‹ Lettres inédites de RéaumurChapitre 3 sur 8 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

A Paris, ce 26e juillet 1753.

La dernière lettre, Monsieur, que j'ai reçue de vous est datée du 15° décembre de l'année dernière;

quelque fâché que je sois d'être resté si longtemps sans recevoir de vos nouvelles, je n'oserais m'en plaindre, je l'ai mérité, et je me fais des reproches d'être encore à vous faire réponse, peut-être au-delà de ce que je le devrais, car je sais que j'ai été arrêté par l'incertitude de la voie que je devais prendre pour vous écrire, n'ayant trouvé aucune facilité pour celle de Turin, et par rapport à celle de Rome le père Mazzoleni m'ayant paru ne pouvoir plus faire ce qu'il faisait autrefois; je pense pourtant qu'il n'y a que des paquets dont il puisse être embarrassé et qu'il est toujours tout simple de mettre une lettre pour Vérone à la poste de Rome ; c'est ce qui me détermine enfin à faire entrer celle-ci clans un paquet que je lui adresse.

Je vous remercie de l'attention que vous avez eue de m'envoyer le passage de l'histoire du père Gonzalès qui explique comment on fait naître à la Chine des cannetons par la chaleur du fumier. Il est certain qu'on fait éclore à la Chine même sur des bateaux, de petits canards ; mais j'ignore les procédés qu'on suit, et si la chaleur étrangère qu'on y emploie est celle du feu et du fumier. Ce que je sais très bien c'est qu'on n'y parviendrait pas en pratiquant ce qu'enseigne ce père ; les embryons périraient dans les œufs mis immédiatement dans le fumier. Il n'a parlé que sur des ouï-dire et très mauvais ouï-dire ; en voici la preuve. Il fait donner la becquée aux petits canards jusqu'à ce qu'ils sachent manger seuls, or les canetons n'ont pas plus de besoin que les poulets qu'on leur apprennent à manger, ils le savent dès qu'ils sortent de la coquille.

Il y a grande apparence comme vous le pensez, que les petites coquilles observées à Rimini par le docteur Bianchi, et que vous avez trouvées à Venise se doivent trouver en divers autres endroits de la Méditerranée. J'ai regret de ce que le besoin de vivre a forcé M. Griselini à se faire comédien, c'est un sujet enlevé à l'histoire naturelle pour laquelle il avait du goût.

Les observations sur le sel de la Greta et sur les productions naturelles du Siennois me sont enfin parvenues il y a plusieurs mois ; je vous en fais tous mes remerciements.

Voilà une collection de livres très, rares qui va être en vente dans cette ville, c'est celle de mon très cher ami M. de Boze. Je n'aurais jamais cru que tant qu'il vivrait, qu'elle sortît de ses mains. Hélas, aussi ne vit-il presque plus ; ses jambes et ses cuisses sont attaquées d'une paralysie, depuis la fin du carême, que la médecine ne peut se promettre de guérir. Sa tête est restée très bonne et très saine, il a un très bon estomac qui digère mieux qu'il n'a jamais fait. Cependant il se regarde comme un homme prêt à mourir et qui ne doit pas chaque jour espérer de voir le lendemain. Il attend tranquillement sa fin qu'il regarde comme si prochaine ; il s'est détaché de tout en un mot, de ses livres dont l'impression du catalogue est très avancée (1), et qui seront mis en

(1) Quèrard date son catalogue, Paris, in-folio, de 1745. — Il n'aurait été tiré qu'à 25 exemplaires. — Celui dont parle Réaumur ne serait-il pas une édition destinée à faciliter la vente de la bibliothèque ?

CA. Gros de Boze mourut le 10 septembre 1753.

vente après les vacances, si quelqu'un ne se présente pas auparavant pour acheter la bibliothèque en entier.

J'ai bien à vous féliciter de ce que M. le marquis de Maffei a fait l'acquisition du mont de Bolca où se trouvent les empreintes des poissons pétrifiés, et de ce que vous y allez faire fouiller comme dans votre propre fonds.

