A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
La Haye, ce 3i octobre 1740.
Si le roi de Prusse était venu à Paris, monsieur, il n'aurait point démenti les charmes que vous trouvez dans les lettres qu'on vous a montrées. Il parle comme il écrit. Je ne sais pas encore bien précisément s'il y a eu de plus grands rois ; mais il n'y a guère eu d'hommes plus aimables. C'est im miracle de la nature que le fils d'un ogre couronné, élevé avec des bétes, ait deviné dans ses déserts toute cette finesse et toutes ces grâces naturelles qui ne sont à Paris que le partage d'un petit nombre de personnes, et qui font cependant la réputation de Paris. Je crois avoir déjà dit que ses passions dominantes sont d'être juste et de plaire. Il est fait pour la société comme pour le trône; il me demanda, quand j'eus l'honneur de le voir , des nouvelles de ce petit nombre d'élus qui méritaient qu'il fit le voyage de France; je vous mis à la tête : ^ jamais il peut venir en
* Il était président honoraire aux enquêtes , surintendant des finances de la maison de la reine. Né à Paris en i685, mort en
DE VOLTAIRE. ifi-J
France, vous vous apercevrez que vous êtes connu de lui , et vous verrez quelque petite différence entre ses soupers et ceux que vous avez faits quel- ([ucfois en France avec des princes. Vous avez grande raison d'être surpris de ses lettres ; vous le serez donc bien davantage de U A nti- Machiavel. Je ne suis pas pour que les rois soient autours; mais vous m'avouerez que s'il y a un sujet digne d'être traité par un roi, c'est celui-là. Il est beau, à mon gré , qu'une main qui porte le sceptre com- ])ose l'antidote du venin qu'un scélérat d'Italien fait boire aux souverains depuis deux siècles : cela peut faire un peu de bien à l'humanité , et certainement beaucoup d'honneur à la royauté^ J'ai été presque seul d'avis qu'on imprimât cet ouvrage imique, car les préjugés ne me dominent en rien. J'ai été bien aise qu'un ix>i ait fait ainsi , entre mes njains, serment à l'univers d'être bon et juste.
Autant que je déteste et que je méprise la basse et infâme superstition qui déshonore tant d'états, autant j'adore la vertu véritable; je crois l'avoir trouvée et dans ce prince et dans son livre.
S'il arrive jamais que ce roi trahisse de si grands engagements, s'il n'est pas digne de lui-même, s'il n'est pas en tout temps un Marc-Auièle, un Trajan et un Titus, je pleurerai .et je ne Taimerai plus.
M. d'Argenson doit avoir reçu un Anli-Machia- K>el pour vous; je vais en faire une belle édition ; j'ai été obligé de faire celle-ci à la hâte, pour prévenir toutes les ujauvaises qu'on débile et pour
les étouifi'i . Je voudrais pouvoir en <^iivoyer à tout le monde; mais comment faire avec la poste? Reste à savoir si les censeurs approuveront ce livre, et s'il sera signé Passart ou Charrier.
J'aurais déjà pris mon parti de passer le reste de ma vie auprès de ce prince aimable, et d'oublier dans sa cour la manière indigne dont j'ai été traité dans un pays qui devait être l'asile des arts; mais la personne qui vous a montré les lettres l'emporte sur celui qui les a écrites ; et quoi que je puisse devoir à ce roi (jusqu'à présent) , le modèle des rois , je dois cent fois plus à l'amitié. Permettez-moi de vous compter toujours parmi ceux qui m'attachent à ma patrie, et que madame du Deffand ' ne pense pas que l'envie de lui plaire et d'avoir son suffrage sorte jamais de mon cœur. M. de Formont est -il à Paris? il est, comme vous le savez, du petit nombre des élus. Mes respects à quelli pochissimi signorl ^ et surtout à vous, monsieur, qui ne m'avez jamais aimé qu'en passant, et à qui je suis attaché pour toujours.
J'espère que Dumolard ne sera pas mal et qu'il vous aura obligation toute sa vie.
* Madame du Deffand se maria à aa ans, et perdit son mari, qui était lieutenant-général , en l'année 1757, après 3 a ans de mariage.
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LETTRE V