XXX VIII
A Paris, ce 9 février 1752 (1).
Votre lettre, Monsieur, ne m'a été envoyée de chez M. d'Onsembray qu'après y être restée pendant quelques jours et c'est ce qui est cause que je ne vous fais pas une aussi prompte réponse que vous deviez l'attendre. C'est avec une continuation de reconnaissance que je vois que vous ne cessez d'être occupé à me faire des récoltes instructives d'insectes. Personne ne me paraît mériter moins que vous, les reproches que vous vous faites de stérilité et de négligence. Mais n'êtes- vous point un peu coupable d'irrésolution quand il s'agit d'entreprendre le voyage de Paris ? Vos projets des années précédentes qui n'ont point été suivis d'exécution ne me permettent pas de me livrer assez à l'espérance de recevoir de vos propres mains les chrysalides que vous m'avez destinées ou les papillons qu'elles vous auront donnés ; j'aurais pourtant bien à me plaindre, si après m'avoir donné un avant goût de ce plaisir, vous m'en priviez. Le désir que j'aurais de seconder des vues aussi
(1) Nous trouvons dans les notes de Lndot l'indication des lettres suivantes qui nous manquent :
Du 5 avril 1751. Sur la manœuvre de la chenille du bouillon blanc pour la fabrication de la coque; duler juillet 1751, suiditférentes chenilles, sur la dissolution de la glace communiquée à l'Académie et sur les pavés ; — du 17 juillet 1751, sur les chenilles ; — du 25 novembre 1751, accompagnant l'envoi de la deuxième édition de Y Art cVélever les jioulets.
Jouables que les vôtres et de M. Billet, me fait avoir de vrais regrets de ce que je n'ai rien à vous mander de plus à l'un et l'autre sur les deux espèces d'insectes des blés que ce que je lui en ai écrit. Je ne les ai jamais étudiés, je ne les connais précisément que de vue, rien ne m'a conduit à penser qu'ils soient la cause de la nielle des blés ; j'ai pourtant grande disposition à croire que cette poussière noire dans laquelle la substance blanche et savoneuse semble transformée, est occasionnée par des insectes; je l'ai beaucoup observée pendant ces vacances avec les plus fortes lentilles, après l'avoir délayée dans beaucoup d'eau, elle m'a fait voir un très grand nombre de petits corps que leur figure avait fait juger à un de mes amis qui observait conjointement avec moi, des œufs d'insectes. Son idée m'a paru très vraisemblable, mais pour savoir si elle est vraie, il 'faut observer avec assiduité ces mêmes petits corps dans la saison où les grains de blés commencent à être attaqués de la nielle, il faut voir si alors la poussière noire se trouvera peuplée d'insectes aussi petits que ceux que les infusions de diverses natures font voir à milliers. Le semis qu'a fait M. Tillet le mettra à portée de tenter avec cette poudre noire des expériences qui pourraient donner de grands éclaircissements sur la cause à laquelle elle est due, il pourra en poudrer en différents temps divers pieds, et surtout en poudrer vers le temps où ils sont près d'entrer en fleurs, il verra si c'est un moyen de faire naître de la nielle dans les grains des épis. Ce temps de la fleur serait surtout celui où il conviendrait d'observer les différentesparties des épis aumicroscopeetd'observer
des infusions des épis avec l'eau ordinaire, car si la nielle est occasionnée par des insectes, j'appréhende fort qu'ils ne soient de ceux qui par leur extrême petitesse échappent aux meilleurs yeux, s'ils n'ont point recours à des verres qui grossissent. Je m'étais proposé de faire les expériences dont je viens de parler et je serais charmé que M. Tillet veuille bien s'en charger. Je vous prie de lui faire mille assurances d'estime de ma part et lui dire que je me réjouis de le voir occupé de recherches utiles à la société.
La recherche de la courbe où le froid nécessaire pour conserver la neige règne en toute saison, depuis les Pôles jusqu'à l'Equateur, ne peut manquer de nous paraître très curieux à M. de Mairan et à moi, il ne m'est pas resté d'idée de ce que nous en pensâmes de plus alors l'un et l'autre ; il nous parut cependant qu'elle n'était pas assez nécessairement liée avec la question de la formation de la grêle, et il nous parut comme à vous que beaucoup de données manquaient pour la résolution de ce problème : on ne peut se la promettre que quand on aura fait la curieuse suite d'expériences que vous proposez sur les variations de la température de l'air à différentes hauteurs. Elles sont assurément très intéressantes, mais comme elles n'ont aucun objet d'une grande utilité qui en puisse revenir, je ne vois guère d'apparence, vu les dépenses et les sujétions qu'elles demanderaient au moins pendant une année et en différents temps, qu'on puisse se promettre qu'elles soient exécutées de longtemps. Ce ne sera que lorsque quelque souverain passionné pour la physique sera touché des connaissances qu'elles pourraient donner. II serait pourtant
important que le publie fut instruit, par un mémoire, de la manière dont elles pourraient être faites et dont elles mériteraient de l'être ; c'est-à-dire que le publie fût informé de tout ce que vous m'en avez écrit.