Mais c'est moi-même que j'en dois féliciter, puisque vous voulez que j'aie une si bonne part à ce que vos fouilles pourront vous procurer de curieux. Je me félicite cependant bien davantage de vos sentiments pour moi, que je mérite par le très parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

Ne me laissez pas oublier, Monsieur, par M. le marquis de Maffei. Assurez-le bien du respect dont je suis rempli pour lui.

A Paris, ce 21e aoast 1753.

Lorsque, Monsieur, vous recevrez cette lettre, vous en aurez apparemment reçu une autre de moi que je vous ai envoyée par le canal du père Mazzoleni, il y a déjà plusieurs semaines. Ce qui va d'ici chez vous, comme ce qui en vient, reste bien longtemps en

route ; il n'y a que deux jours que votre lettre du 15e mai m'a été apportée par M. Bertrandi (1) à qui M. Allione l'avait adressée, et qui ne l'a pas gardée. Ce M. Bertrandi est un habile anatomiste qui demeure chez M. l'ambassadeur du Roi de Sardaigne ; c'est à lui à qui cette lettre sera remise ; je lui remettrai aussi une Connaissance des temps qu'il m'a promis de vous faire parvenir ; il y aura bien des contretemps, si elle ne vous arrive pas avant le commencement de 1759.

Les deux derniers volumes des Lettres à un Américain, ne peuvent être lus que par ceux qui sont capables de donner leur attention à ce que la métaphysique a de plus abstrait ; vous me prouvez bien que vous donnez la vôtre sans effort, en me marquant que vous avez eu autant de plaisir à les lire que ceux qui ont précédé.

J'ai une raison de plus que je ne l'avais ci-devant de souhaiter que l'ouvrage cle botanique qui vous occupe et que vous m'annoncez être prêt à mettre au jour, y paraisse bientôt, puisque vous reprendrez alors votre travail sur les coquilles fossiles, et que vous exposerez toutes les difficultés qui vous empêchent d'admettre qu'elles doivent leur origine au déluge.

M. Bertrandi en me remettant votre lettre m'a dit qu'il avait avis qu'avant la fin du mois il aurait le paquet des trois livres que vous m'avez envoyés. Je vous prie de vous charger de faire mes remerciements aux auteurs de ces trois ouvrages.

(1) Jean-Antoine-Marie, chirurgien italien (1723-1765).

Il y a longtemps que je n'ai reçu de nouvelles de M. le comte Zinanni , à qui moncabinet doit diverses pièces curieuses. J'étais inquiet de sa santé. Mes vœux d'accord avec les vôtres sont qu'il puisse trouver le moyen de faire imprimer l'ouvrage qui doit être accompagné de cent onze planches. La voie de la souscription que vous lui avez conseillée, est peut-être la meilleure.

Ce que l'électricité a fourni de plus nouveau en France, est l'usage qu'a fait à NéracM. deRomas (1), assesseur du présidial de cette ville, d'un cerf-volant àquiila envoyé prendre la matière électrique à cinq à six cents pieds de hauteur, un jour d'orage. On n'a jamaiseu des marques d'une électricité aussi forte que celle qui fut produite par ce cerf-volant. Les hommes les plus raisonnables vont s'occuper de ces cerfs-volants qui jusqu'ici semblaient uniquement consacrés à l'amusement des enfants.

Je n'ai point vu le gros in-4° imprimé à Rome sur le dernier embrasement du mont Vésuve, mais j'en ai reçu une relation aussi in-4° imprimée à Naples dont l'auteur est M. Mécali. Je n'ai pas encore eu le temps de la lire ; on m'en a dit ce que vous me dites de l'autre que si elle était réduite à ce qui y aurait dû entrer, qu'on en aurait considérablement diminué l'étendue.

