LETTRE LVI
Au cli&teau de Ferney par Geniye 5 3o septembre 1761.
Vous écrivez de votre main , MadamfS , et je ne puis en faire autant. Comment n'avezvous pas un petit secrétaire , pas plus gros que rien, qui vous amuserait^ et qui me donnerait souvent de vos nouvelles ? Il ne faut st refuser aucune des petites consolations qui peuvent rendre la vie plus douce à notre âge. Vous ne me mandez point si vous aviez votre amie avec vous. Elle aura dû être bien eflfrayée du sacrement dont vous me parlez. Je vous crois de la pâte du cardinal de Fleuty, et de celle de Fontenelle. Nous avons à Genève une femme de cent trois ans , qui est de la meilleure compagnie du monde , et le conseil de toute sa famille. Voilà de jolis
exemples à suivre. Je vous' y exhorte avec le plus grand empressement.
Je vous remercie de tout mon cœur, Ma-
dme , du portrait de madame de Pompa-
IIO LETTRES INEDITES
dour , que vous voulez bien m'envoyer. Jd lui aï les plus grandes obligations depuis quel-' que lems ; elle a fait des choses charmantes pour mademoiselle Goi*heille.
Je ne suis point actuellement aux Délices»
Figurez-vous que,M. le duc de Villars occupe cette petite maisonnette avec tout son train* Je la lui ai prêtée pour être plus à portée du docteur Tronchin , qui donne une santé vigoureuse, à tout le monde , excepté à moi.
/ M. le duc de Bouillon ne vous écrit-il pas quelquefois ? Il a fait des vers pour moi^ mais je le lui ai bien rendu.
Recevez-vous des nouvelles de M. le prince de Beaufremont ? Je ' voudrais bien le rencontrer quelquefois chez vous. Il me paraît d'une -singularité beaucoup plus aimable- que celle de monsieur son père. Mais, Madame, avec une détestable santé , et plus d'affaires qu'im commis de ministre , il faut que je renonce pour deux, ans, au moins, à vous faire ma cour. Et si je ne vous vois pas dans trois ans , ce sera dans quatre j je ne veux pour rien au monde, reponcer à cette espérance.
J'ai actuellement chez moi le plus grand chimiste de France , qui sans doute me rajeunira, c'/est M. le comte de Lauraguaîs; c'est
DE VÔttÀlKÊ.. lit
\m jeune homme qui a tous les talens et toutes les singularités possibles , avec plus d'esprit et de connaissances qu'aucun homme de sa sorte. Adieu , Madame , plus je vois de gens aimables , plus je vous regrette. Mille tendres respects.
tti LETtRES Ilt£l)irE9
LETTJIE LVII C).
Fcrney,'ii octobre 1761.
Je reçois , Madame , le portrait de madame de Pompadour. 11 me manque des yeux pour le voir. Mais j'en trouve encore pour conduire ma plume , et pour vous remercier.
Je perds la vue , Madame ^ je ne vois pas ce que je vous écris. Songez que vous avez des yeux et un estomac. Conservez -les. Souvenez-vous de ma Genevoise qui a cent trois ans et qui vient de se tirer d'une hydropisie. Imitez - la. Priez pour moi quelque , Saint , afin que je puisse venir vous faire ma cour et vous embrasser Tannée prochaine. J'ai reçu le même jour des reliques de Rome pour une église que je fais bâtir , et le portrait de madame de Pompadour. Me voilà très-bien pour ce monde-ci et pour l'autre.
Adieu , Madame ; je vous suis attaché avec le plus tendre respect jusqu'au dernier mo^ ment.
(*) Ces t cette lettre qui est grave© en tête 4e Fouvràge.
Se VOLTAtKl!. !.t5
LETTRE LVIIL
Aux Délices , 5 décembre.
Le petit Gâyot , Madame , ne nous ap-« prend rien ; mais pourquoi ne m'apprenez^ v
vous pas que le 22 les serviteurs de Marie- Thérèse ont attaqué en treize endroits les retranchemens des Prussiens sous Breslaw , les ont tous emportés , et ont gagné une bataille meurtrière et décisive qui nous venge et qui redouble notre honte ? Les Français sont heureux d'avoir de tels alliés. Si le roi de Prusse avait les mains libres , je plaindrais fort de pauvres troupes éloignées de leurs pays , n'ayant point de maréchal de Saxe à leur tête , et ayant appris à faire très-mal le pas prus-» sien, tout étourdis et- tout sots de paraître devant leurs maîtres qui leur enseignent le pas redoublé en arrière. Le roi de Prusse m'avait écrit trois jours avant sa bataille du 5 :
Quand je suis Voisin du naufrage , Je dois , en affrontaut Porage y Penser, yim et mourir en r^i*
It4 LETTRES INÉDitES
Nous n'avons pas voolu qu'il mourut ; maïs lés généraux autrichiens le veulent. Portezvous bien , Madame , vous et votre digne amie. Madame Denis, qui se porte mieux, vous présente ses obéissances très-humbles.
JIE VPI*XAI*E. I:l5