A MADAME LA COMTESSE DE MONTESQUIOU
BéiD-Saint-Germain, 4 inart 1814.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite. Je pense que, dans la position actuelle, vous ne devez pas correspondre avec la reine de Naples, ni lui donner aucune nouvelle de mon fils.
J'ai appris avec peine les bruits qu'on a fait courir sur Mme Anatole et la duchesse de Padoue; mais le seul moyen de ne pas les accréditer, c'est de ne leur donner aucune importance. Ce sont de ces bruits qui courent plus vite sur de jolies femmes, qu'ils ne s'accréditent, lorsqu'ils sont aussi absurdes. La duchesse de Padoue n'aurait pas dû quitter Paris ; il est du devoir d'une dame du palais d'être près de l'impératrice dans ces circonstances critiques. Un
(1) AFiv 900.
grand nombre a manqué à ce devoir. C'est que le sentiment des convenances et de ce que Tlionneur exige me paraît entièrement oublié en France.
Je vois avec plaisir que le petit roi est rétabli de son rhume.
Fismes, 5 mars 1814.
L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigues, lorsque la trahison ou la bctise du commandant de Soissons leur a livré cette place. Le 3 à midi, il en est sorti avec les honneurs de la guerre et a emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable, ainsi que les membres du conseil de défense ; faites-les traduire par-devant une commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu ! faites en sorte qu'ils soient fusillés dans les vingtquatre heures sur la place de Grève. Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit bien motivée, imprimée, affichée, et envoyée parlent.
J'en suis réduit à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne. Cela me fera perdre trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.
Je vous ai mandé qu'il serait convenable d'envoyer beaucoup de gardes nationales dans nos places du Nord. Je pense qu'il faut y envoyer celles de Meaux et celles d'Orléans. Elles se formeront dans ces garnisons, s'y habilleront, et deviendront de bonnes troupes, en y mettant des officiers de la ligne qui se trouvent dans ces garnisons.
Composez-moi sur le papier une armée active : P avec la garnison d'Anvers, en ne laissant dans la place que les matelots, les ouvriers du port et de l'arsenal et la garde nationale; 2'' avec le corps du général Maison ; d"" avec toutes les garnisons des places de Flandre, en n'y laissant que les gardes nationales urbaines et les gardes nationales en activité. Vous y comprendrez également la garnison d'Ostende. La garnison de Berg-op-Zoom pourra y être réunie, à l'exception d'un millier d'hommes. Je suppose que cela fera au moins 20 à 25,000 hommes. Le général Maison pourra dégager Gorcum, en retirer la garnison en abandonnant la place, et ensuite
(1) AFiv 906. — Baron Du Gassi» Supplément à la Correspondance
revenir sur la Mease en en retirant tontes les garnisons et n*y laissant que le tiers on le quart des hommes qui s'y trouvent. Avec une année ainsi organisée il doit voltiger et n'avoir aucune ligne d'opération, puisqne chaque place peut y suppléer. 11 doit être tantôt à Anvers, tantôt à Bruxelles, tantôt devant Condé et Tournay, et tantôt sur la Meuse. Le mal qu'il iera à l'ennemi est incalculable. Réitérez-lui tous vos ordres. Formes Tamiée sur le papier; envoyezle-lui, et faites-lui connaître mes intentions.
Donnez ordre que, dans les places, le service se fiMaeà la turque, c'est-à-dire que les mêmes hommes restent constamment chM^és de la défense du même poste et du même bastion, et y couchent conioM dans une caserne. Avec cette méthode, il ne faut pour garder une place que le quart des troupes nécessaires par notre manière ordinaire.
II43. — AU PRINCE EUGÈNE NAPOLÉON, vicK-aoi d'italie (1).
SoÎMont, IS mên 1814.
Je VOUS envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je reçois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de pareils sentiments sont inconcevables.
Je reçois également la lettre que vous m'écrivez, avec le projet de traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire, et faites avec lui un traité en mon nom. Ne touchez au Picmont ni à Gènes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité reste secret justjirà ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que, vingt-quatre heures après sa signature, le roi se déclare et tombe sur les Autrichiens. Vous pouvez tout faire dans ce sens; rien ne doit être épargné dans la situation actuelle, pour ajouter à nos efforts les efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra; car, après une pareille ingratitude et dans de telles circonstances, rien ne lie. Voulant l'eDibarrasser, j'ai donné ordre que le Pape fût envoyé, par Plaisance et Parme, aux avant-postes. J'ai fait savoir au Pape que, ayant demandé, comme évéque de Rome, à retourner dans son diocèse, je le lui ai permis. Ayez donc
(i) Mémoires du prince lùigè/te, U X, p. 215.
soin de ne vous engager à rien, relativement au Pape, soit à le reconnaître, soit à ne pas le reconnaître.
Reiffli, 14 mars I8U.
Vous ne m^apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question d'adresse, de régence et de mille intrigues, aussi plates qu'absurdes et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot. Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le nœud gordien à la manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz ; que je ne veux dans l'État aucune intrigue ; qu'il n'y a point d'autre autorité que la mienne, et qu'en cas d'événements pressés, c'est la régente qui a exclusivement ma confiance. Le roi (2) est faible ; il se laisse aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État et surtout à lui et à ses conseils, s'ils ne rentrent pas bien promptement dans le droit chemin.
Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un autre canal que le vôtre. Ou vous êtes bien maladroit, ou vous ne me servez plus. Sachez que, si on avait fait faire une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes ministres et ceux qui l'auraient signée. On gâte la garde nationale; on gâte Paris, parce qu'on est faible et qu'on ne connaît pas ce pays. Je ne veux point de tribuns du peuple; qu'on n'oublie pas que c'est moi qui suis le grand tribun Le peuple alors fera toujours ce qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet de toutes mes pensées.
