‹ Lettres inédites de RéaumurChapitre 4 sur 8 · DEUXIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SÉRIE

Nous comprenons dans la deuxième série la correspondance de Réaumur avec Jean-Baptiste Ludot, physicien, avocat au parlement de Troyes, né en 1703, mort en 1771.

D'après une note de Ludot, la correspondance de ce savant avec Réaumur aurait commencée en 1749, par l'envoi que celui-ci lui aurait fait de son ouvrage sur .l'élevage ■ des " poulets. Ludot aurait présenté quelques observations auxquelles Réaumur répondit le 27 janvier 1750. Nous n'avons pas cette première lettre..

La Bibliothèque de la ville de Troyes possède un fonds de manuscrits très importants, mais non classés , provenant de Ludot. Nous y trouverons peut-être les lettres qui nous manquent et qui feront alors l'objet d'un supplément.

A Paris, ce 29e mars 1750.

Quand je reçois, Monsieur, une nouvelle lettre de vous, je ne manque pas de me faire le reproche d'avoir mis votre disposition à m' obliger à une telle épreuve, de vous avoir engagé à faire pour mon instruction, des longues et de curieuses dissertations. Car toutes vos lettres sont de vraies dissertations, mais qui ont la douceur d'une conversation dans laquelle j'ai le plaisir de vous entendre causer et il ne me manque que de pouvoir vous répliquer. En les lisant, j'oublie lereproche que je m'étais fait, le temps qu'elles ont dû vous coûter et je ne puis ne pas continuer de souhaiter que vous vouliez bien ne vous pas lasser d'employer ainsi pour moi vos heures de loisir. Il ne me reste que le regret de ne pouvoir donner à mes réponses l'étendue qu'elles devraient avoir et de les réduire à vous faire de très sincères remerciements.

Ne craignez aucune indiscrétion de ma part ; je serais bien blâmable, s'il m'arrivait de faire de vos lettres un usage que vous ne voudriez pas qui en fût fait. Votre Directeur de la monnaie, et tous les autres habitants de Troyes ignoreront que vous m'écrivez dès que vous ne voulez pas qu'ils le sachent (1).

(1) Les biographes de Ludot nous apprennent que ce savant ne signait pas ses mémoires et abandonnait ses ouvrages à quiconque voulait s'en emparer. 11 semble des termes de la lettre que nous publions, qu'il craignit, en s'affichant, quelque jalousie ou quelque procédé fâcheux de la part de ses concitoyens.

Je voudrais pourtant qu'il me fût permis de faire part au public de quelques-unes de vos remarques, en lui apprenant que je vous les dois, j'en parlerais sur un ton qui ne vous ferait regarder que comme un critique doux et officieux, ou plutôt qui ne vous ferait point regarder comme critique, mais comme un savant qui communique ses connaissances avec le plus grand désintéressement.

Lasuite des remarques que vous me promettez, achèveront de me mettre en état de rectifier et d'éclaircir les endroits de mon ouvrage qui demandent à être revus ; vous me faites voir que mes idées n'ont pas toujours été assez développées. Je pense par exemple comme vous par rapport au peu d'envie de couver que montrent la plupart des poules d'une bassecour; je suis persuadé que si elles n'y vivaient pas en si nombreuse compagnie, que si elles avaient chacune leur nid, que si on ne leur enlevait point journellement leurs œufs, que toutes ou presque toutes demanderaient à couver ; que c'est la façon dont nous les faisons vivre qui leur en ôte le goût; mais voulant en avoir beaucoup et profiter de leurs œufs, nous sommes contraints de les faire vivre d'une façon qui ne les porte pas à se livrer à la multiplication de leur espèce. Il ne serait pas aussi aisé de voir pourquoi celles qui devraient leur naissance à la chaleur du feu ordinaire, à celle du fumier, à celle d'un autre oiseau, n'auraient constamment aucune volonté de couver, pourquoi la chaleur propre à les faire naître, les ferait naître avec des inclinations différentes de celles de leurs semblables.

