A LOUIS NAPOLEON
Ottende, 20 mai 1810.
J'ai reçu votre lettre du 16 mai. Dans la situation où nous sommes, il faut toujours parler franchement. Vous savez que j*ai souvent lu de vos pièces, qui n'étaient pas faites pour être mises sous mes yeux. Je connais vos plus secrètes dispositions, et tout ce que vous me direz en contradiction ne sert de rien. 11 ne faut pas parler de vos sentiments, de votre enfance; Pcxpérience m'a appris
(1) AFiv 884.
(2) Publiée par M. Rooquain, Napoléon et le roi Louis, p. 273.
à quoi je dois m'en tenir là dessus. La Hollande est dans une situation fâcheuse, cela est vrai. Je conçois que vous désiriez en sortir; mais je suis surpris que vous vous adressiez à moi pour cela. Ce n'est pas moi qui y puis quelque chose; c'est vous et vous seul. Quand vous vous conduirez de manière à persuader aux Hollandais que vous agissez par mon inspiration, que toutes vos démarches, tous vos sentiments sont d'accord avec les miens, alors vous serez aimé et estimé, et vous acquerrez la consistance nécessaire pour reconstituer la Hollande. Cette illusion vous soutient encore un peu. Le voyage que vous avez fait a Paris, votre retour et celui de la reine, et d'autres motifs raisonnes, font penser à vos peuples qu'il est encore possible que vous reveniez dans mon système et dans mon esprit ; mais vous seul pouvez conGrmer ces espérances et en effacer jusqu'au moindre doute. 11 n'est aucune de vos actions que vos gros Hollandais n'évaluent, comme ils évaluent une affaire de crédit et de commerce; ils savent donc à quoi s'en tenir. Lorsque être ami de la France et le mien sera un titre pour être bien à votre cour, toute la Hollande s'en apercevra, toute la Hollande respirera, toute la Hollande se trouvera dans une situation naturelle ; cela dépend de vous seul. Depuis votre retour, vous n'avez rien fait pour cela. Voulez-vous savoir quel sera le résultat de votre conduite? Vos sujets se trouveront ballottés entre la France et l'Angleterre; ne sachant à quel espoir se livrer, quels souhaits former, ils se jetteront dans les bras de la France et demanderont à grands cris la réunion, comme un refuge contre tant d'incertitude et de bizarrerie. Votre gouvernement veut être paternel; il n'est que faible. Je n'ai trouvé en Brabant et Zélande que l'administration la plus incohérente. En Zélandemême, où tout est hollandais, on est content d'être attaché à un grand pays et de se voir arraché à une fluctuation qui était inconcevable pour ce peuple. Pensez-vous que la lettre que vous avez fait écrire à Mollerus, et l'assurance que vous lui donnez de votre affection au moment où vous le destituez, vous donnera de la considération dans le pays? Détrompez-vous. Tout le monde sait que hors de moi il n'y a point de crédit, que hors de moi vous n'êtes rien. Si donc l'exemple que vous avez eu sous les yeux à Paris, si la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à mon but, sans qu'aucune considération puisse m'arréter, ne vous ont pas changé, ne vous ont pas éclairé, que voulez-vous que j'y fasse? Ayant la navigation de la Meuse et du Rhin jusqu'à l'embouchure de ces fleuves, je puis me passer de la Hollande; la Hollande ne peut se passer de ma protection. Si, soumise à un de mes frères,
attendant de moi seul son salut, elle ne trouve pas en lui mon image; si, quand vous parlez, ce n'est pas moi qui parle, vous détruisez toute confiance dans votre administration; vous brisez vous-même votre sceptre. Croyez que Ton ne trompe personne. Voulez-vous être dans la voie de la bonne politique? Aimez la France, aimez ma gloire; c'est Tunique manière de servir le roi de Hollande. Sous un roi, les Hollandais ont perdu les avantages d'un gouvernement libre; vous étiez donc pour eux un port; mais ce port, vous Tavez gâté de gaieté de cœur, vous l'avez parsemé de récifs.