Reims, 14 mars I8I4.
Vous avez bien répondu au roi. Mon intention est que vous
(i) AFiv 906. — Tancrède Martel, OEuvres littéraires de Sapoléon, t. II, p. 328.
(2) Le roi Joseph.
(3) AFiv 906.
3ÎU LETTRiS INEDITES DE NAPOLÉON I-. >- 1814.
n*avanciez aocun fonds sans un ordre de moi, et, en cas d^nrgente nécessité, d*une signature de la régente, qui a seule Tautorité, moi absent, et en qui seule réside entièrement ma confiance.
MINISTIB DE LA GUERBB (1).
leÎBt» 14 nan 1814.
Je ne sais pas ce que c*est que le nommé La Beaumelle ; a-t-il passé par les examens? En général, je n*approuve point qu*il y ait autour du roi aucun individu, militaire ou civil, ayant servi auprès de lui en Espagne; ces gens-là ont un esprit particulier; cela sent la faction, et je ne veux point de factions. Mon intention est même que la plupart de ses aides de camp, qui ont été en Espagne, soient employés à Tarmée, et qu*il en prenne d*autres.
Je ne puis que vous désapprouver d'avoir, sans mon ordre, donné une mission à Faipoult. Vous ne devez recevoir d'ordre que de moi, et, en cas d'urgence, que de la régente, qui a seule et exclusivement ma confiance. Toute autre marche est illégale et contraire à mes intentions.
LIEUTENANT GENERAL DE l'eIIPEREUR A PARIS (2).
Beinif, 14 man 1814.
J'ai reçu votre lettre du 12 mars. Je suis fâché que vous ayez fait connaître au duc de Conegliano ce que je vous ai écrit ; je n*aime pas ce caquetage. S'il entrait dans mes vues de mettre le duc de Conegliano ailleurs, le bavardage de Paris n'y ferait rien. La garde nationale de Paris fait partie du peuple de France, et, tant que je vivrai, je serai le maître partout en France. Votre caractère et le mien sont opposés : vous aimez à cajoler les gens et i ohéir à leurs idées ; moi, j'aime qu'on me plaise et qu'on obéisse aux miennes. Aujourd'hui comme à Austerlitz, je suis le maitre.
(1) AFiv 906.
(2) Mémoires du roi Joseph, t. X, p. 198. — Baron Du Casse, Supplémenl à la Correspondance.
Ne souffrez pas que personne cajole la garde nationale, ni que Regnaud ou tout autre s'en fasse le tribun. Je suppose cependant qu'ils font une différence du temps de La Fayette, où le peuple était souverain, avec celui-ci, où c'est moi qui le suis.
J'ai pris un décret pour lever dans Paris 12 bataillons de la levée en masse. Il faut donc qu'on n'arrête l'exécution de cette mesure sous aucun prétexte. J'écris à ce sujet mes intentions aux ministres de l'intérieur et de la police. Si le peuple s'aperçoit que, au lieu de faire ce qui lui est utile, on cherche à lui plaire, il est tout simple qu'il se croie souverain et ne conserve qu'une pauvre idée de ceux qui le gouvernent.
Reimi, 15 mars 1814.
Vous pouvez ordonner qu'à mesure que les prisonniers passent, on leur aie leurs shakos et leurs bonnes capotes, pour les donner aux soldats et gardes nationaux qui en manquent.
ARCHICUANCELIBR DE l'eMPIRB (2).
ReimB, 16 mars 1814.
J'ai reçu vos trois lettres. On n'a calomnié personne auprès de moi; car tout ce que je sais de l'affaire, je le sais par une lettre de Meneval, qui a été suivie six heures après d'une lettre de l'impératrice. Je suis assuré qu'on ne vous a pas fait conGdence de ces projets insensés, parce qu'on était sûr d'avance que vous les blâmeriez.
Le ministre de la police me fatigue par ses petites passions. Je ne connais pas d'homme plus petit ni plus partial ; il partage toutes les petites haines de sa femme. Elle en veut à la duchesse de Montebello, et toute la journée il m'écrit contre la duchesse. Il se mêle
(1) AFiv 906.
(2) lùid.
T. ir. 21
Zt% LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON I» — 1814.
de choses misérables dont il ne devrait pas se mêler, au liea de surveiller les maires (|ui se comportent mal, et d*avoir Fœil sur les grandes affaires de TÉtat.
LIEUTENANT GÉNÉRAL DE L*EMPBBEUR A PARIS (l).
FonUinebkia, S avril I8I4.
Je VOUS ai fait écrire par le grand maréchal sur la nécessité de désencombrer Blois. Que le roi de Westphalie aille en Bretagne ou du côté de Bourges.
Je pense que Madame ferait bien d'aller visiter sa Glle à Nice, et la reine Julie et vos enfants de se rapprocher de Afarseille.
La princesse de Neuchatel et les femmes des maréchaux doivent aller dans leurs terres.
Il est naturel que le roi Louis, qui a toujours cherché à habiter les pays chauds, aille à Montpellier.
Il est nécessaire d'avoir le moins de monde possible sur la Loire, et que chacun se case sans exciter de rumeur. Toute colonie émigrante en occasionne toujours chez les habitants.
La route de Provence est libre aujourd'hui et peut ne Tétre pas un jour.
Dans la note des ministres, vous ne me parlez pas de celui de la police. Est-il arrivé? Je ne sais pas si le ministre de la guerre a son chiffre. Je n'en ai pas avec vous ; ainsi je ne peux pas vous écrire des choses importantes, faute de chiffre.
Recommandez à tout le monde la plus stricte économie.
(1) AFiv 900. — Taocrède Martel, OEuvres littéraires de Napoléon, t. If, p. 3:30.