourd'hui, en voyant tout à coup dissiper radicalement des espérances aussi bien fondées, à l'instant même où mes nécessités sont devenues tout à fait immédiates. Quant à ce que je compte faire, je ne le sais guère encore. Me voilà, pour le moment, forcé, tout en réduisant, autant que je le puis décemment, mes diverses dépenses personnelles, de suspendre, sans doute très prochainement, une partie de mes payements habituels. Dès l'ouverture de l'année scolaire qui va recommencer, je reproduirai toutes mes démarches pour l'enseignement privé ; puissent-elles devenir bientôt efficaces !

Comme vous l'indiquait ma dernière lettre, j'ai enfin repris, dès la mi-août, la composition du premier volume de mon second grand ouvrage. Quoique divers dérangements nerveux ne m'aient pas permis de pour* suivre ce travail avec toute l'activité que j'avais espérée, votre lettre vient de me trouver toujours à l'œuvre. S'il ne survient pas de nouveaux troubles, et si les cruelles inquiétudes immédiates de ma position matérielle ne m'absorbent pas trop, je compte que ce

478 COMTE A MILL U seiii. l»6w

volume, sans être terminé pour la Kn, trop prochaine désormais, des vacances actuelles, fiourra néanmoins s'achever avant la terminaison de Tannée 184o. Saur rintensité, je suis d*ailleurs satisrait de cette nouvelle élaboration capitale» qui remplira bien, fespère, les conditions que je m*y suis proposées. J*ai d'abord écrit une importante introduction générale, qui n'est nulle* ment limitée au premier volume, et dans laquelle se trouve déjà posé convenablement le caractère, plutôt moral que mental, qui doit, comme je vous Tai annoncé, distinguer cet ouvrage du précédent. L'élaboration spéciale, essentiellement logique, du tome premier, est d'ailleurs fort engagée déjà.

Une vacance imprévue dans le poste éminent de directeur des études de notre Ecole polytechnique m'a récemment déterminé à une candidature ofKcielle, que je m^étais d'avance imposée pour cette place, en tout cas semblable désormais. Je sais fort bien que je n'ai, cette fois, aucun espoir raisonnable d'un tel succès. Mais il m'importait d'annoncer dignement, dès aujour* d'hui, que je me crois propre à ces fonctions, et que je juge les avoir méritées par Tensemble de mes services, généraux et spéciaux. Il y a lieu de penser que la place ne tardera pas à vaquer de nouveau, et j'ai besoin qu'on me discute d'avance sous un tel aspect habituel. La démarche servira d'ailleurs, quant à présent, à mieux manifester le besoin d*une prochaine réparation quelconque de l'iniquité exercée envers moi, et d'après laquelle ma silencieuse modéi*ation pourrait faire croire que j'ai finalement renoncé désormais à tout avenir polytechnique. C'est dans un mois que se fera cette importante élection ; comme le résultat en est à peu près certain dès aujourd'hui, il me laisse entrevoir, par

24 sept. 1845. COMTE A MILL 479

suile des mutations qu'il déterminera, une nouvelle chance inespérée de réintégration officielle.

Vous faites très sagement de ne donner aucune suite à la discussion quasi scientifique avec M. Herschel. Laissons-le triompher tant qu'il voudra de notre silence. Je suis très décidé à ne plus penser du tout à cette sotte affaire. D'après les motifs indiqués dans ma lettre du 8 août, toute intervention à cet égard, de ma part, ou en mon nom, ne pourrait que réjouir mes ennemis, en fournissant à leur mauvaise foi une occasion très désirée de récriminations scientifiques. Réservons tous deux notre puissance polémique, s'il y a lieu, pour des luttes importantes en elles-mêmes, et plus utiles au public. Quant à moi, rien ne me détournera, même momentanément, de ma grande élaboration actuelle, sauf les nécessités d'assurer ma vie matérielle.

Tout à vous,

A*" Comte.

Si vous croyez devoir faire auprès de sirW. Molesworth une dernière démarche, soit en votre nom, soit même au mien, pour lui expliquer que le cas de nécessité absolue auquel vous m'annoncez qu'il entend subordonner envers moi sa nouvelle intervention personnelle se trouve actuellement tout à fait réalisé, je m'en rapporte entièrement à votre cordiale sollicitude, en vous témoignant d'avance toute mon intime gratitude pour un service aussi précieux, dans la cruelle situation où je me trouve parvenu temporairement.

480 MILL A COMTE 3 oct. 1845.

MILL A COMTE

(Ret;u le dimanche 5 octobre 1845.)

(Lu le surlendemain.) (Réponse le jeudi 18 décembre.)

India House, le 3 oclobre 1815.

Mon cher Monsieur Comte,

J'espère que vous ne trouverez pas mauvais que je regarde toute nouvelle intervention auprès de sir W. Molesworth comme peu convenable de ma part. Pour Tautoriser, il faudrait être beaucoup plus lié que je ne le suis avec lui. Il n'y a jamais eu d'intimité entre nous; et, depuis longtemps, nous ne nous voyons presque pas, si ce n'est une ou deux fois par an peut-être, chose assez fréquente à Londres, comme vous savez sans doute, même entre de très anciennes connaissances. Il y a plusieurs ans que je ne suis pas entré une seule fois dans sa maison. Vous voyez donc que je ne suis guère en droit de faire un appel quelconque, surtout réitéré, à sa libéralité, lorsqu'il n'y a pas lieu de compter d'avance sur un accueil favorable. Ensuite, quant à la sorte de communication indiquée dans votre lettre, vous me pardonnerez, j'espère, si je ne trouve pas que, dans le cas actuel, elle soit justifiée par sa réponse antérieure. Il n'y a, en effet, rien de nouveau à lui annoncer. 11 sait déjà quelle est votre position, ou à peu près. Je conçois bien combien il est dur de se voir privé de

3 oct. 1B45. MILL A COMTE 481

la moitié d'un revenu qu'on croyait assuré, et sur lequel on avait réglé ses habitudes ; je sens combien est minime, pour un homme comme vous, la rétribution de cinq mille francs qui vous reste. Mais enfin, puisque vous avez encore cette somme, sir W. Molesworth a sans doute jugé que votre gêne, quelque regrettable qu'elle soit, ne fait pas un cas de nécessité absolue. Voilà les raisons qui me détourneraient personnellement de faire auprès de lui une nouvelle démarche quelconque. Mais ces raisons, vous êtes vous-même en état d'en juger; et si vous êtes disposé à lui écrire directement en votre nom, son adresse est sir William Molesworth, Bart. M. P. I, Lowndes Square, Knightsbridge, London.

Je regrette vivement que ce que je puis avoir dit sur les chances d'un nouveau subside vous ait donné une confiance que j'étais loin de vouloir vous inspirer, et qui a abouti à un désappointement. Quelles que puissent être ces chances, j'ai pensé, et même dit, qu'elles devaient dépendre de l'opinion qu'auraient MM. Grote et Molesworth sur l'extrême probabilité d'une prompte terminaison de votre crise actuelle : or, c'est apparemment cette opinion qui s'est trouvée en défaut. La perspective qu'offrait votre lettre leur aura paru trop indélinie, et ils auront pensé qu*un secours modique ne ferait que retarder le moment de sacrifices pénibles, sans remédier à leur nécessité.

Il est heureux que les mutations, déterminées par le choix qu'on fera au poste de directeur des études, vont fournir un moyen de voir plus clair dans les chances d'une réintégration ofticielle ; si les nominations à faire dépendent, comme celle d'examinateur, du conseil polytechnique, vous aurez probablement lieu de juger, par

J. B. Hill et Àug. Comte. 31

482 COMTE Â MILL 18 déc. 1845.

l'allure que prendra le conseil à Toccasion de votre candidature, s'il est vraiment disposé à changer de conduite envers vous. Si, d'un autre côté, les nominations dépendent du gouvernement, vous pourrez également juger de sa bonne volonté. Je désire beaucoup que, de manière ou d'autre, Toccasion puisse amener, sinon une réparation, au moins l'indication sûre d'une disposition à l'accorder prochainement.

Je n'ai pas encore commencé, sauf quelques lectures préliminaires, le travail d'économie politique qui doit m'occuper pendant l'hiver. Le plan de l'ouvrage est tout fait, et je suis assez familiarisé avec la plupart des matériaux pour pouvoir espérer que, lorsque j'aurai commencé à écrire, j'avancerai vite, et que le livre sera terminé avant l'été.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

COMTE A MILL

Paris, le jeudi 18 décembre 1845.

Mon cher Monsieur Mill,

Maintenant que je puis écarter toute préoccupation individuelle au sujet de la défection imprévue que je viens d'éprouver en Angleterre, je crois devoir terminer cet épisode en vous exposant, avec une cordiale fran-

18 dôc. 1845. COMTE Â MILL 483

cbise, mon appréciation philosophique de l'ensemble de la conduite tenue envers moi dans un cas aussi décisif.

L'éminent service qui me fut si noblement rendu, l'an dernier, d'après votre active sollicitude, m'imposera toujours une profonde reconnaissance personnelle à l'égard des trois patrons qui daignèrent y concourir, et surtout pour celui d'entre eux qui voulut bien y prendre, sous tous les rapports, la principale part. Mais cette douce obligation individuelle ne saurait annuler la haute magistrature morale inhérente à mon caractère philosophique; je dois finalement juger un- tel événement comme s'il m'était étranger. Toute ma conduite ultérieure prouvera, j'espère, que je sais pleinement concilier, à cet égard, ma situation privée avec ma fonction publique, sans que l'une nuise jamais à l'autre.

Une digne assistance temporelle m'a toujours semblé due^ par la société tout entière, à chacun de ceux qui consacrent sérieusement leur vie aux divers progrès généraux ou spéciaux de l'esprit humain, quand leur aptitude réelle a été assez constatée.

Personne aujourd'hui n'oserait plus contester directement ce principe universel, sur lequel repose la première coordination élémentaire de la vie sociale, d'après la division fondamentale entre Texistence active et l'existence spéculative. Il en résulte, dans la civilisation moderne, un devoir continu, à la fois moral et politique, qui n'oblige pas seulement les gouvernements proprement dits, mais aussi les particuliers euxmêmes, en proportion de leur puissance effective ; tous ceux qui, à un titre quelconque, recueillent les avantages permanents de cette division générale du travail

484 COMTE A MILL 18déc. 1845.

humain doivent cerlainement concourir à son maintien régulier. Quoique Taccomplissement systématique de cette obligation concerne surtout les pouvoirs publics, leur insuffisance spéciale ne peut jamais en dispenser les organes privés qui se trouvent réellement capables d*y coopérer. Dans nos temps d'anarchie morale et d'instabilité politique, où les gouvernements, préoccupés du soin journalier de leur propre existence, sont entraînés, par des luttes inévitables, à négliger une telle attribution sociale, son poids doit même retomber principalement sur les puissances particulières, qui, préservées de ces orageux conflits, continuent à jouir d'une économie sociale dont l'influence spéculative constitue toujours un élément indispensable. A cet égard, comme à tant d'autres, la division superficielle, vulgairement admise entre les forces privées et publiques, se rapporte seulement aux époques de transition. Sous tout autre aspect, elle donne une fausse idée des devoirs communs à tous; car, si, dans la société humaine, chaque existence a ses conditions nécessaires, chacune a donc aussi ses obligations correspondantes.

Toutefois, ce devoir protecteur, moralement imposé aux particuliers, ne pouvant leur être prescrit d'une manière spéciale, son exercice oblige naturellement ceux qui en profitent à une véritable reconnaissance personnelle, dont ils sont, au contraire, essentiellement dispensés envers les organes publics d'un tel office, sauf la gratitude générale toujours due à l'Etat.

Il n'existe, en un mot, d'autre différence entre les deux cas que celle d'une obligation morale à une mission politique.

Depuis que la systématisation directe de la morale universelle a été solennellement ébauchée par le catbo-

18 déc. 1845. COMTE A MILL 485

licisme, ces principes ont toujours plus ou moins prévalu chez rélite de Thumanilé, et les particuliers y ont été regardés comme naturellement tenus de suppléer, selon leurs moyens propres, à Tinévi table insuffisance des gouvernements, pour tous les devoirs de protection sociale.

Une admirable institution, à la fois publique et privée, qui a profondément concouru à former les mœurs modernes, fut surtout destinée, au moyen âge, à régulariser ce noble protectorat volontaire, d'après un mode adapté au genre d'oppression qui devait caractériser une civilisation encore essentiellement militaire.