Des hommes qui sont forcés de vivre dans des lieux escarpés et très élevés où ils manquent d'occupations, pourraient s'en faire une de suivre la marche du thermomètre. Ils pourraient même au moyen d'une corde à laquelle différents thermomètres fussent suspendus à des hauteurs différentes, faire des comparaisons de variations à ces différentes hauteurs. J'ai admiré l'esprit de discussion qui règne dans ce que vous m'en avez écrit, je m'en entretiendrai avec vous lorsque je jouirai de la satisfaction de vous assurer par moi-même de la très grande estime et du respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
De Réaumur.
A Paris, ce 1er juillet 1753 (1).
J'ai fait porter, Monsieur, il y a une heure chez M. le chevalier Le Féron une longue boîte dans
(1) Ludot indique auparavant: lettres du 15 juillet 1752, sur la manœuvre du ver à soie pour perctr sa coque ; du 21 août, du 8 novembre, sur l'ergot, sur les conseils que lui demandait Ludot à l'égard d'un séjour à Paris, et d'une place qui allait se trouver vacante à l'Académie des sciences ; — du 14 décembre
laquelle est bien assujetti le thermomètre que je vous ai marqué vous devoir envoyer ; trois tubes propres à faire des baromètres sont dans la même boîte : on vient de me la rapporter et on m'a dit que M. le chevalier LeFerron était absent, quil ne reviendrait que dans huit à quinze jours. Le plus simple ne serait-il pas que je fisse charger cette boîte au carrosse de Troyes, car je suppose qu'il y en a un ? Marquez-moi votre intention.
Je me suis expliqué avec M. Bouguer ; il n'a pas songé à mesurer les degrés de la température de l'air à différentes hauteurs en même temps.
J'ai l'honneur d'être avec un parfait et respectueux attachement, Monsieur, votre très humble etobéissant serviteur.
De Réaumur.
A Paris, ce 2t novembre 1753.
Vous n'avez pas attendu, Monsieur, une prompte réponse à votre lettre du (îe de septembre ; je la reçus cependant à Paris quoiqu'il fut probable comme vous l'aviez pensé que je ne la recevrai qu'en Poitou ;
accompagnant un mémoire de M. de Mairan ; — du 31 mai -J 753 : i° au sujet d'un mémoire (de Ludot) sur l'arrachement des vignes ; 2° sur le thermomètre demandé par Ludot ; 3° sur l'avis qu'il donne à Ludot, qui parle de changer la direction de sea occupations « que le pli est pris, et qu'il ne renoncera jamais aux sciences ».
mais ce fut la veille de mon départ, au soir, dans un moment où des arrangements indispensables ne me laissèrent pas le temps de la lire; quoique de retour ici à mon ordinaire la veille de la Toussaint, je n'y suis fixé que d'aujourd'hui ; j'ai fait plusieurs voyages à la campagne et je ne suis de retour de chez M. Trudaine que d'hier au soir. A. présent, Monsieur, que me voilà rendu à moi, je vous dirais que pendant mon séjour à Réaumur. j'y ai fait des observations tout-à-fait conformes aux vôtres, et je les ai faites sans chercher à les faire. Le thermomètre que je consulte est là attaché contre la tige d'un gros marronnier d'Inde. M. Brisson habite un donjon dont l'élévation est à peu près celle d'un troisième étage de Paris ; il y tient toujours un thermomètre en dehors d'une fenêtre exposée au nord ; plusieurs fois par jour et surtout le matin, à deux heures aprèsmidi, et le soir sur les dix heures, il comparait le degré d'élévation du sien avec celui du mien. Dans les jours sereins, le sien a toujours marqué moins de chaud, l'après-midi, que l'autre, et plus de chaud le matin, et dans d'autres jours, il a trouvé des variétés semblables à celles que vous avez eues. Il me paraît donc que vous devez être content du parti que vous avez tiré de votre tour dont vous traitez la hauteur avec un peu de dédain, quoi qu'elle ait à peu près celle de nos tours de Notre-Dame. Vous êtes en état de faire un curieux et intéressant mémoire en y rapportant vos observations, leurs résultats et en y joignant les vues dont vous m'avez fait part, et qui doivent guider ceux qui voudront concourir avec vous à nous mieux éclaircir sur la marche
de la chaleur à différentes distances de la surface de la terre. Le nombre de ceux qui se plaisent à observer le thermomètre, s'est extrêmement multiplié et vous en devez trouver parmi eux qui répondront à l'invitation que vous leur aurez faite dans votre mémoire. Il pourrait être imprimé clans le second volume des Mémoires des savants étrangers, qui est actuellement sous presse ; et si vous l'aimiez mieux, si vous craigniez que cette impression ne se fit attendre trop longtemps, on pourrait le faire mettre dans le Journal des savants. Je ne désespère pas de vous trouver un observateur qui fasse des observations dans le clocher de Strasbourg le plus renommé de la France pour sa hauteur.
