MI MÊME
Mardi au matin
Si vous avez eu, monsieur, le temps de lire le petit écrit sur les commissions royales, qu'on prétend de M. Lambert, conseiller au parlement, je vous supplie de me le renvoyer; et si vous pouvez vous échapper un moment, ce dont je doute fort, je vous demande de mettre, parmi vos œuvres de bienfaisance, celle de venir voir un pauvre malade qui vous est tendrement attaché.
Recevez mes respects , et présentez-les , je vous prie , à Son Excellence.
Voltaire.
Nota. Cette lettre est la dernière que Voltaire adressa à Genève à M. de Taules.
Les affaires de la médiation avaient pris une tournure défavorable. Après avoir long-temps discuté les griefs de la bourgeoisie représentée par ses vingt-quatre commissaires, et les réponses et observations du conseil , les médiateurs convinrent d'un projet de règlement qu'ils soumirent, le i5 décembre 1766, au conseil-général. La
DE VOLTAIRE. l63
bourgeoisie n'en fut pas satisfaite et le projet fut rejeté. M. le chevalier de Beauteville et M. de Taules retournèrent à Soleure, le 3o décembre, et dès ce moment on s'occupa d'investir Genève d'un cordon de troupes.
LETTRE LVII
A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT
A Ferney, sio décembre 1766.
Madame,
Permettez que deux personnes , qui vous doivent leur bonheur en grande ])artie, ainsi qu'à M. le duc de Choiseul, vous témoignent au moins une fois par an leur reconnaissance.
Nous sommes avec un profond respect , madame, vos très-humbles, très-obéissants et très-obligés serviteur et servante.
Corneille Dupuits. Dupuits.
Il y en a trois, madame ; je vous ai au moins autant d'obligation que les deux autres, mais ce n'est pas assez pour votre cœur de faire des heureux , vous pouvez d'un mot tirer une famille entière du plus grand malheur. Vous avez protégé
lG/| LETTRES INÉDITES
l'innocence des (lalas, les Sirven essuient précisément la même horreur et ils demandent au conseil la même justice contre les mêmes juges dont le fanatisme se joue de la vie des hommes.
M. de Beaumont , l'avocat des Calas , a fait pour les Sirven un mémoire signé de dix avocats ; on l'imprime actuellement , et il ne sera présenté qu'aux juges. M. le duc de Choiseul a eu la bonté de promettre qu'il demanderait M. de Chardon pour rapporteur à monsieur le vice-chancelier. M. de Chardon s'y attend. Je vous supplie, madame, de vouloir bien en faire souvenir monsieur le duc, votre frère. Je ne vous demande point pardon de mon importunité, car il s'agit de faire du bien , et je vous sers dans votre goût.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, madame, votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur.
Voltaire.
Nota. L'appui que madame la duchesse de Grammont avait prêté à Voltaire dans l'affaire des Calas, l'engageait à s'adresser à elle pour celle de Sirven , dont il avait aussi embrassé la défense. Mais tout en lui demandant sa protection, il n'avait point négligé les moyens plus directs. On trouve, dansla Correspondance générale , des lettres pressantes adressées à M. Chardon même. «Les «Sirven, lui écrivait -il, le 19 novembre, tome lxv, « page 171 , les Sirven vous demandent la vie, et moi, « monsieur, j'ose vous la demander pour eux, moi qui « suis témoin depuis trois années de leurs larmes et de
« l'horrible injustice qu'ils essuyèrent lorsque le lana- « lisme, qui fit périr Calas sur la roue, condamna Sirven «« et sa femme à la corde, sur la même accusation de pav- « ricide que la superstition impute si légèrement et que «« la nature désavoue. »
Il lui écrivait encore le 20 décembre : « Vous pouvez « m'envoyer Votre Mémoire sous le contre-seing de 31. le « duc de Choiseul. Lorsque je le suppliai de vous denian- « der pour rapporteur à M. le vice-chancelier, dans l'af-
* faire Sirven, il me répondit qu'il était votre ami, et il « est bien digne de lètrc. Je ne connais point dame plus
* noble et plus généreuse, et jamais ministre n'a eu tant « d'esprit. » (Tome lxv, page 2i5 ).
LETTRE LVIII