La prépondérance finale de la vie industrielle ne doit nullement éteindre cet esprit chevaleresque, mais lui imprimer graduellement une autre constitution, en harmonie avec la nouvelle nature de l'oppression habituelle, qui, cessant de consister surtout en violences personnelles, se réduit de plus en plus à de simples attentats contre l'existence pécuniaire. Cette heureuse transformation spontanée, qui atténue tant les ravages de l'instinct persécuteur, facilite beaucoup leur réparation, à laquelle de plus nombreux organes peuvent alors concourir sans danger. Un inévitable affaiblissement passager de la morale publique, d'après le progrès naturel d'une transition anarchique, et une absorption graduelle des attributions spirituelles par l'autorité temporelle, ont habituellement produit, de nos jours, l'oubli spécial de ces devoirs sociaux. Les nouveaux grands, c'est-à-dire les riches, se sont crus possesseurs à titre absolu, et dispensés de toute obligation morale pour l'usage journalier de leuï* fortune. Ils tendent à se décharger de tout protectorat volontaire, d'une part sur les etforts individuels de chaque

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opprimé, d'une autre part sur rinterventîon croissante de la puissance publique. Mais le cours naturel de Tétat révolutionnaire, en développant les principaux inconvénients de Tanarchie mentale et morale, doit faire mieux ressortir la nécessité de ranimer, à cet égard, sous des formes convenables, les dispositions vraiment sociales, soit dans un pressant intérêt public, soit même pourlapropre sécurité de la classe prépondérante. Celleci se trouve ainsi spécialement exposée désormais aux dangers croissants du genre d'aberrations anarchiques qui, sous le nom de communisme ^ commence à acquérir, dans tout TOccident européen, presque autant qu'en France, une redoutable consistance systématique; ces désastreuses utopies reçoivent de plus en plus une double sanction spontanée, soit des incontestables abus de la richesse actuelle, soit aussi des préjugés régnants sur la médication exclusivement politique de toutes nos maladies sociales. Un vaste essor volontaire des obligations morales inhérentes à la fortune constitue aujourd'hui, pour les riches, le seul moyen durable d'échapper à de tyranniques prescriptions politiques, en satisfaisant dignement à ce que renferme de légitime l'esprit subversif qui pousse graduellement les prolétaires contre les propriétaires. En même temps, uneéminente

destination générale, profondément liée à ce puissant intérêt déclasse, offre naturellement aux grandes fortunes particulières un sujet déterminé de noble protectorat continu pour les travaux philosophiques qui doivent constituer enfin une véritable théorie sociale propre à éclairer la situation et à diriger la réorganisation.

Pendant une génération au moins, ces indispensables travaux ne sauraient trouver d'appui essentiel chez les pouvoirs publics, trop absorbés par les diftt-

18 déc. 1845. COMTE Â MILL 487

cuUés matérielles, et d'ailleurs involontairement antipathiques à toute rénovation radicale dés opinions humaines.

D'une autre part, cette nouvelle philosophie devant, de sa nature, presque autant choquer les préjugés révolutionnaires des populations que les inclinations rétrogrades des gouvernements, son digne essor devra longtemps s'accomplir indépendamment de toute popularité. C'est donc surtout par de hautes munificences privées que sera d'abord protégée cette grande opération spéculative, quoiqu'elle doive finalement reposer sur les sympathies populaires, et même sur l'assistance officielle.

Dans Taccom plissement d'un tel devoir, les riches trouveront d'ailleurs le double avantage spontané d'ébaucher ainsi l'organisation graduelle de l'immense protectorat volontaire qui constituera enfin leur principal office, et de dissiper radicalement les aberrations anarchiques qui menacent leur existence sociale.

Une importante occasion s'est récemment présentée de commencer, par un exemple décisif, cette indispensable alliance entre la pensée et la richesse, qui doit désormais fournir le principal point d^appui des divers efforts destinés à préparer graduellement la vraie réorganisation moderne. Quoique le cas me soit personnel, il est trop caractéristique pour que je m'abstienne de l'apprécier.

En évitant les illusions et les exagérations propres à la personnalité, il faut savoir dignement surmonter de vicieux scrupules, qui, tendant à écarter les plus lumineux documents, ne peuvent finalement profiter qu'aux divers ennemis de la raison et de Thumanité.

Aux yeux des plus éminents penseurs de notre

488 COMTE A MILL 18 déc. 1845.

temps, mon ouvrage fondamental a posé entin toutes les bases essentielles d'une véritable philosophie propre à satisfaire aux principales exigences, soit mentales, soit sociales, de la situation actuelle des populations occidentales. J'ai achevé de constituer irrévocablement la méthode positive, par son extension convenable aux études les plus difficiles et les plus importantes, en même temps que j'ai établi le principe direct d'une nouvelle doctrine générale, en découvrant la loi nécessaire de l'ensemble de l'évolution humaine. Or, l'entière publication de ce système a coïncidé avec le désastreux accomplissement d'une iniquité personnelle, qui, loin d'offrir un caractère accidentel, résultait surtout d'une inévitable lutte entre le véritable esprit philosophique et le mauvais esprit scientifique, représentés chacun par son organe actuel le plus prononcé.

Injustement dépouillé tout à coup de la moitié des ressources matérielles indispensables à ma laborieuse existence, j'ai aussitôt trouvé un honorable appui dans la généreuse intervention privée de quelques puissants appréciateurs. En me félicitant d'échapper ainsi à la persécution, je regardais d'ailleurs ce noble patronage comme destiné surtout à fournir, en ma personne, à tous les vrais philosophes, une première garantie de sécurité contre la redoutable animosité des passions et des préjugés que leurs consciencieux travaux doivent aujourd'hui choquer involontairement. C'est pour mieux assurer cette salutaire influence générale que je me proposais de donner une convenable publicité à la juste expression de ma reconnaissance particulière.

L'usage de fournir des subsides volontaires aux organes systématiques de nos convictions étant aujourd'hui consacré partout, soit chez le parti rétrograde,

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soit parmi les diverses fractions du parti révolutionnaire, et s'étendant même aux sectes les plus extravagantes, il fallait peu s'étonner que le positivisme naissant obtint aussi une minime assistance analogue de quelques sympathies d'élite. Cette active sollicitude m'offrait à la fois une juste récompense des grands travaux déjà accomplis, et une heureuse garantie de la paisible exécution de ceux que j'avais annoncés comme propres à la seconde moitié de ma carrière philosophique. Après avoir fondé la nouvelle philosophie, il me restait surtout à systématiser directement la doctrine sociale qui doit constituer son principal caractère, et déterminer son ascendant final.

Ma première élaboration ayant rendu irrécusable la supériorité intellectuelle du positivisme, je devais désormais établir non moins solidement sa supériorité morale, la plus décisive de toutes, et la seule sérieusement contestable aujourd'hui. De tels résultats semblaient motiver, en effet, chez ces puissants patrons, quelques légers sacrifices en faveur d'un philosophe qui, parvenu seulement à l'âge de la pleine maturité mentale, se montrait capable d'accomplir dignement toutes ses promesses.

Envers une élaboration qui, malgré son origine française, correspondait évidemment à un besoin commun aux cinq grandes nations occidentales, il semblait naturel que cette protection privée se réalisât d'abord en Angleterre, soit à raison d'une plus forte concentration de richesses, soit surtout d'après une meilleure habitude des libres patronages particuliers. Je devais donc compter que ce noble appui, prévenant toute perturbation de mes travaux, durerait autant que le danger qui l'avait provoqué, c'est-à-dire jusqu'au

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rétablissement d'une position officielle équivalente à celle dont j'avais été violemment privé. L'événement n'ayant pas tardé à démentir un espoir aussi naturel, je dus encore croire que du moins le subside serait assez prolongé pour me permettre d'atteindre sans souffrance l'époque, évidemment prochaine, où mes nouveaux efforts personnels m'auraient fait recouvrer, par de pénibles occupations journalières, au préjudice de ma grande élaboration, un revenu dontje ne pouvais me passer. Mais cette attente secondaire ne fut pas moins frustrée que la principale, le secours primitif ayant même été, malgré des sollicitations spéciales, entièrement refusé pour une seconde année, à l'étonnement de tous ceux qui, en Angleterre ou en France, avaient eu connaissance de cette affaire.

Ce contraste imprévu entre la noblesse des premières inspirations et la vulgarité des actes ultérieurs tient surtout à cette déplorable absence de vraies convictions qui caractérise, en tous sens, l'époque actuelle, où ne peuvent ainsi surgir que des demi-volontés, n'aboutissant jamais à une pleine réalisation, même dans les plus simples cas. Un tel avortement est d'autant plus décisif que le mode le plus convenable fut alors expressément proposé, afin de régulariser désormais la protection initiale d'une manière également honorable pour moi et pour mes patrons, en donnant ouvertement à cette assistance privée une importante destination publique, quand un éminent penseur (M. Littré) conçut le projet, aisément praticable, d'une Revue positive publiée sous ma direction, et dont le principal appui pécuniaire proviendrait de l'Angleterre. Le rejet immédiat de cette heureuse proposition, uniquement motivé sur l'antipathie actuelle des esprits anglais, indique

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une imperfection de vues, et même de sentiments, qu'on s'étonne de rencontrer aujourd'hui chez les chefs du mouvement britannique. Par cela seul que Témancipation mentale se trouve profondément comprimée en Angleterre» il semblerait que les libres penseurs dussent y mieux sentir l'importance de posséder ailleurs un digne organe systématique des dispositions philosophiques qu'ils sont obligés de dissimuler journellement. Ce serait, comme en d'autres temps, utiliser heureusement, pour l'évolution anglaise, les avantages politiques que Pensemble du passé a ménagés à la France, à l'Allemagne, etc., dans une marche, intellectuelle et sociale, commune à tout notre Occident.

Une appréciation aussi sensible ne peut avoir échappé à de tels esprits que sous l'influence inaperçue des déplorables préjugés nationaux qui, en Angleterre, plus encore que sur le continent, font aveuglément repousser toute entreprise conçue et exécutée au dehors.

L'évolution anglaise ne peut plus faire aucun pas capital, si "ceux qui veulent la diriger ne renoncent franchement à ces dispositions anti-européennes qui ne pouvaient convenir qu'à l'antique opposition. En Angleterre, comme ailleurs, la métaphysique négative a désormais épuisé sa principale efficacité politique; le progrès social n'y peut plus trouver d'issue décisive que par le positivisme, dont l'élaboration systématique, directement destinée à une régénération mentale et morale, doit surtout s'accomplir en France, d'après une active coopération de tous les penseurs occidentaux. Tant que le parti progressif y gardera son vieil esprit d'isolement britannique, il restera, malgré de vains symptômes passagers, de plus en plus inférieur au parti conservateur, qui du moins sait partout s'élever

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aujourd'hui au-dessus du simple point de vue national. Ce n'est point satisfaire à cette inévitable condition du concours occidental que de lier les intrigues des agitateurs anglais à celles des brouillons français ; il faut désormais beaucoup mieux pour être vraiment au niveau de la situation fi)ndamentale. Le principal intérêt social devant aujourd'hui s'attacher partout à la partie du mouvement qui est commune aux diverses populations d'élite, il faut que les esprits anglais s habituent à seconder régulièrement, par les moyens qui leur sont propres, des opérations évidemment destinées à tout rOccident, mais dont le centre essentiel ne saurait maintenant être britannique. Sans doute, la répulsion empirique éprouvée en Angleterre par un sage projet de Revue positive n'empêchera pas sa réalisation, peut-être prochaine, seule apte partout à écarter à la fois les utopies anarchiques et les principes rétrogrades. Mais des vues plus larges et des sentiments plus élevés chez les principaux chefs du mouvement anglais eussent beaucoup hâté et accru Tefficacité d\me telle intervention sociale de la nouvelle philosophie.

L'ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre n'a donc été digne finalement ni du haut intérêt général qui s'y rattachait, ni du noble élan qui semblait d'abord en indiquer une juste appréciation.

Une légitime sollicitude personnelle pourra m'obliger à rendre public un tel jugement philosophique, soit dans la préface de mon second grand ouvrage, soit même auparavant, lors d'une seconde édition de mon livre fondamental, afin d'expliquer convenablement les entraves que vont sans doute éprouver ainsi mes travaux. Violemment dépouillé de la moitié d'un revenu qui n'était que suffisant, je ne puis, ni ne veux, à

18 déc. 1845. COMTE Â MILL 493

moins d'une insurmontable nécessité, me réduire à Tautre moitié, comme Tattendent peut-être quelquesuns de ceux qui, du sein de l'opulence, prescriraient volontiers aux penseurs de se borner aux trois ou quatre shellings matériellement indispensables à leur existence journalière. Pendant la première moitié de ma carrière philosophique, j'ai pleinement sacrifié ma vie privée à ma vie publique, pour mieux accomplir ma mission fondamentale. Après avoir dignement payé ma principale dette envers Thumanité, j'ai acquis le droit de retourner désormais à Tétat normal, en faisant concourir mes modestes satisfactions personnelles au meilleur développement de mes fonctions sociales, sans permettre à personne de régler arbitrairement une telle harmonie intérieure, dont je puis seul connaître les vraies conditions. Tout mon passé garantit assez d'ailleurs que par là je ne mériterai jamais, à aucun degré, le blâme philosophique que j'ai dû hautement lancer sur la déplorable avidité pécuniaire que notre anarchique situation a tant propagée chez la classe spéculative. Mais, en continuant à me restreindre aux plus justes convenances privées, sans même prendre plus de soin de mon avenir matériel, mon oppression actuelle ne me permet de satisfaire à ces légitimes exigences qu'en recourant à de pénibles occupations professionnelles, qui absorberont nécessairement une notable partie du temps que réclame mon élaboration philosophique. Ces obstacles ne pourront jamais m'empêcher à moins de mort prématurée, d'achever le grand ouvrage commencé cette année, et qui constitue, à tous égards, le principal des quatre traités annoncés à la fin de mon livre fondamental, comme devant compléter l'ensemble de ma mission. Toutefois, cette

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perturbation matérielle pourra sensiblement retarder cette première opération ; et même, si la persécution se prolonge trop, elle m'interdira peut-être entièrement les trois autres.

