TROISIEME SERIE
Cette série sera composée de lettres écrites par Réaumur à diverses personnes ou de pièces le concernant.
Ces documents termineront la première partie de la publication que nous consacrons à l'illustre savant; nous réservant de réunir dans un second volume les pièces intéressantes qui existent clans plusieurs dépôts publics ou dans des collections particulières.
Lettre adressée à Joseph -Ange, comte de Saluées, de Menusigiio, page ou sous-lieutenant du roi Charles- Emmanuel II. — Olographe sur papier.
A Paris, ce 17 janvier 1750.
Monsieur,
Son Altesse Royale sait mettreles assaisonnements les plus agréables aux grâces qu'elle fait. Lorsqu'elle vous a chargé de me donner de nouvelles assurances de la bonté dont ellem'honore, elle vous savait séduit en ma faveur par les traits par lesquels M. l'abbé Nollet m'a peint. Mais, Monsieur, quelqu'intérèt que j'y aie, je ne dois pas vous laisser dans l'erreur; je dois vous avertir que vous avez pris pour ressemblant, un portrait fait par le cœur. Sur quoi il était plus sûr de s'en rapporter à M. l'abbé Nollet, c'est lorsque vous l'aurez entendu parler de ma vénération et de mon dévouement pour son Altesse Royale (1), c'est alors qu'il n'aura pas assez dit, qu'il n'aura pas réussi à vous en donner une idée assez complète. Je ne saurais de même réussir à exprimer toute la joie que j'ai ressentie de l'union de Son Altesse Royale avec une princesse si digne d'elle. Oserais-je espérer, Monsieur, que vous voudrez
(1) Victor-Amédée III, qui épousa le 31 mars 1750 la princesse Marie-Antoinette-Fernanda, fille de Philippe Y.
bien saisir quelques moments pour dire à ce grand Prince qu'entre tous ceux qui l'ont félicité sur cet événement applaudi par toute l'Europe, qu'il n'est personne qui y ait été plus sensible que moi ? Il est bien flatteur pour moi que dans des circonstances si capables d'occuper entièrement Son Altesse Royale, elle ait pensé aux œufs d'Arrar qu'elle pourra me procurer, s'il plaît aux siens de continuer de pondre. Je ne puis manquer de désirer d'en faire couver avec succès à Paris.
Je me trouverais heureux si mes expériences et mes observations pouvaient contribuer à ses amusements. Je sais, Monsieur, les sentiments qui vous sont dûs, à vous personnellement. Aussi me fais-je gloire d'être avec le parfait attachement que l'estime et la reconnaissance font naître, et avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
Lettre adressée au comte William de Bentinck, le riche fondateur du musée de Balstrode. — Olographe sur papier.
A Paris, ce 6 novembre 1748.
Monsieur,
Je commence déjà à jouir du plaisir de trouver le nom de votre Excellence répété plusieurs fois dans
mes cabinets d'oiseaux ; ceux du premier envoi du cap de Bonne-Espérance y étant placés actuellement. Si j'ai tardé à vous en faire mes remerciements, et à vous en accuser la réception au-delà, ce semble, de ce que je l'aurais dû, c'est que j'ai pensé qu'il convenait que je différasse à vous écrire qu'ils étaient rendus à Paris jusqu'à ce que je pusse vous marquer en quel état ils y étaient arrivés, et en quoi ils consistaient. Et je ne suis de retour du Poitou, où j'ai passé les vacances, que depuis quatre jours ; je les ai trouvés aussi bien conditionnés que je le pouvais désirer. Ils n'ont aucunement souffert de leurs voyages, tant par mer que par terre. On les croirait à présent pleins de vie. Il y en avait quinze dans l'envoi, dont aucun n'était encore dans ma collection. Les plus gros ne le sont guère plus que les grosses alouettes , et les autres sont de la grosseur des chardonnerets ou plus petits. Quatre des plus gros n'ont rien de frappant dans leurs couleurs qui tirent sur le brun, mais ils se font remarquer par la longueur de leur queue, plus de deux fois plus longue que leur corps. Si cette queue les pare, elle semblerait être pour eux une parure bien embarrassante. On en jugerait sans doute autrement, si on était assez instruit de tout ce qui appartient à leur façon de vivre et à leur bien-être. Ces oiseaux me paraissent d'un genre que je place à la suite de celui des mérops ou guêpiers. Le cinquième est bien plus petit ; c'est un joli moineau qui, outre les plumes rouges comme le carmin qui forment un large trait, au bout de l'un et l'autre angle de chaque œil, comme les ont quelques bengalis, en a aussi sous le ventre, d'un beau rouge.