Saviez-vous pourquoi vous étiez le port de la Hollande? C'est que vous étiez le pacte d'une union éternelle avec la France, le lien d'une communauté d'intérêts avec moi; et la Hollande, devenue par vous partie de mon empire, m'était aussi chère province, puisque je lui avais donné un prince qui était presque mon fils. Si vous eussiez été ce que vous deviez être, je prendrais autant d'intérêt à la Hollande qu'à la France ; sa prospérité me serait aussi à cœur que celle de la France; et certes, en vous mettant sur le trône delà Hollande, j'avais cru y placer un citoyen français, aussi dévoué à la grandeur de la France et aussi jaloux que moi de ce qui intéresse la mère patrie. Si vous aviez suivi ce plan de conduite, vous seriez aujourd'hui roi de 6 millions de sujets; j'aurais considéré le trône de Hollande comme un piédestal, sur lequel j'aurais étendu Hambourg, Osnabruck et une partie du nord de l'Allemagne, puisque c'eût été un noyau de peuples qui eût dépaysé davantage l'esprit allemand, ce qui est le premier but de ma politique. Bien loin de cela, vous avez suivi une route diamétralement opposée ; je me suis vu forcé de vous interdire la France et de m'emparer d'une partie de votre pays.
Vous ne dites pas un mot dans vos conseils, vous ne faites pas une confidence, que tout ne soit connu, ne tourne contre vous et ne vous annule; car, dans l'esprit des Hollandais, vous n'êtes pour eux qu'un Français au milieu d'eux depuis quatre ans seulement ; ils ne voient en vous que moi et l'avantage de se trouver à l'abri des voleurs et des agitateurs subalternes qui l'ont fatiguée depuis la conquête. Lorsque vous vous montrerez mauvais Français, vous êtes moins pour eux qu'un prince d'Orange, au sang duquel ils doivent le rang de nation et une longue suite de prospérité et de gloire. Il est prouvé à la Hollande que votre éloignement de la France leur a fait perdre ce qu'ils n'auraient pas perdu sous Schimmelpenninck, ni sous un prince d'Orange. Soyez d'abord Français et frère de l'Empereur, et soyez sûr que vous serez dans le chemin des vrais
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intérêts de la Hollande. Mais pourquoi tout ceci? Le sort en est jeté; vous êtes incorrigible. Déjà vous voulez chasser le peu de Français qui vous restent; ce n'est ni des conseils, ni des avis, ni de rafTection qu'il faut vous montrer, mais la menace et la force. Qu'est-ce que ces prières et ces jeûnes mystérieux que vous avez ordonnés? Louis, vous ne voulez pas régner longtemps; toutes vos actions décèlent mieux que vos lettres intimes les sentiments de votre âme. Ecoutez un homme qui en sait plus que vous. Revenez de votre fausse route; soyez bien Français de cœur, ou votre peuple vous chassera et vous sortirez de Hollande l'objet de la risée et de la pitié des Hollandais. C'est avec la raison et la politique que l'on gouverne les États, non avec une lymphe acre et viciée.
(>1G. — A LOLIS NAPOLÉON,
ROI DR HOLLAXDK (1).
Dunkcrque, 22 mai 1810.
J'ai envoyé votre note au duc de Cadore. J'ai vu avec peine que vous chassiez les Français qui sont à votre service. Vous les avez pris sans ma permission, gardez-les, ou, si vous ne voulez point les garder, envoyez-les-moi, je les prendrai : de pareils soldats sont rares. Un Français fait sur vous ce que fait surleshydrophobeslavue de l'eau, ce principe bienfaisant de notre existence et de notre bien.
Je me ferai faire à Paris un rapport sur vos demandes. Mais je vous répète que je ne puis lever les barrières de mes douanes, avant que les 22 millions de marchandises américaines me soient remis, que vos 9 bâtiments soient en rade, et que vous exécutiez sérieusement les traités que vous avez avec moi. Quant à la discussion des domaines de la Zélande, je n'ai pour base et pour principe que le traité et rien que le traité. Il faut que vos ministres envoient des mémoires détaillés qui fassent bien connaître ce que c'est que la dette de la Zélande, à combien elle se monte, et qui établissent qu'elle ne fait pas partie de celle de la Hollande. Les marchandises américaines seront saisis chez vous, comme elles le sont en France, en Italie, en Espagne, etc. Je vais me faire faire un rapport sur la contrebande du genièvre ; on me l'a demandée en Zélande ; je ne l'ai pas encore permise.
(i) AFiv 884. — Pabliée par M. Rocquaw, Napoléon et le roi IjOuis.
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