C'est afin d'atténuer d'avance, autant qu'il dépend de moi, ce dernier désastre, que je me suis récemment attaché à ménager, dans mon ouvrage actuel, un juste accès primitif aux diverses vues incidentes qui s'y présentent comme spécialement propres aux suivants, sans cependant rendre inutile leur élaboration ultérieure, si elle me reste possible.

Or, en laissant ignorer au public les vrais motifs des diverses infractions involontaires que peuvent ainsi éprouver de solennelles promesses, qui n'excédaient ni mes forces, ni mon âge, j'encourrais injustement un blâme que je dois dignement rejeter sur la méchanceté de mes ennemis, la faiblesse de mes chefs et la tiédeur de mes amis. Il ne serait pas inutile, d'ailleurs, à l'éducation morale de l'humanité, de signaler nette > ment à la postérité un exemple aussi caractéristique du préjudice que peut souffrir la société par suite de sa honteuse incurie envers les organes spéciaux de ses plus éminents progrès.

C'est donc, à tous égards, un devoir pour moi, si en effet mes travaux se trouvent ainsi notablement entravés, d'en expliquer hautement les véritables causes, atin qu'une inévitable responsabilité s'attache à qui de droit, en proportion de chaque participation effective à un tel résultat.

Dans cette indispensable exposition, je serai naturellement amené à comparer la conduite de mes patrons anglais à celle de mes chefs français. Les uns et les autres ont d'abord témoigné, par une digne interventioD,

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leur pleine conviction de Tiniquîté de la persécution dirigée contre moi, et leur sincère intention d'en prévenir les dangers ; mais, des deux parts, la protection a finalement avorté, faute de persistance de la volonté tutélaire. La (aiblesse du gouvernement français, en un cas aussi évident et aussi simple, a été justement blâmée en Angleterre, d'après Tirrécusable devoir de mes chefs officiels de me garantir d'une injustice quMls avaient hautement reconnue ; cette obligation se trouvait d'ailleurs fortifiée par la considération des services spéciaux que j'avais rendus dans le poste qui m'était ravi, en imprimant, malgré beaucoup d'entraves, une impulsion qui, de l'aveu des juges impartiaux, a relevé, en France, l'enseignement mathématique.

Quand la spoliation fut consommée, rien ne dispensait envers moi d'une digne et prompte réparation, que diverses voies rendaient facile. Sous cet aspect, comme vous l'avez alors remarqué, mon cher monsieur Mill, le ministre Guizot mérite certainement un blâme particulier, pour n'avoir rien tenté à cet égard, malgré de formelles invitations, quoiqu'il connaisse personnellement, depuis vingt ans, la portée de mes vues et la pureté de mes intentions. Mais si, à ces divers titres, mes protecteurs en Angleterre ont justement accusé la faiblesse de notre gouvernement, eux-mêmes ont finalement encouru, par leur tiédeur, des reproches au moins équivalents; des deux parts se manifeste ce défaut spontané d'énergie et de persistance qui caractérise toujours les demi-volontés actuelles, par suite d'insuffisantes convictions générales. Le gouvernement français n'avait dû voir en moi que le fonctionnaire injustement persécuté, dont il devait défendre l'existence publique ; il ne pouvait officiellement considérer

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mon importance philosophique. Au contraire, c'est surtout comme philosophe que je fus apprécié par mes patrons anglais, qui, ayant reconnu la haute utilité de mes travaux, se crurent moralement obligés d'en empêcher l'interruption. La même condition fondamentale, qui fait accueillir le positivisme pour ses éminentes propriétés philosophiques et publiques, impose aussi d'inévitables devoirs envers son élaboration et sa propagation systématiques. Dans une telle solidarité, inhérenteà toute véritable théorie générale, la morale positive sera, par sa nature, plus sévère encore que ne durent rétre la morale théologique et la morale métaphysique, comme tendant à prévenir ou à écarter tous les subterfuges par lesquels ces vagues doctrines laissaient éluder souvent leurs légitimes prescriptions. Si la négligence d*un devoir devient d'autant plus blâmable que son observance était plus facile, la tiédeur de mes protecteurs anglais mérite ici plus de reproches que la faiblesse de mes chefs français.

L'animosité de puissantes coteries scientitiques, appuyées par d'imposants préjugés publics, suscitait à notre gouvernement de graves difficultés spéciales pour me garantir sufhsamment. Au contraire, mes opulents patrons d'Angleterre pouvaient aisément neutraliser la persécution organisée contre moi, par la simple concession de quelques légers subsides annuels, si inférieurs aux libres sacri lices privés que les mœurs anglaises déterminent noblement pour tant d'autres destinations publiques, même d'une utilité faible ou douteuse.

Chacun devant subir la responsabilité de tous ses actes volontaires, j'ai donc acquis le droit de blâmer moralement tous ceux qui, refusant, de diverses manières, leur juste intervention, ont sciemment concouru à

id déc. 1845. COMTE A MILL 497

laisser un consciencieux philosophe lutter seul contre la détresse et l'oppression, de manière à consumer par des fonctions subalternes tant de précieuses journées de sa pleine maturité, qui devrait rester consacrée tout entière à une libre élaboration dont l'importance n'est plus contestée.

L'insufiisance finale de la double protection ébau* chée envers moi rie me dispensera jamais de la reconnaissance que je dois, des deux côtés, non seulement aux nobles intentions qui la dictèrent, mais aussi à sa première efficacité partielle. Sans me garantir de la persécution, la démonstration officielle du gouvernement français m'a heureusement permis d'éviter alors tout appel au public, en un cas dont l'iniquité se trouvait ainsi solennellement caractérisée. En même temps, la générosité primitive de mes patrons anglais a utilement retardé d'une année mes divers embarras matériels, de façon à prévenir surtout le dangereux abattement moral où pouvait me jeter une trop brusque perturbation.

M. Auguste Comte, ancien examinateur pour l'Ecole polytechnique, doit à cette double influence une intime gratitude personnelle, qu'il lui sera toujours doux de proclamer ; mais Tauteur du Système de philosophie positive ne pourra se dispenser de signaler 'convenablement au public impartial un double abandon qui devient aujourd'hui le complice involontaire d'une iniquité notoire.

D'après les inquiétudes et les démarches inhérentes à ma position actuelle, sans compter mes corvées journalières et les soins d'une santé récemment troublée, outre mes occupations philosophiques, vous ne serez, j'espère, mon cher monsieur Mill, ni surpris, ni choqué

J. s. Mill et Aug. Comte. 32

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du délai inusité que j'ai apporté cette fois dans notre précieuse correspondance, qui bientôt reprendra, sans doute, son cours et son caractère accoutumés. La nature de cette lettre exceptionnelle me détermine à vous autoriser expressément à la communiquer autant que vous le jugerez convenable, pourvu que ce soit toujours à titre de simple confidence individuelle, m'en rapportant entièrement, pour les choix personnels, à votre cordiale sagesse qui m'a tant servi jusquMci.

Tout à vous,

A** Comte.

Je suis inquiet de nos amis Âustin, dont je ne sais rien depuis leur départ, en avril, pour Carisbad, quoiquMIs m'eussent tous deux oromis formellement de m'écrire. Vu le triste état du mari, ce silence me fait craindre une douloureuse issue. Pourriez-vous m'en donner d'exactes nouvelles, d'après les renseignements directs de leurs divers parents à Londres?

»JanT.1846. MILL A COMTE 499

MiLL A COMTE

Reçu le mercredi 11 janvier 1816.) (Lu le leodemaio ) (Répondu le vendredi soir 23.)

India Housc, le 12 janvier 1^.

Mon cher Monsieur Comte,

Votre lettre du 18 décembre exige de moi une réponse sérieuse, et qui aurait été immédiate, si je n'eusse été forcé d'attendre un moment où je pourrais le faire à loisir, et avec la réflexion convenable.

Votre appréciation de la conduite tenue envers vous en Angleterre me parait reposer sur une erreur de fait. La sévère condamnation morale que vous portez sur ceux qui ont cessé de vous accorder Tappui pécuniaire qu'ils vous avaient donné temporairement, se pourrait tout au plus concevoir en leur supposant des opinions, des sentiments, et, à tous égards, une position morale envers vous, qui n'existent pas, et dont ils n'ont certainement jamais fait profession. S'ils vous avaient accepté comme leur chef spirituel, s'ils vous regardaient comme le représentant de leurs convictions, comme Tapôtre d'un système de doctrines et de sentiments auquel ils adhéraient essentiellement, je ne sais pas s'ils se seraient crus moralement obligés de prolonger leurs subsides, mais je suis persuadé qu'ils Tauraient fait, et je les estimerais peu, si je pensais qu'en pareil

500 MILL A COMTE 12 janv. 1846.

cas ils croiraient avoir assez fait déjà. Mais de la sympathie partielle qu'ils éprouvent pour vos opinions, et de Tadmiration très réelle qu'ils ressentent envers vos talents, il y a loin à cette intime solidarité d'opinions et de sentiments. C'est leur prêter, sans fondement, vos propres convictions, que de dire qu'ils se sont crus moralement obligés à faire pour vous ce qu'ils ont fait. Je ne vois, dans leur procédé, autre chose qu'un sentiment de philanthropie envers un philosophe éminent, pris au dépourvu par une persécution inattendue. Sans doute, ils ont tous les trois une haute admiration pour votre grand ouvrage. Ils le regardent comme un traité philosophique du premier ordre, ils reconnaissent en avoir beaucoup appris ; et Grote, dont je parle le plus parce que je le connais le mieux, avoue qu'il y doit des modifications dans plusieurs de ses opinions. Grote, et probablement Molesworth, acceptent encore, aussi pleinement que vous-même, l'idée mère de vos travaux, c'est-à-dire la substitution du point de vue scientifique au point de vue religieux, et l'application aux études sociales de la méthode philosophique qui préside aujourd'hui irrévocablement à toutes les autres études. Ils pensent encore, je puis à peu près l'assurer, du moins quant à Grote, que vous avez le premier conçu la méthode positive d'une manière qui la rend propre à cette dernière extension. Il y a bien là de quoi motiver une haute estime philosophique. Mais, quant à votre manière particulière de concevoir la sociologie dogmatique, ils sont si loin de la partager, que, pour me borner à Grote, qui en est encore probablement le moins éloigné des trois, je crois savoir que, sauf la question religieuse, la plupart des doctrines sociales que vous professez sont très en désaccord avec ses opi-

12 janv. 1846. MILL A COMTE SOi

nions; et, bien que cette dissidence ne Tempéche pas de rendre justice à votre haute valeur piiilosophique, elle importe beaucoup à l'obligation que vous lui supposez de concourir à la propagation active d'opinions sociales, dont beaucoup ne lui semblent ni vraies ni utiles à propager.

II n'y a donc pas lieu d'accuser, en ce cas, la faiblesse des convictions actuelles. Ce n'est pas un cas de demiconviction ni de demi-volonté ; c'est un cas de conviction très arrêtée, d'un désaccord essentiel d'opinion. Vous vous trompez davantage encore en pensant qu'un sentiment étroit de nationalité y soit pour quelque chose. Contrairement à l'opinion générale du continent, je suis d'avis qu'il y a moins de nationalité chez les Anglais que chez tout autre peuple civilisé. Ils ont aujourd'hui beaucoup moins de préjugés et de préventions nationales que les peuples du continent; on peut seulement, à cet égard, les accuser d'indifférence ; ils font peu d'attention aux autres peuples, et ignorent en général ce qui s'y fait. Mais ceux parmi eux qui ne partagent pas cette ignorance, ceux qui connaissent assez le continent pour en juger, soit par leurs études, soit parleurs voyages, ceux-là sont cosmopolites au delà de ce que vous pouvez vous imaginer; et, s'il y a des hommes dont cela est surtout et particulièrement vrai, ce sont précisément ceux à qui vous avez eu affaire.