Le sixième est un martinet-pêcheur remarquable par sa grande ressemblance avec ceux d'Europe ; il n'en différerait aucunement sans une grande tache blanche placée à côté de chaque œil. Son bleu a la nuance et la vivacité de celui de notre martinet-pêcheur ordinaire et est distribué de la même manière. Il est singulier que la grande différence des climats ne procure pas des variétés considérables dans certaines espèces d'animaux. Le septième est une fauvette mieux habillée que les nôtres, elle est vêtue d'un assez joli vert ; mais elle est apparemment moins bonne chanteuse que celles de notre pays. Car si les oiseaux des pays chauds ont le plumage plus beau que celui des oiseaux des pays soit tempérés, soit froids, ils n'ont pas une voix si agréable. C'est ainsi que la nature paraît s'être plue à mettre partout des compensations. Les huit autres sont de la classe des colibris à. bec recourbé, les uns sont de la grande espèce et les autres d'espèces de grandeur médiocre. Les uns ont à leur queue deux plumes qui, comme celle clés Paille-en-cul , la prolongent beaucoup. Quatre de ces oiseaux, et deux à queue courte, sont d'un vert doré dé toute beauté, et ont de plus quelques plumes d'un beau jaune. Les deux autres sur le corps desquels domine encore le vert doré, ont leur petit poitrail orné de plumes du rouge le plus vif.
Votre Excellence n'est-elle point ennuyée de l'énumération de ces présents que je viens de lui faire ? elle le sera bien autrement, lorsque j'aurai à l'entretenir des deux barils qui lui ont été envoyés par M. Imhoff, et du troisième qui l'a été par le Gouverneur du cap de Bonne-Espérance. Je les aurais déjà
reçus, grâce au bon ordre que vous aviez donnés pour leur départ, si le vaisseau sur lequel ils ont été chargés, n'avait été obligé de relâcher à Calais. On m'a écrit de Rouen qu'il attendait les vents favorables pour se rendre à sa destination. Je trouverai aisément ici des gens qui me déchiffreront les catalogues : mais il y aurait quelque chose de mieux que des catalogues, et que j'ai demandé, je crois, dans le petit imprimé , c'est d'attacher à chaque animal un petit morceau de parchemin, sur lequel son nom soit écrit avec l'encre ordinaire ; l'eau-de-vie ne l'altère point. Les naturalistes aiment à savoir le nom que porte chaque animal dans son pays natal. Ces étiquettes ont été omises dans le premier envoi du cap de Bonne-Espérance. Je ne sais comment je vais faire à l'avenir, car Votre Excellence a déjà éprouvé mes sentiments derecormaissance, et je ne pourrai que continuer à l'assurer du dévouement sans bornes et du respect avec lequel j'ai l'honneurd'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
De Réaumur.
Les cinq lettres qui suivent étaient adressées au célèbre Albert de Haller, de Berne (1708-1777).
A Paris, ce 12 août 1755.
J'ai mené, Monsieur, depuis le commencement du carême une vie fort différente de ma vie ordinaire.