M. de La Condamine n'est nullement en chemin pour l'Italie, Je n'ai pas ouï dire qu'il eût l'intention

(1) Romas (de) ignorait à cette époque que Francklin eût fait pareille expérience.

de faire ce voyage, mais il peut très bien l'avoir eue sans que je l'ai su.

M. de Boze continue d'être dans un état déplorable, paralytique des jambes et des cuisses ; sa tête est bonne, mais il regarde sa fin comme prochaine. Le catalogue de sa bibliothèque va être rendu public au premier jour, et cette collection de tant de livres choisis et rares sera mise en vente en détail après les vacances, si elle n'est pas achetée en entier avant ce temps-là.

Ne vous lassez point d'assurer M. le marquis Mafïéi de mon respect.

J'ai l'honneur d'être avec un très parfait et tendre attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

A Paris, ce 10e décembre 1754.

J'ai peur, Monsieur, que la Connaissance des temps de 1755 ne vous soit pas rendu d'aussi bonne heure que l'a été celle de 1754, M. Bertrandi, anatomiste de Turin, qui se chargeait d'y faire parvenir à M. Allione mes paquets, étant actuellement à Londres pour plusieurs mois. Je me détermine donc de la faire partir pour Rome à l'adresse du père Mazzoleni, quoique je sache que les occasions de vous faire

parvenir des paquets se présentent à lui fort rarement.

Vous m'aviez prévenu sur l'état déplorable de M. le comte Zinanni, et j'étais en quelque sorte préparé à la nouvelle de sa mort, lorsqu'une lettre de M. son neveu me l'apprit. J'y ai été très sensible ; c'était un savant très estimable, et qui m'avait donné bien des marques de son amitié ; aussi lui étais-je très attaché. Vous avez prévenu la prière que je vous aurais faite en m'associant pour l'impression de ses ouvrages ; tout ce qui m'embarrasse est de trouver une voie de vous faire remettre la somme que doivent payer les associés. Sauriez-vous m'en indiquer une? ce serait une obligation de plus que je vous aurais. Vous avez dû recevoir de moi une lettre dans laquelle je vous marquais la grande perte que nous avions faite, qu'après bien des souffrances, M. de Boze, nous avait été enlevé les premiers jours de septembre de 1753. Ça été un terrible coup pour moi qui avais été lié avec lui d'une amitié qui ne s'était jamais démentie, pendant plus de quarante ans. Cette lettre aurait-elle été perdue? Elle accompagnait autant que je m'en puis souvenir le catalogue de la belle bibliothèque de cet illustre défunt dont vous m'aviez paru être extrêmement curieux. Je remis le paquet à ce M. Bertrandi dont je vous ai parlé, pour vous le faire parvenir par le canal de M. Allione. Ce catalogue ne serait pas encore entre vos mains. Vous me demandez le sort de ce recueil qui contenait tant de livres rares, il a été acheté par deux particuliers, M. de Gostes, président au Parlement, et M. Boutin, maître de requêtes, qui en ont donné quatre-vingt et

quelques mille livres. Après en avoir pris et partagé entre eux ce qui leur convenait, ils vont faire vendre le reste dont ils ont fait dresser un catalogue qui porte encore le. titre de bibliothèque de M. de Boze.

Votre nouveau volume des plantes du Véronais m'a été apporté depuis mon retour de Poitou ; c'est pour moi un présent précieux qui montre bien la fécondité du pays que vous habitez en plantes, mais qui montre encore mieux que vous n'avez épargné ni soins ni fatigues pour les trouver, et que vous avez des yeux auxquels il n'en est point que leur petitesse ait pu dérober.

Combien de remerciements, n'ai-je pas à vous faire à la fois ! Je vous en dois encore beaucoup pour la boîte de pétrifications que vous m'aviez annoncée dès le mois de février dernier. M. Allione a saisi l'occasion du nonce qui va à Bruxelles, qui a bien voulu se charger de me l'apporter. Je l'ai trouvée chez moi à mon retour de Poitou. Elle contient des choses curieuses et bien conditionnées, entr'autres le crabe de mer. Il m'avertit que j'ai oublié de demander à M. du Hamel le pays des écrevisses grandes comme une moitié de coque de noix qu'il a données à M. le marquis Sagramoso.