Quant au projet de revue, et à la manière dont il fut accueilli, vos reproches retombent surtout sur moi : les autres n'ont eu dans cette affaire qu'un rôle passif. Je n'ai même parlé là-dessus qu'avec Grote, et sans le consulter, pas plus que Molesworth, sur la réponse à vous faire. Je lui ai demandé son avis sur la possibilité de pouvoir placer des actions et trouver des abonnés en

im MILL A COMTE lâJaQv.1846*

Angleterre, parce que ma propre opinion, quelque décidée qu'elle fût, ne pouvait pas vous suffire. Je ne lui ai pas seulement demandé s'il y prendrait part. Lui seul pouvait juger jusqu'à quel point cola lui convenait, tant personnellement qu'eu égard à ses opinions. Sous ce dernier rapport, j'aurais espéré que la franche explication que je vous donnai sur la question de ma propre coopération aurait sufti, et peut-être à plus forte raison à regard des autres. Mon hésitation fut expressément motivée sur le défaut d'un accord suffisant d'opinion. Je pense, comme alors, que l'acceptation commune du principe positif, et même un accord essentiel d'idées sur la méthode, ne sont pas une base suffisante pour une entreprise commune de propagation sociologique; sans toutefois rien prescrire à l'égard de ceux dont les opinions sociales, en tant qu'arrêtées, sont d'accord. Cette harmonie initiale est bien loin d'exister entre nous deux, pour ne rien dire des autres; sans cela aurais-je accueilli la proposition comme je l'ai fait? et la tentative que nous avons faite pour vider notre différence d'opinion sur une seule question fondamentale n'a pas été assez heureuse pour nous encourager à en entamer d'autres, ou pour faire croire que le positivisme puisse bientôt offrir au monde un système social capable de réunir tous ceux qui acceptent sa méthode. Plus j'y réfléchis, et moins je crois à la proximité d'un résultat semblable, qui me paraît exiger plusieurs progrès antérieurs, non suffisamment effectués, et surtout un notable perfectionnement de la science positive de l'homme. Les dissidences qui existent en matière sociale entre deux penseurs consciencieux, qui se ressemblent d'aussi près que vous et moi dans leurs principes logiques, doivent tenir à ce que l'un ou l'autre n'entend

12janv.l846. MILL A COMTE 503

pas assez bien leslois delà nature humaine. Une connaissance plusapprofondie de eeslois me parait une condition nécessaire d'une théorie sociologique rationnelle. Personne aujourd'hui ne s'occupe convenablement de lever cet obstacle, et je crois de plus en plus que c'est là le genre de tentative philosophique par lequel un penseur bien préparé pourrait aujourd'hui rendre le plus de service» tant à la théorie qu'à la pratique sociale.

Je dois encore décharger MM. Grote et Molesworth de la responsabilité de l'allusion que j^ai faite à leurs sentiments présumés, sur ce qui constituerait à votre égard le cas de nécessité. Ils ne m'avaient pas articulé un seul mot à ce sujet, et je suis seul responsable d'une explication qui, je le vois avec peine, vous a blessé. Cependant je ne doute pas, non plus qu'alors, que j'ai exprimé leurs véritables sentiments. Je pense, certes, comme vous, qu'il serait très déplacé, de la part de qui que ce soit, deprétendre vousîmposer desrèglesde conduite dans vos dépenses privées, et que vous êtes pleinement en droit de n'y avoir égard qu'à votre opinion propre. Cela est même presque superflu à dire. S'ils ont pris ce sujet en considération, ce n'est pas pour régler votre conduite, mais la leur. Votre jugement est définitif pour vous, le leur Test également pour eux. Quant à leur droit de se faire une opinion là-dessus, il me semble découler nécessairement du fait même de Tintervenlion pécuniaire ; et je trouve très simple qu'on ne se croie pas tenu à faire, pour l'aisance d'un philosophe, ce qu'on ferait volontiers pour sa subsistance. Vous iugez très sévèrement ceux qui, « du sein de leur opulence, démettraient un tel avis. Sans doute, tant qu'il y aura des riches, et qu'un homme possédera plus qu'un ^utre, sans avoir plus de mérite personnel, il y aura

504 MILL A GOiMTE 12 janv. 1816.

toujours quelque couleurdejusticeà depareillesplaintes. Pour moi, je ne les trouve nullement bien fondées. Je conçois qu'on ne compte pas avec ses amis personnels, les plus chers, ou avec celui qu'on regarderait comme son chef spirituel et maître révéré, ou même peut-être avec celui pour le jugement duquel, dans toute question de conduite, on aurait, d'après une intime connaissance personnelle, un respect et une déférence telle qu^on se reposerait aveuglément sur lui, en se dispensant de se faire une opinion propre. Mais partout où ces conditions n'existent pas, il me semble permis qu'on ait égard à la possibilité d'une économie sur les dépenses de celui qu'on veut aider, et je ne pense pas que, pour cela, on mérite l'accusation de s'immiscer à tort dans les afiaires d'autrui.

Vous voyez, mon cher monsieur Comte, qu'en donnant mon avis avec une pleine franchise sur votre lettre, je ne la juge pas d'après des considérations de délicatesse arbitraire et de convention, dont je crois qu'un homme sérieux, dans un cas important, peut se dispenser. C'est le fond même de la question que nous n'envisageons pas de la même manière. Mais nous sommes d'accord sur votre droit incontestable de travailler désormais pour votre aisance privée, dussiez-vous par là retarder la suite de vos travaux spéculatifs. Vous avez bien assez fait pour n'avoir pas besoin de justification, quelque parti que vous preniez à cet égard.

J'ai fait part de votre lettre à Grote et à Molesworth, mais ils n'ont aucune participation, directe ou indirecte, à ma réponse, que je ne leur ai pas même communiquée.

Vous me demandez des nouvelles de M. et M"^ Austin. Je les ai vus tous deux à Londres, où ils ont pass^'

23 janv. 1846. COMTE A MILL 505

après leur retour d^AHemagne. Ils se portaient alors assez bien. Ils doivent être maintenant à Paris, où vraisemblablement vous avez eu de leurs nouvelles.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

COMTE A MILL

Paris, le vendredi soir 23 janvier 1846.

Mon cher Monsieur Mill,

La réponse spéciale que vous avez faite, le dâ de ce mois, à ma lettre exceptionnelle du 18 décembre m'a péniblement affecté, par la manifestation du plus fâcheux désaccord qui ait encore surgi entre nous, car il concerne autant les sentiments que les idées. Après avoir lu plusieurs fois, avec beaucoup d'attention, votre soigneuse apologie de Fensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre, j'ai voulu relire sans prévention ma propre lettre, dont j'avais, contre mon usage, gardé copie. Mais je dois vous déclarer franchement que, malgré vos diverses indications, ce nouvel examen n'a finalement abouti qu'à confirmer, sur tous les points essentiels, ma sévère condamnation philosophique. Quoique je regrette d'agiter encore un sujet

506 COMTE A MILL 23 janv. 1816.

que je croyais épuisé, vos principales remarques exigent (le moi certaines explications définitives qui vous sont exclusivement destinées, à moins que leur communication confidentielle ne vous semble spécialement utile.

Je ne puis d'abord ni accepter Terreur de fait que vous me supposez, ni me dispenser de vous attribuer, à cetégard, une véritable erreur de principe. Car M. Grote m'est assez connu personnellement pour que je n'ai jamais pu me faire aucune grave illusion sur sa vraie disposition philosophique et politique, d'après laquelle j'ai dû présumer que celle de mes deux autres patrons n'était pas beaucoup plus avancée; je les ai toujours regardés comme n'ayant pas encore abandonné suffisamment la métaphysique révolutionnaire, quoiqu'ils aient tous commencé à sentir déjà la portée essentielle, à la fois mentale et sociale, du positivisme systématique. Vos explications spéciales sur le degré effectif de leur adhésion à la nouvelle philosophie ne m'ont donc fait éprouver aucun désappointement; et, sans que vous caractérisiez nullement leurs discordances actuelles avec Tensemble do mes convictions, je ne crois pas en méconnaître l'importance réelle. Mais les sympathies fondamentales que vous me décrivez chez eux me semblent pleinement suffire, comme je compte vous le démontrer, pour motiver la modeste protection, même continue, que leur noble conduite m'avait d'abord fait espérer.

En aucun cas, je n'ai mérité, à aucun degré, le reproche, que vous semblez m'insinuer, de méconnaître l'inévitable existence des grandes fortunes, ni même l'indispensable office que remplit journellement leur haute intervention sociale. Je crois seulement que vous

23 jaiiv. me. COMTE A MILL SOT

avez, en général, une trop faible idée des obligations morales qui leur sont propres, et spécialement des devoirs des riches envers les penseurs, surtout dans le milieu actuel. Le plein accord spontané dont vous faites la condition préliminaire de la protection due à la pensée par la richesse conviendrait à peine à Tétat normal vers lequel tend la société moderne. Appliqué à l'état présent, ce procédé équivaudrait à n'encourager les travaux qui doivent conduire à la solution du grand problème que lorsqu'il sera complètement résolu ; c'est-à-dire quand les patronages privés y auront perdu leur principale importance et leur mérite essentiel. Car aujourd'hui le but capital consiste précisément à instituer de véritables convictions systématiques, susceptibles de tixité et d'universalité : voilà surtout ce qui nous manque maintenant ; ceux qui croient déjà y être assez parvenus se font autant d'illusion sur leur propre situation que sur celle du public. Toute élaboration philosophique qui tend évidemment vers un tel résultat, en se caractérisanl d'après une constante cohérence logique, doit donc être soigneusement encouragée par tous ceux qui en ont admis la méthode générale et le principe fondamental, malgré ses graves dissentiments partiels avec les opinions actuelles de ces appréciateurs; les naissantes convergences méritent alors beaucoup plus d'attention que les divergences transitoires ou secondaires. Aucune doctrine sérieuse ne saurait, j'ose le dire, réellement satisfaire aujourd'hui aux conditions d'assentiment total qui vous semblent indispensables pour donner droit à une protection suivie. Il n'y a maintenant que des systèmes éphémères qui puissent, d'après leurs vaines promesses, déterminer, par l'entraînement des passions, Tapparence passagère d'une telle plénj*

508 COMTE A MILL 23 Janr. 1846.

tude d^accord. Voilà, sans doute, pourquoi le saintsimonisme, le fouriérisme, et d'autres aberrations équivalentes, ont trouvé, de nos jours, tant d'actifs encouragements, pendant que le positivisme en obtient si peu. Mais ce contraste, trop naturel chez les appréciateurs vulgaires, convient-il aussi aux juges d'élite ? Quand l'entière concordance que vous exigez pourra se réaliser habituellement entre quelques personnes indépendantes, le grand problème de notre temps se trouvera aussitôt résolu ; car on ne voit pas ce qui alors empêcherait l'adhésion de s'étendre rapidement à tous les esprits actifs et consciencieux. C'est surtout parce que l'accord véritable n'est maintenant possible que sur les notions fondamentales que la convergence reste nécessairement bornée à un petit nombre d^adeptes. Vous reconnaissez expressément que mes patrons admettent les bases intellectuelles, soit logiques, soit scientifiques, de la philosophie positive, et même la tendance générale à organiser la société suivant ce régime mental ; dès lors, quelles que soient envers moi leurs divergences actuelles sur la réalisation spéciale d'une telle organisation, je persiste à regarder leur adhésion comme suffisante pour constituer l'obligation morale que je leur ai représentée, de ne pas laisser entraver mon élaboration philosophique d'après une infâme persécution. Peut-être même ce sentiment naturel n'est-il neutralisé, chez deux d'entre eux, que par les préoccupations particulières qu'inspirent trop souvent les travaux personnels, et qui disposent à voir avec indifférence, sinon avec quelque secret plaisir, la compression des idées rivales. Quoique le troisième protecteur me soit inconnu, je ne serais pas étonné que son caractère franchement pratique, le dégageant davantage de toutes

23 Jaav. 18 16. COMTE Â MILL 509

préventions théoriques, lui permit de mieux apprécier les convergences fondamentales, sous des dissentiments secondaires dont il doit naturellement être moins choqué.

Cette détermination rationnelledu juste degré d'accord préalable qu'exige aujourd'hui la protection temporelle des travaux philosophiques me semble trop importante pour que je doive négliger l'heureuse occasion qui s'offre ici de Téclaircir indirectement sous un nouvel aspect décisif, en examinant votre opinion sur la coopération actuelle à la revue positive si sagement projetée par M. Littré.

