‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 3 sur 74 · AU CARDINAL DUBOIS · texte numérisé non relu

AU CARDINAL DUBOIS

a8 mai 17H.

Monseigneur,

J'envoie à Votre Éminence un petit mémoire de ce que j'ai pu déterrer touchant le Juif dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

Si Votre Eminence juge la chose importante, oserai-je vous représenter qu'un Juif, n'étant d'aucun pays que de celui où il gagne de l'argent, peut aussi bien trahir le roi pour l'empereur que l'empereur pour le roi.

Je suis fort trompé, ou ce Juif pourra aisément me donner son chiffre avec Willar, et me donner des lettres pour lui.

Je peux, plus aisément que personne au monde,

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passer en Allemagne sous le prétexte d'y voir Rousseau, à qui j'ai écrit il y a deux mois que j'avais envie d'aller montrer mon poème au prince Eugène et à lui. J'ai même des lettres du prince Eugène, dans l'une desquelles il me fait l'honneur de me dire qu'il serait bien-aise de me voir. Si ces considérations pouvaient engager Votre Éminence à m'employer à quelque chose , je la supplie de croire qu'elle ne serait pas mécontente de moi , et que j'aurais une reconnaissance éternelle de m'avoir permis de la servir.

Je suis, avec un profond respect , de Votre Éminence le très'humble, etc.

Voltaire.

Nota. Aucune adresse n'est en tête de cette lettre , écrite en entier de la main de Voltaire, ainsi qu'on peut le voir dans \^fac sirnile placé au commencement de ce volume. La place qu'elle pouvait occuper a été enlevée avec des ciseaux. Sur une copie anciennement faite, une main étrangère a écrit au cardinal de Fleury. 11 y a évidemment erreur, et cette erreur provient sans doute de ce que, dans le corps de la lettre , se trouve le titre d'éminence, et de ce que la liasse où elle était enfermée en contenait quelques autres adressées au cardinal. Mais il suffit de consulter les dates pour s'assurer de la méprise. Ms^ de Fleury n'était en 1722 qu'évêque de Fréjus et précepteur de Louis XV. Il devint cardinal et premier ministre en 1^26. L'abbé Dubois avait été au contraire élevé depuis peu à ces deux dignités. Lui seul d'ailleurs pouvait, à cette époque, faire usage de la note que lui

DE VOLTA.IRE. r>

communiquait Voltaire, et accorder la faveur que celuici sollicitait.

En lisant cette lettre il ne faut pas oublier quelle était alors la position de l'auteur. Mis à la Bastille , quelques années auparavant, pour des vers qui n'étaient pas de lui , il était un objet continuel de soupçons pour tous ceux qu'on croyait échappés de sa plume. Aux j)ersécutions qu'il avait éprouvées, il craignait de voir s'en joindre de nouvelles. L'impression de son poème de la Ugue , qu'il allait suiTeiller en Hollande , lui inspirait surtout beaucoup d'inquiétude pour son retour. Il espérait désarmer le ministère, et se ménager des protections, par des offres de service que sa naissante renommée littéraire et l'attrait de sa conversation le mett;iient à même de rendre auprès du prince Eugène. C'est du moins le seul genre d'influence dont il ait fait usasse dans ses autres missions auprès du roi de Prusse, pour détruire, dans l'esprit de ce monarque , des préventions défavorables à la France. Peut-être aussi sa demande au cardinal Dubois n'était-elle pas tout-à-fait dénuée d'ambition , mais cette ambition n'avait rien que d'honorable. La jeunesse de Voltaire avait été très - dissipée , il n'avait point enco:re commencé sa fortune , et sa supériorité pouvait lui faire entrevoir, dans la carrière de la diplomatie, un avancement rapide. Il n'ignorait pas que le gouvernement avait été obligé d'avoir recours au talent de quelques écrivains pour faire rédiger ses notes diplomatiques ou pour remplir des missions délicates. Il pouvait être séduit par l'exemple de Lamotte- Houdart, à qui l'on avait confié la rédaction du dernier manifeste contre l Espagne», et par celui de Héricault Destouches , qui était employé , en ce moment même, dans les ambassades.

Quoi qu'il en soit, Voltaire ne se rendit point à Vienne j mais on a lieu de croire que ses services ne furent point dédaignés par le ministre. On en trouve l indice dans une lettre au cardinal Dubois , datée de la même année y ( voyez Correspondance générale, juillet, tome lvi , page 74 ^c cette édition ), Voltaire y fait connaître sous des formes enjouées, à la vérité, mais néanmoins avec exactitude, quelle était l'occupation des ambassadeurs réunis à Cambrai au moment où il passait par cette ville.

On trouve aussi dans la Correspondance générale , i3 janvier 1722, tome lxi , page 71 de cette édition , la preuve de l'existence du projet auquel il fait allusion dans le passage de la lettre ci-dessus, en disant : «J'ai « écrit à Rousseau, il y a deux mois, que j'avais envie « d'aller montrer mon poème au prince Eugène et à lui. »

MÉiMOIRE TOUCHANT SALOMON LÉVI.

Salomon Lévi, Juif, natif de Metz, fut d'abord employé par M. de Chamillart ; il passa chez les ennemis avec la facilité qu'ont les Juifs d'être admis et d'être chassés partout. II eut l'adresse de se faire munitionnaire de l'armée impériale en Itahe; il donnait de là tous les avis nécessaires à M. le maréchal de Villeroi ; ce qui ne Tempécha pas d'être pris dans Crémone.

Depuis , étant dans Vienne , il eut des correspondances avec le maréchal de Villars.

Il eut ordre de M. de Torci, en 1713, de suivre

milord Marlborough , qui était passé en Allemagne pour empêcher la paix, et il rendit un compte exact de ses démarches.

Il fut envoyé secrètement par M. Le Blanc , a Siertz, il y a dix-huit mois, pour une affaire prétendue d'état, qui se trouva être une billevesée.

A l'égard de -ses liaisons avec Willar, secrétaire du cabinet de l'empereur, Salomon Lévi prétend que Willar ne lui a jamais rien découvert que comme à un homme attaché aux intérêts de l'empire, comme étant frère d'un autre Lévi employé en Lorraine et très-connu.

Cependant il n'est pas vraisemblable que Willar, qui recevait de Targent de Salomon Lévi pour apprendre le secret de son maître aux Lorrains, n'en eiit pas reçu très -volontiers pour en apprendre autant aux Français.

Salomon Lévi, dit-on, a pensé être pendu plusieurs fois , ce qui est bien plus vraisemblable.

Il a correspondance avec la compagnie comme sous-secrétaire de Willar.

Il compte faire des liaisons avec Oppenhemer et Vertembourg,munitionnaires de l'empereur, parce qu'ils sont tous deux juifs comme lui.

W illar vient d'éaire une lettre à Salomon , qui exige une réponse prompte, attendu ces paroles de la lettre : « Donnez-moi im rendez-vous, tandis «que nous sommes encore libres.»

Salomon Lévi est actuellement caché dans Paris pour une affaire particulière avec un autre fripon

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nommé Rambau de Saint-Maur. Cette affaire est au châtelet, et n'intéresse en rien la cour.

Nota. Cette pièce, qui est toute de l'écriture de Voltaire, est très-curieuse. Elle fait voir que sous le règne du grand roi, sous l'administration de la régence, on ne dédaignait pas plus que de notre temps d'avoir recours aux plus rils intrigants pour acheter les secrets des cabinets étrangers, et pour se procurer ainsi des triomphes qu'on disait ensuite ne devoir qu'à la protection divine et à la valeur française.

LETTRE II

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