‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 26 sur 74 · A M.. LE CHEVALIER DE TAULES · texte numérisé non relu

A M.. LE CHEVALIER DE TAULES

SECRÉTAIRE d'aMBASSADE A GENÈVE.

A Ferney» 19 mars 1766 , par la commoilitc de M. Souchai, marchaucl de drap au Lion d'or, à Genève.

Quand je n'avais que soixante ans, monsieur, vous m'aïu'iez vu venir à cheval au-devant de monsieiH' l'ambassadeiu' ; mais j'en ai soixante -douze passés, et il y a plus d'un an que je ne suis pas en état de sortir de ma chambre; je m'adresse à vous hardiment pour faire agréer mes excuses et mon respect. Je prends cette liberté avec vous, parce que je vous ai obligation. On m'a dit, monsiem-, que c'est à vous que je dois quelques anecdotes tirées du dépôt des affaires étrangères : de plus, monsieur de Chabanon% qui est très-véridique ,

* Cliabanon ( Nicolas de) , né en AmtTÎqtic en lySo, et mort h

i'iH LETTRES INÉDITKS

rn'assurc que vous m'honorez de quelque bonté , je vous supplie de me la conserver et de me procurer celle de Son Excellence '. Si j'avais de la santé, je viendrais vous présenter cette double requête, et vous assurer des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Voltaire,

gentilhomme ordinaire du roi.

M. de Chabanon dit encore que vous daignerez viBuir dans ma cabane, quand vous serez las de vous crever à Genève. Gardez-vous bien de me faire cet honneur avant deux heures. Demandez à M. Hennin.

Nota. M. le chevalier de Taules avait été, comme on

Paris en 1792. Membre de l'Académie française et de celle des inscriptions et belles-lettres, il fut l'ami de Voltaire. On a de lui plusieurs ouvrages dramatiques, entr' autres les tragédies d'Eponine et d'Eudoxie, dont il est souvent question dans la Correspondance générale'

* M. le chevalier de Beauteville , ministre plénipotentiaire chargé de la médiation dans l'arrangement des affaires de la république. Dans une lettre à madame d'Argental, du 18 avril 1766, Correspon" dance générale^ tome lxiv, page 477 » Voltaire s'exprime ainsi sur le compte de cet ambassadeur :

« Je vois rarement le chevalier de Beauteville, tout grand par- « tisan qu'il est de la comédie. Il y a deux ans que je ne sors pas de « chez moi, et je n'en sortirai que pour aller où est Pradon. Pour « le peu que j'ai vu M. de Beauteville, il m'a paru beaucoup plus « instruit que ne l'est d'ordinaire un chevalier de Malte et un mili- « taire. Il a de la fécondité dans la conversation ; simple, naturel , « mettant les gens à leur aise; en un mot, il m'a paru fort ai- « mable. »

DE VOLTAIRF. I 29

l'a (lit précédemment (voyez à la page 107), nommé secrétaire d'ambassade en Suisse, et chargé, en 1766, de suivre à Genève M. le chevalier de Beauteville , alors ambassadeur, dans la vue d'arranger les différends des citoyens de cette ville avec les magistrats, et les contestations de cette république avec la France. M. Hennin ' les avait précédés une année auparavant, en qualité de résident de France. Mais sa médiation n'avait eu que pou d'effet; M. Hennin fils, qui vient de publier la correspondance inédite de Voltaire avec son père 2, esquisse le tableau suivant de la situation respective de la cour de France et de la république de Genève au moment où le nouveau résident vint prendre possession de son emploi.

a La cour prenait beaucoup d'intérêt aux affaires de cette république, et aux troubles qui l'agitaient. Le désir devoir régner la paix dans un petit état placé sous la protection naturelle de la Franco , d'être arl)itre souverain de ce pays , et d'attirer les familles Genevoises au service de France , telles deviiient être et telles étaient sans

' Pierre Michel Hennin, né le 3o août 1738 , mort le 5 juillet 1807. Premier commis des affaires étrangères, il fut charge de plusieurs missions importantes en Pologne et en Suisse. Voltaire écrivait le i3 avril 1766 à M. Damilaville, au sujet de M. Hennin , Correspondance générale^ tome lxiv, page 473: « Nous avons pour rési-