Il faut bien qu'il manque quelque chose à l'expli-

cation que j'ai donnée, de la manière dont le poulet conduit le travail qui doit lui procurer la liberté de sortir de sa prison, puisque ce que j'en ai dit, vous a fait trouver de la difficulté à concilier le discours avec les figures. Il me semble néanmoins qu'en supposant l'œuf posé à plat, et le supposant môme tenu en l'air, que le poulet des figures tourne de gauche à droite dans les figures en allant de 7 vers 6, tant par rapport au spectateur que par rapport à lui-même; quelque chose que je fasse, je ne puis voir la chose autrement, ni sentir en quoi il y a de la difficulté.

Une bonne maison rustique serait véritablement un ouvrage très important, mais elle ne pourrait être que celui de bien des années ; combien n'y aurait-il pas d'expériences à faire ? Tout demanderait à être vu et éprouvé de nouveau, il n'y aurait pas à mon sens d'ouvrage plus digne de l'Académie des sciences et je désirerais comme vous qu'elle s'en voulût charger.

Il est réel qu'il y a une castration des poulettes ; je l'ai vu faire devant moi sans avoir pu assez savoir de quelle partie avait été pris le morceau de chair qui avait été emporté. Il aurait fallu ensuite ouvrir une poulette, je ne l'ai pas fait. On a en vue par cette opération d'empêcher les poulettes de pondre. S'il y en a qui pondent, ce sont celles apparemment sur lesquelles l'opération a été mal faite. Il en est de celles-ci comme deces prétendus chapons qui cochent les poules. Vous parlez de la castration clés femelles des quadrupèdes comme si elle n'était pratiquée sur aucune de celles-ci. Est-ce qu'on ne l'ait pas cette opération dans votre pays sur les truies? On en fait

souvent usage en Poitou et c'est ce qu'on y appelle sentier les truies.

Je ne doute pas que la poulette qui n'aurait jamais vu de coq, ne pondît des œufs. J'en ai un exemple dans une poule sortie d'un œuf couvé par des pigeons, et élevée à Paris dans un troisième étage où elle n'avait de commerce ni avec coq ni avec poule quelconque. Elle me fut donnée par sa maîtresse chez qui elle pondait comme font les autres ; elle me fut donnée parce qu'elle était de fort bonne compagnie. Les perroquets femelles pondent sans mâle.

On nomme en Poitou vend'tngerom ?(1), ces insectes qui s'attachent aux poulets qui courent dans les herbes et surtout dans les mercuriales ; j'ai vu des lapins qui en avaient clés plaques grandes comme une pièce de 24 sols. Ces insectes n'épargnent point les hommes. On n'en trouve point aux environs de Paris.

J'ai l'honneur d'être avec bien de la reconnaissance et un parfait respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Réaumur.

Je n'ai point vu deux ventricules aux œufs qui n'avaient qu'un jaune ; le fait ne me paraît pas cependant impossible.

(1) Ou rougervles ou leples automnaux. Genre Leptusde l'ordre des arachnides. Voir la lettre saivante.

A Paris, le 3e mai 1750.

I] me serait difficile, Monsieur, ou plutôt impossible de regarder, ainsi que vous l'exigez, vos écritures comme sans conséquences. Elles en ont d'utiles pour moi ; mais je puis profiter de la permission que vous me donnez de ne vous pas faire des réponses aussi promptes et aussi étendues que je le devrais et que je le ferais, si mes occupations me laissaient plus de temps, dont je pusse disposer. Quand votre loisir vous permettra de m'écrire ce qui vous reste à me dire de la nourriture des poulets, vous achèverez de me donner des éclaircissements et des vues dont je pourrai profiter dans la nouvelle édition qu'on va donner de l'art de faire éclore et d'élever les oiseaux domestiques.

