AU CITOYEN LUCIEN BONAPARTE
Paris, 28 prairial an IX (17 juin 1801).
Je reçois votre courrier du 19 prairial. Je ne vous ai pas dit ce que je pensais de votre traité de paix, parce que je n'aime pas dire des choses désagréables. Joseph, qui se trouvait chez moi, lorsque je le reçus, vous dira la sensation tout à fait pénible qu'il m'a causée. Vous marchez beaucoup trop vite en négociations. Dans une affaire comme celle-ci, quinze jours de discussion ne sont rien.
Vos lettres explicatives de votre traité prouvent justement que vous ne deviez pas le faire; car, si Y Angleterre avait permis au Portugal de faire la paix, à condition qu'il n'offrirait aucun objet de compensation, notre politique devait être tout opposée. Je vous l'avais souvent dit dans mes lettres : le Portugal ne nous intéresse aujourd'hui que comme pouvant nous donner des gages pour la paix générale.
Au reste, tout ce que vous dit M. Pinto n'aura pas lieu, et, dès l'instant que nous ne voulons pas mettre garnison à Lisbonne et aux environs, la régence consentira à ce que nous demandons. Le sort des Bourbons de France, du roi de Sardaigne, du Stathouder, est un exemple frappant des dangers de l'émigration.
L'Angleterre ne fera pas la guerre au Portugal, puisqu'elle nous obligerait par là à prendre Lisbonne. Elle se trouvera fort heureuse de ce que nous ne nous emparons que de quelques provinces, qu'elle pourra faire rendre en restituant quelques îles de l'Amérique. Depuis un siècle, le Portugal n'est véritablement qu'une province anglaise, et le port de Lisbonne, sous l'influence de l'Angleterre, est tout pour cette puissance.
Un article de votre traité qui a paru inconcevable, c'est celui qui
(i) Dépôt des affaires étrangères, vol. France 1772.
stipule que nous garantirons les possessions portugaises antres parties dn monde. C'est justement renverser la q nous voulons des compensations vis-à-vis de l'Angleterre en donnes à cette puissance, qui pourrait s'emparer de possessions portugaises.
Vous voulez qu'on garantisse le traité de l'Espagne, et vc voyez pas ce traité
Le Portugal avait consenti dans le temps à donner seize au Directoire, M. d'Araujo consentait à en donner ving vingt millions se réduisent à seize, puisque nous en av quatre de frais. En stipulant qu'ils seront payés à Madrid, v< perdre à cause du change, à peu près un million; et enfin, le payement par quinzième de mois en mois, vous rendez 1 source tout à fait nulle pour le Trésor public. Quinze millû dans un mois, partie en argent, partie en diamants, partie négociables à deux et trois usanees, peuvent nous être de secours pour nos armements maritime»; mai*, payable e mois, ils ne peuvent non seulement nous être d'aucun mais même cela porte un caractère de parcimonie contrair crédit.
Ce traité n'a d'ailleurs ni le style ni la forme diplomatiq contre l'usage de dire que les hostilités ne cesseront qu l'échange des ratifications. Il est contre l'usage de mettre traité définitif que, si quelque chose a été stipulé autre pari sera nul. Le parti le plus sûr alors est d'attendre des n Vous devez bien penser que vous ne seriez pas trois je savoir l'issue des négociations de M. d'Araujo.
Enfin, il est contre la marche et contraire à l'impor affaires diplomatiques de signer un traité définitif, sans présenté le projet à son gouvernement, à moins que les • articles n'aient été successivement discutés dans des proti successivement adoptés par le gouvernement. Or, le trail Portugal demandait bien dix à douze jours, au moins, < cole.
La rédaction en est souvent fautive; je n'en citerai qu'ui qui m'a frappé. Il ne faut pas mettre en opposition « la n portugaise » et a le peuple français » ; il est d'usage de dii les deux nations, entre les deux États » .
Vous savez que, par le traité fait avec l'Espagne, le quai tugal doit être au pouvoir des deux nations, pour servir de sation aux lies de l'Amérique et de la Trinité.
Vous pouvez, au reste, communiquer les notions suivantes à la cour d'Espagne :
Les négociations avec l'Angleterre marchent avec une certaine activité. Les Anglais paraissent ne pas vouloir renoncer à Malte, Ceylan, les États de Tippoo-Sultan et la Trinité. Je leur ai fait proposer le statu quo ante bellum pour la Méditerranée et l'Amérique, avec la même condition pour le Portugal et quelques compensations dans l'Inde. Voilà où nous en somme». Votre traité avec le Portugal rendait tout cela illusoire.
Quant à la guerre, je suis trop loin pour pouvoir en prescrire définitivement le plan ; mais j'ai une grande confiance dans le généra) Saint-Cyr. J'aimerais fort que le premier acte de la campagne fût de se mettre en possession, et de tirer des contributions et des vivres, des trois provinces que nous devons occuper. Il est probable que les ennemis ne laisseront pas couper leur armée pour défendra le pays situé sur la droite du Mondego, et qu'ils concentreront leurs forces dans l'Estremaéure. De petites divisions suffiront pour s'emparer des trois provinces, dès l'instant que l'armée sera la gauche au Tage et la droite à l'Estremadure. Arrivés dans cette position, et convaincue que vous n'en voulez pas à Lisbonne, la régence fera ce que vous voudrez. Vous devez dire et redire au plénipotentiaire portugais qu'on ne fait point la guerre au Portugal, mais qu'on les traite comme une province anglaise.
Il y a de la part de M. Pinto de l'impudence de soutenir que trois vaisseaux et deux frégates portugaises n'ont pas bloqué Alexandrie. Nous avons parlementé avec eux.
Je me suis convaincu par toutes vos lettres que vous êtes bien loin de sentir toute la force, toute l'obstination même, qu'il faut mettre dans une négociation. Soyez certain que votre traité, envoyé en Angleterre, décèlera à cette cour et à M. Pinto votre peu d'habitude des affaires, ce qui est pardonnable; mais, dans ce cas, on doit s'entourer de conseils et avoir moins de sûreté à conclure. Vous serez convaincu combien j'attache de prix à la bonne rédaction d'un traité, lorsque je vous dirai que, quand même les trois provinces eussent été accordées, il est tel article, celui par exemple qui nous fait garantir aux Portugais leurs possessions, qui m'eût empêché de le ratifier.