• dent un homme de lettres très -instruit qui aime les arts, II est

■ dans l'intention de se fixer parmi nous , car il a fait venir une bi-

• bliothèque de plus de 6,000 volumes. Cost un homme qui pense « en vrai philosophe, ami de la paix et de la tolérance, et ennemi

■ de la superstition. »

' Correspondance inédite de f^'oitaire avec P. N. Hennin y résident de France près la république de Genève, premier commis des affaires étrangères, secrétaire de la chambre et du cabinet du roi, associé libre, résident de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, etc., publiée par M. Hennin fils, à Paris, un vol. in-8", 18a 5.

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doute les intentions de la cour à l'égard de cette république. D'un autre coté , les Genevois étaient attac h('s a la Fraiice par les liens du voisinage, par ceux d'une antique habitude, et surtout par les capiuiux qu'ils avaient placés dans les fonds publics français'. Le grand nombre de relations qup les Genevois entretenaient à Paris , leurs richesses, les diverses circonstances qui rendent leur ville si remarquable sous tant de rapports, contribuaient encore à augmenter l'intérêt que le cabinet de Versailles portait à ce petit état.

« Le gouvernement de cette république était aristocratique , placé dans les mains de quelques familles distinguées par leurs richesses et leur crédit; les citoyens et bourgeois y avaient part; les natifs et les habitants en étaient exclus. De là , ces troubles , ces représentations , ces prises d'armes si souvent renouvelées. La petitesse de l'état, concentré presque tout entier dans la ville, le genre d'esprit de ses habitants, tout contribuait à donner à Genève des traits de ressemblance avec les républiques anciennes, et cette idée n'était pas de nature à calmar les esprits ardents. Dans ces querelles, de grands talents se firent remarquer. Les factions qui agitaient cet état se réduisaient en réalité à deux : ceux qui voulaient introduire des réformes , obtenir des institutions plus démocratiques , et prendre part aux affaires du gouvernement dont ils étaient exclus , et ceux qui voulaient le maintien des lois aristocratiques. Les premiers se nommaient représentanîs ^ et les autres négatifs'^.

* Voltaire dit , dans une note du poème de La guerre de Genève^ que les Genevois possédaient près de quatre millions cinq cent mille livres de rente sur la France.

^ C'était le nom donné aux membres du petit conseil qui avaient le droit de rejeter les représentations des citoyens , tendantes à faire

DE VOLTAIRE. l3l

« La cour de France favorisait constamment ce dernier parti, et l'on en conçoit facilement les motifs. La conduite de ses agents devait donc être dirigée dans ce sens. »

C'est pour achever une réconciliation à laquelle avait travaillé M. Hennin, mais qu'il n'était pas en position d'opérer, que M. de lîeauteville, ambassadeur de France en Suisse, avait reçu la qualité de ministre plénipotentiaire, chargé delà médiation pour l'arrangement des affaires de la république à Genève. A son arrivée dans cette ville avec M. de Taules, Voltaire écrivit à ce dernier la lettre qu'on a rapportée plus haut. On verra par la suite de ces lettres que les efforts de MM. de Beauteville et de Taules pour ramener la paix à Genève ne furent [)as plus heureux que ceux de M. Hennin et de Voltaire ne l'avaient été.

assembler le conseil général pour l'interprétarion des lois obscures , ou le maintien des lois enfreintes.

LETTRE XXXIX

AU MÊME

A Ferney, 5 arril 1766.

Je n*oublierai jamais, monsieur, le discours de M. Thomas; mais j'ai oublié sa demeure, et d'ailleurs je ne peux m'adresser qu'à vous pour le remercier. De tous ceux qui ont fait l'éloge du Dauphin , il est le seul qui m'ait fait connaître ce prince. Je n'ai vu que des mots dans tout ce que j'ai reçu de Paris, en prose et en vers, sur ce triste événement. La première chose qu'il faut faire quand on veut écrire , c'est de penser ; monsieur Thomas ne s'exprime éloquemment que parce qu'il pense profondément.

