LETTRE LXII
Aux Délices, 8 juin 1764.
Nous ne comptious pas, Madame, qu6 madame de Pompadour partirait avanmous.
Elle a fait un rêve bien beau , mais bien court. Notre rêve n'est pas si brillant ; mais il est plus long et peut-être plus doux; car , quoiqu'elle eût toutes les apparences du bonheur, elle avait pourtant bien des amertumes, et la gêne continuelle attachée à sa situation a pu abréger ses jours. Au reste , la vie est fort peu de chose dans quelque état qu'on se trouve , et il n'y a pas grande différence entre la plus courte et la plus longue ; nous ne sommes que des papillons dont les uns vivent deux heures , et les autres deux jours. Je suis un papillon très-attaché à vous , Madame ; il y a long-tems que je n'ai eu la consolation
(*J P'ane main étrangère.
I^a LBTTRES INEDITES
de vous écrire. Une fluxion sur les yeux qui m^a presque été la vue a dérangé noire commerce , mais elle n'a point été jusqu'à mon cœur. J'ai resté depuis dix ans da^ns ma retraite , comme vous dans la vôtre. Nous som-< mes constans : mais je ne suis pas si sage que vous : aussi yivrez-vou;5 plus de cent ans , et je compte n'en vivre que quatre- vingts. Vous auriez bien dû faire un joli jardin au Ja,rd ; cela est trës-amusant , et il f^ut s'amuser \ les eaux , les fleurs et les bosquets consolent ^ et les hommes ne consolent pas toujours.
Adieu^ Madame , mon cœur est à voiîs pour le reste de ma vie avec le plus tendre respçc^^
DE YOLTAIRE. . 123