‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 22 sur 74 · A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT, ET A M. LE DUC DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT, ET A M. LE DUC DE CHOISEUL

Au château de Ferney , i5 février 1763.

Madame et Monseigneur le Duc ,

La lettre dont vous daignez m'honorer fondra nos neiges et me rendra la vue. Nous sommes à vos pieds et à ceux de monseigneur le duc de Choiseul, votre digne frère; et, quoique je sois de l'Académie , nous ne trouvons point de termes pour vous exprimer notre respectueuse reconnaissance. La vieillesse et la jeunesse se réunissent dans les mêmes sentiments. Nous sommes tous ici sous votre protection , nous nous regardons

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comme vos créatures , et nous sommes, avec le plus profond respect, Madame, vos très-humbles et très -obéissants et très-obligés serviteurs.

Voltaire, Dupuits , Corneille Diipuits.

Nota. La première démarche de Voltaire, auprès de M. de Choiscul et de madame de Grammont , pour obtenir leur siîjnature sur le contrat de mariag^e de mademoiselle Corneille, l'engagea bientôt à porter plus haut ses vues. Voici ce qu'il écrivait le 23 janvier à M. d'Argental, ( tome lxiii, page 3o , Correspondance générale^

« Je pense qu'il conviendrait que Sa Majesté permît « qu'on mît clans le contrat qu'elle donne huit mille li- « vres à Marie, en forme de dot, et pour paiement de « ses souscriptions. Je tournerais cette clause , elle me « paraît agréable , cela fait un terrible effet en province. « Le nom du roi dans un contrat de mariage au mont « Jura ! figurez - vous ! et puis cette clause réparerait la « petite vilenie de M. le contrôleur-général. J'en écris « deux mots à M. le duc de Choiseul et à madame la du- « chesse de Grammont. »

La réponse à cette nouvelle demande ne se fit pas long-temps attendre, et tout annonce qu elle fut satisfaisante, puisqu'elle motiva la lettre qu'on rapporte sous le n'^ XXXI.

Les choses allèrent même au-delà des espérances de Voltaire. " Le roi de France, est-il dit dans le Coimnen- « taire historique ^ voulut bien souscrire pour huit mille « francs à l'éditiftn qui servait de dot à la petite fille de « Corneille. D autres souverains l'imitèrent. M. le duc de « Choiseul, dont la générosité était si connue, madame 1^

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« (Juchc^ssc (le Grammont, madame de Pompadour, sous- « crivircnt pour des sommes consideralilcs, etc.

« L'académie en corps, M. le duc de Clioiseul , madame «la duchesse de Grammont, madame de Pompadour, « et plusieurs seigneurs donnèrent pouvoir à M. de Vold taire de signer pour eux au contrat de mariage. C'est « une des plus belles époques de la littérature. »

LETTRE XXXII

A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Aux Délices, 14 mars 1763.

Madame,

Nous vous avons prise pour notre patrone, non pas comme les dévots prennent des saintes qui n'en savent rien : c'est la reconnaissance qui parle ici à la bienfaitrice.

Me sera-t-il permis . madame , de vous présenter cette lettre pour madame de Pompadour? Voyez d'abord, madame, si la chose est convenable, et alors vous la protégerez. Il me semble que la bagatelle que je propose ferait un honneur infini au roi dans toute l'Europe. Que nos Suites vous béniront , madame, quand ils sauront que c'est à vous que nous en aurons eu l'obligation! La moindre

charité du roi , dans une occasion pareille, me paraît la chose du monde la plus importante. On peut se faire adorer à bien peu de frais. Daignez en conférer, madame, avec monseigneur le duc, votre frère, et daignez me dire si je suis trop téméraire, ou seulement un peu hardi. Agréez le profond respect et la reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être , madame , votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Voltaire.

Nota. « J'ai envie de vous faire une niche , écrivait 1 Voltaire à l'abbé de Voiscnon ', de copier tout ce que t vous me dites de madame la duchesse de Grammont « et de le lui envoyer. Je n'ai l'honneur de la connaître « que par ses lettres , où il n'y a jamais rien de trop ni de « trop peu , et dont chaque mot marque une ame noble « et bienfaisante. Je lui ai beaucoup d'ohligation , elle a « été la première et la plus généreuse protectrice de t mademoiselle Corneille. Il s'est trouvé heureusement « que uiademoiselle Corneille en était digne. C'est la naï- « vcté , l'enfance , la vérité et la vertu même. Je rends « grâces à Fontenelle de n'avoir pas voulu connaître cet « enfant-là. «