A propos de penseur, puis-je vous supplier, monsieur , de présenter mes respects à Son Excellence? Elle donne des indigestions à tout Genève avant de lui donner une paix inaltérable; j'ose me flatter que quand nous aurons des feuilles , et que vous aurez le temps de prendre l'air, vous voudrez bien donner la préférence à l'air de Ferney; ce n'est pas assez de faire du bien à des hérétiques, il faut encore consoler les vieux catholiques ma-

lades. Je compte hardiment sur vos bontés et sur celles de M. Hennin.

Daignez, monsieur, être sans cérémonie avec votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Voltaire.

Nota. Voltaire publia , peu de temps après cette lettre , un écrit de quelques pages , intitulé Petit Commentaire sur reloge du Dauphin de France^ composé par M. Thomas ^ Cette brochure, qui fait partie des Mélanges littéraires (tome xlvi , page 344)? avait pour objet de venger Thomas des attaques auxquelles il était en butte. « On a dit , écrivait Voltaire à M. Hennin , on a « dit que M. Thomas était athée, parce qu'il a loué « le Dauphin de n'être pas persécuteur, v En effet, Voltaire s'empara de ce passage et en fit le texte d'un commentaire fort piquant; voici ce passage :

« Le Dauphin lisait avec plaisir ces livres où la douce humanité lui peignait tous les hommes, et même ceux qui s'égarent, comme un peuple de frères. Aurait-il donc été lui-même ou persécuteur ou cruel? Aurait-il adopté la férocité de ceux qui comptent l'erreur parmi les crimes, et veulent tourmenter poiu- instrmre.** Àh! dit -il plus d'une fois, ne persécutons point. «

Malgré les louanges que Voltaire accorde en cette occasion à Thomas, l'éloge du Dauphin n'est point au nombre des chefs-d'œuvre de cet auteur, et ne prend place qu'après les éloges de Marc-Aurèle, de Duguay- Trouin et de Descartes.

^ Thomas (Antoine ) y né à Clermont en ijSa, mort en ijSimembre Ae l'Académie française.

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LETTRE X!

AU MÊME

i5 avril 1766, à Ferney,

Je retrouve dans mes paperasses , monsieur , une lettre qui vous appartient et que je croyais vous avoir rendue; j'ai l'honneur de vous la renvoyer en vous faisant mon compliment de condoléance sur la perte que vous faites de M. le duc de Praslin , et en vous fécilitant sur le retour de M. le duc de Choiseul. 11 faut avoir une tête d'or et une santé de fer pour entrer à la fois dans les détails de la guerre et des affaires étrangères : s'il ne tombe pas malade il m'étonnera beaucoup. Je vous supplie de me mettre aux pieds de M. le gouverneur de Saint-Omer; je suis bien languissant; mais je serais fâché de mourir sans vous avoir vu encore une fois l'un et l'autre, oublier sous mes rustiques toits vos crevailles et vos affaires. *

Mille tendres respects.

Voltaire.

Nota. M. le duc de Praslin avait quitté le porte-feuille des affidres étrangères pour celui de la marine; et M. le

duc de Choiseul, qui avait déjà le département de la guerre, y réunit celui des relations extérieures.

« Je me doutais bien , écrivait à ce sujet Voltaire à «M. Hennin, que la santé de M. le duc de Praslin ne u tiendrait pas long-temps à la nécessité de parler d'af- « faires quand il fallait prendre un lavement. Il faut « qu'un malade soit makre de son temps. Mais comment '< M. le duc de Choiseul pourra-t-il suffire aux détails des «deux ministères les plus assujétissants? Il faudra que « 9es journées soient aussi longues que les nuits d Alc- <i mène , etc. »

( Correspondance inédite de f^oltaire avec M. P. Hennin y etc. iSaS. )

l36 LFTTrKS IIVÉDITtS

LETTRE XLI

AU MÊME

a 8 avril 1766 , à Fcrncy.

Je vois , monsieur, que le derrière de Son Excellence n'est pas si bon que sa tête ; j'apprends qu'on lui a fait une opération qu'il a soutenue avec son courage ordinaire; je m'adresse toujours à vous pour lui faire parvenir les témoignages de mon respect et de ma sensibilité. Il doit savoir combien tout le monde s'intéresse à sa santé: il goûte le plaisir d'être aimé , cest un bonheur que vous partagez avec lui. Continuez -moi, monsieur, des bontés qui me sont bien chères , et daignez vous souvenir quelquefois d'un pauvre vieillard cacochyme qui vous aime comme s'il avait eu l'honneur de vivre long-temps avec vous.