A ce sujet, je regrette d'abord que vos obligeantes démarches personnelles aient été trop peu conformes à nos intentions essentielles, que j'aurai sans doute mal expliquées. Ce n'étaient point des abonnés que nous cherchions en Angleterre, ni même des actionnaires proprement dits, disposés à placer des fonds dans une entreprise productive; rien de tout cela n'obligeait à s'adresser hors de la France. Nous ne demandions à l'Angleterre, pour cette nouvelle revue, que quelques véritables protecteurs, décidés à risquer des capitaux à la poursuite d'une belle expérience sociale, conforme à leurs convictions fondamentales. Voilà ce que la trop faible concentration des fortunes, et surtout la mesquinerie des habitudes privées, ne nous permettait guère d'espérer en France ; c'est seulement à cette fin que nous réclamions l'assistance anglaise, malgré notre persuasion antérieure du peu de sympathie qu'inspirerait un tel projet au public britannique. Il est fâcheux que vos amicales tentatives n'aient pas été ainsi dirigées.

Quant à la précieuse coopération philosophique que

MO COMTE A MILL 23 janv. i8l6.

j'avais personnellement espérée de vous, permettezmoi, mon cher monsieur Mill, devons déclarer, avec ma franchise accoutumée, que je ne trouve nullement Ton* dés vos motifs de refus. Vous les tirez surtout d^une insuffisante convergence de doctrines, malgré une pleine conformité de méthodes. Pour mieux caractériser nos dissidences actuelles, vous rappelez notre discussion do 1843 sur la question des femmes, et vous en attribuez Tavortement à ce que l'un de nous deux entend trop peu la vraie théorie de la nature humaine, dont l'étude préalable vous semble encore attendre des perfectionnements essentiels, avant qu'une telle collaboration devienne possible. Toute cette appréciation me parait exiger une rectification fondamentale que je vais entreprendre sommairement.

Du point de vue subjectif, on aperçoit aisément qu'une entière unité de doctrine ne peut jamais régner. A quelque régularité mentale que doive parvenir l'humanité, les différences d'organisation, d'éducation et de situation exerceront toujours assez d'influence pour déterminer, sur beaucoup de questions secondaires^ d'habituels dissentiments, comme nous l'indique déjà l'état des sciences les plus avancées, sans excepter les études mathématiques. Toutefois, quand la transition révolutionnaire aura convenablement cessé, il s'établira certainement beaucoup plus de convergence dogmatique qu'il n'en peut exister aujourd'hui envers toutes les notions quelconques qui intéressent réellement l'harmonie finale de la société moderne. On devra devenir alors plus exigeant sur les conditions habituelles de la coopération philosophique, à mesure qu'elle sera destinée à des questions plus spéciales et plus immédiates. Mais, pour préparer cet état normal,

23 janv. 1846. COMTE A MILL 5H

H serait déraisonnable de prescrire aujourd'iiui le même degré de communion mentale que comportera sa réalisation ultérieure ; car cela n'est maintenant ni possible, ni indispensable.

Votre mesure trop rigoureuse me semble, à cet égard, involontairement tirée du type ancien, où la nature théologique de la doctrine imposait à tout prix Tobligalion d'une étroite convergence spéciale, sans laquelle tout le système des croyances se trouvait journellement compromis ; encore cette condition ne se rapporte-t-elle qu'à rinstallation sociale du régime catholique, et non à son élaboration initiale. Envers* la systématisation positive, la conformité spontanée des méthodes permet de moins s'attacher à l'identité artificielle des doctrines actuelles. Sans dépasser le degré d'adhésion au positivisme que vous reconnaissez chez mes patrons, on doit aujourd'hui se regarder non seulement, suivant mon indication antérieure, comme moralement obligé d'en protéger l'essor, mais même comme capable aussi d'y coopérer philosophiquement. Cette active collaboration n^exige, en eifet, que la commune admission de la méthode fondamentale et de la théorie générale d'évolution, complétée par la loi hiérarchique. En termes plus précis, on peut réduire maintenant ces conditions d'accord vraiment indispensables aux cinq points essentiels que formule Littré en achevant son admirable appréciation de mon grand ouvrage. Or, sur tout cela, vous êtes certainement, ainsi que ces trois messieurs, en plein accord avec Littré et moi. Cette communion fondamentale suffit pour concourir très utilement à une publication dignement systématique, où, sans aucune pédantesque discipline, doivent souvent surgir aujourd'hui d'intéressantes discussions mutuelles sur

51i COMTE À yiLL 23jaiiv.lB46

les diverses applications essentielles des principes communs à tous les collaborateurs. Bien loin de nuire à Tascendant actuel de la revue positive, ces utiles débats tendraient autant à augmenter son influence publique qu*à éclaircir et perfectionner les doctrines ainsi examinées. Comme directeur de cet ouvrage périodique, je n'hésiterais jamais à y admettre tout travail, convenablement conçu et exécuté, qui adhérerait réellement aux bases essentielles ci-dessus mentionnées, quelque opposé qu'il fut d'ailleurs à mes convictions les mieux établies, et même sans m'en réserver toujours Texamen, surtout immédiat, que je pourrais souvent laisser aux lecteurs. Je ne crois pas qu'une telle conduite tendit aucunement à énerver mon action philosophique par un dangereux éclectisme ; elle me semblerait, au contraire, très propre à mieux atteindre la grande destination, mentale et sociale, de la revue projetée. Lors même que je croirais devoir y écarter ou ajourner certaines discussions comme inopportunes ou prématurées, ce serait toujours à ce seul titre que je motiverais publiquement ma décision, jamais fondée sur le défaut de convergence spéciale des travaux vraiment surbordonnés aux fondements indispensables. Malgré le mauvais accueil initial de notre projet de revue positive, une entreprise aussi conforme aux principaux besoins actuels ne tardera pas, sans doute, à être mieux appréciée : j'ai donc cru devoir utiliser cette occasion de caractériser l'esprit sérieusement libéral suivant lequel je suis décidé à la diriger, en laissant un libre cours public à toute sage controverse intérieure qui, respectant toujours les principes, affecterait seulement leurs conséquences quelconques.

En ce qui concerne notre fraternelle discussion de

23 jaov. 1846. COMTE Â MILL 513

1843, je ne puis, mon cher monsieur Mill, accepter la parité d'alternative qui vous dispose à laisser indécis auquel de nous deux doit convenir le reproche d'insuffisante connaissance de la vraie nature humaine, que suppose, en effet, un tel dissentiment. Je n'hésitai pas alors à vous avertir que votre préparation scientifique avait trop exclusivement embrassé les spéculations inorganiques et mathématiques, sans être assez complétée par une suite convenable d'études et de méditations biologiques. Ayant moi-même pleinement accompli, jadis, cet indispensable préambule, je me permis de vous le recommander spécialement, et d'y rapporter notre dissidence sur ce grand sujet, envers lequel j'avais d'abord pensé comme vous avant d'avoir achevé mon éducation philosophique. Je persiste plus que jamais dans une telle conviction logique. Ma certitude d'avoir mieux satisfait à ces conditions préalables me semble, d'ailleurs, fortifiée par la conformité essentielle de ma doctrine à cet égard avec l'ensemble des opinions résultées de l'expérience universelle.

Quand la plus haute théorie se trouve ainsi conduite spontanément à sanctionner les notions vulgaires, sans aucune impulsion routinière, et à l'abri de toute prévention systématique, cet accord constitue un symptôme de réalité, contre lequel il faudrait réunir de bien puissantes démonstrations pour en infirmer l'autorité.

Toutes les présomptions raisonnables me semblent donc ici se combiner en ma faveur. Si, en général, l'adhésion de Littré au positivisme est réellement plus complète et plus explicite aujourd'hui que la vôtre, je n'hésite point à expliquer surtout cette différence philosophique entre deux éminents penseurs par la nature propre de leur principale préparation scientifique, inor-

J. s. Mill et Aug. Comte. 33

514 COMTE A NILL 23jaov.l846.

ganiquc chez l'un et biologique chez Tautre. Vous me semblez donc ériger ici, en obstacle inhérent à la situation actuelle de Tesprit humain, une lacune qui vous est essentiellement personnelle. Ce n'est pas que l'étude de notre nature individuelle ne réclame encore d'immenses perfectionnements scientifiques et même logiques. Mais, telle que la instituée la biologie actuelle, elle me parait assez avancée, déjà, pour permettre aux penseurs bien préparés d'aborder directement l'ensemble des saines spéculations sociologiques, qui seul peut imprimer à la vraie philosophie moderne son caractère définitif.

Votre appréciation prolonge beaucoup trop l'évolution préparatoire, qui, en chaque grande catégorie théorique, devait surtout consister en une simple ébauche générale, d'après laquelle l'esprit positif devint apte à monter au degré suivant de l'initiation logique, afin d'atteindre convenablement la situation normale où il pourra fonder, sur chaque sujet, des doctrines vraiment finales. Si vos scrupules étaient légitimes, ils deviendraient applicables à la chimie, à la physique, et même à la mathématique, comme à la biologie; de manière à ajourner extrêmement l'essor dogmatique de la sociologie: car, au fond, aucune de ces sciences préliminaires n'a pu encore offrir un état satisfaisant. Mais, loin que leur commune imperfection autorise nullement à retarder l'institution systématique des études sociologiques, elle doit pousser à la hâter; car c'est de là surtout que proviendra le perfectionnement philosophique des diverses études scientifiques.

Tout notre régime provisoire de spécialité dispersive doit disparaître par la fusion des différentes théories partielles dans la nouvelle philosophie générale qui, du

23 janv. 1846. COMTE A MILL 515

point de vue social, imprimera à chaque section de la grande élaboration abstraite sa vraie constitution finale. C'est surtout la biologie qui devra, comme plus voisine, ressentir davantage cette indispensable impulsion, sans laquelle je persiste à assurer qu'elle n'acquerrait jamais assez de consistance rationnelle au point même de ne pouvoir autrement y dissiper le stérile antagonisme encore subsistant entre l'école matérialiste ou physicochimique et l'école spiritualiste ou théologico-métaphysique.

Je dois aussi, mon cher monsieur Mill, vous avouer naïvement que, malgré votre autorité spéciale, je continue à penser que les préjugés nationaux ont beaucoup concouru au mauvais accueil qu'éprouva, l'an dernier, en Angleterre, notre projet de revue positive. L'unanimité que vous reconnaissez exister sur le continent quant au reproche plus profond mérité, à cet égard, par les esprits anglais, me semblerait déjà un puissant motif de présumer la réalité d'une opinion si véritjable d'après l'observation journalière ; car, sans cela, d'où résulterait cet étrange accord au milieu de tant de dissidences ?

Mais la saine appréciation comparative de l'ensemble du passé européen confirme spontanément ce jugement empirique, en indiquant les grandes et nombreuses influences qui, depuis la Un du moyen âge, et surtout pendant les trois derniers siècles, ont dû, en tous sens, déterminer, en Angleterre, une nationalité plus intense et plus exclusive que chez aucune autre section de la famille occidentale. Votre persuasion personnelle qu'un tel esprit y est, au contraire, moins dominant que partout ailleurs ne me semble, à vrai dire, qu'une nouvelle vérilication involontaire de Topinion commune;

516 COMTE A MILL 23janv.i846.

car une prévention enracinée sur rexcellenee du caractère propre à votre nation me parait seule pouvoir en faire ainsi méconnaître le principal défaut actuel. Le cosmopolitisme exceptionnel que vous y attribuez justement à quelques esprits avancés n'est nullement incompatible, à mes yeux, avec une telle disposition ; car ce sentiment trop vague, qui conduit presque à placer de niveau les Français ou les Allemands et les Turcs ou les Chinois, ne comporte réellement qu'une respectable efficacité morale, sans pousser directement à la vraie coopération politique, qui exige le sentiment habituel d'une plus complète sympathie, à la fois mentale et sociale.

La situation fondamentale de Télite de l'humanité réclame partout Turgente prépondérance, non d'un insuffisant cosmopolitisme, mais d'ua actif européanisme, ou plutôt d'un profond occidentalisme, relatif à la solidarité nécessaire des divers éléments de la grande république moderne, comprenant toutes les populations qui, après avoir plus ou moins subi Tincorporation romaine, ont surtout participé en commun à Tinitialion catholique et féodale, et ensuite à la double progression, positive et négative, qui a partout succédé au régime du moyen âge, de façon à tendre aujourd'hui, chacune à sa manière, vers une même régénération finale. Or, je persiste à penser, après votre lettre comme auparavant, que ce sentiment indispensable de connexité et de concours reste encore plus comprimé en Angleterre que sur le continent par les préventions et animosités nationales, quoique déjà notre heureuse paix de trente ans ait beaucoup amélioré toutes les mœurs occidentales.

Une dernière explication, purement personnelle, doit

23 jaQY. 1846. COMTE A MILL 517

encore vous être rapidement indiquée, mon cher monsieur Mill, au sujet des. économies qu'on me recommande indirectement. Ni mes amis, ni même mes protecteurs ne se croiront sans doute jamais autorisés à exiger de moi aucun ôompte semblable. Mais, quoique ma conduite privoe n'ait pas plus besoin de justification que ma conduite publique, je dois tenir à rassurer votre sollicitude sur des craintes de tendance abusive ou exagérée qui n'auraient pas de fondement réel.