L'histoire des rougeroles ou vendangerons ne m'est pas encore assez connue, je me propose, toutes les vacances, de l'étudier et je ne le fais pas. Je voudrais faire passer de ces insectes de dessus une plante sur un poulet, observer la rapidité de leur multiplication et s'il était possible de voir quelque chose sur la manière dont elle se fait. Je souhaite que vous ayez des occasions de les observer. Ces insectes qui vivent sur les plantes et sur les animaux, qui s'accommodent de pâtures aussi différentes que sont le suc des herbes et notre sang, mériteraient (d'être) plus connus que nous ne pouvons espérer qu'ils Je seront, à cause de leur extrême petitesse.

Accoutumé, Monsieur, comme vous l'êtes, à analyser les idéevs et à n'en recevoir que d'exactes, le ton imposant avec lequel M. de Buffon en avance de si étranges, ne suffisait pas pour vous les faire recevoir. Si vous avez lu son premier volume, vous n'en aurez pas été plus content que du deuxième. Les trois ensemble ne sauraient que nuire aux progrès de l'histoire naturelle et de la physique en général, si les propositions qui y sont avancées étaient adoptées. Mais j'apprends de toutes parts qu'il s'est levé un cri contre cet ouvrage, qui doit faire juger que les suites n'en sont pas à craindre. D'ailleurs on n'a pas grande confiance dans les faits que l'auteur rapporte, lorsqu'il les a vus seul.

Je voudrais savoir faire faire de nouveaux germes,

mais je vous avouerai que les moyens m'en sont

totalement cachés. Je ne puis rien vous dire de mes

mariages des poules et coqs qui différent par excès

ou par défauts ; ce que j'en dirais serait insuffisant,

si je n'employais à le donner une dissertation assez

longue.

11 m'est bien démontré que ce j'ai dit du poulet qui

tourne de gauche à droite n'a pas été nettement

expliqué, puisqu'il vous a paru et aux personnes que

vous avez consultées, que le tournoiement devrait être

regardé comme fait dans un sens contraire à celui

où je le fais faire. Toute équivoque eût été ôtée, si

j'eusse assez fait sentir que le poulet dont je parle

est dans le cas de votre troisième figure, que le clos

du poulet est du côté du ventre du spectateur, que si

le bec était tiré de dessous l'aile et le col redressé,

que le spectateur ne verrait que le derrière de la tête.

Votre délicatesse à ne point blesser se montre bien dans l'attention que vous avez eue à ne point laisser soupçonner à vos pères de l'oratoire que j'avais donné lieu à la difficulté que vous leur proposiez d'éclaircir. Mais je ne vous cacherai point que je ne suis point mortifié, lorsqu'on me pense capable de me tromper, quoique je n'avance rien au public que je ne croie aussi vrai qu'il l'est que j'ai l'honneur d'être avec une parfaite et respectueuse estime, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Paris, ce 1er mars 1751 (1).

Vous avez bien satisfait, Monsieur, la curiosité que vous m'aviez fait naître pour une notice des chenilles du saule et du peuplier, par celle que vous m'avez envoyée par toutes les pièces exactement numérotées dont vous l'avez accompagnée, et par les observations et descriptions que vous y avez jointes ; ces observations et ces descriptions vous auraient coûté beaucoup de temps ; n'eussiez-vous eu qu'à les écrire à plume courante, elles fourniraient plusieurs feuilles

(Il M. Ludot, dans une note, nous indique, après cette date, deux lettres que nous n'avons pas : l'une du 30 juin, sur la volaille; l'autre du 14 août 1750 «sur divers sujets, entre autres sur la chenille du laitron qui se l'orme une coque épaisse dans la tene. »

d'impression. Permettez-moi de vous avouer que quoique vous m'assuriez que vous êtes peu actif, que vous m'avez paru l'être extrêmement, toutes les fois qu'il s'est agi de me faire part de connaissances que vous saviez que je désirais avoir. Si ce n'est que pour moi que vous êtes actif, ma reconnaissance n'en doit être que plus grande. Quoique cette notice des chenilles du saule et du peuplier soit déjà ample, je vois que vous vous proposez de la rendre plus étendue dans la suite. Ceux qui étudient l'histoire des insectes seront fort contents d'en avoir une semblable par rapport aux arbres des espèces les plus communes. Il leur serait agréable de connaître toutes les chenilles qu'ils peuvent se promettre de trouver sur le chêne, sur l'orme, sur le tilleul, etc.