Vous ne vous êtes pas assez expliqué sur les expériences que vous avez commencées avec l'œther et avec l'huile de vitriol, pour que j'aie rien à vous répondre sur cet article. Je souhaite qu'elles aient eu des succès dont vous ayez été satisfait, et qui nous vaillent des connaissances nouvelles. J'ai déjà lieu d'en attendre de ce que vous m'annoncez de celle que vous avez faite avec l'huile de vitriol. Vous me l'avez rendue bien intéressante en me donnant l'espérance de vous la voir faire sous mes yeux ; mais voilà cette Saint-Martin pour laquelle vous vous proposiez de vous rendre à Paris, passée depuis plusieurs jours ; puis-je espérer que votre voyage n'en est que retardé, et que j'aurai sûrement le plaisir de vous assurer de vive voix du très parfait et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
De Réaumur.
A Paris, ce 5 février 1754.
J'ai, Monsieur, été constitué malade par la médecine pendant 8 à 10 jours que j'ai passés en obéissant à ses ordonnances et je me suis bien trouvé de mon obéissance, car je jouis d'une très bonne santé. Il y a environ trois semaines que je me levai avec des jambes chancelantes et que j'eus toute la matinée un peu semblables à celles d'un homme ivre, n'ayant d'ailleurs aucun autre accident que celui de la langue un peu moins libre avec une tête très nette. On regarde ceci comme un avis salutaire, on me fit saigner et il ne faut pas me le reprocher, il y avait vingt-cinq ans que je ne l'avais été ; après avoir été purgé dans deux différents jours, on m'a fait prendre pendant deux autres jours les eaux de Balaruc ; tout cela a très bien réussi ; quand la faiblesse causée par les remèdes a étédissipée, mes jambes ont repris leur première vigueur ; mais il en est arrivé que je fais réponse à votre dernière lettre plus tard que je n'eusse souhaité et que je la ferai même trop courte parce qu'il faudrait la faire excessivement longue pour répondre à tous ses articles.
J'y ai vu avec plaisir vos différentes vues très étendues et hues, mais c'est avec regret qu'en la lisant j'ai perdu l'espérance de voir vos observations sur les variations du chaud et du froid, faites à différentes hauteurs de l'atmosphère, paraître bientôt au jour. Quoique le mémoire où elles se seraient trouvées
rapportées, eut été d'une longueur assez considérable,
il eût pu avoir place dans le second tome des Mémoires des savants étrangers dont l'impression avance, ou si sa longueur l'eût demandé, on aurait pu le faire imprimer seul ; un premier mémoire imprimé sur cette matière est la plus sûre voie et presque la seule de multiplier les observations, qu'il esta désirer qui soient faites.
Permettez-moi de vous dire que vous voulez du trop parfait et que la seule façon de l'obtenir est de laisser paraître un ouvrage en avertissant le public de ce qui y manque et de ce qu'on espère d'y ajouter lorsque les savants auront voulu concourir à fournir de matériaux pour lerendre meilleur, je vois d'ailleurs que vous êtes retenu par considération pour M. Tillet; plutôt que d'attendre qu'il ait donné des observations qu'il ne donnera peut-être pas ou qu'il ne donnera de longtemps, ne vaudrait-il pas mieux vous ouvrir à lui ? faire l'ouvrage de concert et y distinguer ce qui est propre à chacun de vous deux? Croyez-vous qu'il fut blessé si vous lui offriez de donner cette tournure à votre ouvrage. Il ne le devrait pas être, et pourrait se plaindre avec raison, si après lui avoir laissé publier son ouvrage, vous veniez à en donner un ou vous relèveriez ce qu'il aurait de défectueux, et où vous supplériez à ce qu'il aurait d'imparfait. Vous avez été servi à souhait par la gelée et par la neige, si votre santé vous a permis de faire les expériences que vous aviez projetées. Ce n'est pas le seul intérêt, que je prends à leur succès qui me fait désirer qu'elle ait été bonne, c'est le très parfait et respectueux attachement avec lequel je me ferai gloire d'être tant
que je vivrai, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Ré au mur.