M. le marquis d'Aubays m'a fait l'honneur de venir dîner chez moi, il y a quelques années avec M. de Boze, il devait y revenir souvent; cependant je ne l'ai pas vu depuis. C'est un fort galant homme, mais on m'a dit qu'il ne finissait rien et on m'a ôté toute espérance de tirer de lui ce que vous en souhaitez.

La philosophie semble avoir fait plus de progrès en France qu'en Italie. Il n'y a guère ici que ceux

pour qui les livres seraient inutiles, qui ne lisent point, à qui il fût besoin de prouver que le diable n'a pas de pouvoir sur les corps, et qu'il fallût désabuser de la magie.

Je ne cesse de regretter de ce que le commerce d'ici à Vérone n'est pas mieux établi et de n'avoir pas des occasions fréquentes de vous renouveler les assurances du tris parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

Je vous prie de ne pas laisser oublier à M. le marquis Maffe'i ma vénération pour lui.

A Paris, ce 10e août 1755.

Personne, Monsieur, ne sait mieux que moi ce que coûte la perte d'un ami, à un bon cœur; j'en ai fait une épreuve assez récente, par un de plus de quarante ans qui m'a été enlevé le premier jour de carême ; j'ai donc été plus en état que qui que ce soit de juger de l'affliction dans laquelle vous a plongé la perte que vous avez faite de M. le marquis Mafïei qui est si généralementetsijustementregretté par toute la république des lettres. Dans quel genre n'a-t-il pas travaillé pour elle avec succès? L'admiration et la vénération dont j'étais rempli pour lui,

suffiraient pour me rendre extrêmement sensible à sa mort, mais j'en suis encore beaucoup plus touché par la part que me fait prendre à votre douleur, le parfait et tendre attachement que je vous ai voué pour toute ma vie. Les lieux où vous aviez été conduit par votre amitié pour lui, vont, ce me semble, vous devenir insupportables. Ne penserez-vous pas bientôt à vous en éloigner pour revenir dans votre patrie ? Vous avez donné assez d'années à l'Italie ; que la France vous possède à son tour ; venez vous y fixer. Je serai enchanté quand je pourrai de vive voix vous exprimer le dévouement avec lequel je me fais gloire d*ètre, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

A Paris, ce 27° avril.

Il y a trois semaines ou environ, Monsieur, que la lettre précédente est écrite et j'ai reçu la vôtre du 20 février avant que le paquet, dans lequel la mienne devait être mise, eût été fermé. Diverses circonstances ont empêché que je n'aie pu y joindre plus tôt ca que je vais vous écrire. J'ai passé près de quinze jours à prendre des remèdes, même assez violents pour rétablir mes jambes qui avaient cessé de se prêter avec leur facilité ordinaire aux mouvements que j'ai coutume d'en exiger. Les remèdes leur ont rendu leur ancienne vigueur sans avoir sensiblement affaibli le reste de ma machine; j'ai actuellement

