VIII LETTRES INÉDITES DE J. S. MILL
la misère, ce devoir ne subsislc-t-il pas en iS^S? Comte se fonde, pour l'exiger, sur un principe établi par lui dans sa doctrine sociale. Le corps sacerdotal (dont Comte est le plus haut, et même, jusqu'à présent, l'unique représentant) n'ayant point d'occupation lucrative, et tout entier à sa fonction de pouvoir spirituel, doit être soutenu matériellement par le reste du corps social. Et, jusqu'à ce que le régime positif soit définitivement établi, cette obligation incombe aux capitalistes et aux banquiers qui se sont ralliés à la philosophie positive.
Mill n'y contredit pas. Mais Comte se trompe sur un point de fait, et Mill lui montre son erreur. Il lui révèle que ni Grole ni Molesworth ne sont, à proprement parler, ses disciples. Ils n'ont donc contracté, de ce chef, aucune obligation envers lui. Pleins d'admiration pour son génie, ils sont bien partisans de sa philosophie des sciences, mais ils n'acceptent pas du tout sa « réorganisation sociale ». Comme Mill lui-même, ils refusent d'adhérer à la politique fondée sur la philosophie positive.
Ainsi éveillé tout d'un coup du rêve qui lui avait fait croire à l'existence d'un « foyer positiviste ') en Angleterre, Comte éprouva un vif chagrin. A ses yeux, l'ensemole de sa doctrine formait un tout indivisible. La pbilosopnie était la
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base qui supportait la morale et {apolitique. 11 ne comprit jamais qu'on s'arrêtât à la première, en rejetant le reste. Cela l'exposait à prendre toute marque de sympathie philosophique un peu vive pour une adhésion complète. Au reste, s'il s'était trompé dans le cas de Grote et de Molesworth, la faute n'en était pas à lui seul. M. Bain dit luimême que Grote tourna le dos à Comte un peu bien brusquement (i). Quoi qu'il en soit, ce fut pour Comte un double désappointement. Il perdait à la fois des ressources indispensables sur lesquelles il se croyait en droit de compter, et des disciples dont il espérait une propagande active pour sa doctrine en Angleterre. De ces deux déceptions, la seconde n'était pas la moins douloureuse. Dès lors, la correspondance entre Mill et Comte ne fit plus que languir. Mill sentait que ses efforts pour venir en aide à Comte l'exposaient à de fâcheux malentendus, et que des froissements personnels seraient difficiles à éviter. D'autre part, il s'était convaincu qu'il n'y avait guère de profit intellectuel à attendre pour lui-même des lettres de Comte, et que tout espoir d'exercer une action sur la pensée de son interlocuteur était vain. Il fut donc le premier, comme il le dit, à ralentir la correspondance. Il laissa passer plus de trois mois, lorsque Comte lui eut appris la mort de M™® de
(i) Bain, J. S. Mill, a cvilicism, etc., p. 76.