I)K VUITAIKE. l37

LETTRE XLII

AU MÊME

3o uvni 1766.

Mon cher monsieur, le frère d'Auzières et le sieur Bourlier, natifs, viennent à moi, ainsi que syndics à qui j'ai prêté de l'argent, conseillers qui ont fait de bons marchés avec moi , citoyens à tête chaude, et autres, y sont venus. J'ai prêché la paix à tous , et je suis toujours resté en paix chez moi ; tout ceci est une comédie dont vous venez faire le dénouement. D'Auzières * est en prison, et vous protégez les malheureux; je ne connais point les rubriques de la ville de Calvin et je ne veux point les connaître. Une vingtaine de natifs est venue me trouver, comme les poissardes de Paris , qui me firent autrefois le même honneur ; je leur forgeai un petit compliment pour le roi , qui fut très-bien reçu. J'en ai fait un pour les natifs , qui n'a pas été reçu de même, c'est apparemment que messieurs des vingt-cinq sont plus grands seigneurs que le roi ; j'ignore si les

* George D'Auzières, l'un des chefs des natifs, devint plus tarduu des habitants de la petite colonie de Voltaire , et l'un des locataires des maisons qu'il avait fait construire à Ferne\-.

l38 LETTRES IWKDITKS

poissardes ont plus de privilc^ges que les natifs. Mais je vous d(înnande votre protection pour de pauvres diables qui ne savent ce qu'ils font, dt n'est pas des perruques carrées que je parle, c'est des natifs. Tout en riant, honor.ez ces bonnes gens de vos bontés compatissantes et conservez -moi les vôtres.

ÎNoTA. Lors des dissensions de Genève, dit Wagnière, dans ses additions au Commentaire historique ^ , M. de Voltaire fut consulté des deux partis. Il mit tout en usage pour rapprocher les esprits ; il pria même un jour à dîner les principaux chefs sans les avoir prévenus que leurs antagonistes s'y trouveraient. Ils furent tous fort étonnés de se rencontrer ensemble. Le dîner se passa en politesses réciproques j mais ni les uns ni les autres ne voulurent entendre aux propositions du philosophe qui, ne trouvant plus de moyen de leur rendre la paix , finit par se moquer d'eux ^ ^ ainsi que le roi de Prusse avait fait avec les Polonais.

f Cela ne l'empêcha pas , quelque temps après , de rendre un service essentiel à cette république , en obtenant de M. le duc de Choiseul qu'il retirerait la demande qu'il avait faite à la ville, pour qu'elle autorisât dans ses murs le recrutement des compagnies commandées par des officiers genevois , dans les régiments suisses au service de France; demande à laquelle les citoyens ne voulaient

^ Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages , par Long - champ et Wagnière ses secrétaires. 2 volum. in-8° , à Paris, chez Aimé André. — i8a6.

* Le poème de La Guerre de Genève.

DE VOLTAIP.F.. I 3c)

point acquiescer, et qui causa une jurande fermentation dans cette ville. »

Dans le notii de la lettre suivante on trouvera les éclaircissements nécessaires sur la dénomination de natiis.

LETTRE \LllI

AU MÊME

Ferney, i mai lyGG.

Je suis un pauvre diable de laboureur et de jardinier, possesseur de soixante -douze ans et demi, malade, ne pouvant sortir, et ni'amusant à me faire bâtir un petit tombeau fort propre dans mon cimetière, mais sans aucun luxe. Je suis mort au monde. Il ne me faut cju'un de profandis.