Un ami que je perdis dans ce temps-là, ne m'a point consolé en me faisant son légataire universel, et m'a mis dans la nécessité de me livrer à des occupations bien opposées à mon goût. Il a laissé la veuve la plus respectable et la plus inconsolable, à laquelle je sais attaché depuis plus de trente ans et à laquelle j'ai donné le temps que j'accorde ordinairement à mes délassements. Les suites d'une vie passée tristement et de plus avec notaires, avocats et procureurs , ont été, à ce que j'ai lieu de croire, la cause cle l'état dans lequel mes jambes se trouvèrent assez subitement. Peu après Pâques, elles commencèrent, une après-midi, à se prêter de mauvaise grâce à leurs fonctions ordinaires, et le lendemain je me trouvai hors d'état de faire un pas sans être soutenu. La tête ne souffrit aucunement de cet accident , la gaîtô même qui m'est ordinaire, n'en fut aucunement altérée ; des saignées des bras et du pied ne tardèrent pas à être faites ; les eaux de Balaruc me furent données, fortifiées par Témétique, les purgatifs de différentes espèces ne me furent pas épargnés pendant près de quinze jours, et je n'ai eu qu'à me louer des secours de la médecine qui m'ont été administrés avec autant de sagesse que de zèle par M. Hérisson. Mes forces loin d'être affaiblies par les remèdes, sont revenues peu à peu à mesure que je les prenais. Je me suis trouvé vers la fin de mai en état d'aller faire un voyage à quarante-cinq lieues d'ici, à une très jolie terre , dans le Maine , qui fait partie du legs que je dois à l'ami que je regrette. L'air de la campagne et l'exercice ont achevé de rendre à mes jambes leur première vigueur; elles
ont fourni à des promenades de trois à quatre heures sans avoirbesoin que je leur donnasseaucun intervalle de repos.
Vous pardonnerez, Monsieur, les ennuyeux détails dans lesquels je viens d'entrer, à l'envie que j'ai que vous ne me croyiez pas aussi coupable de négligence à vous remercier de vos obligeantes et intéressantes lettres que j'ai pu vous le paraître.
Le M. Dantin qui a été si malheureux commissionnaire.est sûrement du pays de Vaux, lié avec M. de Cheseaux de Lausanne. Il me paraît sensiblement touché de l'aventure du volume qu'il s'était chargé avec empressement de vous tenir. Il m'a dit qu'il le remplacerait par un autre. Pour moi, j'ai été si honteux de cette aventure, que j'ai cédé à M. Morand le plaisir de se charger de vous faire tenir un exemplaire de la pièce qui a remporté le dernier prix, et un de la Connaissance des temps de 1756. Je le laisserai de même se charger d'un exemplaire des volumes des Mémoires de l'Académie qu'on ne diffère de faire paraître au jour que jusqu'à ce que nous ayons trouvé le moment de le présenter au roi. Il prétend avoir des occasions sûres de vous faire parvenir ses envois. Vous avez su, Monsieur, en trouver de telles pour me faire recevoir deux cle vos ouvrages dont je ne saurais vous faire des remerciements proportionnés au plaisir qu'ilsm'ontprocuré, celui sur l'irritabilité et celui dans lequel sont rassemblées vos observations anatomiques sur diverses maladies. Le médecin qui m'a remis le dernier, m'en a remis un exemplaire pour M. de la Bourdonnaye, qui a quitté l'intendance de Rouen et vit à Paris en
conseiller d'Etat. Il aura incessamment cet exemplaire ; il m'en a remis un autre pour M. Senac qui est actuellement à Compiègne avec le roi, et que je lui ferai tenir à son retour à Versailles.
Les curiosités que vous m'avez destinées, me seraient par elles-mêmes très agréables, et elles auront pour moi un mérite de plus dès que je vous les devrai.
Les gouffres que vous avez été visiter et par lesquels s'écoulent les eaux du lac de Joux pour former une rivière à une lieue de là, méritaient d'être examinés par un physicien tel que vous, qui y aura vu ce que le vulgaire n'y voit pas.
Les autres mules auraient apparemment pour l'éllebore le même goût qu'a montré la vôtre. Elle peut être mangée par les chevaux. 11 est singulier que ces animaux et les chèvres s'en nourrissent pendant que les vaches n'en veulent pas tâter. Leur serait-elle malsaine, quoiqu'elle ne soit aucunement nuisible aux chèvres ?
L'Académie sera flattée de la dédicace que vous lui avez faite de vos Icônes anaiomicœ (1). Ce ne sera pas une mauvaise commission dont vous voulez me charger que celle de les lui présenter de votre part.
Qu'on vous fasse, Monsieur, des propositions avantageuses soit pour vous engager à retourner à Gottingue, soit pour vous attirer à Halle, on fait ce qu'on doit ; mais feriez-vous ce que vous devez, si vous quittiez votre patrie où vous m'assurez que
(1) Iconum anatomicarum quibus prœcipuœ parles corporis hùmani exquisita cura delineatœ conlinentar. — Gœltinguo, 1743-1756, 8fasc. in-fol.
votre santé s'est si bien rétablie, pour aller habiter l'Allemagne où elle a toujours été faible et mauvaise ?
