‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 5 sur 74 · LE CARDINAL DE FLEURY · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE FLEURY

A Issy S 14 novembre 1740'

Vous me feriez tort, monsieur, si vous aviez pu penser que je vous aie jamais voulu le plus léger mal , et je n'ai été facile que de celui que vous vous faisiez à vous-même. Je crois vous connaître parfaitement. Vous êtes bon et honnête homme ; cette première qualité ne vous blessera certainement pas, et vous savez que Cicéron la comptait pour la première dans le caractère des grands orateurs ; mais vous avez été jeune et peut-être un peu trop longtemps. Vous avez été élevé dans la compagnie de tout ce que le monde peu éclairé regardait comme la meilleure, parce que c'étaient des grands seigneurs. Ils vous ont applaudi et avec raison ; mais ils vous Tont donnée en tout et ils allaient trop loin. Ils vous ont gâté de trop bonne heure, et, à

' Maison de campagne du cardinal, ([ui dépendait du séminaire, el où Son Eminence se retirait, dit Voltaire, toutes les fois qu'elle était mécuntcute.

IJ. LETTKKS INÉDITKS

votre âge , cela était naturel. Je me flatte que vouî> le sentez vous-même, et, ce qui me fait le plus de plaisir de votre lettre du 'a de ce mois, est ce que vous y dites de votre respect pour la religion. C'est un grand mot, et laissez-moi, je vous prie, y donner toute l'étendue que mon amitié pour vous me fait désirer. Dans le grand nombre des devoirs qu'un honnête homme est obligé de remplir, celui qui regarde notre souverain Maître et notre Créateur pourrait-il en être excepté? Les païens mêmes ne le pensaient pas. Leur religion était absurde, extravagante, ridicule, et la nôtre est raisonnable, juste, démontrée par les faits les mieux prouvés et les motifs les plus évidents pour tous ceux qui les examinent sans prévention. Elle règle les lois de la société et donne à toutes les vertus une fin qui leur sert d'appui et de base. J'ai trop bonne opinion de vous pour ne pas en reconnaître et sentir la sublimité et le caractère lumineux, si propre à nous développer le fond de la corruption et de l'ignorance de l'humanité, aussi bien qu'à la guérir. Revenez donc dans votre patrie avec ces sentiments, ou du moins avec la volonté de ne pas vous y refuser. Vous lui faites honneur par vos talents, et donnez-lui encore la consolation de ne vous les voir employer que pour l'utilité publique, qui doit être l'unique but de la véritable et solide gloire. Je vous ai toujours estimé et aimé ; je ne pui^ vous en donner de meilleure marque qu'en vous parlant avec la liberté que je fais. Ma confiance et le

DE VOLT AIR K. l3

sincère intérêt que je prends à vous ne sont pas équivoques, et je vous prie, monsieur, de compter sur tous les sentiments que j'ai pour vous et que vous méritez.

Nota. Les dates méritent ici quelque attention. On voit , par l'empressement que le cardinal a mis à répondre à deux lettres de Voltaire, que celui-ci avait trèsbien pressenti l'effet de l'ouverture qu'il avait faite à Son Eminence, en lui njvfo^^iilX A nti- Machiavel. On n'a point retrouvé la lettre de Voltaire du 2, à laquelle la lettre du cardinal sert de réponse. Il paraît que l'auteur de Mahomet cherchait à s'y justifier des intentions que lui prêtaient ses ennemis, d'avoir voulu rendre odieuse la reli^'ion chrétienne , en mettant sur la scène les superstieuses fureurs de l'islamisme. On l'a dit précédemment, Voltaire s'attachait alors, et il y réussit depuis, à faire approuver par le premier ministre sa tragédie du Fanatisme .^ afin d'obtenir plus tard l'autorisation de la faire représenter.

Le cardinal , après avoir rempli son devoir de prêtre en parlant d'abord du respect qu'on doit à la religion , termine sa lettre comme ministre , en faisant des cajoleries à un homme dont les talents et l'influence peuvent être d'une grande utilité. En effet, il lui écrit dès le lendemain (voyez la lettre iv,) une lettre qui devait en quelque sorte lui servir de lettre de créance auprès du roi de Prusse. Nul doute cfx^ Voltaire eût attendu plus long-temps une réponse à sa lettre du 2, qui n'avait trait qu'à ses affaires personnelles , si sa lettre du 4 -, qui touchait aux intérêts pubhcs, ne fut venue stimuler l'indolence du cardinal. Son Eminence sentit qu'elle devait

|4 M TTIIIS INÉDITïS

faire précéder sa mission diplomatique d'ime réponse oblij^'eante et relative seulem<,*nl aux intérêts privés de Voltaire.

LETTRE IV

Page 1