Voilà mon état, mon clier monsieur; ce n'est |)as ma faute si Jean- Jacques Rousseau s'imagina que le docteur Tronchin et moi nous ne trouvions pas son roman d'ïléloise assez bon. Souvenez-vous bien que voilà l'unique origine des petits troubles de Genève. Souvenez-vous bien , quand vous voudrez rire, que Jean-Jaccpies s'étant imaginé encore que nous avions fi des baisers acres, et du faux germe, et de la proposition de marier l'héritier

l4o LETTRES INÉDITES

du royaume à la fille du bourreau , s'imagina de plus que tous les Tronchins et quelques conseillers s'étaient assennblés chez moi pour faire condamner Jean-Jacques, qui ne devait être condamné qu'au ridicule et à l'oubli. Souvenez-vous bien , je vous en prie, que le colonel Pictet écrivit une belle lettre qui n'avait pas le sens commun , dans laquelle il accusait le conseil d'avoir transgressé toutes les lois, de concert avec moi ; que le conseil fit emprisonner le colonel, qui depuis a reconnu son erreur ; que les citoyens alors se plaignirent de la violation de la loi et que tous les esprits s'aigrirent. Quand je vis toutes ces querelles , je quittai prudemment les Délices, en vertu du marché que j'avais fait avec le conseiller Mallet, qui m'avait vendu cette maison 87,000 liv. à condition qu'on m'en rendrait 38,ooo quand je la quitterais.

Ayez la bonté de remarquer que pendant tout le temps que j'ai occupé les Délices, je n'ai cessé de rendre service aux Genevois. J'ai prêté de l'argent à leurs syndics; j'ai tiré des galères un de leurs bourgeois; j'ai fait modérer l'amende d'un de leurs contrebandiers; j'ai fait la fortune d'une de leurs familles ; j'ai même obtenu de M. le duc de Choiseul qu'il daignât permettre que les capitaines genevois au service de la France ne fissent point de recrues à Genève , et j'ai fait cette démarche à la prière de deux conseillers qui me furent députés. Voilà les faits , et les lettres de M. le duc de Choiseul en sont la preuve. Je ne lui ai ja-

DE VOLTAIRE. l4l

mais demandé de grâces que pour les Genevois. Ils sont bien reconnaissants.

A. la mort de M. de Montperoux % trente citoyens vinrent me trouver pour me demander pardon d'avoir cru que j'avais engagé le conseil à persécuter Rousseau^ et pour me prier de contribuer à mettre la paix dans la république. Je les exhortai à être tranquilles. Quelques conseillers vinrent chez moi, je leur offris de dhier avec les principaux citoyens et de s'arranger gaiement. J'envoyai un mémoire à M. d'Argental pour le faire consulter par des avocats. Le mémoire fut assez sagement répondu à mon gré. M. Hennin arriva, je lui remis la minute de la consultation des avocats et je ne me mêlai plus d^ rien. Ces jours passés, les natifs vinrent me prier de raccourcir un compliment ennuyeux qu'ils voulaient faire., disaient-ils, à messieurs les médiateurs; je pris mes ciseaux d'académicien , et je taillai leur compliment. Ils me montrèrent ensuite un mémoire qu'ils voulaient présenter ; je leur dis qu'il ne valait rien, et qu'il fallait s'adresser au conseil.

J'ignore qui a le plus de tort , ou le conseil , ou les bourgeois , ou les natifs. Je n'entre en aucune manière dans leurs démarches , et depuis l'arrivée de M. Hennin, je n'ai pas écrit un seul mot à M. le duc de Praslin sur Genève.

' M. de Montperoux avait été le prédécesseur de M. Hennin en qualité de résident à Genève. Il mourut dans cette ville au mois de septembre 1765. Voltaire annonce sa mort dans une lettre à M. d'Argental , du 9 de ce mois.

l4'-A LETTRBfi IWKDITtS

A l'égard de M. Ousjjourguer ', j'ai tort de n'avoir pas envoyé chez lui. Mais j'ai supplié M. Sirnier Dauhigni de lui présenter mes respcîcts. Je suis un vieux pédant dispenséde cérémonies. Mais j'en ferai tant qu'on voudra. Je vous sup|)!ie, mon cher monsieur, d'ajouter à toutes vos bontés celle de m'excuser auprès de messieurs les médiateurs suisses . et de me continuer vos bons offices auprès de M. l'ambassadeur. Pardonnez-moi ma longue lettre, et aimez le vieux bon-homme Voltaire.

