XL1V
A Paris, ce 2 janvier 1755.
Je me flatte, Monsieur, que mes sentiments vous sont très connus et que vous eussai-je assuré plus tôt des vœux qu'ils m'ont fait faire pour que tout réponde à vos désirs dans le cours de cette année et que vous jouissiez d'une santé moins chancelante, que vous n'en seriez pas plus persuadé que vous Têtes, que mon cœur et mon amour pour les progrès de la physique ont été d'accord pour me les faire former.
J'ai pensé plus d'une fois que si votre santé vous le permettait, vous étiez occupé, pendant la suite des jours froids que nous venons d'avoir, à faire des observations et des expériences sur la glace. Il me paraît, par ce que vous me faites l'honneur de me marquer, que le degré de froid est toujours plus grand à Troyes qu'à Paris ; ce lundi 2 décembre où le froid fut chez vous de — 9 ou — 9 degrés 1/2, nous ne. l'eûmes ici que de — 6 degrés 1/4. Quoiqu'on pût en conséquence de vos anciennes expériences , ou dû s'attendre à des différences de froid dépendantes des différentes hauteurs, on ne se serait pas attendu que, sur votre toit, le froid eût dû être, le même jour, à la même heure, de — 11 degrés 3/4. M. le prince de Croui m'a envoyé une observation du même jour, faite à son château en Hainault, où il l'a eu de — 12 degrés. Quoique je le sache muni do bons thermo-
mètres éprouvés chez moi et observateur attentif, je ne pus m'empêcher de lui faire savoir que cette observation m'était suspecte. Il a cherché à me la prouver vraie par l'état des rivières qui furent toutes gelées, par l'épaisseur de la glace et parce que ce froid était insupportable aux hommes les plus endurcis. Votre observation de — 11 degrés 3/4 ne me permet plus de révoquer la sienne en doute. Ces mêmes — 11 degrés 3/4 sont la mesure du plus grand froid que nous avons eu ici le lundi 6 de ce mois. Le 5 janvier nous ne l'avons eu qu'à — 5 1/4 et vous l'avez eu à — 7 et — 7 1/2.
Je savais que le mémoire de M. Tillet avait remporté le prix de Bordeaux, conformément à la prédiction que j'avais faite. Je serai charmé de voir ici l'auteur d'un mémoire si utile et si bien fait. Si vous en avez l'occasion, je vous prie de lui faire mille compliments de ma part.
Je ne saurais vous dire combien je suis sensible à tous les vœux que vous avez faits pour moi, je crois pourtant les mériter par le très parfait et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
A Paris, ce 29 janvier 1757.
Ne jugez pas, Monsieur, du plaisir que m'ont fait les nouvelles assurances de vos sentiments pour moi
et des vœux qu'ils vous ont inspirés, par le temps que je suis resté sans vous en faire mes remerciements. La faute en est au temps que nous venons de passer pendant lequel ce que j'ai le moins fait, est ce que j'eusse le plus souhaité de faire, sachant combien vous êtes vrai. Je n'ai eu garde de confondre ce que vous m'avez écrit d'obligeant avec ces compliments dictés par une politesse d'usage. Je me flatte aussi que vous seriez bien persuadé que c'est mon cœur qui parle, quand je vous assure quêtant que je vivrai, je ne cesserai d'avoir pour vous rattachement le plus parfait et le plus tendre; mes sentiments, qui doivent leur origine à la très grande estime dont je suis rempli pour vous, ne sont point de nature à être affaiblis par la suite des années. Parmi les arrangements par rapport auxquels vous êtes encore indécis, je voudrais bien que vous en prissiez un qui vous fit au moins passer à Paris une partie de chaque année. Je ne vous cacherai pas les motifs intéressés qui me font former ce souhait.
Il est dommage que la fortune n'ait pas traité M. des Marets assez bien pour lui permettre d'employer tout son temps à de nouvelles recherches, les talents que je lui connais, m'en feraient beaucoup espérer, s'il était en position d'en faire usage.
J'aurais dû, il y a longtemps, vous avoir renvoyé le mémoire que vous m'avez demandé contre l'arrachement des vignes. Comme vous ne me paraissez pas néanmoins bien pressé de le ravoir, je différerai encore quelque temps. J'ai un remuement de papier à faire qui me le mettra sous la main, et duquel je n'avais pas voulu m'occuper jusqu'à ce que des jours
plus doux que ceux que nous avons eus, m 3 le permissent. Je n'ai point vu la brochure de M. Hébert sur le même sujet, mais j'ai peine à croire qu'on y trouve quelque bonne remarque qui vous soit échappée.
J'ai dit à Mademoiselle deMarsilly tout ce que vous m'avez marqué de lui dire de votre part, elle m'a chargé de vous faire mille souhaits de la sienne de tout ce qui peut vous être le plus agréable, et de vous écrire qu'elle souhaiterait beaucoup que vous fissiez cette année un voyage ici.
M. Brisson est très flatté de l'idée avantageuse que vous vous êtes faite de son travail, n'ambitionnant rien de plus que votre estime, il m'a demandé de vous assurer de son respect.
Je ne me lasserai jamais de vous rappeler que je me ferai gloire toute ma vie d'être avec le plus parfait et respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
A Paris, ce 26° mars 1757.