J'ai toujours jugé aussi absurde qu'inhumaine la disposition, trop commune chez les riches envers les pauvres, à concevoir les nécessités matérielles d'une manière absolue et uniforme, sans y apprécier assez les diversités individuelles, relatives, comme en tout autre cas, à l'organisation, à l'éducation, aux habitudes et même à la condition. C'est pour avoir cru apercevoir envers moi cette vulgaire tendance que je me suis, à certains égards, senti blessé par un jugement qui ne reposait point sur une suffisante appréciation personnelle. Vous qui, depuis quatre ans, connaissez exactement mon budget privé, et aussi mes lourdes charges spéciales, vous savez si, d'après le taux actuel du milieu où je vis, ma dépense habituelle a jamais pu offrir rien de vraiment déraisonnable, quand même mes goûts propres m'y auraient poussé. Il y a huit ans que j'ai atteint les modestes limites d'aisance que j'avais toujours conçues, du moins en continuant à m'abstenir des prévoyances lointaines. Or, sans vouloir jamais les dépasser, je tiens beaucoup, je l'avoue, à conserver des satisfactions aussi modérées, très inférieures à ce qu'ont obtenu la plupart de mes camarades. J'y suis attaché non seulement par une légitime habitude et par un juste sentiment de mon droit, mais surtout par l'in-

518 COMTE Â MILL 23jaDy. 1846.

time conviction de leur tendance à faciliter beaucoup mon essor philosophique, que troubleraient trop de mesquines préoccupations journalières. C'est pourquoi je persiste à déclarer que je ne puis, ni ne veux, à moins d'une insurmontable nécessité, me restreindre à rinsuffisant revenu que me laisse une odieuse spoliation.

Depuis le début de cette année, j'ai définitivement réduit à deux mille francs, au lieu de trois mille, la pension annuelle de ma femme; j'ai aussi pratiqué une autre économie d'environ mille francs sur mes dépenses personnelles. Mais tout cela représente à peine la moitié de ce qui m'a été ravi, et pourtant je ne puis réellement me restreindre davantage sans tomber dans la gène, ou plutôt dans la détresse. Jugez par là si je puis raisonnablement éviter de chercher quelques ressources su|)plémentaires, quoique mon élaboration philosophique doive certainement en souffrir. Ces commodes conseils d'économie ne sauraient donc empêcher la responsabilité définitive d'une telle perturbation de peser sur tous ceux qui, de diverses manières, m'ont retiré, sans motif légitime, la juste protection quMIs m'avaient d'abord accordée, et dont je me plairai toujours à proclamer avec reconnaissance l'heureuse influence initiale.

Mes passagères tribulations me laisseront d'ailleurs, comme philosophe, une pénible impression permanente, en rappelant une douloureuse expérience sociale qui témoigne combien nos riches, même les mieux disposés, se trouvent aujourd'hui, par leurs vues étroites et leurs sentiments mesquins, au-dessous de la grave situation que leur prépare un prochain avenir, dans l'inévitable lutte qu'ils auront à soutenir contre les

23 jaoY. 1846. COMTE A MILL 519

prolétaires. Les penseurs, maintenant si dédaignés, en s'efforçant alors, suivant leur noble devoir, d'adoucir autant que possible ce terrible conflit, auront ainsi à oublier leurs justes griefs spéciaux, en même temps qu'à contenir Texaspération trop excusable des classes inférieures. En laissant échapper toute heureuse occasion d'instituer une salutaire alliance entre la pensée et la richesse, on dirait que même les plus avancés de nos grands désirent secrètement i'indélinie prolongation du stalu quo actuel, où Fanarchie mentale les dispense de toute large obligation morale; ils repoussent instinctivement rindispensable avènement d'un vrai pouvoir spirituel, dont Tascendant irrésistible les assujettirait à une juste observance habituelle des devoirs sociaux qu'ils font aujourd'hui dégénérer en une vague et stérile philanthropie. Mais un aveugle égoïsme leur cache les dangers propres à cette situation transitoire, qui ne peut leur convenir qu'autant que la force leur restera pour éluder essentiellement les légitimes réclamations des prolétaires. Or, cet équilibre précaire ne saurait durer que jusqu'à ce que ces irrécusables demandes aient pu acquérir une consistance vraiment systématique, sous la direction rationnelle du positivisme, dont telle sera la plus immédiate destination active, comme je crois l'avoir démontré dans mon sixième volume.

Peut-être les riches regretteront-ils alors d'avoir mal agi envers les philosophes, qui devront protéger leur existence sociale contre une ardente réaction populaire.

Tout à vous, A'" Comte.

5f0 MILL A COMTE % Bars 1846^

LXXXIU

MILL A COMTE

(Reçu le samedi 38 mars 1846.)

Lu le mardi 7 aTril., RépoDse le mercredi 6 mai.^ Ecrit, eo outre, le loadi 10 août, ao sujet du sOence exceptionnel.)

India House, le '26 mars 1^16.

Mon cher Monsieur Comte,

Je n'ai pas jugé nécessaire de répondre promptement à votre lettre du 24 janvier. Il m*a semblé inutile de prolonger la discussion sur le sujet spécial de votre lettre. INous avons suftis;imment fait connaître Tun à Tautre notre façon de penser. Cette communication n'a nullement diminué la divergence qui existait d'abord, et qui concerne, comme vous avez reconnu, les sentiments autant que les idées et les principes. Je bornerai donc ma réponse à quelques explications sur ce qui, dans votre lettre, me regarde personnellement, sans quoi vous pourriez croire que j'accepte vos observations comme fondées, ou que je les repousse sans raison aucune, ne pouvant y répondre.

D'abord, il est certain qu'il n'y a pas eu, comme vous semblez le croire, de malentendu sur la nature de la coopération pécuniaire que vous espériez obtenir en Angleterre pour le projet de revue. Vous avez alors très clairement expliqué la nature du projet, et indiqué les

26 mars 1846. MILL A COMTE 521

ressources pécuniaires nécessaires pour le mettre en exécution. Votre lettre a été soumise à MM. Grote et Molesworth. Ils ont dû croire, et ils ont certainement cru, en effet, que cela équivalait à leur faire la proposition de fournir eux-mêmes les fonds, en tout ou en partie. J'ai ensuite demandé spécialement à M. Grote son avis sur la possibilité d'obtenir ces fonds, et c'était l'inviter, autant que je trouvais convenable de le faire, à se prononcer sur sa coopération personnelle. Il s'en est abstenu en pleine connaissance de cause.

En second lieu, je ne dois pas passer sous silence quelques-unes de vos observations sur Tintensité particulière que vous attribuez aux préjugés nationaux en Angleterre. Votre opinion à cet égard, loin d'être aucunement affaiblie, vous conduit à ne voir dans ma persua* sion contraire qu'un nouvel exemple du fait que vous croyez signaler, puisque, dites-vous, une prévention nationale sur l'excellence du caractère propre à la nation anglaise, vous parait seule pouvoir en faire ainsi méconnaître le principal défaut actuel. Vous me pardonnerez si je dis que la supposition que vous faites à mon égard est propre à faire sourire tous ceux qui connaissent un peu la tournure habituelle de mes idées et de mes sentiments. Je suis depuis longtemps dans une espèce d'opposition ouverte contre le caractère national anglais, qui, à plusieurs égards, m'est antipathique, et à qui je préfère, à tout prendre, le caractère français, allemand ou italien. Vos propres expressions témoignent assez combien je sens plus profondément que vous les défauts du caractère anglais, puisque vous regardez comme le plus grand de ses défauts les préjugés nationaux, tandis que moi je lui en trouve d'autres plus graves, plus fondamentaux, et surtout plus dirficile3

522 MILL A COMTE 26 mars 1846.

à corriger. Je crois au reste que, sans devenir suspect de prévention nationale, on peut faire beaucoup moins de cas que vous ne faites de Topiniou générale du continent en pareille matière.

Il est fort naturel que les étrangers se trompent sur le caractère d'un peuple : le nôtre, très peu expansif, offre moins de prises à l'observation qu'un autre ; et comme les peuples continentaux se ressemblent beaucoup plus entre eux qu'ils ne ressemblent aux Anglais, ils doivent se comprendre mieux, et se juger mutuellement avQc moins d'inexactitude qu'ils ne jugent l'Angleterre. Pour moi, qui, depuis ma première jeunesse, me suis occupé d'étudier le caractère anglais, j'aurais peine à vous dire combien les observations faites là-dessus par les étrangers les ^plus éclairés, même quand elles sont justes, me semblent superficielles, et jusqu'à quel point, même lorsqu'il y a lieu à des criliques sévères, toutes celles que je lis me paraissent manquer le but, en donnant une interprétation française ou allemande à des phénomènes anglais. On donne aux Anglais également des défauts et des qualités qu'ils n'ont pas ; souvent ceux qu'on leur donne sont l'exact contraire de ceux qu'ils ont réellement.

Pour en venir maintenant à l'explication que vous donnez de nos différences d'opinion sur la seule question biologique et sociale que nous avons expressément discutée en sens contraire, celle de la prétendue infériorité intellectuelle des femmes. Vous vous rendez raison de ce dissentiment par Tinsuffisance de mes études et de mes méditations biologiques. Je pense qu'il y a, sous ce rapport, quelque malentendu. Je ne crois pas avoir moins étudié la biologie que toutes les autres sciences fondamentales. Je crois la connaître à

)iS mars 1846. MILL A CONTE 523

peu près aussi bien. Je connais assez bien la méthode et les principales généralités de toutes, y compris la biologie. Peut-être même je me tiens plus au courant des derniers progrès de cette science que de ceux des autres. Quant aux méditations, c'est surtout, chez moi, sur les questions biologiques qu'elles portent. Mais enfin, que mes connaissances anatomiques et physiologiques répondent ou non à Tidée que vous vous en faites de votre point de vue, il m'est également, du mien, permis de croire que j'ai plus étudié et mieux apprécié, à certains égards, la théorie des phénomènes intellectuels et moraux que vous n'avez dû le faire, vu le mépris que vous professez pour la psychologie, dans laquelle vous comprenez toute étude directe des phénomènes mentaux en faisant abstraction de leurs conditions organiques. Donc, en supposant, de votre part et de la mienne, une chance égale d'insuffisante compétence, je croyais avoir fait la part, sans prévention aucune, de nos points de vue respectifs. Je pense que j'aurais pu réclamer pour moi-même la supériorité de chances, à aussi bon droit que vous la réclamez pour vous : et même h meilleur droit peut-être, puisque, de mon côté, je ne méprise pas vos avantages, comme vous méprisez les miens ; je m'occupe, au contraire, de me les donner à moi-même, en augmentant, autant que possible, mes connaissances biologiques, ce qui, je le remarque par parenthèse, au lieu d'affaiblir mes convictions antécédentes, n'a tendu jusqu'ici qu'à les fortifier. Quant à l'appui que vous croyez tirer de la concordance entre vos conclusions philosophiques et l'opinion vulgaire, il me semble que l'existence d'une opinion ne peut en faire présumer la vérité que dans le cas où Ton ne pourrait donner d'autre explication rai-

S24 MILL A CXNiTE 25 mxrs 1846.

sonnable, de son existence, comme vous le reconnaissez vous-même par rapport aux opinions religieuses, et dans bien d autres cas encore.

Quoi qu'il en soit, je tends de plus en plus à faire de Tétude des fonctions intellectuelles et morales ma principale occupation philosophique, en la menant toutefois, comme vous le conseillez, de pair avec les spéculations sociales : car je reconnais pleinement qu'on ne peut pas connaître Thomme individuel en faisant définitivement abstraction de la société, dont il est indispensable de savoir apprécier philosophiquement les diverses influences. Toutefois, je persiste à croire que la sociologie, comme science, ne peut plus faire aucun progrès capital, sans s'appuyer sur une théorie plus approfondie de la nature humaine. La force des circonstances peut amener des améliorations pratiques importantes, mais la théorie sociologique ne me parait comporter actuellement que des progrès secondaires, tant qu'on ne s'occupe pas en même temps de perfectionner la théorie intellectuelle et morale de l'homme. Je tâche de payer mon tribut à ces progrès secondaires par le traité d'économie politique dont je m'occupe, et qui s'avance rapidement. A|)rès cela, je destine mes principaux efforts à cette autre grande tentative, et je me propose bien de ne négliger aucun genre d'études qui puisse me rendre plus propre à la poursuivre.

L'élection annuelle d'examinateur doit avoir eu lieu : quel en a été le résultat ? Aurait-on réparé l'injustice commise envers vous? ou est-ce un parti pris que d'y persévérer ?

Tout à vous,

J. S. MiLL.

6 mai 1846. COMTE A MILL 525

COMTE A MILL

Paris, le mercredi soir 6 mai 18i6.