A Paris, ce 1er juillet 1754.
Quand je lis vos lettres, Monsieur, et quand je les relis, je ne les trouve jamais trop longues, mais je vois à regret que je ne puis leur faire des réponses aussi étendues qu'elles les mériteraient, que j'aurais beau à attendre que je n'en trouverais jamais le temps; votre dernière lettre, celle du 20 juin, m'inviterait à m'engager en plusieurs dissertations dont les sujets seraient fort intéressants ; sa longueur seule serait une bonne excuse de ce que vous me l'avez tant fait attendre, et vous en avez encore de meilleures dans toutes les expériences qui vous ont occupé, et de trop bonnes clans le dérangement de votre santé qui vous a obligé à avoir recours à trois saignées et à plusieurs médecines. Je me donnerai bien de garde de vous exciter à des excès de travail qui peuvent lui être contraires, je vous exhorterai même de n'en point prendre dont vous puissiez vous trouver fatigué, terme que vous me paraissez passer trop souvent.
Entre les expériences que vous avez suivies, il yen a plusieurs que vous ne m'indiquez point dont vous paraissez être content, et dont je le serai sans doute quand vous croirez qu'il sera temps de me les com-
muniquer ; celles qui ont eu pour objet de mieux observer que n'ont fait jusqu'ici les physiciens, ce qui se passe soit dans la formation, soit dans la fusion de la glace, sont intéressantes et délicates, et vous les avez faites avec une grande précision, puisque c'a toujours été les balances à la main. Ces balances n'ont-elles point été employées pour vous assurer si ce qu'on nous a dit de si merveilleux de l'évaporati on de la glace plus grande que celle de l'eau, et d'autant plus grande que le froid est plus grand, était exactement vrai?M. Baron nous a lu un mémoire dans lequel il a prouvé que cette évaporation n'avait aucunement lieu dans les endroits où l'air n'étaitpoint agité, qu'elle n'était point augmentée par le froid, et qu'elle n'arrive que lorsque la surface de la glace est balayée par le vent. Vous expliquez très bien le craquement et les fêlures d'un morceau de glace d'une figure qui tient de la sphérique, jeté clans une eau qui est à peu près au terme de zéro, par la comparaison du verre approché trop brusquement du feu ; mais il vous paraît rester à décider si, dans la glace, cet effet est dû aune augmentation ou à une diminution de volume. Il serait à désirer que le fait pût être décidé par l'expérience, mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé le contraire, je penserai que la glace, une fois glace, suit les lois des corps solides, qu'à mesure qu'elle se refroidit davantage, qu'elle perd de son volume ; c'est ce qui arrive au fer qui s'étant dilaté au moment de sa congélation, dès qu'il est congelé perd de ses dimensions pendant tout le temps que ses degrés de chaleur vont en diminuant. Je crois avoir dit, quelque part, que la cause à laquelle me paraît devoir être attribuée
l'augmentation de volume qu'acquiert le fer pendant qu'il se congèle, est l'irrégularité avec laquelle les molécules du fer perdent leur fluidité, à ce que quelques-unes plus proches du centre se figent, pendant que d'autres, plus proches de la surface, sont encore liquides, en ce que toutes ces molécules ne sont pas également fusibles ; il en résulte que la masse de fer devenue solide, est composée de lames, de grains qui ne sont pas touchés par leurs voisins dans toutes les parties de leur surface, entre lesquels il reste des vides, des intervalles réels ; c'est ce que la cassure d'une barre de fer met sous les yeux. Ces vides ne se trouvaient point entre les molécules du même fer pendant qu'il était en fusion.
Je n'ai pas actuellement des idées si nettes sur la cause des congélations opérées par des sels mêlés avec la glace. Je n'en ai sur cela que de très confuses et il me faudrait rétudier une matière que j'ai oubliée depuis bien des années, pour être en état de vous dire ce que j'en ai pensé autrefois. Ce n'est pas assurément pour vous faire un mystère que je vous tiens ce langage, et je crains encore moins que vous ayez pensé sur cela mieux que moi; je m'en réjouirai très sincèrement. Mais je me souviens qu'un sel jeté dans l'eau qui est plusieurs degrés au-dessus de la congélation, la fait descendre de plus de degrés, que celle qui est proche de ce dernier terme ; ainsi il ne me paraîtrait pas surprenant que votre sel d'Epsom, fondu dans l'eau, opérât plus de degrés de refroidissement, qu'il n'en opère mêlé avec la glace.
