‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 23 sur 74 · A M. L'ABBÉ DE VOISENON · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ DE VOISENON

DK LACADLMIE FRANÇAISE.

Aux Délices, 19 mars 1763.

En qualité de Quinze-Vingt, je vous prie à tâtons , mon cher confrère , de me rendre un très- ^rand service. Vous m'avez fait un si bel éloge de madame la duchesse de Grammont, vous me l'avez peinte d'un esprit si solide, et d'un cœur si généreux, que votre enthousiasme m'a enhardi à lui demander encore une nouvelle grâce après toutes celles qu'elle a daigné m'accorder. J'abuse extrêmement, i\ est vrai, de ses bontés; mais il faut qu'elle m'accorde ce que je lui demande. C'est de se joindre à madame de Pompadour, ou plutôt de joindre madame de Pompadour à elle, pour

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obtenir du roi une aumône en faveur de la pauvre veuve Calas. Je dis une aumône sur sa cassette ; la plus légère , la plus mince nous suffira, et s'il n'a point d'argent, il faut qu'on lui en prête pour faire cette bonne œuvre. J'ai dans l'idée que l'Europe battrait des mains, que protestans et catholiques applaudiraient, que tous les cœurs seraient touchés, que cette seule marque de bonté de la part de sa majesté ouvrirait les yeux à je ne sais combien de sots huguenots qui croient toujours qu'on veut les manger sur le gril , comme saint Laurent. Je m'adresse à vous, mon cher petit évéque , avec la plus grande confiance , et je recommande cette petite négociation à votre humanité, à l'amitié dont vous m'honorez depuis si long-temps, et à votre discrétion. Volez chez madame la duchesse de Grammont, quand vous seriez asthmatique. Diteslui que je vous ai fait confidence de l'extrême liberté que j'ai osé prendre avec elle; que j'en suis bien honteux, que je lui eh- demande bien pardon; mais faites réussir mon affaire, ayez-en la gloire; je le dirai à tous les huguenots. N'aurez-vous pas d'ailleurs bien du plaisir à donner cet énorme soufflet aux huit juges de Toulouse , qui ont fait rouer, pour s'amuser, le père de famille le plus vertueux et le plus tendre qui fût dans ce pays des Visigoths ? D'ailleurs il y a une des filles assez jolie, qui s'est évanouie deux fois à Versailles, il faut que le roi lui donne de quoi acheter de beau point de la reine de Hongrie. Faites mon affaire.

mon charmant confrère, Dieu vous bénira et moi je vous adorerai.

Voltaire.

On dira peut-être qu'il faut attendre que le procès soit fini ; non , il ne faut point attendre; quand même Calas aurait pendu son fdsil faudrait encore soulager la veuve; vingt personnes l'ont fait , pourquoi le roi ne le ferait -il pas? en un mot réussissez.

Donnez votre bénédiction à Voltaire.

L'active ténacité de Voltaire se fait bien remarquer dans les lettres qu'on vient de rapporter. Voilà la troisième fois qu'il écrit en moins de six jours pour obtenir la faveur à laquelle il attachait avec raison beaucoup d'importance. L'abbé de Voisenon ' , auquel il s'adresse, quoique d'un caractère léger et d'un naturel apathique, était alors en position de le seconder dans ses sollicitations auprès de la maison de Choiseul.

' Claude Henri de Fusée , abbé de Voisenon , né le 8 janvier 1708, mort le aa novembre lyy^- Auteur de quelques poésies légères, mais bomme d'un esprit aima])le et d'un commerce facile , il était jiarvcDU à l'Académie française sans avoir beaucoup de titres littéraires.

LETTRE XXXVI

A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Aux Délice» , près de Genève, a a avril 1763.

Madame,

Vous m'avez permis de prendre la liberté de vous écrire quelquefois. M. l'abbé de Voisenon , qui ne laisse pas d'être sérieux quand il le faut, m'a assuré très-sérieusement que vous receviez mes lettrés avec bonté ^ et il faut qu'il vous connaisse bien, car il vous regarde comme le modèle du goût, de la raison et de la bienfaisance.

Je me crois bien autorisé aujourd'hui à profiter de cette permission que vous me donnez. Voici, madame^ un Suisse , un Hollandais auprès de qui je veux me faire valoir : je lui fais accroire que vous daignerez souffrir ma lettre. Je suis , comme Vous savez, Suisse aussi, et ma vanité est de passer pour votre protégé. Je vous supplie, madame, de ne me pas désavouer auprès de M. Constant. Il est vrai qu'il est fils d'un général qui s'est battu quarante ans contre nous. Il est vrai qu'il est colonel en Hollande. Mais, madame, il est si Français, il

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