AU CARDINAL DE FLEURY
A La Haye , 4 novembre 1 7 40.
Monseigneur,
Je ne peux résister aux ordres réitérés de sa majesté le roi de Prusse. Je vais, pour quelques jours, fiaire ma cour à un monarque qui prend votre manière de penser pour son modèle.
J'ai eu l'honneur de faire tenir à Votre Éminence un Anti'Mac/iia^^l, livre où l'on ne trouve que vos sentiments , et qui a , ainsi que votre conduite, le bonheur du monde pour objet.
DE VOLTAIRF. Q
Quel que soit l'auteur de cet ouvrage, si Votre Imminence daignait me marquer qu'elle l'approuve, je suis sûr que l'auteur, qui est déjà plein d'estime pour votre personne, y joindrait l'amitié, et chérirait encore plus la nation dont vous faites la félicité.
Je me flatte que Votre Éminence approuvera mon zèle, et qu elle voudra bien me le témoigner par un mot de lettre sous le couvert de M. le marquis de Beauvau.
Je suis, avec un profond respect, monseigneur, de Votre Eminence , le très-humble , etc.
Voltaire.
Nota. Voltaire avait suivi madame du Châtelet dans les Pays-Bas , où la famille du mari de cette dame soutenait depuis long-temps contre la maison d'Honsbrouck un procès que Voltaire parvint à terminer heureusement. Il mit à profit son séjour en Belgique et en Hollande pour y faire paraître quelques écrits qu'il n'aurait pu, sans danger, publier en France, et pour veiller à l'impression de \Anti- Machiavel , ouvrage du prince royal de Prusse. C'est dans ce temps que celui-ci monta sur le trône, et que l'empereur Charles VI mourut , événements qui changèrent entièrement la face des aiïaiics politiques dans le nord. En effet, Frédéric écrivait à Voltaire le 26 octobre ( voyez la Correspondance avec le roi de Prusse à cette date , tome li , page 5^ de cette édition ) :
« Cette mort (celle de Charles VI) dérange toutes mes '< idées pacifiques, et je crois qu'il s'agira de poudre à canon, « de soldats et de tranchées, plutôt que d'actrices et de
lo LETTRES INÉDITES
« théâtres ; de façon que je me vois obligé de suspendre « le marché que nous avions fait. Mon affaire de Liège « est toute terminée , mais celles d'à présent sont de Lien " plus grande conséquence pour l'Europe; c'est le mo- " ment du changement total de l'ancien système politi- " que; c'est le rocher détaché qui roule sur la figure des «' quatre métaux que vit Nahuchodonosor , et qui les dé- " truisit tous. Je vous suis mille fois obligé de Fimpres- « sion du Machiavel achevée ; je ne saurais y travailler à « présent; je suis surchargé d'affaires. Je veux faire pas- « ser ma fièvre (il avait alors la fièvre quarte), car j'ai «< besoin de ma machine et il en faut tirer à présent tout « le parti possible. »
C'est neuf jours après la date de cette lettre, et selon toute apparence peu de moments après sa réception , que Voltaire écrivit celle que l'on rapporte ici. Connaissant le caractère du cardinal, appréciant très-bien sa position dans cette circonstance , l'envoi qu'il lui avait fait d'un exemplaire de \ And - Machiavel uéldiil qu'une ouverture pour obtenir auprès du roi de Prusse une mission plus importante que celle de le féliciter sur ses talents littéraires. C'était aussi pour Voltaire un moyen de se mettre en faveur auprès de Son Eminence avec laquelle il était alors en négociation pour l'approbation de Mahomet. Tout se passa comme il l'avait prévu, ainsi qu'on le verra dans les lettres suivantes.
LETTRE III