Nota. « La population de Genève était composée des citoyens, bourgeois, natifs, habitants et étrangers; la souveraineté résidait dans le conseil-général, composé d'environ seize cents citoyens ou bourgeois; mais rien ne pouvait y être traité sans l'approbation du conseil des Deux -Cents; le conseil -général ne délibérait point, il avait seulement le droit d'approuver ou de rejeter les avis et lois qui lui étaient proposés.

« Le conseil des Deux - Cents , qui était composé de deux cent cinquante membres , était nommé par le petit conseil , et ne pouvait délibérer que sur les questions que celui-ci lui soumettait ; il pouvait aussi faire des propositions sur lesquelles le petit conseil était tenu de répondre. Le conseil des Deux-Cents avait le droit de faire grâce , de légitimer les enfants naturels , de battre monnaie ; il avait d'autres droits régaliens : il était juge souverain dans les matières civiles importantes ; il présentait au conseil-général les candidats pour les premières charges de la république.

' MM. Ouspourguer et Siiiner étaient les médiateurs du canton de Berne, comme MM. Escher et Heiddeger ceux du canton de Zurich.

DE VOLTAIRE. ll\6

« Le petit conseil on conseil des Vingt-Cinq présidait tous les autres conseils dont il faisait partie; il avait Tatlniinistration des affaires publiques, la haute police; il était juge en troisième ressort pour le civil et juge souverain des causes criminelles , sauf le recours en grâce dans les cas graves ; il avait le droit de recevoir les l)ourgeois, etc. Il était dirigé par quatre syndics élus annuellement dans son sein par le conseil souverain. Le premier syndic présidait tous les conseils.

« Un conseil des Soixante s'assemblait seidement pour délibérer sur les affaires secrètes et politiques.

« Telles étaient alors les bases du gouvernement de ce petit état ^ »>

On a vu, par le nota de la lettre xxxviii , que la cour de France inclinait à favoriser le parti aristocratique, au détriment de celui des natifs qui voulaient avoir part aux affaires publiques. Voltaire avait au contraire pris parti en faveur de la démocratie , ou du moins il avait établi dans un mémoire à consulter les droits de chacun. Ce mémoire avait fait sur les esprits une vive impression , et le premier soin des méiliateurs fut de mettre l'auteur de cet écrit hors de la querelle (voyez la lettre xliv).

Rousseau n'était pas non plus resté étranger aux dissensions de Genève ; il passa même pour en avoir été la principale cause, et voici conmient. \J Emile ^ condanmé à être brûlé par le parlement de Paris, fut également proscrit à Genève par le magnifique conseil, et on lança contre Jean-Jacques Rousseau , qui était cependant ci toyen de cette république, un décret de prise de corps. Cette conduire le força de se réfugier ii Motiers-Travers ,

' Extrait d'une note de la correspondance inédite de Voltaire avec M. Hennin.

l44 LETTRES INÉDITES

dépendance de Neufchâtt*! , et par conséquent dans les états du roi de Prusse. Voyant que ses concitoyens ne réclamaient point contre les lois violées à son égard , il abdiqua solennellement son droit de bourgeoisie. Ceuxci alors joignirent ce grief à quelques autres, et en firent l'objet de représentations raisonnées qu'ils adressèrent au conseil. « Les magistrats, dit M. Musset-Pathay dans l'avis dont il a fait précéder les Lettres de la Montagne ', les magistrats ne voulurent point faire droit aux représentations des citoyens. De là bientôt deux partis dans la république ; celui des magistrats et de leurs partisans qu'on appela les négatifs, et celui des citoyens qu'on appela les représentants. Le premier motiva son refus sur une prétention nouvelle, il s'attribua le droit négatif absolu. On publia des deux côtés quelques pamphlets plus propres à envenimer la querelle qu'à la faire cesser. »

C'est dans ce temps que, personnellement attaqué, Jean- Jacques écrivit et publia les Lettres de la Montagne^ ouvrage qui déconcerta pour le moment tous les plans des médiateurs , et qui obligea son auteur à chercher en Angleterre une nouvelle retraite.

* Tome VI , page 1 5 1 des OEuvres complètes de J. J. Rousseau. a4vol. in-8°. Chez Dupont, libraire, i8a4 ^^ i8a5.

nr. VOLTAIRK. \l[^

LETTRE XLIV

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