Mon cher Monsieur Mill,

Votre dernière lettre me détermine à ne pas insister davantage, du moins quant à présent, sur un sujet très important sans doute, et même actuel, mais envers lequel l'expérience m'apprend qu'il faut renoncer à tout espoir immédiat d'un suffisant accord entre vous et moi.

Le noble essai d'un digne patronage systématique qui fut commencé envers moi en 4844 m'avait conduit à penser que le moment était venu d'instituer, par un premier exemple décisif, une sorte de généreuse solidarité entre les penseurs et les riches, qui pût garantir une indispensable liberté philosophique contre les attentats oppressifs des coteries dominantes. Sans un tel but général, je me serais borné, dès le début, à combler les embarras passagers que me suscite une infâme spoliation, en recourant seulement, comme je le fais aujourd'hui, à mes amis personnels. Mais l'importante garantie sociale que je me suis efforcé d'introduire à cette occasion, quoique vraiment appropriée aux principaux besoins de notre temps, ne pouvait naturellement avoir d'efficacité réelle que par une pleine spontanéité

5% COMTE A MILL 6 mai 1846.

de ses divers coopérateurs. L'événement me prouve que cette condition fondamentale n'est pas encore assez remplie, du moins dans le cercle très restreint de mon action immédiate.

Que cela tienne à une insuflisante élévation de sentiments, ou à l'importance exagérée qu'on accorde à d'inévitables dissidences secondaires, je reconnais maintenant la nécessité d'ajourner cette nouvelle tentative philosophique, dont les appuis indispensables sont jusqu'ici trop peu préparés. xMais, vu l'utilité réelle d'un tel projet, je me réserve de le reprendre plus ou moins prochainement, sous un aspect général, et avec tous les avantages de la publicité directe, en écrivant, pendant quelque intermittence de ma grande élaboration philosophique, un court opuscule spécial «tir les devoirs actuels des riches envers les penseurs, sans y faire d'ailleurs aucune allusion fâcheuse à l'événement privé qui m'en a suscité l'occasion initiale.

Quant au projet de revue positive, que je persiste à regarder comme ayant été trop vulgairement apprécié jusqu'ici, je suis tout disposé, ainsi que M. Littré, à m'occuper de sa réalisation aussitôt que l'importance en aura été assez sentie dans un milieu quelconque. Ce temps est peut-être moins éloigné que nous ne pouvions le croire, si j'en juge du moins par un concours spontané de récents symptômes favorables à la saine appréciation du positivisme systématique. Parmi les indices d'une meilleure disposition des esprits d'élite dans tout rOccident, vous remarquerez, je crois, avec autant de joie que de surprise, la noble démarche qui me vient de la Hollande, et dont la double copie ci-jointe vous donnera une idée suffisante. Des témoignagesaussi complets et aussi solennels me semblent annoncer, chez certains

6 mai 1846. COMTE A MILL 527

hommes d'élite, une disposition très voisine de celle qui ferait directement sentir la nécessité de coopérer, soit par la plume, soit par Targent, à une sérieuse tentative d'activé propagation du positivisme, d'après son application périodique au cours actuel des choses humaines, intellectuelles ou sociales. Vous apprendrez avec un juste intérêt personnel que l'épigraphe de cette honorable publication hollandaise a été puisée dans votre important traité de 4843. Ces messieurs ont choisi le fameux passage comparatif, and, the greatest ofall, etc., qui m'a valu, au moins autant que l'astronomie sidérale, l'irrévocable rancune d'Herschel le fils.

Je vous indique d'abord cette précieuse manifestation afin de vous adoucir d'avance la triste annonce du coup affreux qui, dix jours auparavant, voua à la douleur, ou du moins à une profonde mélancolie, tout le reste de ma vie privée. Le 5 avril, j'ai vu expirer, au début de sa trente-deuxième année, Tincomparable amie à laquelle s'adressa, Tan dernier, ma lettre philosophique sur la commémoration sociale, que je vous communiquai en juillet. Maintenant que cette confidence n'appartient, hélas ! qu'à moi seul, je puis indiquer à un cœur aussi propre que Test le vôtre à me bien comprendre, qu'il s'agissait là de mon premier et dernier amour, quoique cette affection soit d'ailleurs restée toujours, de part et d'autre, non moins pure que profonde.

Dans mon fatal mariage, il n'y avait eu, jadis, qu'une générosité exagérée, par suite d'une apparente confiance totale. Au fond, mon cœur, quoique toujours dévoré de besoins sympathiques, était exceptionnellement resté vierge jusqu'à mes premières relations avec cette éminente dame, dont la concordance organique se trouvait fortifiée par une triste conformité de situation morale,

528 COMTE À MILL 6 mai 1846.

quoique son malheur domestique surpassât beaucoup le mien, et fût, du reste, encore moins mérité.

L'invasion décisive de cette vertueuse passion coïncida, Tan dernier, avec Félaboration initiale de mon second grand ouvrage. Vous concevez ainsi la vraie gravité d'une crise nerveuse qui jusqu'ici vous était imparfaitement connue, et dans laquelle j'ai couru un véritable danger cérébral, dont d'énergiques souvenirs personnels m'ont heureusement préservé, sans aucune vaine intervention médicale, par la seule assistance du sévère régime que j'ai introduit, à cette occasion, pour tout le reste de ma vie.

Sauf cet inévitable début, je sentais avec délices l'admirable harmonie spontanée de cette affection privée avec ma mission publique, au moment où je commençais une nouvelle carrière philosophique, où le cœur, comme je vous l'annonçai, aura désormais au moins autant de part naturelle que l'esprit lui-même.

Jusqu'alors c'était mon office social qui seul avait compensé ma fatalité domestique. Depuis un an, je voyais, au contraire, ma vie privée contribuer profondément à améliorer ma vie publique, en me faisant subir, quoique tard, une intime initiation affective, dernier complément indispensable de mon entière préparation philosophique, et sans laquelle je ne pouvais remplir assez ma mission finale pour le service fondamental de la grande régénération humaine. Ma noble et tendre Clotilde, douée des plus hautes facultés mentales et morales, était disposée à devenir spontanément, sous ma direction, ma digne collègue dans cette nouvelle phase de ma vocation sociale. Pour vous donner une idée de sa double élévation, il me suffirait de vous apprendre que, malgré les plus énergiques et légitimes

ô mai 1846. COMTE A MILL 5'i9

motifs personnels de maudire Tindissolubilité du mariage, elle avait, d'après mes sommaires remontrances initiales, sérieusement voué l'ensemble de sa carrière littéraire à compenser, à sa manière, les ravages moraux exercés, à cet égard, par les déplorables aberrations contemporaines d'un beau talent féminin, dont elle était, j'ose l'assurer, digne de triompher finalement.

Vous pouvez ainsi concevoir toute l'immensité de ma perte, et je puis ajouter que l'humanité n'est pas, au fond, moins cruellement frustrée, quoiqu'elle ne puisse soupçonner la vraie valeur du précieux organe qui vient de lui être ravi. A l'âge où j'avais dû renoncer déjà à tout sérieux espoir d'un véritable bonheur privé, je commençais à obtenir une incomparable félicité, que jamais je n'avais môme osé rêver ! La voilà brusquement détruite, au moment où les vexations de sa famille allaient déterminer mon éternelle amie à se rapprocher davantage de moi !...

11 m'a fallu toute la puissance de mes convictions philosophiques contre le suicide, fortifiée du sentiment fondamental de la haute mission sociale qui me reste à remplir, pour survivre sans hésitation à une telle catastrophe. M. Lewes, qui m'a vu le lendemain, pourra vous dire combien il m'a trouvé déjà ferme et résigné, puisque je n'ai pas même contremandé ainsi le rendez-vous spécial que je lui avais assigné quelques jours auparavant.

Cette horrible épreuve m'a aussi permis de mesurer l'inaltérable consistance actuelle de ma santé cérébrale, qui, après avoir résisté à un pareil coup, se trouve certes à l'abri de toute atteinte ultérieure. Mais je sens profondément, et de plus en plus, que l'âge des pas-

J. s. Mill et Âug. Comte« 34

.H30 COMTE A MILL 6 mai 1846.

sions privées vient de se terminer pour moi : il ne pouvait mieux finir. Je ne puis espérer d'autres satisfactions intimes que celles résultées du culte assidu des purs et nobles souvenirs que me laisse à jamais cette incomparable année de vertueuse tendresse réciproque. La vie publique doit désormais employer seule tout le trésor de saintes affections qui s'est ainsi développé en moi. Sous ce rapport, j'ose dire que je n'ai rien perdu d'essentiel qu'une noble assistance sociale. Le perfectionnement fondamental dû à révolution décisive de la vie affective était déjà réalisé suffisamment ; j'espère qu'il portera d'assez grands fruits pour que j'en puisse faire un digne hommage solennel à la mémoire adorée.

Son admirable modestie avait enfin accepté la dédicace publique d'un ouvrage où sa douce influence eut tant de part involontaire. Notre irrévocable séparation ne saurait me dégager de cet heureux devoir. Il me fournira une transition précieuse de ma douleur à mon travail. En y expliquant convenablement, aux êtres dignes de la bien comprendre, cette puissante stimulation des sentiments publics par les affections privées, j'aurai d'ailleurs l'occasion d'indiquer sommairement au monde la portée de la perte inaperçue qu'il vient de subir.

Ma principale joie personnelle consisterait maintenant à obtenir que son nom devint enfin inséparable du mien dans les plus lointains souvenirs de l'humanité reconnaissante.

Pour vous indiquer à quel point je domine déjà mon irrévocable mélancolie, il me suffira de vous dire que je viens de reprendre au même lieu mon cours public du dimanche, interrompu en février par la démolition de la salle où je le faisais depuis quinze ans. J'y donne cette année, sans aucune opposition du gouvernement,

6 mai 1846. COMTE A MILL bSi

et à la grande satisfaction de mon auditoire, une extension plus considérable et une physionomie plus prononcée à mon préambule philosophique, auquel je consacrerai encore cinq séancesdedeux ou trois heures, quoiqu'il en ait eu quatre avant la suspension. Qet ejisemble de neuf séances me permet, comme vous le sentez aisément, une sommaire exposition vraiment suffisante de Tesprit fondamental, à la fois philosophique et politique, propre au positivisme systématique.

Afin de la mieux animer, j'y ai pris ouvertement l'offensive contre les métaphysiciens, soit psychologues, soit idéologues, mais surtout contre les premiers, qui aujourd'hui dominent ici. Continuer, après Voltaire et Diderot, la guerre spéciale et directe contre la théologie, c'est maintenant, en France, s'acharner sur un cadavre, ou du moins sur un agonisant.

Il n'en est pas de même, à beaucoup près, du déisme psychologique, qui seul maintient encore, chez les tètes actives, les bases fondamentales de l'esprit religieux, tout en ruinant, par son inconséquence caractéristique, ses vraies conditions sociales. Mon attaque générale a déjà retenti assez pour forcer ces insolents personnages à rompre enfin le silence concerté par lequel ils voudraient étouffer Tinfluence de mes travaux, au moins dans la sphère de la presse périodique, essentiellement soumise encore à leur ascendant habituel. Un de leurs principaux organes prépare, pour la Revue des Deux Mondes, un examen développé de mon grand ouvrage, sans être arrêté par le souvenir de réminent travail de Littré. Je n'ai pas besoin de vous expliquer ma résolution naturelle de maintenir, envers cette nouvelle appréciation française, mon heureux ré-

r>32 COMTE A MILL 6 mai 1846.

gime d'abstinence littéraire, dont j'ai fait, en faveur de l'autre, une exception si méritée. Hais, sans même m'en enquérir aucunement, je serai bien aise qu'il s'élève, à ce sujet, dans notre revue la plus répandue, une discussion propre à propager beaucoup la lecture, ou du moins la connaissance, démon livre fondamental.

Le dernier numéro de cette revue contient, de Littré, un important article, que je lui ai promis de lire, sur son audacieuse critique radicale de la prétendue sagesse créatrice, en ce qui concerne l'organisme animal, et surtout humain, à proj)os de la Physiologie de Miïller.

Cette remarquable publication me semble très propre à indiquer aux Anglais le vrai degré de liberté philosophique dont la France jouit aujourd'hui, sans aucun exemple antérieur ni extérieur, par l'heureux concours de riusouciance officielle avec l'indifférence populaire. Un tel article ne fait réellement courir aucun danger quelconque à son auteur, ni dans sa juste considération publique, ni même dans sa position légale comme membre rétribué d'une commission historique. Ainsi qu'il me le disait tout à Theure, il suffit ici aujourd'hui d'oser convenablement tenir un pareil langage pour que personne ne puisse vraiment l'empêcher, même dans une revue qui est, à beaucoup d'égards, dévouée au gouvernement. Les philosophes qui se plaindraient des entraves extérieures n'auraient donc chez nous qu'à reconnaître involontairement leur défaut de courage intérieur, ou de convictions arrêtées. Il est certainement fort regrettable qu'une insuffisante appréciation des caractères et des besoins propres à la situation actuelle ne permette point aux puissants particuliers anglais d'utiliser, dans l'intérêt commun de l'Occident, cette heureuse ^propriété du milieu français, pourcons-

6 mai 1846. COMTE A MILL 533

tituer un digne organe périodique de la véritable émancipation mentale. Un tel avantage nous est assez radicalement inhérent pour qu'il doive essentiellement résister à tous les orages politiques qui peuvent prochainement survenir ici, quoiqu'il fût exposé à quelque altération passagère, en cas d'ascendant éphémère soit des chrétiens, soit surtout des déistes.