lieu d'être content de l'état de ma santé, dont je profite pour vous marquer combien j'ai été touché de ce que la perte de M. le marquis Maffei n'avait pas été la seule dont vous ayez été accablé. C'en est trop et beaucoup trop, d'avoir eu à soutenir de plus celle de Madame votre mère. Je prends à l'une et à l'autre plus de part que je ne puis vous l'exprimer. Je suis très flatté de ce que M. le neveu de M. le marquis Maffei veut bien être héritier des sentiments que son respectable oncle avait pour moi ; je vous prie de lui en témoigner ma reconnaissance et l'assurer qu'on ne peut être plus sensible que je le suis, aux offres de services que vous m'avez faites de sa part. L'Académie des inscriptions n'a garde de manquer de payer le tribut de louanges qu'elle doit à un savant aussi célèbre qu'était M. le marquis Maffei. M. de Bougainville, en qualité de secrétaire est chargé de faire son éloge dans une assemblée publique ; il ne saurait avoir les mémoires sur lesquels il doit composer, de meilleure main que de la vôtre ; personne n'a mieux connu que vous cet homme rare. Je joins à cette lettre la note des articles qu'adressée M. de Bougainville et sur lesquels il vous prie de lui envoyer des instructions. S'il les reçoit assez tôt, il composera son éloge pour la rentrée de la Saint- Martin, sinon ce ne sera que pour celle de Pâques de l'année prochaine. Je crains pour la lenteur avec laquelle tout ce que vous m'envoyez, m'arrive; si vous pouviez faire rendre le paquet à Rome, et qu'on mît l'adresse de la dernière enveloppe à M. de Gerseuil, intendant des postes et relais de France, je serais sûr que le paquet ne tarderait pas en route, de Rome ici.

Je voudrais bien que Paris eût à vous offrir quelque place capable de vous déterminer à quitter l'Italie à laquelle je crois apercevoir que vous tenez beaucoup. Je serais enchanté d'avoir de fréquentes occasions de vous parler de vive voix du tendre et parfait attachement avec lequel je me fais gloire d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

A Réaumur, Bas-Poitou, ce 29 septembre 1755.

Je dois dissiper, Monsieur, le reste des obligeantes inquiétudes que vous me paraissez avoir sur l'état de mes jambes, puisque c'est moi qui vous les ai données ; dès le mois de juin que j'ai été passer dans le Maine, dans une très jolie terre qui m"est venue du legs que m'a fait l'ami que j'ai perdu, elles ont fourni à des promenades de trois à quatre heures de suite sans exiger que je leur donnasse de repos ; et elles continuent à me servir aussi bien. On ne doit pas être mécontent, quand on en a de telles à mon âge. Je fais exactement les remèdes qu'on m'a prescrit de prendre chaque mois, et je m'en trouve bien.

Le temps où je puis me promettre le plaisir de vous voir, me paraît encore bien éloigné ; vous vous croyez obligé de donner encore un an à l'Italie ; c'est

par la Suisse que vous vous proposez de vous rendre à Nîmes, où j'ai peur que vous ne soyez retenu trop longtemps par les soins que demanderont de vous les biens que M. votre oncle vous a laissés. Je me réjouis de ce qu'ils vous ont mis dans cette situation d'indépendance si précieuse à un philosophe, mais je me réjouirais bien davantage, si je voyais le terme où est fixé votre premier voyage de Paris, et que ce terme ne fût pas aussi éloigné que j'ai lieu de le craindre. J'aime à croire que toutes les pièces que vous avez rassemblées pour composer votre cabinet d'histoire, et tous vos livres que vous avez fait partir avec tant de courage, sont actuellement arrivés à bon port. Quel dommage si de pareils trésors étaient tombés entre les mains des corsaires!... Ce n'est pas à ceux de cette espèce qu'ils en veulent ; l'usage qu'ils eussent fait des pétrifications, eût été de les rendre à la mer d'où elles sont sorties depuis tant de siècles.

Le mémoire, Monsieur, que je vous avais demandé pour fournir à M. de Bougainville, des matériaux pour l'éloge cle l'illustre M. le marquis de Maffei ne lui sera d'aucun usage. Une santé déplorable l'a obligé de se démettre de la place de secrétaire de l'Académie des belles-lettres ; quoique très jeune, il était tourmenté, depuis plusieurs années, par un asthme des plus fâcheux, qui pendant plusieurs semaines le mettait hors d'état de travailler , de parler et de voir qui que ce soit. Les suites en ont été une étisie qui lui laisse à peine un souffle de vie. Les médecins lui ont prescrit de ne point parler, de ne point écrire, de ne point lire ; ils lui eussent