Vous avez raison, Monsieur, de penser qu'il suffirait que vous me disiez que vous aviez découvert, dès 1753, le prodigieux refroidissement que l'éther est capable d'opérer, pour que j'en fusse parfaitement convaincu, et tous ceux qui ont l'honneur de
vous connaître le seraient comme moi. Mais vos lettres de la même année, et les réponses que j'y ai faites le prouveraient à ceux qui ne vous connaissent point du tout. Cette découverte n'y est, à la vérité, exposée qu'énigmatiquement ; mais quand on sait le mot de l'énigme que vous ne m'avez dit que dans votre dernière lettre du 3e de ce mois, on voit clairement que les principes sur lesquels vous avez fait les expériences, vous ont conduit à éprouver l'éther, et que l'effet qu'il a produit et dont vous m'y parlez seulement comme d'un fait très singulier, est ce refroidissement qui va bien au-delà de ce que les meilleurs physiciens eussent pu prévoir. Lorsque je reçus votre lettre, les commissaires nommés par l'Académie, pour le mémoire de M. Baume, en avaient déjà fait le rapport, et le certificat avait été donné en conséquence. M. l'abbé Nollet était celui qui l'avait dressé, Jen'ai pu manquer de lui apprendre que vous aviez fait, dès 1753, la découverte qui faisait honneur à M. Baume, à qui il le dit, et à qui je le redis quelques jours après dans une visite qu'il me rendit. C'est sur quoi M. Baume ne parut pas avoir le plus léger doute, et de quoi il ne me parut aucunement fâché ; aussi avait-il lieu d'être content de ce que vos délais lui avaient donné le temps d'apprendre le premier au public cette découverte. J'ai dit à plusieurs autres personnes que vous l'aviez faite ; je l'ai même écrit en Hollande à M. Trembley, à qui les relations dans lesquelles il est avec les savants du pays, lui donneront occasion de leur apprendre.
La date de votre découverte de 1753 vous sera donc conservée auprès de tous ceux qui me savent inca-
pable d'attester un fait faux, mon témoignage leur en sera garant. Mais je vous avoue que je suis fâché que vous n'ayez pas instruit le public d'un fait très intéressant pour la physique, aussitôt que vous l'auriez pu. M. l'abbé Nolleta commencé à lire quelque chose pour expliquer la cause à laquelle il le croit dû ; il ne nous a encore lu que les principes dont il prétend la tirer. Dans la même année 1752, M. Baux, médecin de Nîmes, m'envoya l'observation qu'il avait faite et répétée d'un thermomètre qui, tiré de l'eau d'un bassin, plus froide que l'air extérieur, de quelques degrés, descendit dans cet aie encore de plusieurs degrés ; cette observation était bien propre à engager à observer ce que l'évaporation de différentes liqueurs pouvait sur le thermomètre. Au reste, A<lonsieur, je n'ai pas cru devoir hésiter à vous nommer, je n'eusse pas eu bonne grâce, ce me semble, à vouloir cacher votre nom; M. Baume aurait eu à s'en plaindre.
Je vous renvoie enfin votre mémoire contre l'arrachement des vignes ; il est même cause de ce que ma réponse a tardé de plusieurs jours de plus ; pour le trouver j'ai eu à faire un arrangement de papiers dont je n'ai pu m'occuper qu'une matinée où l'air était doux.
Je ne me lasserai jamais de vous redire que tant que je vivrai, je ne cesserai d'être avec une parfaite estime, et un attachement aussi tendre que respectueux, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
Mademoiselle de Marsilly et M. Brisson m'ont chargé de vous faire leurs remerciements et de vous écrire de leur part les choses les plus obligeantes.
A Paris, ce 17 mai 1757.
Me voilà, Monsieur, prêt à partir pour le Maine, circonstance où je ne puis trouver le temps de chercher les deux lettres dont vous me parlez dans votre dernière et d'en transcrire ce qui a rapport à l'éther, mais comme je ne vous crois pas pressé d'avoir ces copies, je remettrai à vous les envoyer jusques à mon retour qui sera au commencement de juillet. Vous me demandez pourquoi je suis fâché que vous n'ayez pas publié une découverte à laquelle vous avez eu le plaisir d'être conduit par des raisonnements très justes ; les précautions que vous croyez obligé de prendre pour vous assurer cette découverte sont une des causes du plaisir que j'ai de votre retardement. Au reste, j'ai tout lieu de croire que M. Baume ne cherchera pas à vous rien ôterde la gloire qui vous en doit revenir. Ce sera avec plaisir que je parlerai et écrirai à ceux avec qui je suis en relation, des refroidissements que vous avez opérés par l'évaporation soit de l'eau, soit de l'éther, dans les jours les plus chauds et dans les plus froids de l'année.
Je n'oublierai pas de faire mention de ce duvet de vapeur glacée. La fin de votre lettre me paraît encore
annoncer clés découvertes, mais enveloppées sous des expressions tout à fait énigmatiques. Je suis dépourvu du talent de deviner les énigmes, et quand je l'aurais, je n'aurais garde de m'en servir pour tâcher de deviner ce que vous avez dessein de me cacher. J'aime bien mieux vous assurer, dans les termes les moins équivoques et les plus clairs, du parfait, tendre et respectueux attachement avec lequel je meferai gloire d'être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
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