La cordiale sollicitude exprimée, à la fin de votre lettre, sur ma situation personnelle, m'oblige à ne pas terminer sans vous donner, à ce sujet, quelques sommaires indications spéciales, qui compenseront assez mon long silence antérieur. Mes embarras immédiats sont vraiment graves, depuis que j'ai accompli les économies mentionnées dans ma lettre de janvier, et au delà desquelles commencerait pour moi la détresse réelle, que j'ai résolu d'éviter, à moins d'impossibilité totale.

La douloureuse catastrophe qui vient de frapper mon cœur a même exercé, sous cet aspect financier, une petite réaction nouvelle, en suscitant un puissant obstacle moral à une autre réduction de quatre ou cinq cents francs que je comptais encore faire bientôt, sans aucune gêne sérieuse, sur le prix annuel d'un appartement trop considérable pour mes seuls besoins, mais auquel se rattachent maintenant des souvenirs qui constituent à jamais la plus précieuse partie de mes intimes richesses. Quoi qu'il en soit, vous concevez que cette condition accessoire aggrave réellement bien peu les principales difficultés matérielles de ma situation temporaire, qui déjà me forçait, pour d'autres motifs vraiment insurmontables, de recourir à l'assistance actuelle de mes amis personnels. Sauf cette pénible nécessité, je n'ai d'ailleurs aucune inquiétude sérieuse

534 COMTE A NILL 6 mai 1846.

8ur mon avenir. La démission qui avait fait vaquer, en septembre, le poste de directeur des études polytechniques a été retirée à temps par le titulaire, en sorte que le conseil dirigeant n'a eu nullement à voter sur ma candidature officielle à cet égard, ni au sujet des mutations consécutives.

Mais j'ai de plus en plus la certitude morale que ce corps est très disposé maintenant à réparer, dès la première occasion opportune, l'iniquité commise envers moi, et qui ne fut, comme je vous l'expliquai alors, qu'une sorte de surprise légale, imprévue même pour mes ennemis. D'ailleurs, la plupart de ceux qui votèrent là contre moi, sauf quatre ou cinq agents ou complices dévoués du sullan de l'Observatoire^ ont changé de disposition, d'après le mauvais effet qu'a produit cette spoliation, soit chez la jeunesse polytechnique, soit auprès de tous les juges impartiaux et respectables.

La rare modération que j'ai su obstinément conserver, en un cas où j'avais tant de droits à éclater publiquement, comme mes ennemis l'avaient présumé, a beaucoup contribué à consolider et développer ces tendances favorables. Dès la consommation de cette infamie, vous savez que je ne me suis pas regardé comme définitivement proscrit. Fort du suffrage solennel de mes chefs, auxquels seuls j'ai dû en appeler jusqu'ici, on me voit attendre avec patience la seule décision vraiment linale, celle qui résulterait d'une occasion offerte à la réparation. Si alors l'injustice se consommait, j'invoquerais dignement une opinion publique qui serait alors mon unique ressource ; mais je ne l'en occuperai pas auparavant, dusse -je attendre longtemps encore.

Du reste, tout le monde s'attend ici à ma prochaine réintégration, peut-être même assez tôt pour faire, en

Q mai 1846. COMTE Â MILL K35

juillet, les examens de 4846. Cela ne dépend que de la démission attendue du septuagénaire dont je vous ai parlé. Quant à Tintrus qu'on m'a substitué, je ne désire nullement qu'on établisse, en l'écartant pour moi, un nouvel exemple fâcheux de l'instabilité inhérente à cette sotte formalité de réélection annuelle, et j'espère qu'on le gardera tant que son service ne méritera pas l'exclusion. Si cela retarde peut-être un peu ma propre réintégration, j'y gagnerai, par la justice, plus de facilité à obtenir l'inamovibilité, que je veux demander personnellement aussitôt que je serai réinstallé. Je conserve, d'ailleurs, toutes mes espérances antérieures quant aux deux autres postes polytechniques dont je vous parlai auparavant. Tout le monde convient que j'ai plus de droits que personne à chacune de ces trois places, dont le revenu est presque identique. Mais, envers toutes trois, il faut que j'attende sans impatience une vacance qui ne dépend pas de moi.

Ainsi mon heureuse insouciance philosophique est, au fond,trf;s légitime quant à l'avenir. Pour le présent, qui seul m'embarrasse réellement, mes douces préoccupations de cœur m'ont rendu, entre autres services essentiels, fort peu sensible, depuis un an, à des atteintes qui autrefois m'auraient beaucoup troublé passagèrement ; et vous concevez qu'une diversion non moins puissante résulte désormais, à ce misérable égard, de ma noble affliction éternelle.

Tout à vous,

A'' Comte.

536 COMTE A MILL 10 août 184».

COMTE A MILL

Parts, le lundi 10 août 18'i(«.

Mon cher Monsieur Mill,

En réponse à votre dernière lettre (du 26 mars), je vous ai écrit, il y a trois mois (le mercredi soir 6 mai), une longue lettre fort importante, à mes yeux, sous plusieursrapports, tant publics que privés. Votre silence à ce sujet commence à m'inquiéter gravement, comme étant déjà plus prolongé qu'en aucup autre cas antérieur, depuis cinq ans que dure notre précieuse correspondance. Quoique les accidents de poste soient heureusement devenus très invraisemblables, ils restent encore strictement possibles, et ce long délai m'a d'abord fait craindre que ma lettre ne vous fût point parvenue. Toutefois, si cela était, vous m'auriez sans doute écrit déjà pour me faire expliquer un silence qui, dans cette hypothèse, devrait vous paraître durer depuis le 23 janvier, date de ma dernière lettre répondue.

A la vérité, votre ancien collègue, M. Williamson, qui m'est enfin venu voir récemment avec son fils, m'a fait penser que ma lettre du 6 mai pourrait bien vous avoir trouvé absent de Londres, et même d'Angleterre, par un de ces congés annuels dont je me féliciterais pour votre santé que vous eussiez contracté la scrupuleuse habitude.

10 août 1846. COMTK A MILL 537

Mais je sais, d'un autre côté, que vos absences ne sont pas d'ordinaire aussi prolongées, et je présume d'ailleurs que, si une exception avait eu Heu à cet égard, vous m'en auriez averti, au moins indirectement. ' Je suis ainsi conduit à regarder malheureusement comme la plus probable la pire supposition, en attribuant cette anomalie à une sérieuse perturbation de votre santé. Cette conjecture m'alarme d'autant plus que, malgré mon abstinence de journaux, je viens d'apprendre que l'on s'inquiète, à Londres, du choléra; l'absence de nos amis Âustin, actuellement en campagne, ne me permet pas de recevoir à ce sujet de justes informations spéciales ; je me décide donc à vous écrire aujourd'hui ce court billet, uniquement destiné à dissiper les incertitudes et les inquiétudes suscitées par votre silence exceptionnel.

Tout à vous, A^' Comte.

Suivant mon usage, je n'ai nullement pris copie de ma longue lettre du 6 mai. Mais si elle était vraiment perdue, je croirais pouvoir de mémoire vous la restituer essentiellement, son importance spéciale me Tayant naturellement rappelée.

538 MILL A COMTE 13 août 1S46.

M[LL A COMTE

(Reçti le samedi 15 août 1816.) (R(''l>ondu le jeudi 3 septembre.)

India House, le 13 août 1846.

Mon cher Monsieur Comte,

Votre petit billet du 10 m'est parvenu la veille même du jour que j'avais fixé définitivement pour rompre un silence eftectivement très prolongé. La cause du retard n'a pas été une perturbation quelconque de ma santé, qui est restée à peu près comme à l'ordinaire. Ce fut d'abord une de ces absences occasionnelles (quoique non strictement périodiques), auxquelles vous faites allusion : ensuite, après mon retour, je me suis trouvé accablé d'occupations, qui m'ont fait différer de jour en jour la lettre qui vous était due. Ces occupations pressantes ne se sont terminées qu'hier, et je vais maintenant pouvoir reprendre mon travail d'économie politique, suspendu depuis deux mois, et que j'espère désormais pouvoir continuer sans intermission jusqu'à sa complétion définitive.

Votre lettre du 6 mai contenait en effet des choses graves, auxquelles je n'aurais pas manqué de répondre promptement, si j'avais cru pouvoir par là donner quelque soulagement sympathique à une juste et pro-

13 août 1846. MILL A COMTE 839

fonde douleur. Je sais ce que doit être, pour tout homme capable d'une affection profonde, un événement tel que celui que vous m'avez annoncé. Mais de pareils malheurs, quand ils sont réels et fondés, ne me paraissent comporter d'autre soulagement que le triste aifaiblissement spontané qui suit du temps et de la réflexion. La perte d'une unique sympathie personnelle est toujours au-dessus ou au-dessous de toute consolation. C'est une blessure dont la gravité ne saurait être appréciée que par celui qui la subit.

Quant au reste du contenu de votre lettre, je trouve,* dans la publication hollandaise que vous m'indiquez, et dans la lettre dont vous m'avez envoyé copie, une nouvelle preuve du progrès des idées positives en Europe. On s'attendrait peut-être moins qu'ailleurs à un tel témoignage dans un pays comme la Hollande, qui semblait ne plus s'intéresser aux questions spéculatives, et dont le développement philosophique a, sans contredit, beaucoup perdu à l'isolation littéraire où elle se trouve à cause de sa langue particulière, depuis que les penseurs ont renoncé à se servir d'une langue européenne. Ce signe de vie, et même d'une activité mentale assez avancée, est d'autant plus intéressant qu'il est plus inattendu. Tout indique au reste que les principes de votre grand ouvrage ont pris irrévocablement leur place dans la discussion européenne, et que rien désormais ne pourra les étouffer. Dès que ce point a été atteint, tout est fait. C'est tout ce que les penseurs peuvent accomplir, ou sont tenus à accomplir pour leurs idées. Dès qu'elles sont écoutées, dès que les partisans des doctrines contraires sont forcés delçs connaître et d'en tenir compte, la cause est gagnée ; elles deviennent dès lors une force sociale réelle, et plus ou moins

540 MILL A COMTE 13 août 1864.

puissante, en raison de la portion de vérité et d'importance réelle qui leur appartient. La critique systématique que vous m^annoncez devoir être faite de votre ouvrage par un des principaux organes de Técole métaphysique indique encore plus décidément que vous en êtes venu là. Je crois que ce temps va bientôt arriver aussi pour moi, quoique je n*aie encore éprouvé que des attaques très faibles. Je m'efforce, au reste, d'en hâter le moment par récrit dont je m'occupe actuellement, écrit plus en rapport que le premier avec Tesprit pratique et politique de TAngleterre, et où je m'abstiendrai encore moins que dans l'autre de heurter les opinions reçues. Je crois le temps très favorable pour toute doctrine nouvelle capable de soutenir une discussion approfondie. Toutes les anciennes idées sont, depuis peu, très visiblement déchues, aux yeux mêmes de tout le monde, et Ton demande à grands cris des principes nouveaux. S*il y avait ici seulement deux ou trois hommes généralement considérés, qui fussent moralement et intellectuellement au niveau des besoins de l'époque, nous pourrions espérer de conquérir bientôt la liberté dont la France jouit heureusement, celle de tout dire. C'est surtout ce qui nous manque à présent, car les seules questions qui ne font point aujourd'hui de progrès sont celles dont l'opinion interdit toute véritable discussion.

Tout à vous,

J. S. MiLL.

2 sept. 1846. COMTE A MILL 541

COMTE A MILL

Paris, le mercredi 2 septembre 1846.

Mon cher Monsieur Mill,

Ce billet est uniquement destiné à introduire auprès de vous une noble Polonaise, M'^* de Haza, aussi recommandable par Télévalion de ses idées que par la délicatesse de ses sentiments.

Si vous pouvez lui être de quelque utilité pendant son court séjour à Londres, je vous en aurai une véritable reconnaissance personnelle.

Notre commune amie, M""* Âustin, à laquelle je dois Tavantage de connaître M"® de Haza, se joindrait certainement à moi, sans son absence actuelle, pour une telle recommandation.

Tout à vous,

A'" Comte.

849 COMTE A MILL 3 sept. 1S46.

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