Vous ferez plus pour l'histoire, en Suisse, vous y travaillerez plus pour le progrès des sciences, quoique vous y manquiez des facilités qu'un pays étranger vous offre, parce que vous y travaillerez pendant une longue suite d'années ; aussi ne doutai-je pas que tous vos véritables amis et tous les amis des lettres ne souhaitent comme moi que vous ne quittiez point la vie douce que votre patrie vous procure (1).
J'ai appris avec une grande satisfaction que les ouvrages de M. Gmelin (2) qui n'ont pas vu le jour sont en sûreté. C'eût été une grande perte pour tous ceux qui aiment l'histoire naturelle que celle du fruit d'un voyage si laborieux dans des pays si peu connus.
Vous ne songez qu'âme combler de présents ; vous m'annoncez un extrait de votre ouvrage sur les plantes de Suisse et, comme un présent plus proche, votre ouvrage sur le mouvement du sang, pour lequel vous avez excité vivement ma curiosité par ce que vous m'en avez écrit. Continuez à vous bien porter et vous continuerez à nous enrichir de belles connaissances nouvelles. C'est aussi avec la plus grande estime et le plus parfait attachement que je me fais gloire d'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
De PiÉAUMUR.
(1) Haller ne quitta pas en effet Berne, sa patrie, qu'il illustra par son enseignement et de grandes qualités civiques.
(2) Jean-Georges, célèbre voyageur, botaniste et cbimiste allemand, i é en 1709, mort le 20 mai 1755.
A Réaumur, en Bas-Poitou, ce 29e septembre 1755.
Votre lettre, Monsieur, du 20 août a différé de quelques jours de plus qu'elle ne l'aurait dû, à me parvenir ; quand je l'ai reçue, l'Académie était prête à se séparer, et moi à partir pour venir ici, selon mon usage ordinaire, passer les vacances ; je me suis donc trouvé dans l'impuissance de satisfaire à deux de ses articles, à celui de communiquer à M. de l'Avirotte vos justes sujets de plaintes, et à celui de l'impression de votre mémoire sur les orchis (1) parmi ceux de l'Académie. Par rapport à ce second article, sans avoir besoin de consulter l'Académie, et sans vouloir vous faire un compliment, et sans crainte d'en être dédit, je puis répondre qu'elle sera toujours charmée de faire entrer de vos ouvrages dans le corps des siens, sûre qu'ils ne peuvent que lui faire honneur. La difficulté qui pourrait naître par rapport cala longueur du mémoire, vous la levez en proposant de le faire imprimer par parties en différents volumes ; il en reste seulement une qui naît du nombre des figures. Mais n'en pourrait-on pas faire entrer plus d'une dans chaque planche ? c'est ce que je vous prie de me marquer et alors je serai en état à mon retour, de proposer au comité de librairie qui se tient chaque mois, et dont
(1) Cet ouvrage a été publié à 13ùle en 1760, in-4 , Orchidum classis constituta.
je suis toujours un dos membres, l'arrangement convenable, et à votre goût, pour la gravure de ces planches.
M. Morand s'est chargé de vous faire parvenir par M. Vacher le second volume des Mémoires des savants étrangers, et celui des Mémoires de V Académie de 1751. Il s'en chargea, lorsque la distribution en fut faite.
Il ne m'importe en quelle langue je lise votre mémoire sur la circulation du sang pourvu que je le lise, mais je ne voudrais pas que le plaisir que je me promets (de) sa lecture, vous coûtât le soin de le faire transcrire. Vous ne cessez, Monsieur, de m'accabler de présents, et de vous proposer de m'en faire de nouveaux ; les Icon.es anatomice et vos bijoux des montagnes de Suisse en sont assurément qui me plairont beaucoup. Voilà un commerce bien inégal ; pour toutes les choses que vous m'envoyez, vous ne recevez que des remerciements.
Ma très grande ignorance de la langue allemande fait que je ne connais des ouvrages de Rosel que ses planches, et c'en est assez pour me faire désirer qu'il jouisse d'une santé meilleure ; ce que vous me marquez de la sienne m'afflige. S'il nous était enlevé ce serait une vraie (perte) pour la partie de l'histoire naturelle qui a les insectes pour objet.