Quoique Voltaire ne connût pas personnellement madame de Grammont , il avait déjà obtenu tant de témoignages de sa généreuse bienveillance, qu'il ne craignait pas de paraître importun en lui en demandant une nour velle preuve. La circonstance était urgente. M. Thiroux

' Lettre à l'abbé de Voiscnon , Correspondance générale^ a 3 U" vrier 1763. Tome lxiii, page 7 3,

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de Crosne, maître des requêtes, venait de faire, quelques jours auparavant (le 7 mars), au conseil, le rapport de l'aliaire de l'infortunée famille Calas. Toute la France s'occupait alors de llieureuse issue de ce recours en ré- . liabilitation , et il importait d'obtenir du roi une marque d'intérêt qui fi\t en harmonie avec l'avis du conseil et avec la manifestation de l'opinion publique. C'est aux soins de madame la duchesse de Grammont que Voltaire confia le succès de cette sollicitation honorable. Il ne pouvait la remettre en de meilleures mains.

Ses vœux ne furent point exaucés sur-le-champ , mais ils ne furent point déçus. « L'affaire dura trois années , « dit le Commentaire historique (tome i , page 4 1 3). On « sait quelle gloire MM. de Crosne et de Bacquencourt « acquirent en rapportant cette affaire mémorable. Cin- « quante maîtres des requêtes déclarèrent d'une voix « unanime toute la famille Calas innocente, et la recom- « mandèrent à l'équité bienfaisante du roi. M. le duc de « Choiseul, qui n'a jamais perdu une occasion de signaler «la magnanimité de son caractère, non -seulement se- K courut de son argent cette famille malheureuse, mais « obtint de Sa Majesté trente-six mille francs pour elle. »

DR VOLTAIRE. 1 l'y

LETTRE XXXIV

A LA MÊME

Aux Délices , par Genève , 18 mars 1763.

Madame,

Il faut que le Quinze-Vingt des Alpes se mette encore à vos pieds. Il craint d'avoir fait une sottise en vous envoyant un si énorme paquet. On peut très-bien lui dire : De quoi vous avisezvous d'importuner toujours madame la duchesse de Grammont, et d'abuser de ses bontés? Vous lui demandez une grâce pour le capitaine Pictet , brave Suisse de Genève , elle l'accorde sur-lecliamp. Vous lui demandez sa protection pour mademoiselle .Corneille , et elle fait partir deux cents louis d'or pour la souscription du roi. Vous Timplorez pour la veuve Calas, et la veuve Calas gagne son procès. N'étes-vous pas content et honteux ?

A cela je réponds, madame, que je suis pénétré d'admiration pour votre caractère , et de reconnaissance pour vos bienfaits ; mais pour honteux , je ne le suis pas^ au contraire, je suis persuadé que

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si VOUS daignez obtenir la moindre petite aumône pour la veuve Calas , vous gagnerez encore plus d'ames à vous que de huguenots à l'Eglise. Je ne peux vous dire à quel point cette petite attention de sa majesté pour une famille infortunée tournerait la tète à six ou sept cent mille hommes. Ils sauraient bien que ce serait à vous , madame , qu'on devrait cette consolation. Ce serait bien alors que la mémoire du pauvre Calas serait réhabilitée. Non , madame , le roi ne peut rien faire de plus beau à moins de frais. Quand il ne donnerait que cent écus , je regarderais ce don comme un trésor inestimable;

Daignez , madame , pardonner à mon zèle , à mon indiscrétion.

J'ai dans l'idée que vous pouvez très-bien vous passer de montrer mon inutile lettre à madame de Pompadour. Un mot de votre bouche doit tout faire. Il me semble que tout cela va de soi-même. On parle au roi de la petite Calas , qui s'évanouit deux fois pendant ce grand conseil qui se tenait à Versailles ; on lui dit que les gens tenant la cour de parlement sont bien puissants , puisqu'ils font rouer les pères de famille , sans forme de procès ; le roi s'attendrit ; il donne une petite somme de sa cassette , et l'Europe applaudit.

Je me jette à vos pieds , madame, avec le plus profond respect et l'enthousiasme que vos bontés m'inspirent.

Le Quinze- Vingt des Alpes. Voltaire.

Nota. Voltaire développe ici les motifs de la demande qu'il n'avait qu'indiquée dans la lettre précédente. On y voit que si la bonté de madame de Grammont était inépuisable, rien ne pouvait non plus lasser le zèle de l'écrivain généreux qui avait embrassé avec tant de cbaleur et défendu avec tant de persévérance la cause de l'in- £ortune.

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LETTRE XXXV

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