Je n'ai pas assurément parlé assez exactement,
quand j'ai laissé imaginer le degré qui opère la
congélation égal à celui de l'eau qui se congèle, ou de la glace qui commence à fondre.
Vous me donnez, Monsieur, de trop bonnes raisons qui vous autorisent à différer de publier vos observations sur les variations des degrés de chaleur à différentes hauteurs de l'atmosphère, pour que l'envie que j'ai de les voir devenir publiques, me fasse faire de nouvelles instances. Mais je souhaite que les difficultés qui vous arrêtent, soient bientôt levées ; j'ai perdu et je regrette au-delà de ce que je puis dire, le seul homme sur lequel je pusse compter à Strasbourg pour y faire les observations de ce genre que vous eussiez souhaité y être faites. J'ai perdu M. Bazin qui aété emporté par une jaunisse opiniâtre. C'était un vrai philosophe que j'aimais tendrement, de la bonne volonté, de l'exactitude, et de l'intelligence duquel j'étais bien assuré.
Le mémoire de M. Tillet est d'un très bon citoyen ; il m'a paru au-dessus des éloges que je lui ai donnés.
Ma santé à laquelle vous vous intéressez d'une manière si obligeante, s'est très bien soutenue au moyen de quelques remèdes de précaution que je compte de ne pas négliger à l'avenir. Ménagez bien la vôtre. Je le désire, plus que je ne puis vous le dire me faisant gloire d'être, avec un très parfait, tendre et respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
XLTII.
A Montigny, près Nangis, ce 18e novembre 1754.
Je partis, Monsieur, le 7 de septembre, selon mon usage, pour le Poitou. La lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire, le 5, ne me fut remise que le 6 au soir et cela dans un moment où il ne me fut pas possible de prendre, sur des arrangements qui ne pouvaient être différés, le temps de la lire en entier. Je n'ai pas eu encore celui de lui répondre comme elle le mériterait, et je ne prévois pas l'avoir sitôt. Je suis de retour à Paris de la veille de la Toussaint. J'ai fait depuis un premier voyage de campagne de huit jours et en voici un second d'à peu près de même durée chez M. Trudaine. Je retournerai demain à Paris, où je trouverai bien des choses accumulées pendant une longue absence, car il faut dater d'avant les vacances. Je ne puis cependant m'empècher de vous dire que l'expérience de l'esprit-de-vin qui échauffe l'eau et qui augmente le froid de la glace, ou le froid de l'eau qui vient de la glace, qu'elle a fait fondre, est très curieuse, et que la cause de cette différence est très difficile à assigner. A présent que je ne suis plus occupé des congélations, mes méditations sur ce phénomène ne me conduiraient peutêtre pas à l'expliquer; et j'aimerais autant l'apprendre de vous que de la trouver moi-même ; ma paresse s'accommode très bien des sentiments qui me portent à souhaiter de vous devoir des connaissances.
Vous ne manquerez pas apparemment de répéter cet hiver les expériences sur l'évaporationde la glace, et j'ai lieu de croire que quand vous les aurez répétées, que vous serez d'accord avec M. Baron qui m'a paru avoir apporté aux siennes toute l'attention qu'elles demandaient. Tous les corps transpirent et il est le premier à en convenir, mais il s'agissait de s'assurer si indépendamment du mouvement de l'air extérieur, la glace perdait plus que l'eau pendant le froid, et si elle perdait d'autant plus que le degré du froid était plus grand; je n'ai point encore eu de conversation avec M. Baron et en eussai-je eu de très longues, que je ne lui eusse pas parlé de vos objections qui sont fondées sur ces morceaux de glaces très froids, plongés dans de l'eau moins froide; il aurait fallu m'expliquer sur ces expériences, audelà de ce que vous le désirez; d'ailleurs elles ne paraissent pas aussi décisives pour le fait en question, que celles de la glace tenue daus un vase où elle n'est point frottée par un air en mouvement.
Quand j'ai pris la plume, au reste, c'a été moins pour vous entretenir de vos expériences de physique, que pour demander des nouvelles de votre santé ; j'ai impatience d'en recevoir de meilleures que celles que vous m'en avez mandées par votre dernière lettre ; elle est délicate ; personne ne souhaite plus que moi que vous la ménagiez comme elle demande, ayant l'honneur d'être avec un très parfait et respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.