Si vous ne m'aviez pas donné lieu de croire que vous vous portez beaucoup mieux en Suisse qu'en Allemagne, je ne serais pas alarmé des propositions séduisantes que vous fait le roi de Prusse; il se connaît en gens de mérite, et je suis persuadé qu'il n'épargnera rien pour vous avoir. Aussi dès que vous
en êtes aux conditions vous me paraissez rendu. Je doute que M. de Maupertuis vous voie arriver d'un bon œil. Vous êtes trop grand pour qu'il ne vous souffre pas impatiemment ; vous ne pouvez guère compter sur ce qu'on vous écrit de sa santé, il sait se porter comme il en a besoin. La mienne, Monsieur, à laquelle vous (vous) intéressez si obligeamment, est bien rétablie, et se soutientau moyen de quelques purgatifs doux qu'on m'a prescrit de prendre régulièrement tous les mois. Je me trouve surtout bien des voyages et de l'air de la campagne ; depuis plus de trente ans je suis retourné d'ici plus fort, à Paris, que je ne l'étais en partant.
Il me semble qu'il n'est plus guère besoin de prouver que les marques singulières que portent les enfants ne sont pas dues à l'imagination de leur mère. Un médecin publia à Paris, il y a dix à douze ans, deux volumes in-12, contre ceux qui donnent un pouvoir si miraculeux à l'imagination. M. Salabert, que j'estime, n'aura pu dire rien de plus décisif que l'argument que vous tirez des plantes ; elles ont, comme vous le dites très bien, des monstruosités et n'ont point d'imagination.
Vous vous proposez toujours des tâches intéressantes ; c'en est une bien curieuse que de parvenir à voir comment l'artère et la veine du poumon viennent se placer entre les deux ventricules du poulet, et, puisque vous vous y obstinez, sûrement vous le verrez, si cela est possible. Je prévois avec plaisir que les incubations des œufs vous fourniront de belles observations. Effectivement, c'était là qu'on devait étudier la formation des os.
M. Bosc do Wittemberg, qui depuis bien des années me donne des marques d'un très grand attachement et auquel je suis très sensible, a mis dans la dernière lettre qu'il m'a écrite, ce petit écrit qu'il m'a paru souhaiter que je fisse passer sous vos yeux.
Je ne saurais vous exprimer l'étendue de l'estime et du dévouement avec lesquels je me fais gloire d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.
lu.
A Paris, ce 23e février 1756.
Le plaisir, Monsieur, que j'ai de me porter bien est augmenté par celui que j'ai de vous eu assurer, étant très flatté de ce que c'est une nouvelle qui vous intéresse. Je ne sais de quoi on s'est avisé dans une gazette littéraire allemande de faire mention d'un fragment d'une de mes lettres, où pour excuser une réponse trop différée, je parlais au long d'une atteinte qu'avait eue ma santé, vers le commencement de l'été dernier. J'ai à me plaindre de celui qui a rendu public ce qui n'avait pas été écrit pour l'être, et qui n'en était pas digne. Je prendrai des mesures pour empêcher que rien de pareil n'arrive à l'avenir. Le public a bien besoin de savoir mes misères. J'admire d'autant plus que malgré des douleurs de rhumatisme qui vous tourmentent et une fièvre d'au-
tomne qui vous avait affaibli, que vous suffisiez à tant de travaux, que tout ce que je puis est de soutenir la douleur avec patience; elle me rappelle à elle et ne me laisse nullement la liberté de m'occuper de rien de ce qui demande attention. J'ai eu aussi à la fin de l'automne des rhumatismes qui m'ont cruellement fait souffrir ; la privation du mal devient un bien réel dont je jouis actuellement.
M. de Fontenelle est entré dans sa centième année, le 11° de ce mois. Des faiblesses qui reviennent cle temps en temps, font craindre qu'il ne parvienne pas à en atteindre le bout. Il conserve toujours son fond de gentillesse d'esprit. Une dame, son aînée, qui, à cent trois ans, se porte bien, lui disait, il y a quelques semaines, qu'elle croyait que Dieu les avait oubliés l'un et l'autre ; il lui répondit avec le geste convenable («chut, chut.» Nous dinâmes encore hier ensemble, il mangea beaucoup, et eût mangé encore davantage, si nous ne nous y fussions opposés.