défendu de penser, si l'âme pouvait cesser d'être pensante. Quelque vigoureux que soit ce régiment, il nel'est pas trop pour son malheureux état: sa place a été remplie par M. Lebeau qui jouit de la santé la plus vigoureuse. Ce sera à lui que je remettrai le mémoire que je vous ai demandé, si vous me l'adressez, mais à qui que ce soit que vous l'adressiez, il lui sera sans doute remis. M. Lebeau est professeur de rhétorique très capable de mettre bien en œuvre les matériaux qui lui seront fournis. Personne n'est en état d'en donner de comparables à ceux que l'on doit attendre de vous, qui avez vécu tant d'années avec cet homme célèbre, et pour qui son âme n'avait rien de caché.

Quand pourrais-je vous dire de vive voix que j'ai l'honneur d'être avec le plus parfait et le plus tendre attachement, Monsieur, votre très humble serviteur?

De Réaumur.

A Paris, ce 18 décembre 1755.

Malgré, Monsieur, les espérances que vous m*aviez données d'un prochain retour en France, n'ayant reçu aucun avis de votre départ d'Italie , une lettre du père Mazzoleni du 25 novembre, me marquant que dans une des miennes du 29 septembre, il en avait trouvé une pour vous qu'il vous avait envoyée à Vérone par la poste , j'étais bien éloigné de m'attendre au vif plaisir que j'eus hier lorsqu'après avoir ouvert celle que je reçus de vous, je la vis datée de

Nîmes. Vous voilà donc enfin rendu à votre patrie, après une absence de plus de vingt ans. Il s'en faut bien que vous ne soyez encore autant rapproché de moi que je le souhaiterais. Mais c'est beaucoup de ce que. vous êtes en lieu d*où je recevrai de vos nouvelles de plus fraîche date et où vous aurez une toute autre facilité à m'en donner. Je me flatte qu'il n'est guère possible qu'il ne vous prenne envie de venir faire un voyage à Paris, et cette envie sera tout autrement aisée à contenter que lorsque vous étiez en Italie. Trompez-moi comme vous l'avez fait par le lieu d'où votre lettre est datée; je serai comblé de joie, si on venait m'annoncer que c'est M. Séguier qui demande à me voir.

Le misérable état de santé de M. de Bougainville l'a obligé, tout jeune qu'il est, à se démettre de sa place de secrétaire de l'Académie des belles-lettres, avant les vacances. Le plus cruel de tous les asthmes le tient prêt à expirer pendant plusieurs semaines de suite et le réduit à être une espèce de squelette. M. Lebeau, de la même Académie, et quia ci-devant professé la rhétorique au collège des Grassins, lui a succédé ; les mémoires que vous aviez envoyés à M. deBougainville, luiontété remis, etilles aemployés pour composer l'éloge de M. le marquis Maffei, qu'il lut à la rentrée de l'Académie.

Cet éloge fut très applaudi ; je ne l'ai pas entendu, mais je sais que M. Lebeau ne manqua d'avertir qu'il l'avait fait sur les meilleurs mémoires qu'il devait à un savant qui avait vécu plus de vingt années avec cet illustre défunt. Ces sortes d'éloges ne paraissent ordinairement que dans les mémoires de l'Académie.

Je vous félicite de ce que votre cabinet a été transporté si heureusement ; quelques mois plus tard il eût été exposé à des risques auxquels il eût difficilement échappé. Il eût passé en Angleterre, il eût pu y rester ou n'en revenir que bien mutilé!... Il va vous valoir des amusements dont vous êtes digne, et qui tourneront à l'avantage de l'histoire naturelle.

Votre attention à me procurer ce qui peut m'être agréable est toujours la même ; je vais lui devoir l'ouvrage de feu M. Zinanni. Apprenez-moi ce qu'il vous a coûté pour que je vous le fasse remettre.