Il vous sera bien aisé, Monsieur, de vous assurer si les chenilles dont vous voudrez me gratifier dans la suite, et que vous aurez tenues pendant quelques jours dans l'esprit de vin, conserveront jusqu'à ce qu'elles me soient remises la couleur qu'elles avaient lorsqu'elles ont été tirées de la liqueur, car ce n'est que pour la couleur que je suis inquiet. J'en ai eu de très grosses qui, mises à sec, sont noircies en peu de temps; pour leur forme, elle n'en souffrira pas, surtout si, avant que dé les faire partir, elles sont mises dans du coton imbibé d'eau-de-vie; d'ailleurs je ne dois pas vous laisser ignorer qu'elles ne me parviennent pas aussi vite qu'elles feraient, si je ne songeais pas à m'en épargner le port ; malgré la bonne volonté de M. d'Osembray, des circonstances font qu'il ne me les peut faire remettre quelquefois que deux ou trois jours après leur arrivée.

Je n'ai pas manqué de faire part à M. de Mairan des deux phénomènes de congélation dont vous m'avez envoyé la description. Ils nous ont paru à l'un et à l'autre très singuliers, et le paraîtront à tout physicien. Il m'a chargé de vous en faire ses remerciements et de les accompagner des assurances de la grande estime qui vous est due. Mais il ne prévoit pas qu'il puisse faire usage de faits qui n'ont été vus qu'une fois, ce qui empêche d'être assez instruit des vraies circonstances auxquelles ils sont dûs. Celui de la glace que j'ai divisée en baguettes verticales , pourrait probablement être revu, si on prenait le soin de former des tas de glace pareil à celui que vous aviez fait faire, sans prévoir le spectacle curieux qu'il devait vous offrir.

Vous m'avez, Monsieur, donné une bien mauvaise idée, sans chercher à le faire, des officiers municipaux de votre ville (1). S'ils étaient capables de connaître ce que vous valez, et s'ils savaient qu'il est glorieux à une ville d'avoir un savant tel que vous ; s'ils avaient pu connaître combien vos lumières leur eussent pu être utiles, même par rapport aux travaux qui vous ont causé des tracasseries très désagréables, et dont je suis véritablement touché, ils n'eussent eu garde de vous inquiéter comme ils l'ont fait. Il est fâcheux que cet ouvrage si mal conduit et dont vous avez à vous plaindre soit fini ; le remède à y apporter en devient plus difficile, car il le sera sans doute d'obliger à défaire un pavé qui est fait. Le mémoire que vous aviez envie de faire présenter au conseil, n'ob-

(1) Voir lettre XXXV.

tiendra rien du conseil, il sera sûrement renvoyé k l'intendant, c'est là le chemin ordinaire et dont on ne se départira pas. Il serait donc plus sûr de commencer par présenter le mémoire à l'intendant qui le recevra mieux qu'il ne le ferait, s'il paraissait qu'on a voulu se dispenser de le faire passer sous ses yeux. Ce n'est pas le conseiller d'état qui nous manque, s'il s'agissait de quelque chose qui regardât les ponts et chaussées en général, et non ceux d'une ville en particulier. M. Trudaine ferait assurément tout ce que la justice lui permettrait de faire. Je puis compter sur son amitié pour moi. Mais ici ce ne sont pas des ouvrages faits aux dépens du roi ; si vous ne pouvez pas engager vos officiers municipaux à un accommodement qui vous satisfasse, et qui serait convenable au repos dont vous avez besoin de jouir, il me paraît donc qu'il faut encore revenir à présenter une requête à M. l'Intendant. Vous pourriez clans ce cas m'en envoyer une copie et je tâcherais de trouver des recommandations auprès de M. de la Châtaigneraye, mais je vois que tout cela vous engagerait à des discussions qui vous seraient désagréables. Je me trouverais heureux, si je pouvais vous les épargner ayant l'honneur d'être avec un parfait et respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

De Réaumur.

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