Je pense, Monsieur, avec M. l'abbé de Condillac, que les bêtes ont une âme ; il faudrait qu'il nous eût été révélé qu'elles n'en ont point pour croire qu'elle leur a été refusée. Ce n'est aussi que de la révélation que nous pourrions savoir ce que devient cette âme spirituelle, il ne peut y en avoir d'autres, et par conséquent immortelle par sa nature. Nous devons voir que nous sommes dans l'impossibilité de résoudre de pareilles questions. L'explication que donne M. l'abbé de Condillac, cle l'instinct, me plairait, si malheureusement je ne voyais cet instinct agir clans une infinité cle circonstances avant qu'il ait pu être acquis par des actes répétés. Cet ouvrage
sur les animaux est attaqué depuis peu par M. l'abbé, ci-devant le père de Lignac, de manière à le rendre difficile à défendre. Cet abbé vient de faire paraître quatre volumes de Lettres à un Américain, dont le dernier presqu'en entier est un examen critique du traité des animaux. Les trois autres volumes sont contre le quatrième de M. de Bufïon où Ton veut des âmes matérielles capables de sentiments. Cette assertion 'si peu philosophique et si dangereuse est combattue, comme elle mérite de l'être, par M. l'abbé de Lignac, Je vous enverrai cet ouvrage dès que j'en trouverai l'occasion. Son auteur désire qu'il passe sous vos yeux.
Le dictionnaire encyclopédique, Monsieur, m'a paru ou trop long ou de beaucoup trop court. Pour répondre à son titre, tout ce qui est traité clans les dictionnaires actuellement existants et qui le serait dans tous les dictionnaires possibles, devrait s'y trouver; mais son étendue a été poussée beaucoup trop loin, si ce n'est pas dans un dictionnaire qu'on doive apprendre les sciences ; est-il fait pour enseigner l'algèbre, la géométrie, etc. ? La réduction que vous en voulez faire est un projet qui me paraît devoir être agréable au public. Les suppressions que vous annoncez dans votre programme seront, je crois, du goût général. Je m'imagine néanmoins que les manœuvres des arts ne seraient pas du nombre des articles sur lesquels le retranchement devrait le plus tomber. Peut-être est-ce parce que je m'en suis occupé pendant bien des années? Je les ai étudiées avec beaucoup de plaisir ; j'ai travaillé à faire des descriptions très complètes d'un grand nombre
d'arts, qui eussent paru au jour, il y a bien des années, si j'eusse trouvé le temps de les faire imprimer, ou si je n'eusse pas voulu en donner à la fois une suite encore plus considérable, et qui les embrassât presque tous. J'ai fait graver plus de cent cinquante planches in-folio qui sont des tableaux agréables, et j'en ai beaucoup d'autres qui ne sont que dessinées. J'aurais pu faire retentir mes cris, dans tout le monde littéraire, du vol qui m'a été fait des premières, et prendre des voies de m'en faire rendre justice. L'infidélité et la négligence de mes graveurs dont plusieurs sont morts ont donné la facilité, à gens peu délicats sur les procédés, de rassembler des épreuves de ces planches, et on les a fait graver de nouveau pour les faire entrer dans le dictionnaire encyclopédique. J'ai appris un peu tard que le fruit d'un travail de tant d'années m'avait été enlevé. J'ai mieux aimé paraître l'ignorer que de troubler mon repos en revendiquant mon bien. Voilà la seconde fois qu'il m'échappe d'en parler. Je n'en ai jamais rien écrit qu'à mon ami feu M. Wolff dans une réponse à une lettre dans laquelle il m'avait pressé de mettre au jour ce que j'avais fait sur les arts et métiers, je ne pus lui cacher les sujets de dégoût qui m'avaient été donnés. La tranquillité d'âme me paraît préférable à tout, et est le bien le plus assorti à un âge avancé; je n'en sais qu'un plus précieux et que je ne cesserai jamais d'ambitionner, c'est d'être aimé et estimé de ceux que j'aime et estime. Aussi suis-je extrêmement touché de vos sentiments pour moi que je crois mériter par le parfait et respectueux attachement avec lequel je
me fais gloire d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Réaumur.