C'est avec bien de la satisfaction que je pense que ce ne sera plus après un temps très long que vous parviendront les nouvelles assurances du très parfait attachement aveclequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble serviteur.

De Réaumur.

A Paris, ce 1er mars 1757.

La lettre, Monsieur, que vous avez remise pour moi à M. Ménard, a été égarée parmi les papiers, et ce n'est que depuis peu de jours qu'on l'a trouvée et que j'ai eu le plaisir de la recevoir. La boîte dans laquelle vous aviez mis un crabe pétrifié dont vous avez cru m'être redevable pour acquitter votre promesse, n'a pas eu le même sort: M. Ménard m'apporta la boîte peu de jours après son arrivée dans laquelle le crabe n'a nullement souffert ; il est arrivé

très bien conditionné et tel que vous me l'aviez promis. Je vous en fais bien des remerciements ; si je suis riche, Monsieur, vos présents n'ont pas peu contribué à me le faire devenir. . . Mes cabinets n'ont pas cependant de celte mine de fer duBergamasque, ni de celle de plomb du Vicentin que vous m'offrez, et je les y verrai avec plaisir, lorsque je vous les devrai. Si le hasard, d'accord avec votre bonne volonté pour moi, vous donne occasion de me faire quelque envoi, vous pourrez me le faire parvenir, vite et franc de port, en le mettant à l'adresse de M. Janel, intendant général des postes et relais de France; M. Janel a, pour me les faire rendre, la même exactitude qu'ont eue ses prédécesseurs.

On a eu soin de vous mettre dans la C onnaissance des temps de cette année : demeurant à Nimes ; une partie des Académies qui se sont parées de votre nom, seront nommées dans la première qui paraîtra au jour ; la liste en serait trop longue si toutes celles d'Italie y étaient citées.

Après avoir été absent de votre patrie pendanttant d'années, il a été naturel d'imaginer que vous aviez trouvé des choses sans nombre qui demandaient à être mise en ordre et non pas seulement celles de pure curiosité ; que bien des affaires ont demandé vos jours et vos attentions ; c'est ce qui me rassurait sur votre long silence. Je suis enchanté de ce que vous me faites entrevoir un avenir où vous partageriez votre temps entre votre patrie et Paris ; que j'aurai de plaisir quand je pourrai vous assurerici de vive voix de la grande estime et du parfait attachement avec lesquels je serai toujours tant que je

vivrai, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

A Paris, ce 30 mars 1757.

Dans la promptitude, Monsieur, à me faire parvenir les échantillons de mines pour lesquels je vous avais marqué quelque curiosité, j'ai bien retrouvé cette disposition à me procurer tout ce que je vous marquais désirer lorsque vous étiez en Italie; aussi me suis-je flatté que vous seriez le même pour moipartout. Ma boîte dans laquelle étaient ces échantillons était en bon état, et aucun n'a souffert de la route ; vous aviez su les trop bien assujettir pour que les ballottements aient pu leur nuire.

Il m'a paru qu'il valait mieux vous envoyer le livre de M. Brisson (1) sur le règne animal que le titre de cet ouvrage ; et j'ai honte de ce qu'il a fallu que c'eût été vous, qui m'ayez fait penser qu'il était du genre de ceux que vous rassemblez, et dont vous êtes bon juge.

Je me reproche de ne vous l'avoir pas envoyé dès qu'il a paru au jour. Il est vrai qu'un des bonheurs d'être àParis est d'y trouver les livres dont onabesoin, et qu'il y en a toujours beaucoup qui manquent dons

(1) Regnum animale in classes novera distributum , sive synopsis methorlica, sistens generalem animaliurn distributionem — Parisiis, 1756, in-4'

les villes des provinces. Que cette raison contribue à vous déterminer à venir passer au moins quelques mois chaque année, et joignez-y celle du plaisir que vous me procurerez lorsque je pourrai vous y faire mes remerciements, et vous dire de vive voix combien est parfait et tendre l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

De Réaumur.

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